75 percent.svg

Œuvres complètes de Shakespeare/Hugo, 1865-1872/Tome 11/Notes

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Traduction par François-Victor Hugo.
Œuvres complètes de ShakespearePagnerre11 (p. 459-494).

NOTES

sur

RICHARD II ET HENRY IV.




(1) Ce surnom de Bolingbroke fut donné à Henry IV en souvenir du lieu de sa naissance, Bolingbroke Castle, dans le comté de Lincoln. Les derniers restes de ce vieil édifice seigneurial s’écroulèrent en mai 1815.

(2) Le lion figure dans l’écusson royal d’Angleterre, le léopard, dans le blason de Norfolk.

(3) L’hôtel de Savoie, ancienne demeure des ducs et comtes de Lancastre, était situé sur la rive gauche de la Tamise, tout près de l’emplacement où aboutit aujourd’hui le pont de Waterloo. Ce château avait appartenu, au xiiie siècle, à Pierre, comte de Savoie, oncle d’Éléonore, femme de Henry III La reine, en ayant hérité à la mort du comte, le légua à son second fils, Edmond, comte de Lancastre, qui le transmit à ses successeurs.

(4) Les sept fils d’Édouard étaient : 1° Edward de Woodstock, surnommé le prince Noir, père de Richard II ; 2° William de Hatfield ; 3° Lionel, duc de Clarence ; 4° Jean de Gand, père de Henry IV ; 5° Edmond de Langley, duc d’York ; 6° William de Windsor ; 7" Thomas de Woodstock, duc de Glocester, le même qui fut assassiné en 1398 par ordre de Richard II.

(5) Toute cette scène est fondée sur le récit du chroniqueur Holinshed. J’extrais de cette narration la pittoresque description des préparatifs du combat judiciaire, si brusquement interrompu par la sentence arbitraire du roi Richard ;

« Le duc d’Aumerle, agissant en ce jour comme connétable d’Angleterre, et le duc de Surrey, comme maréchal, tous deux armés de toutes pièces, entrèrent les premiers dans la lice avec une grande compagnie d’hommes habillés d’une étoffe de soie, brodée d’argent richement et à merveille, chaque homme ayant un bâton ferré pour maintenir le champ en ordre. Vers l’heure de prime arriva aux barrières de la lice le duc de Hereford, monté sur un coursier blanc, bardé de velours vert et bleu brodé somptueusement de cygnes et d’antilopes, armé de pied en cap de travail d’orfèvrerie.

» Le connétable et le maréchal vinrent aux barrières, lui demandant qui il était. Il répondit : « Je suis Henry de Lancastre, duc de Hereford, qui suis venu ici pour faire mon devoir contre Thomas Mowbray, duc de Norfolk, comme traître, infidèle à Dieu, au roi, à son royaume et à moi. » Alors, incontinent, il jura par les saints évangélistes que sa querelle était légitime et juste, et sur ce point il demanda à entrer dans la lice. Puis il rengaina son épée, qu’auparavant il tenait nue dans sa main, et, abaissant sa visière, fit le signe de la croix sur son cheval, et, la lance à la main, entra dans la lice, et descendit de son cheval, et s’assit sur une chaise de velours vert à un bout de la lice, et là se reposa, attendant la venue de son adversaire.

» Bientôt après entra dans la plaine avec grand triomphe le roi Richard, accompagné de tous les pairs du royaume, et en sa compagnie était le comte de Saint-Pol, qui était venu de France en toute hâte pour voir exécuter ce cartel. Le roi avait plus de dix mille hommes armés, dans la crainte que quelque bagarre ou tumulte ne s’élevât entre ses nobles par suite de querelles ou de factions. Quand le roi fut assis sur son siège, lequel était richement tendu et orné, un roi d’armes fit une proclamation publique, défendant à tous, au nom du roi et du grand connétable et du grand maréchal, d’essayer ou de tenter de toucher aucune partie de la lice, sous peine de mort, ceux-là exceptés qui étaient chargés de maintenir l’ordre. La proclamation terminée, un autre héraut cria : « Regardez céans Henry de Lancastre, duc de Hereford, appelant, qui est entré dans la lice royale pour faire son devoir contre Thomas Mowbray, duc de Norfolk, défendant, sous peine d’être reconnu félon et mécréant. »

» Le duc de Norfolk attendait à l’entrée de la lice, son cheval étant bardé d’un velours cramoisi, richement brodé de lions et de branches de mûriers d’argent ; et, quand, par-devant le connétable et le maréchal, il eut fait le serment que sa querelle était légitime et juste, il entra dans le champ clos, s’écriant hardiment : « Dieu aide celui qui a le droit. » Et alors il descendit de cheval, et s’assit sur sa chaise, qui était de velours cramoisi, avec courtine de damas blanc et rouge. Le lord maréchal examina les lances pour voir si elles étaient d’égale longueur, et remit lui-même une lance au duc de Hereford, et envoya l’autre au duc de Norfolk par un chevalier. Alors, le héraut cria que les traverses et les chaises des champions fussent écartées, leur commandant au nom du roi de monter à cheval et de s’adonner à la bataille et au combat.

» Le duc de Hereford fut vite en selle, et ferma sa visière, et mit sa lance en arrêt, et, dès que la trompette sonna, avança courageusement sur son ennemi de six à sept pas. Le duc de Norfolk ne s’était pas encore pleinement avancé, que le roi lança à terre son bâton de commandement et que les hérauts crièrent : Halte ! halte ! Alors le roi leur fit enlever leurs lances, et leur commanda de retourner à leurs chaises, où ils restèrent deux longues heures, tandis que le roi et son conseil délibéraient sur la décision a prendre en un cause si grave.

» Finalement, après qu’ils eurent réfléchi, et pleinement déterminé ce qu’il y avait à faire, les hérauts crièrent Silence ! et sir John Bushy, le secrétaire du roi, lut la sentence et détermination du roi et de son conseil, dans un long rôle, dont la teneur était que Henry, duc de Hereford, quitterait le royaume dans les quinze jours, et ne reviendrait pas avant l’expiration du terme de dix ans, à moins d’être rappelé par le roi, et cela sous peine de mort, et que Thomas Mowbray, duc de Norfolk, ayant semé la division dans le royaume par ses paroles, viderait également le royaume, et ne reviendrait jamais en Angleterre sous peine de mort. »

(6) Les deux répliques qui précèdent, comprenant vingt-six vers, ne se trouvent que dans les éditions in-4° publiées du vivant de Shakespeare. Elles ont été supprimées du texte de la grande édition posthume de 1623.

(7) « En cette 22e année du roi Richard, le bruit public courut que le roi avait affermé le royaume à sir William Scrope, comte de Wiltshire, et alors trésorier d’Angleterre, à sir John Bushex, sir John Bagot, et sir Henry Greene, chevaliers. » — Chronique de Fabian.

(8) Edward, duc d’Aumerle ou d’Albemarle (dérivation britannique d’Aumale), était le fils aîné du duc d’York. Il fut tué à Azincourt.

(9) « Il y avait certains navires frétés et préparés pour lui (le duc de Lancastre) à un lieu en basse Bretagne appelé le Port-Blanc, comme nous le trouvons dans les chroniques de Bretagne ; et quand toute sa provision fut prête, il prit la mer, ensemble avec ledit archevêque de Cantorbéry et son neveu Thomas Arundel, fils et héritier du feu comte d’Arundel, décapité à la Tour, comme vous l’avez ouï. Il y avait aussi avec lui Reginald lord Cobham, sir Thomas Erpinghara, et sir Thomas Ramston, chevaliers, John Norburie, Robert Waterton et Fracis Coint, écuyers. Peu d’autres étaient là, car il n’avait pas plus de quinze lances, comme on les appelait en ces jours, c’est-à-dire des hommes d’armes équipés et armés suivant la coutume du temps. Pourtant d’autres écrivent que le duc de Bretagne lui remit trois mille hommes de guerre pour l’escorter, et qu’il avait huit gros vaisseaux bien garnis pour la guerre, là où Froissart ne parle que de trois… Le duc de Lancastre, après avoir longé la côte un certain temps, et s’être assuré par des intelligences comment les esprits de la population étaient disposés pour lui, débarqua vers le commencement de juillet en Yorkshire, à un lieu appelé autrefois Ravenspur, entre Hull et Bridlington, et avec lui pas plus de soixante personnes, écrit-on ; mais il fut si joyeusement reçu par les lords chevaliers et gentilshommes de ces contrées, qu’il trouva moyen (par leur assistance) d’assembler immédiatement un grand nombre de gens qui désiraient prendre son parti. Les premiers qui vinrent à lui furent les lords du comté de Lincoln et autres pays environnants, comme les lords Willoughby, Ross, Darcie et Beaumont. » — Holinshed.

(10) Thomas Arundel, archevêque de Cantorbéry, frère du comte d’Arundel, un des principaux chefs du parti aristocratique et parlementaire, avait été déposé de son siège par le pape, à la requête de Richard II.

(11) « Il arriva que dans le même temps où le duc de Hereford ou de Lancastre, comme il vous plaira l’appeler, arriva ainsi en Angleterre, les mers étaient tellement troublées par des tempêtes, et les vents tellement contraires à toute traversée d’Angleterre en Irlande, où le roi résidait toujours, que, durant l’espace de six semaines, il ne reçut pas de nouvelles de ce côté-là. Pourtant à la fin, quand les mers devinrent calmes et les vents un peu plus favorables, il arriva un navire par lequel le roi apprit les circonstances du débarquement du duc. Sur quoi il résolut immédiatement de retourner en Angleterre pour faire résistance au duc ; mais, par la persuasion du duc d’Aumerle (à ce qu’on croit), il resta jusqu’à ce qu’il eût tous ses navires et ses approvisionnements entièrement prêts pour le passage.

» Sur ces entrefaites il envoya le comte de Salisbury en Angleterre, pour y rassembler des troupes, par l’aide des amis du roi, dans le pays de Galles et le Cheshire, avec toute la rapidité possible, en sorte qu’elles fussent prêtes à l’assister contre le duc, dès son arrivée, car il comptait lui-même suivre le comte dans les six jours. Le comte, passant au pays de Galles, débarqua à Conway, et envoya des lettres aux amis du roi, et en Galles et en Cheshire, pour qu’ils levassent leurs gens et vinssent en toute hâte assister le roi : à laquelle requête tous se rendirent avec ; grand empressement et très-volontiers, espérant trouver le roi lui-même à Conway, si bien que, dans l’espace de quatre jours, ils étaient rassemblés au nombre de quarante mille hommes, prêts à marcher avec le roi contre ses ennemis, s’il avait été là en personne.

» Mais quand ils reconnurent l’absence du roi, le bruit se répandit parmi eux que le roi était sûrement mort : ce qui produisit une impression et une disposition si mauvaises dans les esprits des Gallois et autres que, malgré toutes les instances du comte de Salisbury, ils ne voulurent pas marcher avec lui, avant d’avoir vu le roi ; ils consentirent seulement à rester quinze jours pour voir s’il viendrait ou non ; mais, comme il n’arriva pas dans cet intervalle, ils refusèrent de demeurer plus longtemps, se dispersèrent et s’en allèrent ; au lieu que, si le roi était venu avant leur licenciement, ils auraient certainement forcé le duc de Hereford à l’aventure d’une campagne. C’est ainsi que les retards du roi firent arriver les choses selon le désir du duc et enlevèrent au roi toute occasion de recouvrer plus tard des forces suffisantes pour lui résister. » — Holinshed.

(12) « En cette année, presque par tout le royaume d’Angleterre, les vieux lauriers se flétrirent, et ensuite, contrairement à l’opinion de tous les hommes, ils reverdirent, — étrange spectacle qu’on supposa annoncer quelque événement inconnu. » — Holinshed.

(13)

Whilst we were wandering with the antipodes.

Ce vers a été retranché de l’édition de 1623.

(14) L’if doublement fatal, c’est-à-dire fatal en raison de la nature vénéneuse de sa feuille et de la transformation de son bois en instrument de mort.

(15)

And do your follies fight against yourself.

Ce vers est omis dans l’édition de 1623.

(16) Thomas Holland, duc de Surrey, était frère de mère du roi Richard III.

(17) Cette harangue légitimiste transporte d’aise le critique tory Johnson qui, dans la ferveur de son enthousiasme, n’hésite pas à attribuer à Shakespeare lui-même l’opinion de l’évêque de Carlisle : « Voici une autre preuve, écrit le célèbre docteur, que notre auteur n’a pas appris à la cour du roi Jacques ses notions si élevées sur le droit des rois. Je ne connais pas un courtisan des Stuarts qui ait exprimé cette doctrine en termes beaucoup plus énergiques. » Sans pitié pour l’illusion royaliste de Johnson, qui commet cette bizarre erreur de confondre la pensée d’un auteur avec la pensée de son personnage, Steevens réplique à cette remarque que « Shakespeare a représenté le caractère de l’évêque, tel qu’il l’a trouvé dans Holinshed, où ce discours fameux (qui contient, dans les termes les plus exprès, la doctrine de l’obéissance passive) est conservé. » En effet, Shakespeare, fidèle à la vérité historique, s’est astreint à développer en beaux vers une prosaïque harangue rapportée par Holinshed. — Voici le récit du chroniqueur :

« Le mercredi suivant, une requête fut faite par les communes à cet effet que, puisque le roi Richard avait abdiqué et était légalement déposé de sa dignité royale, un jugement fût rendu contre lui, qui le rendît incapable de troubler le royaume, et que les causes de sa déposition fussent publiées par tout le royaume pour édifier le peuple : laquelle demande fut accordée. Sur quoi l’évêque de Carlisle, homme à la fois sage et plein d’audace, remontra hardiment son opinion concernant cette demande ; affirmant qu’il n’y avait nul parmi eux qui fût digne ou capable de donner un jugement sur un noble prince comme Richard qu’ils avaient eu pour leur souverain lige et seigneur, durant l’espace de vingt-deux ans et plus :

» Et je vous assure (dit-il) qu’il n’existe pas un traître endurci, un voleur fieffé, un meurtrier cruel, appréhendé ou détenu en prison pour son crime, qui ne soit produit devant la justice pour ouïr son jugement ; et vous voulez procéder au jugement du roi, de l’oint du Seigneur, sans entendre sa réponse ni son excuse ! Je dis que le duc de Lancastre, que vous appelez roi, a plus de torts envers le roi Richard et son royaume que le roi Richard n’en a envers lui et nous : car il est manifeste et bien connu que le duc a été banni du royaume par le roi Richard et son conseil, et par le jugement de son propre père, pour l’espace de dix ans, pour la cause que vous savez ; et pourtant, sans la permission du roi Richard, il est revenu dans le royaume, et (ce qui est pis) a usurpé le nom, le titre et la prééminence du roi. Et je dis conséquemment que vous commettez une offense manifeste en procédant en quoi que ce soit contre le roi Richard, sans l’appeler publiquement à se défendre, »

Aussitôt que l’évêque eut fini son discours, il fut appréhendé par le comte-maréchal, et enfermé sous bonne garde à l’abbaye de Saint-Albans.

(18) À partir de ces mots : Daignez, milords, accéder à la requête des communes, l’édition de 1597, la seule qui ait été publiée sous le règne d’Élisabeth, omet 154 vers pour reprendre le dialogue à ces paroles que Bolingbroke prononce vers la fin de la scène : À mercredi prochain nous fixons solennellement notre couronnement. La conséquence de ce retranchement, évidemment imposé à l’éditeur par une raison politique, est que la déposition du roi Richard n’est pas accomplie effectivement, et que la proclamation du nouveau roi Henry IV a lieu sans transition, après la violente protestation de l’évêque de Carlisle. Le sens de la scène et du drame est complètement défiguré.

(19) Isabelle de France, fille aînée de Charles VII, avait épousé, à l’âge de huit ans, le 31 octobre 1396, le roi d’Angleterre Richard II. Séparée de son mari par la révolution de 1399, elle fut ramenée solennellement en France, en 1402, après la conclusion du traité de Leulingen, et épousa en secondes noces le fils aîné du duc d’Orléans. Sa sœur cadette Catherine, que nous verrons figurer bientôt sur la scène shakespearienne, lui succéda plus tard comme reine d’Angleterre en épousant Henry V.

(20) « Cette description est si vivante, et les paroles en sont si pathétiques, que je ne sais rien qui y soit comparable en aucune langue. » — Dreyden.

(21) Les duc d’Aumerle, de Surrey et d’Exeter furent dépouillés de leurs duchés par un acte du premier parlement du roi Henry IV, tout en étant autorisés à garder leurs comtés de Rutland, de Kent et de Huntingdon. Holinshed, p. 513, 514.

(22) « Voici une très-habile introduction au futur personnage de Henry V, aux débauches de sa jeunesse et à la grandeur de sa virilité. » — Jonhson.

(23) Allusion à la célèbre ballade Le Roi et la Mendiante.

(24) Le beau-frère en question était John, duc d’Exeter et comte de Huntingdon, frère de Richard II, et mari de lady Élisabeth, propre sœur de Bolingbroke.

(25) Tout cet incident est historique. Voici le récit de Holinshed que Shakespeare a mis en scène :

« Le comte de Rutland, ayant quitté Westminster pour voir son père le duc d’York, comme il était assis à dîner, avait dans son sein sa cédule du traité de confédération. Le père, l’apercevant, voulut voir ce que c’était ; et quoique le fils refusât humblement de la montrer, le père, étant d’autant plus désireux de la voir, la prit de force hors de son sein ; et, en ayant reconnu le contenu, dans une grande rage, fit seller ses chevaux ; et, accusant de trahison son fils, pour qui il était devenu caution, il monta incontinent en selle, pour chevaucher jusqu’à Windsor et déclarer au roi la malicieuse intention de son fils et de ses complices. Le comte de Rutland, voyant en quel danger il se trouvait, prit son cheval et galopa par un autre chemin jusqu’à Windsor, si vite qu’il y arriva avant son père ; et, quand il fut descendu de cheval à la porte du château, il fit fermer les portes, disant qu’il devait en remettre les clefs au roi. Dès qu’il fut venu en présence du roi, il se mit à genoux, implorant sa merci et sa clémence, et lui déclarant toute l’affaire dans les moindres détails ; il obtint pardon ; et aussitôt arriva son père qui, étant introduit, remit au roi la cédule qu’il avait prise à son fils. Le roi, reconnaissant la vérité de ce que lui avait dit le comte de Rutland, changea sa détermination d’aller à Oxford, et dépêcha des messagers, pour signifier au comte de Northumberland, son grand connétable, et au comte de Westmoreland, son grand maréchal, le terrible danger auquel il venait d’échapper. »

(26) L’histoire nous a légué trois versions différentes de la mort de Richard II. Selon le moine d’Evesham et les annalistes Otterbourne et Walsingham, Richard se laissa volontairement mourir de faim dans la prison de Pomfret. — À en croire le manifeste publié par les Percys, lors de leur insurrection contre leur ancien allié Henry IV, Richard aurait été affamé par une lente torture de quinze jours. Cette conjecture est confirmée par les chroniqueurs contemporains Harding et Polydore Virgile. — Enfin, suivant le récit de Fabyan, corroboré par Hall et consacré par Holinshed, Richard fut assassiné dans son cachot par sir Piers d’Exton et huit hommes armés, à l’instigation du roi Henry IV qui, un jour, étant à table, dit en soupirant devant ses courtisans : « N’ai-je pas un ami fidèle qui me délivrera de celui dont la vie sera ma mort et dont la mort sera la préservation de ma vie ? » C’est cette version si tragique que Shakespeare a adoptée.

(27) La première partie de Henry IV, enregistrée au dépôt de la librairie anglaise (Stationer’s Hall) en février 1597, fut imprimée pour la première fois, sous format in-quarto, en 1398. Elle fut réimprimée successivement en 1599, en 1604, en 1608, en 1613 et en 1622, avant de trouver sa place dans l’édition in-folio de 1623. Ces six réimpressions distinctes attestent la continuité du succès obtenu par cet illustre drame historique.

La seconde partie de Henry IV fut enregistrée en même temps que Beaucoup de bruit pour rien, le 23 août 1600. Elle fut publiée la même année par les éditeurs Andrew Wise et William Aspley. Mais cette première édition ayant été imprimée avec une grande négligence, la scène viii notamment ayant été omise tout en entière, une seconde édition plus complète et plus correcte fut lancée presque immédiatement. La troisième édition, celle de 1623, contient un grand nombre de passages ajoutés par l’auteur au manuscrit primitif. Nous avons indiqué toutes ces additions dans les notes que le lecteur lira plus loin.

On ignore à quelle époque précise furent composées les deux parties de Henri IV. Mais il est certain qu’elles furent écrites l’une et l’autre avant l’année 1597. Ainsi que je l’ai dit à l’Introduction de ce livre, une des répliques de Falstaff dans la seconde scène de la seconde partie est restée inscrite, dans le texte de l’édition primitive, sous le nom d’Oldcastle : preuve évidente que le héros comique portait encore le nom du martyr protestant, quand cette seconde partie fut composée. D’un autre côté, nous savons que, dès février 1597, l’auteur avait substitué le nom de Falstaff au nom d’Oldcastle, par cette mention officielle que nous trouvons dans le registre du Stationer’s Hall.

25 Février 1597.

Andrew Wise. Un ouvrage intitulé l’Histoire de Henry Quatre, avec sa bataille de Srewsbury contre Henry Hotspur du Nord, avec les spirituelles bouffonneries de sir Joh Falstaff.

La seconde partie de Henry IV, ayant été écrite avant la substitution du nom de Falstaff au nom d’Oldcastle, est donc antérieure au mois de février 1597, époque à laquelle eut lieu publiquement cette substitution.

Henry IV a provoqué dans presque toutes les langues de l’Europe un grand nombre d’imitations. De nos jours, Paul Meurice et Auguste Vacquerie ont condensé la partie bouffonne du drame en une comédie qui a été jouée au mois d’octobre 1842 sur la scène de l’Odéon avec un succès encore retentissant.

(28) « Ce Harry Percy fut surnommé, parce qu’il piquait souvent des deux, Henry Hostpur (Éperon chaud), comme un homme qui se reposait rarement s’il y avait quelque service à faire en campagne. » — Holinshed, Histoire d’Écosse, p. 240.

(29) L’accoutrement traditionnel de Falstaff nous est connu par une note manuscrite du célèbre architecte Inigo Jones, qui était surintendant des fêtes royales, au temps de Jacques Ier. Décrivant le costume d’une personne appelée à figurer dans une mascarade de la cour, Inigo écrit qu’elle doit être habillée « comme un sir John Falstaff, en manteau de laine brune tout à fait long, avec un gros ventre, comme un homme enflé, — longues moustaches, souliers courts laissant voir les doigts des pieds nus, guêtres montrant une grosse jambe enflée. » — Extrait d’un manuscrit appartenant au duc de Devonshire.

(30) Dans ce refus, Hotspur était justifié par la coutume de la guerre, — tout captif dont la rédemption n’excédait pas dix mille écus appartenant à celui qui l’avait pris. Cependant Mordake, comte de Fife, étant neveu de Robert III d’Écosse et par conséquent de race royale, pouvait être légalement réclamé par le roi.

Voici, du reste, comment Holinshed présente l’origine de la querelle entre les Percys et le roi Henry IV : « Henry, comte de Northumberland, ainsi que son frère Thomas, comte de Worcester, et son fils, le lord Henry Percy, surnommé Hotspur, qui étaient pour le roi Henri, au commencement de son règne, de fidèles amis et de sérieux alliés, commencèrent dès lors à envier sa fortune et sa félicité ; et ils étaient spécialement marris, parce que le roi demandait au comte et à son fils les prisonniers écossais saisis à Holmedon et à Nesbit ; car, de tous les captifs pris dans les deux conflits, Mordake, comte de Fife, fils du duc d’Albany, était le seul qui eût été remis au roi, malgré maintes réclamations du roi qui insistait avec grandes menaces pour que le reste lui fût livré. De quoi les Percys étaient gravement offensés, car ils revendiquaient les autres prisonniers, comme leurs prises spéciales : aussi, sur le conseil de lord Thomas Percy, comte de Worcester, dont l’unique soin était (selon quelques écrivains) de créer des ressentiments et de mettre les choses en brouille, ils vinrent trouver le roi à Windsor et là demandèrent que, soit par rançon, soit autrement, il délivrât de prison Edmond Mortimer, comte de March, leur cousin germain, qu’Owen Glendower (à ce qu’ils prétendaient) gardait dans une sale prison, chargé de fers, uniquement parce que Mortimer avait pris le parti du roi, et lui avait été fidèle et dévoué. Le roi, ayant réfléchi à ce sujet, répondit que le comte de March n’avait pas été fait prisonnier pour sa cause, ni à son service, mais s’était laissé prendre volontairement, ne pouvant résister aux efforts d’Owen Glendower et de ses complices, et que par conséquent il ne ferait rien pour le racheter on le délivrer. Les Percys ne furent pas peu irrités de cette réponse et de cette frauduleuse excuse ; et Henry Hotspur dit ouvertement : « Voyez, l’héritier du royaume est dépouillé de ses droits, et celui qui le vole ne veut même pas le racheter ! » Sur ce, dans leur furie, les Percys se retirèrent, résolus à déposer le roi Henry de sa haute dignité royale et à installer à sa place Edmond, comte de March. Et non-seulement ils délivrèrent celui-ci de captivité, mais encore (au grand déplaisir du roi Henry) ils entrèrent en ligue avec le susdit Owen Glendower. »

(31) Moorditch était une portion du grand fossé, plein d’eau stagnante, qui entourait l’ancienne enceinte de Londres et qui avait été creusé au commencement du iiie siècle. La tranchée de Moorditch s’étendait de la poterne appelée Moorgate jusqu’à la porte de Bishopsgate.

(32) « La sagesse crie dans les rues et personne ne l’écoute. » Cette sentence de l’Écriture fut retranchée de l’édition in-folio en vertu d’un acte du parlement (1605-6) qui défendait de prononcer le nom de Dieu ou le nom de la Trinité, et de citer le texte sacré « dans les pièces de théâtre, intermèdes, jeux de mai et parades. »

(33) Falstaff, Bardolphe, Peto, Gadshill. Le texte ici a été rectifié par Théobal, — les noms des deux acteurs, Harvey et Rossil, étant substitués par erreur aux noms de Bardolphe et de Peto dans l’édition originale. On a conclu de cette méprise que les deux comédiens étaient chargés, l’un, du rôle de Bardolphe, l’autre, du rôle de Peto.

(34) D’après le principe héréditaire de la monarchie, Edmond Mortimer avait en effet un droit supérieur à celui de Henry IV, ainsi que le démontre cette table généalogique :

Le roi Édouard III.
|

| | | |
Édouard, prince de Galles,
William de Hatfield, mort sans postérité.
Lionel, duc de Clarence.
Jean de Gand, duc de Lancastre.
| | |
Le roi Richard II,
mort sans postérité.
Philippa, mariée à Edmond Mortimer, comte de March.
Henry, duc de Hereford, plus tard Henry IV.
|
Roger Mortimer, comte de March,
|

| | |
Edmond Mortimer, comte de March.
Éléonore, morte sans postérité.
Anne, mariée à Richard, comte de Cambridge, représentant de la branche d’York.

(35) « Nicholas (Old Nick), en argot anglais, désignait le diable. Les clers de saint Nicholas étaient les voleurs.

(36) Les anciens croyaient que la fougère ne donnait pas de graine ; « Il y a deux espèces de fougère, dit Pline, qui ne produisent ni fleur ni graine. » La graine ou plutôt le spore, organe reproducteur de la fougère, est, en effet, si menue qu’elle est à peine perceptible, et c’est ce qui explique l’erreur des anciens. Nos pères du moyen âge, mieux renseignés que ceux de l’antiquité, reconnaissaient que la fougère avait une graine ; mais ils prétendaient que cette graine n’était visible que grâce à certaines incantations magiques, dans la nuit de la Saint-Jean, au moment précis de la naissance du saint. Ils ajoutaient que celui qui parvenait à s’emparer alors de la mystérieuse semence devenait invisible.

(37) Extrait de la vieille pièce anonyme, les Fameuses Victoires du Roi Henri V :

Entrent le jeune prince, Ned et Tom.

HENRT V.

Avancez, Ned et Tom.


NED ET TOM.

Voici, milord.


HENRY V.

Avancez, mes enfants. Dites-moi, mes maîtres, combien d’or avez-vous pris ?


NED.

Ma foi, milord, j’ai pris cinq cents livres.


HENRY V.

Mais, dis-moi, Tom, qu’as-tu pris ?


TOM.

Ma foi, milord, quelque quatre cents livres.


HENRY V.

Quatre cents livres !… Bravo, enfants ! Mais, dites-moi, mes maîtres, croyez-vous pas que c’était un vilain rôle pour moi de voler les receveurs de mon père ?


NED.

Bah ! non, milord, ce n’a été qu’une espièglerie de jeunesse.


HENRY V.

Ma foi, Ned, tu dis vrai. Mais, dites-moi, mes maîtres, où sommes-nous ?


TOM.

Milord, nous sommes à environ un mille de Londres.


HENRY V.

Mais, mes maîtres, je m’étonne que sir John Oldcastle n’arrive pas. Tudieu ! le voici qui vient.

Entre sir John Oldcastle.

Eh bien ? Jockey, quelles nouvelles apportes-tu ?


SIR JOHN OLDCASTLE.

Ma foi, milord, la nouvelle de ce qui se passe. La ville de Detfort poursuit à cor et à cris votre homme qui nous a quittés la nuit dernière, et a attaqué, et détroussé un pauvre voiturier.


HENRY V.

Tudieu ! le maraud qui avait coutume de nous signaler le butin !


SIR JOHN OLDCASTLE.

Oui, milord, lui-même.


HENRY V.

Ah ! le vil coquin ! voler un pauvre voiturier ! Pourtant, n’importe ! Je sauverai la vie du misérable drôle. Oui, je le puis. Mais, dis-moi, Jockey, où sont les receveurs ?


SIR JOHN OLDCASTLE.

Ma foi, milord, ils sont tout près d’ici. Mais le meilleur de l’affaire, c’est que nous sommes à cheval et qu’ils sont à pied. Ainsi nous pouvons leur échapper.


HENRY V.

C’est bon. Si les drôles viennent, laissez-moi seul avec eux. Mais, dis-moi, Jockey, combien as-tu eu de ces coquins ? Quant à moi, je suis sûr d’avoir quelque chose, car un de ces marauds m’a si bien étrillé les épaules, que je m’en ressentirai un mois durant.


SIR JOHN OLDCASTLE.

Ma foi, milord, j’ai une centaine de livres.


HENRY V.

Une centaine de livres ! Bravo, Jockey ! Mais, approchez, mes maîtres, et mettez tout votre argent devant moi… Ah ! par le ciel, voilà une magnifique exhibition. Foi de gentilhomme, je veux que la moitié de ceci soit dépensé cette nuit ; mais voici les receveurs, laissez-moi.


Entrent deux receveurs.

PREMIER RECEVEUR.

Hélas ! cher camarade, que ferons-nous ? Jamais je n’oserai retourner à la cour, car je serais pendu. Mais voici le jeune prince ! que faire ?


HENRY V.

Ah çà, marauds, qui êtes-vous ?


PREMIER RECEVEUR.

Parlez-lui, vous.


SECOND RECEVEUR.

Non, parlez-lui, vous, je vous en prie.


HENRY V.

Eh bien, coquins, pourquoi ne parlez-vous pas ?


PREMIER RECEVEUR.

Au nom du ciel, je vous en prie, parlez-lui.


HENRY V.

Tudieu ! coquins, parlez, ou je vous coupe la tête…


SECOND RECEVEUR.

Sur ma parole, vous pouvez dire l’histoire mieux que moi.


PREMIER RECEVEUR, au prince.

Sur ma parole, nous sommes les receveurs de votre père.


HENRY V.

Vous êtes les receveurs de mon père ! alors j’espère que vous m’avez apporté de l’argent.


PREMIER RECEVEUR.

De l’argent ! hélas ! seigneur, nous avons été volés.


HENRY V.

Volés ! combien donc y avait-il de voleurs ?


PREMIER RECEVEUR.

Pardieu, seigneur, ils étaient quatre : un d’eux avait le genêt bai de sir John Oldcastle, et un autre, votre cheval noir.


HENRY V, à Oldcastle.

Sangdieu, comment trouves-tu ça, Jockey ? les misérables drôles ! voler mon père dans sa bourse et nous dans nos écuries !… Mais redites-moi donc combien ils étaient.


PREMIER RECEVEUR.

Ne vous en déplaise, ils étaient quatre. Et il y en avait un à peu près de votre taille ; mais je suis sûr que je lui ai si bien étrillé les épaules, qu’il s’en ressentira un mois durant.


HENRY V.

Sangdieu, vous les étrillez congrûment. Ainsi ils ont emporté votre argent…

Aux voleurs, qui se sont tenus à l’écart.

Mais avancez, mes maîtres. Que ferons-nous de ces drôles.


LES DEUX RECEVEURS, tombant à genoux.

J’en supplie Votre Grâce, soyez bon pour nous.


NED.

Je vous en prie, milord, pardonnez-leur pour cette fois.


HENRY V.

C’est bon, relevez-vous et décampez ; et veillez à ne pas dire un mot de tout ceci, car si vous le faites, tudieu ! je vous fais pendre, vous et toute votre famille.

Les receveurs sortent.

Eh bien ! mes maîtres, que dites-vous de ça ? n’est-ce pas à merveille ? À présent, les drôles n’oseront pas dire un mot de tout ceci, tant je les ai effrayés par mes paroles. Maintenant où irons-nous ?


TOUS.

Eh bien, milord, vous connaissez notre vieille hôtesse de Feversham.


HENRY V.

Notre hôtesse de Feversham ? tudieu ! qu’irions-nous faire là ? Nous avons sur nous un millier de livres, et nous irions à un méchant cabaret où l’on ne boit que de l’ale ! Non, non. Vous connaissez la vieille taverne d’East-Cheap : il y a du bon vin là ; en outre, il y a une jolie fille qui a la langue bien pendue, et chez les femmes j’aime autant la langue qu’autre chose.


TOUS.

Nous sommes prêts à suivre Votre Grâce.


HENRY V.

Sangdieu ! me suivre ! nous partirons tous ensemble ; je vous le déclare, mes maîtres, nous sommes tous camarades, et si le roi mon père était mort, nous serions tous rois. Sur ce, en route.


NED.

Sangdieu ! bien parlé, Harry.

Tous sortent.

(38) La taverne de la Hure, dans East-Cheap, que la tradition désigne comme le théâtre des exploits bachiques de Falstaff et de sa bande, fut détruite par le grand incendie de 1666. Il ne reste de cet édifice célèbre qu’une enseigne de pierre sculptée vers 1568 et représentant une tête de sanglier dans un cercle formé de deux défenses. Cette précieuse relique est conservée dans le musée de l’hôtel de ville de Londres.

(39) « Le bâtard était une espèce de vin doux. Le prince, voyant que le garçon est incapable de lui donner la réplique, le mystifie par un verbiage incohérent et le renvoie. » — Jonhson.

(40) Rivo était un cri de buveur, répondant à l’exclamation antique : Évohé !

(41) « Kendal, dans le Westmoreland, est un lieu fameux pour la fabrication et la teinture des draps. Le kendal vert était la livrée des gens de Robert, comte de Huntingdon, quand il menait la vie de bandit, sous le nom de Robin Hood. » — Steevens.

(42) C’était une superstition, fort répandue au moyen âge, que le lion, en sa qualité de roi des animaux, respectait toute personne de sang royal. « Palmerin, étant dans l’antre des lions, ferma la porte sur lui et, avec son épée tirée et son manteau roulé autour de son bras, s’avança pour voir comment les bêtes agiraient avec lui. Les lions, l’ayant entouré et ayant senti ses habits, ne voulurent pas le toucher, mais (reconnaissant en lui le sang royal) s’étendirent à ses pieds et les léchèrent. » — Palmerin d’Oliva, part. II, chap. v.

(43) Raillerie à l’adresse d’une vieille pièce intitulée : Une lamentable tragédie, pleine de gaîté plaisante, contenant la vie de Cambyse, roi de Perse, par Thomas Preston [1570].

(44) « D’étranges prodiges arrivèrent à la naissance de cet homme (Glendower) ; car dans la même nuit où il naquit, tous les chevaux des écuries de son père furent trouvés baignés dans le sang jusqu’au poitrail. » — Holinshed.

Le Gallois Owen Glendower, qui prétendait descendre de l’ancienne dynastie bretonne, avait été élevé à Londres dès son enfance et avait même été attaché comme avocat au barreau de Middle Temple. Devenu écuyer de Richard II, il resta fidèle à la cause du roi déchu jusqu’à sa captivité. Après l’avènement de Henry IV, il souleva contre l’usurpateur son pays natal, et l’érigea en État indépendant. En 1402, il fut couronné prince de Galles et reconnu par Charles VI en cette qualité. Pendant douze années, il lutta contre les armées de Henry IV avec un succès qui fut attribué à la magie. Il mourut en 1415.

(45) « Ce partage (le partage de l’Angleterre entre Mortimer, Glendower et Percy) fut conclu, assure-t-on, en exécution d’une vaine prophétie d’après laquelle le roi Henry était la taupe, maudite de la propre bouche de Dieu, et ses trois alliés étaient le dragon, le lion, et le loup, qui devaient se partager le royaume. » — Holinshed.

(46) Finsbury, près de Moorgate, était au xvie siècle la promenade favorite des bourgeois de Londres.

(47) Dame Partlet est le nom de la poule dans la traduction anglaise du vieux roman du Renard.

(48) La pucelle Marianne, qui figurait dans les farces populaires comme l’amante de Robin Hood, était généralement représentée par un homme.

(49) « On rapporte comme une vérité que, quand le roi avait condescendu à tout ce qu’on lui demandait de raisonnable et semblait s’être humilié plus qu’il ne convenait à sa dignité, le comte de Worcester, revenu près de son neveu, lui fit un récit tout à fait contraire à ce que le roi avait dit. » — Holinshed.

(50) Le Turc Grégoire, c’est-à-dire le pape Grégoire VII.

« Fox, dans son histoire, avait rendu Grégoire si odieux que les bons protestants de cette époque devaient être charmés, je n’en doute pas, de l’entendre ainsi qualifier, comme unissant les attributs de leurs deux grands ennemis, le Turc et le pape. » — Warburton.

(51) « Le prince de Galles, en cette journée, aida son père comme un jeune et vaillant gentilhomme ; car, bien qu’il eût été blessé au visage par une flèche, à ce point que divers nobles qui l’entouraient voulaient l’emmener hors du champ de bataille, pourtant il ne voulut pas les laisser faire, de peur que son départ ne frappât de frayeur les cœurs de ses hommes ; et ainsi, sans souci de sa blessure, il demeura avec ses hommes, et ne cessa de combattre au plus chaud de la mêlée, ni d’encourager ses hommes au moment le plus urgent. Cette bataille dura trois longues heures, sans que la fortune penchât d’aucun côté. Enfin le roi, criant : Saint Georges ! victoire ! brisa la ligne de ses ennemis et s’aventura si loin que (selon quelques écrivains) le comte Douglas le renversa et, au même instant, tua sir Walter Blunt et trois autres, habillés et armés comme le roi, disant : « Je m’étonne de voir tant de rois se succéder si soudainement. » Le roi fut relevé effectivement et accomplit ce jour-là maints nobles faits d’armes, car il est écrit qu’il tua de sa propre main trente-six de ses ennemis. » — Holinshed.

(52) « Les quatorze vers qui précèdent ne se trouvent que dans l’édition in-folio de 1623. Un grand nombre d’autres vers de cette pièce ont été insérés de même après la première édition, mais l’inspiration en est généralement si magistrale qu’ils ont été évidemment ajoutés par Shakespeare lui-même. » — Pope.

(53) « Les vingt-un vers qui suivent ne se trouvent pas dans l’in-4° de 1600, soit que le transcripteur ou le compositeur ait commis une inadvertance, soit que l’imprimeur n’ait pu se procurer une copie parfaite. Ils ont paru pour la première fois dans l’in-folio de 1623 ; mais il est manifeste qu’ils ont été écrits en même temps que le reste de la pièce, puisque la réponse subséquente de Northumberland leur est appliquée. » — Malone.

(54) La nef de la cathédrale de Saint-Paul était alors la promenade favorite des flâneurs de Londres.

(55) Ce magistrat n’est autre que sir William Gascoygne, lord grand juge du banc du roi qui, selon la tradition, aurait été souffleté par le prince de Galles sur le siège même du tribunal. « Un jour, dit Holinshed, le prince frappa, le grand juge au visage avec son poing, parce que celui-ci avait emprisonné un de ses compagnons ; et pour ce fait, non-seulement il fut envoyé immédiatement en prison par ledit grand juge, mais il fut renvoyé par son père du conseil privé et banni de la cour. » Cet incident légendaire forme le principal coup de théâtre de la vieille pièce anonyme intitulée : Les fameuses victoires de Henry V. Voici la scène à laquelle il donne lieu :


Le lord grand juge siége sur son tribunal. Le voleur Cutbert Gurter est amené à la barre pour être interrogé.


Entre le jeune prince avec ned et tom.

HENRV V.

Avancez, mes enfants. (Au voleur.) Tudieu ! coquin, que faites-vous ici ? Il faut que j’aille à la besogne moi-même, tandis que vous êtes ici à flâner.


LE VOLEUR.

Mais, milord, ils m’ont garrotté et ne veulent pas me lâcher.


HENRY V.

Ils t’ont garrotté, coquin ! (Au grand juge.) Eh bien, comment va, milord ?


LE JUGE.

Je suis aise de voir Votre Grâce en bonne santé.


HENRY V.

Eh bien, milord, cet homme est à moi. Je m’étonne que vous ne l’ayez pas connu longtemps auparavant. Je puis vous assurer que cet homme-là sait se servir de ses mains.


LE VOLEUR.

Jarnidieu, oui. Me mette à l’épreuve qui l’ose.


LE JUGE.

Votre Grâce se fera peu d’honneur en reconnaissant cet homme comme étant à elle.


HENRY V.

Bah ! milord, qu’a-t-il donc fait ?


LE JUGE.

Sous le bon plaisir de Votre Majesté, il a volé un pauvre voiturier.


HENRY V.

Sur ma parole, milord, il ne l’a fait que pour rire.


LE JUGE.

Vraiment, seigneur, est-ce l’état de votre homme de voler les gens pour rire ? Sur ma parole, il sera pendu tout de bon.


HENRY V.

Eh bien, milord, que prétendez-vous faire de mon homme ?


LE JUGE.

N’en déplaise à Votre Grâce, la loi doit lui être appliquée, conformément à la justice : il faut qu’il soit exécuté.


HENRY V.

Encore une fois, milord, que prétendez-vous faire de lui ?


LE JUGE.

N’en déplaise à Votre Grâce, conformément à la loi et à la justice, il faut qu’il soit pendu.


HENRY V.

Ainsi il paraît que vous prétendez pendre mon homme.


LE JUGE.

Je suis fâché que telle doive être la conclusion.


HENRY V.

Çà, milord, qui suis-je, je vous prie ?


LE JUGE.

Sous le bon plaisir de Votre Grâce, vous êtes milord le jeune prince destiné à être roi après le décès de notre souverain seigneur, le roi Henry quatrième, que Dieu fasse longtemps régner !


HENRY V.

Vous dites vrai, milord, et vous voulez pendre mon homme ?


LE JUGE.

N’en déplaise à Votre Grâce, je dois faire justice.


HENRY V.

Dites-moi, milord, me laisserez-vous reprendre mon homme ?


LE JUGE.

Je ne puis, milord.


HENRY V.

Vous ne voulez pas le laisser aller ?


LE JUGE.

Je suis fâché que son cas soit si grave.


HENRY V.

Bah ! ne me casez pas de cas ! Me laisserez-vous le reprendre ?


LE JUGE.

Je ne le puis ni ne le dois, milord.


HENRY V.

Dites oui, et votre réponse me ferme la bouche,


LE JUGE.

Non.


HENRY V.

Non ! eh bien, je veux le ravoir.

Il donne un soufflet an juge.

NED.

Corne et tonnerre ! milord, lui ferai-je sauter la tête ?



HENRY V.

Non ; je vous défends de tirer l’épée. Décampez, et procurez-vous un orchestre de musiciens. En route, partez !

Les voleurs, Tom et Ned sortent.

LE JUGE.

Soit, milord ! je me résigne à accepter cela de vous !


HENRY V.

Si vous n’êtes pas satisfait, vous en aurez davantage.


LE JUGE.

Çà, je vous prie, milord, qui suis-je ?


HENRY V.

Vous ! qui ne vous connaît pas ? Eh ! l’ami, vous êtes le lord grand juge d’Angleterre.


LE JUGE.

Votre Grâce dit vrai ; ainsi, en me frappant à cette place, vous m’avez outragé grandement, et non-seulement moi, mais aussi votre père, dont je représente à cette place la personne vivante. Et conséquemment, pour vous apprendre ce que signifie la prérogative, je vous mets aux arrêts à la prison de Fleet-street, jusqu’à ce que nous ayons conféré avec votre père.


HENRY V.

Ainsi, vous voulez vraiment m’envoyer en prison.


LE JUGE.

Oui, effectivement… Et conséquemment emmenez-le.

Henry sort emmené par des gardes.

LE JUGE, montrant le prisonnier resté à la barre.

Geôlier, remmenez le prisonnier à Newgate, jusqu’aux prochaines assises.


LE GEOLIER.

Vos ordres seront exécutés, milord.

(56) L’ange ou angelot était une monnaie d’or portant l’effigie de saint Michel, et qui était usitée au moyen âge en France et en Angleterre. Le jeu de mots que fait Falstaff resterait obscur pour qui ne se rappellerait ce détail de numismatique.

(57) Je ne puis pas durer toujours. — Ici s’arrête la réplique de Falstaff dans l’édition de 1623.

(58) « Cette belle apostrophe de l’archevêque d’York est un des passages ajoutés par Shakespeare après la première édition. » — Pope.

(59) L’entrée en scène du prince de Galles est ainsi indiquée dans l’édition originale : « Entrent le prince, Poins, sir John Russel, avec d’autres. »

(60) Et Dieu sait, etc. La fin de la réplique, à partir de ces mots, a été raturée dans le texte de l’édition de 1623.

(61) Le page confond le tison auquel était attachée la vie de Méléagre, fils d’Althée, avec la torche imaginaire qu’Hécube, grosse de Pâris, crut enfanter en rêve.

(62) La fin de la réplique de lady Percy, à partir de ces mots : il était vraiment le miroir, est une addition au texte primitif.

(63) Assez, Pistolet. Je ne veux pas, etc. Cette interruption de Falstaff est retranchée du texte de l’édition de 1623.

(64) Selon la conjecture du commentateur Douce, Hirène était probablement le nom que Pistolet donnait à son épée.

(65) Presque toutes les paroles prononcées par Pistolet dans son ivresse parodient, en les tronquant, des phrases extraites d’ouvrages composés par les contemporains de Shakespeare. Pistolet répète ici, en les défigurant, les deux vers qui commencent le Tamerlan de Marlowe :

Holà ! poussives rosses d’Asie !
Vous ne pouvez donc faire que vingt milles par jour !

(66) Falstaff est en train de se faire gratter la tête suivant l’usage seigneurial:« Le seigneur doit avoir sa petite charrette, là où il sera dedans, avec sa fillette, et âgée de seize à dix-sept ans, laquelle luy frottera la teste par les chemins. » La Vénerie, par Jacques de Fouilloux. Paris, 1585.

(67) Oh ! si tout cela pouvait se voir ? La phrase commençant par ces mots a été supprimée de l’édition de 1623.

(68) « Les jeux de Cotswold étaient fameux du temps de notre auteur. J’en ai vu plusieurs descriptions dans de vieilles brochures; et Shallow, en qualifiant Squele un garçon de Cotswold, entend le représenter comme un homme habitué aux exercices violents, et conséquemment d’une rare énergie et d’une athlétique constitution. » — Steevens.

(69) Shakespeare applique ici à Falstaff un détail de la biographie de sir John Oldcastle. Oldcastle avait été page de Thomas Mowbray, duc de Norfolk.

(70) « Scogan, étudiant d’Oxford, d’esprit plaisant et fécond en gaies inventions, fut souvent demandé à la cour où, se livrant à son inclination naturelle pour les joyeux passe-temps, il jouait maintes parades divertissantes. » — Holinshed.

(71) Jésus ! Jésus ! cette exclamation de Shallow fut retranchée de l’édition de 1623, conformément au statut qui interdisait de prononcer le nom de la Divinité sur la scène. — Chose digne de remarque, notre théâtre moderne a dû subir, sous les ciseaux de la censure des Bourbons, les mêmes mutilations bigotes auxquelles la censure des Stuarts condamnait le théâtre de Shakespeare. Je lis ce qui suit sur la première page du manuscrit de Hernani :

Reçu au Théâtre français, le 8 octobre 1829.
Le Directeur de la scène,
albertin.

Vu, à la charge de retrancher le nom de Jésus partout où il se trouve et de se conformer aux changements indiqués aux pages 27, 28, 29, 62, 74 et 76.

Le ministre secrétaire d’État au département de l’intérieur,
La Bourdonnaye.

(72) La pantomime burlesque d’Arthur (Arthur show), était représentée annuellement sur le pré de Mile end Green, près de Londres, par une compagnie ayant un privilège royal et s’intitulant : L’ancien ordre du prince Arthur et de la chevalerie armée de la Table Ronde. Ce benêt de Shallow était bien fait pour jouer le personnage de sir Dagonet, le fou du prince breton.

(73) Turnbull-Street était dans le vieux Londres une rue spécialement réservée à la prostitution. Dans une comédie de Middleton (Any thing for a quiet life), une maquerelle française dit en français à un libertin : « J’ay une fille qui parle un peu françois ; elle conversera avec vous à la fleur de Lys, en Turnbull-Street. »

(74) Les vingt-cinq premiers vers de cette réplique de l’archevêque d’York, depuis : pourquoi j’agis ainsi ? jusqu’à : par les hommes mêmes qui nous ont le plus lésés, ont été ajoutés au texte primitif.

(75) Les trente-sept vers qui suivent, depuis ces mots : Ô mon bon lord Mowbray, jusqu’à ceux-ci : mais ceci n’est qu’une digression, ont été ajoutés au texte de l’édition primitive.

(76) « Vers le même temps, une conspiration fut formée à l’intérieur contre le roi par le comte de Northumberland, ligué avec Richard Scroop, archevêque d’York, Thomas Mowbray, comte maréchal, fils de Thomas, duc de Norfolk (lequel, pour la querelle entre lui et le roi Henry, avait été banni, comme vous l’avez ouï auparavant), les lords Hastings, Fauconbridge, Bardolphe et divers autres. Il fut convenu que tous se réuniraient avec le gros de leurs troupes dans la plaine d’York à un jour fixe, et que le comte de Northumberland commanderait en chef, le comte promettant d’amener avec lui un grand nombre d’Écossais.

» L’archevêque, assisté du comte maréchal, rédigea un exposé des griefs qu’on supposait devoir affecter, non-seulement les communes, mais la noblesse du royaume : lequel exposé ils montrèrent d’abord à ceux de leurs adhérents qui étaient près d’eux, et envoyèrent ensuite à leurs amis éloignés, les assurant que pour le redressement de tels maux ils étaient prêts, si besoin était, à verser la dernière goutte de leur sang. Dès que l’archevêque se vit entouré d’un grand nombre d’hommes accourus en masse à York pour prendre son parti, ne voulant plus attendre, il proclama immédiatement son entreprise, faisant afficher le manifeste susdit dans les rues de la cité d’York et aux portes des monastères, afin que chaque homme pût connaître la cause qui le décidait à prendre les armes contre le roi. Sur quoi chevaliers, écuyers, gentilshommes, tenanciers et autres gens des communes se rassemblèrent en grand nombre ; et l’archevêque s’avançant au milieu d’eux, revêtu d’une armure, les encouragea, exhorta et excita, par tous les moyens possibles, à soutenir l’entreprise ; et ainsi non-seulement tous les citoyens d’York, mais tous ceux des contrées environnantes qui étaient capables de porter les armes, se joignirent à l’archevêque et au comte maréchal. Le respect que les gens avaient pour l’archevêque les rendait d’autant plus empressés pour sa cause que la gravité de son âge, l’intégrité de sa vie et sa science incomparable, rehaussée par l’aspect vénérable de son aimable personne, lui conciliaient l’estime de tous.

» Le roi, averti de ces menées et voulant les prévenir, renonça à son voyage en Galles et marcha vers le nord en toute hâte. En même temps, Ralph Nevil, comte de Westmoreland, qui se trouvait non loin de là, ainsi que lord John de Lancastre, fils du roi, étant informés de cette tentative rebelle, rassemblèrent toutes les forces qu’ils purent lever, et, arrivés à une plaine dans la forêt de Gaultree, y firent planter leurs étendards, comme l’archevêque avait fait hisser les siens à leur approche, ayant une armée beaucoup plus nombreuse que l’armée ennemie, car (comme quelques-uns l’écrivent) il y avait au moins vingt mille hommes dans la rébellion.

» Quand le comte de Westmoreland eut reconnu la force de ses adversaires, et qu’ils restaient sur place sans faire mine d’avancer, il chercha à déjouer subtilement leurs desseins, et dépêcha sur-le-champ des messagers vers l’archevêque, sous prétexte de savoir la cause de ce grand rassemblement et pour quel motif, contrairement à la paix du roi, ils étaient ainsi sous les armes. L’archevêque répondit qu’il ne voulait rien entreprendre contre la paix du roi, mais qu’au contraire tous ses actes tendaient plutôt à assurer la paix et le repos de la république : si lui et ses compagnons étaient en armes, c’était par crainte du roi, près duquel il ne pouvait trouver accès en raison de la multitude de flatteurs qui l’entouraient ; et conséquemment il maintenait que ses projets étaient bons et avantageux aussi bien pour le roi que pour le royaume, si l’on voulait entendre la vérité ; et sur ce il présenta la cédule où étaient articulés ses griefs, et dont vous avez déjà ouï parler.

» Les messagers, étant revenus près du comte de Westmoreland, lui représentèrent ce qu’ils avaient ouï et rapporté de la part de l’archevêque. Quand il eut lu le manifeste, il attesta par ses paroles et par sa contenance extérieure qu’il approuvait les vertueux et saints projets de l’archevêque, promettant que lui et les siens en poursuivraient l’accomplissement d’accord avec l’archevêque. Charmé de cette promesse, celui-ci crut le comte sur parole et décida le comte maréchal, malgré sa volonté, pour ainsi dire, à se rendre avec lui à un lieu fixé pour la réconciliation générale. Là, quand tous furent réunis en nombre égal de part et d’autre, l’exposé des griefs fut lu ; et, sans plus de discussion, le comte de Westmoreland et ceux qui étaient avec lui convinrent de faire de leur mieux pour obtenir les réformes réclamées par cet exposé. Le comte de Westmoreland, plus politique que les autres, dit : « Eh bien donc, nos efforts ont obtenu le résultat désiré ; et, puisque nos gens ont été si longtemps sous les armes, renvoyons-les chez eux, à leurs occupations et à leurs métiers accoutumés : en attendant, buvons ensemble en signe d’agrément, en sorte que des deux côtés les gens puissent le voir et s’assurer ainsi que nous sommes tombés d’accord. »

« Ils ne s’étaient pas plutôt serré la main, qu’un chevalier fut envoyé immédiatement par l’archevêque pour annoncer à ses gens que la paix était conclue et pour commander à chacun de mettre bas les armes et de retourner chez soi. Ces gens, voyant de tels gages de réconciliation, voyant les lords se serrer les mains et boire ensemble de si cordiale manière, quittèrent leur campement et retournèrent chez eux ; mais, en même temps que les gens de l’archevêque se retiraient, les forces du parti contraire s’accroissaient, conformément à un ordre donné par le comte de Westmoreland ; et l’archevêque ne s’aperçut qu’il était trompé que quand le comte de Westmoreland l’arrêta avec le comte maréchal et plusieurs autres. Leurs troupes étant poursuivies, beaucoup furent faits prisonniers, d’autres tués, d’autres ne parvinrent à s’échapper qu’après avoir été dépouillés de ce qu’ils avaient sur eux. L’archevêque et le comte maréchal furent amenés à Pomfret devant le roi, qui, sur ces entrefaites, s’était avancé jusque-là avec son armée ; et de là il se rendit à York, où les prisonniers furent amenés et décapités le lendemain de la Pentecôte en un lieu hors de la cité, nommément l’archevêque lui-même, le comte maréchal, sir John Lamplaie et sir Robert Plumpton. Bien que l’amnistie eût été promise à toutes ces personnes, elle ne fut accordée à aucune d’elles. Cette conclusion, j’entends la mort des susdits et spécialement de l’archevêque, réalisa la prophétie d’un chanoine moribond de Bridlington en Yorkshire, qui avait prédit cet événement infortuné assez mystérieusement dans les vers que voici :

Pacem tractabunt, sed fraudem subter arabunt,
Pro nulla marca, salvabitur ille hierarcha.

(Holinshed.)

(77) « Falstaff parle ici en vétéran de la vie. Le jeune prince ne l’aimait pas, et il désespérait de gagner son affection, ne pouvant le faire rire. Les hommes ne deviennent amis que par la communauté des jouissances. Celui qui ne peut être assoupli à la gaieté ne saurait jamais être attendri jusqu’à la bonté. » — Johnson.

(78) « Les comtes de Northumberland et le lord Bardolphe, après avoir parcouru le pays de Galles, la France et les Flandres, pour acquérir du secours contre le roi Henry, retournèrent en Écosse, et restèrent là une année entière (1408). Mais la mauvaise fortune voulut que, tandis que le roi tenait à Londres une assemblée de la noblesse, ledit comte de Northumberland et le lord Bardolphe, à une heure néfaste, revinrent en Angleterre avec une grosse armée d’Écossais, et recouvrèrent plusieurs des châteaux et seigneuries du comte, car les gens accouraient à eux en foule. Sur quoi, encouragés par l’espoir d’un bon succès, ils pénétrèrent en Yorkshire, et là commencèrent à ravager le pays. Le roi, en étant averti, fit assembler une grande armée et marcha à sa tête vers ses ennemis. Mais avant que le roi fût à Nottingham, sir Thomas (d’autres copies disent Ralph) Rokesby, shériff d’Yorkshire, avait rassemblé les forces du pays pour résister au comte et à ses troupes, et s’était porté à Grimbaut Brigges, près de Knaresborough, pour lui barrer le passage. Le comte, détournant sa marche, gagna Weatherby, de là Tadcaster, et finalement Branham Moor, où il choisit son terrain pour le combat. Le shériff fut aussi ardent à livrer la bataille que le comte à l’accepter ; déployant l’étendard de saint Georges, il s’élança furieusement sur le comte qui, sous l’étendard de ses propres armes, soutint avec une grande énergie le choc de ses adversaires. Il y eut une rencontre sanglante et un cruel conflit, mais à la fin la victoire échut au shériff. Le comte de Northumberland fut tué dans la mêlée, et le lord Bardolphe fut pris, mais si grièvement atteint, qu’il mourut peu après de ses blessures. » — Holinshed.

(79) Traduction :

Le roi, henry.

HENRY.

Ah ! cette voix, j’ai cru ne plus pouvoir l’entendre.


LE ROI.

On croit ce qu’on désire. Oui, je te fais attendre ;
Ma lenteur à mourir à la fin t’a lassé.
Ô malheureux enfant, es-tu donc si pressé
De me prendre un pouvoir qui doit être ta perte ?
J’allais avoir fini, ma tombe était ouverte,
Tout glissait de mon front et passait sur le tien ;
Qu’es-tu donc pour voler jusqu’à ton propre bien ?
Ah ! ce rapt odieux, ce sacrilège infâme,
Ne dément pas la foi que j’avais dans ton âme ;
Ta vie avait déjà fait voir à tous les yeux
Ta tendresse pour moi : ma mort la montre mieux.
C’est un tas de poignards, Henry, que ta pensée.
Et ton cœur est la pierre où tu l’as aiguisée,
Un instant ? ne pouvais-je obtenir un instant ?
Eh bien ! fais à ton gré ; le fossoyeur attend,
Cours-y vite, et dis-lui de commencer la fosse.
Non, creuse-la toi-même, et puis, sans pudeur fausse,

Vas aux cloches, et fais qu’elles sonnent gaîment
Le râle de ton père et ton couronnement,
Et tu ne répandras pour tous pleurs que le baume
Qui sacrera ton front possesseur du royaume.
Puis, fais vite jeter aux vers mon pauvre corps ;
Moi parti, mets aussi mes officiers dehors ;
Que ta colère soit le prix de leurs services ;
Et proclame bien haut l’avènement des vices !
Plus de loi ni de règle : Henry Cinq est le roi !
Donc, à bas, majesté ; démence, lève-toi !
Arrière, conseillers à l’austère figure !
Vous, singes fainéants, bandits, engeance impure.
Accourez de partout, c’est enfin votre tour ;
Écume de la terre entière, sois la cour !
Nations, avez-vous quelque coureur d’orgies,
Quelque ivrogne terrible, aux mains de sang rougies,
Quelque monstre qui soit, dans nos temps stupéfaits.
Un visage nouveau de tous les vieux forfaits ?
Tout ce que vous avez de canailles sinistres,
Donnez-les à ce prince : il lui faut des ministres !
Otez la muselière au crime, et que ce chien
Puisse mordre la chair de tout homme de bien !
Ô mon pauvre royaume, ô ma chère patrie
Que la guerre civile a déjà tant meurtrie,
Que vas-tu devenir, après tout frein rompu ?
Si, moi qui ne vivais que pour toi, je n’ai pu
Te préserver du mal, traqué dans sa caverne,
Que verra-t-on si c’est le mal qui te gouverne ?
Oh ! tu redeviendras, ainsi qu’aux anciens temps,
Un noir désert avec les loups pour habitants !


HENRY, tombant à genoux.

Pardonnez. — Sans l’humide obstacle de mes larmes,
J’eusse arrêté ces mots amers et pleins de charmes :
Amers, puisque j’entends mon père m’accabler.
Charmants, puisque j’entends mon père me parler.
— Voilà votre couronne. Elle est à vous. J’atteste
Celui qui porte au front la couronne céleste
Que mon plus cher désir est qu’elle soit à vous
Encor pour bien longtemps. Je suis à vos genoux.
Je jure d’y rester jusqu’à ce que mon père
Soit bien sûr qu’en parlant ainsi je suis sincère.
Dieu sait, lorsqu’étendu sur ce lit de malheur
Vous ne respiriez plus, quel froid m’a pris au cœur !
Si je mens, que je meure avec l’horrible tache
De mes vices présents, sans que le monde sache

Que mon âme changée allait s’en dépouiller !
Votre couronne était là, sur votre oreiller,
Je regardais avec plus d’horreur que d’envie
Celle dont les soucis abrégeaient votre vie,
Et, presque mort vraiment de votre faux trépas,
Je l’insultais sans voir qu’elle n’entendait pas.
Et j’ai dit à son or : — De tous les ors le pire,
C’est toi ! tu luis, tu sers à figurer l’empire,
On t’honore, on te fête, on t’adore à genoux :
Tu serais plutôt fait pour aller aux égouts !
La médecine emploie un or qu’elle fait boire
Aux malades ; il est de bas titre, et sans gloire ;
À peine si l’on prend le temps de le trier :
Il guérit. Toi, l’or pur, tu n’es qu’un meurtrier !
Eh bien, nous allons voir si cet or qu’on renomme,
Meurtrier du vieillard, le sera du jeune homme ! —
Et je me suis jeté sur ce monstre odieux
Qui venait de tuer mon père sous mes yeux.
On ne me fera pas de reproches, j’espère,
Pour avoir défié l’assassin de mon père !
Mais si cet ennemi, quand j’ai pu le saisir,
A souillé mon esprit d’un moment de plaisir,
Si c’est ambition, hâte d’être le maître,
Orgueil, présomption d’enfant, qui m’a fait mettre
La main sur la couronne, ô père, ô majesté !
Qu’elle me soit reprise à perpétuité.
Et que je sois plus bas dans la race mortelle
Que le plus vil de ceux qui tremblent devant elle !


LE ROI.

Ô mon fils ! c’est le ciel qui t’avait inspiré
De t’emparer ainsi de ce souci doré
Pour te faire par là regagner ma tendresse
En te justifiant avec tant de sagesse.

Auguste Vacquérie.

(80) Extrait du drame anonyme ; Les Fameuses Victoires de Henny V (1580).

Entre le prince, un poignard à la main.

HENRY IV.

Viens, mon fils, viens, au nom du ciel. Je sais pourquoi tu es venu ! Mon fils ! mon fils ! Comment se fait-il que tu m’aies abandonné pour suivre cette compagnie folle et réprouvée qui égare si manifestement ta jeunesse ? Ô mon fils ! tu sais que ta conduite hâtera la fin des jours de ton père. (Il pleure.) Mais pourquoi tu as un poignard à la main, je ne le sais que par conjecture.


HENRY V.

Ma conscience m’accuse, très-souverain lord et bien-aimé père, et je réponds d’abord à vos dernières paroles. Vous conjecturez que ce bras et ce poignard sont armés contre votre vie. Non, sachez-le, mon père, telle n’est pas la pensée de votre fils. De votre fils, ai-je dit ? Un fils bien indigne d’un si bon père ! Mais loin de moi toute pensée d’un pareil attentat ! Ce poignard, je le remets très-humblement à Votre Majesté ; frappez de cette arme vengeresse le corps de votre fils !… de votre fils ? Non, misérable que je suis !… de votre fol esclave. Ce n’est pas la couronne que je viens réclamer, cher père, car j’en suis indigne ; je suis venu ici pour me séparer de mes compagnons extravagants et réprouvés, et pour renier à jamais leur compagnie. Pardonnez-moi, cher père ; pardonnez-moi ; le moindre mot de pardon est mon plus grand désir ; et j’arrache de mes épaules cet infâme manteau et je le sacrifie au démon, auteur de tous les maux. Pardonnez-moi, cher père, pardonnez-moi… Mon bon lord d’Exeter, parlez pour moi… Pardon, pardon, bon père !… Pas un mot. Ah ! il ne veut pas me dire une parole… Ah ! Harry ! trois fois malheureux Harry ! Mais que ferai-je ? Je vais me retirer dans quelque lieu solitaire, et là pleurer mon existence pécheresse, et quand j’aurai fini, je m’affaisserai à terre et mourrai.

Il sort.

HENRY IV.

Qu’on le rappelle ! qu’on rappelle mon fils.


HENRY V, revenant.

Quoi ! mon père me rappelle. Ah ! Harry ! heureux le moment où ton père t’a rappelé.

Il se jette aux genoux de son père.

HENRY IV.

Relève-toi, mon fils, et ne crois pas ton père impitoyable. Je te pardonne, à ta prière, mon fils ! Dieu te bénisse et te fasse son serviteur !


HENRY V.

Merci, mon bon seigneur ; soyez sûr qu’en ce jour, en ce jour, je suis régénéré.


HENRY IV.

Viens, mon fils ! Venez, milords, prenez-moi par la main.

Tous sortent.
· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
Entrent le roi Henry IV et deux lords.

HENRY IV.

Allons, milords, je vois qu’il ne me sert rien de prendre des remèdes. Tous les médecins du monde ne sauraient me guérir. Non, pas un ! Mais, mes bons lords, rappelez-vous mes dernières volontés concernant mon fils. Car vraiment, milords, je crois que jamais prince plus vaillant et plus victorieux n’aura régné sur l’Angleterre.


LES DEUX LORDS.

Nous prenons le ciel et la terre à témoin que nous accomplirons scrupuleusement tes volontés.


HENRY IV.

Je vous adresse mes plus sincères remercîments, mes bons lords. Tirez les rideaux, et quittez un moment cette chambre et faites bercer mon sommeil par quelque musique.

Il s’endort. Les lords sortent.


Entre le prince.

HENRY V.

Ah ! trois fois malheureux Harry, qui as négligé si longtemps de visiter ton père malade. J’irai, mais pourquoi ne pas entrer dans la chambre du cher malade, afin de réconforter son âme mélancolique ?… Son âme, ai-je dit ? Voilà bien son corps, mais son âme est en un lieu où elle n’a plus besoin de corps. Ah ! trois fois maudit Harry, qui as tant offensé ton père et n’as pu implorer son pardon pour toutes tes offenses ! Oh ! mon père mourant ! maudit soit le jour où je suis né, et maudite l’heure où j’ai été engendré ! Que ferai-je ? Si des larmes tardives peuvent réparer ma négligence, je veux pleurer nuit et jour jusqu’à ce que la source de mes pleurs soit tarie.

Il sort, emportant sa couronne.


Entrent les lords d’Exeter et d’Oxford.

EXETER.

Entrons doucement, milord, pour le réveil du roi.


HENRY IV.

Eh bien, milords ?


OXFORD.

Comment se trouve Votre Grâce ?


HENRY IV.

Un peu mieux après mon somme. Mais, mes bons seigneurs, enlevez la couronne, reculez un peu ma chaise et mettez-moi sur mon séant.


LES DEUX LORDS.

N’en déplaise à Votre Grâce, la couronne est enlevée.


HENRY IV.

La couronne enlevée ! mon bon lord d’Oxford, allez voir qui a commis cet acte ! Sans doute quelque traître égaré qui aura voulu frustrer mon fils.

Lord Oxford sort et revient avec le prince.

OXFORD.

Sous le bon plaisir de Votre Grâce, voici milord le jeune prince avec la couronne.


HENRY IV.

Eh bien, mon fils, je croyais, la dernière fois que je vous ai admonesté, vous avoir donné une leçon suffisante, et voilà que vous recommencez ! Ah ! dis-moi, mon fils, trouves-tu le temps si long que tu veuilles avoir la couronne avant que le souffle se soit exhalé de mes lèvres.


HENRY V.

Très-souverain seigneur et bien-aimé père, je suis entré dans votre chambre pour réconforter votre âme mélancolique ; j’ai cru alors, Dieu m’est témoin, que vous ne pouviez en revenir et que vous étiez mort. Que pouvais-je faire, sinon me lamenter avec larmes sur votre mort, ô mon père ? Et sur ce, voyant la couronne, je l’ai prise. Et, dites-moi, mon père, qui mieux que moi pourrait la prendre après votre mort ? Mais puisque je vous retrouve vivant, je la remets très-humblement aux mains de Votre Majesté ; et je suis le plus heureux des hommes, que mon père vive ! Et vive à jamais mon seigneur et père !


HENRY IV.

Relève-toi, mon fils, ta réponse sonne bien à mon oreille. Car je dois confesser que j’étais dans un profond sommeil et tout à fait inconscient de ta venue. Mais approche, mon fils, et je vais de mon vivant te mettre en possession de la couronne, afin que nul ne t’en prive après ma mort.


HENRY V.

Je puis bien l’accepter des mains de Votre Majesté ; mais elle ne touchera jamais ma tête, tant que mon père sera vivant.

Il prend la couronne.

HENRY IV.

Dieu te maintienne en joie, mon fils ! Dieu te bénisse et te fasse son serviteur, et t’accorde un règne prospère ! Car Dieu sait, mon fils, avec quelle difficulté j’ai obtenu la couronne, avec quelle difficulté je l’ai conservée.


HENRY V.

Peu m’importe de quelle manière vous l’avez obtenue. C’est de vous que je la tiens, et de vous je veux la garder. Que celui qui voudrait l’ôter de ma tête ait soin d’avoir une armure plus épaisse que la mienne ; sinon je lui percerai le cœur, fût-il plus dur que le cuivre et le bronze.


HENRY IV.

Noble langage et digne d’un roi ! ah ! croyez-moi, milords, mon fils sera, j’en ai peur, le prince le plus martial et le plus victorieux qui ait jamais régné sur l’Angleterre.


LES DEUX LORDS.

Sa vie passée n’annonce pas moins.


HENRY IV.

Allons, milords, je ne sais si c’est le sommeil ou l’approche de l’assoupissement de la mort, mais je me sens grande envie de dormir. Ainsi, mes bons lords, mon fils, tirez les rideaux, quittez ma chambre et faites bercer mon sommeil par la musique.

Tous sortent. Le roi expire.

(81) « Dans la quatorzième et dernière année du règne du roi Henry, un conseil fut tenu dans Whitefriars, à Londres, auquel il fut résolu de construire et d’équiper des navires et des galères pour un voyage que le roi voulait faire en Terre Sainte afin de recouvrer la cité de Jérusalem sur les infidèles. Le lendemain de la Chandeleur commença un Parlement qu’il avait convoqué à Londres, mais il trépassa avant que ce même Parlement eût fini sa session. Car alors même que ses approvisionnements étaient complets et qu’il était muni de toutes les choses nécessaires à l’expédition royale qu’il prétendait faire en Terre Sainte, il fut saisi d’une maladie grave qui n’était pas la lèpre, dit maître Hall (comme l’imaginaient ces stupides moines), mais une véritable apoplexie. Durant cette maladie dernière (racontent plusieurs écrivains), il fit mettre sa couronne sur un oreiller à son chevet, et soudain ses angoisses l’accablèrent si cruellement qu’il resta gisant comme si tous les esprits vitaux l’avaient quitté. Ceux qui étaient près de lui, croyant vraiment qu’il était trépassé, couvrirent sa face d’un drap blanc. Le prince son fils, étant averti de cela, entra dans la chambre, prit la couronne et sortit. Le père étant soudainement revenu de cet évanouissement, reconnut vite que sa couronne n’était plus là ; et, ayant appris que le prince son fils l’avait emportée, il le fit venir en sa présence pour lui demander ce que signifiait cette mauvaise action. Le prince répondit avec une bonne audace :

— Seigneur, selon mon jugement et selon le jugement de tous, vous sembliez mort au monde ; conséquemraent, étant votre plus proche héritier présomptif, j’ai pris la couronne comme mienne, et non comme vôtre.

— Ah ! beau fils, dit le roi avec un grand soupir, quel droit j’y avais, le ciel le sait !

— Ah ! dit le prince, puisque vous mourez roi, j’aurai le diadème, et je prétends le garder avec l’épée contre tous mes ennemis, comme vous l’avez fait.

— Eh bien, dit le roi, je m’en remets à Dieu. Souvenez-vous de bien agir.

« Et sur ce, il se retourna dans son lit et bientôt après trépassa à Dieu, dans une chambre de l’abbaye de Westminster appelée Jérusalem. Nous trouvons qu’il fut pris de sa dernière maladie, tandis qu’il faisait ses prières à la chasse de saint Édouard, afin d’obtenir pour ainsi dire son congé avant d’entreprendre son voyage. Il fut si soudainement et si gravement saisi que ceux qui l’entouraient craignaient qu’il ne mourût sur-le-champ. Aussi, pour le ranimer, s’il était possible, ils le portèrent dans une chambre voisine qui appartenait à l’abbé de Westminster. Là, on le mit sur un grabat et on employa tous les remèdes pour le faire revivre. À la fin il reprit sa voix et ses sens ; et se trouvant dans un appartement étranger qu’il ne connaissait pas, il voulut savoir si la chambre avait un nom particulier ; à quoi on lui répondit qu’elle s’appelait Jérusalem. Alors le roi dit :

— Louange à notre père céleste, car maintenant je sais que je mourrai dans cette chambre ; selon la prophétie faite sur moi, je quitterai cette vie dans Jérusalem. — Holinshed.

(82) Cette entrée est ainsi indiquée dans le texte original : « Entrent Sincklo et trois ou quatre officiers. » Dans toute la scène, le nom de Sincklo est substitué à celui du premier sergent. On a conclu de là que le rôle de l’estafier était joué par l’acteur Sincklo qui, effectivement, faisait partie de la troupe du Globe.

(83) Extrait du drame anonyme Les fameuses victoires du roi Henry cinquième : 1580.


Entre un voleur.

LE VOLEUR.

Ah ! Dieu ! je ressemble beaucoup à un oiseau qui vient de s’échapper de sa cage. Car aussitôt que milord le grand juge a appris que le vieux roi était mort, il s’est empressé de me relâcher par crainte de monseigneur le jeune prince. Mais voici venir quelques-uns de ses compagnons. Je veux voir si je ne puis rien obtenir d’eux en raison de nos vieilles relations.

Entrent Oldcastle, Tom et Ned, effarés.

TOM.

Tudieu ! le roi est mort.


OLDCASTLE.

Mort ! alors, tudieu ! nous allons tous être rois.


NED.

Tudieu ! je vais être lord grand juge d’Angleterre.


TOM, au voleur.

Comment ! vous voilà échappé de prison ?


NED.

Tudieu ! comme le coquin pue !


OLDCASTLE.

Eh ! que vas-tu devenir à présent ?… Arrière le coquin ! comme il pue !


LE VOLEUR.

Morbleu ! je vais reprendre du service chez mon maître.


TOM.

Sangdieu ! crois-tu qu’il consentirait à avoir près de lui un galeux comme toi ? Eh ! l’ami, il est roi à présent.


NED.

Tiens ! voici une couple d’angelots pour toi, et décampe. Car le roi passera par ici dans un moment. Et plus tard je parlerai de toi au roi.

Le voleur sort.



OLDCASTLE.

Oh ! que cela ma fait du bien de voir couronner le roi ! Il me semblait que son trône était l’image du ciel et sa personne l’image de Dieu.


NED.

Mais qui aurait cru que le roi aurait ainsi changé de mine ?


TOM.

Ce n’est qu’une petite ruse pour faire croire au peuple qu’il est affligé de la mort de son père.


OLDCASTLE.

Avez-vous vu avec quelle majesté il a envoyé son ambassade en France pour dire au roi français que Henry d’Angleterre réclame la couronne, et que Henry d’Angleterre l’aura ?

La trompette sonne.

NED.

Tudieu ! le roi arrive ! rangeons-nous.


Entrent le Roi avec l’Archevêque et le lord d’Oxford.

OLDCASTLE, au roi.

Comment allez-vous, milord ?


NED.

Comment va, Harry ? bah ! milord, mettez de côté ces airs maussades. Vous êtes roi, et tout le royaume est à vous. Allons, l’ami, est-ce que vous ne vous rappelez pas vos anciennes paroles ? Vous savez que je dois être lord grand juge d’Angleterre. Sur ma parole, milord, vous me semblez bien changé. Ce n’est pourtant qu’une légère mélancolie, pour faire croire aux gens que la mort de votre père vous afflige. Ce n’est rien de plus.


HENRY V.

Ned, réforme tes façons, je te prie, et sois plus réservé dans tes expressions. Ma sincère douleur ne saurait être réglée par ton verbiage flatteur et hypocrite. Tu dis que je suis changé. Je le suis en effet ; et il faut que tu changes bien vite toi-même : sinon, je te ferai changer.


OLDCASTLE.

Tudieu ! qu’en dites-vous ? Sangdieu ! ce n’est pas mélodieux comme une musique.


TOM.

J’espère que nous n’avons en rien offensé Votre Grâce.


HENRY V.

Ah ! Tom, votre existence passée m’afflige et me force à abandonner et à renier votre compagnie pour toujours. Aussi je vous défends, sous peine de mort, d’approcher de ma cour dans un rayon de moins de dix milles. Alors, si j’entends bien parler de vous, il se peut que je fasse quelque chose pour vous. Autrement, n’attendez pas plus de faveur de moi que d’aucun autre. Et sur ce partez. Nous avons à parler d’autre chose.

Sortent Oldcastle, Tom et Ned.

Extrait de la chronique d’Holinshed :

« Ce roi (Henry V) était un homme qui savait montrer comment les honneurs doivent changer les mœurs ; car, aussitôt après avoir été investi de l’autorité royale et avoir reçu la couronne, il se détermina à assumer la forme d’un nouvel homme, tournant l’insolence et l’extravagance en gravité et en sobriété. Et, comme il avait passé sa jeunesse en passe-temps voluptueux et dans le désordre de l’orgie avec une bande de libertins prodigues et de compagnons ingouvernables, il les bannit désormais de sa présence, leur défendant, sous des peines sévères, d’approcher, loger ou séjourner à moins de dix milles de sa cour ou résidence ; et à leur place il choisit des hommes de gravité, d’esprit et de haute politique. »



FIN DES NOTES.