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Œuvres complètes de Shakespeare/Hugo, 1865-1872/Tome 9/Notes

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Traduction par François-Victor Hugo.
Œuvres complètes de ShakespearePagnerre9 (p. 385-450).

NOTES

sur

CORIOLAN ET LE ROI LEAR



(1) Coriolan est du nombre des pièces de Shakespeare qui n’ont été imprimées qu’après la mort du poëte. Ce drame a été placé, dans l’in-folio de 1623, en tête de la série intitulée : Tragédies, série que complètent Titus Andronicus, Roméo et Juliette, Timon d’Athènes, Macbeth, Hamlet, Lear, Othello, Antoine et Cléopâtre, Cymbeline. Les commentateurs n’ont pu découvrir jusqu’ici aucun document précis sur l’époque à laquelle Coriolan a été composé et représenté. Ce qui est certain pour tous les experts, c’est que Coriolan rappelle, par son style si elliptique et si imagé à la fois, la dernière manière du maître. Ce qui est probable, c’est que Coriolan est né à la même période et de la même inspiration qu’Antoine et Cléopâtre et Jules César, et que l’achèvement de cette immense trilogie romaine occupa les dernières années de Shakespeare.

Coriolan a été remanié à quatre reprises différentes pour la scène anglaise : en 1682, pour le Théâtre Royal, par Nahum Tate, sous ce titre : l’Ingratitude d’une République ; en 1720, pour Drury-Lane, par John Dennis, sous ce titre : L’Envahisseur de sa patrie, ou le Ressentiment fatal ; en 1755, pour Covent Garden, par Thomas Sheridan ; en 1801, pour Drury-Lane encore, par Kemble.

(2) « Il advint que le Sénat, soutenant les riches, entra en grande dissension avec le menu peuple, lequel se sentait trop durement traité et oppressé par les usuriers qui leur avaient prêté quelque argent, pour ce que ceux qui avaient quelque peu de quoi, en étaient privés par les créanciers, qui leur faisaient saisir ce peu de biens qu’ils avaient, à faute de payer les usures, et puis conséquemment décréter et vendre au plus offrant pour être payés, et ceux qui n’avaient du tout rien, étaient eux-mêmes saisis au corps, et leurs personnes détenues en servitude, encore qu’ils montrassent les cicatrices des blessures qu’ils avaient reçues en plusieurs batailles où ils s’étaient trouvés pour le service et pour la défense de leur chose publique, desquelles la dernière avait été contre les Sabins qu’ils avaient combattus, sous la promesse que les riches leur avaient faite de les traiter à l’avenir plus doucement, et aussi que par autorité du Conseil le prince du Sénat, Marcus Valérius, leur en avait répondu. Mais après qu’ils eurent si bien fait leur devoir encore cette dernière fois, qu’ils défirent leurs ennemis et qu’ils virent qu’on ne les en traitait de rien mieux, ni plus humainement, et que le Sénat faisait l’oreille sourde, montrant ne se point souvenir des promesses qu’il leur avait faites, mais les laissait emmener comme esclaves en servitude par les créanciers, et souffrait qu’ils fussent dépouillés de tous leurs biens, adonc commencèrent-ils à se mutiner ouvertement et à s’émouvoir de mauvaises et dangereuses séditions dedans la ville. De quoi les ennemis étant avertis, entrèrent à main armée dedans le territoire de Rome, brûlant et pillant tout par où ils passaient ; pour à quoi remédier, les magistrats firent incontinent crier à son de trompe que tous ceux qui se trouveraient en âge de porter armes, se vinssent faire enrôler pour aller à la guerre ; mais personne n’obéit à leur commandement.

À l’occasion de quoi les opinions des principaux hommes, et qui avaient autorité au gouvernement des affaires, se divisèrent aussi pour ce que les uns furent d’avis qu’il était raisonnable qu’on calât et cédât un petit à ce que les pauvres requéraient, et qu’on relâchât un peu la trop raide sévérité des lois ; les autres maintinrent le contraire, entre lesquels fut Martius, alléguant que le pis qui fût en cela n’était pas la perte d’argent que viendraient à souffrir ceux qui en avaient prêté, mais que c’était un commencement de désobéissance et un essai de l’insolence et audace d’une commune qui voulait abolir les lois et mettre tout en confusion, pourtant que le Sénat, s’il était sage, devait pourvoir à l’éteindre de bonne heure et amortir dès son commencement. Le Sénat fut en peu de jours assemblé par plusieurs fois là-dessus, sans que toutefois il y eût résolution quelconque. » (Vie de Coriolan, traduite de Plutarque, par Amyot.)

(3) « Ce que voyant, les pauvres et menues gens se bandèrent un jour ensemble, et s’entredonnant courage les uns aux autres, abandonnèrent la ville et s’allèrent planter dessus une motte qui s’appelle aujourd’hui le Mont-Sacré, le long de la rivière du Téveron, sans faire violence quelconque ni autre démonstration de mutinement, sinon qu’ils allaient criant que de longue main aussi bien les riches les avaient chassés de la ville, et que par toute l’Italie ils trouveraient de l’air et de l’eau et lieu pour se faire enterrer, et qu’aussi bien demeurant à Rome, ils n’avaient rien d’avantage, sinon qu’ils étaient blessés et tués en continuelles guerres et batailles qu’ils soutenaient pour défendre l’opulence des riches.

Le Sénat eut peur de ce département, et envoya devers eux les plus gracieux et les plus populaires vieillards qui fussent en toute leur compagnie, entre lesquels Ménénius Agrippa fut celui qui porta la parole, et après plusieurs raisons franchement remontrées et plusieurs prières doucement exposées à ce peuple de la part du Sénat, finalement il termina sa harangue par une fable assez notoire, leur disant : « Que tous les membres du corps humain se mutinèrent un jour contre le ventre, en l’accusant et se plaignant de ce que lui seul demeurait assis au milieu du corps sans rien faire, ni contribuer de son labeur à l’entretenement commun, là où toutes les autres parties soutenaient de grands travaux, et faisaient de laborieux services pour fournir à ses appétits ; mais que le ventre se moqua de leur folie, pour ce qu’il est bien vrai, disait-il, que je reçois le premier toutes les viandes et toute la nourriture qui fait besoin au corps de l’homme, mais je la leur renvoie et distribue puis après entre eux. Aussi, dit-il, seigneurs citoyens romains, pareille raison y a-t-il du Sénat envers vous ; car les affaires qui y sont bien digérées et les conseils bien examinés sur ce qui est utile et expédient pour la chose publique, sont cause des profits et des biens qui en viennent à un chacun de vous. »

Ces remontrances les adoucirent, moyennant que le Sénat leur octroya que par chacun an s’éliraient cinq magistrats qu’on appelle maintenant les tribuns du peuple, lesquels auraient charge de soutenir et défendre les pauvres qu’on voulait fouler et opprimer. Ils furent élus les premiers tribuns ceux qui avaient été auteurs et conducteurs de cette sédition, Junius Brutus et Sicinius Velutus. »

(4) « Et comme aux autres la fin qui leur faisait aimer la vertu était la gloire, aussi à lui la fin qui lui faisait aimer la gloire, était la joie qu’il voyait que sa mère en recevait ; car il estimait n’y avoir rien qui le rendît plus heureux ni plus honoré que de faire que sa mère l’ouït priser et louer de tout le monde, et le vît retourner toujours couronné, et qu’elle l’embrassât à son retour ayant les larmes aux yeux épreintes de joie ; laquelle affection on dit qu’Épaminondas avoua et confessa semblablement être en lui, réputant son principal et plus grand heur être que son père et sa mère vivant avaient vu la victoire qu’il gagna en la plaine de Leuctres. Or, quant à Épaminondas, il eut ce bien-là d’avoir ses père et mère vivant, participant à sa joie et à sa prospérité. Mais Marcius estimant devoir à sa mère ce qu’il eût encore dû à son père, s’il eût été vivant, ne se contenta pas de la réjouir et honorer seulement, mais à son instance et prière il prit femme de laquelle il eut des enfants, sans toutefois se départir jamais d’avec sa mère. »

(5) « La première guerre où il se trouva, étant encore fort jeune, fut quand Tarquin, surnommé le Superbe, qui avait été roi de Rome et depuis en avait été chassé pour son arrogance, après avoir essayé d’y rentrer par plusieurs batailles, où il avait toujours été défait, finalement fît tout son dernier effort, étant secouru des Latins et de plusieurs autres peuples de l’Italie, qui, avec une grosse et puissante armée, avaient entrepris de le remettre en son état, non tant pour lui faire plaisir comme pour diminuer et ravaler les forces des Romains, lesquels ils craignaient et portaient envie à leur accroissement. En cette bataille donc, laquelle eut plusieurs ébranlements en l’une et en l’autre partie, Martius, combattant vaillamment à la vue du dictateur même, vit un Romain qui fut porté par terre assez près de lui ; il ne l’abandonna pas, mais se jeta au-devant pour le couvrir, et occit de sa main l’ennemi qui lui courait sus ; à l’occasion de quoi, après que la bataille fut gagnée, le dictateur ne mit pas un si bel acte en oubli, mais le couronna le premier d’un chapeau de branches de chêne, pour ce que c’est la coutume des Romains que celui qui sauve la vie à un sien citoyen, est honoré d’une telle couronne. »

(6) « Or, y avait-il au pays des Volsques, contre lesquels les Romains avaient la guerre pour lors, une ville capitale et de principale autorité qui s’appelait Corioles, devant laquelle le consul Cominius alla mettre le siège. Par quoi, tous les autres Volsques, craignant qu’elle ne vînt à être prise d’assaut, s’assemblèrent de tous côtés pour l’aller secourir en intention de donner la bataille aux Romains devant la ville même, afin de les assaillir par deux endroits. Ce qu’entendant, le consul Cominius divisa pareillement son armée en deux, et avec une partie s’en alla en personne au-devant de ceux qui venaient de dehors, et laissa en son camp l’autre partie pour faire tête à ceux qui voudraient sortir de la ville, sous la charge de Titus Lartius, l’un des plus vaillants hommes qui fussent pour lors entre les Romains. Par quoi, les Coriolans, faisant peu de compte de ceux qui étaient demeurés au siège devant leur ville, firent une saillie sur eux, en laquelle pour le commencement ils eurent du meilleur, tellement qu’ils embarrèrent les Romains jusque dedans le fort de leur camp, là ou se trouva Martius, lequel se jetant dehors avec peu de gens, mit en pièces les premiers des ennemis auxquels il s’adressa, et arrêta tout court les autres, en ralliant et rappelant au combat à haute voix les Romains qui avaient tourné le dos, pour ce qu’il était tel que Caton voulait que fût l’homme de guerre, non-seulement rude et âpre aux coups de main, mais aussi effroyable au son de la voix, et au regard terrible à l’ennemi. Si y eut incontinent bonne troupe de Romains, qui se rallièrent ensemble autour de lui, dont les ennemis s’épouvantèrent si fort qu’ils reculèrent arrière ; mais Martius, non content de cela, les poursuivit et les chassa fuyant à vol de route jusque dedans leurs portes.

Et là voyant que les Romains tiraient le pied arrière, pour le grand nombre de traits et de flèches qu’on leur tirait de dessus les murailles, et qu’il n’y avait un seul entre eux qui eût la hardiesse de penser seulement à se lancer pêle-mêle avec les fuyants devant la ville, pour ce qu’elle était pleine de gens de guerre tous bien armés ; il les encouragea de fait et de parole, en leur criant que la fortune avait ouvert les portes plus pour les poursuivants que pour les fuyants. Toutefois il n’y en eut guère qui prissent pour cela cœur de le suivre ; mais lui-même à travers la presse des ennemis se jeta et poussa jusque sur la porte, et entra dedans la ville parmi les fuyants, sans que personne de dedans osât de prime face tourner visage, ni s’arrêter pour lui faire tête ; mais lui, regardant autour de lui qu’il était entré peu de gens avec lui pour le secourir, et se voyant de tout côté enveloppé d’ennemis qui se ralliaient pour lui courir sus, il fit adonc, comme on écrit, des prouesses qui ne sont pas croyables, tant de coups de main que d’agilité et disposition de personne, et de hardiesse de courage, rompant et renversant tous ceux sur lesquels il se ruait, de manière qu’il en fit fuir les uns jusques aux plus reculés quartiers de la ville ; les autres de frayeur se rendirent et jetèrent leurs armes en terre devant lui, et par ce moyen donnèrent tout loisir à Lartius, qui était dehors, d’amener à sûreté les Romains au dedans.

Ainsi étant la ville prise, la plupart des soldats se mit incontinent à piller et à emporter et serrer le butin qu’ils avaient gagné ; mais Martius s’en courrouça bien aigrement, et cria qu’il n’y avait point de propos qu’eux entendissent au pillage, et allassent çà et là cherchant de quoi s’enrichir, pendant que leur consul et leurs concitoyens étaient à l’aventure attachés à combattre contre leurs ennemis, et que, sous couleur de gagner quelque butin, ils cherchassent moyen de se tirer loin de l’affaire et du danger. Toutefois, quelques raisons qu’il sût alléguer, il y en eut bien peu qui lui prêtassent l’oreille.

Par quoi prenant avec lui ceux qui volontairement s’offrirent à le suivre, il sortit de la ville et prit son chemin vers le quartier où il entendit que le surplus de l’armée était allé, admonestant et priant souvent par le chemin ceux qui le suivaient de n’avoir point le cœur failli, et souvent tendant les mains au ciel, en priant les dieux de lui faire la grâce qu’il se pût trouver à temps pour être en la bataille, et arriver à point pour hasarder sa vie en défense de ses citoyens. Or, était donc la coutume entre les Romains, quand ils étaient rangés en bataille et qu’ils étaient prêts à prendre leurs pavois sur leurs bras, et à se ceindre par-dessus leurs robes, de faire aussi leur testament sans rien en mettre par écrit, en nommant celui qu’ils voulaient faire leur héritier en présence de trois ou quatre témoins. Martius arriva justement sur le point que les soldats étaient après à le faire de cette sorte, — étant jà les ennemis si près qu’ils s’entrevoyaient les uns les autres. Quand on l’aperçut ainsi qu’il était tout souillé de sang et trempé de sueur avec petite suite de gens, cela de prime face en troubla et étonna quelques-uns ; mais tantôt après, quand ils le virent courir avec une chère gaie vers le consul, et lui toucher en la main, en lui récitant comment la ville de Corioles avait été prise, et qu’on vit aussi que Cominius le consul l’embrassa et le baisa, adonc n’y eut-il celui qui ne reprit courage, les uns pour avoir ouï de point en point conter le succès de cet heureux exploit, et les autres pour le conjecturer à voir leurs gestes de loin.

Si se prirent tous à crier au consul qu’il fît marcher sans plus attendre et commencer la charge. Martius lui demanda comment était ordonnée la bataille des ennemis, et en quel endroit étaient leurs meilleurs combattants. Le consul lui fît réponse qu’il pensait que les bandes qui étaient au front de leur bataille étaient celles des Antiates qu’on tenait pour les plus belliqueux et qui ne cédaient en hardiesse à nuls autres de l’ost des ennemis. « Je te prie donc, lui répliqua Martius, et te requiers que tu me mettes droit à l’encontre de ceux-là. Le consul lui octroya, louant grandement sa bonne volonté ; et adonc Martius, quand les deux armées furent prétes à s’entre-choquer se jeta assez loin devant sa troupe et alla charger si furieusement ceux qu’il rencontra de front, qu’ils ne lui purent longuement faire tête, car il fendit incontinent et entr’ouvrit l’endroit de la bataille des ennemis où il donna ; mais ceux des deux côtés se tournèrent aussitôt les uns devers les autres pour l’envelopper et enserrer entre eux. Ce que le consul craignant, envoya soudain celle part les meilleurs combattants qu’il eût autour de sa personne. Si y eut adonc une fort âpre mêlée à l’entour de Martius, et en peu d’heures y eut beaucoup d’hommes tués sur la place. Mais à la fin les Romains y firent si grand effort qu’ils forcèrent et rompirent les ennemis, et les avant rompus se mirent à les chasser, priant Martius qu’il se voulût retirer au camp pour ce qu’il n’en pouvait plus, tant il était las du travail qu’il avait enduré et des blessures qu’il avait reçues ; mais il leur répondit que ce n’était point aux victorieux à se rendre ni à avoir le cœur failli, et courut lui-même après les fuyants jusqu’à ce que l’armée des ennemis fut entièrement toute déconfite avec grand nombre de morts et grand nombre de prisonniers aussi.

Le lendemain au matin, Martius s’en alla devers le consul et les autres Romains semblablement. Et là, le consul montant dessus un tribunal, présent tout son exercite, rendit grâces convenables aux dieux pour une si grande et si glorieuse prospérité, puis tourna sa parole à Martius, duquel premièrement il loua et exalta la vertu à merveilles, tant pour ce que lui-même lui avait vu faire que pour ce que Martius lui avait raconté, et enfin lui dit que de tous les chevaux prisonniers et autres biens qui avaient été pris et gagnés en grande quantité, il en choisît dix de chaque sorte à sa volonté, avant que rien en fût distribué ni départi aux autres. Et outre cela encore, pour témoigner que ce jour-là il avait emporté le prix de prouesse sur tous les autres, lui donna de plus un beau et bon cheval avec tout son harnais et tout son équipage, ce que tous les assistants louèrent et approuvèrent grandement. Mais Martius, se tirant en avant, déclara qu’il recevait bien le présent du cheval et était très-aise que son capitaine se contentât si amplement de lui et le louât si hautement, mais que, du demeurant qui était plutôt un loyer mercenaire que récompense d’honneur, il n’en voulait point, mais se contentait d’avoir seulement sa part égale aux autres. « Sinon, dit-il, que je te demande une grâce de plus, et te prie de me la concéder ; c’est que j’ai entre les Volsques un hôte et ancien ami, homme de bien et d’honneur, qui maintenant est prisonnier, et, au lieu qu’il soûlait être riche et opulent en sa maison, se trouve maintenant pauvre captif entre les mains de ses ennemis ; mais de tous les maux et malheurs qui de présent l’environnent, il me suffit de le pouvoir exempter d’un seul, c’est de le garder qu’il ne soit point vendu comme esclave. »

Ces paroles de Martius ouïes, il se leva une grande clameur de toute l’assistance, et y en eut plus de ceux qui admirèrent son abstinence, en le voyant si peu mû d’avarice, que de ceux qui haut louèrent sa vaillance. Car ceux mêmes qui avaient quelque peu d’envie et de jalousie à l’encontre de lui, pour le voir ainsi honorer et louer extraordinairement, l’estimèrent de tant plus digne qu’on lui donnât encore plus grand loyer de sa valeur, que moins il en acceptait ; et aimèrent plus en lui la vertu qui lui faisait mépriser tant de bien que celle pour laquelle, comme à personne digne, on les lui déférait. Car plus fait à louer le savoir bien user des biens que des armes, et plus encore fait à révérer le non les appéter que le bien en user. Mais après que le bruit et la clameur de l’assemblée furent un peu apaisés, le consul Cominius se prit à dire : « Nous ne saurions, seigneurs, contraindre Martius d’accepter les présents que nous lui offrons, s’il ne lui plaît les recevoir, mais donnons-lui-en un si convenable au bel exploit qu’il a fait, qu’il ne le puisse pas refuser, et ordonnons que désormais il soit surnommé Coriolanus, si ce n’est que l’exploit même le lui avait donné avant nous. » Depuis ce jour-là il porta toujours ce troisième nom-là de Coriolanus. »

(7) « Peu de temps après, il vint à demander le consulat, et fléchissait déjà la commune à sa requête, ayant aucunement honte de rebouter et éconduire un personnage en noblesse de sang et en prouesse de sa personne, le premier de toute la ville, et mêmement qui leur avait fait tant et si grands services. Car la coutume était lors, à Rome, que ceux qui poursuivaient aucun magistrat et office public, quelques jours durant, se trouvassent sur la place, ayant seulement une robe simple sur eux, sans saye dessous, pour prier et requérir leurs citoyens de les avoir pour recommandés, quand ce viendrait au jour de l’élection, soit qu’ils le fissent ou pour émouvoir le peuple davantage, le priant en si humble habit, ou pour pouvoir montrer les cicatrices des coups qu’ils avaient reçus ès guerres pour la chose publique, comme certaines marques et témoignages de leur prouesse… Martius donc, suivant cette coutume, montrait plusieurs cicatrices sur sa personne des blessures reçues en diverses batailles par l’espace de dix-sept ans, qu’il avait continuellement toujours été à la guerre : tellement qu’il n’y avait celui du peuple qui n’eût en soi-même honte de refuser un si vertueux homme, et s’entre-disaient les uns aux autres qu’il fallait, comment que ce fût, l’élire consul. »

(8) « La maison des Martiens, à Rome, était du nombre des patriciennes, et en sont sortis plusieurs grands personnages entre lesquels fut Ancus Martius, fils de la fille du roi Numa, qui fut roi de Rome après Tullus Hostilius ; aussi en furent Publius et Quintus, qui ont fait conduire dedans Rome la plus grosse et la meilleure eau qui y soit, et Censorinus, ainsi surnommé pour ce que le peuple romain l’élut censeur par deux fois, et puis à sa persuasion fit l’ordonnance et la loi que de là en avant nul ne pourrait demander ni tenir ce magistrat-là deux fois. »

(9) « Mais quand ce vint au jour de l’élection, que Martius descendit en grande magnificence sur la place, accompagné de tout le Sénat, et ayant tous les plus nobles de la ville à l’entour de lui qui poursuivaient de le faire élire consul, avec plus chaude instance que chose qu’ils eussent onques attentée ; adonc l’amour et la bienveillance de la commune commença à se tourner en envie et en haine, avec ce qu’ils craignaient de mettre ce magistrat de souveraine puissance entre les mains d’un personnage si partial pour la noblesse et qui avait tant d’autorité et de crédit entre les patriciens, de peur qu’il ne voulût ôter au peuple entièrement toute sa liberté ; pour lesquelles considérations ils refusèrent à la fin Martius, et furent deux autres poursuivants déclarés consuls. De quoi le sénat fut fort déplaisant, et estima la honte de ce refus lui être plutôt faite que non pas à Martius : lequel la prit encore plus aigrement et la porta plus impatiemment, pour ce qu’il se laissait le plus souvent aller à la colère et à une obstinée opiniâtreté, comme si c’eût été grandeur de courage et magnanimité, n’ayant pas cette gravité, cette froideur et douceur, tempérée par le jugement de bonne doctrine et de raison, qui est nécessairement requise à un gouverneur d’État politique, et n’entendant pas que la chose de ce monde que doit le plus éviter un homme qui se veut mêler du gouvernement d’une chose publique et converser entre les hommes, est l’opiniâtreté, laquelle, comme dit Platon, demeure avec la solitude, c’est-à-dire que ceux qui se aheurtent obstinément à leurs opinions et ne se veulent jamais accommoder à autrui, demeurent à la fin tous seuls ; car il faut que qui veut vivre au monde se rende amateur de patience, de laquelle aucuns malavisés se moquent.

Ainsi Martius étant homme ouvert de sa nature et entier, et qui ne fléchissait jamais, comme celui qui estimait que Vaincre toujours et venir au-dessus de toutes choses, fût acte de magnanimité, non pas d’imbécillité et de faiblesse, laquelle pousse hors de la plus débile et plus passionnée partie de l’âme, le courroux, ni plus ni moins que la matière d’une apostume, il se retira en sa maison plein d’ire, de dépit et d’amertume, de colère à l’encontre du peuple, là où tous les jeunes gentilshommes, mêmement ceux qui étaient les plus courageux et qui avaient les esprits et les cœurs plus élevés pour la noblesse de leurs maisons, le suivirent, ayant bien accoutumé de tout temps de l’accompagner et honorer ; mais encore plus ils se rangèrent autour de lui, et lui faisant compagnie mal à propos, lui aigrirent et enflammèrent sa colère encore davantage, en se plaignant et se doléant avec lui du tort qu’on lui avait fait, pour ce que c’était leur capitaine et leur maître qui les conduisait à la guerre et leur enseignait tout ce qui appartient à la discipline militaire, allumant tout doucement une contention d’honneur et de jalousie de vertu entre eux, sans envie, en louant ceux qui faisaient bien. En ces entrefaites, arriva grande quantité de blés à Rome, qui avaient été partie achetés en Italie, et partie envoyés de la Sicile en don par Gélon, le tyran de Syracuse, tellement que plusieurs conçurent bonne espérance, s’attendant que quand et la cherté des vivres, dût céder aussi la sédition civile.

Si fut incontinent le sénat assemblé et le menu peuple tout aussitôt épandu à l’entour du palais, où le conseil se tenait, attendant la résolution de ce qui s’y conclurait, se promettant que ce qui aurait été acheté se vendrait à fort bon marché et que ce qui aurait été donné se distribuerait aussi par tête sans en rien faire payer, mêmement pour ce qu’il y avait aucuns des sénateurs, qui étaient à ce conseil, qui suadaient d’ainsi le faire. Mais Martius, se dressant en pieds, reprit adonc aigrement ceux qui en cela voulaient gratifier à la commune, les appelant flatteurs du peuple et traîtres à la noblesse, et disant qu’ils nourrissaient et couvaient à l’encontre d’eux-mêmes de mauvaises semences d’audace et d’insolence qui jà avaient été jetées parmi le peuple, lesquelles ils devaient plutôt avoir suffoquées et étouffées à leur naissance s’ils eussent été bien conseillés, non pas endurer que le peuple se fortifiât à leur préjudice par un magistrat de si grande puissance et autorité que celui qu’on leur avait concédé, attendu qu’il leur était déjà redoutable, parce qu’il obtenait tout ce qu’il voulait, et ne faisait rien, s’il ne lui plaisait, et n’obéissait plus aux consuls, mais vivait en toute licence, sans reconnaître aucun supérieur qui lui commandât, sinon les chefs mêmes et auteurs de leurs partialités qu’il appelait ses magistrats. « Pourtant, dit-il, que ceux qui conseillaient et étaient d’avis qu’on fit des données publiques et distributions gratuites de blés à la commune, ainsi qu’on faisait és cités grecques, où le peuple avait plus absolue puissance, ne faisaient autre chose que nourrir la désobéissance du commun populaire, laquelle en fin de compte se terminerait à la ruine totale de la chose publique. Car jà ne penseront-ils pas que ce soit en récompense de leurs services, vu qu’ils savent bien que tant de fois ils ont refusé d’aller à la guerre, quand il leur a été commandé, ni de leurs mutineries, quand ils s’en sont allés d’avec nous, — en quoi faisant, ils ont trahi et abandonné leur pays, — ni des calomnies que leurs flatteurs leur ont mises en avant et qu’eux ont approuvées et reçues à l’encontre du sénat : mais ne faudront pas d’estimer que nous leur donnons et concédons cela en calant la voile, pour ce que nous les craignons, et que nous les flattons, de manière que leur désobéissance en ira toujours augmentant de pis en pis, et ne cesseront jamais de susciter nouveaux mutinements et nouvelles séditions. Pourtant serait-ce à nous une trop grande folie d’ainsi le faire : mais au contraire, si nous sommes sages, nous leur devons ôter leur tribunat, qui est tout évidemment la destruction du consulat et la division de cette ville, laquelle par ce moyen n’est plus une, comme elle voulait être, mais vient à être démembrée en deux partialités, qui entretiendront toujours discorde et dissension entre nous, et jamais ne permettront que nous retournions en union d’un même corps. »

En devisant ces raisons et plusieurs autres semblables, Martius échauffa merveilleusement en son opinion tous les jeunes hommes et presque tous les riches, de manière qu’ils criaient qu’il était seul en toute la ville qui ne fléchissait ni ne flattait point le menu populaire. Seulement y en avait-il quelques-uns des vieux qui lui contredisaient, se doutant bien qu’il en pourrait advenir quelque inconvénient, comme il n’en advint aussi rien de bon : pour ce que les tribuns du peuple, qui étaient présents à cette consultation du sénat, quand ils virent que l’opinion de Martius à la pluralité des voix l’emportait, se jetèrent hors du sénat emmi la tourbe de la commune, criant au peuple à l’aide, et qu’on s’assemblât pour les secourir.

Si se fit incontinent une tumultueuse assemblée du peuple en laquelle publiquement furent récités les propos que Martius avait tenus au sénat : dont la commune se mutina si fort qu’il s’en fallut bien peu que sur l’heure même elle n’allât en fureur courir sus à tout le sénat ; mais les tribuns jetèrent toute la charge sur Martius seulement, et quand et quand l’envoyèrent sommer par leurs sergents, qu’il eût à comparoir tout promptement en personne devant le peuple pour y répondre des paroles qu’il avait dites au sénat. Martius rechassa fièrement les officiers qui lui firent cette sommation : et adonc eux-mêmes y allèrent en personne, accompagnés des édiles pour l’amener par force et de fait vinrent sur lui. Mais les nobles patriciens, se bandant à l’entour de lui, repoussèrent les tribuns arrière et battirent à bon escient les édiles ; et pour lors la nuit, qui survint là-dessus, apaisa le tumulte. Mais le lendemain au matin les consuls, voyant le peuple mutiné accourir de toutes parts en la place, eurent peur que toute la ville n’en tombât en combustion, et, assemblant le sénat à grande hâte, remontrèrent qu’il fallait aviser d’apaiser le peuple par douces paroles et l’adoucir par quelques gracieux décrets en sa faveur : et que s’ils étaient sages, ils devaient penser qu’il n’était pas lors raison de l’opiniâtrer, ni de contester et combattre pour l’honneur à l’encontre d’une commune, pour ce qu’ils étaient tombés en un point de temps fort dangereux, et où ils avaient besoin de se gouverner discrètement, en y donnant quelque provision amiable, et promptement. La plus grande partie des sénateurs, qui assistèrent à ce conseil, trouva cette opinion la plus saine et s’y accorda : au moyen de quoi les consuls sortant hors du sénat allèrent parler au peuple le plus doucement et le plus gracieusement qu’ils purent et adoucirent la fureur de son courroux, en justifiant le sénat des calomnies qu’on lui mettait sus à tort, et usant de modération grande à leur remontrer et les reprendre des fautes qu’ils avaient faites. Au demeurant, quant à la vente des blés, ils leur promirent que pour le prix ils n’auraient point de différend entre eux.

Ainsi étant la plupart du peuple apaisée, et donnant à connaître par le bon silence qu’il faisait et la paisible audience qu’il donnait, qu’il se rendait et avait agréable ce que les consuls disaient, les tribuns du peuple se levèrent adonc qui dirent que, puisque le sénat se rangeait à la raison, le peuple, aussi de son côté, en tant que besoin serait, réciproquement lui céderait ; mais nonobstant qu’il fallait que Martius vînt en personne répondre sur ces articles : s’il avait pas suscité et sollicité le sénat de changer l’état présent de la chose publique et ôter au peuple l’autorité souveraine ; si ayant été appelé en justice de par eux, il avait pas par contumace désobéi ; si finalement il avait pas battu et outragé les édiles sur la place même, devant tout le monde ; et si en ce faisant il avait pas, tant qu’en lui était, suscité une guerre civile et induit ses citoyens à prendre les armes les uns contre les autres. Ce qu’ils disaient à l’une de ces deux fins : ou que Martius contre son naturel fût contraint de s’humilier et abaisser la hautaineté et fierté de son cœur ; ou bien, s’il persévérait en son naturel, qu’il irritât si âprement la fureur du peuple encontre lui qu’il n’y eût jamais plus moyen de le réconcilier ; ce qu’ils espéraient devoir plutôt advenir qu’autrement, et ne faillaient point à bien deviner, vu le naturel du personnage. »

(10) « Car il se présenta comme pour répondre à ce qu’on lui mettait sus, et le peuple se tut et lui donna coie audience pour ouïr ses raisons ; mais au lieu qu’il s’attendait d’ouïr des paroles humbles et suppliantes, il commença non-seulement à user d’une franchise de parler qui de soi-même est odieuse, et qui sentait plus son accusation que sa libre défense, mais avec un ton de voix forte et un visage rébarbatif montra une assurance approchant de mépris et de contemnement : dont le peuple s’aigrit et irrita fort âprement contre lui, montrant bien qu’il avait grand dépit de l’ouïr ainsi bravement parler, et qu’il ne le pouvait plus souffrir. Et lors Sicinius, le plus violent et le plus audacieux des tribuns du peuple, après avoir un peu conféré tout bas avec ses autres compagnons, prononça tout haut en public que Martius était condamné par les tribuns à mourir, et à l’instant même commanda aux édiles qu’ils le saisissent au corps et le menassent tout promptement au château, sur la roche Tarpéienne, pour de là le précipiter du haut en bas. Quand les édiles vinrent à mettre les mains sur Martius pour exécuter le commandement qui leur était fait, il y eut plusieurs du peuple même à qui le fait sembla trop violent et cruel ; mais les nobles, ne se pouvant plus contenir, et étant par colère transportés hors d’eux-mêmes, accoururent celle part avec grands cris pour le secourir, et repoussant ceux qui le voulaient saisir au corps, l’enfermèrent au milieu d’eux, et y en eut quelques-uns d’entre eux qui tendirent les mains jointes à la multitude du peuple, en les suppliant de ne vouloir pas procéder si rigoureusement : mais les paroles ni les cris ne servaient de rien, tant le tumulte et désordre était grand, jusqu’à ce que les parents et amis des tribuns ayant avisé entre eux qu’il serait impossible d’emmener Martius pour le punir, comme il avait été condamné, sans grand meurtre et occision des nobles, leur remontrèrent et persuadèrent qu’ils ne procédassent point à cette exécution ainsi extraordinairement et violemment en faisant mourir un tel personnage, sans lui faire préalablement son procès et y garder forme de justice, et qu’ils en remissent le jugement aux voix et suffrages du peuple.

Adonc Sicinius, s’arrêtant un peu sur soi, demanda aux patriciens pour quelle raison ils étaient Martius d’entre les mains du peuple qui en voulait faire la punition ; et au contraire les patriciens lui demandèrent pour quelle raison ils voulaient eux-mêmes faire mourir ainsi cruellement et méchamment l’un des plus hommes de bien et des plus vertueux de la ville, sans y garder forme de justice ni qu’il eût été judiciellement ouï et condamné. « Or bien, dit adonc Sicinius, s’il ne tient qu’à cela, ne prenez point là-dessus occasion ni couleur de querelle et sédition civile à l’encontre du peupie ; car il vous octroie ce que vous demandez, que son procès lui soit fait judiciellement. Pourtant nous te donnons assignation, dit-il en adressant sa parole à Martius, à comparoir devant le peuple au troisième jour de marché prochainement, venant pour te justifier et prouver que tu n’as point forfait ; sur quoi le peuple, par ses voix, donnera sa sentence. » Les nobles se contentèrent pour lors de cet appointement et leur suffit de pouvoir emmener Martius à sauveté. Cependant en l’espace de temps qu’il y avait jusques au troisième jour de marché prochain après, pour ce que le marché se tient à Rome de neuf jours en neuf jours, et l’appelle-t-on pour cette cause en latin Nundinœ, survint la guerre contre les Antiates, laquelle leur donna espérance de faire aller en fumée cette assignation, pensant que cette guerre dût si longuement durer que l’ire du peuple en serait beaucoup diminuée ou du tout amortie pour les affaires et empêchements de la guerre. Mais au contraire l’appointement fut incontinent fait avec les Antiates, et s’en retourna le peuple à Rome, là où les patriciens s’assemblèrent et tinrent conseil par plusieurs fois entre eux pour aviser comment ils feraient pour n’abandonner point Martius, et ne donner point aussi d’occasion une autre fois aux tribuns de mutiner et soulever le peuple. Là, Appius Clodius, qui était tenu pour un des plus âpres adversaires de la part populaire, leur prédit et protesta qu’ils ruineraient l’autorité du sénat et perdraient la chose publique, s’ils enduraient que le peuple eût voix et autorité pour juger les nobles à la pluralité des voix. Au contraire, les plus vieux et les plus populaires d’entre les nobles disaient que le peuple, lorsqu’il se verrait la puissance et l’autorité souveraine de mort et de vie en main, ne serait point sévère ni cruel, mais plutôt doux et humain, et que ce n’était point pour ce qu’il méprisât les nobles ni le sénat, mais pour ce qu’il pensait être lui-même méprisé, qu’il voulait avoir, comme par un reconfort et une prérogative d’honneur, cette puissance de juger ; de manière qu’au même instant qu’on leur céderait l’autorité de juger par leurs voix, ils poseraient toute ire et toute envie de condamner.

« Voyant donc Martius le Sénat en peine de se résoudre d’un côté pour la bonne affection que les nobles lui portaient, et de l’autre côté par la crainte qu’ils avaient du peuple, il demanda tout haut aux tribuns de quoi ils entendaient le charger et accuser. Les tribuns lui répondirent qu’ils voulaient montrer comme il aspirait à la tyrannie, et qu’ils prouveraient comme ses actions tendaient à usurper domination tyrannique à Rome. Martius adonc se levant en pieds dit qu’il s’en allait tout de ce pas présenter volontairement au peuple pour se justifier de cette imputation, et, s’il était trouvé qu’il y eût seulement pensé, qu’il ne refusait aucune sorte de punition : « moyennant, dit-il, que vous ne me chargiez que de cela et que vous ne décevrez point le sénat. » Ils promirent qu’aussi ne feraient-ils, et sous ces conditions fut le jugement accordé, et le peuple assemblé : là où premièrement les Tribuns voulurent à toute force, comment qu’il en fût, que le peuple procédât à donner ses voix par les liguées et non pas par les centaines, pour ce qu’en cette manière la multitude des pauvres disetteux, et toute telle canaille, qui n’a que perdre et qui n’a regard quelconque de l’honnêteté devant les yeux, venaient à avoir plus de force (à cause que les voix se comptaient par têtes) que n’avaient les gens de bien et d’honneur qui allaient à la guerre, et qui de leurs biens soutenaient les charges de la chose publique : et puis laissant le crime de la tyrannie affectée qu’ils n’eussent su prouver, ils commencèrent de rechef à mettre sus les propos que Martius avait tenus au sénat, empêchant qu’on ne distribuât du blé à vil prix au menu peuple, et suadant au contraire de leur ôter le tribunat : et pour le tiers le chargèrent encore d’un nouveau crime, c’est qu’il n’avait pas rapporté en commun le butin qu’il avait gagné à courir les terres des Antiates, mais l’avait de son autorité propre distribué entre ceux qui avaient été ainsi que lui en cette course. Ce fut, à ce qu’on dit, ce de quoi Martius se trouva le plus étonné, pour ce qu’il n’eût jamais estimé qu’on lui eût dû imputer cela comme crime : au moyen de quoi il ne trouva point sur le champ de défense à propos pour s’en justifier, mais se mit à louer ceux qui avaient été avec lui dans cette course. Mais ceux qui n’y avaient été se trouvant en bien plus grand nombre crièrent tant et firent tant de bruit qu’il ne put être ouï. »

(11) « Finalement, quand ce vint à recueillir les voix et suffrages des liguées, il s’en trouva trois de plus qui le condamnèrent et fut la peine de leur condamnation, bannissement perpétuel : de laquelle sentence, après qu’elle fut prononcée, le peuple eut si grande joie que jamais pour bataille qu’il eût gagnée sur ses ennemis il n’avait été si aise ni en avait eu le cœur si élevé, tant il s’en alla de cette assemblée satisfait et réjoui. Mais au contraire le sénat en demeura fort déplaisant et fort triste, se repentant infiniment et se passionnant de ce que plutôt il ne s’était résolu de faire et souffrir toutes choses que d’endurer que ce menu peuple abusât ainsi superbement et outrageusement de son autorité. Si n’était point besoin de différence de vêtements ni d’autres marques extérieures pour discerner un populaire d’avec un patricien ; car on le connaissait assez au visage pour ce que celui qui avait chère joyeuse était de la part du peuple, et celui qui l’avait triste et mélancolique, était de la part de la noblesse : excepté Martius seul lequel, ni en sa contenance, ni en son marcher, ni en son visage, ne se montra onques étonné ni ravalé de courage, mais entre tous les autres gentilshommes qui se tourmentaient de sa fortune, lui seul montrait au dehors n’en sentir passion aucune, ni avoir compassion quelconque de soi-même : non que ce fût par discours de raison ou par tranquillité de mœurs qu’il supportât patiemment et modérément son infortune, mais par une véhémence de dépit et d’un appétit de vengeance qui le transportait si fort qu’il semblait ne sentir pas son mal. »

(12) « Et qu’il soit vrai que Martius fût ainsi lors affectionné, il le montra bien tantôt après évidemment par ses effets : car retourné qu’il fut en sa maison, après avoir dit adieu à sa mère et à sa femme qu’il trouva pleurantes et lamentantes à hauts cris, et les avoir un peu réconfortées et admonestées de porter patiemment son inconvénient, il s’en alla incontinent droit à la porte de la ville accompagné d’un grand nombre de patriciens qui le suivirent jusque là, et de là sans prendre chose quelconque et sans requérir personne de rien qui soit, s’en alla avec trois ou quatre de ses adhérents seulement, et fut quelques jours en ses maisons aux champs agité çà et là de divers pensements tels que sa colère les lui pouvait administrer. »

(13) « Or, y avait-il en la ville d’Antium un personnage nommé Tullus Aufidius lequel, tant pour ses biens que pour sa prouesse et pour la noblesse de sa maison, était honoré comme un roi entre les Volsques ; et savait bien Martius qu’il lui voulait plus de mal qu’à nul autre des Romains, pour ce que souventes fois ès rencontres où ils s’étaient trouvés, ils s’étaient menacés et défiés l’un l’autre, et comme deux jeunes hommes courageux qui avaient une jalousie et émulation d’honneur entre eux, avaient fait plusieurs bravades l’un à l’autre, de manière que, outre la querelle publique, ils avaient encore chargé une haine particulière l’un à l’autre. Ce néanmoins, considérant que ce Tullus était homme de grand cœur et qui désirait, plus que nul autre des Volsques, trouver quelque moyen de rendre aux Romains la pareille des maux et dommages qu’il leur avait faits, il fit un acte qui témoigne bien ce que dit un poëte ancien être véritable :

Difficile est à l’ire résister,
Car si elle a de quelque chose envie,
Elle osera hardiment l’acheter
De son sang propre au péril de sa vie.

Ainsi fit-il : car il se déguisa d’une robe et prit un accoutrement auquel il pensa qu’on ne le connaîtrait jamais pour celui qu’il était, quand on le verrait en cet habit, et comme dit Homère d’Ulysse,

Ainsi entra en ville d’ennemis.

Il était jà sur le soir quand il y arriva, et y eut plusieurs gens qui le rencontrèrent par les rues, mais personne ne le reconnut.

Ainsi s’en alla-t-il droit à la maison de Tullus, là où de prime-saut il entra jusques au foyer, et illec s’assit sans dire mot à personne, ayant le visage couvert et la tête affublée : de quoi ceux de la maison furent bien ébahis, et néanmoins ne l’osèrent faire lever : car encore qu’il se cachât, si reconnaissait-on ne sais quoi de dignité en sa contenance et en son silence et s’en allèrent dire à Tullus, qui soupait, cette étrange façon de faire. Tullus se leva incontinent de table et s’en allant devers lui, lui demanda qui il était et quelle chose il demandait. Alors Martius se déboucha et, après avoir demeuré un peu de temps sans répondre, lui dit :

— « Si tu ne me connais point encore, Tullus, et ne crois point à me voir que je sois celui que je suis, il est force que je me décèle et me découvre moi-même. Je suis Caïus Martius qui ai fait, et à toi en particulier, et à tous les Volsques en général, beaucoup de maux, lesquels je ne puis nier pour le surnom de Coriolanus que j’en porte : car je n’ai recueilli autre fruit ni autre récompense de tant de travaux, que j’ai endurés, ni de tant de dangers, auxquels je me suis exposé, que ce surnom, lequel témoigne la malveillance que vous devez avoir encontre moi : il ne m’est demeuré que cela seulement. Tout le reste m’a été ôté par l’envie et l’outrage du peuple romain et par la lâcheté de la noblesse et des magistrats qui m’ont abandonné et m’ont souffert de chasser en exil, de manière que j’ai été contraint de recourir comme humble suppliant à ton foyer, non jà pour sauver et assurer ma vie : car je ne me fusse point hasardé de venir ici si j’eusse eu peur de mourir : mais pour le désir que j’ai de me venger de ceux qui m’ont ainsi chassé, ce que je commence déjà à faire en mettant ma personne entre tes mains. Par quoi, si tu as du cœur de te ressentir jamais des dommages que t’ont faits tes ennemis, sers-toi maintenant, je te prie, de mes calamités et fais en sorte que mon adversité soit la commune prospérité de tous les Volsques, en t’assurant que je ferai la guerre encore mieux pour vous que je ne l’ai jusqu’ici faite contre vous, d’autant que mieux la peuvent faire ceux qui connaissent les affaires des ennemis que ceux qui n’y connaissent rien. Mais si d’aventure tu te rends et es las de plus tenter la fortune, aussi suis-je, quant à moi, las de plus vivre : et ne serait point sagement fait à loi de sauver la vie à un qui t’était mortel ennemi et qui maintenant ne te saurait plus de rien profiter ni servir. »

Tullus ayant ouï ces propos en fut merveilleusement aise et, lui touchant en la main, lui dit : « Lève-toi, Martius, et aie bon courage, car tu nous apportes un grand bien en te donnant à nous : au moyen de quoi tu dois espérer de plus grandes choses de la communauté des Volsques. » Il le festoya pour lors et lui fît bonne chère, sans autrement parler d’affaires : mais aux jours ensuivants puis après ils commencèrent à consulter entre eux des moyens de faire la guerre. »

(14) « Aussi les Romains furent-ils tous unanimement d’avis qu’on envoyât ambassadeurs devers Martius pour lui faire entendre comme ses citoyens le rappelaient et le restituaient en ses biens et le suppliaient de les délivrer de cette guerre. Ceux qui y furent envoyés de la part du sénat étaient familiers amis de Martius, lesquels s’attendaient bien d’avoir pour le moins à leur arrivée un doux et gracieux recueil de lui comme de leur parent et familier ami : mais ils ne trouvèrent rien de semblable, ains furent menés à travers le camp jusques au lieu où il était assis dedans la chaire avec une grandeur et une gravité insupportable, ayant les principaux hommes des Volsques autour de soi : si leur commanda de dire tout haut la cause de leur venue. Ce qu’ils firent ès plus honnêtes et gracieuses paroles qu’il leur fut possible, avec le geste et la contenance de même. Puis, quand ils eurent achevé de parler, il leur répondit aigrement et en colère, quant à ce qui touchait au tort qu’on lui avait fait : et, comme capitaine et général des Volsques, leur dit qu’ils eussent à rendre et restituer aux Volsques toutes les villes et les terres qui leur avaient été ôtées ès guerres précédentes, et au demeurant, leur décerner pareil honneur et droit de bourgeoisie à Rome, comme ils l’avaient octroyé aux Latins : pour ce qu’il n’y avait autre moyen assuré pour sortir de la guerre, sinon avec conditions égales et raisonnables, et leur donna terme pour en délibérer l’espace de trente jours. »

(15) « Volumnia prit sa belle-fille et ses enfants quant et elle[1] et avec toutes les autres dames romaines, s’en alla droit au camp des Volsques, lesquels eurent eux-mêmes une compassion mêlée de révérence, quand ils la virent, de manière qu’il n’y eut personne d’eux qui lui osât rien dire. Or était lors Martius assis en son tribunal avec les marques de souverain capitaine, et de tout loin qu’il aperçut venir des femmes, s’émerveilla qui ce pouvait être ; mais puis après reconnaissant sa femme qui marchait la première, il voulut du commencement persévérer en son obstinée et inflexible rigueur : mais à la fin, vaincu de l’affection naturelle et étant tout ému de les voir, il ne put avoir le cœur si dur que de les attendre en son siège, ains en descendant plus vite que le pas, leur alla au devant, et baisa sa mère la première, et la tint assez longuement embrassée, puis sa femme et ses petits enfants, ne se pouvant plus tenir que les chaudes larmes ne lui vinssent aux yeux, ni se garder de leur faire caresses, ains se laissant aller à l’affection du sang, ni plus ni moins qu’à la force d’un impétueux torrent. Mais après qu’il leur eut assez fait d’amiable accueil et qu’il aperçut que sa mère Volumnia voulait commencer à lui parler, il appela les principaux du conseil des Volsques pour ouïr ce qu’elle proposerait, puis elle parla en cette manière :

— Tu peux assez connaître de toi-même, mon fils, encore que nous ne t’en disions rien, à voir nos accoutrements et l’état auquel sont nos pauvres corps, quelle a été notre vie en la maison depuis que tu en es dehors : mais considères encore maintenant combien plus malheureuses et plus infortunées nous sommes ici venues que toutes les femmes du monde, attendu que ce qui est à toutes les autres le plus doux à voir, la fortune nous l’a rendu le plus effroyable, faisant voir, à moi, mon fils, et à celle-ci, son mari assiégeant les murailles de son propre pays, tellement que ce qui est à toutes autres le souverain reconfort en leur adversités de prier et invoquer les dieux à leur secours, c’est ce qui nous met en plus grande perplexité : pour ce que nous ne leur saurions demander, en nos prières, victoire à notre pays et préservation de ta vie tout ensemble, mais toutes les plus grièves malédictions que saurait imaginer contre nous un ennemi, sont nécessairement encore en nos oraisons, parce qu’il est force à ta femme et à tes enfants qu’ils soient privés de l’un des deux, ou de toi ou de leur pays. Car, quant àmoi, je ne suis pas délibérée d’attendre que la fortune, moi vivante, décide l’issue de cette guerre ; car si je ne te puis persuader que tu veuilles plutôt bien faire à toutes les deux parties que d’en ruiner et détruire l’une en préférant amitié et concorde aux misères et calamités de la guerre, je veux bien que tu saches et le tiennes pour tout assuré, que tu n’iras jamais assaillir ni combattre ton pays, que premièrement tu ne passes par-dessus le corps de celle qui t’a mis en ce monde, et ne doit point différer jusques à voir le jour ou que mon fils prisonnier soit mené en triomphe par ses citoyens, ou que lui-même triomphe de son pays. Or, si ainsi était que je te requisse de sauver ton pays en détruisant les Volsques, ce te serait certainement une délibération trop aisée à résoudre ; car comme il n’est point triste de ruiner son pays, aussi n’est-il pas juste de trahir ceux qui se sont fiés en toi. Mais ce que je te demande est une délivrance de maux, laquelle est également profitable et salutaire à l’un et à l’autre peuple, mais plus honorable aux Volsques pour ce qu’il semblera qu’ayant la victoire en la main, ils nous auront donné de grâce deux souverains biens, la paix et l’amitié, encore qu’ils n’en prennent pas moins pour eux ; duquel bien tu seras principal auteur s’il se fait, et s’il ne se fait, tu en auras seul le reproche et le blâme total envers l’une et l’autre des deux parties : ainsi étant l’issue de la guerre incertaine, cela néanmoins est bien tout certain que si tu en demeures vainqueur, il t’en restera ce profit que tu en seras estimé la perte et la ruine de ton pays ; et si tu es vaincu, on dira que pour un appétit de venger tes propres injures, tu auras été cause de très-grièves calamités à ceux qui t’avaient humainement et amiablement recueilli.

Martius écouta ces paroles de Volumnia, sa mère, sans l’interrompre, et après qu’elle eut achevé de dire, demeura longtemps piqué sans lui répondre. Par quoi elle reprit la parole et recommença à lui dire :

— Que ne me réponds-tu, mon fils ? estimes-tu qu’il soit licite de concéder tout à son ire et à son appétit de vengeance, et non honnête de condescendre et incliner aux prières de sa mère en si grandes choses ? et cuides-tu qu’il soit convenable à un grand personnage se souvenir des torts qu’on lui a faits et des injures passées, et que ce ne soit point acte d’homme de bien et de grand cœur reconnaître les bienfaits que reçoivent les enfants de leurs pères et mères en leur portant honneur et révérence ? Si n’y a-t-il en ce monde homme qui sût mieux observer tous les points de gratitude que toi, vu que tu poursuis si âprement une ingratitude : et si y a davantage que tu as fait payer à ton pays de grandes amendes pour les torts qu’on t’y a faits et n’as encore fait aucune reconnaissance à ta mère : pourtant serait-il plus qu’honnête que sans aucune contrainte j’impétrasse de toi une requête si juste et si raisonnable. Mais puisque par raison je ne te puis persuader, à quel besoin épargné-je plus et différé-je la dernière espérance ?

En disant ces paroles, elle se jeta elle-même, avec sa femme et ses enfants, à ses pieds. Ce que Martius ne pouvant supporter, la releva tout aussitôt en s’écriant : Ô mère ! que m’as-tu fait ? Et en lui serrant étroitement la main droite : — Ha, dit-il, mère, tu as vaincu une victoire heureuse pour ton pays, mais bien malheureuse et mortelle pour ton fils : car je m’en revais vaincu par toi seule.

Ces paroles dites en public, il parla un peu à part à sa mère et à sa femme, et puis les laissa retourner en la ville : car ainsi l’en prièrent-elles, et, sitôt que la nuit fut passée, le lendemain matin ramena les Volsques en leurs maisons, n’étant pas tous d’une même opinion, ni d’une même affection. »

(16) « Au demeurant, Martius étant retourné de son voyage en la ville d’Antium, Tullus qui le haïssait et ne le pouvait plus endurer pour la crainte qu’il avait de son autorité, chercha les moyens de le faire mourir, pensant que s’il y faillait à cette fois, il ne recouvrerait jamais une pareille occasion. Par quoi, ayant attiré plusieurs autres conjurés avec lui, il requit que Martius eût à se déposer de son État pour rendre compte à la communauté des Volsques de son gouvernement et administration. Martius craignant de se trouver homme privé sous Tullus étant capitaine-général, outre ce que sans cela il avait plus grande autorité que nul autre entre les siens, il répondit qu’il se démettrait volontiers de la charge et la remettrait entre les mains des seigneurs Volsques, si tous le lui commandaient, comme par le commandement de tous il l’avait accepté : et au reste qu’il ne lui refusait point de rendre compte et raison de son gouvernement dès l’heure même à ceux de la ville qui y voudraient assister et l’ouïr. Le peuple fut assemblé là-dessus en conseil, en laquelle assemblée il y eut quelques orateurs apostés qui irritèrent et mutinèrent la commune à l’encontre de lui, et quand ils eurent achevé de parler, Martius se leva pour leur répondre ; et combien que la commune mutinée menât un fort grand bruit, toutefois quand elle le vit, pour la révérence qu’elle portait à sa vertu, elle s’apaisa et lui donna paisible audience pour à loisir déduire ses justifications, et les plus gens de bien des Antiates, et qui plus s’éjouissaient de la paix, montraient à leur contenance qu’ils l’écouteralent volontiers et jugeraient selon leur conscience : à l’occasion de quoi Tullus eut peur, s’il le laissait parler, qu’il ne prouvât au peuple son innocence, pour ce qu’il était, entre autres choses, homme très-éloquent, avec ce que les premiers bons services qu’il avait faits à la communauté des Volsques lui apportaient plus de faveur que les dernières imputations ne lui causaient de défaveur ; et qui plus est, cela même qu’on lui tournait à crime était témoignage de la grâce qu’ils lui devaient pour ce qu’ils n’eussent point estimé qu’il eût fait tort en ce qu’ils n’avaient pas pris la ville de Rome, s’ils n’eussent été bien près de la prendre par le moyen de sa conduite. Pour ces raisons estima Tullus qu’il ne fallait point délayer son entreprise ni s’amuser à mutiner et susciter la commune contre lui, mais se prirent les plus mutins des conjurés à crier qu’il ne le fallait point ouïr ni permettre qu’un traître usurpât ainsi domination tyrannique sur la ligue des Volsques, ne se voulant pas démettre de son État et autorité ; et en disant telles paroles se ruèrent tout à un coup sur lui, et le tuèrent sur la place sans que personne des assistants s’entremît de le secourir. »

(17) À la date du 26 novembre 1607, les registres du dépôt de la librairie à Londres contiennent la mention suivante :

Na. Butter and Jo. Busby. M. Willm.
Shakespeare, his Historie of Kinge
Lear, as yt was played before the
King’s Majestie at Whitehall upon
St-Stephen’s night at Christmas
last, by his Majesties servants
playing usually at the Globe on
the Bank-side.

Traduction :

Na. Butter et Jo. Busby. L’Histoire
du roi Lear par M. Willm.
Shakespeare, telle qu’elle a été jouée devant
Sa Majesté le roi à Whitehall, la
nuit de la St-Étienne, à Noël
dernier, par les serviteurs de Sa Majesté
jouant usuellement au Globe sur
le Bank-side.

Les éditeurs Nathaniel Butter et John Busby, qui avaient acquis ainsi officiellement le droit de publier le Roi Lear, en firent paraître trois éditions successives dans le courant de l’année 1608. Ces trois éditions, de format in-quarto, ne diffèrent entre elles que par d’insignifiants détails de typographie et de pagination.

Le Roi Lear ne fut réimprimé que quinze ans plus tard, dans la grande édition in-folio que les libraires Blount et Jaggard publièrent en 1623. Cette édition posthume se distingue des précédentes par d’importantes variations : elle omet deux cent vingt-cinq vers ou lignes qui figurent dans les éditions in-quarto, et contient en revanche cinquante lignes ou vers nouveaux qui manquent à celles-ci. Des discussions passionnées se sont établies entre les critiques d’Angleterre, d’Allemagne et d’Amérique sur la question de savoir si ces nombreuses modifications ont été opérées par Shakespeare lui-même, ou si elles sont l’œuvre de ses éditeurs. Ceux qui les attribuent à l’auteur font remarquer que les passages ajoutés sont d’un style tout Shakespearien. Ceux qui pensent qu’elles ont été improvisées par les éditeurs font observer que les passages omis sont nécessaires à la beauté et à la clarté de l’œuvre, et que Shakespeare n’a pu autoriser ces omissions dégradantes : comment croire que Shakespeare ait raturé de sa propre main deux des plus belles scènes de son drame, celle où le roi Lear traduit Goneril et Régane devant le tribunal de son délire, et celle où le confident de Kent lui peint en vers si touchants l’impression produite sur Cordélia par les malheurs de son père ? Comment admettre que Shakespeare ait supprimé volontairement le monologue indispensable qui termine la scène XVI, et sans lequel nous croirions qu’Edgar doit accompagner le roi Lear à Douvres ? N’est-ce pas une lacune regrettable que l’omission de ce dialogue si caractéristique dans lequel les valets du duc de Cornouailles, plus humains que leur maître, prennent en pitié Glocester aveuglé ? — Voilà les raisons que font valoir les critiques qui attribuent aux éditeurs de Shakespeare les changements posthumes apportés au texte de son drame, et certes ces raisons ont une incontestable valeur. Mais leurs adversaires leur répliquent toujours par cet argument péremptoire que les cinquante lignes ajoutées au texte primitif n’ont pu être écrites que par Shakespeare.

Et la polémique a duré ainsi depuis longues années sans qu’un médiateur soit encore intervenu pour concilier les deux partis. Quoi de plus facile cependant que la solution de ce problème réputé insoluble ? Le texte de l’édition de 1623 porte, selon moi l’empreinte de deux remaniements successifs : l’un, légitime, opéré par l’auteur lui-même qui, en relisant son œuvre après quelques années de méditation, l’a éclairée par cinquante lignes ou vers nouveaux ; l’autre, illégitime, opéré par les éditeurs seuls qui, dans la hâte de l’impression, ont cru pouvoir tronquer le Roi Lear, comme ils avaient tronqué Hamlet[2], et ont retranché deux cent vingt-cinq lignes du chef-d’œuvre jugé trop long. Figurez-vous un encadreur rognant au gré de son étroit châssis quelque toile merveilleuse composée et retouchée par un maître. Vous viendra-t-il dans l’idée que le manœuvre a été autorisé par l’artiste à cette dégradation ? Et ne distinguerez-vous pas la main qui a restauré le chef-d’œuvre de la main qui l’a mutilé ?

Le Roi Lear a été composé et écrit à l’époque où le génie de Shakespeare atteignait son zénith, dans l’intervalle qui sépare l’année 1603 de l’année 1606. Car, d’une part, c’est en 1606 qu’en eut lieu la représentation solennelle devant le roi Jacques Ier ; et d’autre part, c’est en 1603 que parut le curieux ouvrage du docteur Harsnet sur les Impostures papistes, auquel Shakespeare a emprunté maints détails minutieux. J’ai déjà dit à l’introduction qu’une pièce anonyme avait précédé sur la scène anglaise le drame du maître. Cette pièce intitulée : La vraie Chronique du roi Leir et de ses Trois Filles, avait été enregistrée au Stationers’Hall le 14 mai 1594 et publiée par le libraire John Wright en 1605. C’est sur le texte de cette rare édition qu’ont été traduits les nombreux extraits que le lecteur trouvera plus loin.

Le Roi Lear a traversé de singulières alternatives d’éclat et d’obscurité. Joué primitivement avec grand fracas à la cour du premier des Stuarts, ce drame était si complètement oublié quatre-vingts ans plus tard que, sous le règne de Jacques II, un scribe, ayant nom Nahum Tate, put, sans être taxé de plagiat, le remanier et le faire représenter comme un ouvrage de sa composition, après avoir avoué toutefois dans un Avis au public qu’il existait sur le même sujet « une pièce obscure qu’un ami avait recommandée à son attention » an obscure performance commended to his notice by a friend. La crédulité publique autorisa si bien cette supercherie qu’en 1707 le susdit Nahum, publiant une tragédie de son cru (l’Amour outragé ou le Mari cruel), s’intitulait fastueusement l’auteur du Roi Lear. Et, ce qu’il y a de plus étrange, c’est que, l’imposture une fois dévoilée, la contrefaçon de Tate n’en continua pas moins à remplacer sur le théâtre l’œuvre originale. Garrick lui-même joua et monta à Drury Lane le drame défiguré par Nahum, et les chefs de troupe, fidèles à cette déplorable tradition, le représentaient encore, il y a vingt ans à peine. Mais l’heure de la réparation est enfin venue. La parodie de Tate a été rejetée aux ténèbres comme une calomnie, et le chef-d’œuvre, si longtemps méconnu, a été restauré dans sa splendeur première par l’admiration repentante du genre humain.

(18) Albany, ancien nom de l’Écosse.

(19) Toute la phrase commençant par ces mots : Cornouailles notre fils, et finissant par ceux-ci : tout débat futur, manque aux éditions in-quarto.

(20) Le texte primitif des éditions in-quarto dit tout simplement :

Couvert de forêts ombreuses et de vastes prairies.

(21) Ces paroles adressées par Lear à Cordélia : Vous dont le vin de France et le lait de Bourgogne se disputent la jeune prédilection, ont été ajoutées au texte primitif par l’édition de 1623.

(22) Cher sire, arrêtez ! Cette exclamation est encore une addition au texte primitif.

(23) Voici comment cette première scène était présentée dans le drame anonyme qui précéda sur la scène anglaise l’œuvre de Shakespeare :

Entrent Leir et Perillus.

LEIR.

— Perillus, va chercher mes filles, — dis-leur de venir immédiatement me parler.


PERILLUS.

— J’y vais, mon gracieux seigneur.

Il sort.

LEIR.

— Oh ! quel combat se livrent dans mon cœur pantelant — l’amour de mes enfants et le soin de la chose publique ! — Combien mes filles sont chères à mon âme, — nul ne le sait, hormis celui qui sait mes pensées et mes actes secrets. — Ah ! elles ne savent pas quel tendre souci — je prends de leur avenir ! — Tandis qu’elles dorment nonchalamment sur des lits de plume, — ces yeux vieillis veillent sur leur bonheur. — Tandis que, folâtres, elles jouent avec les colifichets de la jeunesse, — ce cœur palpitant est accablé de cruels ennuis. — Autant le soleil éclipse la plus petite étoile, — autant l’amour du père éclipse celui des enfants. — Pourtant mes plaintes sont sans cause, — car le monde — ne pourrait citer des enfants plus soumis… — Et pourtant mon esprit est troublé — par je ne sais quel pressentiment, et pourtant je crains quelque malheur.


Entre Perillus avec les trois filles de Leir.

— Bon, voici mes filles… J’ai trouvé un moyen de me débarrasser de mes inquiétudes.


GONORILL.

— Notre royal seigneur et père, en toute obéissance, — nous venons savoir la teneur de votre volonté, — et pourquoi vous nous avez mandées si hâtivement.


LEIR.

— Chère Gonorill, bonne Ragane, bien-aimée Cordelia, — branches florissantes d’une souche royale, — rejetons d’un arbre qui jadis était verdoyant, — mais dont la végétation est maintenant flétrie par la gelée de l’hiver ! — La pâle et sinistre mort est sur mes pas — et me cite à ses prochaines assises. — Conséquemment, chères filles, si vous tenez à rassurer — celui qui vous donna l’être, — résolvez un doute qui moleste fort mon esprit : — quelle est celle de vous trois qui aurait pour moi le plus de tendresse ? Quelle est celle qui m’aime le plus et qui, à ma requête, — se soumettrait le plus vite aux ordres d’un père ?


GONORILL.

— Mon gracieux père ne doutera, je l’espère, — de l’amour d’aucune de ses filles. — Mais, pour ma part, s’il faut vous prouver un dévouement — qui ne saurait être exprimé par de creuses paroles, — je le déclare, j’estime si haut mon amour pour vous — que la vie me semble peu de chose auprès de mon amour. — Quand vous m’enjoindriez de m’attacher une meule de moulin — autour du cou et de me jeter à la mer, — je le ferais volontiers sur un signe de vous. — Oui, pour vous satisfaire, je monterais — sur la tour la plus haute de toute la Bretagne, — et de son sommet je me précipiterais tête baissée. — Bien plus, si vous me sommiez d’épouser — le plus misérable vassal qui soit dans ce vaste univers, — j’obéirais sans réplique. — Bref, signifiez-moi votre désir ; — et si je m’y refuse, je renonce à toute faveur.


LEIR.

— Oh ! combien tes paroles raniment mon âme mourante !


CORDELLA, à part.

— Oh ! combien j’abhorre cette flatterie !


LEIR.

— Mais que dit Ragane à la demande de son père ?


RAGANE.

— Oh ! si ma simple élocution pouvait suffire — à exprimer les vrais sentiments de mon cœur ! — Mais il brûle pour Votre Grâce d’une ardeur de dévouement — qui ne peut s’éteindre que dans son zèle — à se manifester par des preuves extérieures ! — Oh ! si seulement quelque autre fille osait — jeter à mon amour le défi du sien, — je lui ferais bien vite avouer qu’elle n’a jamais eu — pour son père la moitié de l’affection que j’ai pour vous. — Alors mes actes montreraient, d’une manière plus flagrante, — quel est mon zèle envers Votre Grâce. — Mais que cette preuve suffise à défaut de toute autre, — pour faire éclater mon amour à vos yeux : — j’ai de nobles soupirants, — de race au moins royale, et peut-être aimé-je quelqu’un d’eux. — Eh bien, si vous vouliez que je fisse un nouveau choix, — je réprimerais ma passion et me laisserais gouverner par vous.


LEIR.

— Philomèle a-t-elle jamais chanté note si suave ?


CORDELLA, à part.

— Jamais la flatterie a-t-elle tenu si faux langage ?


LEIR.

— Parle maintenant, Cordella, mets le comble à ma joie, — et verse le nectar de tes lèvres emmiellées.


CORDELLA.

Je ne saurais peindre mon dévouement par des paroles, — et j’espère que mes actions en témoigneront pour moi. — Mais, croyez-le bien, l’amour que l’enfant doit au père, — je l’éprouve pour vous, mon gracieux seigneur.


GONORILL.

— Voilà une réponse qui vraiment n’en est pas une. — Si vous étiez ma fille, j’aurais peine à la supporter.


RAGANE.

— Ne rougis-tu pas, dans ta fierté de paon, — de faire à notre père une si sèche réplique ?


LEIR.

— Qu’est-ce à dire, mignonne ? êtes-vous devenue si fière ? — Est-ce notre tendresse qui vous rend à ce point péremptoire ? — Quoi ! votre affection pour nous est devenue si mince — que vous ne daignez pas nous dire ce qu’elle est ! — Vous nous aimez comme tous les enfants — aiment leur père ? Oui, il est des enfants — qui, par leur désobéissance, abrègent les jours de leur père, — et vous feriez comme eux. Il en est d’autres qui, ennuyés de leur père, — emploient tous les moyens pour l’expédier de ce monde, — et vous feriez comme eux. Il en est d’autres, à qui il est indifférent — que leur vieux père meure ou vive, — et vous êtes de ceux-là ! Ah ! si tu reconnaissais, fille arrogante, — tous les soins que j’ai pris pour t’élever, — alors tu dirais comme tes sœurs : — Notre vie est peu de chose près de l’amour que nous vous devons.


CORDELLA.

— Cher père, ne vous méprenez pas sur mes paroles, — et ne méjugez pas mes vrais sentiments : — ma langue n’a jamais été accoutumée à la flatterie.


GONORILL.

— Gardez-vous de dire que je suis une flatteuse : sinon, — mes actes vous prouveront que je ne le suis guère avec vous. — J’aime mon père plus que tu ne peux l’aimer.


CORDELLA.

— La prétention serait grande, exprimée par une autre bouche ; — mais j’incline à croire qu’ici vous n’avez pas de pareille.


RAGANE.

— Si fait, en voici une ; car je confirme — tout ce qu’elle a dit et pour moi-même et pour elle. — Je dis que tu ne veux pas de bien à mon père.


CORDELLA.

— Cher père !…



LEIR.

— Silence, petite bâtarde ! tu n’es pas l’enfant du roi Leir ! — Je ne veux plus t’écouter. — Si tu tiens à la vie, ne m’appelle pas ton père, — et ne te permets pas de donner à celles-ci le nom de sœurs. — Désormais n’attends plus de protection de moi ni des miens. — Deviens ce que tu voudras, et fie-toi à toi seule. — Je veux diviser également mon royaume, — pour constituer à tes deux sœurs une dot royale, — et les pourvoir selon leur mérite. — Cela fait, puisque tu ne peux espérer — désormais d’avoir une part dans ma succession, je vais sur-le-champ me déposséder, — et les installer sur mon trône princier.


GONORILL.

— J’ai toujours cru à la chute de l’orgueil.


RAGANE.

— Juste décision, ma sœur. Votre beauté est si éclatante — que vous n’avez pas besoin d’une dot pour vous faire reine.

Sortent Leir, Gonorill, Ragane.

CORDELLA.

— Où irai-je à présent, pauvre abandonnée, — quand mes propres sœurs triomphent de ma disgrâce ? — C’est en celui qui protège le juste, — en celui-là seul que Cordella mettra désormais sa confiance. — Ces mains travailleront pour subvenir à mes besoins, — et ainsi je vivrai jusqu’à la fin de mes jours.

Elle sort.

PERILLUS.

— Oh ! combien je souffre de voir mon seigneur assez faible — pour se laisser séduire par de vaines flatteries ! — Ah ! si seulement il avait pesé avec une mûre réflexion — la teneur cachée de son humble réponse, — la raison n’aurait pas cédé la place à la rage, — et la pauvre Cordella n’aurait pas subi une telle disgrâce.

Il sort.
(Extrait de la Vraie Chronique du roi Leir, 1605.)

(24) « Edmond appelle la Nature sa déesse, en sa qualité de fils naturel ; il parle en homme qui n’a de père que selon la loi de la nature et qui n’est l’enfant de personne, nullius filius, selon la loi de la société. » — M. Mason.

(25) « Edmond. Il ne l’est pas, je vous assure.

» Glocester. Envers son père qui l’aime si tendrement, si absolument !… Ciel et terre ! »

Ce passage ne se trouve que dans les éditions in-4°.

(26) Ce passage du monologue de Glocester, depuis ces mots : ce misérable né de moi, jusqu’à ceux-ci : nos tombes, se trouve pour la première fois dans l’édition in-folio.

(27) Le texte de l’édition in-folio résume les trois répliques qui précèdent en ces simples mots attribués à Edgar :

« Les effets qu’elle énumère ne se manifestent, je vous assure, que trop malheureusement. Quand avez-vous quitté mon père ? »

(28) Les deux répliques qui précèdent sont traduites du texte de 1623. Le texte primitif présentait ainsi le dialogue :

« Edgar. Quelque scélérat m’aura fait tort auprès de lui.

» Edmond. C’est ce que je crains, frère, je vous conseille, etc. »

(29) Le texte de 1623 supprime les cinq vers qui précédent ainsi que ces mots dits un peu plus bas par Goneril :

« Je voudrais, et j’y parviendrai, faire surgir une occasion de m’expliquer. »

(30) Allusion à un dicton populaire : « Au temps d’Élisabeth, dit le commentateur Warburton, les papistes passaient, et avec raison, pour ennemis du gouvernement. De là cette phrase proverbiale : Il est honnête et ne mange pas de poisson. Laquelle signifiait : Il est ami du gouvernement et protestant. À cette époque c’était faire acte de papisme que de manger du poisson. »

(31) Tout ce qui précède à partir de la réplique de Lear : Non, mon gars, apprends-moi, a été retranché du texte de 1623. Il est important de remarquer que la dernière phrase prononcée par le fou est une allusion satirique aux monopoles que la reine Élisabeth et le roi Jacques Ier accordaient à leurs favoris. La suppression du passage pourrait donc être une concession faite par les éditeurs de 1623 à quelque influence politique.

(32) Les deux répliques qui précèdent manquent à l’édition in-folio.

(33) L’édition de 1623 omet ces mots : « Tu le verras, je te le garantis. »

(34) Les treize vers qui précèdent ont été ajoutés au texte primitif par l’édition de 1623.

(35) Pour mettre le lecteur à même de poursuivre le rapprochement si curieux entre l’œuvre de Shakespeare et l’œuvre de son devancier, je traduis les scènes du drame anonyme qui correspondent à celles que nous venons de voir :

Entrent Gonorill et Skalliger.

GONORILL.

— Je te prie, Skalliger, dis-moi ce que tu penses. — Une femme de notre qualité peut-elle — endurer les avanies et les réprimandes péremptoires — que je reçois journellement d’un père radoteur ? — Ne suffit-il pas que je le maintienne d’aumônes, — lui qui n’est pas capable de se maintenir lui-même ? — Comme s’il était notre supérieur, il se met en tête — de nous contrarier et de nous brusquer à chaque mot. — Je ne puis me commander une nouvelle robe et y dépenser une somme un peu ronde, — que ce vieux radoteur, cet imbécile à cervelle desséchée, — ne me fasse d’absurdes reproches. — Je ne puis donner un banquet extraordinaire, — pour me faire honneur et répandre au loin ma renommée, — que ce vieux fou ne critique la chose aussitôt, — en déclarant que la dépense devrait suffire pour deux repas. — Dis-moi donc, je te prie, pour quelle raison — je dois supporter seule les frais de son vain entretien. — Pourquoi ma sœur Ragane en est-elle exemptée, — elle à qui il a donné autant qu’à moi ? — Je t’en prie, Skalliger, dis-moi si tu sais — quelque moyen de me débarrasser de cet ennui.


SKALLIGER.

— Les nombreuses faveurs que vous m’accordez sans cesse, — m’obligent à indiquer en toute loyauté à Votre Grâce — comment vous pouvez au plus vite remédier à ce mal. — La large allocation qu’il a de vous — est ce qui le fait s’oublier ainsi. — Conséquemment, diminuez-la de moitié, et vous verrez — que, possédant moins, il sera plus reconnaissant. — En effet, l’abondance nous fait souvent oublier — la source d’où émanent les bienfaits.


GONORILL.

— C’est bien, Skalliger. Pour cet excellent conseil — je ne serai pas ingrate, si je vis. — J’ai déjà restreint sa pension de moitié, — et je vais sur-le-champ réduire l’autre moitié, — afin que, n’ayant plus de moyens de subsistance, — il aille chercher ailleurs un meilleur asile.

Elle sort.


SKALLIGER.

— Va, femme vipère, opprobre de ton sexe ! — Les dieux, sans doute, te puniront, — ainsi que moi, misérable, qui, pour obtenir faveur, — ai donné à la fille un conseil contre le père ! — Mais le monde nous apprend par expérience — que qui ne sait pas flatter ne saurait vivre.

Il sort.


Entre le roi de Cornouailles, Leir, Perillus et les nobles.

CORNOUAILLES.

— Qu’est-ce qui vous rend si triste, mon père ? — Il me semble que vous ne riez plus comme d’habitude.


LEIR.

— Plus nous approchons de la tombe, — moins les joies mondaines ont de charme pour nous.


CORNOUAILLES.

— Mais savoir s’habituer à la gaieté, — c’est le moyen de prolonger la vie.


LEIR.

— Alors, sois le bienvenu, chagrin, seul ami de Leir — qui désire mettre fin à son existence troublée.


CORNOIAILLES.

— Remettez-vous, mon père. Voici votre fille, — qui s’affligera fort, je n’en doute pas, de vous voir si triste.


Entre Gonorill.

LEIR.

— Mais qui s’afflige plus encore, je le crains, de me voir vivre.


CORNOUAILLES.

— Ma Gonorill, vous arrivez à propos — pour tirer votre père de sa pensive mélancolie. — En vérité, je crains que tout n’aille pas bien.


GONORILL.

— Quoi ! craignez-vous que je l’aie offensé ? — S’est-il plaint de moi à mon seigneur ? — Je le réduirai à la portion congrue, — car bientôt il ne s’occupera plus — qu’à colporter des bavardages de l’un à l’autre. — Son unique occupation est d’allumer des querelles — entre vous, milord, et moi, votre femme dévouée ; — mais je prendrai des mesures, si je puis, — pour arrêter le mal à sa source.


CORNOUAILLES.

— Chère, ne te fâche pas aveuglément. — Jamais de la vie il ne s’est plaint de toi. — Mon père, vous ne devez pas faire attention à des paroles de femme.


LEIR.

— Hélas ! non. La pauvre enfant, elle fait peau neuve, — et c’est ce qui la rend si sensible, pour sûr.


GONORILL.

— Quoi ! faire une peau neuve, déjà ! Vous me donnez là une belle réputation, vraiment ! — Ô vieux misérable ! qui a jamais entendu pareille chose ? — Chercher ainsi à diffamer son propre enfant !


CORNOUAILLES.

— Je ne puis rester à entendre ces cris de discorde.

Il sort.

GONORILL.

— Si vous connaissez quelqu’un qui aime votre compagnie, — vous pouvez faire vos paquets et chercher un autre lieu — où semer les germes de discorde et de disgrâce.

Elle sort.

LEIR.

— Ainsi, quoi que je dise ou fasse, — la chose est immédiatement torturée en sens inverse. — Ce châtiment, mes péchés accablants le méritent — dix millions de fois. — Autrement le vieux Leir ne trouverait pas — si cruelle celle pour qui il a toujours été si bon. — Faut-il donc que je me survive pour voir — la loi de la nature se retourner contre moi ! — Ah ! douce mort, si jamais une créature — a souhaité ta présence avec ferveur, — c’est moi ! Viens, je t’en supplie de tout mon cœur, — viens terminer mes souffrances de ton trait fatal.

Il pleure.

PERILLUS.

— Ah ! ne vous découragez pas, — ne mouillez pas de larmes funestes vos vieilles joues.


LEIR.

— Qui donc es-tu, toi qui as pitié — de la misérable condition du vieux Leir ?


PERILLUS.

— Quelqu’un qui prend part à sa douleur, — comme à celle du père le plus chéri.


LEIR.

— Ah ! mon bon ami, que tu es malavisé — de sympathiser avec les malheureux ! — Va apprendre à flatter quelque part où tu puisses — trouver faveur au milieu des grands et faire ton chemin. — Car maintenant je suis si pauvre et si besoigneux — que je ne pourrai jamais récompenser ton dévouement.


PERILLUS.

— Ce qu’on obtient par la flatterie n’est pas durable ; — et l’existence des gens en faveur n’est pas la plus sûre. — Ma conscience me dit que, si je vous abandonnais, — je serais le rebut le plus immonde de la terre, — moi qui me souviens du passé et qui sais — que de bontés son seigneur a eues pour moi et les miens.


LEIR.

— T’ai-je jamais élevé au-dessus du rang — qu’avaient occupé tous tes ancêtres ?


PERILLUS.

— Je ne l’ai jamais désiré ; mais grâce à votre faveur, — j’ai pu garder mon rang en toute quiétude,


LEIR.

— T’ai-je jamais donné un traitement pour augmenter — les revenus que t’avait laissés ton père ?


PERILLUS.

— J’avais assez, sire, et dès lors, — qu’aviez-vous besoin de me donner davantage ?


LEIR.

— Ah ! me suis-je jamais dépossédé pour toi ? — T’ai-je jamais donné de mon plein gré la moitié de mon royaume ?


PERILLUS.

— Hélas ! sire, il n’y avait pas de raison — pour que vous eussiez l’idée de me faire ce cadeau.


LEIR.

— Non, si tu raisonnes, tais-toi ; — car je puis te réfuter par une bonne raison. — Si celles qui, selon les lois sacrées de la nature, — me doivent le tribut de leur existence, — si celles pour qui j’ai toujours été d’une bonté et d’une générosité incomparables, — si celles pour qui je me suis ruiné, — pour qui j’ai réduit mes vieux ans à cette détresse extrême, — me rejettent à présent et me dédaignent, me méprisent et m’abhorrent, — quelle raison as-tu de compatir à mes malheurs ?


PERILLUS,

— À défaut de raisons, que les larmes ratifient mon dévouement, — et disent combien vos douleurs me touchent ! — Ah ! mon bon Seigneur, ne condamnez pas toutes vos filles pour la faute d’une seule : — vous en avez deux encore qui, j’en suis sûr, — vous feront le meilleur accueil, s’il vous plaît d’aller à elles.


LEIR.

— Oh ! combien tes paroles ajoutent à mon chagrin, — en me rappelant mon injustice envers Cordella ! — Je l’ai dépossédée sans raison, — à la cruelle suggestion de ses sœurs. — Et c’est, je le crois, pour m’en punir que l’arrêt du malheur — m’a frappé : je ne l’ai que trop mérité. — J’ai toujours été bon pour Ragane, — et je lui ai donné la moitié de ce que j’avais ; — cependant il se pourrait, si j’allais chez elle, — qu’elle fût bonne pour moi et qu’elle me traitât bien.



PERILLUS.

— Nul doute qu’elle ne le fasse, et qu’avant peu elle n’ait recours — à la force des armes pour venger vos injures.


LEIR.

— Soit ! puisque tu me conseilles de m’adresser à elle, — essayons de ce pis aller.

Ils sortent.
Extrait de La Vraie Chronique du roi Leir.

(36) « Quand le roi dit : « Partez en avant pour Glocester ; si vous ne faites pas diligence, je serai là avant vous, » il entend parler de la ville de Glocester que Shakespeare attribue pour résidence au duc de Cornouailles et à Régane, afin de rendre probable leur soudaine visite au comte de Glocester dont le château est censé être aux environs de cette cité. Les anciens comtes anglais résidaient ordinairement dans les comtés dont ils portaient les titres. Lear, ne trouvant pas son gendre et sa fille chez eux, les rejoint au château du comte de Glocester. » — Malone.

(37) « C’était une croyance alors populaire, que l’alcyon, communément appelé martin-pêcheur, règle toujours son vol sur la direction du vent. » — Steevens.

(38) Camelot, ville célèbre dans les romans de chevalerie, où, selon la tradition, eurent lieu les noces du roi Arthur et de la princesse Genièvre. Les antiquaires sont en désaccord sur l’emplacement de cette cité légendaire. Selon le Roman de Brut, la bataille, où Arthur fut blessé mortellement, eut lieu près de Camblan, sur les confins de Cornouailles :

Joste Camblan fu li bataille,
À l’entrée de Cornouailles.

La ville de Camelot ne serait-elle pas la même que cette antique Camblan ? L’analogie des deux noms le ferait croire.

(39) Les quatre vers qui précèdent ont été retranchés de l’édition de 1623.

(40) « Dans l’accomplissement de ses ordres… Entravez-lui les jambes. » Ce vers a été retranché de l’édition de 1623.

(41) Howell, dans son Dictionnaire des proverbes anglais, explique ainsi ce dicton : « Passer d’un ciel tolérable sous un soleil brûlant, c’est quitter le bien pour le pire. » Kent entend dire ici que Lear va trouver chez Régane un accueil pire que chez Goneril.

(42) Les mendiants de Bedlam (Bedlam beggars) étaient des lunatiques qui avaient été effectivement enfermés dans l’hôpital de Bedlam, mais qui, soit qu’ils parussent suffisamment guéris, soit que les fonds manquassent pour les nourrir plus longtemps, avaient été renvoyés de l’hospice avec licence de mendier. Ces malheureux excitaient partout la sympathie ; et c’est pourquoi beaucoup de vagabonds, qui voulaient exploiter la charité publique, assumaient leur costume et contrefaisaient leur démence. Decker, dans son Sonneur de Londres (1608), décrit ainsi un de ces truands : « Il jure qu’il a été à Bedlam, et parle tout exprès un jargon de frénétique : vous voyez des épingles enfoncées dans maintes parties de sa chair nue, et il s’inflige volontiers cette douleur pour vous faire croire qu’il n’a pas son bon sens. Il se donne le nom de pauvre Tom, et, en s’approchant des passants, s’écrie : Pauvre Tom a froid. »

(43) Cette courte affirmation de Lear et la réplique de Kent ont été raturées du texte de l’in-folio.

(44) Hysterica passio. Shakespeare avait trouvé dans un document contemporain le nom de la maladie mystérieuse dont le roi Lear sent ici les premières attaques. Un pamphlet, publié en 1603 par le docteur Samuel Harsnet, sous ce titre : Révélation des impostures papistes, attribue la même maladie à l’un des démoniaques que le jésuite Weston prétendait guérir par ses exorcismes :

« Richard Maynie avait eu, dès sa jeunesse, des accès d’hysterica passio. Étant en France, il consulta un docteur écossais, résidant à Paris, qui appelait cette affection vertiginem capitis… Elle est produite par des vents au fond du ventre, et, se manifestant par un grand gonflement, cause une colique très-douloureuse dans l’estomac et un étourdissement extraordinaire dans la tête. » Pages 25 et 26.

(45) Les deux vers qui précèdent se trouvent pour la première fois dans l’édition de 1623.

(46) Cette question de Lear et la réplique de Régane ont été ajoutées également au texte primitif par l’édition de 1623.

(47) « — Où va-t-il ? — Il commande les chevaux. » Encore une addition au texte primitif.

(48) Le reste de cette réplique, à partir de ces mots : Il arrache ses cheveux blancs, a été supprimé dans l’édition de 1623.

(49) Les huit vers qui suivent ne sont pas dans les éditions in-4°.

(50) Les douze vers suivants ont été retranchés de l’édition in-folio. Ce retranchement, évidemment contraire à la pensée de l’auteur, ne peut être attribué qu’à une étourderie de l’imprimeur ; car, comme le remarquent Pope et Johnson, ces vers sont nécessaires pour annoncer l’arrivée de l’armée française avec Cordélia et pour expliquer la mission que Kent confie au chevalier.

(51) Ce monologue du fou se trouve pour la première fois dans l’édition de 1623. Dans les éditions primitives, le fou quitte la scène en même temps que Lear et Kent.

(52) Ces deux vers manquent aux éditions in-4°.

(53) L’auteur semble avoir emprunté au curieux ouvrage du docteur Harsnet, Révélation des impostures papistes, les minutieux détails donnés ici par Edgar sur les persécutions que le démon est censé lui faire subir. Voici le passage que Shakespeare avait sans doute sous les yeux :

« Le témoin (Friswood Williams) déclara en outre qu’un certain Alexandre, apothicaire, ayant apporté avec lui de Londres à Denham une hart neuve et deux lames de couteau, les laissa sur le plancher de la galerie dans la maison de son maître, et le lendemain se rendit avec le témoin dans ladite galerie. Là, le témoin, apercevant ladite hart et lesdits couteaux, demanda à maître Alexandre ce que cela signifiait. Maître Alexandre, jouant l’étonnement, déclara qu’il ne voyait rien, bien qu’il eût les yeux fixés sur ces objets. Le témoin alors les désigna du doigt en disant : « Les voyez-vous maintenant ? » puis les ramassa et les présenta à maître Alexandre. « En effet, dit alors celui-ci, je les vois maintenant, mais tout à l’heure je ne pouvais les voir… Je suis donc certain que c’est le démon qui les a mis là pour vous causer préjudice, à vous qui êtes possédée[3]. » Sur quoi une enquête fut faite pour savoir comment lesdits couteaux et ladite hart avaient été mis là ; on ne pouvait trouver aucune explication, lorsque enfin maître Mainy (un des démoniaques) fut pris d’un nouvel accès et affirma que le démon avait déposé ces objets dans la galerie pour que ceux qui étaient possédés pussent ou se pendre avec la hart ou s’égorger avec les couteaux. » Page 219.

(54) Frateretto, Flibertigibet, Hoberdidance, Tocobatto, étaient quatre démons que Sara Williams (une des possédées), faisait danser à la ronde dans ses attaques. Ces quatre démons avaient sous leurs ordres quarante assistants. » — Révélation des impostures papistes, p. 49.

(55) Warburton donne l’explication suivante de l’obscure ballade psalmodiée par Edgar : « Saint Withold, traversant la dune, rencontra l’Incube qui lui dit son nom ; il l’obligea à quitter les personnes qu’elle étreignait et lui fit jurer de ne plus leur faire de mal. » Selon ce commentateur, saint Withold était le patron sacré dont on invoquait la protection contre le démon du cauchemar.

(56) « Les noms des petits esprits expulsés de Trayford (le domestique du sieur Peckham, un des possédés), étaient ceux-ci : Hilco, Smolkin, Hillio, Hiaclito et Lustie le Fier-à-bras ; ce dernier semble être un petit diable fanfaron, échappé de l’échoppe d’un chaudronnier. » — Révélation des impostures papistes, par Harsnet, p.46.

(57) « Modo, le démon de maître Mainy, était un grand chef, ayant sous son contrôle les capitaines des sept péchés capitaux : Cliton, Bernon, Hilo, Montubizanto et le reste. Lui-même était un général d’aimable et courtoise disposition. C’est ce qu’affirme Sara Williams, touchant les relations de ce diable avec mistress Plater et sa sœur Fid.

Sara Williams avait en elle, pour parler crûment, tous les diables de l’enfer. L’exorciste demande à Mahu, le démon de Sara, quelle compagnie il a avec lui ; le diable, sans mâcher ses mots, lui dit en termes nets : Tous les diables de l’enfer… Mahu était dictateur général de l’enfer ; et pourtant, par courtoisie et par bonté d’âme, il faisait mine d’être sous les ordres de Modo, le grand diable de maître Mainy. Les démons étaient tous pêle-mêle dans la pauvre Sara. La pauvre fille se démena avec eux, deux années durant ; si bien que, pendant ces deux ans, c’était même chose de dire d’un diable : il est allé en enfer ou dans Sara Williams ; car la pauvre enfant avait tout l’enfer dans son ventre. » — Révélation des impostures papistes, p.47 et suiv.

(58) Peut-être Shakespeare a-t-il ici une vague réminiscence de Rabelais qui dit qu’en enfer « Trajan estoit pescheur de grenouilles et Néron vieilleux. » La Vie de Gargantua avait été traduite en anglais vers 1575.

(59) Cette réplique du fou manque aux éditions in-4°.

(60) Le noir démon me mord le dos. À partir de ces mots jusqu’à ceux-ci : juge félon, pourquoi l’as-tu laissée échapper ? tout le dialogue est supprimé dans l’édition posthume de 1623. Comment admettre que Shakespeare vivant eût jamais autorisé une suppression qui fait disparaître une des plus admirables scènes de son œuvre, celle où le roi traduit ses filles coupables à la barre de sa folie ? Un retranchement pareil n’est pas une abréviation, c’est une mutilation : il ne peut être attribué qu’à quelque témérité sacrilège des éditeurs.

(61) L’édition in-folio termine ici la scène et supprime ainsi le beau monologue d’Edgar. — « Ce monologue, remarque Théobald, est absolument nécessaire : Edgar ne devant pas accompagner le roi à Douvres, selon le plan de la pièce, il serait absurde qu’un personnage de cette importance quittât la scène sans dire un mot, sans même nous donner à entendre ce qu’il va faire. »

(62) Les éditions originales ne contiennent aucune indication précise sur la manière dont Glocester est aveuglé. Les éditeurs modernes ont pris sur eux de combler cette lacune en intercalant dans le texte les détails que voici : Glocester est tenu renversé sur son fauteuil, tandis que Cornouailles lui arrache un œil et l’écrase sous son pied. Puis, plus loin : Cornouailles arrache l’autre œil de Glocester et l’écrase. J’ai dû rejeter ces interpolations apocryphes de ma traduction, qui reste ainsi le calque fidèle du texte primitif. Un traducteur n’a pas le droit de décider ce que son auteur a laissé dans le doute. Or, Shakespeare a omis, probablement à dessein, d’indiquer le mode adopté par le bourreau pour supplicier sa victime. Ce qui est certain, c’est que le vieillard perd la vue. Comment ? nous ne le savons pas. Le silence du texte sur ce point prouve évidemment que l’horrible exécution n’avait pas lieu sur la scène propre. Le spectateur ne devant pas la voir, l’auteur n’a pas eu à la décrire. Il est infiniment probable que quelque obstacle matériel, peut-être un décor, peut-être un simple rideau, peut-être une haie de comparses, dissimulait le supplice au public. Tieck conjecture que l’action était transportée momentanément dans l’arrière-scène, pratiquée au fond du théâtre[4]. Voici comment l’éminent critique allemand développe son hypothèse :

« Le siège auquel Glocester est attaché est le même qui était placé sur une plate-forme légèrement exhaussée, au centre de la scène, et sur lequel Lear était assis au commencement du drame. Le petit théâtre central était, quand il ne servait pas, caché par un rideau qu’on écartait en cas de besoin. Shakespeare, comme tous les auteurs dramatiques de son temps, a donc fréquemment deux scènes en même temps. Dans Henri VIII, les noblesse tiennent dans l’antichambre ; le rideau est tiré et nous sommes dans la chambre du roi. De même, quand Crammer attend dans l’antichambre, le rideau s’écarte et nous montre la salle du conseil. Cette combinaison avait cet avantage, que, grâce aux piliers qui séparaient le petit théâtre central de la scène propre, un double groupe pouvait être présenté, soit complètement, soit partiellement ; deux scènes à la fois pouvaient être jouées et être parfaitement comprises, lors même que le public ne voyait pas effectivement ce qui se passait dans le plus petit compartiment. — Ainsi Glocester est assis, probablement caché, et Cornouailles se tient à côté de lui, visible. Régane est sur l’avant-scène au-dessus, mais près de Cornouailles, et sur cette avant-scène sont également les serviteurs. Cornouailles arrache un œil à Glocester, mais nous ne le voyons pas absolument ; car quelques-uns des hommes qui tiennent le siège l’entourent, et le rideau n’est qu’à demi écarté (il se séparait en deux moitiés). L’expression employée par Cornouailles doit être prise au figuré, et ce n’est certainement pas en réalité qu’il écrase l’œil arraché. Durant le hideux dialogue de Cornouailles et de Régane, un des serviteurs court sur la scène supérieure et blesse Cornouailles. Régane, qui est au-dessous, saisit l’épée d’un autre vassal et frappe le serviteur par derrière, pendant qu’il lutte contre le duc. Les groupes sont tous en mouvement et deviennent moins distincts, et, tandis que l’attention est absorbée par la rixe sanglante, Glocester perd son second œil. Nous entendons les plaintes de Glocester, mais nous ne le voyons plus, il disparaît par la sortie de l’arrière-scène. Cornouailles et Régane reviennent sur le proscénium et se refirent par les côtés. Les serviteurs concluent la scène par quelques réflexions. Telle était, j’imagine, la conduite de l’action. »

(63) L’édition in-folio omet tout ce dialogue entre les serviteurs de Cornouailles.

(64) La réplique d’Edgar s’arrête à ces mots dans l’édition in-folio.

(65) « Oh ! quelle différence entre un homme et un homme ! » Cette exclamation manque au texte des in-4°.

(66) Ce dernier vers a été retranché de l’édition de 1623.

(67) L’édition de 1623 termine ici l’apostrophe de Goneril.

(68) Elle retranche les deux répliques qui suivent et fait entrer le messager immédiatement après cette exclamation : « Oh ! vain imhécile ! »

(69) « Cette scène tout entière a été omise dans l’édition in-folio, sans doute pour abréger la pièce, mais elle est absolument nécessaire à la marche de l’action. » — Johnson.

(70) Cette description a été universellement admirée, en Angleterre, depuis qu’Addison a déclaré que « celui qui pouvait la lire sans subir le vertige, devait avoir la tête ou très-forte ou très-faible. »

(71) « Ce délicat stratagème avait été effectivement mis à exécution cinquante ans avant la naissance de Shakespeare, ainsi qu’en fait foi La Vie de Henri VIII, par lord Herbert, p. 41 :

« Ayant festoyé les dames pendant plusieurs jours, Henry se rendit de Tournai à Lille, où il avait été invité à résider par madame Marguerite. La duchesse lui donna le spectacle d’une joute fort extraordinaire qui eut lieu dans une antichambre, élevée de nombreux degrés au-dessus du sol et pavée de dalles noires. On avait ferré les chevaux avec du feutre, pour les empêcher de glisser. » — Malone.

(72) « Fort bien. — Je vous en prie, approchez… Plus haut, la musique ! » Ce passage est supprimé dans l’édition de 1623.

(73) « Sous ce mince cimier ! » L’édition de 1623 retranche cet hémistiche et les trois vers qui précèdent.

(74) Après avoir vu cette scène merveilleuse où Lear retrouve définitivement sa fille, le lecteur sera sans doute curieux de connaître la scène qui y correspond dans le drame anonyme antérieur au drame de Shakespeare. La voici, fidèlement traduite :


[Une plage au bord de la mer.]


Entrent le Roi et la Reine de Gaule, suivis de Monfort qui porte un panier. Tous trois sont vêtus comme des gens de la campagne.

LE ROI.

— Cette pénible excursion à pied, ma bien-aimée, — ne saurait être agréable à vos jambes délicates — qui n’ont pas été habituées à ces fatigantes promenades.


CORDELLA.

— Jamais de ma vie je n’ai pris plaisir — à une excursion plus qu’à celle-ci. — Approchez, Roger, avec votre panier.


MONFORT.

— Tout doux, madame ! Voici venir un couple de vieux jouvenceaux, — pour me ragaillardir ; j’ai besoin de plaisanter avec eux.


Entrent Leir et Perillus, d’un pas défaillant.

CORDELLA

— Non, n’en fais rien, je te prie ! Ils semblent — être accablés par la douleur et la misère. — Rangeons-nous et écoutons ce qu’ils vont dire.

Le roi de Gaule, Cordella et Monfort s’écartent.

LEIR.

— Ah ! mon Perillus, je vois maintenant que tous deux — nous finirons nos jours sur ce sol stérile. — Oh ! je succombe d’inanition, — et je sais que ton cas n’est guère meilleur. — Pas un arbre secourable qui nous offre un fruit — pour nous soutenir jusqu’à ce que nous rencontrions des hommes ; — pas un heureux sentier qui conduise nos pas malheureux — à quelque asile où nous trouvions secours ! — Qu’une douce paix soit accordée à nos âmes élues ! — Car je vois que nos corps doivent périr ici.


PERILLUS.

— Ah ! mon cher seigneur, combien mon cœur se lamente — de vous voir réduit à cette extrémité ! — Oh ! si vous m’aimez comme vous le déclarez, — si jamais dans ma vie vous avez fait cas de moi, — que cette chair serve à vous nourrir.

Il met à nu son bras.

Les veines n’en sont pas taries ; — et elles contiennent de quoi vous soutenir. — Oh ! acceptez cette nourriture ; si elle peut vous faire du bien, — je sourirai de joie à vous voir sucer mon sang.


LEIR.

— Je ne suis pas un cannibale pour me plaire — à rassasier de chair humaine mes mâchoires affamées. — Je ne suis pas un démon ni dix fois pire qu’un démon — pour vouloir sucer le sang d’un si admirable ami. — Oh ! ne crois pas que j’estime ma vie — aussi chère que ta loyale affection. — Ah ! Bretagne, je ne te reverrai plus, — ingrate qui as banni ton roi ; — et pourtant ce n’est pas toi que j’accuse, — mais celles qui m’étaient bien plus proches que toi.


CORDELLA, à part.

— Qu’entends-je ? cette voix lamentable, — il me semble déjà l’avoir ouïe souvent.


LEIR.

Ah ! Gonorill, si je t’ai donné la moitié de mon royaume, — était-ce une raison pour chercher à m’ôter la vie ? — Ah ! Ragane, tout ce que je t’ai donné — ne te suffisait-il pas, et te fallait-il mon sang ? — Ah ! pauvre Cordella, si je ne t’ai rien donné, — dois-je renoncer pour toujours à te rien donner ? — Oh ! puissé-je enseigner à tous les siècles à venir — comment on se fie à la flatterie en rejetant la vérité ! — N’importe !… filles ingrates, je vous pardonne à toutes deux, — mais je doute fort que les justes cieux fassent de même. — Et je ne demande pardon — qu’à la bonne Cordella, à toi, mon ami, — à Dieu, dont j’ai offensé la majesté — par mille transgressions, — à cette chère enfant que, sans motif, — j’ai déshéritée de tout, ne prenant conseil que de la flatterie ; — à toi, affectueux ami, qui, sans moi, je le sais, — ne serais jamais venu dans ce lieu de calamité.


CORDELLA, à part.

— Hélas ! fallait-il que je vécusse pour voir — mon noble père dans cette misère !


LE ROI DE GAULE, à part.

— Doux amour, ne révèle pas qui tu es, — avant que nous sachions la cause de tout ce malheur.


CORDELLA, à part.

— Oh ! mais vite des aliments ! des aliments ! ne voyez-vous pas — qu’ils sont près de mourir faute de nourriture ?


PERILLUS, à part.

— Seigneur, toi qui aides tes serviteurs dans le besoin, — envoie-nous du secours ou maintenant ou jamais. — Ô bonheur ! ô bonheur ! j’aperçois une table mise, — et des hommes et des femmes, milord. Reprenez courage, — car je vois du secours qui nous arrive. — Ô milord ! un banquet, et des hommes et des femmes !


LEIR.

— Oh ! puisse une bienveillante pitié attendrir leurs cœurs, — en sorte qu’ils nous assistent en nos extrémités.


PERILLUS, au roi et à la reine qui s’approchent.

— Dieu vous garde, amis ! si ce banquet béni — peut nous fournir aliments ou subsistance, — pour l’amour de celui qui nous a tous sauvés de la mort, — daignez nous sauver des étreintes de la faim.

Cordella conduit Perillus à table.

CORDELLA.

— Tenez, mon père, asseyez-vous et mangez ; asseyez-vous ici et buvez ; — je voudrais pour vous que ce repas fût bien meilleur encore.

Perillus prend Leir par le bras et le mène à table.

PERILLUS.

— Je vous remercierai tout à l’heure ; mon ami est défaillant, — et a besoin d’un secours immédiat.

Leir boit.

MONFORT.

— Il ne s’arrêtera pas pour dire les grâces, je vous le garantis ! — Oh ! il n’est pas d’assaisonnement qui vaille un bon appétit.


PERILLUS.

— L’adorable Dieu du ciel a pensé à nous.


LEIR.

— A lui nos remercîments, ainsi qu’à ces bonnes gens — dont l’humanité nous a sauvés.

Ils mangent avidement ; Leir boit.

CORDELLA, à part.

— Et puisse cette liqueur être pour lui comme celle — que but le vieil Éson ! puisse-t-elle renouveler — sa vie flétrie et le faire jeune de nouveau ! — Et puissent ces aliments être pour lui comme ceux — qui restaurèrent Élie et lui donnèrent la force — de marcher quarante jours sans défaillir ! — Me cacherai-je plus longtemps de mon père — ou me ferai-je connaître à lui ?


LE ROI DE GAULE, à part.

Attends un moment ; laisse la force lui revenir, — de peur qu’excédé de joie en te voyant, — ses pauvres sens affaiblis ne lui refusent office, — et qu’ainsi notre joie ne se change en tristesse.


PERILLUS, à Leir.

— Eh bien, milord, comment vous sentez-vous ?


LEIR.

— Il me semble que je n’ai jamais mangé d’aliments si savoureux ; — ils sont aussi agréables que la manne divine — qui tomba du ciel au milieu des Israélites ; — ils m’ont restitué toute mon énergie — et m’ont rendu aussi alerte que jamais. — Mais comment remercierai-je leur bonté ?


PERILLUS.

— En vérité, je ne sais comment les récompenser suffisamment, — mais le meilleur moyen que je puisse imaginer est celui-ci : — je vais leur offrir mon pourpoint pour rétribution ; — car nous n’avons pas autre chose à donner.


LEIR.

— Non, arrête, Perillus, C’est le mien qu’ils auront.


PERILLUS.

— Pardon, milord. Je jure que c’est le mien qu’ils auront.

Perillus offre son pourpoint au roi et à la reine qui le refusent.

LEIR.

— Ah ! qui croirait qu’une telle générosité se trouve — parmi des gens ignorants et étrangers au monde, — et qu’une telle haine fermente dans le sein — de ceux qui ont tant de raisons pour être excellents ?


CORDELLA.

— Oh ! bon vieux père, dis-moi ton chagrin. — J’y compatirai, si je ne puis y remédier.


LEIR.

— Ah ! chère enfant, chère fille ! je puis t’appeler ainsi, — car tu ressembles à une fille que j’avais.


CORDELLA.

— Est-ce que vous ne l’avez plus ? Quoi ! est-elle morte ?


LEIR.

— Non, à Dieu ne plaise ! mais je me la suis aliénée — par ma conduite dénaturée. — Ainsi j’ai perdu le titre de père, — et ou peut presque dire que je lui suis étranger.


CORDELLA.

— Votre titre subsiste toujours : car c’est chose reconnue de tout temps — qu’un homme peut faire ce qui lui plaît de son bien. — Mais n’avez-vous qu’une fille en tout ?


LEIR.

— J’en ai deux de plus, et deux de trop.


CORDELLA.

— Oh ! ne parlez pas ainsi ; attendez plutôt la fin : — les méchants peuvent avoir la grâce de se réformer. — Mais comment vous ont-elles offensé à ce point ?


LEIR.

— Si je racontais cette histoire dès le commencement, — il y aurait de quoi faire pleurer un cœur de diamant. — Et toi, pauvre enfant, tu as si bon cœur — que tu pleures avant que j’aie commencé.


CORDELLA.

— Au nom du ciel, parlez ; et quand vous aurez fini, — je vous dirai pourquoi je pleurais si tôt.


LEIR.

— Sachez donc d’abord que je suis né en Bretagne, — et que j’ai eu trois filles d’une épouse bien-aimée. — J’ose le dire, elles étaient d’une beauté achevée ; — spécialement la plus jeune des trois, — dont les perfections étaient pour ainsi dire uniques. — Je raffolais d’elles avec une jalouse tendresse, — et j’imaginai, pour savoir laquelle des trois m’aimait le mieux, — de leur demander laquelle ferait le plus pour moi. — La première et la seconde me flattèrent avec des mots, — et jurèrent qu’elles m’aimaient plus que leur existence. — La plus jeune dit qu’elle m’aimait autant qu’un enfant — pouvait le faire : je tins sa réponse pour fort offensante, — et sur-le-champ, dans une boutade furieuse, — je la repoussai de moi pour l’abandonner à la merci des tempêtes. — Je donnai en dot aux deux autres — tout ce que j’avais, y compris même mes vêtements : — et je ne donnai rien que disgrâce et ennui — à celle qui eût mérité la plus belle part. — Maintenant, remarquez ce qui s’ensuivit. Quand j’eus fait cela, — je séjournai chez ma fille aînée. — Pendant quelque temps je fus bien traité ; — je vécus dans une condition qui me suffisait. — Bien que sa sollicitude se refroidît de jour en jour, — je supportais tout avec patience, — en affectant de ne pas voir ce que je voyais. — À la fin pourtant elle se laissa emporter si loin — par un accès de fureur et d’inexplicable haine — que, dans les termes les plus ignobles et les plus humiliants, — elle me dit de faire mes paquets et d’aller me réfugier ailleurs. — Je fus donc obligé de me rendre — chez ma seconde fille pour lui demander asile et secours ; — elle me prodigua les mots les plus aimables et les plus courtois, — mais elle se montra plus cruelle dans ses actions — que jamais fille ne s’était montrée. — Elle me pria d’aller un matin de bonne heure — dans un bosquet situé à deux milles de la cour, — en me disant qu’elle viendrait m’y parler ; — là elle avait aposté un misérable assassin tout velu — pour nous massacrer, mon fidèle ami et moi. — Jugez donc vous-même, quelque court que soit mon récit, — si jamais homme eut plus grand sujet de chagrin.


LE ROI DE GAULE.

— Jamais pareille impiété ne fut commise — depuis la création du monde.


LEIR.

— Et aujourd’hui je suis réduit à implorer le secours de celle envers qui j’ai été si dur. — Si son arrêt m’infligeait la mort, — je dois le confesser, elle me payerait seulement ce qui m’est dû. — Mais si elle me montre la sollicitude d’une fille aimante, — c’est Dieu, c’est son cœur qu’elle consultera, non mon propre mérite.


CORDELLA.

— Elle le fera, n’en doutez pas ; j’ose jurer qu’elle le fera.


LEIR.

— Comment savez-vous cela, ne sachant pas ce qu’elle est ?


CORDELLA.

— J’ai moi-même bien loin d’ici un père — qui m’a traité aussi durement que vous l’avez traitée ; — cependant, pour voir encore une fois sa face vénérable, — je me prosternerais et j’irais au-devant de lui à genoux.


LEIR.

— Oh ! il n’y a d’enfants impitoyables que les miens !


CORDELLA.

— Ne les condamnez pas tous, pour le crime de quelques-uns. — Mais vois, cher père, vois, regarde et reconnais ta fille toute dévouée qui te parle.

Elle s’agenouille.

LEIR.

— Oh ! reste debout ! c’est à moi de tomber à genoux — et d’implorer le pardon de mes fautes passées.

Il s’agenouille.

CORDELLA.

— Oh ! si vous souhaitez que je respire, — levez-vous, cher père, ou je reçois le coup de mort.


LEIR, se relevant.

— Eh bien, je vais me lever pour satisfaire votre désir, — mais je me remettrai à genoux jusqu’à ce que vous daigniez me pardonner.

Il s’agenouille de nouveau.

CORDELLA.

— Je vous pardonne ; le mot ne me convient guère, — mais je le prononce pour soulager vos genoux. — Vous m’avez donné la vie, vous êtes cause que je suis — ce que je suis ; sans vous, je n’aurais jamais été.


LEIR.

— Mais vous-même m’avez donné la vie, ainsi qu’à mon ami : — et sans vous, nos jours auraient eu une fin prématurée.


CORDELLA.

— Vous m’avez élevée quand j’étais toute jeune — et incapable de subsister par moi-même.


LEIR.

— Je t’ai chassée, quand tu étais toute jeune — et incapable de subsister par toi-même.


CORDELLA.

— Dieu, le monde et la nature disent que je vous fais injure — en souffrant que vous restiez si longtemps à genoux.


LE ROI.

— Laissez-moi interrompre cette tendre controverse dont le spectacle réjouit mon âme. — Levez-vous, mon bon père ; elle est votre fille dévouée, — et elle vous honore avec un dévouement aussi respectueux — que si vous étiez le monarque de l’univers.

Leir se lève.

CORDELLA, s’agenouillant.

— Mais moi, je ne me lèverai pas — que je n’aie obtenu votre bénédiction et votre pardon — pour les fautes de toutes sortes que j’ai pu commettre — depuis ma naissance jusqu’à ce jour.


LEIR.

— Puisse la bénédiction que le Dieu d’Abraham donna — à la tribu de Juda descendre sur toi, — et multiplier tes jours en sorte que tu puisses voir — les enfants de tes enfants prospérer après toi ! — Quant à tes fautes qui n’existent pas, que je sache, — que Dieu là-haut te les remette, je te les pardonne ici-bas.


CORDELLA, se levant.

— Maintenant mon cœur est à l’aise et bondit — de joie dans ma poitrine, à cet heureux événement. — Et maintenant, cher père, soyez le bienvenu à notre cour ; — vous aussi, soyez le bienvenu près de moi, bon Perillus, — miroir de vertu et de vraie loyauté !


LEIR.

— Oh ! il a été pour moi l’ami le plus dévoué — que jamais homme ait eu dans l’adversité.


PERILLUS.

— Ma langue est impuissante à dire ce que ressent mon cœur, — tant je suis transporté par l’excès de la joie.


LE ROI DE GAULE.

— Vous avez tous parlé. Laissez-moi maintenant dire ma pensée — et conclure en peu de mots cette importante matière.

Il s’agenouille.

— Si jamais mon cœur se livre à la joie, — si jamais une vraie satisfaction règne dans mon cœur, — avant que j’aie extirpé cette race de vipères — et restitué à mon père sa couronne, — que je sois traité comme le plus vil parjure — qui ait jamais porté la parole depuis le commencement du monde !

Il se relève.

MONFORT.

— Que je fasse ma prière aussi, moi qui n’ai jamais prié.

Il s’agenouille.

— Si jamais, après avoir revu la terre bretonne, — comme je présume le faire avant peu, — je m’en reviens ici sans fillette, — puissé-je être châtré pour ma récompense !


LE ROI.

— Allons ! courons aux armes pour redresser ce tort. — Il me tarde d’être là-bas.

Tous sortent.
(Extrait de La Vraie Chronique du roi Leir.)

(75) Tout ce dialogue entre Kent et le gentilhomme est omis dans l’édition de 1623.

(76) L’édition de 1623 supprime cette réplique et l’observation de Régane qui la suit. D’après le texte de cette édition, Edmond ne cherche pas à éluder par des paroles vagues la question que lui pose son interlocutrice. À la demande de Régane : « N’avez-vous jamais pris la place de mon frère à l’endroit prohibé ? » il répond immédiatement : Non, sur mon honneur, Madame.

(77) L’édition in-folio rature la fin de ce discours et la réplique ironique d’Edmond.

(78) Encore un vers retranché par l’édition de 1623.

(79) L’édition de 1623 termine ici cette réplique.

(80) Les éditions in-4° attribuent à Edmond ce vers en le modifiant ainsi :

« Que le tambour batte ! et prouvons que mes titres sont bons. »

(81) L’édition in-folio retranche ces paroles dites par Edmond, ainsi que l’ordre donné plus bas par un officier : « Sonne, trompette ! »

(82) Après ces paroles d’Albany, l’édition de 1623 suspend le dialogue et fait entrer immédiatement le gentilhomme qui annonce la mort de Goneril.

(83) J’ai dit, à l’introduction de ce volume, que Shakespeare avait donné une conclusion tragique au Roi Lear en dépit de la tradition que consacrait la double autorité de l’histoire et du théâtre. En effet, le drame anonyme qui précéda sur la scène l’œuvre du maître avait adopté scrupuleusement la terminaison légendaire et habitué dès longtemps le public anglais à applaudir au triomphe définitif du monarque détrôné. Je traduis ici la dernière scène de cette curieuse pièce. — Le roi Leir, que l’armée française a ramené victorieusement sur la côte bretonne, s’entretient de son succès en compagnie de son gendre, le roi de Gaule, de sa fille, Cordella, de son confident, Perillus, et d’un courtisan fort en gueule, ayant nom Monfort. Sur ces entrefaites, entrent le duc de Cornouailles, le duc de Cambrie, Régane, suivis des quelques comparses qui représentent leur armée :


CORNOUAILLES.

— Présomptueux roi de Gaule, comment oses-tu — pénétrer sur notre côte bretonne ? — Et, pis que cela, prendre nos villes de force — et enlever à leur vrai roi les cœurs de nos sujets ? — Soyez sûr que vous le payerez cher : — votre présomption va vous coûter la vie.


LE ROI DE GAULE.

— Téméraire Cornouailles, sache que nous sommes venus pour défendre le droit — et venger le roi outragé, — que ses filles, cruelles vipères, — ont tenté d’assassiner et de priver de la vie. — Mais Dieu l’a protégé contre leur acharnement, — et nous voici venus pour revendiquer son droit.


CAMBRIE.

— Ni toi ni lui n’avez ici de titre ; — vous ne pourrez rien y acquérir ni y gagner que par la force. — Ces injures que tu déverses sur nos nobles et vertueuses épouses, — nous te les renverrons par la gorge sur le champ de bataille, — à moins que, par crainte de nos bras vengeurs, — tu ne t’enfuies sur la mer, étant trop exposé sur terre.


MONFORT.

— Gallois, je vais vous étriller pour ce mot-là de telle sorte — que, d’ici à un an, vous n’aurez pas envie de recommencer vos fanfaronnades.


GONORILL.

— Ils en ont menti, ceux qui disent que nous avons attenté aux jours de notre père !


RAGANE.

— C’est une calomnie forgée par besoin d’un prétexte — et pour donner couleur à votre invasion. — Il me semble qu’un vieillard prêt à mourir — devrait rougir d’imaginer un si noir mensonge.


CORDELLA.

— Fi, sœur impudente, dépourvue de grâce au point — de dire en face à notre père qu’il est un menteur !


GONORILL.

— Silence, puritaine ! perfide hypocrite ! — Ta bonté sera reconnue bientôt pour la perversité même. — Tout à l’heure, quand je vous tiendrai entre mes mains, — je vous ferai souhaiter d’être en purgatoire.


PERILLUS.

— Silence, monstre ! opprobre de ton sexe ! — démon sous les traits d’une créature humaine !


RAGANE.

— Je n’ai jamais entendu un plus infâme parleur.


LEIR.

— Honte à toi, vipère, écume, immonde parricide, — plus odieuse à ma vue qu’un crapaud. — Connais-tu cette lettre ?

Ragane arrache et déchire la lettre que lui montre Leir.

RAGANE.

— Croyez-vous me fermer la bouche avec vos misérables griffonnages ? — Vous venez pourchasser mon mari de ses domaines, — sous prétexte d’une lettre fabriquée.


LEIR.

— Qui a jamais entendu pareil blasphème ?


PERILLLUS, à Ragane.

— Vous nous devez un peu plus de patience. — Nous étions plus patients le jour où nous avons attendu — plus de deux heures dans certain bosquet.


RAGANE.

— Deux heures ? Dans quel bosquet ?


PERILLUS.

— Eh bien, ce bosquet où vous avez envoyé votre serviteur — avec une lettre, — scellée de votre main, lui ordonnant de nous envoyer tous deux au ciel, — où, je crois, vous n’avez nullement l’intention d’aller vous-même.


RAGANE.

— Hélas ! à force de vieillir vous êtes retombé en enfance, — ou vous extravaguez par besoin de dormir.


PERILLUS.

— En effet, vous nous avez fait lever de bonne heure, vous savez. — Pourtant vous auriez bien voulu que nous nous endormissions — pour ne nous réveiller qu’au dernier jour du monde.


GONORILL.

— Silence, silence, vieillard ! Tu dors encore.


MONFORT, à Perillus.

— Ma foi, quand vous raisonneriez jusqu’à demain, — vous n’obtiendriez pas d’elle une meilleure réponse. — C’est pitié que deux personnes si belles — aient à elles deux si peu de grâce. — Eh bien, voyons si leurs maris peuvent avec leurs bras — faire autant qu’elles avec leurs langues.


LE ROI DE GAULE.

— À l’œuvre, mes braves ! à l’œuvre ! Ne restons pas ainsi à pérorer.

Les deux armées sortent.


Alarme. Mouvement de troupes. Monfort chasse Cambrie, puis s’arrête.
Entre Cornouailles.

CORNOUAILLES.

— La journée est perdue. Nos amis se révoltent tous — et se joignent avec l’ennemi contre nous. — Pas d’autre moyen de salut que la fuite. — Aussi je retourne en Cornouailles avec ma reine.

Il sort.


Entre Cambrie.

CAMBRIE.

— Je crois qu’il y a un diable dans le camp qui m’a hanté toute la journée : il m’a tellement fatigué que je ne puis plus combattre.


Entre Monfort.

CAMBRIE.

Mort-Dieu ! le voici. Vite à mon cheval.

Il sort. Monfort le suit jusqu’à la porte, puis revient.

MONFORT.

— Adieu, Gallois ! tu as eu de moi tout ce que tu méritais ! — Tu as une paire de jambes lestes et agiles — et tu leur es plus redevable qu’à tes bras. — Mais, si je te rencontre encore une fois, — je te les couperai pour leur apprendre à servir un cœur plus vaillant.

Il sort.


Alarme. Mouvement de troupes, puis fanfares de victoire. Entrent Leir, Perillus, le Roi de Gaule, Cordella et Montfort.

LE ROI DE GAULE.

— Grâces à Dieu ! vos ennemis sont vaincus, — et vous reprenez possession de votre domaine.


LEIR.

— Rendons grâce d’abord au ciel, puis à vous, mon gendre. — C’est par votre assistance que j’ai recouvré ma couronne. — Si vous daignez l’accepter vous-même, je l’abdiquerai bien volontiers en votre faveur ; — car elle vous revient de droit, elle ne m’appartient plus. — D’abord vous avez, à vos frais et de votre propre mouvement, — levé une armée de vaillants soldats ; — puis vous avez exposé votre personne ; — enfin, noble prince sans tache, — j’ai regagné par toi mon titre de roi.



LE ROI DE GAULE.

— Remerciez le ciel et non moi. Tel est mon zèle pour vous — que, quand vous m’ordonneriez le sacrifice suprême, jamais je ne vous marchanderais l’obéissance.


CORDELLA.

— Un roi qui traite si tendrement sa femme, — ne saurait desservir le père de sa femme.


LEIR.

— Ah ! ma Cordella, je me rappelle à présent — la modeste réponse qui m’avait paru si ingrate ; — mais je vois, et je ne me trompe pas cette fois, — que tu m’aimes chèrement, et comme un enfant doit aimer. — Toi, Perillus, mon compagnon d’infortune, — Je ferai tout ce que je pourrai pour te récompenser ; — et, quoi que je fasse, je ne pourrai jamais — faire assez, si grand est ton dévouement. — Merci enfin à toi, noble Monfort. — Si je te salue le dernier, ce n’est pas que tes services aient été les moindres. — Non ! tu t’es comporté aujourd’hui comme un lion ; — tu as chassé les rois de Cambrie et de Cornouailles — qui, avec mes filles (ai-je dit mes filles ?), — ont pris la fuite pour sauver leur existence. — Allons ! mon fils, ma fille, vous qui avez dirigé ma marche, — reposez-vous un moment avec moi, et ensuite en France !

Tambour et trompettes. Tous sortent.
(Extrait de La Vraie Chronique du roi Leir.)

En vertu des lois rigoureuses qui gouvernent son théâtre, Shakespeare a dû rejeter de son œuvre le dénoûment heureux qui restitue la couronne au roi Lear. La fatalité tragique, qu’il reconnaissait comme la providence suprême du drame, s’opposait absolument à une pareille conclusion, et voilà pourquoi l’auteur y a substitué la sombre catastrophe où succombent le vieux roi et sa fille. Mais la pensée du poëte était trop profonde pour être comprise par les esprits superficiels. Aussi le scribe Nabum Tate, en remaniant l’œuvre de Shakespeare selon le goût de la cour de Jacques II, n’a-t-il pas manqué de condamner la terminaison funeste élaborée par le maître et d’y substituer un dénoûment qui altère complètement le sens de la pièce. Au lieu de périr après leur défaite, les augustes captifs sont délivrés dans leur prison par l’opportune intervention d’Edgar. Albany repentant restitue la couronne au roi Lear. Le roi abdique en faveur de Cordélia qui, devenue reine, épouse son libérateur Edgar, depuis longtemps aimé par elle. Enfin Glocester, loin de mourir d’émotion en reconnaissant son fils, reparaît sur la scène pour bénir les nouveaux époux et assister à leur noce.

Je traduis cette scène finale :


[Une prison.]


Le roi Lear, endormi, la tête sur les genoux de Cordélia.

CORDELIA.

— Que de fatigues, misérable roi, tu as endurées, — pour pouvoir sous les chaînes dormir d’un si profond sommeil ! — Puisse ton bon ange charmer ton âme ravie — par la vision de l’affranchissement ! — La paix loge d’habitude — sur la paille des chaumières ; tu as ici le lit d’un mendiant ; — tu devrais donc avoir l’insouciance d’un mendiant… — Et maintenant, mon Edgar, je songe à toi : — quelle destinée t’a saisi dans ce naufrage universel, — je ne sais, mais je sais que tu dois être malheureux — puisque Cordélia t’aime… Ô Dieu ! une soudaine tristesse m’accable, et l’image — de la mort envahit ces lieux… Ah ! qui vient là ?


Entrent un Capitaine des Gardes, un autre Officier et des soldats munis de cordes.

LE CAPITAINE.

— Maintenant, mes maîtres, dépêchez. Vous êtes déjà payés — en partie : il vous reste à recevoir le principal de votre salaire.


LEAR, rêvant.

— Chargez ! chargez sur leur flanc ; leur aile gauche hésite. — En avant ! en avant ! et la journée est à nous. — Leurs rangs sont enfoncé. A bas ! à bas Albany !… — Qui me tient les mains ? —

Il s’éveille.

Oh ! sommeil décevant, — j’étais à leur poursuite, il y a une minute, et maintenant me voici prisonnier… Que prétendent ces esclaves ? — Vous ne voulez pas m’assassiner !


CORDELIA.

— À l’aide ! ciel et terre… — Par le salut de votre âme, cher seigneur, au nom des dieux !


L’OFFICIER.

— Pas de larmes, ma bonne dame ! pas d’argument contre l’or et l’avancement ! — Allons, mes maîtres, préparez vos cordes.


CORDELIA, au capitaine.

— C’est vous, monsieur, que j’adjure ! — Vous avez une forme humaine ; et, si les prières ne peuvent obtenir — de votre âme touchée que vous épargniez la vie d’un pauvre roi, — par ce que vous avez de plus cher au monde, — je vous supplie de me dépêcher la première.


LE CAPITAINE.

— Déférez à sa requête ! Dépêchez-la la première.


LEAR.

— Arrière, limiers d’enfer ! De par les dieux, je vous ordonne de l’épargner. — C’est ma Cordélia, ma fille fidèle et pieuse. — Vous êtes sans pitié ?… Eh bien, subissez donc la vengeance d’un vieillard.

Le roi Lear arrache l’épée d’un officier et abat les deux soldats qui avaient saisi Cordélia.


Entrent Edgar, le duc d’Albany et les chevaliers du roi Lear.

EDGAR.

— Mort ! enfer ! vautours, retenez vos mains impies, — ou recevez la mort avant de la donner.


ALBANY.

— Gardes, arrêtez ces instruments de cruauté.


CORDELIA.

— Oh ! mon Edgar !


EDGAR.

— Ma Cordélia bien-aimée ! Heureuse a été la minute — de notre arrivée. Les dieux ont pesé nos souffrances. — Nous avons traversé la flamme, et maintenant un bonheur éternel luit pour nous.


LE CHEVALIER.

— Regardez, milord ! Voyez ! le généreux roi — a tué deux d’entre eux.


LEAR.

— N’est-ce pas, camarade ? — J’ai vu le temps où avec ma bonne épée mordante — je les aurais fait tous sauter. Je suis vieux maintenant, — et ces vils tracas me ruinent… Hors d’haleine ! — Ô honte ! je suis tout hors d’haleine et tout épuisé.


ALBANY.

— Amenez le vieux Kent.

Sort un chevalier.

— Vous, Edgar, guidez jusqu’ici — votre père que vous disiez être aux environs.

Sort Edgar.


Entrent Kent et le chevalier.

LEAR.

— Qui êtes-vous ? — Mes yeux ne sont pas des meilleurs, je vous le dis nettement. — Oh ! Albany !… Allons, monsieur, nous sommes vos captifs, — et vous êtes venu nous voir mourir. — Pourquoi ce délai ?… Est-ce le bon plaisir de Votre Altesse — que nous subissions d’abord la torture ? Est-ce là votre décision ? — Eh bien, voici le vieux Kent et moi, un couple inflexible — comme jamais tyran n’en frappa… Mais ma Cordélia, — ma pauvre Cordélia… Oh ! pitié pour elle !


ALBANY.

Majesté outragée, — la roue de la fortune a maintenant achevé sa révolution, — et les bénédictions d’en haut s’interposent encore entre la tombe et toi.


LEAR.

— Veux-tu donc, maître inhumain, nous ouvrir — le paradis d’une folle espérance, pour rendre ensuite — notre fin plus misérable ? Va, nous sommes trop — familiers avec l’infortune pour nous laisser duper — par un espoir menteur. Non, nous ne voulons plus espérer.


ALBANY.

— J’ai à révéler une histoire si étonnante — qu’il est difficile d’y ajouter foi ; — mais, par ta royale tête outragée, c’est la vérité.


KENT.

— Que veut dire Votre Altesse ?


ALBANY.

— Apprenez que le noble Edgar — a, depuis la bataille, accusé lord Edmond de haute trahison — et l’a défié à l’épreuve d’un combat singulier. — Les dieux ont confirmé son accusation par la victoire, — et je viens de laisser le traître mortellement blessé.


LEAR.

— Et où tend ce récit ?


ALBANY.

— Avant qu’ils combattissent, — lord Edgar a remis entre mes mains ce papier, — le plus ténébreux grimoire de trahison et de luxure — qu’on puisse trouver dans les archives de l’enfer. — Tenez, auguste seigneur, regardez ! C’est l’écriture de Goneril, la fille infâme, — mais l’épouse plus vicieuse encore.


CORDELIA.

— Se peut-il qu’il y ait un surcroît à leurs crimes ! — De quoi ne sont pas capables les enfants qui outragent leur père !


ALBANY.

— Depuis lors, mes injures, Lear, se sont jointes aux tiennes, — et j’ai exigé pour toutes le même redressement.


KENT.

— Que dit milord ?


CORDÉLIA.

Parlez ! il m’a semblé entendre — la voix charmante d’un dieu descendu sur la terre.


ALBANY.

— J’ai débandé les troupes levées par Edmond. — Celles qui restent sont sous mes ordres. — Toutes les consolations qui peuvent soutenir votre vieillesse — et guérir vos cruelles souffrances, vous seront prodiguées : — car nous rendons à Votre Majesté — son royaume, moins la part que vous-même nous avez accordée — pour notre mariage.


KENT.

— Entendez-vous, mon souverain ?


CORDELIA.

— Ah ! il y a des dieux, et la vertu est leur protégée !


LEAR.

Est-il possible ? — Que les sphères suspendent leur cours, que le soleil fasse halte, — que les vents s’apaisent, que les mers et les sources s’arrêtent, — que toute la nature se taise pour écouter ce changement ! — Où est mon Kent, mon Caïus ?


KENT.

Ici, mon souverain.


LEAR.

— J’ai des nouvelles qui vont te rendre la jeunesse ! — Hé ! as-tu entendu ? ou les dieux qui m’inspirent — n’ont-ils murmuré cela qu’à mon oreille ?… Le vieux Lear sera donc roi encore !


KENT.

— Le prince qui, comme un dieu, tient le pouvoir, l’a dit.


LEAR.

— Alors, Cordélia sera reine, attention ! — Cordélia sera reine ! Vents ! écoutez mes paroles — et portez-les jusqu’au ciel sur vos ailes rosées. — Cordélia est reine.


Entre Edgar amenant Glocester.

ALBANY.

— Voyez, sire ! voici le pieux Edgar qui arrive, — amenant son père aveuglé. Ô mon souverain, — le récit de sa merveilleuse aventure mérite bien votre loisir : — que de choses il a faites et souffertes par dévouement pour vous et pour la belle Cordélia !


GLOCESTER.

— Où est mon souverain ? Conduisez-moi à ses genoux pour que je salue — la renaissance de son empire. Mon cher Edgar — m’a révélé, en se révélant lui-même, l’heureuse restauration du roi.


LEAR.

— Mon pauvre ténébreux Glocester !


GLOCESTER.

— Oh ! laissez-moi baiser encore une fois cette main porte-sceptre.


LEAR.

— Arrête, tu te trompes de Majesté ; agenouille-toi ici : — Cordélia a notre toute-puissance, Cordélia est reine. — Parle, est-ce là Edgar, cette noble victime !


GLOCESTER.

— Mon fils pieux, qui m’est plus cher que mes yeux perdus !


LEAR.

— Je lui ai fait tort ; mais voici une belle réparation.

Il montre Cordélia.

EDGAR.

— Votre autorisation, mon souverain, pour un triste message. — Edmond a expiré, mais peu importe. — Ce qui vous touche davantage, c’est que vos impérieuses filles, — Goneril et la hautaine Régane, sont mortes toutes deux, empoisonnées l’une par l’autre dans un banquet ; — c’est ce qu’elles ont avoué en mourant.


CORDELIA.

— Oh ! fatal achèvement d’une vie mal employée !


LEAR.

— Si ingrates qu’elles fussent, mon cœur — se serre encore devant leur chute misérable. — Mais, Edgar, je retarde trop longtemps ton bonheur. — Malheureuse, tu servis Cordélia ; épouse-la, couronnée ; — la grâce impériale vient de s’épanouir sur son front. — Eh ! Glocester, tu as ici le droit d’un père : — que ta main m’aide à accumuler les bénédictions sur leurs têtes.



KENT.

— Le vieux Kent y mêlera ses souhaits les plus sincères !


EDGAR.

— Les dieux et le roi me récompensent trop largement — pour ce que j’ai fait : la rétribution frappe le mérite de mutisme.


CORDELIA.

— Je ne rougis pas de m’avouer trop payée de toutes mes souffrances passées.


EDGAR.

— Divine Cordélia, tous les dieux peuvent témoigner — combien je préfère ton amour à l’empire. — Ton éclatant exemple prouvera au monde — que, quelques revers de fortune qu’il leur faille subir, — la loyauté et la vertu finissent toujours par triompher.


GLOCESTER.

— Maintenant, dieux propices, donnez à Glocester son congé.


LEAR.

— Non, Glocester, tu as encore de quoi occuper ta vie. — Toi, Kent et moi, retirés tous trois dans quelque mystérieux asile, — nous passerons doucement les courts moments qui nous restent — en calmes causeries sur nos aventures passées, — soutenus par les récits de l’heureux règne — de ce couple céleste. Ainsi nous laisserons — nos derniers jours s’écouler à la dérive de nos pensées, — jouissant de l’heure présente, sans crainte de la dernière.

Tous sortent.



FIN DES NOTES
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  1. Quand et elle pour avec elle. Cette phraséologie se retrouve dans le vieux patois français de Guernesey.
  2. Dans Hamlet les mêmes éditeurs ont supprimé plus de deux cents lignes du texte primitif.
  3. Le témoin était une femme de chambre au service d’un sieur Edmond Peckham, gentilhomme catholique, qui demeurait : Denham avec sa famille.
  4. Voir les détails que j’ai donnés sur la construction du théâtre anglais à la note 58 du tome V.