Œuvres complètes de Shakespeare/Hugo, 1872/Tome 10/Notes

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Traduction par François-Victor Hugo.
Œuvres complètes de ShakespearePagnerre10 (p. 443-494).

NOTES

SUR

MESURE POUR MESURE, TIMON D’ATHÈNES

ET

JULES CÉSAR.



(1) Mesure pour Mesure fut imprimé pour la première fois dans le grand in-folio de 1623.

Sous le règne de Charles II, Davenant fondit l’intrigue de Mesure pour Mesure avec l’intrigue de Beaucoup de bruit pour rien dans une comédie qui fut représentée au Théâtre Royal en 1673. — Plus tard un librettiste nommé Gildon travestit Mesure pour mesure en un opéra qui fut joué au théâtre de Lincoln’s Field vers 1700. — Garrick, malgré l’audace que lui donnait l’enthousiasme, n’osa pas monter sur son théâtre une comédie qui déjà révoltait la pruderie britannique. Plus téméraire, Kemble se risqua à la reprendre en 1789, mais, malgré les altérations qu’il avait fait subir à la pièce, la reprise n’eut pas de succès. Le génie du grand acteur fut impuissant à réhabiliter le chef-d’œuvre honni qui est encore aujourd’hui excommunié de la scène.

(2) Dans un formulaire de prières, publié en 1564 par ordre de la reine Élisabeth, il est spécifié que « les actions de grâces après chaque repas seront toujours terminées ainsi : « Deus servet Ecclesiam — Regem vel Reginam custodiat — Consiliarios ejus regat — Populum universum tueatur — et Paeem nobis donet perpetuam. »

(3) « Cette plaisanterie sur le velours à trois poils tondu à la française est une allusion à la perte de cheveux causée par le mal français[1]. Lucio, reconnaissant que son interlocuteur a une telle expérience du mal en question, promet de boire à sa santé, mais en s’abstenant de boire après lui. C’était une opinion générale au temps de Shakespeare que le verre où avait bu une personne infectée pouvait communiquer la maladie. » — Johnson.

(4) Voici, dans la comédie publiée par Georges Whestone en 1578, la scène correspondante à la scène que nous venons de lire :


Promos, le shériff, des exempts ; puis Cassandre.

PROMOS.

C’est étrange de penser quels essaims de fainéants vivent — dans cette ville de rapines, de pillage et de vol. — N’était que la justice les réprime souvent, — le bien des honnêtes gens serait dérobé par ces perturbateurs. — Déjà trente ont été condamnés à mort à nos dernières assises, — mais je vois que leur châtiment effraye peu leurs pareils. — Aussi le seul moyen est d’extirper — toutes ces mauvaises herbes par la sévérité. — En conséquence, Shériff, exécutez promptement — les individus condamnés, pour couper court à tout espoir de pardon.


LE SHERIFF.

Ce sera fait.


CASSANDRE, à part.

— Ô cruelles paroles qui font saigner mon cœur ! — C’est maintenant, maintenant que je dois chercher à faire révoquer ce jugement.

Elle se jette aux genoux de Promos.

— Très-puissant seigneur, digne juge, adoucis ta rigoureuse sentence, — incline ton oreille pour écouter la plainte que, misérable, je t’adresse. — Regarde la malheureuse sœur du pauvre Andrugio : — bien que la loi le frappe de mort, montre de la pitié pour lui. — Songe à ses jeunes années, à la force de l’amour qui l’a forcé au mal ; — songe, songe que le mariage peut réparer ce qu’il a commis ; — il n’a pas souillé de lit nuptial, il n’a pas commis d’attentat violent ; — il a succombé à l’amour, sans autre intention que celle d’épouser la femme qu’il aimait. — Sûrement ces statuts ont été faits pour tenir en respect les libertins, — et la rigueur de la loi ne devrait atteindre que d’impurs débauchés. — Mais je n’ai nullement la prétention de les interpréter ; — j’implore avec larmes la grâce d’un condamné qui gémit sur sa faute. — Conséquemment, illustre seigneur, donnez à la justice le contrepoids de la pitié ; — toutes deux, en se faisant équilibre dans la balance, — élèveront votre renommée jusqu’au ciel.


PROMOS.

— Cassandre, renonce à des prières superflues. La loi l’a jugé, — la loi l’a trouvé coupable, la loi l’a condamné à mort.


CASSANDRE.

On pourrait répliquer pourtant — que la loi autorise souvent un mal pour observer les formes régulières de la légalité, — que la loi punit de petites fautes des peines les plus grandes — pour tenir les hommes dans une crainte continuelle. — Mais les rois, ou ceux qui servent l’autorité royale, — peuvent, si réparation est faite, dominer de leur clémence la force de la loi. — Il n’a pas été commis ici de meurtre volontaire qui réclame du sang. — La faute d’Andrugio peut être réparée : le mariage effacera la tache.


PROMOS.

— Belle dame, je vois la sollicitude naturelle que tu portes à Andrugio, — et, par égard pour toi et non pour ses mérites, je consens à cette faveur : — je lui accorde un sursis et j’examinerai l’affaire. — Demain vous aurez licence de plaider sa cause à nouveau… — Shériff, exécutez mes ordres, mais retenez Andrugio, — jusqu’à ce que vous sachiez mon bon plaisir définitif à son égard.


LE SHÉRIFF.

— J’accomplirai votre volonté.


CASSANDRE.

— Ô digne magistrat, je m’engage à être ton esclave — pour ce faible éclair d’espoir que m’envoie ta main. — Sur ce je vais consoler celui qui est suspendu entre la vie et la mort.

Elle sort.

PROMOS.

— Heureux l’homme qui obtiendra l’amour d’une pareille épouse ! — Je proteste que ses modestes paroles m’ont émerveillé. — Si charmante qu’elle soit, elle n’est pas vêtue de parures éclatantes. — Sa beauté attire, mais ses regards, par leur chaste dédain, — coupent court aux prières passionnées. — Ô Dieu ! j’éprouve un changement soudain, qui enchaîne ma liberté !… — Qu’as-tu dit ? Fi, Promos, fi ! Éloigne-la de ta pensée… — Oui, je le ferai ; mes autres soucis guériront le souci que l’amour me cause. — Partons.

Ils sortent.

(Extrait de La Très-excellente et fameuse histoire de Promos et Cassandre, divisée en discours comiques, par George Whestone, gent, 1578.)

(5) Le commentateur Tyrwit voit ici une allusion à Jacques ier lui-même. En effet, l’empressement de la foule importunait fort le fondateur de la dynastie des Stuarts, qui, comme le rapporte sir Simons d’Ewes dans ses mémoires, ne se gênait nullement « pour souhaiter la vérole ou la peste à ceux qui s’attroupaient pour le voir : Would bid a pox or a plague on such as floked to see him. »

(6) Combien la beauté de cette scène magistrale ressort à côté de l’esquisse naïve de Georges Whestone !

ACTE III


Scène I.


Entre Promos, seul.

PROMOS.

— J’ai beau faire, la raison ne refroidit pas le désir. — Plus je m’efforce de maîtriser ma folle passion, — plus ardemment, hélas ! je sens brûler dans mon cœur — le feu où se forgent mes vaines pensées. — Oh ! égarement d’un amour aveugle — qui détourne nos esprits du sentier de la sagesse, — et nous fait poursuivre notre malheur !… — Je ne sais si Cassandre est capable, ou non, d’aimer. — N’importe ! j’admets qu’elle n’accorde pas ce que j’implore, — si je refuse de sauver la vie de son frère. — Mais le salut de son frère ne la fera céder que trop facilement… — La promesse de laisser vivre son frère — suffira pour qu’elle lâche pied. — Ainsi, quand la prière échouerait, la nécessité triomphera, — telle est la puissance dominatrice de l’autorité seigneuriale… Mais (ô douce apparition !) la voici qui entre ! — L’espérance et la crainte agitent à la fois mon cœur.


Entre Cassandre.

CASSANDRE, se jetant aux pieds de Promos.

— Renommé seigneur, tant que durera ma vie, — je m’attache à toi par les liens de l’hommage. — Si j’ai éprouvé récemment ta bonté, — je veux encore une fois implorer à genoux — la grâce d’un condamné, suspendu entre la vie et la mort, — et qui est toujours prêt, si vous autorisez la réparation, — à faire sa femme légitime de son illégitime amante.


PROMOS.

— Belle dame, j’ai pesé ta requête, et je désire t’être favorable, — mais en vain. Tout conclut à exiger le sang de ton frère. — La rigueur de la loi condamne un délit par ignorance ; — les fautes préméditées peuvent donc facilement se pallier ou se couvrir d’une excuse ; — et quoi de plus prémédité que de violer une vierge ?


CASSANDRE.

— La violence était peu de chose, puisque le malheureux — a obtenu sa conquête du consentement de la jeune fille.


PROMOS.

— La justice donne toujours la plus grave interprétation aux attentats coupables.


CASSANDRE.

— Et toujours elle leur inflige la peine la plus grave. — Aussi, puisque la loi rigoureuse le voue à la mort, — votre gloire n’en sera que plus grande à montrer pour lui de la pitié. — Le monde pensera que vous pouvez lui faire grâce pour une bonne cause ; — et, là où il existe une bonne cause, la clémence doit adoucir la force des lois.


PROMOS.

— Cassandre, tu as dit tout ce qu’on pouvait dire en faveur de ton frère. — Mais si je mets Andrugio en liberté, ce sera à ta considération. — Abrégeons les paroles : ta beauté m’a inspiré un si surprenant amour, — qu’en dépit de ma raison mes pensées sont entraînées par une aveugle affection. — Entièrement dominé par le pouvoir de Cupidon, je suis réduit à implorer une grâce — de toi, Cassandre, qui tiens ma liberté dans tes lacs. — Cède à mon désir, et alors commande ce que tu désires de moi : — la grâce de ton frère, et tout ce qui peut t’être agréable.


CASSANDRE, à part.

Se peut-il qu’un juge sollicite la faute même pour laquelle il punit de mort autrui ! Ô crime sans excuse !

Haut.

— Illustre seigneur, vous ne tenez ce langage, j’espère, que pour éprouver votre servante ; — s’il en était autrement, je ne voudrais pas acheter si chèrement la vie de mon frère.


PROMOS.

— Belle dame, mon attitude extérieure exprime ma pensée intime. — Si vous ne me croyez pas, plût à Dieu que vous eussiez une clef pour fouiller mon cœur.


CASSANDRE.

— Si vous aimez, comme vous le dites, vous savez la force de l’amour ; — l’ayant éprouvée, vous devriez en conscience vous montrer indulgent pour mon frère.


PROMOS.

— Dans une guerre incertaine, un prisonnier est toujours la rançon d’un autre.


CASSANDRE.

— Quels que soient les moyens de la guerre, l’amour est le contraire de la guerre. — C’est la haine qui engendre la guerre, l’amour ne saurait haïr : peut-il donc couver la violence !


PROMOS.

— L’amant presse souvent son adversaire, et n’en a pas de remords. — Si donc il a par hasard un moyen de réduire son intraitable adversaire, — il serait, à mon sens, par trop débonnaire de renoncer à un tel avantage.


CASSANDRE.

— Eh bien, pour être brève, j’aime mieux mourir que de souiller mon honneur. — Vous connaissez mon sentiment ; cessez toute tentative, vos offres sont vaines.


PROMOS.

Songez-y, chère, j’achète votre amour à un prix assez haut : — la vie d’Andrugio doit suffire seule à dissiper votre résistance ; — je l’accorde, avec toutes les richesses que vous souhaiterez. — Qui achète l’amour à un tel taux paye bien sa passion.


CASSANDRE.

— Non, Promos, non ! L’honneur ne peut être vendu à aucun prix : — l’honneur est bien plus cher que la vie, qui dépasse elle-même la valeur de l’or.


PROMOS.

— Pour payer pleinement ce joyau, je puis te faire ma femme.


CASSANDRE.

— Pour un espoir incertain, je n’abandonnerai jamais cette perle inestimable.


PROMOS, à part.

Ces instances effarouchent tout d’abord celle que domine la pudeur. — Je vais donc lui signifier ma volonté et attendre sa réponse. — Belle Cassandre, joyau de ma joie, — ma déclaration doit te sembler bien étrange ; — mais, si tu y réfléchis bien, tu n’as que faire d’être si timide. — Je consens encore à te concéder un répit ; — j’attendrai patiemment deux jours ton consentement ; — si tu me l’accordes (pour dissiper le nuage de mon souci), déguise-toi en page (pour empêcher tout soupçon), — et rends-toi une nuit à mon palais, charmante fille. — Jusqu’alors, adieu ! tu verras que mes actes répondront à mes paroles.

Il sort.

CASSANDRE, seule.

— Adieu, monseigneur, mais vous épuisez vainement votre souffle en ces instances. — Ô trop malheureuse Cassandre, sujette à tous les maux ! — Quelle langue peut exprimer, quelle pensée concevoir, quelle plume décrire ton anxiété ! — Ce qui rend aises les autres cause mon accablement : — cette beauté engendre mon malheur, qui est si chère à tant d’autres. — Plût à Dieu qu’un autre mérite eût allumé cette flamme, — et que ma vertu eût obtenu l’hommage éclatant qui est décerné à mes attraits ! — Cette beauté embrase Promos d’un amour dont la sagesse ne peut éteindre — l’ardeur que quand il aura noyé ses désirs dans l’océan de Vénus !

(Extrait de La très-excellente histoire de Promos et Cassandre.)

(7) Voici comment la comédie de Georges Whestone ébauche cette scène capitale :

andrugio, cassandre.

ANDRUGIO.

— Ma Cassandre, quelles nouvelles ? bonne sœur, dites-moi.


CASSANDRE.

— Tout conclut à ta mort, Andrugio. — Prépare-toi, espérer serait vain.


ANDRUGIO.

— Ma mort ! hélas ! qui est-ce qui a provoqué ce nouveau refus ?


CASSANDRE.

— Ce n’est sûrement pas chez le pervers Promos l’amour de la justice.


ANDRUGIO.

— Chère, dis-moi pour quelle cause je dois perdre la vie.


CASSANDRE.

— Si tu vis, je dois perdre mon honneur. — Ta rançon, c’est que je cède — au désir charnel de Promos : plutôt que d’y consentir, je préférerais — qu’il me tuât dans les tourments les plus cruels. — Telle est ma résolution : tu vois que ta mort est prochaine. — Oh ! que ma vie ne peut-elle satisfaire sa furie ! — Cassandre aurait bien vite brisé tes liens !


ANDRUGIO.

— Est-il possible qu’un juge de son rang — puisse salir son âme d’un amour ou d’un désir illégitime ! — Que dis-je ? peut-il punir une faute de la mort, — quand il se trouve lui-même coupable d’une faute pareille ? — Que les sages aiment, nous le voyons souvent, ma sœur ; — et là où règne l’amour, la raison brave les épines ; — mais celui qui aime ainsi, s’il est rejeté, — peut changer ses amours passagères en haine opiniâtre. — Que Promos aime, le cas n’est pas nouveau ; — puisqu’il implore de vous cette faveur, — songez, que si vous lui refusez satisfaction, — c’est moi, pauvre misérable, qui dans sa rage chanterai Peccavi, — Voilà deux maux dont le moins cruel est dur à digérer ; mais, quand nous y sommes réduits par la nécessité, — entre deux maux nous sommes tenus de choisir le moindre.


CASSANDRE.

— Aussi de ces deux maux je soutiens que la mort est le moindre ; — pour éviter ses coups nous ne saurions trouver de moyen ; — mais l’honneur survit quand la mort a achevé son œuvre funeste. — Ainsi la réputation est bien plus précieuse que la vie.


ANDRUGIO.

— Non, Cassandre, si tu te soumets, — pour me sauver la vie, au désir charnel de Promos, — la justice dira que tu ne commets pas de crime, — car dans les fautes forcées l’intention du mal n’est pas.


CASSANDRE.

Une intention qui peut être jugée coupable, — le proverbe le dit, annule dix bonnes actions ; — et une mauvaise action est dix fois plus funeste, — racontée qu’elle est partout par des langues envieuses. — Andrugio, ma réputation serait ainsi sacrifiée ; — la malveillance publierait mon crime, mais non la cause ; — et conséquemment, malgré tout mon désir de te délivrer, — pauvre créature, je dois craindre la griffe de la calomnie.


ANDRUGIO.

— Non, chère sœur. La calomnie diffamerait bien plutôt — votre existence sans tache, si vous retiriez la vie à votre frère, — quand il dépend de vous de le délivrer. Ma vie, ma mort est dans vos mains. — Songez que nous sommes du même sang ; — pensez que, moi une fois disparu, notre maison tombera en ruine ; — sachez que les fautes forcées n’ont pas à craindre la médisance ; — attendez-vous au blâme, si je succombe par votre faute. — Considérez bien l’extrémité où je suis ; — si je pouvais révoquer cette sentence autrement, — je ne reculerais devant aucun risque pour t’affranchir, ma fille, de ce joug accablant. — Mais, hélas ! je ne vois pas d’autre moyen de sauver ma vie… — Et puis l’espérance qu’il t’a donnée peut justifier ton consentement ; — il a dit qu’il ferait peut-être de toi sa femme, — et il est vraisemblable qu’il ne se contentera pas — des joies d’une seule nuit ; il sollicitera de nouveau ton amour, — et moi une fois délivré, si tu le tiens sur la réserve, — nul doute qu’il ne se décide à t’épouser, — plutôt que de perdre celle qui lui plaît tant !


CASSANDRE.

— Refuserai-je de me soumettre au désir de Promos, — quand j’assure ainsi la vie de mon frère ? — Non, dût ma réputation y périr. J’aimerais mieux moi-même mourir que le voir mourir. — Mon Andrugio, rassure-toi dans ta détresse. — Cassandre est décidée à payer ta grande rançon. — Elle est si désireuse de briser ta captivité — qu’elle consent à tuer son honneur. — Adieu, il faut que je renonce à ma robe virginale, — et que, pareille à un page, j’aille trouver l’impur Promos.

Elle sort.

ANDRUGIO.

— Ma bonne sœur, je te confie à Dieu, — et le prie de changer en bonheur ton ennui.

(8) « Bâtard, sorte de vin doux, alors fort en vogue, de l’italien bastardo. » Warburton.

(9) Un passage de Comme il vous plaira explique la pensée du clown : « L’exécuteur public, dit Silvius, dont le cœur est endurci par le spectacle habituel de la mort, n’abaisse pas la hache sur le cou de sa victime sans lui demander pardon. » — Silvius à Phébé. Scène XV.

(10) « Cette énumération des habitants de la prison met en lumière d’une manière très-frappante l’état des mœurs au temps de Shakespeare. Outre ceux dont les extravagances sont communes à toutes les époques, nous avons quatre spadassins et un voyageur. Il est vraisemblable que les originaux de ces portraits étaient alors connus. » Johnson.

(11) Au temps de Shakespeare, les usuriers, en faisant des avances aux jeunes prodigues qui s’adressaient à eux, les obligeaient d’habitude à accepter une grande partie du prêt en marchandises qui étaient de la plus mauvaise qualité et ne pouvaient se revendre qu’à vil prix. Dans La Défense de l’escroquerie (1592), le pamphlétaire Greene peint la situation d’un malheureux réduit à emprunter « cent livres, dont quarante en argent et soixante en marchandises, telles que cordes à luth, chevaux de carton et papier brun. » Le jeune monsieur Écervelé paraît avoir été victime d’une opération de ce genre.

(12) Au siècle dernier, le docteur Kenrick, qui a publié une édition de Shakespeare, avait vu un de ces antiques règlements dans la boutique d’un barbier du comté d’York ; il croyait pouvoir s’en rappeler textuellement les dispositions qu’il citait ainsi de mémoire :


RÈGLES POUR LA BONNE TENUE.

Premier venu, premier servi. Ne venez donc pas trop tard. — Et une fois arrivé, gardez votre décorum ; car celui qui s’écartera de ces règles payera l’amende. Sur ce, observez.

I. — Qui entre ici avec bottes et éperons, doit rester coi ; car pour peu qu’il bouge et donne un coup de son talon ferré, il paiera une pinte pour chaque piqûre.

II. — Qui rudement prend la place d’un autre payera chopine pour apprendre les manières.

III. — Qui sans révérence jurera ou sacrera devra tirer sept liards de sa bourse.

IV. — Qui interrompt le barbier dans son histoire devra payer chaque fois un pot d’ale.

V. — Qui ne peut ou ne veut retirer son chapeau pendant qu’on le coiffe, payera une pinte pour ça.

VI. — Et qui ne peut ou ne veut payer, sera renvoyé à moitié coiffé.

(13) Vers quelle époque Timon d’Athènes a-t-il été écrit ? À quelle date a-t-il été représenté ? Les principaux commentateurs ont répondu différemment à ces questions. Malone a fixé la date de la représentation à l’an 1609, Drake à l’an 1602, Chalmers à l’an 1601 ; d’autres se fondant sur un document récemment découvert, l’ont reculée jusqu’au seizième siècle[2].

En l’absence de renseignements positifs, une critique prudente doit se borner, selon nous, à examiner l’œuvre en elle-même et à chercher dans cet examen la solution du problème littéraire que l’histoire n’a pu résoudre. Or, il est certain pour tout expert qui étudie le texte original, tel que nous le présente l’édition-princeps de 1623, que Timon d’Athènes est une œuvre remaniée. Le drame porte la trace de retouches évidemment postérieures de plusieurs années à la composition primitive. Dans quelques scènes domine le vers rimé, — ce vers monotone et archaïque qu’on retrouve dans les plus anciennes productions du théâtre anglais et dans les premiers ouvrages de Shakespeare ; dans d’autres (et ce sont les plus nombreuses), domine le vers blanc, — ce vers énergique et libre que Shakespeare a adopté presque exclusivement dans ses derniers drames. Coleridge a signalé le premier ces différences de style qui paraissent avoir échappé aux glossateurs du dix-huitième siècle, et a conclu de ces différences que Shakespeare n’est pas l’auteur unique de Timon d’Athènes. Suivant son hypothèse qui a été acceptée et développée par plusieurs éditeurs contemporains, il existait dans l’ancien répertoire anglais une pièce composée par quelque écrivain inconnu sur la légende du misanthrope hellénique, et c’est cette pièce que Shakespeare se serait appropriée en la remaniant. Le remaniement, imparfaitement accompli, expliquerait certaines irrégularités de composition, — par exemple, le manque de lien entre l’épisode d’Aicibiade et l’ensemble de l’œuvre, l’omission du nom de la maîtresse que servent le page et le fou, la non-apparition du personnage pour lequel Alcibiade se dévoue, etc. On le voit, l’assertion est grave : si elle était fondée, elle retirerait à Shakespeare l’honneur d’avoir conçu Timon d’Athènes. Shakespeare ne serait plus l’auteur original, vivifiant sous le souffle moderne une fable morte de l’antiquité, ce serait un imitateur, que dis-je ! un plagiaire dérobant, sous prétexte de le corriger, l’ouvrage d’un de ses contemporains. Cette magnifique idée, que nous faisions ressortir plus haut, — cette conception du philanthrope produisant fatalement le misanthrope et de l’amour justifiant la haine, — n’appartiendrait à Shakespeare : elle serait de quelque poète obscur à qui Shakespeare l’aurait volée !

Et sur quoi, s’il vous plaît, repose cette accusation ? De quelle preuve s’autorise-t-elle ? Il est incontestable que Timon d’Athènes offre de frappantes variations de forme. Mais pourquoi inférer de ces variations que ce n’est pas la même main qui a commencé et achevé l’œuvre ? Ces variations qui se remarquent dans Timon d’Athènes ne pourraient-elles pas provenir des variations même du style de Shakespeare ? — Comparez le premier Hamlet au second, vous trouverez entre les deux ouvrages des différences aussi vastes que celles que vous signalez entre les diverses parties de Timon d’Athènes. Certaines scènes de Timon sont fort au-dessous de certaines autres ; soit ! mais est-ce que l’esquisse primitive de Roméo et Juliette n’est pas bien inférieure au drame définitif ? Cette supériorité de l’œuvre achevée sur l’ébauche, vous l’expliquez fort naturellement par la progression qu’a suivie d’une époque à l’autre le talent du maître. Eh bien ! qu’est-ce qui vous empêche d’expliquer par cette progression les disparates que présente ' Timon d’Athènes ? Au lieu d’affirmer, sans preuves, que Shakespeare s’est approprié l’œuvre d’autrui, — conjecture injurieuse, — qu’est-ce qui vous empêche d’admettre, quand tant de présomptions vous y poussent, que le poète, après un long intervalle, a corrigé son propre ouvrage ? Supposez tout simplement qu’après avoir, dans sa jeunesse, fait une esquisse de Timon d’Athènes, comme il avait fait une esquisse d’Hamlet et de Roméo, Shakespeare ait voulu, dans la maturité de son génie, réviser ce travail primitif, mais que quelque empêchement imprévu l’ait subitement interrompu dans cette entreprise de restauration. Quoi de plus vraisemblable que cette hypothèse ? Elle justifie tout ; elle explique d’une manière fort naturelle les étranges inégalités du style de Timon d’Athènes en laissant à l’auteur le mérite primordial d’avoir conçu cette grande œuvre ; elle résout la question, non plus au détriment, mais à la gloire de Shakespeare. — Cette hypothèse est la nôtre.

Le répertoire anglais compte de nombreuses pièces faites d’après le Timon d’Athènes, de Shakespeare. Les principales sont celle de Shadwell, jouée au théâtre du Duc en 1678, celle de James Love, jouée au théâtre royal de Richmond Green en 1768, celle de Cumberland, jouée à Drury Lane en 1771, celle de Hull, jouée à Covent-Garden en 1786.

(14) « Je soupçonne qu’une scène a été perdue dans laquelle l’entrée du fou et du page qui va le suivre était préparée par quelque dialogue explicatif qui apprenait à l’auditoire que tous deux étaient au service de Phryné, de Timandra, ou de quelque autre courtisane : information dont dépend en grande partie l’effet des plaisanteries que nous allons entendre. » Johnson.

(15) « Corinthe, mot d’argot désignant un lupanar, sans doute, je suppose, en raison des mœurs dissolues de l’antique cité grecque, Milton, dans son Plaidoyer pour Smectymnuus, désigne la maîtresse d’un bordel comme « une sage et vieille abbesse entourée de toutes ses jeunes laïques corinthiennes, « a sage and old prelatess vith all her young Corinthien laity. » Warburton.

(16) Un antiquaire anglais qui vient de publier une nouvelle édition des œuvres complètes de Shakespeare, le révérend Dyce, possède le manuscrit d’une pièce anonyme, dont la fable de Timon d’Athènes est le sujet. Cette pièce écrite vers la fin du seizième siècle ou vers le commencement du dix-septième, présente de vagues analogies avec le drame de Shakespeare. Ainsi elle nous montre un intendant fidèle (Lachès) qui, à l’exemple de Flavius, vient en aide à la détresse de son maître, après avoir fait tous ses efforts pour conjurer sa ruine. Elle contient en outre une scène qui rappelle la scène du banquet postiche offert par Timon à ses parasites. Seulement, au lieu d’eau chaude, ce sont des « pierres peintes comme des artichauts » (stones painted like artichokes) qui sont offertes aux convives. Voici cette scène :


TIMON.

— Pourquoi ne vous attablez-vous pas ? Je suis chez moi. — Je souperai debout ou assis, à mon gré. — Lachès, apportez vite ici les artichauts. — Eutrapelus, Demeas, Hermogenes, — je bois cette santé à toutes vos santés.


LACHÈS, à part.

Convertissez-la en poison, ô dieux ! — Que ce soit de la mort aux rats pour eux !


GELAS, à Eutrapelus.

Çà, voulez-vous la patte ou l’aile ?


EUTRAPELUS.

Vous découpez le chapon !


DEMEAS.

Je vais le dépecer et m’en régaler.


PHILON.

Timon, à ta santé !


TIMON.

Je vais vous faire raison, seigneur. — Ces artichauts ne plaisent pas au palais de l’homme.


DEMEAS.

Je les aime fort, par Jupin,


TIMON.

Eh bien, prends-en donc.

Il leur jette à la tête des pierres peintes comme des artichauts.

Oui, tu en auras, toi et vous tous ! — Méchants, bas, perfides, coquins, croyez-vous ma haine si vite éteinte !

Timon bat Hermogènes plus fort que tous les autres.

DEMEAS.

O ma tête !


HERMOGÈNES.

O mes joues !


PHILON.

Est-ce là un festin ?


GELAS.

Un festin de pierres, vraiment.


STILPO.

Les pierres sublunaires sont de la même substance que les célestes.


TIMON.

Si je tenais dans ma main l’effrayant foudre — de Jupiter, je le lancerais ainsi sur toi.

Il frappe Hermogènes.

HERMOGÈNES.

Malheur ! Hélas ! ma cervelle a sauté !


GELAS.

Hélas ! hélas ! je n’ai pas la chance de voyager aux Antilopes en ce moment ! Ah ! que n’ai-je ici mon Pégase ! Je m’enfuirais, par Jupin !

Tous sortent, excepté Timon et Lachès.

TIMON.

Vous êtes une génération de pierre, — ou plus dure, si l’on peut trouver quelque chose de plus dur. — Monstres inhospitaliers de Scythie ! Démons qui font horreur aux dieux !


LACHÈS.

Maîtres, ils sont partis. —

(Acte IV, Scène V.)

Nous n’aurions même pas mentionné cette farce puérile, si des commentateurs qui ont fait longtemps autorité, Steevenus et Malone, n’avaient osé dire qu’elle a servi de modèle à Shakespeare. Il semble que la critique anglaise depuis un siècle ait eu pour unique préoccupation de justifier le reproche de plagiat adressé à Shakespeare par le plus envieux de ses rivaux, Robert Greene. Seulement l’accusation que Greene hasardait à mots couverts contre un certain Shake-Scene, cette critique la lance tout haut contre Shakespeare. Rien de plus étrange, selon nous, que l’imperturbable aplomb avec lequel cette critique tranche, — toujours au détriment du génie, — les questions les plus délicates et les plus obscures de l’art. Ainsi, voilà un misérable opuscule n’ayant avec le drame de Shakespeare que les lointains rapports qui existent nécessairement entre deux œuvres composées sur le même sujet. Cet opuscule, resté manuscrit jusqu’à nos jours, a été publié pour la première fois en 1842 aux frais de la société Shakespearienne ; aucun document historique ne le mentionne ; Shakespeare ne l’a sans doute jamais lu ; il n’en a sans doute pas soupçonné l’existence. N’importe ! Messieurs les commentateurs ne s’arrêtent pas à ces vaines considérations : sans preuve aucune, en vertu de leur simple jugement, ils décident que cette chose, sans nom d’auteur comme sans date, est antérieure au drame de Shakespeare, que Shakespeare l’a connue, voire même que Shakespeare lui a emprunté l’idée de son banquet symbolique. Entre le chef-d’œuvre et la farce, ils n’hésitent pas : ils donnent à la farce la priorité sur le chef-d’œuvre. Une grande idée a été conçue : à qui l’attribuer ? à la niaiserie ou au génie. Les commentateurs ne doutent de rien : ils l’attribuent à la niaiserie.

(17) « Rien ne contribue mieux à grandir le caractère de Timon que le zèle et la fidélité de ses gens. Une réelle vertu peut seule être honorée par des domestiques ; il faut une impartiale bonté pour gagner l’affection des subalternes. »

Johnson.

(18) Sous l’orbe de ta sœur, c’est-à-dire sous l’orbe de la lune. Timon émet ici le vœu que le soleil infecte l’air qu’on respire sur la terre, ce monde sublunaire.

(19) Allusion à un usage du bon vieux temps qui consistait à accélérer la mort des malades en leur retirant brusquement leur oreiller.

(20) Allusion à la gorgerette treillissée si fort à la mode vers la fin du seizième siècle. Cette pièce qui soutenait la gorge en la laissant voir était portée spécialement par les femmes non mariées. Impudeur singulière de la chasteté ! C’était l’usage, à la cour d’Élisabeth, que les filles vierges eussent le sein nu. La reine elle-même observait encore cette coutume à l’âge de soixante-dix ans, ainsi que le prouve la curieuse narration du fameux voyageur Hentzner qui la vit à Greenwich en robe de soie blanche, « le sein découvert, comme l’ont toutes les dames anglaises, jusqu’à ce qu’elles se marient, her bosom uncovered, as all the English ladies have it, till they marry[3]. »

Ce détail de toilette tranche nettement la question de savoir quel costume doivent porter les personnages de Timon d’Athènes. L’auteur entendait évidemment que ses personnages fussent vêtus suivant la mode de son temps. C’est donc un contre-sens que de les habiller à la mode hellénique et de leur donner, comme le veut M. Knight, le costume indiqué par les métopes du Parthénon. Le vêtement dans Timon d’Athènes n’est pas plus antique que le décor. Soyez logiques. Si vous habillez à la grecque les convives de Timon, il vous faudra les faire souper, suivant l’usage attique, couchés sur des lits autour du triclinium. Pourquoi pas, direz-vous ? Mais alors comment cette mise en scène se conciliera-t-elle avec les paroles de Timon, disant à ses commensaux d’aller chacun à son tabouret, each man to his stool ? Comment se conciliera-t-elle avec l’apparition de ce page et de ce fou qui nous amusait tout à l’heure de leurs lazzis ? Est-ce que, par hasard, l’antiquité connaissait le page et le fou de la domesticité féodale ? Évidemment non. Donner à Timon d’Athènes le costume et le décor hellénique, ce n’est donc pas seulement manquer à la lettre, c’est manquer à l’esprit même de l’œuvre. Ne l’oublions pas, Timon d’Athènes n’est pas une satire contre le monde antique ; c’est un formidable anathème lancé contre la société moderne. L’habillement grec ne sied pas mieux au misanthrope de Shakespeare qu’au misanthrope de Molière.

(21) Comment douter, devant cette nouvelle preuve, que Timon soit un drame tout à fait moderne ? L’usage de porter perruque ne remonte guère au delà du seizième siècle. Selon le chroniqueur Stowe, cet usage fut importé de France en Angleterre peu de temps après le massacre de la Saint-Barthélémy. La coquetterie fit adopter par la reine Élisabeth une mode qui lui permettait de dissimuler ses cheveux blancs, et l’exemple royal fut suivi par toutes les femmes. La fureur de porter perruque provoqua bientôt des abus odieux.

Le puritain Stubbes raconte, dans un pamphlet indigne, que les femmes ne se faisaient pas scrupule d’attirer chez elles de jeunes enfants pour leur couper leur chevelure. D’autres allaient jusqu’à violer les sépultures et se paraient des cheveux des morts. C’est cette profanation atroce que Shakespeare dénonce ici.

(22) Suivant une superstition ancienne, quand le lion a à combattre la licorne, qui est plus forte que lui, il se cache derrière un arbre. La licorne furieuse se précipite droit sur son ennemi, mais presque toujours emportée par son élan, elle enfonce sa corne dans le tronc avec une telle violence qu’elle ne peut plus se dégager. C’est alors que le lion fond sur elle et la tue.

(23) Pope a vu ici une allusion à la politique du sultan qui, avant de monter sur le trône, fait égorger ses plus proches parents.

(24) N’est-ce pas ici le cas de rappeler cette ode d’Anacréon traduite par Ronsard :

La terre les eaux va buvant ;
L’arbre la boit par la racine ;
La mer salée boit le vent,
Et le soleil boit la marine.
Le soleil est bu de la lune,
Tout boit soit en haut ou en bas.
Suivant cette règle commune,
Pourquoi ne boirions-nous pas ?

(25) Nous avons longtemps cru, sur la foi des commentateurs, que Jules César avait été composé vers la même époque que Coriolan et Antoine et Cléopâtre, c’est-à-dire dans les dernières années de la vie du poëte. Mais une étude attentive du texte original nous a fait revenir de cette opinion préconçue. Il y a, entre Jules César et les deux autres drames romains, une différence de style que peut seule expliquer une modification profonde dans le procédé du maître ; nous ne retrouvons pas ici cette forme si puissamment concise qui révèle la manière suprême de Shakespeare. Ici, ce n’est plus la phrase de Macbeth, — phrase serrée, dense, laconique jusqu’à la brusquerie, elliptique jusqu’à l’obscurité, pleine de raccourcis et de sous-entendus, entassant le plus d’idées possible, sous le moins de mots possible, insoucieuse des enjambements, dominant le vers souverainement et imposant au rhythme l’allure même de la pensée ; c’est bien plutôt la phrase de Roméo et Juliette, — phrase nette, limpide, transparente éclatante surtout par la clarté, facile, abondante, toujours sujette du rhythme, développant les images sans les presser, évitant la secousse des rejets, se cadençant dans un nombre égal et uniforme, et donnant presque toujours à la pensée la limite harmonieuse du vers. Donc, un intervalle considérable, selon nous, a dû s’écouler entre Jules César et Coriolan, entre Jules César et Antoine et Cléopâtre. Coriolan et Antoine et Cléopâtre appartiennent à cette phase suprême qui clôt la vie du poète, phase qui commence à l’apparition de Macbeth et finit par la Tempête. Jules César appartiendrait, selon nous, à cette phase intermédiaire, comprise entre les dernières années du seizième siècle et les premières années du dix-septième, phase qu’inaugure Roméo et Juliette et que termine Othello.

Cette conjecture, que nous tirons de l’examen même du texte original, est appuyée d’ailleurs par des faits qu’un érudit, M. Payne Collier, a récemment mis en lumière. — Le principal argument de Malone pour fixer après l’année 1607 l’apparition de Jules César, est qu’en cette année 1607 une tragédie, dont Jules César est le héros, fut publiée dans le dialecte écossais par un certain comte de Sterline. Malone, partant de ce principe que Shakespeare avait dû plagier son contemporain, avait déclaré la pièce anglaise postérieure à la pièce calédonienne. Mais, ce qui ébranle la solidité de la date si savamment fixée par lui, c’est qu’on a découvert, il y a quelque temps, un exemplaire du Jules César de lord Sterline publié en 1603. Donc, en admettant le principe de Malone, en supposant que Shakespeare ait dû attendre, pour faire sa pièce, que le poëte écossais eût fait la sienne, il aurait pu donner son Jules César à la rigueur en 1603.

Mais voici un autre fait qui rend encore plus improbable l’hypothèse de Malone. En cette même année 1603, le poète Drayton publia un poème épique, intitulé Les guerres des Barons, dans lequel, racontant la lutte de la noblesse contre Édouard II, il peignait ainsi son héros Mortimer :

C’était un mortel, nous le disions hardiment,
Dont l’âme riche unissait toutes les facultés suprêmes,
En qui tous les éléments étaient si harmonieusement
Combinés qu’aucun ne pouvait revendiquer la suprématie ;
Comme tous gouvernaient, tous pourtant obéissaient ;
Son vivant caractère était si accompli,
Qu’il semblait que le ciel eût créé ce modèle
Pour montrer la perfection d’un homme.

Ce portrait a une ressemblance incontestable avec la fameuse description que fait Antoine de Brutus :

« Sa vie était paisible ; et les éléments
Si bien combinés en lui que la nature pouvait se lever
Et dire au monde entier : c’était un homme. »

L’analogie, qui va jusqu’à l’identité de certains mots, est tellement minutieuse qu’elle ne peut résulter d’une coïncidence fortuite. Évidemment l’un des deux poètes a inspiré l’autre. Mais lequel ? Est-ce Shakespeare qui est l’auteur original ? Est-ce Drayton ? Une découverte récente, que nous devons à M. Collier, permet de répondre à cette question délicate avec l’assurance d’une certitude presque complète. M. Collier a trouvé une édition in-4° du poème de Drayton antérieure à l’édition in-8°, imprimée en 1603, et chose bien remarquable, cette édition, datée de 1596 et publiée sous un titre différent, ne contient pas la stance que nous avons traduite plus haut. Il est donc infiniment probable, comme le fait observer M. Collier, que c’est Shakespeare qui a inspiré Drayton. Drayton, occupé à réviser son poème, de l’année 1596 à l’année 1603, aura vu jouer Jules César durant cet intervalle, et, frappé par la beauté du portrait de Brutus, n’aura pas hésité à le reproduire et à le prendre pour modèle de son Mortimer. Ce qui ajoute à la vraisemblance de cette conclusion, c’est qu’en 1619, après la mort de Shakespeare, — l’auteur n’étant plus là pour réclamer, — Drayton publia une nouvelle édition de son poème dans laquelle la phrase de Jules César était encore plus ser vilement copiée. Au lieu de ces vers que contenait l’édition de 1603 :

Son vivant caractère était si accompli,
Qu’il semblait que le ciel eût créé ce modèle,
Pour montrer la perfection d’un homme.

L’édition de 1619 disait :

Il était d’un caractère si accompli,
Qu’il semblait que la nature, en le créant.
Voulût montrer tout ce que peut être un homme.

De cet ensemble de présomptions il est donc raisonnable d’inférer que Jules César, antérieur à la seconde édition du poème de Drayton comme à la tragédie de lord Sterline, a dû être composé et représenté dans les dernières années du règne d’Élisabeth. Comme, d’une part, Meres ne mentionne pas ce drame dans son catalogne de 1598, et, comme, d’autre part, les années 1601 et 1602 ont dû être absorbées par la création d’Othello et par la refonte d’Hamlet, nous inclinons à croire que la représentation de Jules César a eu lieu en 1600. Si notre calcul était exact, quelle importance historique cette représentation emprunterait aux circonstances ! Figurez-vous l’effet de ce drame insurrectionnel à la veille de l’insurrection du comte d’Essex. Quel à-propos tragique dans cette dénonciation de la tyrannie de César au moment même où un complot menace sourdement le despotisme d’Élisabeth ! Et quel exemple pour les conspirateurs de 1601 que les conjurés des Ides de Mars ! Quel idéal pour ce malheureux Essex que l’héroïque Brutus !

Jules César ne parait pas avoir été imprimé du vivant de Shakespeare : l’édition de 1623 est la plus ancienne qui soit parvenue jusqu’à nous. — Ce drame a été remanié à différentes époques pour la scène anglaise ; une première fois, après la restauration des Stuarts, par Dryden et par Davenant, associés en collaboration ; une seconde fois, après l’avénement de la maison de Hanovre, par le duc de Buckingham, sous ce titre significatif : La tragédie de Marcus Brutus.

Voltaire a fait une traduction des trois premiers actes de Jules César qu’il a insérée à la suite de Cinna dans son édition des œuvres de Corneille. Dans notre admiration pour le défenseur de Calas et de Labarre, nous devons regretter profondément de voir ce nom illustre attaché à un travail qui n’est ni une bonne œuvre ni une bonne action. N’est-il pas déplorable, en effet, que Voltaire se soit laissé entraîner par la passion littéraire jusqu’à méconnaître les principes élémentaires de l’équité et de la véracité. Si cette traduction n’était qu’infidèle ! passe encore. Mais, hélas ! elle est déloyale. Que Voltaire n’ait pas toujours compris le texte de Shakespeare, cela s’excuse. Mais qu’il l’ait falsifié !

(26) « Il était d’aventure lors la fête des Lupercales, laquelle plusieurs écrivent avoir été anciennement propre et péculière aux pasteurs, et qu’elle ressemble en quelque chose à celle qu’on appelle la fête des Lycœiens en Arcadie. Comment que ce soit, à ce jour-là y a plusieurs jeunes hommes, et aucuns de ceux mêmes qui lors sont en magistrat, qui courent tous nus parmi la ville, frappant par jeu et en riant avec des courroies de cuir à tout le poil ceux qu’ils rencontrent en leur chemin, et y a plusieurs dames de bien et d’honneur qui leur vont expressément au devant, et leur présentent leurs mains à frapper, comme font les enfants de l’école à leur maître, ayant opinion que cela sert à celles qui sont grosses pour plus aisément enfanter, et à celles qui sont stériles, pour devenir grosses. » — Plutarque traduit par Amyot, Vie de Jules César.

(27) « Et y en a beaucoup qui content qu’il y eut un devin qui lui prédit et l’avertit longtemps devant qu’il se donnât bien de garde du jour des Ides de Mars, qui est le quinzième, pour ce qu’il serait en grand danger de sa personne. » Ibid.

(28) « Parquoi Cassius, après avoir discouru ces raisons en lui-même, parla le premier à Brutus, depuis le différend qu’ils avaient eu ensemble : et après s’être reconcilié avec lui, et qu’ils se furent entr’embrassés l’un et l’autre, il lui demanda s’il avait délibéré de soi trouver au sénat le premier jour du mois de mars, pour autant qu’il avait entendu que les amis de César devaient ce jour-là mettre en avant au consul que César fût par le sénat appelé et déclaré roi. Brutus répondit qu’il ne s’y trouverait point. Mais si on nous y appelle, dit Cassius ? Alors sera-ce à moi, répondit Brutus, à point ne me taire, ains à y résister, et à mourir plutôt que de perdre la liberté. Cassius a donc encouragé, et poussé par cette parole. Et qui sera (dit-il) celui des Romains qui te veuille laisser mourir pour la liberté ? Ignores-tu que tu es Brutus ? Estimes-tu que ce soient tissiers, cabaretiers ou autres telles basses gens mécaniques qui écrivent ces billets et écriteaux qu’on trouve tous les jours en ton siège prétorial, et non les premiers hommes, et les plus gens de bien de la ville qui le fassent ? Car il faut que tu saches qu’ils attendent des autres préteurs quelques données et distributions populaires, quelques jeux, et quelques combats d’escrimeurs à outrance pour donner passe-temps au peuple : mais ils te demandent à toi nommément, comme une dette héréditaire à laquelle tu leur es obligé, l’abolition de la tyrannie, étant bien délibérés de faire et souffrir toutes choses pour l’amour de toi, moyennant que tu te veuilles montrer tel comme ils pensent que tu doives être, et qu’ils s’attendent que tu sois. Cela dit, il baisa Brutus et l’embrassa, et ainsi, prenant congé l’un de l’autre, s’en allèrent chacun parler à leurs amis. » — Vie de Marcus Brutus.

(29) « Aussi César avait Cassius pour suspect : tellement qu’un jour parlant à ses plus féaux, il leur demanda : Que vous semble-t il que Cassius veuille faire ? Car quant à moi il ne me plaît point de le voir ainsi pâle. Une autre fois on calomnia envers lui Antonius et Dolabella qu’ils machinaient quelque nouvelleté à l’encontre de lui, à quoi il répondit : Je ne me défie pas trop de ces gras ici si bien peignés et si en bon point, mais bien plutôt de ces maigres et pâles-là entendant de Brutus et de Cassius. » — Vie de Jules César.

(30) « César regardait ce passe-temps, étant assis sur la tribune aux harangues dedans une chaire d’or, en habit triomphal : et était Antonius un de ceux qui couraient cette course sacrée pour ce qu’il était lors consul. Quand donc il vint à entrer sur la place, le monde qui y était se fendit pour lui faire voie à courir, et lui s’en alla présenter à César un bandeau royal, qu’on appelle diadème, entortillé d’un délié rameau de laurier : à laquelle présentation il se fit un battement de mains, non guères grand, de quelques gens qu’on avait expressément a postés pour ce faire : mais au contraire, quand César le refusa, tout le peuple unanimement frappa des mains : et comme derechef Antonius le lui représentait, il y eut derechef peu de gens qui déclarassent en être contents par leurs battements de mains : mais quand il le rebuta pour la seconde fois, tout le peuple universel fit encore derechef un grand bruit à force de battre des mains. Ainsi César ayant connu à cette épreuve que la chose ne plaisait point à la commune, il se leva de sa chaire, commandant qu’on portât ce diadème à Jupiter au Capitole ; mais depuis on trouva quelques-unes de ses images par la ville qui avaient les têtes bandées de diadème à la guise des rois, et y eut des tribuns du peuple, Flavius et Marullus, qui les allèrent arracher, et qui plus est, trouvant ceux qui avaient les premiers salué César roi, les firent mener en prison, et le peuple à grosse foule allait après, battant des mains en signe de liesse, en les appelant brutes, à cause que Brutus fut anciennement celui qui déchassa les rois de Rome, et qui transféra la souveraine autorité et puissance, qui soulait être en la main d’un seul prince, au peuple et au sénat. César fut si fort irrité et couroucé de cela qu’il déposa Marullus et son compagnon de leurs offices, et, en les accusant, injuriait quand et quand le peuple, disant qu’ils étaient véritablement brutaux et cumains, c’est-à-dire bêtes et lourdaux. Et comme on lui eut décerné au sénat des honneurs transcendant toute hautesse humaine, les consuls et préteurs, suivis de toute l’assemblée des sénateurs, l’allèrent trouver en la place où il était assis sur la tribune aux harangues, pour lui notifier et déclarer ce qui avait été en son absence décerné à sa gloire : mais lui ne se daigna onques lever au-devant d’eux, à leur arrivée, ains parlant à eux, comme si c’eussent été personnes privées, leur répondit que ses honneurs avaient plutôt besoin d’être retranchés qu’augmentés. Cela ne fâcha pas seulement le sénat, ains fut aussi trouvé fort mauvais du peuple, qui estima la dignité de la chose publique être par lui méprisée et contemnée, à voir le peu de compte qu’il faisait des principaux magistrats d’icelle, et du sénat, et n’y eut homme de ceux à qui il fut loisible de s’ôter de la qui ne s’en allât la tête baissée, avec une morne et triste taciturnité : tellement que lui-même s’en apercevant se retira sur l’heure dans sa maison, là où retirant sa robe d’alentour de son col, il cria tout haut à ses amis qu’il était tout prêt de tendre la gorge à qui lui voudrait couper. Toutefois on dit que depuis, pour s’excuser de cette faute, il allégua sa maladie, à cause que le sens ne demeure pas en son entier à ceux qui sont sujets au mal caduc, quand ils parlent debout sur leurs pieds devant une commune, ains se troublent aisément, et leur prend souvent un éblouissement, mais cela était faux. » Vie de Jules César.

(31) « Mais certainement la destinée se put bien plus facilement prévoir que non pas éviter, attendu mêmement qu’il en apparut des signes et présages merveilleux : car quant à des feux célestes, et des figures et fantasmes qu’on vit courir çà et là parmi l’air, et aussi quant à des oiseaux solitaires, qui, en plein jour, vinrent se poser sur la grande place à l’aventure, ne méritent pas tels pronostics d’être remarqués ni déclarés en un si grand accident. Mais Strabon le philosophe écrit qu’on vit marcher des hommes tout en feu, et qu’il y eut un valet de soldat qui jeta de sa main force flamme, de manière que ceux qui le virent pensèrent qu’il fut brûlé, et quand le feu fut cessé il se trouva qu’il n’avait eu nul mal. César même sacrifiant aux dieux, il se trouva une hostie immolée qui n’avait point de cœur, qui était chose étrange et monstrueuse en nature pour ce que naturellement une bête ne peut vivre sans cœur. » Ibid.

(32) « Mais, quant à Brutus, ses familiers amis par plusieurs sollicitations, et ses citoyens par plusieurs bruits de ville et plusieurs écriteaux l’appelaient nommément, et l’incitèrent à faire ce qu’il fit : car au dessous de celui sien ancêtre Junius Brutus qui abolit la domination des rois à Rome, on écrivit, Plût à Dieu que tu fusses maintenant, Brutus, et une autre fois, Que vécusses-tu aujourd’hui, Brutus ! le tribunal même, sur lequel il séait et donnait audience durant le temps de sa préture, se trouvait le matin tout plein de tels écriteaux, Brutus, tu dors, et n’es pas vrai Brutus. » Vie de Marcus Brutus.

(33) « Comme donc Cassius allait sondant et sollicitant ses amis à l’encontre de César, tous unanimement lui promettaient d’entrer en cette conjuration, moyennant que Brutus en fût le chef, disant qu’une telle entreprise avait besoin, non tant de hardiesse ni de gens qui missent la main à l’épée que d’un personnage de telle réputation comme était Brutus, pour commencer à faire chacun assurément penser par sa seule présence que l’acte serait saint et juste : autrement qu’à le faire ils auraient moins de cœur, et après l’avoir fait, en seraient plus soupçonnés, pour ce que chacun estimerait que jamais ce personnage n’aurait refusé à être participant d’une telle exécution, si la cause en eût été bonne. » Vie de Marcus Brutus.

(34) « À raison de quoi ils n’en découvrirent rien à Cicéron, combien que ce fût le personnage que plus ils aimaient, et auquel plus ils se fiaient, de peur qu’outre ce que de nature il avait faute de hardiesse, lui ayant encore l’âge apporté de la crainte davantage, il ne rabattît, par manière de dire, et n’émoussât la pointe de leur délibérée action et refroidit l’ardeur de leur entreprise, laquelle avait principalement besoin d’être chaudement exécutée, en voulant par discours de raison réduire toutes choses à si grande sûreté, qu’il n’y eût aucun doute. » — Ibid.

(35) « Après cela, ils délibérèrent s’ils devaient occire M. Antonius avec César : ce que Brutus empêcha, disant qu’il fallait qu’une telle entreprise qu’on regardait pour la défense des lois et de la justice fût pure et nette de toute iniquité. » — Vie d’Antoine.

(36) « Bref la meilleure et la plus grande partie des conjurés fut induite à entrer dans cette conspiration par la dignité et la réputation de Brutus : et sans avoir juré ensemble, sans avoir ni pris ni donné assurance, ni s’être obligés les uns aux autres par aucuns religieux serments, tous tinrent la chose si secrète en eux-mêmes, tous la surent si bien céler, et si couvertement manier, et mener entre eux, que combien que les dieux la découvrirent par prédictions de devins, par signes et prodiges célestes, et par présages des sacrifices, jamais néanmoins elle ne fut crue. Mais Brutus comme celui qui savait très-bien qu’à son aveu et pour l’amour de lui tous les plus nobles, les plus vertueux et les plus magnanimes hommes de la ville se mettraient en ce hasard, considérant en soi-même la grandeur du péril, quand il était hors de sa maison, tachait à se contenir et à composer de sorte sa contenance et son visage, qu’on ne connût point qu’il eût aucune chose qui le travaillât en son entendement : mais la nuit et en sa maison, il ne le pouvait ainsi faire : car ou son souci l’éveillait malgré lui, et le gardait de dormir, ou de lui-même il se mettait le plus souvent à penser si profondément en ses affaires, et s’arrêtait à discourir en son esprit toutes les difficultés qui étaient en son entreprise, si fort que sa femme étant couchée auprès de lui, s’aperçut bien qu’il était plein d’agonie et de tristesse d’entendement qu’il n’avait point accoutumé, et qu’il remuait à part lui en son esprit quelque délibération qui lui pesait beaucoup, et lui était bien malaisée à résoudre et développer. Sa femme Porcia était, comme nous avons déjà dit, fille de Caton, et épousa Brutus qui était son cousin, non point fille, mais bien jeune veuve après la mort de son premier mari Bibulus, duquel elle avait eu un petit garçon nommé Bibulus, qui depuis a écrit un petit livre des faits et gestes de Brutus qu’on trouve encore aujourd’hui. Cette jeune dame étant savante en la philosophie, aimant son mari, et ayant le cœur grand, joint avec un bon sens et une prudence grande, ne voulut point attenter d’interroger son mari de ce qu’il avait sur le cœur, que premièrement elle n’eût fait une telle épreuve de soi-même : elle prit un petit ferrement, avec lequel les barbiers ont accoutumé de rogner les ongles, et ayant fait sortir de sa chambre toutes les femmes et servantes, elle se fit une plaie bien profonde dedans la cuisse, tellement qu’il en sortit incontinent une grande effusion de sang, et tantôt après pour l’âpre douleur de cette incision la grosse fièvre la commença à saisir : et voyant que son mari s’en tourmentait fort et en était en grand émoi, au plus fort de sa douleur elle lui parla en cette manière :

« Je (dit-elle), Brutus, étant fille de Caton, t’ai été donnée, non pour être participante de ton lit et de ta table seulement comme une concubine, ains pour être aussi parsonnière et compagne de toutes bonnes et mauvaises fortunes. Or, quant à toi, il n’y a que plaindre ni reprendre de ton côté en notre mariage : mais de ma part, quelle démonstration puis-je faire de mon devoir envers toi, et de combien je voudrais faire pour l’amour de toi, si je ne sais supporter constamment avec toi un secret accident, ou un souci qu’il soit besoin de céler fidèlement ? Je sais bien que le naturel d’une femme semble communément trop débile pour pouvoir sûrement contenir une parole de secret : mais la bonne nourriture, Brutus, et la conversation des gens vertueux ont quelque pouvoir de réformer un vice de la nature : et quant à moi, j’ai cela davantage que je suis fille de Caton et femme de Brutus, à quoi néanmoins je ne me fiais pas du tout par ci-devant, jusques à ce que maintenant j’ai connu que la peine même et la douleur ne me sauraient vaincre. »

« En disant ces paroles, elle lui montra sa blessure, et lui conta comment elle se l’avait faite pour s’éprouver elle-même. Brutus fut fort ébahi quand il eut ouï ces paroles, et levant les mains au ciel, fit prière aux dieux de lui faire tant de grâce qu’il pût mener à chef son entreprise si bien qu’il fût trouvé digne d’être mari d’une si noble dame comme Porcia : laquelle pour lors il réconforta le mieux qu’il put. » Vie de Marcus Brutus.

(37) — « Or y avait-il un des amis de Pompéius nommé Caius Ligarius, qui pour avoir suivi son parti, avait été accusé devant César, et César l’en avait absous : mais ne lui sachant pas tant de gré de son absolution, comme étant indigne de ce que pour sa tyrannique domination il avait été en danger, il lui en était demeuré fort âpre ennemi en son cœur, et si était au reste fort familier de Brutus, lequel l’alla voir malade en son lit, et lui dit : « Ô Ligarius, en quel temps es-tu malade ? » Ligarius incontinent se soulevant sur son coude et lui prenant la main droite : « Si tu as (dit-il), Brutus, volonté d’entreprendre chose digne de toi, je suis sain. » Ibid.

(38) « Le jour de devant les Ides de mars, après le souper, étant couché auprès de sa femme, comme il avait accoutumé, tous les huis et fenêtres de sa chambre s’ouvrirent d’elles-mêmes, et s’étant éveillé en sursaut tout ému du bruit et de la clarté de la lune, qui rayait dedans la chambre, il ouït sa femme Calpurnia dormant d’un profond sommeil, qui jetait quelques voix confuses et quelques gémissements non articulés, et qu’on ne pouvait entendre : car elle songeait qu’on l’avait tué, et qu’elle le lamentait, le tenant mort entre ses bras ; toutefois il y en a qui disent que ce ne fut point cette vision qu’elle eut, mais que par ordonnance du sénat il avait été apposé au comble de la maison, pour un ornement et une majesté, comme quelque pinacle, ainsi que Livius même le récite. Calpurnia en dormant songeait qu’elle le voyait rompre et casser, et lui semblait qu’elle le regrettait et en pleurait : à l’occasion de quoi, le matin, quand il fut jour, elle pria César qu’il ne sortît point pour ce jour-là dehors, s’il était possible, et qu’il remît l’assemblée du sénat à un jour, ou bien s’il ne se voulait mouvoir pour ses songes, à tout le moins qu’il enquît par quelque autre manière de divination ce qui lui devait ce jour-là advenir, mêmement par les signes des sacrifices. Cela le mit en quelque soupçon et quelque défiance, pour ce que jamais auparavant il n’avait aperçu en Calpurnia aucune superstition de femme, et lors il voyait qu’elle se tourmentait ainsi fort de son songe : mais encore quand il vit qu’après avoir fait immoler plusieurs hosties les unes après les autres, les devins lui répondaient toujours que les signes et présages ne lui en promettaient rien de bon, il résolut d’envoyer Antonius au sénat pour rompre l’assemblée.

« Mais sur ces entrefaites arriva Décius Brutus, surnommé Albinius, auquel César se fiait tant que par testament il l’avait institué son second héritier, et néanmoins était de la conjuration de Cassius et de Brutus, et craignant que si César remettait l’assemblée du sénat à un autre jour, leur conspiration ne fût éventée, se moqua des devins, et tança César, en lui remontrant qu’il donnait occasion au sénat de se mécontenter de lui et de le calomnier, parce qu’il prendrait cette remise comme pour un mépris, à cause que les sénateurs s’étaient ce jour-là assemblés à son mandement et qu’ils étaient tous prêts à le déclarer par leurs voix roi de toutes les provinces de l’empire romain hors d’Italie, en lui permettant de porter à l’entour de sa tête le bandeau royal partout ailleurs, tant sur la terre que sur la mer, là où si maintenant quelqu’un leur allait dénoncer de sa part que pour cette heure ils se retirassent chacun chez soi, et qu’ils retournassent une autre fois quand Calpurnia aurait songé à de meilleurs songes, que diraient les malveillants et les envieux, et comment pourraient-ils recevoir et prendre en paiement les raisons de tes amis qui leur cuideraient donner à entendre que cela ne soit point servitude à eux et à toi domination tyrannique ? Toutefois si tu as (dit-il) du tout résolu d’abominer et détester ce jourd’hui, encore serait-il meilleur au moins que, sortant de ta maison, tu allasses jusque-là pour les saluer et leur faire entendre que tu remets l’assemblée à un autre jour. En lui disant ces paroles, il le prit par la main et le mena dehors. » Vie de César.

(39) » Il ne fut guère loin de son logis qu’il vint un serf étranger qui fit tout ce qu’il put pour parler à lui, et quand il vit qu’il n’y avait ordre d’en approcher pour la foule du peuple, et la grande presse qu’il eut incontinent autour de lui, il s’alla jeter dedans sa maison, et se mit entre les mains de Calpurnia, lui disant qu’elle le gardât jusques à ce que César fût de retour, pour ce qu’il avait de grandes choses à lui dire : et un Artémidorus, natif de l’île de Gnidos, maître de rhétorique en langue grecque, qui pour cette sienne profession avait quelque familiarité avec aucuns des adherens de Brutus, au moyen de quoi il savait la plupart de ce qui se machinait contre César, lui vint apporter, en un petit mémoire écrit de sa main, tout ce qu’il lui voulait découvrir ; et voyant qu’il recevait bien toutes les requêtes qu’on lui présentait, mais qu’il les baillait incontinent à ses gens qu’il avait autour de lui, il s’en approcha le plus près qu’il put et lui dit : « César, lis ce mémoire-ci que je te présente, seul, et promptement, car tu trouveras de grandes choses dedans, et qui te touchent de bien près. » César le prit, mais il ne le put oncques lire pour la multitude grande des gens qui parlaient à lui, combien que par plusieurs fois il essayât de le faire : toutefois tenant toujours le mémoire en sa main, et le gardant seul, il entra dedans le sénat. Les autres disent que ce fut un autre qui lui présenta ce mémoire, et qu’Artemidorus, quelque effort qu’il fit, ne put oncques approcher de lui, mais fut toujours repoussé tout au long du chemin. Or peuvent bien ces choses être advenues accidentellement et par cas fortuit : mais le lieu auquel était alors assemblé le sénat ayant une image de Pompeius, et étant l’un des édifices qu’il avait donnés et dédiés à la chose publique, avec son théâtre, montrait bien évidemment que c’était pour certain quelque divinité qui guidait l’entreprise, et qui en conduisait l’exécution notamment en cette place là… Quant à Antonius, pour ce qu’il était fidèle à César, et fort et robuste de sa personne, Brutus Albinus l’entretint au dehors du sénat, lui ayant commencé tout exprès un bien long propos.

» Ainsi, comme César entra, tout le sénat se leva au-devant de lui par honneur, et adonc les uns des conjurés se mirent derrière la litière, les autres lui allèrent à l’encontre de front, comme voulant intercéder pour Métellus Cimber qui requérait le rappel de son frère étant en exil, et suivirent ainsi en le priant toujours, jusqu’à ce qu’il se fût assis en son siège : et comme il rejettât leurs prières, et se courrouçât à eux les uns après les autres, à cause que d’autant plus qu’il les refusait, d’autant plus ils le pressaient et l’importunaient plus violemment, à la fin Métellus lui prenant sa robe à deux mains la lui avala d’alentour du col, qui était le signe que les conjurés avaient pris entre eux pour mettre la main à l’exécution : et adonc Casca lui donna par derrière un coup d’épée au long du col, mais le coup ne fut pas grand ni mortel, parce que s’étant troublé, comme il est vraisemblable, à l’entrée d’une si hardie et si périlleuse entreprise, il n’eut pas la force ni l’assurance de l’asséner au vif. César, se retournant aussitôt vers lui, empoigna son épée, qu’il tint bien ferme, et tous deux se prirent ensemble à crier : le blessé en latin, « Ô, traître, méchant Casca, que fais-tu ? » et celui qui l’avait frappé, en grec, « Mon frère, aide-moi. »

» À ce commencement de l’émeute, les assistants, qui ne savaient rien de la conspiration, furent si étonnés et épris d’horreur de voir ce qu’ils voyaient, qu’ils ne surent oncques prendre parti ni de s’enfuir, ni de le secourir, non pas seulement d’ouvrir la bouche pour crier : mais ceux qui avaient conjuré sa mort l’environnèrent de tous côtés, les épées nues en leurs mains, de sorte que, de quelque part qu’il se tournât, il trouvait toujours quelques-uns qui le frappaient, et qui lui présentaient les épées luisantes aux yeux et au visage, et lui se démenait entre leurs mains ni plus ni moins que la bête sauvage acculée entre les veneurs : car il était dit entre eux que chacun lui donnerait un coup et participerait au meurtre : à l’occasion de quoi, Brutus même lui en donna un à l’endroit des parties naturelles : et y en a qui disent qu’il se défendit toujours et résista aux autres, en traînant son corps çà et là, et en criant à pleine voix, jusqu’à ce qu’il aperçut Brutus l’épée traite en la main : car alors il tira sa robe à l’entour de sa tête, sans plus faire de résistance, et fut poussé ou par cas d’aventure, ou par exprès conseil des conjurés, jusque contre la base, sur laquelle était posée l’image de Pompeius, qui en fut toute ensanglantée : de manière qu’il semblait proprement qu’elle présidât à la vengeance et punition de l’ennemi de Pompeius, étant renversé par terre à ses pieds, et tirant aux traits de la mort pour le grand nombre des plaies qu’il avait : car on dit qu’il eut vingt et trois coups d’épée, et il y eut plusieurs des conjurés, qui en tirant tant de coups sur un seul corps, s’entre-blessèrent eux-mêmes.

« Ayant donc été César ainsi tué, le sénat, quoique Brutus se présentât pour vouloir rendre quelque raison de ce qu’ils avaient fait, n’eut jamais le cœur de demeurer, mais s’enfuit à travers les portes, et remplit toute la ville de tumulte et d’effroi, tellement que les uns fermaient leurs maisons, les autres abandonnaient leurs boutiques et leurs bancs, et s’en allaient courant sur le lieu pour voir que c’était, les autres, l’ayant vu, s’en retournaient chez eux. Mais Antonius et Lepidus, qui étaient les deux plus grands amis de César, se dérobant secrètement, s’enfuirent en autres maisons que les leurs. Et Brutus et ses consors, étant encore tout bouillants de l’exécution de ce meurtre, et montrant leurs épées toutes nues sortirent tous ensemble en troupe hors du sénat, et s’en allèrent sur la place n’ayant point visage ni contenance d’hommes qui fuient, mais au contraire fort joyeux et assurés, admonestant le peuple de vouloir maintenir et défendre sa liberté. » — Vie de César.

… « Il survint aux conjurés plusieurs accidents qui étaient bien pour les troubler, dont le premier et le principal fut que César demeura beaucoup à venir, de sorte qu’il était déjà bien tard quand il arriva au sénat, à cause que ne se trouvant pas les signes des sacrifices bons ni propices, sa femme le retenait en sa maison, et les devins lui défendaient d’en sortir. Le second fut que quelqu’un s’approchant de Casca qui était l’un des conjurés, et le prenant par la main droite, lui dit, Dea Casca, tu m’as bien célé ton secret, mais Brutus m’a le tout découvert. De quoi Casca se trouvant étonné, l’autre continua son propos, disant : « Comment, par quel moyen es-tu soudainement devenu si riche, que tu brigues d’être édile ? » Tant peu s’en fallut que Casca, déçu par l’ambiguïté des paroles que l’autre lui avait dites, ne décélât tout le secret de leur conjuration. Un autre sénateur, nommé Popilius Lœna, après avoir salué plus affectueusement que de coutume Brutus et Cassius, leur dit tout bas : « Je prie aux dieux que vous puissiez venir à chef de ce que vous avez entrepris : mais je vous conseille et admoneste de vous avancer, car votre fait n’est point célé. » Leur ayant dit ces paroles, il s’en alla incontinent, et les laissa en grand doute que leur conspiration ne fût découverte.

Et sur ces entrefaites accourut à grande hâte l’un des domestiques de Brutus pour lui dire que sa femme se mourait, à cause que Porcia, passionnée du souci de l’avenir, et n’étant pas assez puissante pour supporter une si grande agonie d’esprit, pouvait à peine se contenir dedans la maison, mais tressaillait de frayeur à chaque bruit ou cri qu’elle entendait, ni plus ni moins que font ceux qui sont épris de la fureur des Bacchantes, demandant à tous ceux qui revenaient de la place que faisait Brutus, et y envoyant continuellement messagers les uns sur les autres, pour en savoir des nouvelles. À la fin la chose allant en longueur, sa force corporelle ne put plus résister, mais se laissa aller et défaillit tout à coup : tellement qu’elle n’eut pas seulement loisir d’entrer en sa chambre, car il lui prit une faiblesse ainsi qu’elle était assise emmi la maison, dont elle se pâma incontinent et perdit la parole entièrement : ce que voyant les servantes se prirent à crier, et les voisins y accoururent à la porte, au moyen de quoi le bruit fut incontinent épandu partout qu’elle était trépassée : toutefois elle se revint bientôt de cette pâmoison, et fut couchée et traitée par ses femmes. Quant à Brutus, ayant ouï cette nouvelle, il en fut bien troublé, comme on peut estimer : toutefois il n’en abandonna point le public, ni ne s’en retira onques en sa maison pour chose qui y fut advenue[4].

» Et jà disait-on que César était en chemin, se faisant porter dedans une litière : car il avait délibéré de n’arrêter rien au sénat de tout ce jour-là, pour ce qu’il craignait les sinistres présages des sacrifices, ains de remettre les affaires de conséquence à une autre assemblée de conseil, feignant qu’il se trouvait mal. Au sortir de sa litière, Popilius Lœna, celui qui un peu devant avait dit à Brutus qu’il priait aux dieux qu’il pût conduire à fin son entreprise, l’alla aborder et le tint longuement à parler avec lui. César lui prêta l’oreille et l’écouta bien attentivement : par quoi les conjurés (s’il les faut ainsi appeler) n’entendant pas sa parole, mais conjecturant parce qu’il leur avait un peu auparavant dit, que ce parlement n’était autre chose que la découverture de leur conspiration, furent bien étonnés et s’entre-regardant les uns les autres donnèrent bien à connaître à leurs visages, qu’ils étaient bien tous d’avis qu’il ne fallait pas attendre jusqu’à ce qu’on les saisît au corps, mais que plutôt ils se devaient occire eux-mêmes avec leurs propres mains : et comme Cassius et quelques autres jettassent déjà les mains sur les manches de leurs épées par dessous leurs robes pour les dégainer, Brutus regardant le geste et la contenance de Lœna, et considérant qu’il avait la façon d’un homme qui prie humblement et affectueusement, non pas d’un qui accuse, il n’en dit mot à ses compagnons, à cause qu’il y avait parmi eux plusieurs qui n’étaient pas de la conspiration : mais avec un visage joyeux et une chère gaie assura Cassius, et tantôt après se départit Lœna d’avec César en lui baisant la main, ce qui montra que c’était pour quelque affaire qui le concernait que ce long parlement s’était fait.

» Étant donc le sénat entré le premier dedans le conclave où se devait tenir le conseil, tous les autres conjurés environnèrent incontinent la chaire de César, comme s’ils lui eussent voulu dire quelque chose. Et dit-on que Cassius, jetant sa vue sur l’image de Pompeius, la pria, ni plus ni moins que si elle eût eu sens et entendement. Trébonius d’autre côté retira à part Antonius à l’entrée du conclave, et lui commença un long propos pour l’arrêter au dehors. Quand César entra au dedans, tout le sénat se leva par honneur devant lui, et aussitôt qu’il fut assis, les conjurés l’environnèrent de tous côtés, en lui présentant un d’entre eux, nommé Tullius Cimber, lequel suppliait pour la restitution de son frère qui était banni, tous faisaient semblant d’intercéder pour lui en lui touchant aux mains, et lui baisant l’estomac et la tête. César du commencement rejeta simplement leurs caresses et leurs prières : mais puis après voyant qu’ils ne désistaient point de toujours l’importuner, il les repoussa à force : et adonc Cimber avec les deux mains lui avalla sa robe de dessus les épaules, et Casca qui était tout joignant lui par derrière dégaina le premier, et lui donna un coup, auprès de l’épaule, mais la plaie n’entra guères avant, et César, se sentant blessé, lui saisit incontinent la main dont il tenait sa dague, et s’écria à haute voix en langage romain : « Méchant traître Casca, que fais-tu ? » Et Casca de l’autre côté s’écria aussi en langage grec, appelant son frère à son aide. Et, comme jà plusieurs à la foule chargeassent sur lui, en regardant tout à l’entour de soi, et s’en voulant fuir, il aperçut Brutus qui tenait une épée nue au poing pour le frapper : et adonc lâcha la main à Casca qu’il tenait encore, et couvrant son visage avec sa robe, abandonna son corps à qui le voulait navrer : et alors les conjurés s’entrepressant les uns les autres pour l’affection qu’ils avaient de ne le point épargner, en frappant de tant de dagues et de tant d’épées sur un seul corps, se blessèrent les uns les autres, entre lesquels Brutus fut atteint en la main en voulant être participant de ce meurtre, et tous les autres furent aussi ensanglantés.

» Ayant donc été César ainsi tué, Brutus se présentant au milieu de la salle, voulut parler et arrêter les autres sénateurs qui n’étaient point de la conspiration, pour rendre raison de leur fait : mais ils s’enfuirent tous effrayés en grand désarroi, s’entrepressant et poussant à la porte de grande hâte qu’ils avaient de sortir, sans que personne toutefois les chassât : car il avait expressément été dit et arrêté entre eux qu’on ne tuerait autre que César seul, mais qu’on convierait au reste tous les autres à tâcher de recouvrer la liberté. Tous les autres avaient bien été d’avis, en délibérant sur cette affaire, qu’on devait aussi tuer Antonius, pour ce que c’était un homme insolent et qui de sa nature favorisait à la monarchie, outre ce qu’il avait grande faveur et bon crédit envers les gens de guerre pour la longue fréquentation et conversation qu’il avait eue entre eux, et mêmement pour ce qu’étant homme de sa nature entreprenant et convoiteux de grandes choses, il avait encore davantage lors l’autorité du consulat, étant consul avec César. Mais Brutus empêcha qu’il ne se conclût : premièrement pour ce qu’il dit que la chose serait injuste de soi : et secondement parce qu’il leur proposa quelque espérance de changement en lui : car il n’était point hors d’espoir qu’Antonius étant homme magnanime de nature et désireux d’honneur et de gloire, quand il verrait que César serait mort, ne pût entrer en volonté d’aider à son pays à recouvrer la liberté, étant par l’exemple d’eux attiré à aimer et suivre la vertu. Ainsi fut Brutus cause de sauver la vie à Antonius lequel sur l’heure de ce grand effroi se déguisa de l’habillement de quelque basse et vile personne, et se déroba : mais Brutus et ses consorts ayant les mains toutes sanglantes, et leurs épées nues aux poings, s’en allèrent droit au Capitule, admonestant, partout où ils passaient, les Romains de reprendre leur liberté. » — Vie de Marcus Brutus.

(40) « Or y eut-il du commencement, soudain que le cas eut été fait, quelques clameurs et quelques gens qui s’en coururent çà et là par la ville, ce qui augmenta le trouble, l’effroi et le tumulte davantage : mais quand on vit qu’on ne tuait personne, qu’on ne pillait ni ne forçait chose quelconque, adonc aucuns des sénateurs et plusieurs du peuple prenant assurance de là, s’en montèrent vers eux au Capitole, là où s’étant à la file assemblé grand nombre de personnes, Brutus leur fit une harangue pour gagner la grâce du peuple et justifier ce qu’ils avaient fait. Tous les assistants dirent qu’ils avaient bien fait, et leur crièrent qu’ils descendissent hardiment : à l’occasion de quoi Brutus et ses compagnons prirent l’assurance de descendre sur la place : les autres fuyaient en troupe, mais Brutus marchait devant environné tout alentour fort honorablement des plus notables personnages de la ville qui l’accompagnaient et l’amenèrent du mont du Capitole, à travers la place, jusques en la tribune aux harangues. Quand la commune le vit monté là-dessus, encore que ce fût une tourbe de gens ramassés de toutes pièces, et bien délibérés de faire quelque émeute, elle eut néanmoins honte de le faire pour la révérence de Brutus, et prêta silence pour entendre ce qu’il voudrait proposer : et quand il commença à parler prêtèrent audience fort paisible à sa harangue : toutefois si donnèrent-ils bien clairement à connaître incontinent après que le fait ne leur plaisait point à tous : car quand un autre nommé Cinna voulut parler, et qu’il commença à charger et accuser César, ils entrèrent en un courroux et une mutination grande, et lui dirent plusieurs injures, tellement que les conjurés s’en retirèrent derechef au mont du Capitole, là où Brutus, craignant y être assiégé, renvoya plusieurs gros personnages qui y étaient montés quand et lui, estimant qu’il n’était point raisonnable que ceux qui n’avaient été participans du fait, fussent participans du péril.

Toutefois le lendemain le sénat s’étant assemblé dedans le temple de la déesse Tellus, c’est-à-dire la terre, et en icelle assemblée ayant Antonius, Plancus et Cicéron mis en avant qu’il fallait ordonner une générale oubliance et abolition de toutes choses passées, et une concorde pour l’avenir, il fut arrêté que non-seulement ils auraient impunité du fait, mais que davantage les consuls mettraient en délibération du sénat quels honneurs on leur décernerait. Cela conclu, le sénat se leva, et Antonius le consul, pour assurer ceux qui étaient au Capitole, leur envoya son fils en ôtage. Sur cette fiance Brutus et ses compagnons descendirent, là où chacun pêle-mêle les salua, caressa et embrassa, entre lesquels Antonius même donna à souper en son logis à Cassius, et Lepidus à Brutus, et ainsi des autres, selon que chacun avait eu sa familiarité ou amitié avec quelqu’un d’eux. Le jour ensuivant, le sénat étant derechef assemblé en conseil, loua premièrement Antonius de ce qu’il avait sagement éteint et assouvi un commencement de guerre civile : puis donna aussi de grandes louanges à Brutus et à ses consorts qui là étaient présents : et finalement leur assigna des gouvernements de provinces : car à Brutus fut ordonnée Candie, à Cassius la Libye, et à Trébonius l’Asie, à Cimber la Bithynie, et à l’autre Brutus la Gaule en deçà des Alpes. Cela fait, on vint à parler du testament de César, de ses funérailles et de sa sépulture, là où étant Antonius d’avis qu’on devait lire son testament haut et clair et public, et aussi inhumer le corps honorablement et non point à cachette, de peur que cela ne fût occasion au peuple de s’irriter et aigrir davantage si on le faisait autrement, Cassius y contredit fort et ferme : mais Brutus y consentit et s’y accorda : en quoi il semble qu’il fit une seconde faute : car la première fut quand il empêcha de conclure qu’on occirait Antonius, pour ce qu’à bon droit on le chargea d’avoir en ce faisant sauvé et fortifié un très-grief et inexpugnable ennemi de leur conspiration : et la seconde fut qu’il accorda qu’on fit les funérailles de César en la sorte qu’Antonius voulut : ce qui fut la cause de perdre et gâter tout.

« Car premièrement quand on eut lu en public le testament par lequel il était porté qu’il léguait et donnait à chaque citoyen romain soixante-et-quinze drachmes d’argent pour tête et qu’il laissait au peuple ses jardins et vergers qu’il avait deçà la rivière du Tibre, au lieu où maintenant est bâti le temple de la Fortune, le peuple l’en aima et regretta merveilleusement : puis quand le corps fut apporté sur la place, Antonius qui fit la harangue à la louange du défunt, selon l’ancienne coutume de Rome, voyant que la commune s’émouvait à compassion par son dire, tourna son éloquence à l’inciter encore davantage à commisération, et prenant la robe de César toute ensanglantée, la déploya devant toute l’assistance, montrant les découpures d’icelle et le grand nombre de coups qu’il avait reçus. De quoi le peuple se mutina et s’irrita si fort qu’il n’y eut plus d’ordre en la commune, parce que les uns criaient qu’il fallait faire mourir les meurtriers qui l’avaient occis, les autres allaient arracher les étaux, les tables, selles et bancs de boutiques d’alentour de la place, comme on avait fait es funérailles de Claudius, et ayant fait un monceau, mirent le feu dedans, et sur icelui posèrent le corps qu’ils brûlèrent au milieu de plusieurs lieux sacrés, inviolables et sanctifiés, et aussitôt que le feu fut embrasé, les uns deçà, les autres delà, en prirent des tisons ardents, avec lesquels ils s’en coururent ès maisons de ceux qui l’avaient tué, pour les y brûler : toutefois eux qui s’étaient bien auparavant munis et pourvus, se sauvèrent aisément de ce danger. » — Vie de Marcus Brutus.

(41) « Mais il y eut un poëte nommé Cinna, lequel n’avait aucunement été participant de la conjuration, ains avait toujours été ami de César, et la nuit de devant avait songé que César le conviait à souper avec lui et que l’ayant refusé, il l’en avait pressé à grande instance, jusque à le forcer, tant qu’à la fin il l’avait mené par la main en un grand lieu vague et ténébreux, là où tout effrayé il avait été contraint de le suivre malgré lui. Cette vision lui avait donné la fièvre toute la nuit, et néanmoins le matin quand il sut qu’on portait le corps pour l’aller inhumer, ayant honte de ne se trouver au convoi de ses funérailles, il sortit de son logis, et s’alla mettre parmi la commune qui était jà mutinée et irritée : et pour ce que quelqu’un le nomma par son nom Cinna, le peuple pensa que ce fut celui qui naguère avait en sa harangue blâmé et injurié publiquement César, et se ruant dessus lui en fureur le déchira en pièces sur la place. » — Ibid.

(42) « Et pour ce faire s’assemblèrent ensemble ces trois, César, Antonius et Lepidus, en une îlette, environnée tout à l’entour d’une petite rivière, là où ils furent sans en bouger par l’espace de trois jours. Et quant à toutes autres choses, ils en accordèrent aisément, et partirent entre eux tout l’empire romain, ni plus ni moins que si c’eût été leur paternel héritage. Mais ils eurent grande difficulté à s’accorder de ceux qu’on ferait mourir : pour autant que chacun d’eux voulait perdre ses ennemis, et sauver ses parents et amis : toutefois à la fin, pour la grande envie qu’ils avaient de se venger de leurs adversaires, ils abandonnèrent et mirent sous le pied la révérence de consanguinité et la sainteté d’amitié : car César céda à Antonius Cicéron, et Antonius lui abandonna Lucius César, qui était son oncle, frère de sa mère : et tous deux ensemble permirent à Lepidus de faire mourir son frère Paulus. Toutefois aucuns disent que ce furent eux qui le demandèrent, et que Lepidus le leur octroya. Je pense qu’il ne fut jamais chose plus horrible, plus inhumaine, ni plus cruelle que cette permutation-là. » — Vie d’Antoine.

(43) « Environ ce temps, Brutus envoya prier Cassius de se trouver en la ville de Sardes : ce qu’il fît, et Brutus étant averti de sa venue, lui alla au devant avec tous ses amis, et là tout leur exercite étant en armes, les appela tous deux empereurs[5] : et comme il advient ordinairement en grandes affaires entre deux personnages qui ont l’un et l’autre beaucoup d’amis et tant de capitaines sous eux, ils avaient quelques plaintes et quelques mécontentements l’un de l’autre. Parquoi devant que faire autre chose, incontinent qu’ils furent arrivés au logis, ils se retirèrent à part en une petite chambre, firent sortir tout le monde, et fermèrent les portes sur eux : et alors commencèrent à se plaindre réciproquement chacun de son compagnon : et finalement vinrent jusqu’à s’entrecharger et accuser en se disant haut et clair leurs vérités l’un à l’autre, avec une grande véhémence, et puis à la fin se prirent tous deux à pleurer.

» Leurs amis qui étaient au dehors de la chambre les oyant tancer ainsi hautement et se courroucer si aigrement, en furent ébahis, et eurent peur qu’ils ne tirassent outre, mais ils avaient défendu que personne n’allât parler à eux : toutefois un nommé Marcus Faonius, qui avait été, par manière de dire, amoureux de Caton en son vivant, et se mêlait de contrefaire le philosophe non tant avec discours de raison qu’avec une impétuosité et une furieuse et passionnée affection, voulut entrer dedans, quoique les serviteurs lui empêchassent l’entrée : mais il était trop malaisé de retenir ce Faonius, à quoi que ce fût que sa passion l’incitât : car il était homme véhément et soudain en toutes choses, qui n’estimait rien la dignité d’être sénateur romain : et combien qu’il usât de cette franchise de parler audacieusement, de laquelle faisaient profession les philosophes qu’on appelait anciennement cyniques, comme qui dirait, chiens, si est-ce que le plus souvent on ne trouvait point son audace fâcheuse ni importune, pour ce qu’on ne faisait que rire de ce qu’il disait. Ce Faonius donc alors malgré les huissiers poussa la porte au dedans, et entra en la chambre, prononçant avec une grosse voix et avec un accent grave qu’il contrefaisait expressément les vers que dit le vieux Nestor en Homère :

Écoutez-moi et mon conseil suivez.
J’ai plus vécu que tous deux vous n’avez,

» Cassius s’en prit à rire : mais Brutus le jeta dehors, l’appelant chien de mauvaise grâce, et chien contrefait à fausses enseignes : toutefois ils mirent en cet endroit fin à leur conversation et se départirent incontinent d’ensemble. Le soir même Cassius fit apprêter le souper en son logis, auquel Brutus mena ses amis : et comme ils étaient déjà à table, Faonius y survint : s’étant levé, Brutus le voyant se prit à dire tout haut qu’il ne l’avait point mandé, et commanda qu’on le mît au plus haut lit[6] : mais lui à force se coucha en celui du milieu, ce qui donna à la compagnie matière de rire et en fut la chère du festin plus gaie, et non sans propos de philosophie.

» Le lendemain Brutus condamna judiciellement en public, et nota d’infamie Lucius Pella, homme qui avait été préteur des Romains, et à qui Brutus avait donné charge, à la poursuite de ceux de Sardis qui l’accusèrent et convainquirent de pilleries, concussions et malversations en son état. Ce jugement déplut merveilleusement à Cassius, à cause que peu de jours auparavant lui-même avait seulement admonesté de paroles en privé deux de ses amis atteints et convaincus des mêmes crimes, et en public les avait absous, et ne laissait point de les employer et de s’en servir comme devant : à l’occasion de quoi il reprenait Brutus, comme voulant être trop juste et garder trop sévèrement la rigueur des lois, en un temps auquel il était plutôt besoin de dissimuler un petit et ne pas prendre les choses au pied levé. Brutus au contraire lui répondit qu’il se devait souvenir des Ides de Mars, auquel jour ils avaient tué César, lequel ne pillait ni ne travaillait pas lui-même tout le monde, mais seulement était le support et l’appui de ceux qui le faisaient sous son autorité et sous lui, et que, s’il y a aucune occasion, pour laquelle on puisse honnêtement mettre à nonchaloir la justice et le droit, il eût mieux valu laisser dérober et faire toutes choses iniques et contre la raison aux amis de César que de le souffrir aux leurs : car lors on ne nous eût pu, disait-il, imputer que lâcheté de cœur seulement, et maintenant on nous accusera d’injustice, outre la peine que nous supportons et les dangers auquels nous nous exposons. » — Vie de Marcus Brutus.

(44) « Sur le point donc qu’il devait passer en Europe, une nuit bien tard, tout le monde étant endormi dedans son camp, en silence, ainsi qu’il était en son pavillon avec un peu de lumière pensant et discourant profondément quelque chose en son entendement, il lui fut avis qu’il ouït entrer quelqu’un, et jetant sa vue à l’entrée de son pavillon, aperçut une merveilleuse et monstrueuse figure d’un corps étrange et horrible, lequel s’alla présenter devant lui sans rien dire mot : si eut bien l’assurance de lui demander qui il était, et s’il était dieu ou homme, et quelle occasion le menait là. Le fantasme lui répondit : « Je suis ton mauvais ange, Brutus, et tu me verra près la ville de Philippes. » Brutus, sans autrement se troubler, lui répliqua : « Eh bien, je t’y verrai donc. » Le fantasme incontinent se disparut : et Brutus appela ses domestiques qui lui dirent n’avoir ouï voix ni vision quelconque. À cette cause il se remit pour lors à veiller et penser comme devant : mais le matin sitôt qu’il fut jour, il s’en alla devers Cassius lui conter la vision qu’il avait eue la nuit. » Ibid.

(45) « Au déloger de l’armée y eut deux aigles qui, fondant de grande raideur, s’allèrent ranger aux premiers enseignes, et suivirent toujours les soldats, qui les nourrirent jusques auprès de la ville de Philippes, là où un jour seulement devant la bataille, elles s’envolèrent toutes deux. Or avait jà Brutus réduit en son obéissance la meilleure partie des peuples et des nations de tout ce pays-là : mais, s’il y était encore demeuré à ranger quoique ville ou quelque seigneur, alors, ils achevèrent de les subjuguer tous, et tirèrent outre jusques à la côte de Thassos : là où Norbanus, ayant planté son camp en certain pas qu’on appelle les Détroits, près d’un lieu qu’on nomme Iymbolon, Cassius et Brutus l’environnèrent tellement qu’il fut contraint de se retirer de là, et à abandonner le lieu qui était fort avantageux pour lui, et s’en fallut bien qu’ils ne lui prissent toute son armée, car Cœsar ne l’avait pu suivre à cause de sa maladie, pour raison de laquelle il était demeuré derrière, et l’eussent fait, n’eût été le secours d’Antonius qui fit une si extrême diligence que Brutus ne la pouvait croire. Cœsar n’arriva que dix jours après, et se campèrent Antonius à l’encontre de Cassius et Brutus à l’opposite de Cœsar.

» Les Romains appellent la plaine, qui était entre leurs deux osts, les champs Philippiens, et n’avait-on jamais vu deux si belles ni si puissantes armées de Romains, l’une devant l’autre, prêtes à combattre. Il est vrai que celle de Brutus était en nombre d’hommes beaucoup moindre que celle de César, mais en beauté de harnais et en somptuosité d’équipage, il faisait beaucoup meilleur voir celle de Brutus : car la plupart de leurs armes n’étaient qu’or et argent, que Brutus leur avait donné largement, combien qu’en toutes autres choses il enseignât très-bien à ses capitaines à vivre règlement sans superfluité quelconque : mais quant à la somptuosité des armes qu’il faut que les gens de guerre aient toujours en leurs mains, ou qu’ils les portent ordinairement sur leur dos, il estimait qu’elle augmentait le cœur à ceux qui de nature sont convoiteux d’honneur, et qu’elle rend plus âpres au combat ceux qui aiment à gagner et craignent à perdre, à cause qu’ils combattent pour sauver leurs armes, comme leurs biens et leurs héritages. Quand ce vint à faire la revue et la purification de leurs armées, César fit la sienne au dedans des tranchées de son camp, et donna un peu de blé seuleument, et cinq drachmes d’argent par tête à chaque soldat pour sacrifier aux dieux, en leur demandant la victoire. Mais Brutus condamnant cette chicheté ou pureté, premièrement fit la revue de son exercite, et le purifiant aux champs ainsi comme est la coutume des Romains : et puis donna à chaque bande forces moutons pour sacrifier, et cinquante drachmes d’argent à chaque soldat : de manière que leurs gens étaient bien plus contents d’eux, et mieux délibérés de bien faire au jour de la bataille, que ceux de leurs ennemis. Toutefois en faisant les cérémonies de cette purification, on dit qu’il advint à Cassius une chose de sinistre présage : car l’un de ses sergents qui portaient les verges devant lui, lui apporta le chapelet de fleurs qu’il devait avoir sur la tête en sacrifiant, renversé à l’envers, et dit-on qu’encore auparavant, en quelques jeux ou quelque pompe, où on portait une image de la Victoire de Cassius qui était d’or, elle tomba parce que celui qui la porta trébucha.

» Davantage on voyait tous les jours dedans le camp grand nombre d’oiseaux qui mangent des charognesdes corps morts, et si trouva-t-on des ruchées d’abeilles qui s’étaient amassées en un certain lieu dedans le pourpris des tranchées du camp, lequel lieu les devins furent d’avis de forclore de l’enceinte du camp, pour ôter la superstitieuse crainte et soupçon qu’ils en avaient, laquelle commençait même à retirer et démouvoir un petit Cassius des opinions d’Épicurus, et avait totalement épouvanté les soldats : tellement qu’il n’était pas lors d’avis qu’on décidât cette guerre par une seule bataille, mais qu’on délayât plutôt et qu’on tirât en longueur, attendu qu’ils étaient les plus forts d’argent et les plus faibles en nombre d’hommes et d’armes ; mais au contraire Brutus toujours auparavant et lors mêmement ne demandait autre chose que de mettre tout au hasard d’une bataille le plus tôt possible, afin que vitement où il recouvrât et rendît la liberté à son pays, ou qu’il délivrât de ses maux tout le monde, qui était travaillé à suivre, nourrir et entretenir tant de grosses et puissantes armées. Et encore voyant qu’ès courses et escarmouches qui se faisaient tous les jours, ses gens étaient les plus forts, et avaient toujours du meilleur, cela lui élevait le cœur davantage. Et outre cela, pour ce que déjà il avait eu quelques-uns de leurs gens qui s’étaient allé rendre aux ennemis, et en soupçonnait-on encore d’autres d’en vouloir faire autant, cela fit que plusieurs des amis même de Cassius qui paravant étaient de son opinion, quand ce vint au conseil à débattre si on donnerait la bataille ou non, furent de l’avis de Brutus : et néanmoins y eut l’un de ses amis, qui s’appelait Atellius, qui y contredit, et fut d’avis qu’on attendît l’hiver passé. Brutus lui demanda quel profit il espérait d’attendre encore un an : et Atellius lui répondit : « Si autre profit il n’y a, au moins aurai-je d’autant plus longuement vécu. » Cassius fut fort marri de cette réponse, et en fut Atellius très-mal voulu, et pis estimé de tous les autres : tellement qu’il fut sur l’heure conclu et arrêté que le lendemain on donnerait la bataille, si tint Brutus tout le long du souper contenance d’homme qui avait bien bonne espérance, et fît de beaux discours de la philosophie : puis après souper s’en alla reposer. Mais quant à Cassius, Messala dit qu’il soupa à part en son logis avec bien peu de ses plus familiers, et que tout le long du souper il eut la façon morne, triste et pensive, combien que ce ne fût point son naturel, et qu’après souper il le prit par la main, et la lui serrant étroitement, comme on fait par manière de caresses ainsi qu’il avait accoutumé, il lui dit en langage grec :

« Je te proteste et appelle à témoin, Messala, que, comme le grand Pompéius, je suis contre mon vouloir et avis contraint d’aventurer au hasard d’une bataille la liberté de notre pays ; et néanmoins si devons-nous avoir bon courage, ayant regard à la fortune, à laquelle nous ferions tort si nous nous défions d’elle, encore que nous suivions mauvais conseil. »

» Messala écrit que Cassius, lui ayant dit ces dernières paroles, lui dit adieu et que lui l’avait convié de souper le jour ensuivant en son logis pour ce que c’était le jour de sa nativité. Le lendemain donc aussitôt comme il fut jour, fut haussé au camp de Brutus et de Cassius le signe de la bataille qui était une cotte d’armes rouge : et parlèrent les deux chefs ensemble au milieu de leurs deux armées, là où Cassius le premier se prit à dire :

« Plaise aux dieux, Brutus, que nous puissions ce jourd’bui gagner la bataille, et vivre désormais tout le reste de notre vie l’un avec l’autre en bonne prospérité : mais étant ainsi que les plus grandes et principales choses qui soient entre les hommes, sont les plus incertaines, et que si l’issue de la journée d’hui est autre que nous ne désirons et que nous n’espérons, il ne sera pas aisé que nous nous puissions revoir, qu’as-tu en ce cas délibéré de faire ? ou de fuir ou de mourir ? »

» Brutus lui répondit :

« Étant encore jeune et non assez expérimenté aux affaires de ce monde, je fis, ne sais comment, un discours de philosophie, par lequel je reprenais et blâmais fort Caton de s’être défait soi-même, comme n’étant point licite ni religieux, quant aux dieux, ni quant aux hommes vertueux, de ne point céder à l’ordonnance divine et ne prendre pas constamment en gré tout ce qu’il lui plaît nous envoyer, mais faire le rétif et s’en retirer, mais maintenant me trouvant au milieu du péril, je suis de tout autre résolution, tellement que, s’il ne plaît à Dieu que l’issue de cette bataille soit heureuse pour nous, je ne veux plus tenter d’autre espérance, ni tâcher à remettre sus de rechef autre équipage de guerre, ains me délivrerai des misères de ce monde, me contentant de la fortune : car je donnai, aux Ides de Mars, la vie à mon pays, pour laquelle j’en vivrai une autre libre et glorieuse. »

» Cassius se prit à rire, lui ayant ouï dire ce propos, et en l’embrassant :

« Allons donc, dit-il, trouver nos ennemis pour les combattre en cette intention : car ou nous vaincrons ou nous ne craindrons plus les vainqueurs. »

» Ces paroles dites, ils se mirent à deviser en présence de leurs amis touchant l’ordonnance de la bataille, là où Brutus pria Cassius de lui laisser la conduite de la pointe droite, laquelle on estimait être plus convenable et mieux séante à Cassius, tant pour ce qu’il était plus âgé que pour ce qu’il était plus expérimenté : et néanmoins Cassius le lui octroya. » Ibid.

(46) « Ainsi Cassius fut à la fin contraint lui-même de se retirer avec une petite troupe de ses gens sur une motte, de là où on pouvait clairement voir et découvrir ce qui se faisait en la plaine. Mais quant à lui, il n’y vit rien, car il avait mauvaise vue, sinon qu’il vit, encore fut-ce à grand’peine, comme les ennemis pillaient son camp devant ses yeux. Il vit aussi venir une grosse troupe de gens de cheval que Brutus envoyait à son secours, et pensa que ce fussent ennemis qui le poursuivissent : et néanmoins envoya un de ceux qui étaient autour de lui, nommé Titinius, pour savoir ce que c’était. Ces gens de cheval l’aperçurent de tout loin, et sitôt qu’ils connurent que c’était l’un des meilleurs, des plus féaux amis de Cassius, se prirent à jeter un grand cri de joie, et ceux qui étaient ses plus familiers mirent pied à terre pour le saluer et l’embrasser : les autres l’environnèrent tout à l’entour du cheval avec chant de victoire, et grand bruit de leurs armes, dont ils faisaient retentir la campagne pour l’excessive joie qu’ils avaient : mais ce fut ce qui fît plus de mal que le reste : car Cassius pensa que Titinius à la vérité fût pris des ennemis et dit adonc ces paroles :

« Pour avoir trop aimé à vivre, j’ai attendu, jusques à voir, pour l’amour de moi, prendre devant mes yeux l’un de mes meilleurs amis. »

» Et cela dit, il se retira à part en une tente où il n’y avait personne, et y tira quand et lui l’un de ses affranchis, nommé Pindarus, qu’il avait toujours tenu auprès de lui pour une telle nécessité, depuis le malheureux voyage contre les Parthes auquel Crassus mourut. Toutefois il se sauva bien de cette déconfiture, mais lors entortillant son manteau à l’entour de sa tête, et lui tendant le col tout nu, il lui bailla à trancher sa tête (car ou la trouva séparée d’avec le corps), mais jamais depuis homme ne vit Pindarus, dont aucuns ont pris occasion et matière de dire qu’il avait occis son maître sans son commandement.

» Incontinent après on avisa et reconnut clairement ces gens de cheval, et Titinius couronné d’un chapeau de triomphe qui s’en venait devant en diligence pour trouver Cassius : mais quand il entendit par les cris, pleurs et lamentations de ses amis qui se tourmentaient, l’inconvénient et l’erreur qui était advenue par l’ignorance de son capitaine, il dégaina son épée en se disant mille injures à soi-même de ce qu’il avait tant demeuré, et s’en tua lui-même sur-le-champ. Brutus cependant approchait toujours, ayant déjà bien entendu que Cassius avait été rompu : mais de la mort il n’en sut rien qu’il ne fût bien près de son camp : là où, après l’avoir bien lamenté et pleuré, en l’appelant le dernier des Romains, comme étant impossible que plus il plût à Rome naître un personnage d’aussi grand cœur comme il avait été, il fît ensevelir le corps, et l’envoya en la ville de Thassos, de peur que si on faisait les funérailles dedans le camp, elles ne fussent cause de quelque désordre : puis assembla ses gens de guerre et les réconforta. »

(47) « Si mourut là le fils de Marcus Caton, combattant vertueusement entre les plus vaillants jeunes hommes. Car combien qu’il fut extrêmement las et travaillé, il ne voulut jamais reculer ni fuir : mais en combattant obstinément à coups de mains et déclarant tout haut qui il était par son nom et celui de son père, fut à la fin abattu dessus plusieurs corps des ennemis qu’il avait tués autour de lui. Aussi y demeurèrent morts sur le champ tous les plus gens de bien qui fussent en l’armée, qui s’exposèrent courageusement à tout danger pour sauver la personne de Brutus : entre lesquels y avait un de ses plus familiers nommé Lucilius, qui voyant une troupe d’hommes barbares, ne faisant compte de tous les autres qu’ils rencontraient en leur voie et tirant tous en foule à l’encontre de Brutus, se délibéra de les arrêter tout court au péril de sa vie, et étant demeuré derrière, leur dit qu’il était Brutus, et à celle fin qu’ils le crussent plus tôt, les pria de le mener à Antonius, pour ce, disait-il, qu’il craignait César, et qu’il se fiait plus à Antonius. Ces barbares étant fort joyeux de cette rencontre et cuidant bien avoir trouvé une très-heureuse fortune, le menèrent qu’il était déjà nuit, et envoyèrent devant quelques-uns d’entre eux, pour en avertir Antonius : lequel en fut aussi très-aise, et vint au-devant de ceux qui le menaient. Les autres, qui entendirent qu’on amenait Brutus prisonnier, y accoururent aussi de toutes parts les uns ayant compassion de sa fortune, les autres disant qu’il avait fait chose indigne de sa réputation de s’être pour peur de mourir ainsi lâchement fait prendre vif à des barbares. Quand ils approchèrent les uns des autres, Antonius s’arrêta un peu, pensant en lui-même comment il se devait porter envers Brutus : et cependant Lucilius lui fut présenté, qui se prit à dire d’un visage fort assuré :

« Antonius, je te puis assurer que nul ennemi n’a pris ni ne prendra vif Marcus Brutus, et à Dieu ne plaise que la fortune ait tant de pouvoir sur la vertu : mais quelque part qu’on le trouve, soit vif, soit mort, on le trouvera toujours en état digne de lui : au reste, quant à moi, je viens ici devant toi, ayant abusé ces hommes d’armes ici, en leur faisant croire que j’étais Brutus, et ne refuse point de souffrir pour cette tromperie tous tels tourments que tu voudras. »

» Ces paroles de Lucilius ouïes, tous les assistants en demeurèrent fort étonnés, et Antonius regardant ceux qui l’avaient amené, leur dit :

« Je pense que vous êtes bien marris d’avoir failli à votre entente, compagnons, et qu’il vous est avis que celui-ci vous a fait un grand tort : mais je veux bien que vous sachiez que vous avez fait une meilleure prise que celle que vous poursuiviez : car, au lieu d’un ennemi, vous m’avez amené un ami ; et quant à moi, si vous m’eussiez amené Brutus vif, je ne sais certes ce que je lui eusse fait, là où j’aime trop mieux que tels hommes que celui-ci soient mes amis que mes ennemis. »

» En disant cela il embrassa Lucilius, et pour lors le consigna et le bailla en garde à ses amis, en le leur recommandant : et Lucilius le servit toujours depuis loyalement et fidèlement jusques à la mort. »

(48) « Mais Brutus ayant passé une petite rivière bordée de çà et là de hauts rochers et ombragée de force arbres, étant déjà nuit toute noire, ne tira guères outre, mais s’arrêta en un endroit bas au dessous d’une haute roche, avec aucun de ses capitaines et amis qui l’avaient suivi, et regardant vers le ciel tout plein d’étoiles, prononça en soupirant deux vers, dont Volumnius en a noté l’un qui est de telle substance :

ô Jupiter, que celui dont naissance
Ont tant de maux, n’échappe ta vengeance.

» Et dit qu’il avait oublié l’autre. Un peu après nommant ses amis qu’il avait vus mourir en la bataille devant ses yeux, il soupira plus fort qu’il n’avait encore fait, mêmement quand il vint à nommer Labeo et Flavius, dont l’un était son lieutenant et l’autre maître des ouvriers de son camp. Sur les entrefaites, il y eut quelqu’un de la compagnie qui, ayant soif et voyant que Brutus l’avait aussi, s’en courut avec un cabasset vers la rivière. Au même instant on entendit du bruit devers l’autre côté : Volumnius y alla avec Dardanus, l’écuyer de Brutus, pour voir que c’était, et incontinent après étant retournés demandèrent s’il n’y avait plus à boire. Brutus en riant doucement leur répondit, tout est bu, on vous en apportera d’autre, et y renvoya celui même qui y avait été la première fois, lequel fut en danger d’être pris par les ennemis, et se sauva à bien grande peine étant encore blessé. Au reste Brutus estimait qu’il ne fût pas mort grand nombre de ses gens en la bataille, et pour le savoir au vrai, il y eut un nommé Statilius qui promit passer à travers les ennemis, car autrement n’était-il pas possible, et s’en aller visiter leur camp, et que là s’il trouverait que tout s’y portât bien, il allumerait un flambeau et le hausserait en l’air, puis s’en retournerait à lui. Le flambeau fut levé : car Statilius alla jusque-là : et longtemps après, Brutus, voyant qu’il ne revenait point, dit, si Statilius est en vie il reviendra : mais il advint de male fortune qu’en s’en retournant il tomba aux mains des ennemis qui l’occirent.

» La nuit étant jà bien avancée, Brutus s’inclinant devers Clitus, l’un de ses domestiques, ainsi qu’il était assis, lui dit quelques mots tout basa l’oreille ; l’autre ne lui répondit rien, ains se prit à pleurer. Par quoi il attira son écuyer Dardanus auquel il dit aussi quelques paroles : et à la fin il s’adressa à Volumnius même, parlant en langage grec, et le priant en mémoire de l’étude des lettres et des exercices qu’ils avaient pris ensemble, qu’il lui voulût aider à mettre la main à l’épée et à pousser le coud pour se tuer. Volumnius rejeta fort cette prière, et aussi firent bien les autres, desquels il y eut un qui dit qu’il ne fallait pas demeurer là, ains s’en fuir : et adonc Brutus se levant : « Il s’en faut fuir voirement, dit-il, mais c’est avec les mains et non avec les pieds, » et leur touchant à tous en la main, leur dit ces paroles d’un fort bon et joyeux visage :

« Je sens en mon cœur un grand contentement de ce qu’il s’est trouvé que pas un de mes amis ne m’a failli au besoin, et ne me plains point de la fortune, sinon en tant qu’il touche à mon pays : car quant à moi, je me répute plus heureux que ceux qui ont vaincu, non-seulement pour le regard du passé, mais aussi pour le présent, attendu que je laisse une gloire sempiternelle de vertu laquelle nos ennemis victorieux ne sauraient jamais ni par armes, ni par argent, acquérir, ni laisser à la postérité, qu’on ne dise toujours qu’eux étant injustes et méchants ont défait des gens de bien, pour usurper une domination tyrannique qui ne leur appartient point. »

» Cela dit, il les admonesta, et pria chacun d’eux qu’ils se voulussent sauver, puis se retira un peu à l’écart avec deux ou trois seulement, desquels était Straton, qui était premièrement venu à sa connaissance par l’étude de la rhétorique : il approcha le plus près de lui, et prenant son épée à deux mains par le manche, se laissa tomber de son haut sur la pointe et se tua ainsi. Les autres disent que ce ne fut pas lui qui tint l’épée, mais que ce fut Straton à son instance et prière qui la lui tendit en tournant le visage de l’autre côté, et que Brutus se jeta de grande raideur dessus : tellement que s’étant percé d’outre en outre par le milieu de l’estomac, il rendit l’esprit tout incontinent.

» Messala qui, ayant été grand ami de Brutus, se réconcilia depuis avec César, lui présenta quelque temps après ce Straton, un jour qu’il était de loisir, et en pleurant lui dit : « César, voici celui qui rendit le dernier service à Brutus. » César le reçut dès lors, et depuis en toutes ses affaires s’en est trouvé aussi loyalement servi que de nul autre des Grecs qu’il eut à l’entour de lui jusqu’à la bataille d’Actium… Au demeurant, Antonius ayant lors trouvé le corps de Brutus, le fit envelopper d’une de ses plus riches cottes d’armes. Et depuis étant averti que la cotte avait été dérobée, fît mourir le larron qui l’avait prise, et envoya les cendres et reliques du corps à Servilia, mère de Brutus. »


FIN DES NOTES.



  1. Les Anglais appelaient mal français la maladie que les Français ont longtemps appelée le mal de Naples.
  2. M. Collier a signalé dans un recueil d’épigrammes, publié en 1598, le vers que voici :

    Like hateman Timon in his cell he sits.
    Comme le haïsseur d’hommes Timon, il est assis dans sa grotte.

  3. Voir la Vie d’Élisabeth par Agnès Strickland. (Queens of England, vol. VII, p. 218.)
  4. Voir, pour cet incident, la scène VII du drame.
  5. Imperatores, c’est-à-dire souverains capitaines. (Note d’Amyot.)
  6. Comme qui dirait au bas de la table. (Note d’Amyot.)