Œuvres complètes de Shakespeare/Hugo, 1872/Tome 8/Notes

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Traduction par François-Victor Hugo.
Œuvres complètes de ShakespearePagnerre8 (p. 397-410).

NOTES

SUR

LES DEUX GENTILSHOMMES DE VÉRONE,

LE MARCHAND DE VENISE, ET COMME IL VOUS PLAIRA.





(1) Les Deux Gentilshommes de Vérone ont été publiés pour la première fois sept ans après la mort de Shakespeare, dans le grand in-folio de 1623. La division absurde adoptée par les éditeurs place cette pièce, qui fut évidemment une des premières compositions du maître, immédiatement après la Tempête, qui fut certainement une des dernières. La date à laquelle les Deux Gentilshommes ont été représentés n’a pu être fixée par aucun document précis. Malone, après avoir délibérément assigné cette date à l’année 1595, s’est rétracté et l’a reportée à l’année 1591. Quelques paroles dites par un personnage sur les pères de famille « qui envoient leurs fils à la guerre ou à la découverte des îles lointaines » lui ont paru faire allusion à l’expédition des volontaires protestants qui, en 1591, sous la conduite de lord Essex, allèrent grossir l’armée d’Henri IV, en même temps qu’aux nombreux voyages d’exploration entrepris à la même époque par Raleigh, Cavendish et d’autres. — Cette conjecture repose, on le voit, sur des données bien vagues. — Sans désigner une date positive, comme l’a fait un peu légèrement Malone, la critique peut, selon moi, affirmer que cette comédie est, par sa composition et par l’ordre d’idées qu’elle soulève, contemporaine des poëmes et des Sonnets de Shakespeare. Nul doute qu’elle n’ait été improvisée dans cette première période où le poëte s’essayait encore. La brusquerie du dénoûment trahit dans l’esprit de l’auteur une certaine fatigue que n’eût jamais ressentie son génie une fois sûr de lui-même. — J’ai déjà dit à l’Introduction que Shakespeare s’était inspiré, pour certaines scènes de sa comédie, d’un roman pastoral, la Diane de Montemayor. La Diane n’a été traduite en anglais qu’en 1598. Il est donc infiniment probable que Shakespeare n’a pas connu directement par l’œuvre espagnole cet épisode des amours de don Félix et de Félismène qui lui a fourni plusieurs incidents. Mais cet épisode avait fait le sujet d’une comédie représentée en 1584, à Greenwich, devant la reine Élisabeth, sous ce titre : The historie of Felix and Philiomena, et c’est vraisemblablement par cette comédie, aujourd’hui perdue, que Shakespeare a été initié à l’idée qu’il a plus tard mise en œuvre.

Les Deux Gentilshommes de Vérone ont été remaniés pour la scène de Drury Lane par un M. Victor, en 1763.

(2) La même comparaison se retrouve deux fois dans les Sonnets de Shakespeare :

Canker vice the sweetest buds cloth love,
And thou present’st a pure unstained prince.

« Le ver du mal aime les plus suaves boutons, — et tu lui présentes un printemps pur et sans tache. »

Sonnet lxxxix (édit. française), 70 (édit. anglaise).

The loathsome canker lives in the sweetest bud.
All men make faults.

Sonnet xxxii, 35.

« Le ver répugnant vit dans le plus suave bouton ; — tous les hommes font des fautes. »

(3) Voir la note 23 du quatrième volume.

(4) Ce reproche d’aveuglement que Valentin reçoit ici de son page à cause de son admiration pour la brune Silvia, Shakespeare se l’adresse à lui-même à propos de son engouement pour la brune héroïne de ses Sonnets. Diligence dit à Valentin : « If you love her, you cannot see her, because love is blind. Si vous l’aimez, vous ne pouvez pas la voir, parce que l’amour est aveugle. » Le poëte a développé la même pensée dans ces vers :

Thou blind fool, Love, what dost thou to mine eyes,
That they behold, and see not what they see ?

They know what beauty is, see where it lies,
Yet what the best is, lake the worst to be.

« Ô toi, aveugle fou, amour, que fais-tu à mes yeux — pour qu’ils regardent ainsi sans voir ce qu’ils voient ? — Ils savent ce qu’est la beauté, ils voient où elle se trouve : — pourtant ils prennent pour parfait ce qu’il y a de pire. »

Sonnet xv, 137.

Ce qui rend ce rapprochement plus frappant, c’est que la bien-aimée de Valentin est accusée de se farder comme la bien-aimée du poëte : « Her beauty is painted, sa beauté est peinte, prétend le page en parlant de Silvia. » — « Mon mauvais génie, dit Shakespeare de sa maîtresse, est une femme fardée. »

My worser spirit a woman, colour’d ill.

Sonnet xxix, 144.

J’ai déjà noté, au sixième volume, certains traits de ressemblance entre Rosaline et la coquette qui fit tant souffrir Shakespeare. Les mêmes traits se retrouvent dans la figure de Silvia. Le jeune Shakespeare semble avoir suivi l’exemple du jeune Raphaël : il a fait poser sa maîtresse pour ses premiers portraits de femme, Silvia, dans les Deux Gentilshommes de Vérone, Rosaline, dans Peines d’amour perdues, Béatrice, dans Beaucoup de bruit pour rien, Rosalinde, dans Comme il vous plaira, rappellent à des degrés différents le type provoquant et gracieux que l’amour révéla au poëte.

(5) Le raisonnement spécieux par lequel Protée essaie ici d’atténuer sa faute, le poëte le fait dans un de ses Sonnets pour excuser la double trahison de son ami et de sa maîtresse :

If I lose thee, my loss is my love’s gain,
And, losing her, my friend has found that loss ;
Both find each other, and I lose both twain,
And both for my sake lay on me this cross.

« Si je te perds, ma perte fait le gain de ma bien-aimée, — et si je la perds, c’est mon ami qui recouvre l’égarée ; — si je vous perds tous deux, tous deux vous vous recouvrez, — et c’est encore pour mon bien que vous me faites porter cette croix. »

Sonnet xxxv, 42.

J’insiste expressément sur ces similitudes qu’aucun commentateur n’a remarquées jusqu’ici et qui prouvent la parenté, si longtemps méconnue, entre l’œuvre lyrique et l’œuvre dramatique de notre poëte.

(6)

The table herein all my thoughts
Are visibly charactered.

Julia compare ici la mémoire de sa confidente à un carnet où elle écrit toutes ses pensées. La même comparaison se retrouve exprimée en termes presque identiques dans un des Sonnets de Shakespeare. Le poëte, s’adressant à son mystérieux ami, lui dit :

Thy tables are within my brain
Full character’d with lasting memory.

« Tu as pour tablettes mon cerveau — où sont inscrits partout de durables souvenirs. »

Sonnet lxxix, 122.

(7) L’idée exprimée brièvement ici a été développée par le poëte dans deux sonnets :

If the dull substance of my flesh were thougt,
Injurious distance should not stop my way ;
For then, despite of space, I would be brought
From limits far remote where tou stay.

« Si la pensée était l’essence de mon être grossier, — la substance injurieuse n’arrêterait pas ma marche, — car alors, en dépit de l’espace, je me transporterais — des limites les plus reculées au lieu où tu résides. »

Sonnet lx, 44.

…My thoughts (from far where I abide)
Intend a zealous pilgrimage to thee.

« Mes pensées loin du lieu où je suis — entreprennent un fervent pèlerinage vers toi. »

Sonnet lvi, 27.

(8) Variante :

Thou away, the very birds are mute

En ton absence, les oiseaux mêmes sont muets.

Sonnet Lxii, 97.

(9) « C’est une vérité incontestable que la mère seule est sûre de la légitimité de l’enfant. Lance suppose que, si son interlocuteur savait lire, il aurait lu quelque part cette maxime bien connue. » Steevens.

(10) Le troisième brigand invoque ici le joyeux frère Tuck que la ballade anglaise donne pour confesseur au chevaleresque bandit Robin Hood. « Nous vivrons et nous mourron ensemble, dit un personnage dans l’Édouard Ier de Peele (1593), comme Robin Hood, Frère Tuck et la pucelle Marianne. »

(11) Même idée en d’autres termes :

… Love knows, it is a greater grief
To bear love’s wrong than hate’s known injury.

« L’amitié sait que c’est une plus grande douleur — de subir l’outrage de l’amitié que l’injure prévue de la haine. »

Sonnet xxxiii, 40.

(12) Variante :

« Ton remords n’est pas un remède à ma douleur, tous tes regrets ne réparent pas ma perte. — Le chagrin de l’offenseur n’apporte qu’un faible soulagement — à celui qui porte la lourde croix de l’offense. — Ah ! mais ces larmes sont des perles que ton cœur répand, — et cette richesse-là est la rançon de tous tes torts. »

Sonnet xxxi, 34.

(13) C’est dans la dernière année du seizième siècle que le Marchand de Venise a été imprimé pour la première fois et publié en deux éditions différentes, l’une portant le nom d’un imprimeur, J. Roberts, l’autre le nom d’un libraire, Thomas Heyes. Le titre prolixe de cette seconde édition a été reproduit en tête de notre traduction[1]. — Dès le mois de juillet 1598, l’imprimeur avait fait enregistrer son droit au Stationer’s Hall, ainsi que l’atteste l’extrait suivant :

22 juillet 1598.

James Roberts.

Un livre du Marchand
de Venise, autrement appelé le
Juif de Venise. Pourvu qu’il
ne soit pas imprimé par ledit James
Roberts ou aucun autre, sans une licence obtenue préalablement
du très-honorabie Lord Chambellan.

Cette restriction, qui faisait dépendre l’impression de l’ouvrage de l’autorisation du lord Chambellan, a donné à croire que la pièce n’avait pas encore été jouée à l’époque de l’enregistrement, et que l’intendant du théâtre de la reine voulait réserver à la cour la primeur de la comédie nouvelle. Ce qui tendrait à confirmer cette conjecture, c’est que le Marchand de Venise est la dernière des pièces de Shakespeare mentionnées dans le catalogue que Francis Meres publia à la fin de 1598. Le Marchand de Venise aurait donc été représenté primitivement par les comédiens du lord Chambellan dans l’intervalle qui sépare le mois de juillet du mois de décembre de cette année.

Ce qui toutefois diminue la solidité de cette hypothèse savamment conçue par les commentateurs modernes, c’est que, parmi les pièces représentées en 1594 au théâtre de Newington par les troupes réunies du lord Amiral et du lord Chambellan, les livres du chef de troupe Honslowe citent, à la date du 25 août, une Comédie Vénitienne (Venesyan Comedy) qui, s’il faut en croire Malone, pourrait bien être le Marchand de Venise.

J’ai déjà indiqué à l’introduction les sources légendaires auxquelles Shakespeare a puisé les éléments de l’intrigue principale de son merveilleux chef-d’œuvre. Le lecteur connaît déjà, par l’analyse que j’en ai donnée, la ballade de Gernutus, et tout à l’heure il va pouvoir lire à l’Appendice la nouvelle du Pecorone que le poëte semble avoir plus spécialement consultée. L’anecdote racontée par les Gesta Romanorum se retrouve développée dans la nouvelle italienne : je me dispenserai donc de la traduire ici. Mais je ne puis m’empêcher de citer le conte oriental que l’enseigne Thomas Munroe, du premier bataillon de Cypayes, découvrit au siècle dernier dans un manuscrit persan. En voici la traduction :

« On rapporte que, dans une ville de Syrie, un pauvre musulman vivait dans le voisinage d’un riche juif. Un jour il alla trouver le juif et lui dit : « Prête-moi cent dinars, que je puisse établir un commerce, et je te donnerai une part dans les bénéfices. » Ce musulman avait une femme fort belle. Le juif l’avait vue et s’était épris d’elle ; trouvant là une heureuse occasion, il dit : « Je ne ferai pas cela, mais je te prêterai cent dinars, à cette condition que dans six mois tu me les rendras. Mais remets-moi un billet qui me donne le droit, si tu excèdes d’un seul jour le terme convenu, de couper une livre de chair dans la partie de ton corps que je choisirai. » Le juif pensait que par ce moyen peut-être, il pourrait posséder la femme du musulman. Le musulman était consterné et dit : « Pareille chose serait-elle possible ? » Mais, comme sa détresse était extrême, il prit l’argent à la condition requise, fit le billet et partit pour un voyage.

Dans ce voyage il fit de grands bénéfices, et chaque jour il se disait à lui-même : « À Dieu ne plaise que je laisse passer le jour de l’échéance et que le juif attire malheur sur moi ! » En conséquence il confia cent dinars d’or aux mains d’une personne de confiance et l’envoya dans son pays pour les remettre au juif. Mais les gens de sa maison étant sans argent les dépensèrent pour se maintenir.

Quand le musulman revint de son voyage, le juif réclama le payement de son argent ou sa livre de chair. Le musulman dit : « Je t’ai envoyé ton argent, il y a longtemps. » Le juif dit : « Ton argent ne m’est pas parvenu. » Quand ce fait fut, après examen reconnu pour vrai, le juif mena le musulman devant le cadi et exposa toute l’affaire.

« Le cadi dit au musulman : « Ou rembourse le juif ou donne-lui la livre de chair. » Le musulman, ne consentant pas à cela, dit : « Allons à un autre cadi. » Ils allèrent trouver un autre cadi qui prononça la même sentence. Le musulman consulta un ingénieux ami qui lui dit : « Présente-toi devant le cadi d’Emèse, et ton affaire s’arrangera à ta satisfaction. » Alors le musulman alla trouver le juif et lui dit : « Je m’en remets au jugement du cadi d’Emèse. » Le juif dit : « Et moi aussi. »

« Ils partirent alors pour la ville d’Emèse. Quand ils furent devant le tribunal, le juif dit : « Ô monseigneur le juge, cet homme m’a emprunté cent dinars, sous la garantie d’une livre de sa propre chair : ordonne qu’il me livre mon argent ou sa chair. » Il se trouva que le cadi était l’ami du père du musulman, et pour cette raison il dit au juif : « Tu dis vrai, c’est là la teneur du billet. » et il ordonna qu’on apportât un couteau bien affilé. Le musulman, en entendant cela, resta muet. Le couteau apporté, le cadi se tourna vers le juif et dit : « Lève-toi et coupe sur son corps une livre de chair ; mais de telle sorte qu’il n’y en ait pas un grain en plus ou en moins : si tu en coupes plus ou moins qu’une livre, j’ordonnerai que tu sois mis à mort. » Le juif dit : « Je ne puis : j’abandonne l’affaire, et je pars. » Le cadi dit : « Tu ne le peux pas. » Il dit : « Ô juge, je le tiens quitte. » Le juge dit : « Cela ne se peut. Ou coupe-lui une livre de chair ou paye-lui les frais de son voyage. » Les dépenses du voyage furent fixées à deux cents dinars. Le juif paya les deux cents dinars et partit. »

Shakespeare, qui a suivi assez fidèlement la fable indiquée par l’auteur du Pecorone, a été obligé néanmoins de modifier la condition étrange mise par le romancier italien au mariage de la dame de Belmont. On se figure difficilement cette Portia « qui n’est inférieure en rien à la Portia de Brutus, » permettant au premier venu de partager son lit, comme le fait sa devancière, l’héroïne trop galante de Ser Giovanni Fiorentino. Aussi Shakespeare a-t-il substitué à cette convention le pacte en vertu duquel Portia doit appartenir à l’heureux prétendant qui choisira entre trois coffrets le coffret désigné par un testament sacré. Une légende des Gesta Romanorum a donné à notre auteur l’idée du contrat bizarre et charmant qui fait ici le nœud de l’intrigue secondaire. Cette légende, écrite en bas latin, raconte qu’il y avait une fois un roi d’Apulie dont la fille voulut épouser le fils de l’empereur de Rome, Anselme. La princesse fut amenée devant le César légendaire qui lui dit : Puella, propter amorem filii mei multa adversa sustinuisti. Tamen si digna fueris ut uxor ejus sis, cito probabo. Autrement dit : « Jeune fille, tu as soutenu de nombreuses adversités pour l’amour de mon fils. Pourtant j’éprouverai sur-le-champ si tu es digne d’être son épouse. « Et fecit fieri tria vasa. Le premier de ces trois vases était d’or pur et plein d’os de morts, et portait cette inscription :

Qui me elegerit, in me inveniet quod meruit.

Le second était d’argent et plein de terre, et portait cette inscription :

Qui me elegerit, in me inveniet quod natura appetit.

Le troisième était de plomb et plein de pierres précieuses et portait cette inscription :

Qui me elegerit, in me inveniet quod deus disposnit.

L’empereur Anselme déclara qu’il n’accorderait son fils à la fille du roi d’Apulie que si elle choisissait entre ces trois vases celui dont le contenu avait le plus de valeur. Il va sans dire que la princesse désigna le coffret de plomb. Sur quoi, l’empereur lui dit : Bona puella, bene elegisti ; ideo filium meum habebis. Et c’est ainsi que le fils de l’empereur de Rome épousa la fille du roi d’Apulie. — Cette fable naïve a été révélée à Shakespeare par une traduction qu’en avait publiée l’imprimeur Winkin de Worde, sous le règne de Henri VI.

Le Marchand de Venise a été altéré pour le théâtre de Lincoln’s Inn, en 1701, par un certain lord Lansdowne. Je ne mentionne que pour la flétrir cette profanation qui travestit Shylock en personnage comique. L’œuvre du maître, restituée enfin à la scène dans sa pureté première, est aujourd’hui la plus populaire peut-être de toutes les comédies de Shakespeare.

(14) Le nom de Shylock est dérivé, prétend-on, du nom asiatique Scialac que portait un maronite du mont Liban, contemporain de Shakespeare. Une hypothèse différente en fait une contraction du mot italien Scialacquo (prodigue). Il est certain en tous cas que ce nom n’était pas nouveau parmi les membres de la tribu, ainsi que le prouve un almanach contenant les prophéties du juif Caleb Shilock pour l’an de grâce 1607 : « Qu’il soit connu de toutes gens que, dans l’an 1607, le monde sera en grand danger, car un savant juif, nommé Caleb Shilock, écrit que, dans ladite année, le soleil sera couvert par le dragon dans la matinée, de cinq heures à neuf heures, et apparaîtra comme du feu, etc. » Cet almanach, daté de 1607, était la réimpression d’une première édition, parue bien avant la fin du seizième siècle, et par conséquent antérieur au Marchand de Venise.

(15) Au lieu de : Le lord Écossais, l’édition de 1623 dit : l’autre seigneur. Le sarcasme contre la politique de l’Écosse, alliée à la France contre l’Angleterre, a été retranché du texte original, évidemment après l’accession de Jacques Ier et par déférence pour le fils de Marie Stuart.

(16) Au lieu de : je prie Dieu, le texte de 1623 dit : je souhaite. Altération exigée par le statut de Jacques Ier qui prohibait sur la scène l’invocation à Dieu. On voit, par ces minutieuses variations du texte, que la censure des Stuarts était plus tyrannique même que la censure des Tudors.

(17) Au lieu de : entre Lancelot Gobbo, l’édition primitive dit : entre le Clown seul. Lancelot est désigné par le nom de Clown à toutes ses entrées et sorties.

(18) La chiromancie, dont Lancelot paraît être un adepte fervent, place la ligne de vie au bas du pouce entre le mont de Vénus et la ligne naturelle moyenne.

(19) Le chroniqueur Stowe indique ainsi l’origine de cette singulière appellation. Lundi noir : « Le quatrième jour d’avril 1360, au lendemain de Pâques, le roi Édouard campa avec son armée devant la Cité de Paris par un si grand froid, que beaucoup d’hommes moururent gelés sur leurs chevaux. Voilà pourquoi le lundi de Pâques a été surnommé le Lundi noir. »

(20) La pièce d’or à l’effigie de l’Ange était une monnaie courante au temps d’Elizabeth : elle s’appelait Angel et était aussi ancienne que la monarchie saxonne. L’antiquaire Verstegan prétend que le mot English, qui désigne la race anglaise, est une contraction du mot Angel-like, semblable à un ange. Cette étymologie prétendue expliquerait pourquoi les premiers princes d’Angleterre avaient fait sculpter la figure d’un ange sur leur plus belle monnaie.

(21) Ce vers :

Donc prends ce qui t’est dû, prends ta livre de chair,


omis dans l’édition in-quarto, a été rendu au texte par l’édition de 1623.

(22) Dix parrains de plus, c’est-à-dire les douze jurés qui, d’après la coutume anglaise, décidaient par leur verdict toute condamnation à mort. Shakespeare prête ici à la république de Venise les formes de la procédure britannique.

(23) Lancelot imite ici le son de la trompe par lequel les courriers de la poste signalaient leur approche au temps de Shakespeare.

(24) La première édition connue de Comme il vous plaira est celle de 1623. Cette pièce occupe le neuvième rang dans la série des Comédies et y prend place entre le Marchand de Venise et la Sauvage apprivoisée, de la page 163 à la page 185. — Elle avait dû être originairement publiée du vivant de Shakespeare en même temps que Beaucoup de bruit pour rien et Henri V, mais la publication en fut suspendue pour des raisons ignorées, ainsi que le prouve l’inscription suivante placée au commencement du second volume des enregistrements au Stationers’Hall :

« 4 août (sans indicalion d’année).
Comme il vous plaira, un livre
Henri Cinq, un livre
La comédie de Beaucoup de bruit pour rien.
à suspendre. »

La prohibition levée pour Henri V et Beaucoup de bruit pour rien dès l’année 1600, ne paraît pas l’avoir été pour Comme il vous plaira avant l’année 1623.

L’époque à laquelle Comme il vous plaira a été représenté pour la première fois, ne peut être fixée qu’approximativement. Cette comédie n’est pas mentionnée par Meres dans le catalogue des pièces de Shakespeare connues en 1598, et en outre elle cite un vers du poëme de Marlowe, Hero et Léandre, qui ne fut publié que dans le cours de la même année. L’extrait des registres du Stationers’Hall, antérieur évidemment à la fin de l’année 1600, prouve, d’autre part, qu’elle avait été livrée au public avant cette époque. C’est donc en 1599 ou au plus tard au commencement de l’année 1600, qu’à dû avoir lieu la première représentation de cette ravissante pastorale.

Une tradition, devenue fameuse, attribue à Shakespeare la création du rôle d’Adam dans Comme il vous plaira. Le récit sur lequel repose cette tradition a été recueilli sous le règne de Charles II de la bouche même du dernier frère survivant de Shakespeare, et voici en quels termes le chroniqueur Oldys l’a résumé : « Un des plus jeunes frères de Shakespeare qui vécut jusqu’à un âge avancé, après la restauration du roi Charles II, Gilbert, avait conservé l’habitude de fréquenter les théâtres. Les principaux acteurs de l’époque, tout en lui témoignant la plus grande déférence, tâchaient de le faire parler sur le compte de son frère et lui demandaient avec une vive curiosité des détails, spécialement sur le jeu dramatique de William. Mais déjà Gilbert était tellement cassé par les années et avait la mémoire tellement affaiblie par les infirmités, qu’il ne pouvait qu’éclaircir faiblement les questions qui lui étaient soumises. Tout ce qu’on put obtenir de lui était l’idée vague, indécise et presque oblitérée, qu’une fois il avait vu son frère Will jouer, dans une de ses comédies, le rôle d’un vieillard décrépit : il portait la barbe longue et paraissait si faible, si accablée, si incapable de marcher, qu’il fallait qu’une autre personne le portât jusqu’à une table à laquelle il s’asseyait parmi de nombreux convives, dont un chantait une chanson. » On reconnaît à cette description l’entrée d’Adam à la scène x.

Comme il vous plaira a donné lieu à de nombreuses imitations. La seule qui mérite de rester célèbre est une charmante variation que Mme George Sand a fait jouer, en 1856, sur la scène du Théâtre-Français.

(25) Shakespeare donne ici l’autorité de la poésie à une croyance populaire, d’après laquelle la tête du crapaud était censée renfermer une pierre précieuse, douée de prodigieuses vertus. Cette croyance était d’ailleurs confirmée par plus d’un savant livre. « Il est hors de doute, écrivait en 1569 le naturaliste Edward Fenton, qu’il y a dans la tête des vieux et gros crapauds une pierre appelée Borax ou Stelon. Elle se trouve le plus communément dans la tête du crapaud mâle, a le pouvoir d’empêcher l’empoisonnement et est un spécifique souverain contre l’affection de la pierre. » — Merveilles secrètes de la nature, in-quarto.

(26) « Il y a beaucoup de grâce dans cette petite ruse de Rosalinde : elle critique son amoureux, dans l’espoir d’être contredite, et quand Célia confirme ses accusations avec une complaisance malicieuse, elle se contredit elle-même plutôt que de laisser son favori sans défense. » Jonhson.

(27) Quiconque doit aimer aime à première vue.

Ce vers, cité ici par la bergère Phébé, est emprunté à un poëme de Marlowe, publié en 1598, Héro et Léandre. L’invocation au « pâtre enseveli » est un touchant souvenir adressé par l’auteur de Comme il vous plaira à l’auteur de Faust, ce jeune poète mort avant l’âge, dont j’ai raconté ailleurs la fin tragique[2].

(28) « On a élevé dans Cheapside un tabernacle en marbre gris curieusement sculpté, sous lequel est une statue de Diane en albâtre, dont les seins nus laissent jaillir de l’eau, amenée de la Tamise. » Stowe’s Survey of London, 1599.

(29) « Ceci est une épigramme à l’adresse des biographes qui, racontant la vie des philosophes de l’antiquité, tels que Diogène Laerce, Philostrate, Eunapius, etc., rapportaient comme des exemples de la plus haute sagesse les paroles et les actions les plus insignifiantes, » Warburton. — Un livre appelé les Dictons et les Paroles des Philosophes, avait été publié par Caxton en 1477. Il fut traduit du français en anglais par lord Rivers. Et c’est sans doute par cette version que Shakespeare a eu connaissance de ces pauvretés philosophiques. » Steevens.

(30) « Le livre auquel il est fait ici allusion est un traité d’un certain Vincentio Saviolo, intitulé : De l’honneur et des querelles honorables, in-quarto imprimé par Wolf en 1594. La première partie de ce traité a pour titre : Discours fort nécessaire à tous les gentilshommes qui ont souci de leur honneur, touchant la façon de donner et de recevoir le démenti, d’où s’ensuivent le duel et le combat sous diverses formes et maints autres inconvénients, faute d’avoir la vraie science de l’honneur et la vraie intelligence et les termes qui sont ici expliqués. — Les titres des divers chapitres sont comme il suit : — I. Quelle est la raison pour laquelle la Partie à laquelle est donné le Démenti, doit devenir l’Agresseur et de la Nature des Démentis. — II. De la Méthode et de la Diversité des Démentis. — III. Des Démentis certains [ou directs]. — IV. Des Démentis conditionnels. — V. Du Démenti en général. — VI. Du Démenti en particulier. — VII. Des Démentis puérils. — VIII. Conclusions touchant la manière d’extorquer ou de rétorquer le Démenti [ou la contradiction querelleuse]. — Au chapitre des Démentis conditionnels, l’auteur, parlant de la particule Si, dit : « Les démentis conditionnels sont ceux qui sont donnés conditionnellement, par exemple, par un homme disant ou écrivant ces mots : Si tu as dit que j’ai fait affront à milord, tu en as menti ; Si tu le dis à l’avenir, tu en auras menti. Ces sortes de démentis donnent souvent lieu à de vives discussions verbales qui ne peuvent aboutir à aucune conclusion décisive. » Saviolo entend par là que deux adversaires ne peuvent parvenir à se couper la gorge tant qu’un Si les sépare. Voilà pourquoi Shakespeare fait dire à Pierre de Touche : « J’ai vu le cas où sept juges n’avaient pu arranger une querelle ; les adversaires se rencontrant, l’un d’eux eut tout bonnement l’idée d’un Si, comme par exemple : si vous avez dit ceci, j’ai dit cela ; et alors ils se serrèrent la main et jurèrent d’être frères. Votre si est l’unique juge de paix ; il y a une grande vertu dans le si. « Caranza était un autre de ces auteurs qui laisaient autorité en matière de duel. Fleicher le ridiculise avec esprit au dernier acte de son Pèlerinage d’amour. » — Warburton.


FIN DES NOTES.

  1. Le lecteur a remarqué et admiré, comme moi, les charmants titres elzéviriens que la typographie Moulin a, dans cette édition même, placés en tête des principales pièces de Shakespeare. Ces titres, par la forme des caractères et par la coupe des lignes, donnent une idée parfaitement exacte des titres des éditions originales qui ont été tout exprès calqués au British Museum. La maison Pagnerre, fidèle à ses nobles traditions, n’a rien négligé pour que ce monument, élevé par des Français à la plus grande gloire de l’Angleterre, fût digne à la fois et de la France et de Shakespeare.
  2. Le Faust anglais, chez Michel Lévy. In-18, 1858.