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Œuvres complètes de Shakespeare/Hugo, 1873/Tome 13/Notes

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Traduction par François-Victor Hugo.
Œuvres complètes de ShakespearePagnerre13 (p. 437-470).


NOTES


SUR LA DEUXIÈME ET LA TROISIÈME PARTIE
DE HENRY VI ET SUR HENRY VIII.




(1) Cette réplique que Glocester adresse ici au cardinal pour lui reprocher son arrogance et sa rancune, et pour lui remettre en mémoire d’anciennes querelles, ne se trouve pas dans le texte de l’édition de 1593. Insérée après coup par la révision dans le texte publié en 1623, elle a évidemment pour but de rattacher la seconde partie de Henry VI à la première partie, en rappelant les commencements du conflit que la première partie a mis en scène.

(2) Richard Plantagenet, duc d’York, avait épousé Cicely Nevil, sœur aînée du comte de Salisbury.

(3) Ce vers, où le duc d’York mentionne la perte de Paris et les périls que court la domination anglaise en Normandie, manque à l’édition de 1595. Nul doute qu’il n’ait été ajouté au texte définitif pour mettre la seconde partie de Henry VI encore une fois d’accord avec la première. Il est certain désormais que l’ouvrage embryonnaire, imprimé en 1595, avait été écrit et composé tout entier avant la révision générale et définitive qui réunit en trilogie les pièces distinctes ayant pour sujet le règne de Henry VI.

(4) Selon la Fable, la vie de Méléagre, prince de Calydon, dépendait de la durée d’un tison soustrait au foyer des Parques. Sa mère Althée rejeta le tison au feu, et Maléagre expira dans les tortures,

(5) Dans le drame publié en 1595, c’est son gant, et non son éventail, que laisse tomber la reine. Du reste, cette rivalité de la reine Marguerite et de la duchesse Éléonore est une fiction dramatique. La duchesse fut, en réalité, disgraciée et bannie trois ans avant le mariage de Marguerite d’Anjou avec Henry VI.

(6) Suivant le texte de 1595, le roi Henry, après la sortie de la duchesse, adresse à la reine Marguerite des paroles de reproche que la révision définitive a supprimées :


LE ROI.

— Crois-moi, ma bien-aimée, tu as été fort à blâmer. — Pour mille livres d’or, je n’aurais pas voulu — que mon noble oncle eût été présent… — Mais voyez, le voici qui vient. Je suis bien aise qu’il ne l’ait pas rencontrée.

(7) Encore un raccord ajouté par la révision. Le drame original ne contient pas les dix derniers vers dans lesquels York, reprochant à Somerset d’avoir causé la perte de Paris, lui rappelle la trahison dont nous avons été témoins dans la première partie de Henry VI.

(8) La distribution des incidents de cette scène est différente dans l’ouvrage primitif. Là, l’armurier et son apprenti sont emmenés en prison, et disparaissent avant l’altercation de la reine avec la duchesse de Glocester.

(9) Voici l’esquisse de cette scène dans le drame original :

Entrent Éléonore, avec sir John Hume, Roger Bolingbroke, enchanteur, et Margery Jourdain, sorcière.

ÉLÉONORE.

Voici, sir John ; prenez ce rouleau de papier — où sont écrites les questions que vous aurez à poser ; — et je me tiendrai sur la tourelle que voici — à écouter ce que vous dit l’esprit. — Vous écrirez les réponses faites à mes questions.

Elle monte à la tourelle.

SIR JOHN.

— Maintenant, commencez, jetez vos charmes alentour, — et sommez les démons d’obéir à vos volontés, — et dites à dame Éléonore la chose qu’elle demande.


LA SORCIÈRE.

— Ainsi, Roger Bolingbroke, à l’œuvre ! — Trace un cercle ici sur la terre, — tandis que moi, prosternée la face contre terre, — et je parlerai tout bas aux démons, — et les forcerai par mes conjurations d’obéir à ma volonté.

Elle se prosterne la face contre terre. Bolingbroke tracs un cercle.


BOLINGBROKE.

— Nuit noire, nuit redoutable, nuit silencieuse, — qui sers de masque à la bande infernale des furies, — je te somme de m’envoyer du lac du Cocyte — l’esprit Ascalon : qu’il arrive, — en perçant les entrailles du centre de la terre, — et qu’il soit ici en un clin d’œil. — Ascalon, monte, monte.

Tonnerres et éclairs. l’esprit s’élève.

L’ESPRIT.

— Maintenant, Bolingbroke, que veux-tu de moi ?


BOLINGBROKE, lisant.

D’abord le roi. Qu’adviendra-t-il de lui ?


L’ESPRIT.

— Le duc vit encore qui déposera Henry ; — mais il lui survivra et mourra de mort violente.


BOLINGBROKE.

Quel est le sort qui attend le duc de Suffolk ?


L’ESPRIT.

— Par l’eau il périra et trouvera sa fin.


BOLINGBROKE.

Qu’adviendra-t-il au duc de Somerset !


L’ESPRIT.

— Qu’il évite les châteaux : — il sera plus en sûreté sur les plaines sablonneuses que là où se dressent les châteaux. — Maintenant ne me questionne plus, car il faut que je m’en retourne.

L’esprit s’enfonce sous terre.

BOLINGBROKE.

— Descends donc dans le marais maudit — où Pluton trône en son char de feu, — parcourant, au milieu des fumées qu’exhalent les roussis et les calcinés, — cette route de Dité qui longe la rivière Styx ! — Va là hurler et brûler à jamais dans les flammes. — Lève-toi, Jourdain, lève-toi, et suspends tes incantations. — Sangdieu ! nous sommes trahis.


Entrent le duc d’York, le duc de Buckingham et d’autres.

YORK.

— Allons, mes maîtres, mettez la main sur eux, et garrottez-les solidement. — Cette fois nous avons fait bonne surveillance… Quoi ! madame, vous ici ! — Ah ! vous complotez une trahison avec des sorciers : — voilà qui va faire grand honneur à votre mari. — Le roi aura avis de cela.

Éléonore se retire du haut de la tour.

BUCKINGHAM.

— Voyez donc, milord, ce que le diable a écrit là.



YORK.

— Donnez-moi cela, milord, je le montrerai au roi. — Allez, messieurs, veillez à ce qu’ils soient étroitement emprisonnés.

Les gardes emmènent les prisonniers.

BUCKINGHAM.

— Milord, permettez-moi, je vous prie, de partir — pour Saint-Albans, afin d’annoncer cette nouvelle au roi.


YORK.

— J’y consens, partez donc sur-le-champ.


BUCKINGHAM.

— Adieu, milord.

Il sort.

YORK.

— Holà ! quelqu’un !

Entre un valet.

LE VALET.

— Milord ?


YORK.

— Maraud, va inviter les comtes de Salisbury et de Warvick — à souper avec moi ce soir.


LE VALET.

— J’obéis, milord.

Ils sortent.

(10) « Mais le venin veut toujours se répandre, et la rancune intérieure a hâte de se manifester. Cela fut apparent pour tous les hommes cette année-là ; car diverses machinations furent dirigées alors contre le noble duc Homphroy de Glocester, lesquelles en conclusion lui enlevèrent la fortune avec la vie. Car d’abord, cette année, dame Éléonore Cobham, femme dudit duc, fut accusée de trahison, comme ayant tenté de détruire le roi, par sorcellerie et enchantement, dans l’intention d’élever et de porter son mari au trône. Sur quoi elle fut examinée dans la chapelle de Saint-Étienne, en présence de l’archevêque de Cantorbéry, et là, après examen, convaincue, et condamnée à faire amende honorable sur trois places publiques dans la Cité de Londres ; et ensuite elle subit un emprisonnement perpétuel dans l’île de Man, sous la garde de sir John Stanley, chevalier. À la même époque furent arrêtés, comme agents et conseillers de ladite duchesse, Thomas Southwell, prêtre et chanoine de Saint-Étienne, à Westminster, John Hum, prêtre, Roger Bolingbroke, habile nécromant, et Margery Jourdain, surnommée la Sorcière d’Eye, accusée d’avoir fabriqué, à la requête de la duchesse, une image de cire représentant le roi, laquelle, par leur sorcellerie, devait se consumer petit à petit, à l’effet d’épuiser et de détruire la personne du roi et de le mettre à mort. Pour laquelle trahison, ces personnes furent condamnées à mourir ; et conséquemment Margery Jourdain fut brûlée à Smithfield ; et Roger Bolingbroke fut traîné sur la claie et écartelé à Tyburn, lequel Roger affirma, au moment de mourir, que jamais pareil crime n’avait été imaginé par eux. John Hum obtint son pardon, et Southwell mourut à la Tour avant l’exécution. Le duc de Glocester prit toutes ces choses patiemment, et parla peu. » — Chronique de Hall.

(11) Tout cet incident est fondé sur une anecdote racontée dans les Mémoires de Thomas Morus :

« Je me rappelle avoir entendu mon père parler d’un mendiant qui, au temps du roi Henry sixième, vint avec sa femme à Saint-Albans. Et là, ce mendiant erra par la ville en demandant l’aumône, cinq ou six jours avant l’arrivée du roi, — disant qu’il était né aveugle, et qu’il n’avait jamais vu de sa vie, et qu’il avait reçu en songe l’avertissement de quitter Berwick, où il avait toujours demeuré, pour aller chercher saint Albans, et qu’il avait été à la châsse du saint, et qu’il n’avait pas été soulagé. Et conséquemment il avait résolu de l’invoquer en quelque autre lieu, car il avait ouï dire par quelques-uns que le corps de saint Albans était à Cologne, comme en effet on l’a prétendu. Mais je sais par des informations certaines qu’il est à Saint-Albans, où l’on montre une partie de ses reliques. Pour continuer l’histoire, quand le roi fut arrivé et que la ville fut pleine de monde, soudain cet aveugle recouvra la vue à la châsse de saint Albans, et, en l’honneur du miracle, les cloches sonnèrent solennellement, et le Te Deum fut chanté ; si bien qu’on ne parlait dans toute la ville que de ce miracle.

» Sur ce, il arriva que le duc Homphroy de Glocester, homme grandement sage et fort savant, ayant grande joie de voir un tel miracle, fit appeler le pauvre homme. Et, s’étant tout d’abord réjoui de voir la gloire de Dieu ainsi manifestée par la cure de l’aveugle, il l’exhorta à l’humilité, l’invitant à ne s’attribuer ici aucun mérite et à ne pas s’enorgueillir des louanges du peuple, qui l’appellerait désormais un bon et saint homme. Enfin il examina bien ses yeux, et lui demanda si jamais de sa vie il n’avait rien vu auparavant. Le mendiant et sa femme lui ayant affirmé faussement que non, il examina de nouveau ses yeux avec attention, et dit : « Je vous crois volontiers, car il me semble que vous n’y voyez pas encore bien. — Si fait, monsieur, dit l’autre, grâce à Dieu et à son saint martyr, j’y vois maintenant aussi bien que qui que ce soit. — Vraiment ? dit le duc. De quelle couleur est ma robe ? » Le mendiant répondit aussitôt. « De quelle couleur, ajouta le duc, est la robe de cet homme ? » Le mendiant répondit encore, et ainsi de suite, sans hésiter, dit les noms de toutes les couleurs qu’on put lui montrer. Et quand milord vit cela, il renvoya le vagabond, et il le fit mettre aux ceps publiquement. En effet, quand même l’homme aurait pu voir soudain par miracle la différence entre les diverses couleurs, il n’aurait pu, à première vue, nommer toutes ces couleurs, s’il ne les avait connues auparavant. » (Œuvres de Thomas Morus, p. 134. édit. 1557.)

(12) Dans la pièce originale, Glocester est ici beaucoup plus dur pour la duchesse sa femme :


GLOCESTER, au roi Henry.

— Pardonnez-moi, mon gracieux souverain, — car je jure ici à Votre Majesté — que je suis innocent des crimes odieux — perfidement commis par mon ambitieuse femme ; — et, puisqu’elle a voulu trahir son souverain seigneur, — je la rejette ici de mon lit et de ma table, — et je l’abandonne à la rigueur de la loi, — à moins qu’elle ne se lave de ce crime noir.

(13) Dans le drame primitif, le roi spécifie particulièrement le mode de pénitence :


LE ROI HENRY.

— Avance, dame Éléonore Cobham, duchesse de Glocester, et écoute la sentence prononcée contre toi pour les trahisons que tu as commises envers nous, notre autorité et nos pairs. D’abord, pour ton crime odieux, tu feras deux jours pénitence publique, dans les rues de Londres, pieds nus, un linceul blanc sur ton corps, un flambeau de cire allumé à la main. Après cela tu seras exilée à jamais à l’île de Man, pour y finir tes misérables jours ; et c’est notre sentence irrévocable. Qu’on l’emmène.

(14) Le vin de Charneco, petit village des environs de Lisbonne, était fort célèbre au temps de Shakespeare.

(15) « Dans cette même année, un certain armurier fut accusé de trahison par un de ses apprentis. Pour vider le procès, ils se battirent à Smithfield, à un jour assigné, et l’armurier fut vaincu et tué dans le conflit, mais à cause de son imprudence ; car le matin de ce combat, où il aurait dû paraître dispos et à jeun, ses voisins allèrent le trouver, lui offrirent du vin et le firent boire d’une manière si excèssive qu’il en fut décontenancé et qu’il arriva tout chancelant : et c’est ainsi qu’il fut tué sans être coupable. Quant au perfide apprenti, il ne vécut pas longtemps impuni ; car, ayant été convaincu de félonie en cour d’assises, il fut condammé à être pendu, et exécuté à Tyburn. » — Holinshed.

(16) Dans cette fin de scène, Shakespeare a développé admirablement le court dialogue du drame original. Jugez-en :

Sortent Homphroy et ses gens.

ÉLÉONORE.

— Donc, il est parti ! le noble Glocester est parti ! — Et maintenant le duc Homphroy m’abandonne, lui aussi ! — Quittons donc la belle Angleterre. — Viens, Stanley, viens, retirons-nous vite.


STANLEY.

— Madame, allons dans quelque maison voisine, — où vous puissiez vous changer avant de partir.


ÉLÉONORE.

— Ah ! bon sir John, je ne puis cacher ma honte, — ni m’en défaire en rejetant ce linceul. — Mais viens, partons. Maître shériff, adieu. — Tu as rempli ton office comme tu le devais.

Tous sortent.

(17) « Bien que le duc de Glocester répondît suffisamment à toutes les accusations élevées contre lui, pourtant, comme sa mort était chose décidée, le raisonnement ne lui servait guère, et sa loyauté lui était de peu de secours. Mais il était lui-même exempt de toute inquiétude, ne croyant ni qu’on pût le faire mourir, ni qu’on pût le condamner à mort : tant était grande sa confiance dans sa profonde loyauté et dans une justice impartiale. Mais ses ennemis mortels, craignant que quelque tumulte ou quelque émeute n’éclatât, si un prince aussi aimé du peuple était publiquement exécuté et mis à mort, décidèrent de le détruire par la ruse, sans qu’il fût instruit ni averti de rien. Aussi, pour l’accomplissement de leurs desseins, un parlement fut convoqué à Bury, où se rendirent tous les pairs du royaume, et, entre autres, le duc de Glocester. Et, le second jour de la session, le dit duc fut arrêté par lord Beauchamp, alors connétable d’Angleterre, par le duc de Buckingham et par d’autres, puis mis en prison ; tous ses gens furent éloignés de lui, et trente-deux des principaux de sa maison furent envoyés dans diverses prisons, à la grande surprise du commun peuple. La nuit qui suivit son emprisonnement, le duc fut trouvé mort dans son lit, et son corps montré aux lords et aux communes. On donnait a entendre qu’il était mort d’une paralysie ou d’une apostème ; mais toutes les personnes impartiales reconnaissaient bien qu’il était mort de mort violente. » — Hall.

(18) Le drame primitif faisait assister le spectateur au meurtre de Glocester, qui s’accomplit ici derrière le théâtre. Voici, suivant l’édition de 1595, comment se passait cette scène terrible :

Les rideaux étant tirés, on aperçoit le duc Homphroy couché dans son lit, et deux hommes qui pèsent sur sa poitrine et l’étouffent. Alors le duc de Suffolk vient à eux.

SUFFOLK.

— Eh bien ! mes maîtres, l’avez-vous expédié ?


PREMIER ASSASSIN.

— Oui, milord, il est mort, je vous le garantis.


SUFFOLK.

— Maintenant, remettez les draps en ordre sur lui, — afin que le roi, quand il viendra, soit obligé — de croire qu’il est mort de mort naturelle.


DEUXIÈME ASSASSIN.

— Tout est en ordre à présent, milord.


SUFFOLK.

— Eh bien donc, refermez les rideaux, et partez ; — vous aurez tout à l’heure une solide récompense.

Les assassins sortent.

(19) La retouche du maître a ici magnifiquement transfiguré le dialogue de la pièce primitive, que voici fidèlement traduit :

Le roi s’évanouit.

LA REINE MARGUERITE.

— Miséricorde ! le roi est mort : au secours, au secours, milords !


SUFFOLK.

— Consolez-vous, milord ! gracieux Henry, consolez-vous !


LE ROI HENRY.

— Quoi ! c’est milord de Suffolk qui me dit de me consoler ! — Tout à l’heure il est venu entonner le chant du corbeau ; — et il croit qu’un ramage de roitelet, — ce cri de consolation, proféré par une voix creuse, — peut apaiser mes douleurs, ou soulager mon cœur ! — Sinistre messager, hors de ma vue ! — Car dans tes prunelles mêmes siège le meurtre. — Mais non, ne t’en va pas. Approche, basilic, et tue du regard celui qui te contemple !


LA REINE MARGUERITE.

— Pourquoi injuriez-vous ainsi milord de Suffolk, — comme s’il avait causé la mort du duc Homphroy ? — Le duc et moi aussi, vous le savez, nous étions ennemis ; — et vous feriez mieux de dire que je l’ai assassiné.



LE ROI HENRY.

— Ah ! malheureux que je suis. Pauvre Glocester, mort !


LA REINE MARGUERITE.

— Pauvre Marguerite, plus malheureuse encore ! — Pourquoi te détournes-tu et caches-tu ton visage ? — Je ne suis pas un lépreux infect, regarde-moi. — Est-ce donc pour cela que j’ai failli naufrager sur la mer, — et que trois fois j’ai été repoussée par les vents contraires ? — Juste présage, trop vraie prophétie — qui me disaient : Ne va pas chercher le nid d’un scorpion !

Entrent les comtes de Warwick et de Salisbury.

(20) Primitivement, la mise en scène était différente. L’édition de 1595 dit qu’ici « Warwick ouvre les rideaux et montre le duc Homphroy dans son lit. »

(21) Voici, d’après le texte original, l’ébauche de cette peinture si grandement sinistre :


WARWICK.

— J’ai vu souvent des êtres morts naturellement : le corps est d’aspect cendré, blême et incolore. — Mais voyez ! le sang s’est arrêté sur sa face, — plus colorée que quand il vivait ; — sa barbe si régulière est désordonnée et farouche ; — ses doigts sont tendus comme ceux de quelqu’un qui a lutté pour la vie, — mais qui a été surpris par la violence. Le moindre de ces signes le prouve, — il est impossible qu’il n’ait pas été assassiné.

(22) L’indication donnée ici par l’édition de 1595 est curieuse : « Entrent le roi de Salisbury ; alors on tire les rideaux, et le cardinal apparaît dans son lit, délirant et hagard comme s’il était fou. »

(23) « Sur ces entrefaites, Henry Beaufort, évêque de Winchester, et surnommé le riche Cardinal, partit de ce monde, et fut enterré à Winchester. Cet homme était fils de Jean de Gand, duc de Lancastre, descendu d’un honorable lignage, mais né en bâtardise, plus noble par le sang que notable par la science, hautain d’humeur et haut de contenance, riche plus que tous les hommes et libéral pour peu, dédaigneux de son roi et redoutable pour ses amis, mettant l’argent avant l’amitié, commençant bien des choses et n’achevant aucune. Sa rapacité insatiable et son désir d’une longue vie lui firent oublier Dieu, son prince et lui même, dans ses derniers jours ; car le docteur John Baker, son conseiller privé et son chapelain, écrivait que le cardinal, étant à son lit de mort, prononça ces paroles : « Pourquoi mourir, ayant tant de richesses ? Si le royaume entier pouvait sauver ma vie, je puis ou m’en rendre maître par la politique, ou l’acheter avec mes richesses. Fi ! la mort ne veut donc pas se laisser corrompre ! L’argent ne peut donc rien sur elle ! Quand mon neveu de Bedford mourut, je me crus presque au haut de la roue ; puis, quand je vis succomber mon autre neveu de Glocester, je crus pouvoir être l’égal des rois, et, sur ce, je songeai à augmenter mes trésors dans l’espoir de porter une triple couronne. Mais maintenant je vois que le monde m’échappe, et ainsi je suis déçu, et je vous prie tous de prier pour moi. » — Chronique de Hall.

(24) « Mais la fortune ne voulait pas que cet infâme personnage (le duc de Suffolk) échappât ainsi ; en effet, s’étant embarqué pour se transporter en France, il fut rencontré par un navire de guerre appartenant au duc d’Exeter, connétable de la Tour de Londres, navire appelé le Nicholas de la Tour. Le capitaine de cette barque, après une courte escarmouche, pénétra dans le navire du duc ; l’ayant reconnu, il l’amena à la rade de Douvres, et là, lui fit trancher la tête sur un côté d’une chaloupe, et laissa le corps avec la tête gisant sur le sable. Le cadavre, ayant été retrouvé par un chapelain du duc, fut transporté au collège de Wingfield, en Suffolk, et enterré là. Telle fut la fin de William de la Poole, duc de Suffolk, laquelle semble avoir été providentielle ; car il avait causé la mort du bon duc de Glocester, dont on a vu le récit plus haut. » — Hall.

(25) Au lieu de « Bargulus, le fameux pirate d’Illyrie, » le texte de 1595 nomme « le puissant Abradas, le grand pirate macédonien. » Ce Bargulus que la révision a introduit dans le texte définitif, est un personnage historique mentionné par Cicéron dans ses Offices : « Bargulus, Illyrius latro, de quo est apud Theopompum, magnas opes habuit. » Lib. II, cap. xi.

(26) Après ces mots : maintenant gare à lui ! le drame primitif poursuivait ainsi le dialogue :


CADE, continuant.

Y a-t-il d’autres chevaliers parmi eux ?


TOUS.

Oui, son frère.


CADE.

Eh bien donc, à genoux, Dick Boucher. Relève-toi, sir Dick Boucher. Sonnez, tambours !

(27) Au lieu des cinq derniers vers, le texte de 1595 fait dire ceci à Iden :


IDEN.

— Ô mon épée ! je veux l’honorer pour cela : tu seras suspendue — dans ma chambre, comme un monument pour les âges à venir, — en mémoire de ce grand service que tu m’as rendu.

À propos de cette correction, Malone remarque que « l’idée de laisser sur l’épée d’Iden les taches du sang de Cade et de comparer ces tâches à un blason héraldique, trahit sur-le-champ l’imagination de Shakespeare. »

(28) Dans le drame primitif, cet aparté d’York était tout différent. Buckingham lui ayant rappelé qu’il était, comme lui, un simple sujet, le duc se disait à lui-même :

Un sujet comme lui ! — Oh ! combien je déteste ces termes abjects et humiliants ! — Mais, York, dissimule, jusqu’à ce que tu aies rejoint tes fils, — qui déjà sous les armes attendent l’apparition de leur père ; — et je sais qu’ils ne peuvent pas être loin.

(29) Le drame original décrivait ainsi la tête de Cade :


LE ROI HENRY, à Iden.

— Oh ! laisse-moi voir la tête qui, vivante, — a causé de si cruels tourments à mon royaume et à moi : — ce visage farouche, ces mèches de cheveux noirs comme le charbon, — ces rides profondes dans ce front renfrogné — expliquent bien l’humeur martiale de sa vie.

(30) Extrait de la pièce originale :


YORK.

— Maintenant que nous sommes seuls et face à face, Clifford, — que ce jour soit pour l’un de nous le jour suprême ! — Car mon cœur a voué une immortelle haine à toi et à toute la maison de Lancastre.


CLIFFORD.

— Et moi je m’arrête ici et je t’attends de pied ferme, — jurant de ne pas bouger, que l’un de nous ne soit tué. — Car jamais mon cœur n’aura de repos, — que je n’aie ruiné l’odieuse maison d’York.

Fanfare d’alarme. Ils se battent, et York tue Clifford.

YORK.

— Maintenant, Lancastre, tiens-toi bien : tes forces fléchissent. — Viens, lâche Henry, viens, en rampant sur ta face, faire hommage de ta couronne au prince d’York.

Il sort.


Fanfare d’alarme. Entre le jeune Clifford, seul.

LE JEUNE CLIFFORD.

— Mon père de Cumberland ! — Où pourrai-je trouver mon vieux père ? — Oh ! terrible spectacle ! Voyez, le voilà gisant, inanimé, — baigné et couché dans son sang tiède encore ! — Ah ! vénérable pilier de la noble maison de Cumberland, — père chéri, je jure devant ton spectre assassiné — une immortelle haine à la maison d’York. — Je jure de no pas dormir tranquille une seule nuit, — tant que je n’aurai pas vengé furieusement ta mort, tant qu’un seul de nos ennemis respirera sur terre.

Il met le cadavre sur son dos.

— Comme autrefois le fils du vieil Anchise emporta — son père vénérable sur son dos viril, — et combattit avec cette charge contre les Grecs sanguinaires, — ainsi je veux agir aujourd’hui. Mais arrêtons-nous, voici l’un de ceux — à qui mon âme a juré une immortelle haine.

Entre Richard. Alors Clifford dépose le corps de son père, attaque Richard et le met en fuite.

— Arrière, misérable bossu ! retire-toi de ma vue. — Quand j’aurai porté mon père à sa tente, — je te rejoindrai, et, une fois de plus, — avec plus de succès encore, je tenterai la fortune contre toi.

Clifford sort emportant son père.

Remarquons que le drame revisé supprime cet incident du combat où Clifford met en fuite Richard. Il semble que Shakespeare, en faisant cette suppression, ait résolu de ne pas troubler, par le plus léger échec, la longue série de succès qui doit porter Richard III au pouvoir.

(31) « Le roi, ayant été informé que cette grande armée marchait sur lui, assembla des troupes, avec l’intention de rencontrer le duc d’York dans le Nord, parce qu’il avait trop d’amis du côté de la ville de Londres ; et pour cette cause, avec grande hâte et faible chance, étant accompagné des ducs de Somerset et de Buckingham, des comtes de Stafford, de Northumberland et de Wiltshire, du lord Clifford et de divers autres barons, il partit de Westminster le 20 mai, pour se diriger sur la ville de Saint-Albans. Instruit de son approche par ses éclaireurs, le duc d’York traversa le pays avec toutes ses forces, et arriva sous la même ville trois jours après. Le roi, apprenant sa venue, lui envoya des messagers pour le sommer, comme un obéissant serviteur, de garder la paix et de ne pas égorger ses propres compatriotes, comme un ennemi de son pays. Tandis que le roi Henry, plus désireux de la paix que de la guerre, envoyait ses interprètes à un bout de la ville, le comte de Warwick, avec les hommes des Marches, entra par l’autre porte, se rua brusquement sur les avant-postes du roi, et les déconfit rapidement. Alors arrivèrent le duc de Somerset et tous les autres lords avec les troupes royales. Il s’ensuivit une bataille acharnée, dans laquelle bien des braves gens perdirent la vie. Mais, le duc d’York ayant envoyé un renfort de troupes fraîches et remplacé ses blessés par de nouveaux hommes, l’armée du roi fut mise en déroute, et presque tous les chefs de guerre furent tués et massacrés. Car là périt, sous l’enseigne du château, Edmond, duc de Somerset, qui longtemps auparavant avait été averti d’éviter tous les châteaux ; et à côté de lui tombèrent Henry, second comte de Northumberland, Homphroy, comte de Stafford, John lord Clifford, et, en outre, plus de huit mille hommes. Telle fut la fin de la première bataille de Saint-Albans, qui fut livrée le jeudi avant la fête de la Pentecôte, le vingt-deuxième jour de mai. » — Hall.

(32) « Durant ces troubles, un parlement fut convoqué à Westminster pour le mois d’octobre suivant. Avant cette époque, Richard, duc d’York, étant en Irlande, avait été averti par de rapides courriers de la grande victoire gagnée par son parti dans la plaine de Northampton, et savait que le roi était dans un tel état qu’on pouvait maintenant le garder et le gouverner à plaisir. Sur quoi, sans perdre de temps, sans tarder une heure, il fit voile de Dublin à Chester avec une faible escorte, et arriva à marches forcées à la Cité de Londres, où il entra le vendredi avant la fête de saint Édouard le Confesseur, avec une épée nue portée devant lui ; sur quoi le peuple murmura qu’il devait être roi et que le roi Henry ne devait plus régner. Durant le temps de ce parlement, le duc d’York, avec une contenance hardie, entra dans la chambre des pairs et s’assit sur le trône royal, sous le dais d’État (qui est la place réservée au roi), et, en présence de la noblesse et du clergé, prononça un discours à cet effet… Quand le duc eut fini sa harangue, les lords restèrent impassibles comme des figures sculptées dans la muraille, ou comme des dieux muets, ne soufflant mot, pas plus que si leurs bouches eussent été cousues. Le duc, voyant qu’aucune réponse n’était faite à sa déclaration, et peu satisfait de leur rigoureux silence, leur conseilla de bien peser ses paroles, et sur ce, retourna à son logement dans le palais du roi…

» Après une longue délibération, et une discussion approfondie entre les pairs, les prélats et les communes du royaume, les trois États décidèrent que, attendu que le roi Henry était resté sur le trône l’espace de vingt-trois ans et plus, il conserverait le nom et le titre de roi, et aurait la possession du royaume sa vie durant ; et que, s’il mourait ou abdiquait, ou forfaisait la couronne en enfreignant les conditions de cet accord, alors la dite couronne et l’autorité royale seraient immédiatement dévolues au duc d’York, ou, à son défaut, à l’héritier direct de sa branche et lignée ; et que le duc serait dès à présent protecteur et régent du royaume… Ces conditions furent non-seulement mises par écrit, scellées et jurées par les deux parties, mais aussi arrêtées en haute cour du parlement. » — Hall.

(33) « Ton père était comme toi duc d’York. » Shakespeare a été ici induit en erreur par l’auteur de la vieille pièce. Le père de Richard, duc d’York, était le comte de Cambridge, qui ne fut jamais duc d’York, ayant été décapité du vivant de son frère aîné Édouard, duc d’York, qui périt à la bataille d’Azincourt. » — Malone.

(34) Richard était ici beaucoup moins explicite dans le drame primitif :


RICHARD.

— Écoutez, milords. Un serment est sans valeur — quand il n’est pas prononcé devant un magistrat légitime. — Henry n’en est pas un, il usurpe vos droits, — et pourtant Votre Grace se tient pour liée envers lui par son serment ! — Allons, mon noble père, décidez-vous, et une fois de plus réclamez la couronne.

(35) « Le duc d’York, avec ses gens, descendit en bon ordre, et put se diriger sans obstacle vers le front de bataille ennemi. Mais quand il fut en rase campagne, entre la citadelle et la ville de Wakefield, il fut enveloppé de tous côtés comme un poisson dans un filet ou un cerf dans des rêts ; si bien qu’après avoir combattu vaillamment une demi-heure, il fut tué et que son armée fut déconfite ; et avec lui périrent ses plus fidèles amis, ses deux oncles bâtards, sir John et sir Hugh Mortimer, son principal conseiller, sir Davy Halle, sir Hugh Hastings, sir Thomas Nevil, William et Thomas Aparre, et deux mille huit cents autres, parmi lesquels étaient de jeunes seigneurs, héritiers de grandes familles du Sud, dont la mort fut vengée par leurs parents quatre mois plus tard… Pendant la bataille, un prêtre, appelé sir Robert Appall, chapelain et précepteur du jeune comte de Rutland, deuxième fils du susdit duc d’York, à peine âgé de douze ans, bel adolescent à la mine virginale, — voyant que la fuite était la meilleure sauvegarde et pour l’élève et pour le maître, — emmena secrètement le comte du champ de bataille, à travers la bande de Clifford, jusqu’à la ville ; mais avant qu’il eût pu entrer dans une maison, le comte fut épié, suivi et pris par lord Clifford qui, en raison de son costume, lui demanda qui il était. Le jeune seigneur, épouvanté, ne put dire mot, mais s’agenouilla, implorant merci et demandant grâce en élevant les mains et en prenant un air de détresse, car la crainte lui avait ôté la parole. « Sauvez-le, dit le chapelain, car il est fils de prince, et peut un jour vous faire du bien. » Sur ce, le lord Clifford le reconnut et lui dit : « Sang-Dieu ! ton père a tué le mien, et aussi je veux te tuer, toi et toute ta race. » Ce disant, il frappa le comte au cœur de son poignard, et somma le chapelain de rapporter au frère et à la mère du comte les paroles qu’il avait dites… Dans cet acte, lord Clifford fut tenu pour un tyran et non pour un gentilhomme… Non content d’avoir tué un enfant, le cruel vampire vint au lieu où était le cadavre du duc d’York, fit couper la tête du mort, et, après l’avoir mise au bout d’une pique, la présenta à la reine Marguerite, lui disant : « Madame, la guerre est terminée ; voici la rançon de votre roi. » Après cette victoire, la reine envoya à Pomfret le comte de Salisbury et les autres prisonniers ; là, elle les fit tous décapiter, puis envoya toutes les têtes, y compris celle du duc, à York, pour qu’elles fussent accrochées sur des piques aux portes de la ville. » — Hall.

(36) « D’aucuns écrivent que le duc d’York fut pris vivant, et, en dérision, forcé de se tenir sur un tertre ; et que sur sa tète on posa, en guise de couronne, une guirlande faite de roseau et de jonc ; et qu’après l’avoir couronné, ses ennemis s’agenouillèrent devant lui comme les Juifs devant le Christ, par moquerie, en lui disant : « Salut, roi sans gouvernement ! salut, roi sans héritage ! salut, duc et prince sans peuple et sans possession ! » Enfin, après l’avoir accablé de ces sarcasmes, ils lui coupèrent la tête et la présentèrent à la reine. » — Holinshed.

(37) « Dans une belle plaine, près de la croix de Mortimer, le matin de la Chandeleur, le soleil, dit-on, apparut au comte de March comme trois soleils qui, soudain, se fondirent en un seul ; à cette vue, il fut saisi d’un tel courage qu’il s’élança violemment sur les ennemis et les déconfit rapidement. Pour cette raison, on a supposé qu’il prit comme blason un soleil dans son plein éclat. » — Hall.

(38) « Il y a un vieux proverbe qui dit : Heureux le fils dont le père va au diable, ce qui signifie que les pères qui travaillent à enrichir leurs fils par la cupidité, la corruption, l’escroquerie et autres moyens, le font au grand danger de leur âme, leur perversité devant être punie. » — Royal Exchange, par Robert Greene. In-4°, Londres, 1590.

(39) Ce monologue du roi a été considérablement développé par la révision. Le voici dans sa concision originale :


LE ROI HENRY.

— Ô gracieux Dieu du ciel ! jette les yeux sur nous, — et mets fin à ces maux incessants. — Comme ce terrible combat, dans ses continuels mouvements, — ressemble à un navire démâté sur la mer, — tantôt penchant d’un côté, tantôt chassé vers l’autre ! — Et nul ne sait à qui sera dévolue la victoire. — Oh ! que ma mort ne peut-elle arrêter ces déchirements civils ! — Je voudrais n’avoir jamais régné, n’avoir jamais été roi. — Marguerite et Clifford m’ont renvoyé du champ de bataille, — en jurant qu’ils avaient meilleur succès quand je n’étais pas là. — Plût à Dieu que je fusse mort, pourvu que tout fût bien ! — Si du moins ma couronne pouvait leur suffire, volontiers — je la leur céderais, pour rentrer dans la vie privée.

(40) « Cette bataille (la bataille de Towton) fut acharnée ; car des deux côtés on s’était retiré tout espoir de vivre, et il avait été déclaré criminel de faire des prisonniers ; en raison de quoi chacun était déterminé à vaincre ou à mourir sur le champ de bataille. Ce sanglant conflit dura dix heures sans résultat décisif, le succès tantôt affluant d’un côté, tantôt refluant de l’autre ; enfin, le roi Édouard anima si puissamment ses hommes, remplaçant les soldats fatigués et blessés, que ses adversaires, découragés, se laissèrent battre et se sauvèrent avec épouvante vers le pont de Tadcaster. Ce conflit fut pour ainsi dire contre nature ; car on y vit le fils combattre contre le père, le frère contre le frère, le neveu contre l’oncle, et le vassal contre son seigneur. » — Hall.

(41) Après ces mots : « Entre Clifford blessé, le texte de 1595 ajoute : Avec une flèche dans le cou. Cette indication est conforme au récit d’Holinshed : « Le lord Clifford, ayant ôté son gorgerin à cause de la chaleur ou de la gêne, fut frappé à la gorge d’une flèche sans tête, et rendit immédiatement l’esprit. »

(42) « Il semble que le titre de Glocester ait porté malheur aux divers personnages qui, pour leur honneur, avaient été élevés à cette dignité par création de princes, comme Hugh Spencer, Thomas de Woodstock, fils d’Édouard troisième, et le duc Homphroy, lesquels finirent leurs jours tous les trois par une fin misérable ; et après eux, le roi Richard troisième, également duc de Glocester, fut tué et renversé dans une guerre civile ; aussi ce titre de Glocester est-il regardé comme une qualification malheureuse et funeste, à l’instar du cheval de Séjan, dont le cavalier était toujours désarçonné et le possesseur toujours ruiné. » — Hall.

(43) Au lieu de dire : Entrent deux gardes-chasse, le texte de l’in-folio dit : Entrent Sincklo et Homphroy, nous donnant ainsi le nom des deux acteurs qui remplissaient les deux petits rôles. Cette erreur prouve évidemment que l’édition de 1623 a été faite, non sur le manuscrit même de l’auteur, mais sur la copie gardée par le théâtre, et originairement destinée au souffleur.

(44) « Et, du côté de la frontière d’Écosse, le roi Édouard fit mettre des sentinelles et des espions, afin que personne ne pût sortir du royaume pour aller rejoindre le roi Henry et ses partisans, qui alors séjournaient en Écosse ; mais, quelque alarme qu’eût pu causer le roi Henry, toutes les inquiétudes furent bien vite dissipées, et l’on n’eut plus à craindre aucune de ses menées. Car lui-même, s’étant risqué à entrer en Angleterre sous un déguisement, fut aussitôt reconnu et pris par un certain Cantlow, puis amené devant le roi Édouard, arrêté, sur un ordre dudit roi, par le comte de Warwick, conduit par Londres à la Tour, et là enfermé sous bonne garde. La reine Marguerite, sa femme, apprenant la captivité de son mari, craignant pour l’avenir de son fils, désolée et inconsolable, partit d’Écosse et s’embarqua pour la France, où elle résida chez son père, le duc René, jusqu’au temps où elle revint en Angleterre pour entreprendre cette malheureuse campagne où elle perdit et son mari et son fils, et aussi sa fortune, son honneur et sa félicité terrestre. » — Hall.

(45) « Voila une erreur historique. Sir John Grey périt à la seconde bataille de Saint-Albans, qui fut livrée le 17 février 1461, en combattant du côté du roi Henry. Et, loin d’avoir été confisqués par le parti vainqueur (celui de la reine Marguerite), ses biens furent en réalité saisis par le personnage même qui parle en ce moment (Édouard IV), après la grande victoire de Towton. Shakespeare, en remaniant cette pièce, a adopté implicitement l’assertion erronée de l’auteur original, car ces cinq vers se retrouvent presque textuellement dans la vieille pièce. Mais, plus tard, en écrivant Richard III, il a rétabli la vérité d’après le témoignage des chroniques. À la scène III de ce drame, Richard, s’adressant à la reine Élisabeth, lui dit : « Pendant tout ce temps-là, vous conspiriez pour la maison de Lancastre… Votre mari n’a-t-il pas été tué du côté de Marguerite à Saint-Albans ? Laissez-moi vous remettre en mémoire, si vous l’oubliez, ce que vous étiez alors. »

» Ceci est une des nombreuses circonstances qui prouvent incontestablement que Shakespeare n’est pas l’auteur original de la seconde et de la troisième partie de Henry VI. » — Malone.

(46) « Durant le temps que le comte de Warwick était ainsi à négocier un mariage pour le roi Édouard, le roi, étant à la chasse dans la forêt de Wichwood, au delà de Stoney Stratford, s’arrêta pour son agrément au manoir de Grafton, où résidait la duchesse de Bedford, mariée à sir Richard Woodville, lord Rivers. La duchesse avait alors près d’elle une de ses filles, appelée dame Élisabeth Grey, veuve de sir John Grey, chevalier, tué à la dernière bataille de Saint-Albans par les soldats du roi Édouard. Cette veuve, ayant une requête à présenter au roi, pour obtenir soit la restitution d’un bien qui lui avait été pris, soit la grâce d’une augmentation de fortune, trouva faveur auprès du roi, qui non-seulement lui accorda sa requête, mais prit en grand goût sa personne… Quand le roi eut bien remarqué tous ses traits et son maintien décent et réservé, il commença par essayer de la déterminer à devenir sa maîtresse, lui promettant maints présents et de belles récompenses ; lui déclarant en outre que, si elle y consentait, elle pourrait, de sa concubine, devenir sa femme et sa compagne de lit légitime. Dame Élisabeth repoussa sagement et discrètement cette demande, affirmant que, trop humble pour être l’épouse d’un si noble personnage, elle était, dans sa pauvre honnêteté, trop vertueuse pour être ou sa concubine ou sa maîtresse. Le roi, qui n’était jusque-là que légèrement échauffé par le dard de Cupidon, se sentit alors tout enflammé par la confiance même qu’il avait dans la parfaite constance et dans la constante chasteté de la dame ; et, sans plus de délibération, il résolut nettement de l’épouser, après avoir pris l’avis de ceux qu’il savait incapables d’oser combattre ses intentions arrêtées. Et sur ce, secrètement, un beau matin, il l’épousa à Grafton, où, pour la première fois, il s’était épris de sa beauté. » — Hall.

(47) Voici, d’après l’édition de 1595, comment était primitivement conçu cet important monologue qui nous prépare à la future usurpation de Richard III :


GLOCESTER.

— Oui, Édouard sait traiter les femmes avec égard. — Je voudrais qu’il fût épuisé jusqu’à la moelle des os, pour qu’il ne sortît de ses flancs aucune postérité — qui pût m’intercepter l’avenir d’or auquel j’aspire. — Car le monde ne fait pas encore attention à moi. — D’abord, il y à Édouard, Clarence, Henry — et son fils, et toute la postérité — qu’ils espèrent voir sortir de leurs flancs, qui doivent passer avant moi : — réflexion réfrigérante pour mon ambition ! — Quelle autre jouissance existe-t-il pour moi dans le monde ? — Puis-je couvrir ma personne de brillants atours, — et me bercer dans le giron d’une femme, — et enchanter les belles dames de mes paroles et de mes regards ? — Oh ! monstrueux homme de nourrir une telle pensée ! — Eh quoi ! l’amour m’a flétri dans le ventre de ma mère, — et, pour que je ne me mêlasse pas de ses affaires, il a corrompu la fragile nature dans ma chair, — et m’a mis sur le dos une odieuse montagne, — où, pour bafouer ma personne, siège la difformité, — desséchant mon bras comme un avorton flétri, — et faisant mes jambes d’inégale longueur. — Suis-je donc un homme fait pour être aimé ? — Il me serait plus facile de saisir vingt couronnes. — Bah ! je puis sourire et tuer en souriant, — je puis applaudir à ce qui me navre le plus, — je puis prêter des couleurs au caméléon, — au besoin changer de formes comme Protée, — et envoyer à l’école l’ambitieux Catilina. — Je puis faire tout cela, et je ne pourrais pas gagner une couronne ! — Bah ! fût-elle dix fois plus haut, je la soutirerais.

(48) « La même année, le comte de Warwick se rendit auprès du roi Louis onzième, alors roi de France, résidant à Tours, et lui demanda pour le roi Édouard, son maître, la main de la dame Bonne, fille de Louis, duc de Savoie, et sœur de la dame Charlotte, reine de France. Ce mariage semblait fort politiquement imaginé, si vous considérez bien la situation du roi Édouard, qui alors tenait le roi Henry sixième sous bonne garde dans la forte Tour de Londres, et avait détruit tous ses partisans, hormis la reine Marguerite et le prince Édouard, son fils, qui, alors, séjournaient à Angers chez le vieux duc René d’Anjou. Le roi Édouard avait jugé nécessaire de nouer des relations avec la France, et spécialement par la sœur du roi, — convaincu qu’après ce mariage, la reine Marguerite ne pourrait obtenir subside ni aucun secours du roi de France. La reine Charlotte, grandement désireuse de voir sa famille et sa race honorée d’une alliance avec un grand prince comme le roi Édouard, avait obtenu l’assentiment du roi son mari, et aussi de sa sœur ; si bien que le projet était hautement accepté de ce côté… Mais, quand le comte de Warwick fut dûment informé, par des lettres de ses amis fidèles, que le roi Édouard avait épousé une autre femme et avait rendu vaines toutes les démarches faites par lui auprès du roi Louis, il fut vivement ému et profondément courroucé, et il jugea nécessaire que le roi Édouard fût déposé, comme un prince inconstant, indigne de l’office royal. La plupart des gens sont d’accord pour affirmer que ce mariage fut l’unique cause pour laquelle le comte de Warwick se brouilla avec le roi Édouard et lui fit la guerre. D’autres prétendent qu’il y eut d’autres causes qui, ajoutées à celle-là, firent un incendie de ce qui n’était auparavant qu’un peu de fumée. » — Hall.

(49) « Le roi Édouard essaya, dans la maison du comte de Warwick, une chose qui était grandement contraire à l’honneur du comte. Voulut-il déflorer sa fille ou sa nièce, on ne le sait pas au juste ; mais, à coup sûr, le roi Édouard tenta quelque chose de pareil. » — Holinshed, p. 668.

(50) Dans le drame primitif, le roi Édouard IV entrait ici avec ses frères, non pas après eux, et voici comment la scène commençait :


EDOUARD.

Frères de Clarence et de Glocester, que pensez-vous de notre mariage avec lady Grey ?


CLARENCE.

Milord, nous en pensons ce qu’en pensent Warwick et Louis, qui ont le jugement assez court pour ne pas prendre offense de ce soudain mariage.


EDOUARD.

Supposons qu’ils en prennent offense, ils ne sont que Warwick et que Louis ; et moi je suis votre roi et le roi de Warwick, et je veux être obéi.


RICHARD.

Et vous le serez, étant notre roi ; pourtant il est rare que ces brusques mariages tournent bien.


EDOUARD.

Oui-dà, frère Richard, êtes-vous contre nous, vous aussi ?


RICHARD.

Moi, milord ? non pas. À Dieu ne plaise que je contredise une seule fois le bon plaisir de Votre Altesse. Et ce serait vraiment dommage de séparer ceux qui sont bien appariés.

(51) Après avoir indiqué l’entrée de ces divers personnages, l’édition de 1623 ajoute : Quatre se tiennent d’un côté et quatre de l’autre. Nouveau détail qui prouve que cette édition a été faite sur la copie du manuscrit de l’auteur destinée au metteur en scène.

(52) Le texte de 1595 continue ainsi cette réplique de Richard :

— Car pourquoi la nature m’a-t-elle fait boiteux, — sinon pour que je sois vaillant et que je tienne bon ? — Quand je voudrais fuir, je ne le pourrais pas.

(53) Tout ce dialogue entre les gardes du roi Édouard est une addition au texte de 1595. Dans le drame primitif, Warwick, après avoir annoncé à ses soldats qu’il veut surprendre le roi dans sa tente, les lance immédiatement à l’assaut et s’empare de la personne d’Édouard, faisant ainsi suivre sans transition la menace de l’exécution.

(54) « Tous les actes du roi Édouard ayant été rapportés par des espions au comte de Warwick, celui-ci, en capitaine sage et politique, résolut de ne pas perdre le grand avantage qui lui était offert, et, dans les ténèbres de la nuit, escorté d’une compagnie d’élite, aussi secrètement que possible, fondit sur le camp du roi, tua ses gardes, et, avant qu’il eût pu prendre l’alarme, le fit prisonnier et l’amena au château de Warwick. Puis, afin que les amis du roi ne pussent savoir où il était ni ce qu’il était devenu, il le fit transférer par étapes de nuit au château de Middleham, en Yorkshire, et le confia à la garde de l’archevêque d’York, son frère, et d’autres amis fidèles qui reçurent le roi d’une manière digne de son rang, et le servirent comme un prince… Le roi Édouard, étant ainsi en captivité, entretenait de belles paroles l’archevêque et ses autres gardiens, et, les ayant corrompus, soit par argent, soit par promesses, il avait obtenu la liberté d’aller en chasse certains jours. Un jour, dans une plaine, il fut rejoint par sir William Stanley, sir Thomas de Borough et divers autres de ses amis, escortés d’une troupe si considérable, que ses gardiens ne voulurent pas ou n’osèrent pas tenter de le ramener en prison. » — Hall.

(55) « Le roi Édouard, sans qu’aucune parole lui fût dite, arriva paisiblement près d’York. À peine informés de sa venue, les citoyens s’armèrent sans délai et accoururent pour défendre les portes ; en même temps ils lui envoyèrent deux des principaux aldermen de la cité qui l’engagèrent vivement en leur nom à ne pas faire un pas de plus et à ne pas tenter témérairement l’entrée, considérant que les habitants étaient pleinement déterminés et préparés à le repousser par la force des armes. Le roi Édouard, ayant écouté attentivement ce message, ne fut pas peu troublé, et fut forcé de déployer toutes les ressources de son esprit… Il se détermina à marcher en avant, sans armée et sans armes, après avoir instamment prié les messagers de déclarer aux citoyens qu’il venait pour réclamer, non le royaume d’Angleterre ni le souverain pouvoir, mais seulement le duché d’York, son antique héritage, et que, s’il recouvrait ce duché par leur moyen, il n’effacerait jamais de sa mémoire un si grand bienfait… Les citoyens, informés de cette bonne réponse, furent grandement calmés… Toute la journée se passa en pourparlers et en négociations pressantes. Enfin, gagnés d’une part par les belles paroles, et d’autre part par l’espoir de grandes récompenses, les habitants adhérèrent à cette convention que, si le roi Édouard jurait de les traiter avec douceur et d’être désormais soumis et fidèle à tous les commandements et statuts du roi Henry, ils le recevraient dans leur cité et l’assisteraient de leur argent. Le roi Édouard (que les citoyens appelaient duc d’York, enchanté de cette heureuse chance, fit son entrée le lendemain matin, après avoir communié aux portes de la ville et solennellement juré qu’il observerait les deux conditions ci-dessus mentionnées, dans un moment où il était bien peu probable qu’il eût l’intention de les respecter. » — Hall.

(56) Voici le commencement de cette scène d’après l’édition de 1595 :


Entrent la reine Marguerite, le prince Édouard, Oxford, Somerset, au son du tambour, avec des soldats.

LA REINE.

— Soyez les bienvenus en Angleterre, mes chers amis de France, — bienvenu Somerset, bienvenu Oxford. — Une fois encore, nous avons mis nos voiles au vent, — et, bien que nos cordages soient presque usés, — bien que Warwick, notre grand mât, soit renversé, — pourtant, lords belliqueux, dressez un solide poteau — qui puisse porter notre voilure et nous conduire au port, et Édouard et moi, pilotes empressés, — nous dirigerons le gouvernail avec toute notre vigilance, de manière à traverser le golfe dangereux — qui jusqu’ici a englouti nos amis.


LE PRINCE ÉDOUARD.

— Et si, ce qu’à Dieu ne plaise, il existe — parmi nous un homme timoré ou effrayé, — qu’il parte avant que nous en venions aux mains, — de peur qu’au moment critique il n’en entraîne un autre, — et ne détache de nous les cœurs de nos soldats. — Je n’entends pas rester à l’écart en vous disant de combattre ; — mais je veux me jeter l’épée à la main au plus fort de la mêlée, — je veux combattre Édouard seul à seul, — et pied à pied le forcer à se rendre, — ou laisser mon corps sur le terrain, comme un gage de ma pensée !

(57) Quand la bataille (de Tewkesbury) fut terminée, le roi Édouard, fit une proclamation à cet effet que quiconque lui amènerait le prince Édouard, recevrait une annuité de cent livres sa vie durant, et que le prince aurait la vie sauve. Sir Richard Croftes, un sage et vaillant chevalier, plein de confiance dans la promesse du roi, amena son prisonnier le prince Édouard, jeune homme à la beauté féminine et aux traits délicats. Après l’avoir bien considéré, le roi Édouard lui demanda comment il avait la présomptueuse audace d’entrer dans son royaume, bannières déployées. Le prince, étant de caractère hardi et de bon courage, répondit : « Pour recouvrer le royaume de mon père, héritage que lui ont transmis son père et son grand-père et qu’il m’a transmis directement. » Édouard ne répondit pas à ces paroles, mais il repoussa le prince loin de lui avec sa main ; d’autres disent qu’il le frappa de son gantelet ; sur quoi le prince fut brusquement mis à mort et pitoyablement mutilé par ceux qui se trouvaient là, c’est-à-dire par George, duc de Clarence, par Richard, duc de Glocester, par Thomas marquis Dorset, et par William lord Hastings. Son corps fut enterré avec les autres cadavres dans le cimetière des moines noirs à Tewkesbury. Cette bataille fut la dernière lutte civile qui eut lieu sous le règne du roi Édouard ; elle fut livrée le troisième jour de mai de l’an de Notre-Seigneur 1471, étant un samedi. Et le lundi suivant, Edmond, duc de Somerset, John Longstrother, prieur de Saint-John, sir Garvey Clifton, sir Thomas Tresham et douze autres chevaliers et gentilshommes furent décapités sur la place du marché de Tewkesbury. » — Hall.

(58) Dans le drame original, le roi Édouard frappait seul le prince de Galles. C’est Shakespeare qui, en révisant l’œuvre, a fait intervenir Glocester et Clarence comme complices du meurtre. Cette correction est importante à noter, car elle rétablit l’accord entre la troisième partie de Henry VI et Richard III sur un point essentiel. Nous nous rappelons effectivement que dans cette dernière pièce Glocester se vante d’avoir assassiné le fils de Henry VI, à Tewkesbury, au moment même où il prétend épouser la princesse Anne, veuve du prince assassiné (Voir le tome III, p. 293 et 294.)

(59) « Le pauvre roi Henry VI, déjà privé de son royaume et de sa couronne impériale, fut alors dépouillé de la vie, à la Tour de Londres, par Richard de Glocester, comme le bruit constant en a couru. Ce Richard tua ledit roi Henry avec son poignard, dans l’intention que son frère le roi Édouard régnât avec plus de sécurité. Toutefois des écrivains de cette époque, tout à fait favorables à la maison d’York, ont affirmé que le roi Henry, ayant appris les malheurs qui avaient frappé ses amis et la mort de son fils et de ses principaux partisans, en fut si affecté qu’il mourut de pur déplaisir, d’indignation et de mélancolie, le vingt-troisième jour de mai. Le corps fut transporté solennellement, avec hallebardes et glaives, la veille de l’Ascension, de la Tour à l’église Saint-Paul, et là exposé sur une bière, où il resta l’espace d’un jour entier ; le jour suivant, il fut transféré, sans prêtre ni clerc, sans torche ni cierge, sans chant ni parole, au monastère de Chertsey, situé à quinze milles de Londres, et c’est là qu’il fut d’abord enterré ; plus tard, il tut transporté à Windsor, et là inhumé à nouveau dans un caveau neuf. » — Holinshed.

(60) « Bien qu’il soit difficile de juger de l’authenticité de compositions aussi courtes, je ne puis m’empêcher d’exprimer ce soupçon que ni le prologue ni l’épilogue de cette pièce ne sont l’œuvre de Shakespeare. Non vultus, non color. Il me semble très-probable qu’ils sont dus à la collaboration amicale ou officieuse de Ben Jonson, dont ils semblent rappeler exactement la manière. Il y a encore une autre supposition possible : le prologue et l’épilogue peuvent avoir été écrits, après que Shakespeare se fut retiré du théâtre, à l’occasion de quelque reprise fortuite de la pièce ; et on serait même fondé à supposer que le reviseur, quel qu’il fût, n’était pas fort sympathique à l’auteur, la pièce étant recommandée au public sous le couvert d’une censure implicite de ses autres ouvrages. Il y a dans le théâtre de Shakespeare tant de bouffonnerie et de batailles, le drôle en longue cotte bigarrée galonnée de jaune y parait si souvent, que je ne crois pas vraisemblable qu’il ait pu se critiquer si sévèrement lui-même. Cette conjecture toutefois doit être admise avec grande réserve, puisque nous ignorons la date précise de cette pièce et que nous ne pouvons dire comment notre auteur a pu changer de manière ou d’opinion. » — Johnson.

« La conjecture du docteur Johnson, avancée avant tant de précaution, a été puissamment corroborée par une note de M. Tyrwhitt, de laquelle il résulte que cette pièce aurait été reprise en 1613 ; c’est à cette époque, sans nul doute, que le prologue et l’épilogue ont été ajoutés par Ben Jonson ou par quelque autre personne. » — Malone.

« Je suis tout à fait de l’avis du docteur Johnson ; je pense que Ben Jonson a écrit le prologue et l’épilogue de cette pièce. Shakespeare avait, peu de temps auparavant, assisté Jonson dans son Séjan ; et Ben était trop orgueilleux pour recevoir un service sans le rendre. Il est probable que c’est Jonson qui a réglé la mise en scène du baptême avec les minutieux détails que son emploi à la cour lui permettait de connaître, et que Shakespeare devait ignorer. Je crois reconnaître çà et là dans le dialogue la retouche de Ben. » — Farmer.

« À l’appui de l’opinion de Johnson, il faut citer un passage du prologue de Chaque homme dans son humeur, où Ben Jonson critique violemment les drames « où, avec trois épées rouillées et à l’aide de quelques mots d’un pied et d’un demi-pied, on représente les longués guerres d’York et de Lancastre. » — Steevens.

(61) Lord Abergaveny avait épousé une fille du duc de Buckingham.

(62) Allusion aux prouesses du chevalier saxon Bévis, dont la statue, armée de pied en cap, fait encore aujourd’hui faction devant la belle porte gothique de Southampton. Bévis avait été fait comte de Southampton par Guillaume le Conquérant.

(63) « Le cardinal, bouillant de haine contre le duc de Buckingham et altéré de son sang, eut l’idée de faire de Charles Knevet, qui avait été l’intendant du duc et renvoyé par lui, l’instrument de la destruction du duc. Ce Knevet, ayant subi un interrogatoire en présence du cardinal, révéla toute la vie du duc. Et d’abord il déclara que le duc avait coutume de dire, tout en causant, qu’il arrangerait les choses de manière à parvenir à la couronne, si par hasard le roi Henry mourait sans postérité ; et qu’une fois il avait eu une conversation à ce sujet avec George Nevil, lord Abergavenny, à qui il avait donné sa fille en mariage ; et aussi qu’il avait menacé de punir le cardinal de ses nombreux méfaits, étant sans raison son mortel ennemi… Le cardinal, ayant obtenu ce qu’il désirait, encouragea et rassura Knevet, en l’engageant avec force belles promesses à mettre hardiment toutes ces choses à la charge du duc, et à aggraver même l’accusation, quand le moment l’exigerait. Donc, ce Knevet, excité d’une part par le désir de la vengeance, et de l’autre par l’espoir d’une récompense, affirma ouvertement que le duc avait pleinement formé le dessein de mettre fin aux jours du roi, — ayant été induit à espérer la royauté pour lui-même par une folle prédiction que lui avait faite un certain Nicolas Hopkins, moine d’un couvent de l’ordre des Chartreux, son ancien confesseur. » Holinshed.

(64) La Rose était une maison appartenant au duc de Buckingham, dont une partie subsiste encore aujourd’hui, et est occupée par la corporation des marchands tailleurs.

(65) Le duc de Buckingham fut jugé, condamné et exécuté au mois de mai 1521. Le compte rendu du procès et de l’exécution, rédigé en français barbare, et imprimé officiellement en 1597, a été conservé dans les archives du parlement. En voici la conclusion, que je transcris comme un spécimen curieux de l’emploi de notre langue en Angleterre au seizième siècle :

« Et issint suit arreine Edward, duc de Buckingham, le derrain jour de Terme, le xij jour de May, le duc de Norfolk donques estant Grand seneschal : la cause suit pur ceo que il avoit entend l’mort de nostre sur le roy. Car premierment un Moine de l’abbay de Henton in la Countie de Somerset dit à lui que il sera Roy et commanda luy de obtenir la benovelence de l’communnalté, et sur ceo il dona certaines robbes à cest entent. A que il dit que le moine ne onques dit ainsi à lui, et que il ne dona ceux dones à cest intent. Donques auterfoits il dit, si le Roy mourust sans issue male, il voul’estre Roy : et auxi que il disoit, si le Roy auoit lui commis al’prison, donques il voul’lui occire ove son dagger. Mes touts ceux matters il dénia en effet, mes suit trove coulp : Et pour ceo il auoit jugement comme tr’aitre et suit décollé le vendredy devant le Feste del Pentecost qui suit le xiij jour de May auant dit. Dieu a sa ame grant mercy — car il suit tres noble prince et prudent et mirror de tout courtesie. »

Il est à remarquer que cette épithète : miroir de toute courtoisie, est appliquée textuellement à Buckingham dans ce vers de la scène  V :

Call him, bounteous Buckingham,
The mirror of all courtesy.

(66) « Le duc de Buckingham fut amené à Westminster-Hall, devant le duc de Norfolk, qui par lettres patentes du roi avait été fait grand sénéchal d’Angleterre… Les lords ayant pris place, le duc de Norfolk dit au duc de Suffolk ; « Que dites-vous du duc de Buckingham en ce qui touche la haute trahison ? » Le duc de Suffolk répondit : « Il est coupable. » Et ainsi dirent les marquis, les comtes et tous les autres lords.

« Ainsi fut ce prince-duc de Buckingham déclaré coupable de haute trahison par un duc, un marquis, sept comtes et douze barons. Le duc fut amené à la barre, cruellement ému et suant merveilleusement ; et après qu’il eut fait sa révérence, il fit une courte pause. Le duc de Norfolk comme président lui dit : « Sire Édouard, vous avez ouï comment vous avez été accusé de trahison ; vous avez affirmé votre innocence, en déclarant vous en remettre à fa décision es pairs du royaume, qui vous ont déclaré coupable. » Alors le duc de Norfolk se prit à pleurer et dit : « Vous allez être conduit à la prison du roi, et là mis sur une claie, et ainsi traîné au lieu de l’exécution, et là pendu ; alors vous serez détaché vivant encore ; vos membres seront coupés et jetés au feu ; vos entrailles seront brûlées devant vous ; votre tête sera tranchée et votre corps écartélé et dépecé à la volonté du roi. Que Dieu ait pitié de votre âme. Amen ! »

» Le duc de Buckingham répondit : « Milord de Norfolk, vous m’avez parlé comme on doit parler à un traître, mais je n’en suis pas un. Milords, je ne vous en veux pas de ce que vous m’avez fait. Que l’éternel Dieu vous pardonne ma mort comme je le fais ! Je ne demanderai pas pardon au roi, quoiqu’il soit un prince gracieux et qu’il puisse m’accorder plus de grâces que je n’en peux souhaiter. Je vous prie vous tous, milords, mes collègues, de prier pour moi. » Alors le tranchant de la hache fut tourné vers lui, et il fut conduit à une barque. Sir Thomas Lowell l’invita à s’asseoir sur les coussins et sur le tapis préparés pour lui. Il refusa en disant : « Quand je suis venu à Westminster, j’étais duc de Buckingham ; maintenant je ne suis plus qu’Édouard Lohun, le plus misérable du monde. » C’est ainsi qu’il débarqua au Temple, où il fut reçu par sir Thomas Vaux et sir William Sands ; et ainsi sur les quatre heures, il fut amené à la Tour, comme un homme perdu. » — Holinshed.

(67) « Après que le cardinal Campeggio fut ainsi parti, le terme de la Saint-Michel approchant, milord (le cardinal Wolsey) retourna dans son hôtel à Westminster ; et, quand arriva le terme, il se rendit au palais dans l’appareil qu’il avait coutume de déployer, et siégea à la chancellerie, comme chancelier. Ce fut pour la dernière fois. Le lendemain il resta chez lui, attendant la visite des ducs de Suffolk et de Norfolk. Ceux-ci ne vinrent que le jour suivant, pour lui déclarer que, tel étant le bon plaisir du roi, il devait remettre le grand sceau entre leurs mains, et se rendre simplement à Asher-House, une maison située près d’Hampton-Court et dépendant de l’évêché de Winchester. Milord cardinal, instruit de leur message, leur demanda quels pouvoirs ils avaient pour lui signifier un pareil commandement. Ils répliquèrent qu’ils avaient des pouvoirs suffisants, ayant reçu l’ordre de la bouche même du roi. « Pourtant, dit-il, cela ne me suffit pas ; le bon plaisir du roi doit m’être signifié autrement. Car le grand sceau d’Angleterre m’a été remis par le roi en personne, pour que je le gardasse ma vie durant, avec les fonctions et la haute dignité de chancelier d’Angleterre ; en garantie de quoi je puis montrer les lettres patentes du roi. »

» La chose fut grandement débattue entre les ducs et lui, et bien des paroles vives furent échangées entre eux. Le cardinal supporta patiemment toutes ces rebuffades ; les ducs furent forcés de s’en retourner sans avoir accompli leur dessein pour cette fois, et s’en revinrent à Windsor auprès du roi. Quel rapport ils lui firent, je l’ignore. Toujours est-il que le lendemain ils se rendirent de nouveau près du cardinal, lui apportant les lettres du roi. Après avoir reçu et lu ces lettres avec grande déférence, milord cardinal leur remit le grand sceau, se résignant à obéir à la haute volonté du roi. » — Cavendish.

(68) « Bien, bien, maître Kingston, dit le cardinal, je vois comment les choses sont combinées contre moi ; si j’avais servi Dieu aussi diligemment que j’ai servi le roi, il ne m’aurait pas abandonné au temps de mes cheveux blancs. » — Vie de Wolsey, par Cavendish.

(69) « Quand la reine (Anne Bullen) eut été amenée ainsi à l’estrade faite au milieu de l’église, entre le chœur et le grand autel, elle fut installée dans un riche fauteuil. Et, après qu’elle se fut reposée un moment, elle descendit jusqu’au grand autel, et là se prosterna, tandis que l’archevêque de Cantorbéry disait certaines collectes ; alors elle se leva, et l’évêque l’oignit sur la tête et sur la poitrine ; et alors elle fut ramenée à sa place ; et, après avoir dit plusieurs oraisons, l’archevêque lui mit sur la tête la couronne de saint Édouard, le sceptre d’or à la main droite, et la verge d’ivoire avec la colombe à la main gauche, et alors tout le chœur entonna le Te Deum. » — Hall.

(70) « Et le jour suivant le cardinal partit avec maître Kingston et les gardes. Et, dès que ceux-ci virent leur vieux maître en un si lamentable état, les pleurs leur vinrent aux yeux ; milord leur prit les mains ; et sur la route, tout en cheminant, il causa avec eux à plusieurs reprises, tantôt avec l’un, tantôt avec l’autre. Le soir il fut logé chez le comte de Shrewsbury, à Hard-wick-Hall, étant fort malade. Le lendemain, il alla jusqu’à Nottingham, et y passa la nuit, plus malade encore ; le surlendemain nous chevauchâmes jusqu’à l’abbaye de Leicester ; et sur la route il devint si faible que nous crûmes plusieurs fois qu’il allait tomber de sa mule. Il était déjà nuit quand nous arrivâmes à l’abbaye.

» Dès qu’il se présenta aux portes, l’abbé de l’endroit et tous ceux de son couvent vinrent au-devant de lui avec des torches et le reçurent très-honorablement avec grande révérence. Milord, se tournant vers eux, dit : « Père abbé, je suis venu ici pour laisser mes os parmi vous. » On l’amena sur sa mule jusqu’au pied de l’escalier de son appartement, et là il mit pied à terre ; et maître Kingston le prit par le bras et l’aida à monter l’escalier : il m’a dit depuis que jamais de sa vie il n’avait porté fardeau si pesant. Et aussitôt que milord fut dans sa chambre, il se mit au lit, fort malade. C’était le samedi au soir ; et là la maladie ne fit qu’empirer.

» Le lundi matin, comme je me tenais près de son lit, vers huit heures, les fenêtres étant hermétiquement closes, des flambeaux de cire brûlant sur le buffet, je le regardai, et il me sembla être bien près de sa fin. Lui, apercevant mon ombre sur le mur près de son lit, demanda qui était là.

— Monsieur, dis-je, c’est moi.

— Comment vous portez-vous ? me dit-il.

— Très-bien, monsieur, dis-je, si je pouvais voir Votre Grâce bien.

— Quelle heure est-il ? me dit-il.

— Ma foi, monsieur, fis-je, il est plus de huit heures du matin.

— Huit heures ! dit-il, cela ne peut être.

» Et il répéta plusieurs fois : — Huit heures ! huit heures !

— Non, non, reprit-il enfin, il ne peut être huit heures, car c’est à huit heures que vous perdrez votre maître, et le moment approche où je dois quitter ce monde. » — Cavendish.

(71) « Ce cardinal était d’humeur hautaine, car il se considérait comme égal aux princes, et par d’artificieuses extorsions, il avait acquis d’innombrables trésors ; il ne se faisait pas un scrupule de la simonie ; il était sans pitié, et entêté de sa propre opinion : en face de l’évidence, il mentait et disait le faux, et était double et dans son langage et dans ses actes. Il promettait beaucoup et tenait peu ; il était vicieux de sa personne et donnait au clergé un mauvais exemple. » — Holinshed.

(72) « Ce cardinal (ainsi que le décrit Edmond Campion dans son Histoire d’Irlande) était assurément né pour l’honneur. Il était excessivement sagace, disert, élevé d’esprit, plein de rancune, vicieux de sa personne, hautain pour ses ennemis, quelque puissants qu’ils fussent ; mais pour ceux qui recherchaient son amitié, merveilleusement courtois ; savant mûri, esclave des passions, bercé par la flatterie, insatiable pour acquérir, et princier pour donner : témoin les deux collèges d’Ipswich et d’Oxford, l’un abattu par sa chute, l’autre inachevé et pourtant, tel qu’il est, comme maison d’éducation, incomparable dans la chrétienté. — Holinshed.

(73) « Alors, s’apercevant qu’elle devenait très-faible et sentant la mort approcher, elle fit écrire par une de ses femmes une lettre au roi, lui recommandant sa fille et le conjurant d’être pour elle un bon père ; en outre, elle lui demandait d’avoir quelque considération pour les femmes qui l’avaient servie et de les bien marier ; enfin elle le priait de vouloir bien faire payer à ses gens le salaire qui leur était dû et une année de gages en sus. » — Holinshed.

(74) Tout cet épisode, dont Cranmer est le héros et qui a si peu de rapport avec le reste du drame, est extrait d’un livre que Shakespeare n’a jamais consulté, remarquons-le, pour aucune de ses œuvres : — Les actes et monuments des martyrs chrétiens, publiés par Fox en 1563. Voici le récit mis ici à contribution :

« Quand la nuit fut venue, le roi envoya sir Anthony Denny à Lambeth chez l’archevêque (Cranmer), pour l’inviter à se rendre immédiatement à la cour. Le message reçu, l’archevêque se transporta vite à la cour ; et, quand il vint dans la galerie où le roi se promenait en l’attendant, Son Altesse lui dit :

— Ah ! milord de Gantorbéry, je puis vous dire des nouvelles. Pour diverses considérations importantes, il a été décidé par moi et par le conseil que demain à neuf heures vous seriez enfermé à la Tour ; il paraît, d’après les renseignements qui m’ont été donnés, que vous et vos chapelains vous avez enseigné, prêché et propagé dans le royaume tant d’hérésies exécrables, qu’il est à craindre que, le royaume entier en étant infecté, il ne s’élève parmi mes sujets des dissensions graves et des commotions pareilles à celles qui ont récemment éclaté en diverses parties de la Germanie. Et conséquemment le conseil m’a prié de permettre, pour le jugement de l’affaire, que vous fussiez mis à la Tour : sans quoi personne n’oserait déposer dans le procès contre vous, qui êtes conseiller.

» Quand le roi lui eut fait part de son intention, l’archevêque s’agenouilla et dit : — Si cela plaît à Votre Grâce, je me réjouis de tout cœur de me rendre à la Tour sur l’ordre de Votre Altesse ; et je remercie humblement Votre Majesté de permettre que je sois jugé ; car il en est qui m’ont calomnié de mille manières, et j’espère avoir ainsi le moyen de prouver combien je mérite peu ces attaques.

» Le roi, reconnaissant la droiture de l’homme jointe à une telle simplicité, s’écria : — Oh ! Seigneur, quelle manière d’homme êtes-vous ! Quelle simplicité est donc en vous ! Je croyais que vous alliez me supplier de prendre la peine de vous confronter avec vos accusateurs et d’instruire votre procès sans vous emprisonner ainsi. Ne savez-vous pas quelle est votre position vis-à-vis du monde entier, et combien vous avez d’ennemis puissants ? Ne considérez-vous pas combien ce serait aisé de suborner trois ou quatre faux témoins pour déposer contre vous ? Croyez-vous être plus heureux sous ce rapport que ne le fut votre maître, le Christ ? Je vois par là que vous courriez tête baissée à votre perte, si je vous laissais faire. Vos ennemis ne prévaudront pas ainsi contre vous, car j’ai décidé en moi-même de vous mettre hors de leur atteinte. Pourtant demain, quand le conseil siégera et vous mandera, rendez-vous-y ; et si, en raison des charges alléguées contre vous, ils veulent vous mettre à la Tour, demandez-leur, puisque vous êtes conseiller comme eux, de faire venir vos accusateurs sans vous emprisonner, et employez pour vous défendre les meilleurs arguments que vous pourrez trouver. Si les supplications, les requêtes les plus raisonnables, ne servent de rien, alors remettez-leur mon anneau que voici, et dites-leur : « Puisqu’il n’y a pas de remède, milords, puisque vous voulez absolument que j’aille à la Tour, je révoque ma cause d’entre vos mains, et j’en appelle au roi en personne, en vertu de ce gage. » Et aussitôt qu’ils verront mon anneau, ils le reconnaîtront si bien, qu’ils comprendront que je me suis réservé à moi-même le jugement de la cause, et que je la soustrais à leur décision.

» L’archevêque, voyant la bonté du roi à son égard, eut beaucoup de peine à retenir ses larmes.

— C’est bon, dit le roi, allez votre chemin, milord, et faites comme je vous ai dit.

» Milord, se confondant en remercîments, prit congé de Son Altesse pour cette nuit-là. Le lendemain, vers neuf heures du matin, le conseil envoya un gentilhomme huissier chercher l’archevêque. Quand celui-ci arriva à la porte de la chambre du conseil, il ne put être admis, mais il fut réduit tout exprès (à ce qu’il semble) à attendre tout seul parmi les pages, les laquais et les gens de service. Le docteur Buts, médecin du roi, passant de ce côté et remarquant comment milord de Cantorbéry était traité, alla trouver Son Altesse le roi et dit :

— N’en déplaise à Votre Grace, milord de Cantorbéry a une belle promotion ; car maintenant il est devenu laquais ou domestique, car il se tient là-bas depuis une demi-heure à la porte de la chambre du conseil parmi les valets.

— Il n’en est pas ainsi, je suppose, dit le roi, le conseil a trop de savoir-vivre pour traiter de la sorte le métropolitain du royaume, celui-ci spécialement étant de leur propre compagnie. Mais laissons cela, dit le roi, et nous en apprendrons bientôt davantage.

» Aussitôt l’archevêque fut mandé dans la chambre du conseil, où on lui opposa les charges susdites. L’archevêque répondit comme le roi le lui avait indiqué ; et à la fin, voyant que ni argument ni supplication ne servait de rien, il leur remit l’anneau du roi, évoquant sa cause entre les mains du roi. Le conseil tout entier étant quelque peu ébahi de cela, le comte de Bedford, confirmant ses paroles par un serment solennel, dit à haute voix : — Quand vous avez tout d’abord commencé cette affaire, je vous ai dit ce qui en adviendrait. Croyez-vous que le roi permettrait qu’on fit souffrir un doigt même de cet homme ? À plus forte raison, je vous le garantis, défendra-t-il sa vie contre de misérables bavards. Vous ne faites que vous nuire en écoutant ces contes et ces fables répandus contre lui. »

Et, aussitôt que le gage du roi fut reconnu, tous se levèrent et reportèrent au roi son anneau, remettant l’affaire entre ses mains, selon l’usage reçu. Quand tous furent venus en présence du roi, Son Altesse, avec une sévère contenance, leur dit :

— Ah ! milords ! j’aurais cru mes conseillers plus sages que je ne les trouve aujourd’hui. Quel savoir-vivre y a-t-il de votre part à forcer le primat du royaume, un de vos collègues, à attendre à la porte de la chambre du conseil, parmi les gens de service ? Vous auriez pu considérer qu’il était conseiller aussi bien que vous, et vous n’aviez pas de moi mission de le traiter ainsi. J’avais consenti à ce que vous le jugeassiez comme un conseiller, et non comme un vil sujet. Mais je vois maintenant qu’on agit malicieusement contre lui ; et si quelques-uns d’entre vous avaient pu faire à leur guise, vous lui auriez imposé les plus extrêmes épreuves. Mais je fais tout à bon escient, et je proteste que, si un prince peut être redevable à son sujet, par la foi que je dois à Dieu, je regarde l’homme que voici, milord de Cantorbéry, comme celui de nos sujets qui nous est le plus fidèle, comme celui auquel nous devons le plus, tout en lui accordant d’ailleurs les plus grands mérites.

» Et sur ce, un ou deux des principaux conseillers déclarèrent pour s’excuser que, en réclamant l’emprisonnement de l’archevêque, ils avaient plutôt l’intention de le défendre par son procès contre les calomnies du monde que de lui porter aucun préjudice.

— Bon, bon, milords, dit le roi, accueillez-le et traitez-le bien comme il est digne d’être traité, et ne faites plus d’embarras.

» Et sur ce, chacun serra la main de l’archevêque. »

(75) Au temps de Shakespeare, l’usage voulait que les parrains offrissent des cuillers à l’enfant baptisé. On appelait ces cuillers cuillers des apôtres, parce que la figure d’un des apôtres était généralement sculptée sur le manche. Dans la Foire de Saint-Barthélémy, Ben Jonson mentionne cet usage : « et tout cela, dit un des personnages, dans l’espoir d’avoir un couple de cuillers d’apôtres ! »

(76) Le Jardin de Paris, situé le long de la Tamise, dans la paroisse de Southwark, était une arène où se livraient les combats de taureaux et d’ours. La reine Élisabeth avait mis à la mode ces spectacles féroces, en assistant elle-même, un jour de grand gala, à une représentation extraordinaire qui lui fut donnée peu de temps après son accession au trône. Le Jardin de Paris était situé tout près du théâtre de Globe, et bien des fois les hurlements des animaux éventrés durent dominer les voix humaines qui déclamaient les vers de Shakespeare.

(77) Johnson soupçonne que la Tribulation de Towerhill était un club de puritains. Ce n’est pas l’avis de Stenley, qui pense que la Tribulation était un théâtre de farces populaires, et que les marmousets de Limchouse étaient les acteurs qui représentaient ces farces.

(78) « Les dix-sept vers qui précèdent semblent avoir été intercalés, sous le règne du roi Jacques, après l’achèvement de la pièce. On n’a qu’à les omettre, et le discours de Cranmer se poursuit dans la teneur régulière de la prédiction et dans une parfaite continuité d’idées ; mais, en conséquence de cette interpolation, Cranmer commence par célébrer le successeur d’Elizabeth, et conclut en souhaitant d’ignorer qu’elle doive mourir, commence par se réjouir de l’effet, et finit en se lamentant sur la cause. M. Theobald a fait la même observation. » — Johnson.

« Je soupçonne que ces vers ont été ajoutés en 1613, quand Shakespeare s’était retiré du théâtre, par le même écrivain qui a manipulé les autres parties de la pièce au point de donner à la versification de cet ouvrage une couleur tout à fait différente de celle qui distingue les autres compositions de Shakespeare. » — Malone.

» Le passage ici désigné a été très-probablement fourni par Ben Jonson, car ce vers :

 « When heaven shall call her from this cloud of darkness,  »
« Quand le ciel la rappellera de ces brumes de ténèbres, »


est une imitation évidente de ce passage de Lucain, poëte dont le vieux Ben s’est souvent inspiré.

Quanta sub nocte jaceret
Nostra dies !

Steevens.



FIN DES NOTES.