Œuvres complètes de Tacite/Introduction

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Œuvres complètes
Traduction par Jean-Louis Burnouf.
Hachette (p. --xx).
INTRODUCTION.

Tacite ne nous est guère connu que par ses ouvrages. Son prénom même a donné lieu à quelques doutes ; et ce n’est que depuis Juste-Lipse que, sur la foi de plusieurs manuscrits et d’après un passage de Sidonius Apollinaris, l’usage a prévalu de l’appeler Caïus. Le manuscrit qui contient les premiers livres des Annales le nomme Publius, et cette autorité a été suivie par les plus anciens éditeurs. Pline le Jeune, dans les lettres qu’il lui adresse, l’appelle seulement Cornelius Tacitus.

Terni, autrefois Intéramne, dans l’Ombrie, se vante de lui avoir donné le jour. Cette ville lui éleva une statue en 1514 ; et on montra longtemps, près du chemin qui conduit à Spolète, un tombeau qui, disait-on, renfermait les cendres de ce grand écrivain. Le tombeau fut détruit et les cendres dispersées sous le pontificat de Pie V, parce que Tacite avait mal parlé du christianisme[1]. Les habitants n’en tiennent pas moins à une tradition à laquelle ils attachent l’honneur de leur cité, mais qui n’est appuyée d’aucun témoignage historique.

C. Cornelius Tacitus appartenait-il à l’ancienne et illustre maison Cornelia, qui produisit les Scipion, les Sylla, les Lentulus, et tant d’autres personnages célèbres ? C’est encore un point dont il est permis de douter. Cette maison était divisée en deux branches, l’une patricienne, l’autre plébéienne, qui elles-mêmes s’étaient subdivisées en beaucoup de rameaux. De plus, tout esclave affranchi prenait le nom de son maitre, et Sylla en affranchit dix mille en un seul jour. Le nom de Cornelius devint donc commun à un très-grand nombre de familles.

Au reste, que Tacite ait eu pour auteur de sa race un patricien ou un esclave, son génie a fondé sa noblesse ; et, cent soixante ans après lui, un empereur croyait relever la sienne en le comptant parmi ses ancêtres. Ce prince, qui, pour le malheur du monde, ne régna que six mois, M. Claudius Tacitus, avait ordonné qu’on plaçât dans toutes les bibliothèques un Tacite complet, et qu’on en fît chaque année dix copies authentiques aux frais de l’Etat[2] : décret non moins glorieux pour l’empereur que pour l’historien, mais qui ne pouvait rien contre dix siècles de révolutions et de barbarie.

Une hypothèse que rien ne réfute, mais que rien ne confirme, fait naître Tacite du Chevalier romain Cornelius Tacitus, procurateur du prince en Belgique, mentionné par Pline le Naturaliste comme ayant eu un fils qui grandit de trois coudées en trois ans, et mourut subitement d’une contraction de nerfs. Si la conjecture est vraie, cet enfant monstrueux était le frère de notre historien. D’autres supposent que c’est Tacite lui-même qui fut Intendant de César, et que l’enfant dont parle Pline était son fils. C’est une erreur que Bayle a combattue par des arguments sans réplique, et que M. Daunou condamne également dans le savant article sur Tacite dont il a enrichi la Biographie universelle.

L’époque précise où naquit Tacite ne nous est pas mieux connue. Un peu plus âgé que Pline le Jeune, son ami, il avait acquis déjà une brillante réputation au barreau, quand celui-ci était encore dans l’adolescence. Cependant Pline, dans la même lettre qui nous apprend ce fait, dit qu’ils étaient presque du même âge[3], ætate propemodum æquales. Ces expressions ne permettent pas de supposer entre eux plus de six ou sept ans d’intervalle. Or, Pline était dans sa dix-huitième année quand son oncle périt sous les feux du Vésuve, l’an 79 de notre ère ; et par conséquent il etait né en 62 ou à la fin de 61, ce qui conduit à placer la naissance de Tacite vers l’an 54 ou l’an 55.

Ses premières années se passèrent sous Néron : il vit, fort jeune encore, les règnes éphémères de Galba, d’Othon et de Vitellius. Rien n’empêche de croire qu’il fut disciple de Quintilien, dont les leçons entretinrent pendant vingt ans le goût des études solides, et retardèrent la décadence de l’art oratoire, commencée des le temps d’Auguste. Mais ce fait n’est ni exprimé ni indiqué dans aucun passage des anciens. Si Tacite est vraiment l’auteur du Dialogue dont nous parlerons plus bas, on en doit conclure qu’il suivait dans sa jeunesse les plaidoiries de M. Aper et de Julius Sécundus, orateurs alors en grand renom[4]. Sa correspondance avec Pline le Jeune nous apprend qu’il cultiva aussi la poésie[5] ; et il est facile de s’en apercevoir à la pompe de son style, et à quelques fragments de vers qui lui échappent, surtout dans ses premiers ouvrages.

Tacite épousa en 77 ou en 78 la fille d’Agricola[6], et cette alliance prouve qu’il tenait un rang dislingue parrai les jeunes Romains : Agricola venait d’être consul, et il partait pour le gouvernemeut de Bretagne, un des plus importants de l’Empire, et le seul où l’occasion s’offrît en ce temps-là de s’illustrer par les armes. Il n’est dit nulle part si Tacite eut des enfants de ce mariage : toutefois il est probable qu’il ne mourut pas sans postérité, puisque l’empereur Tacitus se glorifiait de tirer de lui son origine, et qu’au ve siècle l’historien est cité dans une lettre de Sidonius Apollinaris comme un des ancêtres de Polémius, alors préfet des Gaules. Au reste, l’une et l’autre descendance pourraient être collatérales ; il serait même possible qu’elles fussent imaginaires ; et, si nous en parlons, c’est que, dans le manque absolu de renseignements positifs, aucune indication ne doit être négligée.

Nous savons de Tacite lui-même qu’il entra sous Vespasien dans la carrière des honneurs[7], dont le premier degré était le vigintivirat, magistrature subalterne par laquelle, depuis Auguste, il fallait passer pour arriver à la questure[8] Vespasien mourut en 79 : si Tacite fut questeur sous son règne, sa naissance ne peut être placée plus bas que l’an 55 ; car on ne pouvait être questeur qu’à vingt-quatre ans accomplis. Ses honneurs furent accrus par Titus, qui lui conféra sans doute l’édilité ou le tribunat ; ce qui est certain, c’est qu’en l’an 88, à l’époque des jeux séculaires célébrés par Domitien, Tacite était préteur et quindécemvir[9]. Il passa loin de Rome la moitié au moins des huit années qui s’écoulèrent depuis sa préture jusqu’à la mort de Domitien ; car en 93, quand son beau-père cessa de vivre, il était absent depuis quatre ans. Il n’était pas exilé, comme l’ont prétendu quelques-uns, puisqu’il félicite Agricola de n’avoir vu ni ses amis ni sa famille frappés d’aucun revers. Juste-Lipse pense qu’il s’etait éloigné pour fuir l’esclavage et chercher le repos : mais l’illustre critique oublie qu’il fallait aux sénateurs une permission du prince pour sortir de l’Italie[10] ; et, si l’on en juge par les termes dans lesquels Tacite se plaint de son absence, il ne paraît pas qu’elle fût volontaire[11]. La supposition la plus vraisemblable, c’est qu’il exerçait dans quelque province les fonctions de propréteur. Pourquoi Domitien, qui lui avait donné à Rome la préture, lui aurait-il refusé cette charge, à laquelle il avait des droits ? Pline le Jeune était préteur l’année même de la mort d’Agricola ; d’où il suit évidemment que les deux amis n’étaient pas persécutés.

Quoi qu’il en soit de ces conjectures, Tacite était de retour à Rome pendant les dernières années de Domitien, comme le prouve assez la manière dont il parle de cette époque dans la Vie de son beau-père ; et sa qualité de sénateur le rendit le témoin et le complice forcé des cruautés qu’il déplore avec tant d’éloquence[12].

Enfin le tyran fut accablé par une conspiration de ses proches ; et le monde, fatigué de quinze ans d’oppression, vit s’ouvrir, par l’ avénement de Nerva, une ère plus heureuse[13]. C’est alors que Tacite fut élevé au consulat qui était encore regardé comme la dignité suprême et le terme de l’ambition des citoyens. Étant consul, il prononça, du haut de la tribune aux harangues, l’oraison funèbre de Virginius Rufus, auquel il venait d’être subrogé. La fortune, toujours fidèle à Virginius, dit Pline le Jeune[14], gardait pour dernière grâce un tel orateur à de telles vertus. En effet, le peuple romain entendit quelque chose de plus grand que le panégyrique d’un empereur, celui d’un citoyen qui n’avait pas voulu l’être. Virginius, proclamé malgré lui par les légions de Germanie avant et après la mort de Néron, s’était montré inébranlable dans son refus, et avait, dit La Bletterie, « bravé plus de périls pour éviter la puissance souveraine, que l’ambition n’en affronte pour l’obtenir. » Quel sujet pour Tacite ; parlant sous un prince qui, lui-même, n’avait accepté l’empire qu’à regret !

Le grand âge de Nerva ne lui permettait pas d’exercer longtemps l’autorité suprême ; mais il étendit ses bienfaits au delà des bornes de sa vie en adoptant Trajan, et en le faisant nommer par le sénat son collègue et son successeur. Ce fut, à ce que l’on croit, pendant les quatre mois qui séparent cette adoption de la mort de Nerva, que la Vie d’Agricola fut composée. « Le style de cet ouvrage, dit La Harpe, a des teintes plus douces et un charme plus attendrissant » que celui des Annales et des Histoires. C’est l’effet des deux sentiments qui l’inspirèrent, la piété filiale et l’admiration pour un grand caractère et de glorieux exploits. Cependant on retrouve dans la peinture de cet espionnage, « qui aurait ôté aux Romains la mémoire même avec la parole, s’il était aussi possible d’oublier que de se taire[15], » dans le tableau de ce Domitien, « spectateur des crimes qu’il ordonne, et observant tranquillement la pâleur des malheureux qu’il a faits[16] », une vigueur de pinceau et une énergie de blâme que nulle part l’auteur n’a surpassées. « Il écrivit cet ouvrage, dit encore La Harpe, « dans un temps de calme et de bonheur, où l’on voit qu’il commence à pardonner ; » ce qui suppose qu’il aurait écrit les autres sous la tyrannie de Domitien, pendant laquelle, selon le même critique, « obligé de se replier sur lui-même, il jeta sur le papier tout cet amas de plaintes et ce poids d’indignation dont il ne pouvait autrement se soulager. » Ce jugement est ingénieux : mais il manque d’une condition indispensable, la vérité. puisque la première composition historique de Tacite est la Vie d’Agricola.

Je ne demanderai pas si l’ensemble de cet ouvrage est à l’abri de toute critique, si c’est une histoire, ou un discours, ou un mélange de plusieurs genres divers. Il suffit qu’il attache par la nouveauté des descriptions, par l’intérêt des récits, par la vérité des sentiments, que le style en soit noble et la morale élevée, qu’enfin il fasse aimer à la fois le panégyriste et le héros ; or personne ne contestera ces mérites à la Vie d’Agricola. Je n’accorderai cependant pas à La Harpe qu’elle soit le chef-d’œuvre de Tacite. Elle offre certainement, dans un espace égal, plus d’obscurités qu’aucun autre des écrits de l’auteur ; et ces obscurités ne tiennent pas toutes à l’altération du texte. Quelques constructions recherchées, quelques ellipses trop fortes, annoncent un écrivain dont le génie indépendant n’a pas encore posé à sa hardiesse des limites certaines. On pourrait considérer comme un défaut plus grave encore l’absence de ces détails sans lesquels il est difficile de suivre la marche d’Agricola. Toutefois, hâtons-nous de le dire, l’expédition de ce général dans des contrées neuves et inexplorées donne occasion à l’historien d’appliquer à la connaissance des peuples et des lieux cet esprit de curieuse investigation qu’il porte ailleurs dans la politique des princes et dans les secrets d’État. Ce n’est pas seulement la gloire de son beau-père que Tacite a transmise à la mémoire des hommes ; ce sont encore les antiquités d’une des nations les plus puissantes de l’Europe ; et la Vie d’Agricola reste, après tant de siècles, l’introduction nécessaire de toute histoire de la Grande-Bretagne.

Vers le même temps, sous le deuxième consulat de Trajan, Tacite publia son livre sur la Germanie, contrée aussi peu connue des Romains que la Bretagne, mais qui les intéressait au plus haut degré, puisque les Germains étaient le seul peuple d’Occident qui eût encore les moyens et la volonté de leur faire la guerre. En lisant la description de ces régions à peine découvertes, le peuple-roi était sans doute loin de penser qu’un jour il céderait son sceptre à ses sauvages habitants ; mais il est douteux que Tacite partageât la sécurité générale, et qu’il eût une foi sans réserve à l’éternité de l’empire. Les terribles invasions des Cimbres, et, depuis leur catastrophe, deux cents ans d’une lutte acharnée contre des nations que l’on pouvait battre, mais que l’on ne parvenait jamais à vaincre, lui semblaient être pour sa patrie de sérieux avertissements. C’est sous l’impression de cette idée tristement prophétique qu’il a écrit la Germanie. Il a voulu que ses concitoyens connussent l’ennemi dont ils avaient tant de périls à redouter. C’était aussi une manière de les rappeler aux anciennes vertus, que d’opposer à la corruption de Rome les mœurs grossières mais pures et innocentes des barbares. Toutefois Tacite n’a pas eu l’intention de faire la satire de son pays : la leçon naît du contraste, et les allusions se présentent d’elles-mêmes. Tacite ne les a pas évitées ; mais le ton grave et modéré dont il ne s’écarte jamais prouve aussi qu’il ne les cherchait pas.

Cet ouvrage a pour nous un autre genre d’intérêt ; il peint les mœurs de nos ancêtres. Les usages que Tacite trouve établis dans ces contrées alors si peu civilisées régiront longtemps l’Europe sous les noms de lois saliques et ripuaires, de lois des Visigoths, des Bourguignons, des Lombards ; et aujourd’hui même il n’est pas une seule nation qui n’en conserve quelque trace. Tacite, en écrivant ce livre sous le règne de Trajan, ne savait pas quel précieux monument il léguait à la rité de ces mêmes Germains auxquels Trajan faisait la guerre. « Il est court cet ouvrage, dit Montesquieu[17], mais c’est l’ouvrage de Tacite, qui abrégeait tout, parce qu’il voyait tout. » Nous pouvons ajouter que c’est, sous le rapport littéraire, un des morceaux les plus achevés de ce grand écrivain. Le lecteur nous permettra cependant de hasarder quelques critiques. Si l’on ne trouve dans la Germanie aucune de ces difficultés de construction que nous avons signalées dans l'Agricola, on y rencontre plus qu’ailleurs de ces phrases presque métriques que Tacite avait rapportées du commerce des poëtes. Un vers très-harmonieux, et qui ne paraît pas être une citation (ce serait la seule dans tout Tacite), est même tombé de sa plume[18]. Il est aussi tel passage où l’auteur ne s’est pas assez garanti de cette enflure que les rhéteurs du temps prenaient pour du sublime.

Je ne lui ferai pas un reproche d’avoir transporté chez les Germains quelques-unes des divinités de l’Olympe grec, Mercure, Mars, Hercule. Les Romains, peu curieux d’approfondir les croyances étrangères, identifiaient sur les moindres ressemblances les êtres les plus différents ; et leur vanité aimait à retrouver partout ce qu’ils adoraient eux-mêmes. Tacite ne nous en donne pas moins les notions les plus exactes et les plus instructives sur les idées religieuses des Germains, sur leur culte et leurs superstitions, sur le pouvoir de leurs prêtres ; et la foi à ce qu’il en rapporte ne doit pas être affaiblie par les erreurs qu’il débite ailleurs sur les Juifs. Son esprit, en étudiant la religion germanique, n’était prévenu d’aucun préjugé : là tout était nouveau, tout sollicitait sa curiosité : tandis qu’une foule d’idées toutes faites étaient répandues sur le culte hébraïque. Tacite aurait dû les examiner sans doute, au lieu de se borner à les reproduire : le mépris qu’il avait, avec toute sa nation, pour le peuple juif, lui en ôta la pensée. Un autre motif encore contribuait à le rendre injuste ; c’est l’esprit exclusif de la religion juive : les Romains repoussaient une croyance qui repoussait toutes les autres. Ils confondaient dans la même haine le judaïsme et ce culte nouveau qui, sorti de la Judée, avait pénétré dans la capitale du monde. C’est en présence du christianisme, triomphant au milieu des persécutions, que Tacite médisait des Juifs. Sa disposition d’esprit était plus impartiale quand il parlait des Germains : le dieu Tuiston ne menaçait pas de détrôner Jupiter.

Les travaux historiques n’avaient pas enlevé Tacite tout entier à l’art oratoire : à peine avait-il achevé la Germanie que son éloquence eut un beau triomphe dans une occasion éclatante. Le proconsul Marius Priscus était accusé par la province d’Afrique d’avoir vendu la condamnation et la vie de plusieurs innocents. D’habiles défenseurs essayèrent vainement de réduire l’affaire à un procès de concussion, et de l’amener devant les juges ordinaires : le sénat la retint, et désigna Pline le Jeune et Tacite pour avocats de la province. La cause fut plaidée au commencement de janvier, époque où les assemblées du sénat étaient le plus nombreuses, et en présence de l’empereur, qui présidait en qualité de consul. Pline parla près de cinq heures pour l’accusation, et Tacite répondit au plaidoyer du défenseur « avec une rare éloquence et avec cette gravité majestueuse qui était le caractère distinctif de son langage[19]. » L’accusé fut condamné à des peines qui, dans nos mœurs, paraissent légères pour l’énormité de ses crimes ; mais il fut ajouté au sénatus-consulte que Pline et Tacite s’étaient dignement acquittés de leur tâche.

Apres la Vie d’Agricola et les Mœurs des Germains, Tacite écrivit l’hisloire romaine, depuis la mort de Néron, en 68, jusqu’à celle de Domitien, en 96 ; espace de vingt-huit ans, pendant lequel l’empire, déchiré par Galba, Othon, Vitellius, se reposa douze ans sous Vespasien et Titus, pour retomber pendant quinze longues années sous la tyrannie sanglante de Domitien. Le temps n’a épargné que les quatre premiers livres de ce grand ouvrage et le commencement du cinquième. On ignore combien il en contenait ; mais on peut mesurer l’étendue de la perte en songeant que ce qui subsiste n’embrasse qu’un an et quelques mois.

Les Annales, dans l’ordre de la composition, suivirent les Histoires, quoiqu’elles les précèdent par la date des faits. Elles renferment, en seize livres, l’espace de cinquante-quatre ans. compris entre la mort d’Auguste et celle de Néron. Les six premiers livres sont consacrés au règne de Tibère. Une lacune, qui s’étend sur plus de deux années, nous prive de la partie du cinquième où étaient racontées la conjuration et la mort de Séjan. Les quatre ans de Caligula manquent entièrement, et la narration recommence au onzième livre, à la septième année de Claude. Elle continue ensuite, sans interruption, jusqu’à la mort de Thraséas, qui précéda de deux ans la fin de Néron.

Plusieurs passages de ces livres prouvent que c’est Tacite qui le premier leur donna le titre d’Annales. II y rapporte les événements selon l’ordre des années, comme il le dit lui-même ; et, s’il joint quelquefois dans un même récit des faits accomplis sous plusieurs consulats, il a soin d’en avertir, et il revient bientôt à la date qu’il avait dépassée.

Le titre des Histoires n’est pas non plus d’invention moderne, puisque Tertullien, réfutant la fable de la tête d’âne adorée par les Juifs, dit qu’elle se trouve dans le cinquième livre des Histoires de Cornélius Tacitus ; ce qui montre de plus que les deux ouvrages étaient bien distincts, et que quelques éditeurs ont eu tort de les réunir en un seul[20].

Il nous reste une trop petite partie des Histoires pour qu’on puisse dire avec certitude si l’auteur y suivait le même ordre chronologique que dans les Annales. On serait fondé à le croire, puisque, la seule fois qu’ii passe d’une annee ä une autre. il annonce l’ouverture du nouveau consulat . et commence ses re its aux kalendes de janvier. L’annee ä laquelleles consuls Galba et Yiniusdonnentleurnom occupe trois livres et presque la moitie du quatrieme . tandis que chaque livre des Annales embrasse plusieurs consulats. Les faits sont donc racontes dans les Histoires avec beaucoup plus de details. et cependant il n’est pas probable que toutes les parties de cette vaste composilion fussent egalement developpees. L’auteur n’a pas eu partout ä retracer Televation et la cbute de trois princes , Tavenement d’un quatrieme . la guerre civile ä l’Orient et ä l’Occident, des batailles sanglantes en Italic, des corabats jusque dans Rome, et, pendant ce temps, la Germanie en armes . les Gaules soulevees , et Tempire en danger de passer aux nations transalpines. Un critique’ a compare cette partie des Histoires ä un poeme epique : et , en effet . eile en a la marche imposante , le majestueux ensemble, les episodes varies ; et tous les faits y sont tellement enchaines, qu’ils concourent ä un but unique, la pacification du monde sous Vespasien , accomplie par la soumission de Civilis et la chute de Jerusalem. Le veritable poete de cette grande epopee est sans doule la Providence . qui en a fourni les elements et les a ramasses dans l’espace de moins de deux annees ; mais avec quel genie rhistorien a SU les mettre en oeuvre !

L’image des temps se deroule, dans la longue sdrie des Annales, avec plus de simplicite . sans autre lien que l’ordre de leur succession. Voilä quelle est la difTerence la plus sensible entre ces deux ouvrages, et c’est probablement dans cette dilTerence qu’il faul chercher la raison «les titres quils ont recus -’. Aulu-Gelle^ en indique plusieurs autres ; par exemple, que l’histoire est le recit des eveneraents contemporains, ce qui s’accorde assez bien avec l’etymologie grecque de ce mot*. et convient aux temps que Tacite a decrits, puisqu’il sortait au moins de Tenfince k la mort de Neron.

que Tacile a compose en des lemps difTerents et en deux parlies s^par^os ce qu«’ sainl Jt^rftmc appolle los f’ifs des Cesars. Seiilemcnl on pourrail conrhifp (In len)()ignage de ce P^re qiic les //jj/oiV«conlenaienlqiialor7e livres, puisque li*s Annales en renfermenl corlainemenl seize. Mais qualorzc livres onl-ils pu siiffire a vincl-liuil ans. htrsque qualre livres el plus nembrassenl ^ pas un an ol demi ? Je suis porl«’ k croire avec M. Daunou que la num^ralion des livres de Tacile n’eiaii pas ires-bien connue, ou que, dans les cilalions de ce genre, on ne se piquail pas d’une rigoureuse exaclilude. <. Wallher, pr^face, p. xiij.

’1. ’oy. (te Onitorr, liv. II. cli. xii, un passage uü Cic^ron Tail connatlrc fori clain-menl quelle idee il allaclie aux mols Histoires el Annales. . ,Vf(ir.v Attiques , V, xvin.

. ’laTbtp, l^moin ; isropia., r^il des Tailsdonl on a ele le U^moin.

Que les Annales aient ete composees apres les Histoires^ ainsi que nous l’avons dit, c’est ce dont il est impossible de douter, puisque l’auteur renvoie au recit des jeux seculaires de Domitien en parlant de ceux qui furent celebres par Claude’. Il parait meme que les Annales ne furent pas publiees avant l’an 115 ; car on y trouve une allusion evidente aux conquetes qui ajouterent ä l’empire la Mesopotamie et l’Assyrie^, et ces conquetes ne furent achevees qu’ä cette epoque. Tacite pouvaitalors etre äge de soixante ans, et le passage dont nous parlons est au second livre d’un ouvrage qui en contient seize. En commencant ses Histoires , l’auteur reservait pour sa vieillesse les regnes de Nerva et de Trajan ; et, pendant qu’il ecrivait les Annales ^ il forma le projet de raconter egaleraent, s’il lui restait assez de vie, les evenements du siecle d’Auguste’. Il est probable que Tun et l’autre dessein furent rompus par sa mort : il n’existe nulle part ni trace ni raention de ces deux ouvrages.

Si l’on en croit le grammairien Fulgenlius Planciad^s, le grave historien se delassait dans.le commerce de muses moins severes ; et il existait de lui au W siecle un recueil de Face’ties , qui , s’il etait venu jusqu’ä nous, nous montrerait sous un nouvel aspect ce genie aussi varie que sublime. Mais nous possedons un monument d’un bien plus grand interet, et dont les plus habiles critiques s’accordent aujourd’hui ä le croire l’auteur : c’est le Dialogue sur les Orateurs , ou sur les causes de la corruption de l’eloquence. Le narrateur de cette conversalion, reelle ou supposee, entre les hommes les plus diserts de l’epoque , annonce qu’elle eut lieu dans un temps oü lui-meme etait fort jeune ; or il en place la date ä la sixieme annee de Vespasien, la soixante-quinzieme de notre ere, et Tacite avait alors ä peu pres vingt ans. De plus, tous les manuscrits mettent le Dialogue sous le nom de Tacite , et Pomponius Sabinus , grammairien du moyen äge , cite comme de lui une expression remarquable qui ne se trouve que dans cet ouvrage. Plusieurs alliances de mots, qui ne sont pas moins frappantes et qu’on n’oserait guere, dit M. Dureau de Lamalle, emprunter qu’ä soi-meme , se rencontrent ä la fois dans le Dialogue et dans les autres ecrits de l’historien. On y remarque aussi tres-frequemment une forme de style qui n’est pas etrangere ä Tacite, surtout dans ses premieres compositions, et qui consiste ä joindre ensemble des mots presque synonymes, soil pour insister davantage sur la pensee , soit pour donner ä la phrase un tour plus nombreux. J’imagine que Tacite avait contracte au barreau l’habitude de ces redoublements d’expression , qui remplissent agreablement l’oreille des auditeurs , mais dont l’utilite est moins sensible dans un ouvrage fait pour etre lu.

Cette Observation peut expliquer encore le ton oratoire qui regne . Annales, liv. XI, chap. xi. — 2. Ibid., liv. II, chap. i-Xl. — 3 Ibitf., liv. III, chap. XXIV.

X INTRODUCTION.

dans tout le Dialogue : c’est un orateur qui ecrit sur l’eloquence, et les personnages quil fait parier sont eux-memes des orateurs ou des poctes. Ce n’est pas que la concision dont on a fait si souvent ä Taeite un raerite ou un reproche exclue la pompe et la magnificence ; et M. D. de Lamalle, qui ne doute pas que le Dialogue ne soit de notre auteur, prouve tres-bien qu’il y a dans les Ilistoires et dans la Vie d’Ayricola un grand nombre de ces periodes harmonieuses et cadencees qu’on ne serail pas etonne de lire dans Ciceron. Je ne m’arreterai donc pas ä combattre les arguments qu’on lire du style de ce raorceau pour le refuser ä Taeite. Je ne dirai meme pas, avec quelques-uns, que c’est une cEuvre de sa jeunesse : s’il n’avait que vingt ans, peutetre moins, quand Tentrelien eut lieu , il eiait plus äge quand ille redigea, puisque c’est ä, sa memoire qu’il s’adresse pour en retrouver les details’. Ceux qui l’altribuent ä Quintilien se fondent sur ce que ce rheteur a traite le meme sujet, comme il l’atleste positivement dans plusieurs endroits II appelle memeFouvrage qu’il avait compose et que nous n’avons pas , Liber de Causis corruplx eloquenti,r ; et c’est aussi, dans quelques editions, le tilre de notre Dialogue ; mais ce titre est du ä Jusle-Lipse, qui l’a pris dans Quintilien meme, et il ne se trouve sur aucun manuscrit. Quintilien dailleurs avait trente-trois ans, la sixieme annee du regne de Vespasien, et par consequent il ne pouvait pas se dire admodum juienis.

Je ne prolongerai pas davantage cette discussion, que je suis loin d’avoir ^puisee : je crois fermement, sans oser pourtant Taffirraer, que le Dialogue est de Taeite , et que c’est son premier ouvrage. 11 est digne ä tous eganls de ce grand ecrivain, L’eloquence y est envisagee d’une maniere neuve, et la theorie de l’art oratoire s’y rattache partout ä l’hisloire des mceurs et des institulions politiques. a Cette littiirature forte et profonde. dit M. Daunou, est celle qui convient ä l’historien des empereurs. » C’est une des pieces les plus interessantes de Telernel proces des anciens et des modernes, proces qui dut se plaider chez le» Grecs entre les partisans de Demeirius de Phalere et ceux d’une eloquence plus saine et plus virile : proces qui , du temps «le Ciceron , s’etait Iransforme en une quereile entre les vrais et les faux alliques ; proces qui donna lieu chez nous ä une coutroverse si animee vers la fin du xvn* siccle, qui s’est reaouvele de nos jours avec d’autres Clements et sous d’autres noras, et qui recomraencera toutes les foisque l’esprit humain croira faire un progres, dütce progres le mener k la decadencc. Il est remarquable en edet que ces quesiions ne s’agitenl que quand une Jilteralure a produit ses chefsd’tcuvre les plus parfails. epoque oü les esprits. apres avoir epuise tuiites les jouissances inlellecluelles, ne sont plus frappes, pourainsi ; dire , que de la nionotonie du beau , et Yeulenl k tout prix de la nouveaulö. L’une et l’aulre cause a , dans notre Dialogue. de zdes defenseur » ; et, quoiquc la preferenco de l’auleur pour les anciens ne soit

. Dialogue, cbap. t. pas equivoque , il ne dissiraule pas que le temps amene n^cessaireraent 

en eloquence des formes nouvelles et des genres difl’erents. L’idee seule de cette discussion prouve d’ailleurs combien sont independantes les doctrines litteraires de l’ecrivain ; et, si cet ecrivain est Tacite, ses ouvrages historiques en sont une preuve non moins eclatante.

Nous avons passe en revue tout ce qui compose la collection des CEUvres de Tacite. Il est tres-vraisemblable q i’une le ;tre inseree parmi Celles de Pline le Jeune’, et ä laquelle nous avons dejä fait allusion, doit encore lui etre attribuee. Nous avons parle de l’amitie qui l’unissait ä Pline. Eile etait si connue, qu’on ne pouvait nommer l’un des deut sans que le nom de l’autre se presentät aussitot. On ne pouvait meme parier des belles-lettres sans penser aux deux illustres arais qui s’en partageaientl’empire. Un jour Tacite, assistantauxjeux du cirque, lia conversation avec un Chevalier romain assis pres de lui. Apres quelques moments d’un entretien savant et varie, celui-ci lui demanda s’il etait d’Italie ou de province. « Je ne vous suis pas tout ä fait inconnu, repondit Tacite, et c’est aux lettres que je dois cet avantage. —Vous etes donc Tacite ou Pline,» reprit vivement le Chevalier, qui donnait ainsi ä Tun et ä l’autre un eloge d’autant plus flatteur qu’il etait fortuit et desintere5se^

Nous ne connaissonsaucun autre detail sur la personne et la vie de Tacite ; l’epoque de sa mort est egaleraent ignor^e, et c’est une assertion purement gratu’te de dire qu’il vecut quatre-vingts ans. Il est neanmoins fort probable qu’il vit l’empire d’Adrien, puisque c’est vers la fin de Trojan qu’il ecrivait ses Annales.

Du reste sa vie , quelle qu’en ait ete la duree , fut remplie par de nobles travaux , et nous venons de voir qu’il eut le bonheur assez rare d’ötre apprecie de ses contenaporains et de jouir de sa gloire. La posterite lui a rendu la meme justice que son siede : et, quoique rautiles, ses ecrits sont encore une des plus belles parties de l’heritage que l’antiquite savante a legue aux äges modernes. ’ Ce n’est pas que, depuis la renaissance des lettres, son merite n’ait ete le sujet de vives controverses. Des puristes de latinite critiquent sa diction , et releguent parmi les auteurs du second ordre celui que Bossuet appelle le plus gravedes historiens et Racine le plus grand peintre de l’antiquite. Sa latinite sans doute n’est pas celle de Ciceron : en un siecle et demi la langue avait subi des changements ; de nouvelles expressions avaient ete introduites, d’anciennes renouvelees : des hellenisraes qui, au temps d’Horace et de Virgile, n’etaient adrais que dans les vers, s’etaient peu ä peu naturalises et avaient cours meme dans la prose. Ces details . en quelque sorte maleriels, peuvent etreun ohjet d’etude pour le philologue qui s’occupe de l’histoire du langage. Mais ce que tout lecteur doit admirer dans Tacite, c’est ce style tantot vif et rapide , tantöt calme et majestueux , . Pline, Ep., l.X, X, — 2. Ibid. xxiii.

Xn INTRODUCTION.

souvent sublime, toujours simple dans sa grandeur, et toujours original et vrai . parce qu’il part dune dme fortement convaincue et d’un esprit qui pense d’apres lui-merae : c’est cette precision , qui consiste ä dire ce qu’il faut. rien de plus, rien de moins, et qui n’exclut ri la pompe des expressions, ni Teclat des Images, ni Tharmonie des periodes. La concisioii meme. qu’on reproche quelquefois ä Tacite , et qui, avare de paroles, enferme dans ses coupes heurtees et ses opposilions inattendues plus de sens que de mots, n’est ordinairement qu’une heureuse hardiesse, un secret du genie, qui concoit fortement sa pensee et la dessine ä grands trails. Voilä ce qui caracterise la diction de Tacite : voilä pourquoi onnepeut la comparer avec celle d’aucun autre ecrivain, pas meme de Salluste, qui, avec autant de nerf et de juslesse, a peut-etre moins d’äme et de veritable chaleur. Tacite , comme Bossuet, a fait sa langue : avec de tels genies ,^ la critique ordinaire est en defaut, et Toa doit chercher dans un ordre plus eleve la regle de ses jugements.

Est-ce ä dire qu’on ne trouve point dans Tacite quelques constructions hasardies , quelques recherclies d’elocution , quelques phrases, bien rares cependaüt. oü l’antithese est dans les mots plutöt que dans la pensee. quelques formules qui lui sont particulieres et qui reviennent de temps ä autre, enfin de longues periodes qui manquent d’unite, parce que les membres qui les composent ne concourent point au developpement d’une idee principale ? Nous ne pretendons pasdissimuler ces legers defauts, pas plus que nous n’avons passe sous silence lestaches que nous avons cru remarquer dans l’Ägricola et dans la Germanie. Mais nous ne pouvons nous empecher de relever un merite que Ton n’a peut-elre pas assez loue dans Tacite : c’est cetle Variete de ton et de couleur , toujours appropriee ä la nature des objets. Ainsi . quand il peint ou le champ de bataiile de Varus, ou la flotte de Germanicus battue par les lempeles de lOcean, ou Cecina degageant ses legions des marais de la Frise avec des travaui inouis . l’horizon brumeux et le ciel ecrase de la Germanie communiquent au style de l’hislorien leurs teintes sombreset melancoliques ; landis que le soleil de rOrient semble reflecbir sa lumiere sur les pages oü l’auteur raconte les nierveilles de lEgypte et les fables de la Grece. L’ecrivain qui penelra le plus avant dans les replis du coeur humain est peut-elre «ncore celui qui a trouve, pour peindre le monde physique, les cöuleurs les plus riches et les plus babilement nuancees. On accuse Tacite de finesse et de sublilite. Pour lui, diton, les motifs les plus vrais ne sonl que des pretextes ; il rapporte les moiadres actions 4 des vues profondes . et il donne ä des elTels tout naturels des causes mysterieuses. C’est principalement sur rhisloire de Tiböre que lombe cetle critique. Mais, si Ton pense aux menagemenls auxquels TiWre se croyait oblige envers le senat, si Ton considere que ce despote soupconneux ne crut jamais son pouvoir assez alTermi, on jugera que la politique cauteleusequelui prete Tacite etait une necessitä ou de sa position ou de son caraclere. Tibere d’ailleurs n’eut pas loujours le premier role dans l’emploi de la ruse : quelquefois il ne fit que se tirer avec adresse de pieges habilement tendus ; si cet ennemi de l’independance temoignait en meme temps son degoütpour radulation, gardons-nous de croire que ce füt hypocrisie : l’abjecte servilite d’un senatpret ä toutes les bassesses le flattait peu . et n’en compromettait pas moins sa populariie. Le merite de Tacite est d’avoir devine cet esprit ä la fois perplexe et delie , prudent ä l’exces et fertile en ressources , et de l’avoir suivi dans ses voies tortueuses et maltiples.

Si du prince nous descendoiis aux Instruments de sa tyrannie , ici encore la verite des portraits ne saisit pas moins vivement que la vue penetrante de l’historien qui les a traces. Balzac a quelque part appele Tacite « l’ancien original des finesses modernes ’. » 11 serait difficile en effet d’innover apres les maitres d’astuce et de perfidie qu’il a voues ä la malediction des siecles. Mais ces odieux modeles, il ne les a pas crees ; et, loriqu’il ottre ä nosregards, ici Taccasateur sans honte corame sans pilie, qui met publiquement la raain sur la victime ^ lä le delaleur clandestin qui s’adresse tout bas ä la cruaiite du prince^ , ailleurslj vil agent qui provoque les complots afin de lesdenoncer

on sent que ces personnages sont reels, que ces figures sont 

Celles d’hommes qui ont vecu , et que l’arliste a pris la nature sur le fait. Non, Tacite ne calomnie pas rhumanile ; il peint sans menager raent , mais sans colere , une societe corrompue et des ämes degradees. II ne denigre pas ; il fait justice : il obeit ä la loi de son sujet plutöt qu’au penchanl de son esprit. Lui-meme envie le sort des historiens de Rome libre et triomphante , et se plaint de n’avoir sans cesie ä rapporter que des ordres tyranniques , des accusations interessees, des amitie’s indignement trahies, d’injusles supplices*, deplorable uniforraite de crimes et de malheurs qui le faligue et lui pese. L’historien qui nous fait cherir les vertus autant qu’admirer les talents d’Agricola , qui nous montre dans Gerraanicus la reunion de toutes les.qualites aimables sans melange d’aucun defaut, dans la fille de Soranus la piete filiale portee jusqu’ä l’heroisme^, dans Thraseas un sage qui egala Caton par l’independance de sa vie et Socrate par la gloire de sa mort , cet historien n’est pas un misanthrope qui interprete raalignement les actions des hommes et ne voit dans toutes les conduites que le cöte blamable.

Je ne fais pas au reste un plaidoyer pour Tacite, qui n’en a pas besoin. Chaque lecteur, suivant son goüt et les habitudes de son esprit, estimera plus ou moins la penetration de l’ecrivain et les conjectures qu’elle lui suggere : libre meme ä qui voudra de le trouver trop enclin ä tout expliquer. Mais son impartialite dans le recit des faits ne ser^i i. Voy. Bayle, art. Tacite, nole F. — 2. Annales, liv. I, chap. lxxiii ; Uv. XVI, chap. XXII, XXIII ; elpassim. — 3. Ibid., Vir. I, chap. lxxiv. . lOiä.^ liv. II, cliap. XXVII ; liv. IV, chap. i.xvin. — 5. Ibiä., liv. IV, chap. xxxii, xxxm. — G lOiä., liv. XVI, chap. xxx-xxxii.

XIV INTRODUCTION.

pas revoquee en üoute. Rorae entiere accusait Domitien de la mort d’Agricola , et le gendre de ce grand homme declare qu’il ignore si ce bruit est fonde’. Ailleurs il consacre un chapitre entier ä justifier Tibere d’un parricide que la posterite ajoiiterait peut-etre aux crimes de ce prince. si rhistorien iveüt pris soin d’en decharger sa memoire’. La mort meme de Germanicus, sonheros de predilection , est pourlui un Probleme ä jamais iiisoluble . et il est bien pres detenirPison pour innocent, non sans doute de vosuxmeurtriers et de menees coupables , mais au moins de poison^.

II est encore un reproche que Ton a quelquefois adresse k Tacite, celui d’obscurite. Si Ton veut parier de la diction, nous avons fait, i Toccasion de la Vie d’Agricola. les seules concessions possibles. S’il s’agit des pensees . nous dirons que . pour etre fines et profondes . elles ne sont pas obscures. et que, s’il faut quelque attention pour les saisir, l’intelligence satisfaite ne regrette jamais la peine qu’elle s’est donnee. Elle trouve ordinairement plus qu’elle n’attendait : un mot jete au milieu du recit contient souvent une iraportante maxime ; une seule expression reveille une foule d’idees accessoires et s’adresse en meme temps a la raison, au coeur , ä Timagination. Lesterraes ne sont point vagues : ils sont ricbes de sens, et l’auteur cboisit toujours ceux qui embrassent le mieux toute l’etendue de sa pensee. Mais, comme le langage est borne et la pensee infinie, il arrive que celle-ci n’apparait quelquefois que dans une sorte de demi-jour, et laisse au lecteur des decouvertes ä faire.

C’est pour cela que de savants hommes* ont applique au style de Tacite ce que lui-meme a dit de Poppee . femme de Neron ’ : « Elle ne se montrait jamais qu’a demi voilee, seit pour ne pas rassasier les regards, Goit qu’elle eüt ainsi plus de charmes. » Celle pretendue obscurite de Tacite est en effet une des principales sources du plaisir que Ton prend a sa lecture , et qui devieut plus vif, plus il ^st repete. Du feste, eile ne s’etend point ä rexposition des faits : rien de plus clair que chacune des narrations de ce grand ecrivain , rien de mieux ordonne que l’ensemble de ses recits. Toutefois j’ai deja remarque qu’il en est quelques-uns oü Ton desirerait des details plus circonstancies ; j’ajouterai que l’habitude de presenter ses idees sous la forme la plus generale entraine quelquefois le narrateur dans une apparence d’eiageration. Ainsi, en racontant que Tibere fit mettre 4 mort tous ceux qui etaient detenus comme coraplicesde Söjan , il peint la terre jonchee de cadavres , et les corps de nobles et d’inconnus, d’enfants et de femmes, gisant ^pars ou amonceles*. Notre eiaclilude moderne aimerail 4 connattre le nombre des victimes’ ; i. Jgriccla, cliap. xi.m. — 2 Annalfs , liv. IV, chap. xr. — 3. IbiJ.^ liv. Hl. ch.ip. XIV, XIX. — 4. Gordon, L.i nicltorie, cl M. Ancillon, Melanies de litterature et de phil>.sophie. — 5. AnnaUs, liv. XIII, chap. xi.v. (J. //’/./., liv. VI, chap. XIX. — 7. Sii^lonc en complc vingl dans un jour ; niai& il n<> ’lil pas conibicn de .iours Uur6rcnl les execuUons. mais les anciens etaient artistes dans l’histoire comme dans toules leurs Oeuvres. Le beau dans les formes, dont ils avaient un sentiment si vif, et qui se concilie si bien avec le beau moral , etait la preraiere loi de leurs compositions. Nous y avons gagne des chefs-d’oeuvre, et nous y perdons peu en inslruction veritable. II n’importe guere, apres tout, de savoir au juste combien Tibere sacrifia de malheureux ; mais il imporie, pour la moralite de l’histoire, que la cruaute soit flelrie et que la memoire du tyran soit trainee devaut la posterite , couverle du sang qu’il versa.

II me reste k parier de deux accusations coritradictoires, et qui ne sont pas les moins graves. On p^retend que Tacite est tantot superstitieux ä l’exces , tantot sceptique jusqu’ä Timpiete. Qu’il soit superstitieux en effet , qu’il croie aux prodiges . ä la divmation . aux predictions des aruspices, je ne lui en ferai point un crime. Ces croyances etaient une partie de la vieille religion des Romains , et un ecrivain dont toutes les pensees sont graves et morales devait respecter la religion de son pays ; il devait meme s’y attacher d’autant plus fortement, que les progresde l’incredulite et l’invasion des cultes nouveaux l’avaient plus ebranlee. C’est ä l’epoque oü l’on avait pu dire : « Les dieux s’en vont , » que la republique avait cesse d’etre. Les Souvenirs de la liberte se liaient ä ceux des ceremonies antiques ; doit-on s’etonner que Tacite les confondit dans les memes regrets ? Le dogme de la fatalite, dont il declare que la plupart des hommes sont imbus , avait d’ailleurs pour consequence necessaire la foi aux presages. Cependant Tacite n’accordait pas tant au destin qu’il ne fit sa part ä la liberte de l’homme ; et iln’admettait pas si aveuglement les prodiges, qu’il ne se permitquelquefois une expression de doute’. Au reste. que les prodigea soient, aux yeux de lecrivain , des signes de l’avenir , ou de simples phenoraenes de la nature, ou des inventions de la peur et de Tignorance, ils n’en sont pas moins du domaine de l’histoire. Faux ou reels , ils ont les memes eflets s’ils s’emparent des esprits de la multitude. Ce que le monde a cru , l’historien doit le rapporter , quand ce serait une erreur : les erreurs ont souvent influe plus puissamment que la verite sur le sort des Etats.

Si ce que nous avons dit de l’esprit religieux de Tacite est fonde , le reproche d’impiete n’a plus besoin de refutation. II ne s’appuie en effet que sur deux phrases , oü l’on pretend que Tacite nie ou insulte la Providence, tandis que dans ces phrases memes il lui rend un eclatant hommage. Au commencement des Histoires . apres avoir trace rapidement l’effrayant tableau d’une epoque feconde en forfaits et en catastrophes, il s’ecrie : a Non. jamais plus horribles calamites du peuple romain ni plus justes arrets de la puissance divine ne prouverent au monde que , si les dieux ne veillent pas ä notre securite , ils prennent . Auaales, liv. VI, chap. xxn. — ?.. Und., liv. IV, clinp. xx. 3. Ibid., liv. I, chap. xxvm ; Histoires, liv, I, cliup. x, lxxxvi ; liv. IV, cbap, XXVI, etc.

XVI INTRODUCTION.

soin de notre vengeance ’ : » et on lui fait dire « que les dieux ne veillent surles hommesque pour les punir^ » Ala fin des Annales^. il designe au mepris des gens de bieii un certain Egnatius qui . cachant sous l’exterieur dun stoicien l’ame dun monstre, faisait trafic du sang de sqji ami ; et il rapproche de cette trahison le devouement genereux du Bithynien Asclepiodote. qui se laisse exiler et depouillerde sesrichesses plutöt que d’abandonner la disgrace de Soranus . dont il avait honore la fortune. « Ainsi, ajoute l’auteur, la justice des dieux opposait un bon exemple ä un mauvais. » L’etrange preoccupation de quelques espritsavudans ces paroles que « les dieux etaient indifferents au vice et ä la vertu. »

Ce serait ici le lieu de rechercher quelles furent les opinions philosophiquesde Tacite, si lalecture de sesouvragesn’etait pas le meilleur moyen de s’en faire une idee. Au temps oü il vecut. la raison^humaine etait partagee entre la doctrine de Zenon et celle d’fipicure. La premiere s’etait propagee au milieu de la depravation et de Tavilissement des ämes, comme pour protester en faveur de la dignite de rhomme : eile elevait Topprime au-dessus du tyran , en lui faisant mepriser la douleur et la mort : eile consolait raeme des malheurs publics en doniiant la force de souffrir ce qu’on ne peut empecher. La philosophie d’fipicure, plus conforme ä la pente generale des moeurs, pouvait neanmoins etre aussi un refuge contre la tyrannie : eile ne bravait point le peril , mais eile en ecartait l’idee ; eile ne creait point ä i’homme une liberte qu’il püt conserver jusque dans les fers, mais eile couvrait ses chaines de fleurs ; en amollissant les äraes . eile leur rendait la resignation moins penible. Si Tacite eut fait un choix, C£rtes il se ftit decide pourl’ecole qui a produit Caton et Thraseas ; mais rien n’autorise ä croire qu’il ait subordonne sa raison aux dogmes d’aucune secte. Sa Philosophie , aussi forte , aussi elevee que celle des stoiciens . mais plus douce et plus indulgente , ne connaissait pas ce rigorisme qui , en outrant les principes, les pousse jusqu au paradoxe. Cette mesure dans la sagesse est aussi la regle de ses jugements politiques. L"amour de la liberte respire partout dans ses ecrits : partout on y sent le regret des temps qui ne sont plus : son ame est republicaine sous la monarchie des Cesars , mais il se soumet de bonne foi au gouvernement etabli. II ne cache pas qu’il doil son elevation ä trois princes, dont le dernier etait Domitien. Il loue Agricola d’avoir oppose ä la haine de ce tyran une conduite prudente et moderee ; il pense qu’il peut y avöir de grands hommes sous de mauvais princes^, et * qu’il est possible de trouver , entre la resistance qui se perd et la servilite qui se deshonore, une route exempte k la fois de bassesse et de pei. histoirfs, liv. I, chap. in.

"2. Celle phrasc csl de d’Alomborl : je la choisis comme exprimant plus noUonicnl qu’aucune aulrc le conlro-sens quo lanl dinlerpri-les, de Iradiic-Ipuis el de criliques, s’accordenl ä faire sur ce pa<sago. . Atiialrs,i. XVI, cliap. xxxui. — 4. .-ii^ncolti , chap. xuc. rils’. » Et ces maximes, il ne les professe pas seulement en son nom personnel ; il les place encore dans la bouche de Thraseas , detournant le tribun Rusticus d’une Opposition qui corapromettrait son avenir^ Un despote seul pourrait craindre qu’on ne cherchät dans Tacite des aliments ä l’esprit de revolte et des conseils de sedition, Si les Tibere et les Neronsont punis parcela merae que Tacite les a peints, tous les bons princesnous semblent recompenses parleselogesqu’illeurdonne dans la personne d’un Nerva, « qui sait allier deux choses jadis incompatibles , le pouvoir supreme et la liberte^ ; » dans celle d’un Trajan , a sous l’empire duquel on est libre de penser ce qu’on veut et de dire ce qu’on pense^ »

La traduction que j’offre au public est de moi tout entiere. On y trouvera peu de ressemblances avec Celles qui Tont precedee. Ce n’est pas que j’aie mis de Tamour-propre ä refaire autrement ce qui etait hien fait ; mais , düt ce jugement paraitre severe , j’ai eu trop raremeut ä me defendre de cette tentation. D’ailleurs tout homme qui ecrit a son style propre , qui depend surtout de la forme sous laquelle il concoit sa pensee et du tour qu’il y donne. Or, il y a plus d’une maniere de voir ses propres idees et , ä plus forte raison , Celles d’autrui ; et voilä pourquoi tant de traducteurs , en voulant reproduire lememe modele , fönt des copies si dissemblables entre elles. J’en conclus qu’une meme phrase peut etre suffisamment bonne et convenable dans une traduction. et cesser de l’etre si on la transporte dans une autre, parce quelle n’aura point ou la tournure, ou le mouvement, ou la couleur, demandes par ce qui suit et par ce qui precede. Aussi je n’ai jamais pense qu’on püt faire une bonne traduction en corrigeant Celles des autres. Du moins n’obtiendra-t-on jamais par ce moyen cette unite de ton et cette harmonie d’ensemble necessaires dans toute oeuvre de l’esprit.

De plus , une traduction , pour etre lue , doit etre de son siecle. Et je ne plaide pas ici la cause du neologisme : la nouveaute des mots ne fait pas Celle du style , et la langue francaise possede depuis longtemps des expressions pour toutes les idees. Mais il est un progres universel auquel ce genre d’ouvrages doit participer comme le reste. Les memes choses sont envisagees , d’un siecle äl’autre, d’une maniere differenle ; on decouvre chaque jour dans des objets deja et souvent observes des rapports inapercus ; et, pour appliquer ä un exemple particulier cette remarque generale, onentendmieux les anciens depuis que les grandes scenes de leur histoire se sont en quelque sorte renouvelees sous nos yeux. Cette luraiere qui nait des evenements et du jeu des passions nous montre dans leurs ecrits ce qu’auparavant on n’y distinguait pas assez. Si donc il est vrai de dire que ce serait manquer ä la verite historique et faire un perpetuel anachronisme que de ne regarder l’anti- . Annales, Uv. IV, cliap. xx. — 2. /^iV/,, liv. XVI, chap. xx.vi. 3. Agiicula, chSip- ui. — 4. Histoiies, liv. I, ehai). i.

XVIII INTRODUCTION.

quite qu’ä travers les interets contemporains et la politique du jour, il est vrai aussi que le traducteur est entraine par le mouvement public de son temps, qu’il en recoit rimpression , et que son travail en reflechit une image plus ou moins lidele. C’est par cette raison qu’aux plus brillantes epoques de notre lilterature les traducteurs les plus habiles donnaient sans scrupule

L’air et l’espril fran^ais ä l’anlique Halle.

C’etait la faute du siecle autant que de recrivain. Une pareille erreur serait aujourd’hui condamnee de toui le monde, et quiconque a senti l’influence du lemps oü nous vivons est averti de ne pas y tomber. Le goüt des recherches hisloriques a eveille la critique, et, ä mesure qu’on a plus etudie les societes anciennes , on les a vues sous un jour plus vrai. Ce sont des reaiites qu’on demande ä l’histoire, et on les accepte telles qu’elle les donne. Les choses les plus oppos^es ä nos mcßurs ne paraissent plus ni bizarres ni choquautes ; on les tolere au moins comme des faits. Par une consequence necessaire, on s’est familiarise avec les mots qui les expriment ; et les noms de dignites civiles ou militaires n’ont plus besoin de se produire sous un deguisement moderne.

La reforme s’est etendue mime jusqu’au style. Le bon goüt public a fait justice de cette distinclion arhitraire qu’une ecole vieillie etablissait entre une belle traduclion et une traduction lidele : on pense aujourd’hui que la fidelite et la beaute peuvent aller de compagnie. Peut-Itre fallait-il qu’apres des copies platcment liiterales parussent des imitalions qui visaient ä l’elegance plus qu"ä l’exactitude, et qui s’ofl’raient comme lecon et modele de beau langage francais. Mais les choses n’en pouvaient rester lä : on ne traduit plus pour enseigner le style ä ses contemporains. mais pour reproduire . si Ton peut, dans sa laiigue, les pensees d’un auteur ancien avec leur forme originale et leur couleur native. Or, en meme temps qu’on a senti le besoin de se rapprocher de l’antique. on s’est apercu que la laiigue francaise fournissait pour cela des ressources ä qui saurait les trouver. Mais si les dcvoirs, les droits et les moyens du traducteur sont mieuxconnus, sa lache en est devenue aussi plus p( ?inible. On lui permet d’etre ancien avec les anciens ; on lui en fait mime une loi : mais on veut qu’il le soit avec gräce , et que Charge d’entraves il marche en liberte. Je borne ici ces reflexions. dont lebul n’est pas de montrer ce que j’ai fait . mais ce que j’ai voulu faire. Apres ce peu de mots sur Tesprit qui a dirige mon travail , je dois entrer dans quelques details pour ainsi dire materiels , dont le lecteur excusera la s^cheresse en faveur de leur necessite.

Quoique le texte de Tacite ait Itl travaill^, corrig^. epurt par beaucoup d’habiles commentateurs, on peut dire cependant qu’il y reste tüujours quelque chose d’iiidecis, puiscjue les meilleures editions differcnt dans cerlains passagcs. J’aurais pu en adopier une et m’v tenir ; mais ilen coüte de renoncer ä son libre arbitre ; et j’ai cru d’ailleurs que le travail long et approfondi de la traduction me donnait, dans une juste mesure, le droit de juger les lecons diverses et de faire mon choix. J’ai corapare beaucoup d’editions ; je ne parlerai que des trois principales : celle de Lallemand, Paris, 1760, d’oü proviennent la plupart des reimpressions qui ont cours en France ; celle de Brotier^ in-12, Paris, 1776 ; enfin celle d’Oberlin, imprimee ä Leipsic eu 1801 , et repetee dans la belle collection de M, Lemaire. Le texte d’Oberlin est aujourd’hui le plus accredite ; cependant j’y trouve de loin en loin quelques innovations qui me semblent ou inutiles ou inadmissibles. D’un autre cote, je nepouvais suivre aveuglement aucun des deux autres, non plus que celui de Deux-Ponts. Quand beaucoup de raisons nem’en auraient pas erapeche, il suffisait qu’un savant comme Oberlin eilt cru necessaire une nouvelle revision , pour exclure de la preference tout travail anterieur au sien. Quand ces diverses editions ne s’accordent pas entre elles , j’ai choisi la lecon qui m’a paru la meilleure et la plus autorisee.

Pour les noras propres d’horames , j’ai suivi le Systeme judicieux recommande par Tillemont, qui est de ne pas joindre uneterminaison francaise avee une terminaison latine ; ainsi j’ai dit Fonteius Capito et Sophonius Tigellinus. Mais, quand les surnoms paraissent seuls, je n’ai pas craint de dire, suivant l’analogie de notre langue, Capiton etTigellin. II ne peut en resulteraucuneobscurite, et souvent l’oreille est plus satisfaite. Racine dit egalement Claudius et Claude, et tout le monde appelle Caius Gracchus le second des Gracques. Du reste, l’usage a ete en ce point mon principal guide. Il en est de meme pour les noms de villes. Quand ils n’ont subi que l’alteration qu’un mot eprouve en passant d’un idiome dans un autre , et que d’ailleurs ces villes sont tres-connues , j’emploie le nom generalement usite. Ainsi, pour Brundusium, je dis Brindes, au meme titre que les Grecs disaient Bpsvxricriov ; pour Placentia, je dis Plaisance, par la meme raison que pour Roma , Gallia , Hispania , on dit Rome , la Gaule , l’Espagne ; je dis meme Lyon, quin’est qu’une abreviation de LugdU’ num. Mais quand les noms sont tout ä fait changes ou moins connus, je conserve l’ancien : je dis donc Ticinum, et non Pavie ; Brixellum^ et non Bersello ; Dyrrachium , et non Durazzo ou Duras. Deux expressions d’un autre genre , qui se rencontrent quelquefois dans ma traduction, meritent une Observation particuliere : ce sont les mots regne et tröne. On trouvera peut-etre qu’ils reveillent chez nous des idees etrangeres aux Romains , chez qui les empereurs n’etaient pas des rois. Mais qu’il suffise d’avertir ici que nous ne les employons pas dans leur acception propre et , pour ainsi dire , officielle , mais dans un sens figure et symbolique. Bossuet et Montesquieu connaissaient bien la nature du gouvernement romain , et cependant nous lisons dans le premier : « Auguste acheva son regne avec beaucoup de gloire ; » et dans le second : « Lorsque Tibere commenca ä regner , quel parti ne tira-t-il pas du senat ? » Tacite lui-meme se sert souvent deregnuw, pour designer le pouvoir reel qu’exercaient les princes. Si l’on rejetait certains mots qui tiennent au fond de la langue et dont la signification est toujours relative au sujet dont on parle, il faudrait bannir aussi le mot empereur ; car imperator en diffère à beaucoup d’égards. Je ne parle pas des mots souverain, diadème, couronne ; il serait aussi ridicule de s’en servir ici que d’appeler Allemands ou Hollandais les Germains ou les Bataves.

Toutes ces remarques sont minutieuses, et j’avais hâte d’en trouver la fin. II ne me reste qu’à confier ce volume à la justice du public. Avant d’être soumis a ce tribunal suprême. il a éprouvé déjà une censure bienveillante, mais sérieuse. M. Villemain a bien voulu entendre la lecture du manuscrit, et je dois beaucoup ä ses critiques franches et rapides, ä ses inspirations soudaines, enfin, et c’est ce qui me touche encore plus que le reste, à sa complaisance inépuisable. Qu’il en accepte mes remerciements, et qu’il permette que mon livre paraisse sous le patronage d’un nom si cher à plus d’un titre à tous les nobles esprits[21] !

  1. Fr. Angeloni, Hist. di Terni, p. 42 et suiv
  2. Vopicus, Tacit., x.
  3. Pline, Ép., VII, xx.
  4. Dialogue sur les Orateurs chap. ii.
  5. Pline, Ép. IX, x
  6. Agricola, chap. ix
  7. Histoires, liv. I, chap i
  8. Annales, liv. III, chap xxix
  9. Ibid., liv. XI, chap. xi ; ces jeux eurent lieu sous le consulat de Domitian et de L. Minucius, l’an de Rome 841, de notre ère 88.
  10. Ibid., liv. XII, chap. xxiii
  11. Agricola, chap. xliv : tam longæ absentiæ conditione.
  12. Ibid., chap. xlv
  13. An de Rome 819 ; de J.C 96
  14. Pline, Ép. II, i
  15. Agricola, chap. ii
  16. Ibid., chap. xiv
  17. Esprit des lois, liv. XXX, chap. ii.
  18. Germanie, chap. xxxix
  19. Pline, Ép. II, X : « Respondit Cornelius Tacitus eloquentissime, et, quod eximium orationi ejus inest, σεμνώς. »
  20. Saint Jérôme, Comment. in cap. XIV Zachariæ, dit que Tacite a écrit les Vies des Césars en trente livres, depuis la mort d’Auguste jusqu’à celle de Domitien, Vitas Cæsarum triginta voluminibus exaravit ; et par conséquent il ne distingue pas les Annales des Histoires, Mais en accordant à ce passage toute l’autorité qu'il peut avoir, il n’en restera pas moins certain
  21. La traduction de M. Burnouf parut d’abord en six volumes. II s’agit ici de celui qui contenait les deux premiers livres des Histoires. (Ed.)