Œuvres complètes de Tertullien/Genoud, 1852/De l’Ornement des Femmes

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Traduction par Antoine-Eugène Genoud.
Œuvres complètes de TertullienLouis VivèsTome 3 (p. 305-331).

DE L’ORNEMENT DES FEMMES. LIVRE PREMIER.


I. Si notre foi répondait ici-bas à l’immensité du salaire qui l’attend là-haut, il n’en est pas une d’entre vous, mes sœurs bien-aimées, qui, après avoir une fois connu Dieu et sa propre condition, je veux dire la condition de la femme, courût après les divertissements, encore moins après l’orgueil de la parure. Loin de là, elle afficherait le deuil et l’indigence des vêtements, n’offrant aux regards publics qu’une Eve pénitente, noyée dans les larmes et rachetant par l’extérieur de l’affliction l’ignominie d’une faute héréditaire et le reproche d’avoir perdu le genre humain. Il a été dit : « Tu enfanteras dans la douleur ; tu seras sous la puissance de ton mari ; il te dominera. » Eve, c’est toi, et tu l’oublies ! La sentence de Dieu pèse ici-bas sur tout le sexe ; il faut donc que le châtiment pèse sur lui. Tu es la porte du démon ; c’est loi qui as brisé les sceaux de l’arbre défendu ; toi qui as violé la première la loi divine ; toi qui as persuadé celui que Satan n’osait attaquer en face ; l’homme, cette auguste image de la divinité, tu l’as brisé d’un coup. C’est à cause de ton mérite, de ta mort, veux-je dire, que le Fils de Dieu a voulu mourir : et tu songes à recouvrir d’ornements impudiques ces tuniques de peau, témoins de ta honte. Parle ! Si, dès l’origine du monde, les toisons de Milet fussent tombées sous les ciseaux, si les arbres de l’Inde avaient filé des vêtements, si Tyr eût envoyé sa pourpre, la Phrygie ses voiles brodés, Babylone ses tissus ; si la perle eût blanchi, si le feu du rubis eût étincelé, si la cupidité eût déjà arraché l’or aux entrailles de la terre, et qu’il eût été permis au miroir de mentir, Eve chassée du paradis et à demi-morte eût-elle convoité ces vains ornements ? Si donc elle aspire à revivre, qu’elle se garde bien de rechercher ou même de connaître des frivolités qu’elle ne possédait ni ne connaissait lorsqu’elle était vivante. Aussi tout ce bagage dont s’embarrasse une femme condamnée et déjà morte, n’est-il que la pompe funèbre de son convoi.

II. En effet, les auteurs de ces inventions sont condamnés à une mort éternelle : je veux parler de ces anges qui se précipitèrent du ciel vers les filles des hommes, afin que la femme eût à subir cet outrage de plus. Après avoir enseigné à un siècle grossier des matières que la nature avait utilement cachées, et des arts qu’il aurait mieux valu ignorer, tantôt en lui apprenant à creuser les mines, tantôt en lui enseignant la vertu des plantes, aujourd’hui en lui révélant le pouvoir des enchantements, demain en soulevant son œil curieux jusqu’à l’interprétation des signes célestes, leur soin principal fut d’apporter aux femmes le vain arsenal de leur gloire, l’éclat des diamants pour étinceler en colliers, des cercles d’or pour enchaîner les bras, des teintures hypocrites pour colorer la laine, et cette poussière noire elle-même destinée à peindre le contour des yeux. Quelle est la nature de ces découvertes ? La qualité et la réprobation des inventeurs le proclament assez haut. Des pécheurs n’ont pu conduire à l’innocence, des voluptueux à la chasteté, des esprits révoltés à la crainte de Dieu. S’agit-il là d’enseignement ? Des maîtres corrompus n’ont pu léguer qu’un enseignement corrupteur. Est-ce le prix de l’impudicité ? Le salaire de la honte n’est jamais glorieux.

Mais enfin pourquoi donc ces révélations ou ces présents ? Serait-ce par hasard que les femmes, sans le secours de ces matières brillantes et ces raffinements de la beauté, n’auraient pas eu de quoi plaire aux hommes ? Mais simples encore et dépourvues de tout ornement, dans leur beauté inculte et native, elles avaient bien pu séduire les anges. Ou bien, leurs célestes fiancés craignaient-ils de passer pour des amants ingrats et peu magnifiques, s’ils n’apportaient aucun présent aux femmes qu’ils avaient choisies pour épouses ? Raison aussi frivole ! Celles qui possédaient des anges n’avaient à ambitionner rien de plus que ces nobles fiançailles. La véritable cause de ces dons, la voici. Se souvenant par intervalles du lieu d’où ils étaient tombés, et regrettant le ciel après les transports de leurs passions, ces anges, s’en prenant à la beauté innocente qui avait occasionné leur chute, pervertirent dans leurs amantes les avantages naturels, sous prétexte de les récompenser, afin que leur félicité ne leur servît à rien, et que, déchues de la simplicité ainsi que de l’innocence primitive, elles encourussent avec eux la colère de Dieu. Ils savaient bien que la vaine gloire, le luxe et le désir de plaire par les sollicitations de la chair déplaisent à Dieu. Les voilà « ces anges que nous devons juger ! » Les voilà ces anges auxquels nous avons renoncé dans notre baptême. Les voilà ces pompes frivoles qui leur ont mérité d’être un jour jugés par l’homme. Que font entre les mains de leurs juges les richesses des coupables ? Qu’y a-t-il de commun entre ceux qui prononceront la sentence et ceux qui la subiront ? Ce qu’il y a de commun, j’imagine, entre Jésus-Christ et Bélial. De quel front montons-nous sur le tribunal pour condamner ceux dont nous convoitons les présents ? Vous aussi, femmes chrétiennes, vous êtes appelées à les juger. La substance angélique qui vous attend là-haut, et qui confondra la race humaine dans un même sexe, vous assure cet honneur. Mais si nous ne préludons pas à l’anathème en condamnant dès ce monde leurs présents, que nous condamnerons un jour, ce seront eux qui nous jugeront et nous condamneront.

III. Je sais que le livre d’Enoch, où est rapporté ce que j’ai dit des anges déserteurs, n’est point reçu par quelques auteurs, attendu qu’il n’est pas admis au nombre des Ecritures sacrées parmi les Juifs. Ils ont cru, j’imagine, que, composé avant le déluge, ce monument n’avait pu se conserver au milieu des ruines de toutes choses. S’ils n’ont pas de preuve plus concluante, je leur rappellerai que Noé, petit-fils d’Enoch, survécut à la destruction universelle, Noé, qui, en vertu du nom qu’il portait, avait appris, par une tradition héréditaire, les grâces que Dieu avait faites à son aïeul, et les doctrines qu’il avait enseignées, d’autant plus qu’Enoch n’avait rien tant recommandé à son fils Mathusalem que d’en léguer la mémoire à sa postérité. Noé a donc pu, sans aucun doute, succéder à son aïeul dans la délégation de cet enseignement. D’ailleurs, eût-il gardé le silence sur les dispositions d’un Dieu qui l’avait sauvé et sur les monuments illustres destinés à perpétuer la gloire de sa maison ?

Mais qu’il n’ait pu conserver cet ouvrage, je l’accorde. Voici qui maintiendrait encore l’authenticité de cette Ecriture. Si ce monument disparut dans la violence du déluge, Noé n’a-t-il pas pu le réparer sous l’inspiration de l’Esprit, à peu près comme les Ecritures sacrées des Juifs qui avaient péri dans la prise de Jérusalem, sous la main de Babylone, furent rétablies par Esdras, ainsi que l’atteste l’histoire ? Ajoutez à cela que le livre d’Enoch renfermant des prophéties qui concernent le Seigneur, nous ne devons rien rejeter de ce qui nous intéresse. Ne lisons-nous pas « que toute Ecriture propre à nous édifier est inspirée par Dieu. » Qu’importe donc que les Juifs aient rejeté celle-ci, comme ils rejettent tout ce qui concerne Jésus-Christ ? Je ne m’étonne plus qu’ils aient repoussé la muette parole qui l’annonce, eux qui devaient repousser le Christ, lorsqu’il viendrait leur parler en personne. Vous faut-il une dernière preuve ? l’apôtre Jude rend témoignage au livre d’Enoch.

IV. Mais que la pompe dans laquelle se complaisent les femmes ne soit pas condamnée d’avance par la malice des inventeurs, je le veux bien. Ne reprochons à ces anges ni leur désertion du ciel, ni leur alliance avec la chair, à la bonne heure. Examinons en elles-mêmes les qualités de ces objets, nous y surprendrons tous les secrets de leur concupiscence. L’habillement des femmes consiste en deux choses principales, les ornements et les recherches. J’appelle ornements ce qu’elles nomment d’ordinaire le monde féminin ; et recherches ce qui mériterait mieux le nom d’immonde. D’un côté, l’or, l’argent, les pierreries, les étoffes précieuses ; de l’autre, les soins immodérés prodigués à la chevelure, à la peau, et à toutes les parties du corps qui attirent les regards. Ici, crime de vanité ; là, crime de prostitution. Je le prouverai. D’après ce simple aperçu, qu’y a-t-il là de conforme à ta discipline, servante de Dieu, toi qui fais profession d’une discipline toute contraire, je veux dire d’humilité et de chasteté ?

V. Au premier rang des pompes du siècle figurent toujours nécessairement l’or et l’argent. Mais après tout que sont-ils ? une terre un peu plus brillante, parce que, péniblement arrachée aux mines par des mains esclaves, condamnées à ce châtiment, elle a été trempée de sueurs et de larmes, puis a laissé dans les flammes son nom de terre, aujourd’hui battue, torturée, livrée à l’ignominie, demain joyeux ornement, délices, honneur convoité, depuis qu’elle a perdu sa forme première. Mais qu’y a-t-il là que l’or et l’argent ne partagent avec les matières les plus viles, le fer, l’airain et toutes les autres ? Comme ces métaux, ils sont engendrés par la terre, comme eux tourmentés par l’industrie humaine. Rien donc dans leur substance ou dans leur nature qui leur donne plus de noblesse. Dira-t-on qu’ils doivent leur prééminence à leur utilité ? Loin de là ! elle appartient plutôt au fer et à l’airain qui rendent à l’homme des services plus nombreux, plus indispensables, et souvent même remplacent l’or ou l’argent pour des motifs plus légitimes. Ainsi l’anneau est de fer. Ainsi nous gardons encore, comme un souvenir de l’antiquité, de petits vases d’airain, témoin de la frugalité de nos pères. Que l’opulence extravagante de l’or et de l’argent serve à des usages impurs, que m’importe ; toujours est-il que ce n’est pas avec l’or qu’on laboure un champ ; ce n’est pas avec des lames d’argent que l’on protège les flancs d’un navire ; aucun hoyau ne plonge son or dans la terre ; aucune cheville d’argent ne consolide nos charpentes. Toutes les nécessités de la vie reposent sur le fer et l’airain. Que dis-je ? Ces métaux vaniteux eux-mêmes ne peuvent être arrachés des mines ni forgés pour les usages de l’homme que par l’énergique assistance du feu et de l’airain. D’où vient donc la dignité de ces parvenus pour qu’on les préfère ainsi à leurs frères, leurs égaux en naissance, leurs supérieurs en utilité ?

VI. Que sont encore ces pierres précieuses qui joignent l’orgueil à l’or, sinon d’humbles cailloux, capricieux avortons de la terre, mais qui n’ont jamais été nécessaires pour affermir les fondements de nos maisons, élever nos murailles, enchaîner nos toits, consolider nos terrasses ? Elles ne savent qu’une chose depuis long-temps, bâtir pour un sexe idolâtre de soi-même un édifice de vanité. Et pourquoi, parce qu’on les polit à grand peine pour qu’elles brillent, parce qu’on les assortit habilement afin qu’elles aient l’éclat d’une fleur, parce qu’on les perce avec mille précautions pour qu’elles pendent aux oreilles, parce qu’on les enchâsse dans l’or, afin qu’elles lui empruntent et lui envoient de mutuelles séductions. Que le luxe aille pêcher dans les mers de Bretagne ou des Indes ses coquillages renommés, à la bonne heure ; mais ce sont toujours des coquillages qui, pour la saveur, ne valent pas mieux que les plus vulgaires. Ce ne sera pas une raison pour que j’en fasse plus de cas que des pommes de mer. Si ce coquillage nourrit dans son enveloppe intérieure je ne sais quelle excroissance, j’y vois un défaut plus qu’un titre de gloire. Appelez-la tant qu’il vous plaira du nom de perle. Elle demeure toujours à mes yeux une superfétation vicieuse, malgré sa rondeur ou sa dureté. On dit qu’il germe sur le front des dragons certaines concrétions pierreuses semblables à celles que l’on trouve dans le cerveau des poissons. En vérité il ne manquait plus à la femme chrétienne que d’emprunter ses joyaux à l’antique serpent. Elle brisera mieux la tête du démon apparemment quand elle lui aura dérobé un ornement pour son cou ou pour sa tête elle-même.

VII. Mais ces somptueuses bagatelles ne doivent leur prix qu’à leur qualité de rares ou d’étrangères. Placez-les dans les lieux que nous habitons, leur mérite disparaît. L’abondance porte toujours avec elle-même le dédain. Chez quelques Barbares où l’or est indigène et commun, en enchaîne l’esclave dans son cachot avec des liens d’or ; on charge de richesses le malfaiteur, d’autant plus opulent qu’il est plus criminel. Merveilleux secret en vérité pour dégoûter de l’or ! A Rome, nous avons vu de nos propres yeux les pierreries que l’on tient en si haute estime rougir devant les dames romaines du mépris qu’avaient pour elles les Parthes, les Mèdes et toutes les autres nations où elles naissent, si ce n’est que ces peuples les portent sans aucune ostentation. Les émeraudes se cachent obscurément dans la ceinture ; le poignard connaît lui seul les diamants de son fourreau sous la robe qui le recouvre ; les perles semées sur le brodequin aspirent à s’élancer de la boue. En un mot, jamais ils ne prodiguent autant les pierreries que là où il ne devrait pas y en avoir, puisqu’elles ne paraissent pas ; ou bien s’ils les montrent, c’est pour attester une superbe indifférence.

VIII. De même vous retrouverez sur le dos de leurs esclaves les couleurs honorifiques de vos vêtements. Il y a plus, ils couvrent les murailles de leur maisons, en guise de peinture, de la pourpre de Tyr, de ces voiles d’hyacinthe, et de ces tentures royales que vous transformez à grands frais. La pourpre est plus vile chez eux que la brique chez nous. En effet, quel légitime honneur peut-il revenir à des vêtements du mélange adultère des couleurs ? Ce que Dieu n’a pas fait lui-même ne lui plaît pas, à moins qu’il n’ait pu donner aux brebis des toisons de pourpre ou d’azur. S’il l’a pu, donc il ne l’a pas voulu, ce que Dieu n’a pas voulu, l’homme ne doit pas le faire. Toutes les choses qui ne proviennent pas de l’auteur de la nature, ne sont donc pas bonnes de leur nature. Par là on reconnaît qu’elles appartiennent au démon, corrupteur de tout ce qui existe. Dès qu’elles ne sont pas à Dieu, elles ne peuvent appartenir à un autre, parce que tout ce qui n’est pas à Dieu, appartient nécessairement à son rival. Or, Dieu n’a pas d’autres rivaux que Satan et ses anges.

Toutes ces matières sont sorties des mains de Dieu, direz-vous peut-être. D’accord. Mais en est-il de même de l’usage que vous en faites. Il est bien vrai que les plaisirs profanes des spectacles du monde, ainsi que nous l’avons prouvé dans un traité spécial, et que l’idolâtrie elle-même, se consomment avec les créatures sorties des mains de Dieu. Mais parce que Dieu a donné à l’homme le cheval, la penthère et les agréments de la voix, s’ensuivra-t-il que le Chrétien doive repaître ses yeux et son ame des fureurs du cirque, des atrocités de l’arène ou des dissolutions du théâtre ? Le Chrétien s’adonnera-t-il impunément à l’idolâtrie, parce que l’encens, le vin, la flamme qui dévore, et les victimes qui sont dévorées par la flamme sont des créatures de Dieu, lorsque ce bois ou ce métal qu’il adore appartient à Dieu ? Ainsi l’origine de ces matières dérive de Dieu ; mais l’usage lui en devient étranger aussitôt qu’il est complice de la vaine gloire du monde.

IX. Une sage Providence ayant réparti dans des régions et des mers différentes des curiosités qui sont réciproquement rares et étrangères pour chaque peuple, qu’elles tombent dans le mépris ou jouissent de quelque faveur aux lieux qui les possèdent, le mépris ou la faveur deviennent légitimes, parce que la vaine gloire est toujours froide pour les choses qu’elle a sous la main. Mais, en dépit de celte distribution des richesses que Dieu a disposée comme il l’a trouvé bon, un objet, dès qu’il est rare et étranger, brille d’une séduction nouvelle chez les autres peuples, et allume en nous le désir de le posséder, par la seule raison que Dieu l’a placé loin de nous. De ce désir de posséder naît un autre défaut, le désir de posséder immodérément ; car en supposant qu’on doive posséder, il faut une mesure. Alors voilà l’ambition, ainsi nommée, parce qu’elle naît de la concupiscence, qui a envahi notre ame pour satisfaire une vaine gloire ; celle-ci bientôt ne connaît plus de bornes, car, n’ayant de fondement ni dans la nature, ni dans la vérité, mais dans la concupiscence, la plus dangereuse maladie de l’ame, comme nous l’avons dit, et dans tout ce qui alimente l’ambition, elle n’a donné de prix aux choses que pour s’enflammer davantage elle-même. En effet, plus elle attache de prix à ses convoitises, plus la concupiscence s’allume. On tire un patrimoine immense d’un petit écrin ; on étend sur un léger tissu dix mille sesterces ; une tête délicate promène des continents et des îles ; des revenus considérables pendent à une oreille ; des sacs gonflés d’or jouent à chaque doigt de la main gauche. O ambition du siècle, voilà quelle est ta force ! Le corps d’une faible femme suffit à supporter seul le poids de tant de trésors.

DE L’ORNEMENT DES FEMMES. LIVRE II.

I. Servantes du Dieu vivant, mes sœurs bien-aimées en Jésus-Christ, souffrez qu’à ce titre le plus humble de vos frères, le dernier des serviteurs du Maître commun, ose vous adresser une courte exhortation, non par un sentiment de vanité, mais de charité, qui s’intéresse à l’œuvre de votre salut. Le salut ! il existe pour les hommes, de même que pour les femmes, dans la manifestation de la modestie chrétienne. « Nous sommes tous les temples de Dieu, » consacrés par la présence de l’Esprit saint. Gardienne de ce sanctuaire auguste, la pudeur veille à la porte pour n’y laisser rien pénétrer d’immonde, de peur que la divinité qui y réside ne déserte avec indignation un séjour profane. Toutefois mon dessein n’est pas de vous entretenir de la chasteté chrétienne en elle-même. Les préceptes divins sont partout assez formels sur ce point. Je veux vous développer les devoirs qui s’y rattachent, c’est-à-dire la manière dont il faut régler votre extérieur. La plupart d’entre vous, et en me permettant ce reproche, je me l’adresse à moi-même le premier, la plupart d’entre vous entraînées par une ignorance involontaire, ou par une audacieuse connivence avec elles-mêmes, affichent dans leurs dehors aussi peu de retenue que si la pudeur consistait uniquement dans l’intégrité de la chair et dans l’absence des plaisirs sensuels. Il leur semble qu’il n’y ait rien par-delà ; que la parure et les ornements du corps soient chose indifférente. Aussi voyez-les, soigneuses de relever par mille artifices l’éclat de leur beauté, promener en public la même pompe que la femme païenne à laquelle manque le sentiment de la véritable pudeur, parce qu’il n’y a rien de vrai là où manque le Dieu maître et dépositaire de la vérité.

En effet, quoiqu’il existe une ombre de pudeur parmi les païennes, cette vertu néanmoins est tellement défectueuse, tellement désordonnée et chancelante, que, si chastes que vous les supposiez au fond de l’ame, elles se répandent au dehors en faste et en frivolités. O égarement du paganisme ! Il convoite une partie du plaisir à défaut du plaisir tout entier. Pour vous en convaincre, montrez-moi une de ces infidèles qui n’aspire à captiver les regards étrangers. Où est celle qui ne farde son visage, qui ne soigne son corps dans ce dessein ? Où est celle qui étouffe les désirs ? Ne calomnions point la chasteté païenne. Il n’est pas rare qu’elle s’interdise la faute, mais la volonté de faillir, se l’interdit-elle ? Si elle s’interdit la volonté, où sont les efforts pour prévenir la chute ? faut-il nous en étonner ? Il y a un fond de dérèglement dans tout ce qui ne vient pas de Dieu. Infortunées qui, incapables de s’élever à une vertu entière, gâtent aisément par le mal le bien qu’elles possèdent !

II. Pour vous, mes sœurs bien-aimées, il faut que vos habits vous distinguent de la femme païenne comme le reste vous en distingue. La pureté chrétienne, la seule qui soit parfaite et vraiment digne de ce nom, évite avec soin, disons mieux, fuit avec horreur tout ce qui peut éveiller dans autrui d’impudiques désirs. Pourquoi cela ? D’abord parce que le désir de plaire par la séduction de la beauté vient d’un cœur corrompu. Nous ne le savons que trop, ces agréments extérieurs sont une amorce naturelle à la luxure. A quoi bon attiser dans vos cœurs des flammes défendues ? Pourquoi des provocations à un mal que vous ne voulez pas commettre ? Ensuite il est périlleux de frayer le chemin aux tentations qui, puisse le Seigneur préserver les siens de cet écueil ! souvent triomphent à force d’attaques, ou du moins troublent la paix de l’ame. Nous devons marcher toutes dans la plénitude de la foi avec un extérieur si modeste et si pur, que notre conscience n’ait pas un seul reproche à nous adresser, désirant de persévérer toujours dans le bien, mais sans trop présumer de nos forces. Car avec la présomption s’affaiblit la crainte ; à mesure que s’affaiblit la crainte, les précautions disparaissent ; sans la sauvegarde des précautions, les dangers se multiplient. La crainte est le fondement du salut ; la présomption est le tombeau de la crainte. Il vaut bien mieux croire que nous pouvons faillir que de nous rassurer sur notre propre force. Avec la certitude de notre faiblesse, nous avons la crainte ; avec la crainte, la circonspection ; avec la circonspection, le salut. Au contraire, dès que nous nous appuyons sur nous-mêmes, soit en bannissant la crainte, soit en répudiant de sages précautions, nous nous perdons infailliblement. Qui marche sans défiance, l’œil fermé sur les précipices, est voisin de la chute, tandis que le voyageur prudent et attentif s’avance d’un pas assuré. Que le Seigneur, dans sa miséricorde, veille sur ses serviteurs ! Puissent-ils se glorifier constamment de sa protection dont il les environne !

Mais pourquoi devenir un péril pour notre frère ? Pourquoi allumer dans son cœur des feux déréglés ? Si Dieu, dans l’extension de la loi nouvelle, confond dans le même châtiment l’action déshonnête et le simple désir, je crains bien que celle qui a été pour autrui la cause de sa ruine ne demeure pas impunie. En effet, vous donnez la mort au prochain quand vous alimentez sa convoitise ; votre beauté est le poignard qui l’immole. Quand même vous n’auriez pas péché personnellement, vous n’êtes pas pour cela sans reproches. Aussi lorsqu’il s’est commis un meurtre sur un champ, quoique le possesseur n’en soit pas coupable, l’infamie qui s’attache à ce lieu, théâtre du crime, rejaillit jusque sur le maître parmi tous les siens. Après cela, chargeons notre visage de peintures ! Courons après de frivoles embellissements, afin d’être à nos frères une occasion de mort ! Que devient alors ce précepte : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Vous n’êtes pas seulement chargées de votre salut ; vous avez entre les mains le salut d’autrui. Ne vous imaginez pas que les oracles de l’Esprit saint se bornent, dans leurs prescriptions, aux devoirs qu’ils recommandent : ils embrassent dans leur sainte latitude toutes les circonstances où nous pouvons servir le prochain. Ainsi, puisque notre vertu et la vertu des autres sont exposées à périr dans ces mille sollicitudes pour mettre en œuvre une beauté déjà trop dangereuse par elle-même, sachez-le bien ! vous devez bannir tout ajustement étudié, tout artifice qui peut allumer les sens. Il y a mieux : il faut étouffer sous un extérieur négligé l’éclat de celte beauté naturelle, afin qu’elle ne fascine plus les regards. Loin de moi cependant de faire le procès à la beauté en elle-même ! Elle est un heureux accident du corps, un ornement ajouté à l’œuvre de Dieu, un voile magnifique jeté sur notre ame. Toutefois les outrages et la violence qu’elle amène nous avertissent qu’il faut la craindre. Abraham, notre père dans la foi, le savait bien, lorsque cachant Sara son épouse sous le nom de sa sœur, il acheta son salut au prix de sa honte.

III. Mais que la beauté ne soit plus une arme dangereuse, importune à qui la possède, fatale à qui la convoite, pernicieuse à qui la contemple, je vous l’accorde. Plus de tentations sous ses pas ; autour d’elle plus de tempêtes ! Une chose me suffit : elle n’est pas nécessaire aux anges de Dieu. En effet, là où existe la pudeur, la beauté est inutile, puisque son caractère distinctif, sa conséquence ordinaire, c’est de fomenter la luxure. La beauté a-t-elle jamais semé autre chose que des fruits de mort ? Oui, qu’elles rehaussent leurs agréments naturels, qu’elles suppléent aux grâces qui leur manquent, les insensées, trop faciles aux sollicitations de la luxure étrangères, qui, en croyant cultiver leurs charmes pour elles seules, les nourrissent pour les autres !

Mais, me dira-t-on, quand la volupté est bannie du cœur et que la chasteté y réside, est-on si criminelle pour entretenir sa beauté et y placer sa gloire ? Se glorifie qui voudra des avantages de la chair ! D’abord le Chrétien foule aux pieds les ambitieux désirs, caractère d’une ame vaine et légère. Or, la vanité sied mal à des hommes qui font profession de l’humilité chrétienne. En second lieu, si toute gloire est vaine et stérile, n’est-ce pas surtout la gloire qui vient de la chair ? Disciples de la Croix, c’est à vous seuls que je m’adresse. S’il faut chercher la gloire quelque part, que ce soit uniquement dans les biens spirituels, parce que nous n’aspirons qu’aux biens spirituels. Réjouissons-nous des trésors qui embellissent notre ame : que les œuvres sur lesquelles se fonde notre salut soient notre seule gloire. Je me trompe. Tu peux le réjouir aussi dans ta chair, athlète de Jésus-Christ, mais dans ta chair mortifiée par la pénitence, endurcie aux saintes austérités, afin que l’esprit soit couronné en elle, au lieu d’attirer sur elle les regards et les soupirs de la jeunesse. Convaincues, mes sœurs bien-aimées, que la beauté vous est inutile par tous les points, oubliez-la, si elle vous est échue en partage. Vous manque-t-elle ? dédaignez-la. Une femme chrétienne peut bien être belle naturellement, mais elle ne deviendra jamais une occasion de mort. Loin d’aider au triomphe de ses charmes, elle les voilera sous la modestie.

IV. Empruntons un langage profane : ici je ne suis plus qu’un païen parlant à des païennes. Contentez-vous de plaire à votre époux. Vous êtes d’autant plus assurée de lui plaire que vous chercherez moins à plaire aux autres. Troupeau béni, ne craignez point. Nulle épouse n’est sans agrément pour son époux. Elle sut assez lui plaire le jour où, sensible à la recommandation de sa beauté ou de ses mœurs, il en fit l’élue de son cœur. Ne dites pas : En dédaignant la parure et les soins, je m’attirerai la haine ou l’indifférence d’un mari. Un mari, quel qu’il soit, exige avant tout de son épouse une chasteté inviolable. Le Chrétien ne lui demande point d’être belle. Un disciple de la Croix ne se laisse pas éblouir aux avantages qui séduisent le Gentil. L’infidèle, au contraire, grâce à ses monstrueuses préventions contre nous, soupçonne ces grâces qu’il redoute. Pour qui entretenez-vous donc votre beauté ? Pour le fidèle ? il ne l’exige point. Pour l’infidèle ? il ne la croit pas désintéressée. A quoi bon tant d’efforts, pour recueillir d’une part des mépris, de l’autre des soupçons ?

V. A Dieu ne plaise néanmoins que je prétende vous imposer des habitudes grossières et un extérieur sauvage, ou que je préconise ici une repoussante malpropreté. Ce que je veux, c’est vous enseigner d’après quelle mesure, suivant quelles lois vous pouvez soigner votre corps sans alarmer la pudeur. Il faut une modeste et décente simplicité qui n’aille point au-delà du nécessaire, au-delà de ce qui plaît à Dieu. Oui, elles insultent au Seigneur, les femmes extravagantes qui blanchissent leur peau ou en polissent les inégalités avec des pâles étrangères, qui colorent leurs joues avec le vermillon, qui prolongent le contour de leurs paupières avec une poussière impure. L’empreinte de la main divine leur déplaît apparemment ; elles rougissent d’elles-mêmes à leurs propres yeux ; elles condamnent, Dieu dans son œuvre. N’est-ce pas le condamner réellement que de retoucher ce qu’il a fait et de réformer ses plans ? Et à qui vont-elles demander cette industrie honteuse ? au démon son ennemi. Oui au démon ! Quel autre pourrait enseigner à l’homme le secret de défigurer son corps, sinon l’esprit impur qui a déjà su par sa malice transformer l’esprit de l’homme ? C’est à lui, n’en doutez pas, qui inventa ces mille artifices, afin que vous attaquer à vous-même, ce fût faire violence à la divinité. Tout ce qui naît avec nous est l’œuvre de Dieu ; par conséquent ce que nous ajoutons à la nature vient du démon. Or, étouffer l’œuvre de Dieu sous les déguisements de Satan, quelle audacieuse profanation ! Nos esclaves n’oseraient emprunter le meuble le plus indifférent à ceux qui nous haïssent. Les soldats ne demandent rien à l’ennemi de César. Briguer une faveur auprès de l’antagoniste du maître que vous servez, ce serait un crime irrémissible : et le Chrétien mendierait les secours du méchant par excellence ! Que dis-je, le Chrétien ? il ne mérite plus ce titre glorieux ; il appartient corps et ame au maître dont il suit avidement la doctrine.

A ces traits, mes bien-aimées, reconnaissez combien il est indigne du nom que vous portez, indigne de la religion que vous professez, de revêtir ces orgueilleux ornements, quand la simplicité vous est prescrite, d’afficher le mensonge dans votre personne quand le mensonge est interdit à vos lèvres, de convoiter ce que la Providence a placé loin de vous, quand elle vous dit formellement : Abstenez-vous du bien d’autrui ; enfin de placer l’adultère sur votre front, quand la loi vous commande d’aimer la modestie. Je vous le demande. Comment observerez-vous ce que les préceptes ont de plus difficile, si vous ne gardez pas ce qu’ils ont de plus doux et de plus léger ?

VI. J’en vois quelques-unes donner à leur chevelure la teinte blonde du safran. Honteuses de leur patrie, elles regrettent de n’être pas des filles de la Germanie ou des Gaules ; point de repos qu’elles n’aient transporté sur leur tête les couleurs de ces contrées. Fatal présage que cette ardente chevelure ! Stérile embellissement qui aboutit à la difformité ! N’est-il pas vrai, sans parler des autres inconvénients, que l’habitude de ces mélanges brûle les cheveux, et affaiblit le cerveau lui-même sous la violence de ces parfums étrangers et sous les feux d’un soleil ardent auxquels vous prenez plaisir d’enflammer et de sécher votre tête ? Appellerai-je beauté ce qui l’outrage ? embellissements du corps ce qui en est la honte et la souillure ? Ainsi la femme chrétienne fait de sa tête un autel où elle entasse les parfums ; car, à moins d’employer ces matières à des usages vertueux, par conséquent légitimes et salutaires, destination primitive de toute créature, ce que l’on brûle en l’honneur du démon est une sorte de sacrifice. D’un autre côté, que dit Jésus-Christ ? « Qui de vous peut rendre un seul cheveu blanc ou noir ? » Eh bien ! ces femmes donnent un démenti à Dieu. Voyez, s’écrient-elles, comment de blanche ou de noire qu’elle était, notre chevelure est devenue blonde sous nos mains, afin que nous ayons meilleure grâce. Un jour viendra cependant où elles essaieront de transformer leurs cheveux blancs en noirs, lorsqu’elles auront honte d’avoir vécu jusqu’à la vieillesse. O témérité coupable ! On rougit d’un âge où l’on a désiré de parvenir. On recourt au larcin : on soupire après une jeunesse pleine de désordres ; on recouvre de mensonge et de déguisements un âge de décence et de gravité.

Ah ! loin des filles de la sagesse une pareille folie ! Plus on s’efforce de cacher sa vieillesse, plus on la découvre. Voulez-vous orner votre front d’une éternelle jeunesse ? Conservez l’innocence, beauté incorruptible que nous avons à revêtir ici-bas, jusqu’à ce que cette maison soit remplacée par la maison que nous promet la monarchie. Plaisante manière, vraiment, de s’approcher du Seigneur, et de quitter un monde corrompu, que d’envisager les avertissements et les préparatifs du départ comme une difformité !

VII. Que servent à votre salut ces fatigues et ces soucis pour orner votre tête ? Quoi ! pas une heure de repos à votre chevelure, aujourd’hui retenue par un nœud, demain libre du réseau ; tantôt dressée en l’air, tantôt humblement abaissée ; ici captive dans des tresses, là, jetée éparse et flottante avec une négligence affectée. Ailleurs nouvelle méthode : un énorme amas de cheveux d’emprunt va s’arrondir en bonnet, vaste fourreau dans lequel s’emprisonne la tête ; ou bien il s’élèvera en pyramide ambitieuse pour laisser le cou à découvert. O belliqueux attirail ! Je m’étonnerais fort qu’il ne combattît point la loi divine. « Personne, dit le Seigneur, ne peut ajouter à sa taille. » Et vous, vous ajoutez à votre poids et à votre taille, en accumulant sur votre tête des masses de cheveux chargés d’ornements que l’on prendrait pour le rond de bosse d’un bouclier. Si vous ne rougissez pas de ce fardeau, ah ! rougissez du moins de son indignité. Les dépouilles d’une tête étrangère, d’un misérable, mort au milieu de ses débauches, ou de quelque scélérat peut-être consumé par les flammes, ne les arborez pas sur une tête sanctifiée par le Christianisme. Chassez, chassez loin d’un front libre l’humiliante servitude de ces parures. En vain vous courez après une fastueuse magnificence ; en vain vous appelez pour bâtir l’édifice de vos cheveux les mains les plus habiles, Dieu commande que vous soyez voilées. Pourquoi ? Pour cacher, j’imagine, la tête de certaines femmes. Plaise au Ciel qu’au jour du triomphe des Chrétiens, il me soit permis, malgré la profondeur de mes misères, de lever mon front au-dessus de vos têtes humiliées ! Je vous le demande, sera-ce avec la céruse, avec le vermillon, avec le safran, avec cet ambitieux échafaudage, que je vous verrai sortir de vos sépulcres ? Sera-ce avec ces frivoles travestissements que les anges du Seigneur vous soulèveront sur les nues, pour aller au-devant de Jésus-Christ ? Point de doute. Si ce sont là des biens véritables, légitimes aux yeux du Seigneur, ils ressusciteront en même temps que le corps et ils reconnaîtront leur place. Mais non, rien ne ressuscitera que la chair et l’ame. J’en conclus que ce qui ne ressuscitera point avec l’ame et le corps, doit être réprouvé comme ne venant pas de Dieu. Je vous en conjure donc, renoncez à des ornements condamnés. Que Dieu vous voie aujourd’hui telles qu’il vous verra un jour.

VIII. Homme austère, me criez-vous, ta jalouse inimitié dépouille la femme de son légitime patrimoine. — Mais quoi, ma censure a-t-elle épargné dans notre sexe des vanités aussi peu conformes à la crainte que nous devons au Seigneur ? Grâce à la corruption héréditaire de notre nature, les hommes n’apportent pas moins d’ardeur à plaire aux femmes que les femmes à plaire aux hommes. Aussi combien de honteuses industries chez eux ! que d’embellissements étudiés ! Raser leur barbe, en arracher minutieusement les poils, créper leur chevelure, la disposer avec art, déguiser la blancheur de la vieillesse sous des couleurs hypocrites, soustraire ce premier duvet qui recouvre tout le corps, farder leur visage à la manière des femmes, adoucir les aspérités de leur peau par je ne sais quelle poussière, consulter incessamment le miroir, y contempler leurs traits avec une vanité toujours inquiète, ne sont-ce pas là leurs manéges, comme si la connaissance du vrai Dieu, en nous interdisant tout désir de plaire par les moyens qui éveillent la luxure, ne proscrivait pas ces frivolités non moins inutiles que dangereuses ? Car où Dieu réside, là réside aussi la pudeur avec la sainte gravité qui l’accompagne et la soutient. Point de triomphe pour la pudeur sans la gravité qui en est la sauvegarde ! Nul espoir de faire servir la gravité chrétienne à ce triomphe, si nous ne répandons sur notre visage, sur nos vêtements, sur l’ensemble de notre extérieur, une honnête sévérité.

IX. Plus de délibérations ! Coupez, retranchez sans pitié l’incommode amas de ces parures et ce luxe immodéré d’ornements. A quoi bon afficher sur votre visage la simplicité, la modestie, la réserve de l’Evangile, si vous étalez dans le reste de votre extérieur un faste plein de séduction et d’indécence ? Que ce luxe orgueilleux soit opposé à la pureté chrétienne et serve d’aliment à la volupté, il est facile de le reconnaître : il prostitue pour ainsi dire la beauté naturelle par la mollesse des habits. En effet, que les ornements lui manquent, la voilà inutile et dépourvue de ses charmes, soldat sans épée, navire sans agrès. An contraire, que la beauté naturelle manque, la vanité, en puisant dans son propre fonds, supplée à son absence par un éclat emprunté. Les âges calmes et paisibles eux-mêmes, déjà abrités dans le port de la modestie, sont ramenés dans l’agitation des tempêtes par ces lueurs perfides, se troublent de désirs inquiets, et s’allument jusque sous la glace des années à ce luxe impudique. Encore une fois, servantes de Jésus-Christ, répudiez avec courage ces embellissements, comme des corrupteurs de la vertu.

En est-il parmi vous que les obligations du rang, de la naissance, d’une grande fortune condamnent à cette magnificence extérieure, comme si elles ne possédaient point encore la sagesse véritable, qu’elles apportent à ce mal tous les tempéraments de la religion, prenant bien garde surtout de lâcher la bride au luxe sous prétexte qu’il est nécessaire. Comment pourrez-vous pratiquer l’humilité dont nous faisons profession, si vous n’imposez un frein à l’usage des richesses et des ornements ? Quel en est le but ? La vaine gloire. Or la vaine gloire s’exalte, mais ne s’humilie jamais.

— Quoi donc ? ne nous sera-t-il plus permis d’user de notre bien ? Qui nous le défend ?

— L’Apôtre, quand il nous avertit « d’user de ce monde comme n’en usant point. Car, ajoute-t-il, la figure de ce monde passe, que ceux qui achètent soient comme ne possédant pas. » Pourquoi cela ? Il avait répondu d’avance à cette interrogation : « Le temps est court. » Si l’Apôtre ordonne aux maris de vivre avec leurs épouses comme s’ils n’en avaient point, que penserait-il des vains ornements dont elles se chargent ? N’est-ce pas pour ce motif et à cause du royaume de Dieu que plusieurs embrassent une virginité perpétuelle, renonçant de leur plein gré à des plaisirs impérieux et dont l’usage pourrait être légitime. Quelques autres s’interdisent le vin et les viandes, que Dieu a donnés à l’homme pour ses nécessités, et dont il peut user sans péril comme sans remords. Ils sont bien aises d’immoler humblement leur ame à Dieu par les mortifications de la chair. Vous n’avez que trop usé jusqu’ici de votre opulence et de vos délices ; vous n’avez que trop cueilli les fruits de vos grâces naturelles avant de connaître la discipline du salut. « Nous sommes la nation chérie, choisie à la fin des temps. » Dieu nous destinait à la vie avant que le monde fût créé. C’est donc le Seigneur lui-même qui nous apprend à modérer et à retrancher les superfluités mondaines. Circoncision vivante de l’esprit et de la chair, nous immolons le siècle dans notre esprit et notre chair.

X. C’est Dieu apparemment qui enseigna aux hommes le secret de colorer les laines avec le suc de certaines plantes ou la liqueur de certains poissons. Au berceau du monde il avait oublié de créer des brebis de pourpre ou d’écarlate ; voilà pourquoi il imagina ces étoffes précieuses qui, minces et légères en elles-mêmes, sont bien pesantes, si l’on en considère le prix. C’est Dieu qui transforma l’or en ces mille joyaux où s’enchâssent et brillent les pierreries ; c’est Dieu qui mutila vos oreilles par ces magnifiques blessures. C’est Dieu qui, persécuteur de son œuvre, et tyran d’un âge innocent, condamné pour la première fois aux larmes, creusa sur un corps destiné au fer ces douloureuses cicatrices d’où pendront je ne sais quels grains dont le Parthe couvre ses brodequins, en guise de colliers. Cet or lui-même, dont l’éclat vous passionne, quelques peuples s’en servent pour enchaîner les coupables, ainsi que le raconte l’histoire. Tant il est vrai que, loin de devoir leur bonté à leur propre fonds, ces choses n’ont de prix que par leur rareté.

D’ailleurs, à qui remonte leur découverte ? Aux anges pécheurs qui révélèrent aux hommes ces matières inconnues. Puis arrivèrent le travail et l’industrie qui, s’ajoutant à la rareté, allumèrent chez les femmes le désir immodéré de les posséder. Si ces mêmes anges, d’après le témoignage d’Enoch, furent condamnés par Dieu pour avoir fait connaître ces matières dangereuses, c’est-à-dire l’or, l’argent et les pierreries ; pour avoir enseigné l’art de les mettre en œuvre, et surtout le secret de colorer le visage, ou de déguiser la laine sous des couleurs mensongères, comment plairons-nous à Dieu, en nous affectionnant à des frivolités qui ont attiré la colère et la vengeance de Dieu sur leurs inventeurs ?

Mais je vous l’accorde. Dieu a mis à notre disposition toutes ces matières ; il en a autorisé l’usage. Isaïe n’a jamais reproché aux filles de « Sion leur pourpre, leurs croissants d’or, leurs colliers tombant en grappes. » Toutefois, n’allons pas nous flatter nous-mêmes, et, trop semblables aux Gentils, nous imaginer que Dieu impose des lois sans ouvrir les yeux sur la manière dont elles sont observées. Ah ! combien il serait plus sage et plus conforme à nos véritables intérêts de penser que, dès le berceau du monde, Dieu répandit sur la terre ces périlleuses richesses pour servir d’épreuve à notre fidélité, afin que la légitimité de l’usage accrût le mérite de la privation ! Voyez les pères de famille les plus éclairés ; ils exposent à dessein leurs serviteurs à certaines séductions pour reconnaître jusqu’où va l’usage, où s’arrêtent la force et la tempérance. Mille fois plus digne de louanges le serviteur qui renonce aux jouissances les plus légitimes, toujours en garde, même contre l’indulgence du maître. L’Apôtre l’a dit : « Tout est permis, mais tout n’est pas expédient. » On est mieux protégé contre les choses défendues quand on s’interdit celles qui sont permises.

XI. Mais enfin où sont vos motifs pour étaler cette orgueilleuse magnificence, vous qui vivez loin des nécessités qui en sont l’excuse ? Les temples des idoles ? Vous ne les fréquentez pas. Les spectacles profanes ? Ils vous sont étrangers. Les solennités des Gentils ? Vous ne les connaissez pas. Cependant c’est pour se rendre à ces assemblées, c’est pour voir et pour être vue, c’est pour mettre en vente sa pudeur, c’est pour recueillir l’admiration publique que la femme païenne promène celle pompe insolente. Pour vous, jamais rien qui vous attire hors de vos maisons que des motifs graves et sérieux ; un malade à visiter, le saint sacrifice à offrir, la parole de Dieu à entendre. Chacun de ces exercices est une œuvre de modestie et de retenue. Il ne faut pour y vaquer ni vêtement extraordinaire, ni longs apprêts, ni robe flottante. Si des devoirs d’amitié ou des relations de famille vous appellent auprès des femmes du paganisme, pourquoi ne pas vous montrer couvertes de l’armure qui vous distingue, d’autant plus que vous paraissez devant des personnes étrangères à la foi ? Ne faut-il pas que vous manifestiez la différence qui existe entre les servantes de Dieu et celles du démon ? Ne faut-il pas que vous leur serviez d’exemple, qu’elles soient édifiées dans vous, et, selon le langage de l’Apôtre, que Dieu soit glorifié dans votre corps ? Or, s’il est glorifié par la chasteté de l’ame, il l’est aussi par un extérieur qui répond à la chasteté de l’ame.

— « Mais si nous renonçons à nos anciennes parures, cette singularité exposera le nom chrétien aux censures et aux blasphèmes des infidèles ! »

— Fort bien ! Gardons aussi nos anciens désordres ! ayons toujours les mêmes mœurs, puisque nous restons fidèles aux mêmes dehors. C’est à coup sûr le meilleur moyen pour arrêter les blasphèmes. Redoutable censure, en effet, que celle qui dira : Depuis que cette femme est devenue chrétienne, son extérieur approche de la pauvreté ! Plus riche devant Dieu, craindrez-vous de paraître plus indigente à l’œil de l’homme ? Plus ornée de grâces intérieures, vous alarmerez-vous d’un extérieur plus négligé ? A qui enfin le disciple de la croix doit-il plaire, à Dieu ou bien aux Gentils ?

XII. Ah ! plutôt craignons de donner par notre faute un plus juste sujet de blasphème ! Quoi en effet de plus scandaleux que de voir des femmes chrétiennes, prêtresses augustes de la pudeur, étaler le luxe impudique des courtisanes ? Quelle différence alors vous séparera de ces victimes de la prostitution publique, aujourd’hui surtout que la dépravation humaine, montant de degré en degré, et se jouant des lois qui interdisaient à ces misérables les ornements de la matrone et de l’épouse, les a égalées aux femmes les plus illustres sans qu’on puisse les distinguer les unes d’avec les autres ? Aussi l’Ecriture sainte nous a-t-elle avertis que les ornements destinés à relever la beauté ne vont pas sans la prostitution du corps. De quel nom le Seigneur appelle-t-il cette cité superbe qui domine sur sept collines et commande à une vaste étendue d’eaux ? du nom de prostituée. Et quel vêtement lui donnera-t-il pour être en harmonie avec ce nom ? Ecoutez. « Elle s’assied dans la pourpre et l’écarlate, elle étincelle d’or et de pierreries. » Ornements maudits, puisque les livres saints n’ont pu décrire sans eux une infâme et une prostituée ! Quand la trop célèbre Thamar s’assit le long de la voie publique avec un visage fardé et une parure extraordinaire, ce fut à celte marque que Juda la prit pour une courtisane. Quoiqu’elle fût cachée sous un voile, il reconnut si bien qu’elle était là pour un trafic impur, que la convoiter, lui adresser la parole, et convenir du pacte fut une seule et même chose. Preuve manifeste que nous devons armer notre extérieur contre les assauts et les soupçons impudiques. A quoi sert la chasteté de l’ame, si elle est profanée par les soupçons d’autrui ? Pourquoi faire attendre de moi ce que j’ai en horreur ? Pourquoi mes vêtements ne rendent-ils pas témoignage à mes mœurs, afin d’ôter à l’impudeur tout prétexte de souiller mon ame par mes oreilles ? S’il est permis d’afficher le libertinage, que la pudeur ait les mêmes droits.

— « Et que m’importe l’approbation des hommes ? Leur suffrage, je ne l’ambitionne pas : Dieu lit au fond du cœur. »

— Voilà ce que vous dites. Oui sans doute, Dieu lit au fond du cœur. L’Apôtre toutefois, et il faut nous en souvenir, a prononcé cet oracle : « Que votre modestie éclate aux yeux des hommes. » Pourquoi ce précepte, sinon pour que la malignité n’ait aucune prise sur nos mœurs ? Pourquoi encore, sinon pour servir d’exemple et de témoignage aux méchants ? Que signifient en outre ces paroles : « Que vos actions brillent devant le monde ? » Dans quel but Jésus-Christ nous appelle-t-il la lumière de la terre ? Pourquoi nous compare-t-il à une cité bâtie sur une montagne, si nous ne brillons dans les ténèbres, si nous ne surnageons là où tant de naufragés s’engloutissent ? Mais si vous cachez votre lumière sous le boisseau, abandonnée dans ces ténèbres, vous serez heurtée infailliblement par tout le monde. Par où donc sommes-nous les flambeaux du monde ? Par nos bonnes œuvres. Le bien, j’entends le bien véritable et parfait, n’aime pas l’obscurité ; il cherche le grand jour ; il éclate par d’irrésistibles manifestations. La pudeur chrétienne, peu contente d’une modestie intérieure, veut paraître au dehors ce qu’elle est. Telle doit être sa plénitude, qu’elle déborde de l’ame aux vêtements, jaillisse du fond à la surface, et, sentinelle attentive, veille dans les retranchements de la conscience sur chacun des avant-postes, afin de se conserver pure et inviolable. Il faut donc renoncer à ces délicatesses amollissantes qui énervent la mâle vertu de la foi. Je doute fort que des mains accoutumées à de riches bracelets résistent au poids des chaînes, que des pieds, ornés de brillantes bandelettes, supportent patiemment des entraves de fer, et que cette tête, cachée sous les émeraudes et les diamants, livre passage au tranchant du glaive. Ainsi, mes bien-aimées, accoutumons-nous aux rudes exercices, et il n’y aura plus pour nous d’aiguillon. Répudions ce qui flatte, et nous n’aurons point à le regretter un jour.

Préparons-nous à toutes les violences, ne gardant rien que nous craignions de perdre. Tous les biens de ce monde sont autant de liens qui enchaînent notre espérance. Foulons aux pieds les ornements de la terre, si nous aspirons à ceux du ciel. Gardez-vous d’aimer cet or sur lequel sont gravés les forfaits d’Israël. Vous devez haïr ce qui a perdu vos pères, ce qu’ils ont adoré pendant qu’il abandonnaient Dieu. Aujourd’hui encore cet or est condamné à brûler. D’ailleurs tous les temps, et surtout les nôtres, sont de fer et non d’or pour les Chrétiens. Regardez ! Voilà que la robe du martyre se prépare pour nous ; les anges nous la présentent déjà du haut des deux. Montrez-vous donc parées, mais des ornements des prophètes ainsi que des Apôtres. Demandez à la simplicité votre blancheur, à la chasteté votre rougeur, à la modestie le fard de vos yeux ; mettez le silence sur vos lèvres ; suspendez à vos oreilles les paroles du Seigneur ; attachez à votre cou ce joug de Jésus-Christ ; courbez votre tête sous la puissance de vos époux, et vous voilà suffisamment parées. Occupez vos mains à filer la laine ; enchaînez vos pieds à la maison, et vous plairez plus que sous l’éclat de l’or. Que la probité devienne votre soie, la sainteté votre lin, la pudeur votre pourpre : avec ces joyaux et ces parures, vous aurez Dieu pour amant.