Œuvres complètes de Theophile (Jannet)/Epistre au lecteur

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

EPISTRE AU LECTEUR.


Puis que ma conversation est publique et que mon nom ne se peut cacher, je suis bien aise de faire publier mes escrits, qui se trouveront assez conformes à ma vie et très esloignez du bruit qu’on a faict courir de mon esprit ; je sçay bien que, dans l’aveugle confusion d’une reputation ignorante, on a parlé de moy comme d’un homme à perir pour exemple, sans que jamais l’Eglise ny le Palais ayent reprins ny mon discours ny mes actions ; et, depuis qu’il me souvient d’avoir vescu parmy les hommes, je n’en ay jamais pratiqué qui ne me soient encore amis. Tous ceux qui parlent mal de moy ne sont ny de ma conversation, ny de ma cognoissance. Je me puis vanter d’avoir assez de vertu pour imputer à l’envie les mesdisances qui m’ont persécuté. Ces outrages ne m’ont point affligé, ny destourné le train de ma vie. Je sçay que les injures de ma fortune ont faict celles de ma reputation. En mon bannissement, j’estois infame et criminel ; depuis mon rappel, innocent et homme de bien ; et la mesme façon de vivre qui s’appelloit autrefois desbauche s’appelle aujourd’huy reformation. Les esprits des hommes sont foibles et divers par tout, principalement à la cour, où les amitiez ne sont que d’interest ou de fantaisie : le merite ne se juge que par la prosperité, et la vertu n’a point d’esclat que dans les ornemens du vice ; l’eloquence n’a plus de grace qu’à persuader la liberté et les mauvaises mœurs ; la pointe et la facilité de l’esprit ne paroist plus qu’à mesdire ; estre habile, c’est bien trahir. La raison est incogneue, la religion encore plus ; le roy ne void que des revoltes, Dieu n’entend que des impietez, tant le siecle est maudit du ciel et de la terre ; les gens de lettre ne sçavent rien, la pluspart des juges sont criminels : passer pour honneste homme, c’est ne l’estre point. Dans ce rebours de toutes choses, j’ay de l’obligation à mes infamies, qui, au vray sens, se doivent apeller des faveurs de la Renommée. Sur ceste foy, je ne changeray ny mon nom, ny mes pensées, et veux sortir sans masque devant les plus rigoureux censeurs des escholes les plus chrestiennes. Je ne sçache ny latin, ny françois, ny vers, ny prose, qui redoute la presse ny la lecture des plus delicats. Je parle pour la conscience : car, du stile et de l’imagination, je ne suis ny fort ny presomptueux ; et ceste publication est plustost de l’humilité de mon ame que de la vanité de mon esprit.

THEOPHILE.