Œuvres complètes de Theophile (Jannet)/À M. le marquis de Boquingant

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À M. LE MARQUIS DE BOQUIGUANT [1].

ODE.


Vous pour qui les rayons du jour
Sont amoureux de cet empire
Que Mars redoute et que l’Amour
Ne sçauroit voir qu’il ne souspire,
C’est bien avecques du subject
Qu’un grand roy vous a faict l’object
D’une affection infinie,
Et que toutes les nations
Ont permis que vostre genie
Forçast leurs inclinations.

Les faveurs que vous meritez
Ont obligé mesme l’envie
D’accroistre vos prosperitez,

En disant bien de vostre vie ;
Lorsqu’elle veut parler de vous,
Sans artifice et sans courroux
Elle se produit toute nue,
Et, ses vains desirs abatus,
Faict gloire d’estre recogneue
Pour triomphe de vos vertus.

Personne n’est fasché du bien
Dont vostre sort heureux abonde,
D’autant qu’il ne vous sert de rien
Qu’à faire du plaisir au monde.
Ainsi le celeste flambeau,
Qui fut l’ornement le plus beau
Qu’enfanta la masse premiere,
N’a jamais eu des envieux,
Car il n’use de sa lumière
Que pour en esclairer nos yeux.

Chaque saison donne ses fruicts :
L’automne nous donne ses pommes ;
L’hyver donne ses longues nuicts,
Pour un plus grand repos des hommes ;
Le printemps nous donne des fleurs ;
Il donne l’ame et les couleurs
À la feuille qui semble morte ;
Il donne la vie aux forests ;
Et l’autre saison nous apporte
Ce qui faict jaunir nos guerets.

La terre pour donner ses biens
Se laisse fouiller jusqu’au centre ;
Et pour nous les champs indiens
Se tirent les thresors du ventre.
L’onde enrichit de cent façons
Nos vaisseaux et nos hameçons ;
Et cet element si barbare,
Pour se faire voir liberal,

Arrache de son sein avare
L’ambre, la perle et le coral.

Ce qu’on dit de ce grand thresor
Decoulant de la voix d’Alcide,
C’estoient vrayement des chaînes d’or,
Qui tenoient les esprits en bride.
Cognoissant ces divins appas,
Alexandre donnoit-il pas
Tout son gain de paix et de guerre ?
Ce prince, avec tout son bonheur,
S’il n’eust donné toute la terre,
Ne s’en fust jamais faict seigneur.

Les zephirs se donnent aux flots,
Les flots se donnent à la lune,
Les navires aux matelots,
Les matelots à la fortune.
Tout ce que l’univers conçoit
Nous apporte ce qu’il reçoit,
Pour rendre nostre vie aisée ;
L’abeille ne prend point du ciel
Les doux presens de la rosée
Que pour nous en donner le miel.

Les rochers, qui sont le tableau
Des sterilitez de nature,
Afin de nous donner de l’eau
Fendent-ils pas leur masse dure ?
Et les champs les plus impuissans
Nous donnent l’yvoire et l’encens ;
Les deserts les plus inutiles
Donnent de grands tiltres aux roys,
Et les arbres les moins fertiles
Nous donnent de l’ombre et du bois.

Marquis, tout donne comme vous :
Vous donnez comme celuy mesme
Dont les animaux sentent tous

La liberalité supresme.
Dieu nous donne par son amour,
Avecques les presens du jour,
Les traits mesmes de son visage ;
Ce monde, ouvrage de ses mains,
N’est point basty pour son usage,
Car il l’a fait pour les humains.

Que le ciel reçoit de plaisir
Alors qu’il voit sa creature
Vivre dans un si beau desir
Et si conforme à sa nature !
Je voudrois bien vous imiter ;
Mais, ne pouvant vous presenter
Ce que la fortune me cache,
Puisque tout donne en l’univers,
Je veux que tout le monde sçache
Que je vous ay donné des vers.


  1. George Villiers, marquis, puis duc de Buckingham, né le 20 août 1592, mort le 23 août 1628, célèbre par son ambassade de 1625, avoit déjà traversé la France avec le prince de Galles, plus tard Charles Ier, lorsqu’il étoit allé chercher une femme en Espagne (mars 1623). Le duc intercéda pour le poète en 1625.