Œuvres de Louise Labé, édition Boy, 1887/I/04

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Texte établi par Charles Boy, Alphonse Lemerre, éditeur (p. 80-92).
ÉLÉGIES

ÉLÉGIE I.



Av tems qu’Amour, d’hommes & Dieus vainqueur,
Faiſoit bruler de ſa flamme mon cœur,
En embraſſant de ſa cruelle rage
Mon ſang, mes os, mon eſprit & courage :
Encore lors ie n’auois la puiſſance
De lamenter ma peine & ma ſouffrance.
Encor Phebus, ami des Lauriers vers,
N’auoit permis que ie fiſſe des vers :
Mais meintenant que ſa fureur diuine
Remplit d’ardeur ma hardie poitrine,
Chanter me fait, non les bruians tonnerres
De Iupiter, ou les cruelles guerres,
Dont trouble Mars, quand il veut, l’Vnivers.
Il m’a donné la lyre, qui les vers

Souloit chanter de l’Amour Lesbienne :
Et à ce coup pleurera de la mienne.
Ô dous archet, adouci moy la voix,
Qui pourroit fendre & aigrir quelquefois,
En recitant tant d’ennuis & douleurs,
Tant de deſpits fortunes & malheurs.
Trempe l’ardeur, dont iadis mon cœur tendre
Fut en brulant demi réduit en cendre,
Ie ſen deſia un piteus ſouuenir,
Qui me contreint la larme à l’œil venir.
Il m’eſt auis que ie ſen les alarmes.
Que premiers i’u d’Amour, ie voy les armes,
Dont il s’arma en venant m’aſſaillir.
C’eſtoit mes yeus, dont tant faiſoit ſaillir
De traits, à ceus qui trop me regardoient.
Et de mon arc aſſez ne ſe gardoient.
Mais ces miens traits ces miens yeus me deſirent
Et de vengeance eſtre exemple me firent.
Et me moquant, & voyant l’un aymer.
L’autre bruler & d’Amour conſommer :
En voyant tant de larmes eſpandues,
Tant de ſouſpirs & prieres perdues,
Ie n’aperçu que ſoudein me vint prendre
Le meſme mal que ie ſoulois reprendre :
Qui me perſa d’une telle furie,
Qu’encor n’en ſuis après long tems guerie :
Et meintenant me ſuis encor contreinte
De rafreſchir d’une nouuelle pleinte
Mes maus paſſez. Dames, qui les lirez,


De mes regrets auec moy ſoupirez.
Poſſible, un iour ie ſeray le ſemblable,
Et ayderay votre voix pitoyable
À vos trauaus & peines raconter,
Au tems perdu vainement lamenter.
Quelque rigueur qui loge en votre cœur,
Amour s’en peut un iour rendre vainqueur.
Et plus aurez lui eſté ennemies,
Pis vous fera, vous ſentant aſſeruies.
N’eſtimez point que lon doiue blamer
Celles qu’a fait Cupidon enflamer.
Autres que nous, nonobſtant leur hauteſſe,
Ont enduré l’amoureuſe rudeſſe :
Leur cœur hautein, leur beauté, leur lignage,
Ne les ont ſu preſeruer du ſeruage
De dur Amour : les plus nobles eſprits
En ſont plus fort & plus ſoudain eſpris.
Semiramis, Royne tant renommee,
Qui mit en route auecques ſon armee
Les noirs ſquadrons des Éthiopiens,
Et en montrant louable exemple aus ſiens
Faiſoit couler de ſon furieus branc
Des ennemis les plus braues le ſang,
Ayant encor enuie de conquerre
Tous ſes voiſins, ou leur mener la guerre,
Trouua Amour, qui ſi fort la preſſa,
Qu’armes & loix veincue elle laiſſa.
Ne méritait ſa Royalle grandeur
Au moins auoir un moins faſcheus malheur


Qu’aymer ſon fils ? Royne de Babylonne
Ou eſt ton cœur qui es combaz reſonne ?
Qu’eſt deuenu ce fer & cet eſcu,
Dont tu rendois le plus braue veincu ?
Ou as tu mis la Marciale creſte,
Qui obombroit le blond or de ta teſte ?
Ou eſt l’eſpee, ou eſt cette cuiraſſe,
Dont tu rompois des ennemis l’audace ?
Ou ſont fuiz tes courſiers furieus,
Leſquels trainoient ton char victorieus ?
T’a pù ſi tôt un foible ennemi rompre ?
Ha pù ſi tôt ton cœur viril corrompre,
Que le plaiſir d’armes plus ne te touche :
Mais ſeulement languis en une couche ?
Tu as laiſse les aigreurs Marciales,
Pour recouurer les douceurs geniales.
Ainſi Amour de toy t’a eſtrangee,
Qu’on te dirait en une autre changee.
Donques celui lequel d’amour eſpriſe
Pleindre me voit, que point il ne meſpriſe
Mon triſte deuil ; Amour peut eſtre, en brief
En ſon endroit n’aparoitra moins grief.
Telle i’ay vu qui auoit en ieuneſſe
Blamé Amour : après en ſa vieilleſſe
Bruler d’ardeur, & pleindre tendrement
L’âpre rigueur de ſon tardif tourment.
Alors de fard & eau continuelle
Elle eſſayoit ſe faire venir belle,
Voulant chaſſer le ridé labourage,


Que l’aage auoit grauè ſur ſon viſage.
Sur ſon chef gris elle auoit empruntee
Quelque perruque, & aſſez mal antee :
Et plus eſtoit à ſon gré bien fardee,
De ſon Ami moins eſtoit regardee :
Lequel ailleurs ſuiant n’en tenoit conte.
Tant lui ſembloit laide, & auoit grand’ honte
D’eſtre aymé d’elle. Ainſi la poure vieille
Receuoit bien pareille pour pareille.
De maints en vain un tems fut réclamée.
Ores qu’elle ayme, elle n’eſt point aymee.
Ainſi Amour prend ſon plaiſir, à faire
Que le veuil d’un ſoit à l’autre contraire.
Tel n’ayme point, qu’une Dame aymera :
Tel ayme auſſi, qui aymé ne ſera :
Et entretient, néanmoins, ſa puiſſance
Et ſa rigueur d’une vaine eſperance.


ÉLÉGIE II.



D’vn tel vouloir le ſerf point ne deſire
La liberté, ou ſon port le nauire.
Comme i’attens, helas, de iour en iour
De toy, Ami, le gracieus retour.
Là i’auois mis le but de ma douleur,


Qui ſineroit, quand i’aurois ce bon heur
De te reuoir : mais de la longue attente,
Helas, en vain mon deſir ſe lamente.
Cruel, Cruel, qui te faiſoit promettre
Ton brief retour en ta premiere lettre ?
As tu ſi peu de memoire de moy.
Que de m’auoir ſi tot rompu la foy ?
Comme oſe tu ainſi abuſer celle
Qui de tout tems t’a eſté ſi fidelle ?
Or’que tu es aupres de ce riuage
Du Pau cornu, peut eſtre ton courage
S’eſt embrasé d’une nouuelle flame,
En me changeant pour prendre une autre Dame :
là en oubli inconſtamment eſt miſe
La loyauté que tu m’auois promiſe.
S’il eſt ainſi, & que defia la foy
Et la bonté ſe retirent de toy :
Il ne me faut eſmerueiller ſi ores
Toute pitié tu as perdu encores.
Ô combien ha de penſee & de creinte,
Tout à par foy, l’ame d’Amour eſteinte !
Ores ie croy, vu notre amour paſſee,
Qu’impoſſible eſt, que tu m’aies laiſſee :
Et de nouuel ta foy ie me fiance.
Et plus qu’humeine eſtime ta confiance.
Tu es, peut eſtre, en chemin inconnu
Outre ton gré malade retenu.
Ie croy que non : car tant fuis coutumiere
De faire aus Dieus pour ta ſanté priere,


Que plus cruels que tigres ils ſeroient,
Quand maladie ils te prochaſſeroient ;
Bien que ta fole & volage inconſtance
Meriteroit auoir quelque ſoufrance.
Telle eſt ma foy, qu’elle pourra ſufire
À te garder d’auoir mal & martire.
Celui qui tient au haut Ciel ſon Empire
Ne me ſauroit, ce me ſemble, deſdire :
Mais quand mes pleurs & larmes entendroit
Pour toy prians, ſon ire il retiendroit.
I’ay de tout tems veſcu en ſon ſeruice,
Sans me ſentir coulpable d’autre vice
Que de t’auoir bien ſouuent en ſon lieu
D’amour forcé, adoré comme Dieu.
Defia deus fois depuis le promis terme
De ton retour, Phebe ſes cornes ferme,
Sans que de bonne ou mauuaiſe fortune
De toy, Ami, i’aye nouuelle aucune.
Si toutefois, pour eſtre enamouré
En autre lieu, tu as tant demouré,
Si ſày ie bien que t’amie nouuelle
À peine aura le renom d’eſtre telle,
Soit en beauté, vertu, grace & faconde.
Comme pluſieurs gens ſauans par le monde
M’ont fait à tort, ce croy ie, eſtre eſtimee.
Mais qui pourra garder la renommee ?
Non ſeulement en France ſuis flatee.
Et beaucoup plus, que ne veus, exaltee.
La terre auſſi que Calpe & Pyrenee


Auec la mer tiennent enuironnee,
Du large Rhin les roulantes areines,
Le beau païs auquel or’ te promeines,
Ont entendu (tu me l’as fait à croire)
Que gens d’eſprit me donnent quelque gloire.
Goûte le bien que tant d’hommes deſirent :
Demeure au but ou tant d’autres aſpirent :
Et croy qu’ailleurs n’en auras une telle.
Ie ne dy pas quelle ne ſoit plus belle :
Mais que iamais femme ne t’aymera,
Ne plus que moy d’honneur te portera.
Maints grans Signeurs à mon amour pretendent,
Et à me plaire & ſeruir prets ſe rendent,
Ioutes & ieus, maintes belles deuiſes
En ma faueur ſont par eus entrepriſes :
Et neanmoins, tant peu ie m’en ſoucie,
Que ſeulement ne les en remercie :
Tu es tout ſeul, tout mon mal & mon bien :
Auec toy tout, & ſans toy ie n’ay rien :
Et n’ayant rien qui plaiſe à ma penſee,
De tout plaiſir me treuue delaiſſee.
Et pour plaiſir, ennui ſaiſir me vient.
Le regretter & plorer me convient.
Et ſur cepoint entre en tel deſconfort.
Que mile fois ie ſouhaite la mort.
Ainſi, Ami, ton abſence lointeine
Depuis deus mois me tient en cette peine,
Ne viuant pas, mais mourant d’un Amour
Lequel m’occit dix mile fois le iour.


Reuien donq tot, ſi tu as quelque enuie
De me reuoir encor’ un coup en vie.
Et ſi la mort auant ton arriuee
Ha de mon corps l’aymante ame priuee,
Au moins un iour vien, habillé de dueil,
Enuironner le tour de mon cercueil.
Que pluſt à Dieu que lors fuſſent trouuez
Ces quatre vers en blanc marbre engrauez.

par toy, amy, tant vesqvi enflammee,
qv’en langvissant par fev svis consvmee,
qvi covve encor sovs ma cendre embrazee,
si ne la rens de tes plevrs apaizee.


ÉLÉGIE III.



Qvand vous lirez, ô Dames Lionnoiſes,
Ces miens eſcrits pleins d’amoureuſes noiſes,
Quand mes regrets, ennuis, deſpits & larmes
M’orrez chanter en pitoyables carmes,
Ne veuillez pas condamner ma ſimpleſſe,
Et ieune erreur de ma fole ieuneſſe,
Si c’eſt erreur : mais qui deſſous les Cieus
Se peut vanter de n’eſtre vicieus ?
L’un n’eſt content de ſa ſorte de vie,
Et touſiours porte à ſes voiſins enuie :
L’un forcenant de voir la paix en terre,


Par tous moyens tache y mettre la guerre :
L’autre croyant poureté eſtre vice,
À autre Dieu qu’or, ne fait ſacrifice :
L’autre ſa foy pariure il emploira
À deceuoir quelcun qui le croira :
L’un en mentant de ſa langue lezarde,
Mile brocars ſur l’un & l’autre darde :
Ie ne fuis point ſous ces planettes nee,
Qui m’uſſent pù tant faire infortunee.
Onques ne fut mon œil marri, de voir
Chez mon voiſin mieus que chez moy pleuuoir.
Onq ne mis noiſe ou diſcord entre amis :
À faire gain iamais ne me ſoumis.
Mentir, tromper, & abuſer autrui,
Tant m’a deſplu, que meſdire de lui.
Mais ſi en moy rien y ha d’imparfait,
Qu’on blame Amour : c’eſt lui ſeul qui l’a fait.
Sur mon verd aage en ſes laqs il me prit,
Lors qu’exerçois mon corps & mon eſprit
En mile & mile euures ingenieuſes,
Qu’en peu de tems me rendit ennuieuſes.
Pour bien ſauoir auec l’eſguille peindre
I’euſſe entrepris la renommee eſteindre
De celle là, qui plus docte que ſage,
Auec Pallas comparoit ſon ouurage.
Qui m’uſt vù lors en armes fiere aller,
Porter la lance & bois faire voler.
Le deuoir faire en l’eſtour furieus,
Piquer, volter le cheual glorieus,


Pour Bradamante, ou la haute Marphiſe,
Seur de Roger, il m’uſt, poſſible, priſe.
Mais quoy ? Amour ne peut longuement voir
Mon cœur n’aymant que Mars & le ſauoir :
Et me voulant donner autre ſouci,
En ſouriant, il me diſoit ainſi :
Tu penſes donq, ô Lionnoiſe Dame,
Pouuoir fuir par ce moyen ma flame :
Mais non feras, i’ay ſubiugué les Dieus
Es bas Enfers, en la Mer & es Cieus.
Et penſes tu que n’aye tel pouuoir
Sur les humeins, de leur faire ſauoir
Qu’il n’y ha rien qui de ma main eſchape ?
Plus fort ſe penſe & plus tot ie le frape.
De me blamer quelquefois tu n’as honte,
En te fiant en Mars, dont tu fais conte :
Mais meintenant, voy ſi pour perſiſter
En le ſuiuant me pourras reſiſter.
Ainſi parloit. & tout eſchaufé d’ire
Hors de ſa trouſſe une ſagette il tire,
Et decochant de ſon extreme force.
Droit la tira contre ma tendre eſcorce :
Foible harnois, pour bien couurir le cœur.
Contre l’Archer qui touſiours eſt vainqueur.
La breſche faite, entre Amour en la place.
Dont le repos premierement il chaſſe :
Et de trauail qui me donne ſans ceſſe.
Boire, manger, & dormir ne me laiſſe.
Il ne me chaut de ſoleil ne d’ombrage :


Ie n’ay qu’Amour & feu en mon courage,
Qui me deſguiſe, & fait autre paroitre.
Tant que ne peu moymeſme me connoitre.
Ie n’auois vu encore ſeize Hiuers,
Lors que i’entray en ces ennuis diuers :
Et ià voici le treizième eſté
Que mon cœur fut par amour arreſté.
Le tems met fin aus hautes Pyramides,
Le tems met fin aus fonteines humides :
Il ne pardonne aus braues Coliſees,
Il met à fin les viles plus priſees,
Finir auſſi il ha acoutumé
Le feu d’Amour tant ſoit il allumé :
Mais, las ! en moy il ſemble qu’il augmente
Auec le tems, & que plus me tourmente,
Paris ayma Oenone ardamment,
Mais ſon amour ne dura longuement,
Medee fut aymee de Iaſon,
Qui tot après la mit hors ſa maiſon.
Si meritoient elles eſtre eſtimees,
Et pour aymer leurs Amis, eſtre aymees.
S’eſtant aymé on peut Amour laiſſer
N’eſt il raiſon, ne l’eſtant, ſe laſſer ?
N’eſt il raiſon te prier de permettre,
Amour, que puiſſe à mes tourmens fin mettre ?
Ne permets point que de Mort face eſpreuue.
Et plus que toy pitoyable la treuue :
Mais ſi tu veus que i’ayme iuſqu’au bout,
Fay que celui que i’eſtime mon tout,


Qui ſeul me peut faire plorer & rire
Et pour lequel ſi ſouuent ie ſoupire,
Sente en ſes os, en ſon ſang, en ſon ame,
Ou plus ardente, ou bien egale flame.
Alors ton faix plus aisé me ſera,
Quand auec moy quelcun le portera.


FIN.