Œuvres de Louise Labé, édition Boy, 1887/II/04

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Texte établi par Charles Boy, Alphonse Lemerre, éditeur (p. 35-46).


IV

SA JEUNESSE. — RÊVES DE MARIAGE. —
L’ÉPISODE DE PERPIGNAN.



Entre un père déjà âgé et une belle-mère encore jeune, Louise Labé arriva à un âge où ses brillantes aptitudes durent chercher leur emploi ailleurs que sur la tapisserie, cet art dans lequel elle se vante de rivaliser avec Pallas, ou bien sur les cordes du « mignard luth. »

On comprend qu’elle ait consacré, suivant son témoignage, une partie de sa jeunesse à l’étude de la musique, ne fût-ce que pour répandre un peu d’harmonie dans cette demeure où, le père absent, une jeune fille de son caractère se trouvait en présence d’une belle-mère comme la fille du boucher Jean Taillard. Que de récriminations dut faire naître parfois, et couvrir bien souvent, le bruit de ces instruments dont elle se servait avec tant d’habilité, au dire de ses pires ennemis ! Le père, lui, s’absorbait dans les détails de son commerce, qui réussissait d’ailleurs parfaitement ; il gagnait de l’argent et faisait ses affaires ; mais on se figure aisément de quels yeux, à son âge surtout, il regardait grandir et se développer sa belle et intelligente fille, jusqu’au jour où Jeanne vint détourner à son profit une partie des tendresses paternelles. Quand il s’agissait de Louise, Antoinette Taillard devait perdre une partie de son influence, influence d’ailleurs incontestable, puisque Pierre Labé nous démontre par ses trois mariages qu’il fut toujours sensible aux Guillermette, aux Étiennette, et encore sur le tard aux Antoinette. Cependant je crois que tout devait se taire et rentrer dans un ordre extérieur des plus parfaits, lorsque le père se trouvait là : l’atelier marchait trop bien pour qu’il en fût autrement à la maison.

Son amour-propre, — plus que son intelligence peut-être, — satisfait des dispositions de son enfant, ne lui marchanda ni les instruments de musique, ni les écheveaux de soies variées, ni encore et surtout les livres. Même en faisant la part de l’exagération chez Paradin — part assez mince devant le témoignage de Du Verdier — il reste acquis que Louise écrivait des vers latins et italiens, parlait l’espagnol, lisait le grec, et qu’elle sut plus tard, par le charme de sa conversation, son principal talent, amener auprès d’elle les meilleurs esprits. Si bien doué soit-on par la nature, un tel résultat ne peut s’obtenir sans un travail prolongé ; et l’étude, dans quelque « chambre courtoise » au-dessus de la boutique de son père, dut venir assez tôt disputer à la musique ses longues heures de solitude, Elle y apporta toute l’ardeur de son tempérament ; aussi ne faut-il pas s’étonner de la voir chercher dans les violents exercices du corps, l’équitation et les armes, une distraction et une détente aux travaux de son esprit. Elle semble d’ailleurs avoir trouvé, dans sa maison même, un maître en l’un au moins de ces deux arts, maître à qui elle donna dans son testament des preuves d’une véritable affection : c’est son frère François.

Mais quoi ? (soupire-t-elle), amour ne put longuement voir
Mon cœur n’aimant que Mars et le savoir.


Amour la posséda complètement et lui rendit « ennuyeuses » toutes les « œuvres ingénieuses » auxquelles elle avait jusqu’alors pris plaisir ; autrement dit, à l’heure marquée, l’écolière, avec ses jeux et ses livres, céda la place à la jeune fille tout absorbée par le rêve que l’on fait à seize ans. Un jour, elle se regarda dans son esprit — elle s’était regardée déjà dans son miroir — puis elle remarqua qu’elle se trouvait au fond de la boutique d’un cordier. Et pourtant, non loin d’elle, dans de hauts fauteuils armoriés s’asseyaient des femmes que l’on aimait, que l’on adorait, et qui étaient beaucoup moins séduisantes, de corps et d’âme. Elle pensa que ses blonds cheveux feraient honneur à une couronne de perles, que ses épaules étaient assez belles pour supporter, avec le poids des diamants, celui de quelque noble nom, et que son cœur aurait des trésors de tendresse pour qui voudrait lui donner l’un et l’autre. Elle repoussa un vieux poète italien, qui s’en alla mourir en Espagne, et elle aima un homme de guerre, qui ne comprit pas, qui ne voulut pas, ou qui n’eut pas la liberté d’accorder ce qu’on attendait de lui. La lutte fut longue entre la réalité et l’illusion longuement entretenue ; mais enfin le rêve dut s’évanouir, en laissant dans l’esprit, sinon dans le cœur, qu’il avait hanté, des traces qui ne disparaîtront peut-être jamais. C’est alors, et pour chanter ses « maux passés, » qu’elle prit sa lyre :

Au temps qu’Amour d’hommes et dieux vainqueur
Faisoit bruler de sa flamme mon cœur,
...............
Encore lors, je n’avais la puissance
De lamenter ma peine et ma souffrance !
Encor Phœbus, ami des lauriers verts,
N’avoit permis que je fisse des vers.


L’aventure de Perpignan, qui tient une si grande place dans les biographies modernes, est un petit épisode de cette histoire des amours. Ces mots « aventure de Perpignan » éveillent l’idée d’une chevauchée dans les Pyrénées ; et, en effet, les derniers biographes de Louise ont tous cru qu’elle avait suivi une expédition réelle contre les Espagnols, alors qu’il s’agit très certainement d’un tournoi, auquel elle prit part sans s’éloigner du Rhône, et peut-être sur le champ de Bellecour.

On connaît la passion des habitants des bonnes villes pour les parades militaires, passion particulièrement développée chez les citoyens bourgeois de Lyon. Louise nous parle de leurs joutes, de leurs tournois et de leurs « belles entreprises, » comme de choses très fréquentes ; et les récits des historiens, aussi bien que les comptes des Trésoriers de la ville, nous montrent qu’ils ne laissaient échapper aucune occasion de défiler en armes et de jouer magnifiquement aux soldats. La plus connue, sinon la plus brillante, de ces fêtes militaires, fut donnée, en 1548, lors de l’entrée de Henri II : il y eut bataille navale sur la Saône et simulacre de combats de gladiateurs, dont le roi fut si charmé qu’il ordonna une seconde représentation. On peut citer également les fêtes de 1553 — sans doute en l’honneur de la Reine Éléonore et des Enfants de France — pendant lesquelles, outre le « mistayre d’Eructame (?) on « conduisit sur la rivière de Saonne, le mystaire du Daulphin. » Enfin, dans plusieurs circonstances, des scènes guerrières, dont le motif était parfois emprunté à l’histoire des Romains, eurent lieu sur quelque champ de Mars préparé pour la circonstance. Il est permis de croire que les dames ont maintes fois pris part à ces sortes de représentations, car l’usage du cheval était commun parmi les femmes en ces temps de peu de voitures, et lorsqu’on était aussi jolie personne, aussi adroite écuyère, aussi habile archer que Louise Labé, on ne devait pas craindre de montrer en grande réunion les talents dont on savait faire preuve en petit comité.

L’auteur des Louanges, qui sur un aussi beau sujet ne pouvait être en retard ni de descriptions ni de lyrisme, y revient par trois fois, en appelant « les hauts dieux à son secours ; » et nous lui devons de savoir que notre belle amazone galopa sur quelque place de Lyon. Ce fut, nous dit-il,

Quand la jeunesse françoise
Parpignan environna.


En 1542, l’armée qui, sous le commandement du Dauphin, plus tard Henry II, allait mettre le siège devant Perpignan, passa par Lyon, où le Roi et le Dauphin se rendirent solennellement au milieu de la pompe et avec le lourd attirail d’un véritable luxe asiatique. Montluc nous dit qu’il n’avait jamais vu une armée plus belle ni plus brillante. La jeunesse lyonnaise, partagée en deux camps, espagnol et français, dut simuler, pendant le passage des soldats, la prise de Perpignan ; naturellement c’était à la « jeunesse française » que restait la victoire, et c’est parmi cette jeunesse que se trouvaient les plus beaux figurants. François Labé étant « maistre joueur d’espée, » et maître assez habile pour figurer en cette qualité aux fêtes de l’entrée d’Henry II, en 1548, il n’est pas surprenant qu’il ait fait obtenir un rôle à sa sœur dans le tournoi de Perpignan :

Là sa force elle deploie,
Là de sa lance elle ploie
Le plus hardi assaillant.
Et brave dessus la selle

Ne démontrait rien en elle
Que d’un chevalier vaillant.
Ores la forte guerrière
Tournoit son destrier en rond.
Ores en une carrière
Essayoit s’il eſtoit prompt :
Branlant en flots son panache,
Soit quand elle se jouoit
D’une pique ou d’une hache.
Chacun prince la louoit :
Puis ayant à la senestre
L’espée ceinte, à la destre
La dague enrichie d’or.
En s’en allant toute armée
Elle semblait par l’armée
Un Achille ou un Hector.


Ainsi s’exprime l’auteur des Louanges, et cette seule description de l’héroïne eût dû faire ouvrir les yeux aux rédacteurs de la notice de 1762 et les porter à ne pas placer dans les Pyrénées le « Perpignan » de ce poète, qui parle toujours en paraboles. Pour croire avec eux que Louise Labé suivit en Roussillon son père ou son frère « exerçant dans l’armée quelque emploi utile (?) ; » pour croire, avec les éditeurs de 1824, que le « patriotisme de Jeanne Hachette ou de Jeanne d’Arc » l’avait poussée aux combats ; pour croire, avec celui de 1875, que sa jeune et folle tête lui fit faire cette « équipée semi-guerrière, semi-amoureuse ; » pour croire enfin, avec tous les biographes modernes, qu’elle a réellement pris part au siège de Perpignan, déguisée en homme et sous le nom de Capitaine Loys, il faudrait, ce me semble, quelque chose de plus que les deux vers du poète anonyme tout enthousiasmé de son « panache. »

Si Louise est allée à Perpignan-en-Roussillon, comment ses amis ont-ils passé sous silence cet incident, qui leur permettait de tresser dans leurs couronnes faites avec sa beauté, sa science, sa poésie et sa vertu, les fleurs plus vives du courage et du patriotisme ? Et comment se peut-il que ses ennemis, que Rubys surtout n’ait pas puisé là du bout de sa plume venimeuse, pour établir avec précision que, si « elle fit profession de courtisane publique jusqu’à sa mort, » elle avait appris son métier de bonne heure et à bonne école ? Comment se fait-il que parmi tous les contemporains qui nous parlent de son habileté à monter à cheval et à faire des armes, aucun ne dise un mot de ce fait si propre à justifier ou son admiration ou son mépris ? Quant à Du Verdier, le seul qui nous révèle l’existence du Capitaine Loys, il nous éloigne singulièrement du siège de Perpignan, puisqu’il nous dit : « Elle piquoit fort bien un cheval, à raison de quoi les gentilshommes qui avoient accès auprès d’elle l’appeloient Capitaine Loys. » Et c’est tout.

Pour expliquer cette participation au tournoi de Perpignan-en-Bellecour, ou autre lieu du Lyonnais, il n’est pas nécessaire d’appeler à son aide l’amour-propre de François Labé, son professeur, heureux de produire une élève aussi remarquable, l’inventeur même de ce Perpignan, l’auteur des Louanges, éprouve le besoin d’expliquer lui-même cette participation ; il nous dit :

Ainsi cette belliqueuse
Ne fut jamais orgueilleuse,
Telle au camp elle n’alla ;
Ains ce fut à la prière
De Vénus sa douce mère
Qui un soir lui en parla.


Nous nous doutions bien que Vénus était en cette affaire, et qu’elle avait fabriqué ce costume de l’héroïne dont le poète émerveillé nous fait une description si complète ; description, soit dit en passant, qui répond mieux à l’habillement d’une amazone allant conquêter un « homme de guerre » dans un tournoi, qu’à celui d’un modeste capitaine guerroyant dans les Pyrénées.

C’est en effet un « homme de guerre » qui fut aimé de Louise Labé ; et l’histoire de ces amours est racontée dans l’ode grecque qui ouvre les Escrits de divers poëtes, dans les Louanges et dans les Élégies mêmes de Louise. Il est facile de la lire entre les lignes « en se souvenant, a dit Sainte-Beuve, que des débats semblables se raniment encore après des siècles, autour des noms d’Éléonore d’Este et de Marguerite de Navarre ; et, pourvu que le pédantisme ne s’en mêle pas (comme cela s’est vu), de telles contestations agréables, qui font vivre dans le passé et qui se traitent en jouant, en valent bien d’autres plus présentes. »

L’auteur des Louanges de dame Louise Labé place « la mignonne pucelle » dans le jardin de la maison de son mari, afin d’avoir l’occasion d’en faire la description, et il lui fait dire :

Si Vénus m’a rendu belle
Et toute semblable qu’elle
Avec sa divinité,
Que pourtant elle ne pense
Qu’en un seul endroit j’offense,
Ma chaste virginité.


À ce moment, un doux sommeil « dessus ses yeux se pose, » et sa mère Vénus en profite pour lui apparaître en songe et lui prophétiser la première partie de son existence, en ces termes, ou à peu près : Il est bon d’estimer Minerve et de se délasser avec Diane ; mais il ne faut pas mépriser ton frère Amour, qui est le plus puissant des dieux. À l’heure qu’il est, il s’apprête à te lancer une flèche dont il t’abattra par terre, et en cela il tirera vengeance du bon poète romain que tu as si cruellement dédaigné. Il est heureux que tu aies appris à monter à cheval et à faire des armes : cela te servira quand tu seras aux prises avec la grande cruauté d’Amour. Mais, après un temps d’épreuve, ton frère te rendra à ta liberté première ; et alors, laissant dague et épée, « ton habit tu reprendras » et « ton doux luth tu retendras. » Malheureusement, à cet endroit si intéressant, Vénus et sa prophétie passent à un autre ordre d’idées, et nous sommes obligés d’aller chercher la suite à travers les lignes de l’ode grecque, dont voici la traduction littérale :

« Les chants mélodieux de Sapho ont péri engloutis dans l’abîme du temps.

« Mais, tendre élève des amours et de la charmante déesse de Paphos, voici que Louise Labé les a retrouvés.

« Ce prodige nouveau vous surprend, et vous demandez peut-être d’où vient cette muse inconnue.

« Apprenez donc que pour son malheur elle s’est éprise elle aussi d’un Phaon, d’un cruel et d’un insensible.

« Sa fuite lui a percé le cœur ; et sur les cordes de la lyre l’infortunée a voulu redire ses souffrances. »

Il était difficile d’être plus clair et plus précis, à la faveur du grec ! Et l’auteur de cette ode avec celui des Louanges complètent ce qu’écrit en pleurant la victime elle-même dans ses Élégies. À eux trois, ils nous montrent l’homme de guerre qui a laissé un espoir germer dans son esprit et éclore dans son cœur de jeune fille, mais qui, séduit par un autre caprice ou dompté par la volonté paternelle, s’est détaché des premiers liens.

Elle le lui reproche doucement dans la IIe élégie, quand, s’examinant devant Dieu, elle dit :

J’ay de tout tems vescu en son service.
Sans me sentir coulpable d’autre vice
Que de t’avoir bien souvent en son lieu
D’amour forcé, adoré comme Dieu.


Puis, rappelant avec beaucoup de finesse et d’à-propos la réputation dont elle jouit.

Soit en beauté, vertu, grâce et faconde,

elle lui adresse ces caressants reproches sortis d’un

cœur saignant de quelque blessure d’amour-propre :

Goûte le bien que tant d’hommes désirent :
Demeure au but où tant d’autres aspirent :
Et croy qu’ailleurs n’en auras une telle.
Je ne dy pas qu’elle ne soit plus belle :
Mais que jamais femme ne t’aymera,
Ne plus que moy d’honneur te portera.


Devons-nous le passage que terminent ces vers charmants à quelques paroles méchantes prononcées par un soupirant, sans espérance ? à quelque réflexion moqueuse ou brutale de la fille du boucher Taiilard ? à une pensée dont elle aura cru saisir la fugitive expression dans les yeux de l’homme qu’elle avait choisi ? ou seulement à la crainte que cette pensée pouvait traverser l’esprit de ce Phaon farouche et inflexible ? Elle a emporté son secret avec elle ; mais les vers tombés ce jour-là de ses lèvres, ces vers d’une passion si fière et si tendre, ont gardé la trace profonde du sentiment qui les avait fait naître.