Œuvres de Louise Labé, édition Boy, 1887/II/10

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Texte établi par Charles Boy, Alphonse Lemerre, éditeur (p. 89-114).

APPENDICE


I.

LES CONTEMPORAINS.



Une bibliographie complète des auteurs qui ont parlé de la Belle Cordière offrirait très peu d’intérêt. Les ouvrages qui ont paru mériter quelque attention ont été signalés au cours de l’essai historique qui précède ; cependant il est nécessaire de placer sous les yeux des lecteurs, comme suite aux Eſcriz de diuers poetes, le texte même de tout ce qui a pu être recueilli au sujet de Louise Labé dans les œuvres des poètes ou des prosateurs de son temps, c’est-à-dire de ceux qui l’ont connue ou qui ont pu la connaître.

Quelques phrases françaises auraient besoin de beaucoup de latin pour voiler leur nudité, mais il n’était pas en notre pouvoir de soustraire ou de déguiser les témoignages contemporains. Les lecteurs au courant des mœurs littéraires du xvie siècle savent quelles libertés de pensées et de paroles s’accordaient les hommes les plus respectables aussi bien que les femmes les plus respectées. Ainsi, non seulement Gaspard de Saillans, un gentilhomme dauphinois de ce temps, écrit à sa femme des choses que n’écrirait certainement pas aujourd’hui un bourgeois à peu près bien élevé, mais encore il les imprime tout au long, du vivant de sa noble dame. Quant à Paradin, cet excellent doyen de Beaujeu, il emploie dans un ouvrage essentiellement moral, sur les dangers de la danse, des expressions dont ne s’est pas encore servie la littérature la plus naturaliste

I.

ANONYME (vers 1555).


Le plaisant Blason de la Teste de Bois. S. l. n. d. In-16, de 8 ff. non chiffrés de 23 lignes à la page, imprimé en lettres rondes, sign. A-B par 4.

Un exemplaire de cet ouvrage existe à la bibliothèque Méjanes à Aix, n°30047. Il a servi, avec un autre recueil, à l’impression qui figure au tome xiii, p. 53, du Recueil de poésies françaises des xve et xvie siècles… par MM. de Montaiglon et de Rothschild, Paris, 1878. In-16.

On croit que l’auteur du Blason était lyonnais et qu’il publia son ouvrage à Lyon, à la fin de 1554 ou au commencement de 1555. Voici les derniers vers d’une pièce qui paraissent se rapporter à Louise Labé :

Vous aussi, belle Lyonnaise,
Bien fort vous prie qu’il vous plaise,
Actendu que c’est vostre cause
Et qui tant de beauté vous cause,
De sonner sonnets resonans
Pour demonstrer à tous venans
Que ceste gente invention
Des testes, dont fais mention,
Est de si commode profit
Que celuy qui premier les fit
Pour si grand bien a mérité
Triumphante immortalité.


II.

FRANÇOIS DE BILION (1555).


Le fort inexpugnable de l’honneur du Sexe Femenin, construit par Françoys de Billon Secretaire. — Paris, chez Jean d’Allyer ; et à la fin : Achevé d’imprimer à Paris le premier jour d’avril. 1555. On lit, f° 15 r° :

« Pour myeux amplifier l’Histoire antique de laquelle Cleopatra (la reine Cléopâtre), ilz (les hommes) s’efforcent souventeffois de l’acoupler à une moderne, par l’exemple de quelque pauvre simplette, ou plus tost de la belle Cordiere de Lyon, en ses safres deduytz : sans qu’ilz ayent l’entendement de considerer, que s’il y a chose en sa vie qui puisse estre taxée, les hommes premierement en sont cause, comme Autheurs de tous maux en toutes Creatures : ny aussi sans pouvoir compenser en elle, les grâces et gentilles perfections qui y sont, a tout le pis qu’on pourroit estimer de ses autres qualitéz, lesquelles, pour resolution, si mauvaises sont, des Hommes sont procedées : et les autres qui sont louables, des Cieux tant seulement. Et par cela, qui désormais voudra blasmer Femmes de sa robbe, regarde, que de soy mesme il ne forge un blason, veu que les Clercs disent du cas de Femmes, Hic et Hœc, Homo. Parquoy, comme lubrique ou autrement vicieux que puisse estre a présent le Sexe Masculin, icelle Cordiere se pourra bien dire Homme : mesmement qu’elle sçait dextrement faire tout honneste exercice viril, et par especial aux Armes, voire et aux Lettres, qui la pourront tousiours relever de toute notte que telz Brocardeurs (cy devant assez promenez) par malice enyeuse se sauroient efforcer de luy donner : ainsi qu’ilz font à toutes, sans exception, de mil autres sornettes si tresapres, que cela bien souvent les préserve, faute d’autres meilleurs propos, de s’endormir à la table. »

III.

JACQUES PELETIER DU MANS (1555).



Jacques Peletier était partisan de la réforme orthographique entreprise par le Lyonnais Loys Meigret, qui voulait faire quadrer la prolation (prononciation) françoise et l’orthographe. À ce point de vue tout particulier l’ode que nous reproduisons ne manque pas d’un certain intérêt. Elle figure pp. 108 et 109 de l’Art poëtique de Jaques Peletier du Mans, départi en deus Livres. À Lyon par Jan de Tournes et Guil. Gazeau. 1555. In-8°.

À LOUISE LABÉ Lionnoise,
ode.

Mon eur voulut qu’un jour Lion je visse
 Afin qu’a plein mon désir j’assouvisse,
  Altere du renom.
 J’é vu le lieu ou l’impetueus Rône
 Dedans son sein prenant la calme Sône
  Lui feit perdre son nom.
 J’é vu le siege ou le marchant etale
 Sa soie fine e perle oriantale,
  E laborieus or :
 J’è vu l’ecrin, dont les Rois qui conduisent
 Leur grand’armee, a leur besoin épuisent
  Un infini tresor.

J’è contample le total édifice,
 Que la nature aveques l’artifice
  A clos e ammurè.
 J’è vu le plom imprimant meint volume
 D’un brief labeur, qui souz les trez de plume
  Ut si long tans dure.
J’è vu an fin Damoisèles et Dames,
 Plesir des yeus e passion des ames,
  Aus visages tant beaus :
 Mes j’an è vu sur toutes autres l’une,
 Resplandissant comme de nuit la Lune
  Sus les moindres flambeaus.
E bien qu’il soit an tel nombre si bele,
 La beauté ét le moins qui soit en elez
  Car le savoer qu’ele à,
 E le parler qui soevemant distile,
 Si vivemant anime d’un dons stile,
  Sont trop plus que cela.
Sus donq, mes vers, louèz cete Louïse :
 Soièz, ma plume, a la louer soumise,
  Puis qu’ele à merité,
 Maugre le tans fuitif, d’être menee
 Dessus le vol de la Fame ampannee
  À l’immortalité.


IV.

ANONYME (1557).


La chanson suivante se trouve dans :

Recueil de plusieurs chansons divise en trois parties. Lyon, Benoist Rigaud et Jean Saugrain, 1557. In-16, p. 43 ;

Le second et troisième livres du Recueil de toutes belles chansons nouvelles. Paris, veufve N. Buffet, 1559. In-16, 40 b. ;

Recueil des plus belles chansons de ce temps, mises en trois parties avec la déploration de Venus. Lyon, Jean d’Ogerolles, 1559. Pet. in-8°. (Cité par Gonon.) ;

Le Thresor du chant francoys nouvellement imprime en l’inclyte et famosissime ville de Lugdune. (Sans date ni nom d’imprimeur).


CHANSON NOUVELLE
de la Belle Cordière de Lyon.


L’autre jour je m’en allais
 Mon chemin droict à Lyon ;
 Je logis chez la Cordière
 Faisant le bon compagnon.
 S’a dit la dame gorrière,
 « Approchez vous mon ami,
 La nuict je ne puis dormir. »
Il y vint un Advocat
 Las, qui nenoit de Forvière ;
 Luy montra tant de ducats :
 Mais ils ne luy coustoient guere.
 « Approchez vous, Advocat,
 S’a dit la dame gorrière.
 Prenons nous deux noz esbats.
 Car l’on bassine noz draps. »

Elle dict à son mary
 « Jan Jan, vous n’avez que faire ;
 Je vous prie allez dormir ;
 Couchez vous en la couchette
 Nous coucherons au grand lict. »
 S’a dit la belle Cordière :
 « Despouillez vous mon amy
 Passons nous deux nostre ennuy. »
Il y vint un Procureur
 Qui estoit de bonne sorte.
 En faisant de l’amoureux
 Il y a laissé sa robe.
 Et sa bourse, qui vaut mieux.
 Mais il ne s’en soucie guere.
 « Approchez vous amoureux ;
 Nous ne sommes que nous deux. »
Il y vint un cordonnier
 Qui estoit amoureux d’elle :
 Il luy portait des souliers
 Faictz à la mode nouvelle :
 Luy donna un chausse-pied,
 Mais elle n’en avait que faire,
 Ell’ n’en avait pas mestier :
 Ils estoient à bas cartier.
Il est venu un Musnier
 Son col chargé de farine,
 La cordière a maniée.
 Elle lui faict bonne mine.
 Il a toute enfariné
 Ceste gentille cordière
 Il la faut espousseter
 Tous les soirs après souper.
Il y vint un Florentin,
 Luy monstre argent à grand somme ;
 Tout habillé de satin
 Il faisait le gentilhomme.

 Ell’ le receut doucement
 Pour avoir de la pecune,
 Le but ou elle prétend
 C’est pour avoir de l’argent.


V.

OLIVIER DE MAGNY (1559).


La pièce qui suit a été reproduite pour la première fois par Breghot du Lut dans ses Nouveaux Mélanges (Lyon, imprimerie de J. M. Barret, 1829-1831) et ensuite par Gonon dans ses Documents historiques sur la vie et les mœurs de L. Labé, de nouveau mis en lumière. Lyon, Dumoulin, 1844. In-8°. Elle est tirée des Odes d’Olivier de Magny, f° 181 v°. Paris, André Wechel, 1559. In-8°.

Comme on le sait, le mari de Louise Labé était fabricant de cordes et s’appelait Annemond ou Ennemond Perrin.


À SIRE AYMON.


Si je voulais par quelque effort
 Pourchasser la perte, ou la mort
 Du sire Aymon, et j’eusse envye
 Que sa femme luy fut ravie,

 Ou qu’il entrait en quelque ennuy
 Je serois ingrat envers luy.
Car alors que je m’en vois veoir
 La beaulté qui d’un doux pouvoir
 Le cueur si doucement me brulle,
 Le bon sire Aymon se reculle,
 Trop plus ententif au long tour
 De ses cordes, qu’à mon amour.
Ores donq’ il fault que son heur,
 Et sa constance et son honneur
 Sur mon luth vivement j’accorde,
 Pinsetant l’argentine corde
 Du luc de madame parfaict,
 Non celle que son mary faict.
Cet Aymon de qui quatre filz
 Eurent tant de gloire jadis,
 N’eust en sa fortune ancienne
 Fortune qui semble à la tienne,
 Sire Aymon, car sans ses enfans
 Il n’eust poinct surmonté les ans.
Mais toy sans en avoir onq’eu.
 As en vivant si bien vaincu
 L’effort de ce Faucheur avare,
 Que quand ta mémoire si rare
 Entre les hommes périra,
 Le Soleil plus ne reluira.
Ô combien je t’estime heureux !
 Qui vois les trésors plantureux,
 De ton espouze ma maistresse.
 Qui vois l’or de sa blonde tresse,
 Et les attraictz delicieux
 Qu’Amour descoche de ses yeux.
Qui vois quand tu veulx ces sourciz,
 Sourciz en hebeine noirciz,
 Qui vois les beaultez de sa face,
 Qui vois et contemples sa grace,

 Qui la voit si souvent baler,
 Et qui l’ois si souvent parler.
Et qui vois si souvent encor,
 Entre ces ferles et cet or,
 Un rubis qui luyt en sa bouche,
 Pour adoucir le plus farouche,
 Mais un rubiz qui sçait trop bien
 La rendre à soy sans estre sien.
Ce n’est des rubiz qu’un marchant
 Avare aux Indes va cerchans,
 Mais un rubiz qu’elle decore,
 Plus que le rubiz ne l’honnore,
 Fuyant ingrat à sa beaulté
 Les apastz de sa privaulté.
Heureux encor qui sans nul soin
 Luy vois les armes dans le poing,
 Et brandir d’une force adextre,
 Ores à gauche, ores à dextre,
 Les piques et les braquemars
 En faisant honte au mesme Mars.
Mais pour bien ta gloire chanter
 Je ne sçay que je doys vanter
 Ou ton heur en telle abondance,
 Ou la grandeur de ta constance,
 Qui franc de ses beaultez jouyr
 N’as que l’heur de t’en resjouyr.
Tu peulx bien cent fois en un jour
 Veoir ceste bouche où niche amour,
 Mais de fleurer jamais l’aleine,
 Et l’ambre gris dont elle est pleine
 Alleché de sa douce voix,
 En un an ce n’est qu’une fois.
Tu peulx bien cent fois en un jour
 Veoir ceste cuysse faicte au tour,
 Tu peux bien veoir encor ce ventre,
 Et ce petit amoureux antre

 Ou Venus cache son brandon,
 Mais tu n’as point d’autre guerdon.
Puisses tu veoir souvent ainsi
 Les beaultez et graces aussi
 Soit de son corps, soit de sa face,
 Et puisse-je prendre en ta place
 Les doux plaisirs et les esbatz
 Qu’on prend aux amoureux combatz.
Et tousjours en toute saison,
 Puisses tu veoir en ta maison
 Maint et maint brave capitaine,
 Que sa beaulté chez toy ameine,
 Et tousjours, sire Aymon, y veoir
 Maint et maint homme de sçavoir.
Et lors qu’avec ton tablier gras
 Et ta quenoille entre les bras
 Au bruict de ton tour tu t’esgayes,
 Puisse elle tousiours de mes playes,
 Que j’ay pour elle dans le cueur,
 Apaiser la douce langueur.


VI.

CALVIN.



Gratulatio ad venerabilem presbyterum dominum Gabrielum de Saconay, præcentorem ecclesiæ lugdunensis, de pulchra et eleganti Præfatione quam libro Regis Angliæ inscripsit. mdlxli. P. 432. (Voir Joannis Calvini. Tractatus theologici omnes, in unum volumen certis classibus congesti… In Bibliopolio Commeliniano.)

« … Qua etiam fiducia transsubstantiationem securè ac plenis buccis asserere audeas, nescio, nisi forte quia tibi peræque facilis videtur transmutatio panis in corpus, ac metamorphosis mulieris in virum. Hoc enim suavitatis genere convivas tuos oblectas, dum mulieres virili habitu ad mensam inducis. Hunc ludum quam sæpè tibi præbuit plebeia meretrix, quam partim à propria venustate, partim ab opificio mariti, Bellam corderiam vocabant. »


VII.

GUILLAUME PARADIN (1573).



Mémoires de l’histoire de Lyon, Par Guillaume Paradin de Cuyseaulx, Doyen de Beaujeu. Avec une table des choses mémorables contenues en ce présent livre. À Lyon, Par Antoine Gryphius. 1573.

On lit, p. 355, livre III, chap. XXIX :

« De deux dames Lyonnoises, en ce temps excellentes en sçavoir et Poësie. Soubs les Roys François I, et Henry II.

« En ce siecle et regne, florissoyent à Lyon deux Dames, comme deux astres radieux, et deux nobles et vertueux esprits, ou plustost deux Syrenes, toutes deux pleines d’un grand amas et meslange de tresheureuses influences, et les plus clers entendements de tout le sexe féminin de nostre temps. L’une se nommoit Loïse l’abbé. Ceste avoit la face plus angelique, qu’humaine : mais ce n’estoit rien à la comparaison de son esprit tant chaste, tant vertueux, tant poétique, tant rare en sçavoir, qu’il sembloit, qu’il eust esté créé de Dieu pour estre admirée comme un grand prodige, entre les humains. Car encor qu’elle fust instituée en langue Latine, dessus et outre la capacité de son sexe, elle estoit admirablement excellente, en la Poésie des langues vulguaires, dont rendent tesmoignage ses œuvres, qu’elle a laissées à la postérité : desquelles sont competans juges les Poëtes vulguaires de nostre temps. Entre ses escrits se lict un Dialogue, en prose, docte non moins que ingénieux, duquel l’argument est. Que Jupiter faisoit un grand et somptueux festin, auquel estoit commandé à tous les Dieux se trouver. Amour et la déesse Folie arrivèrent en mesme instant, sur la porte du palais : laquelle estant ja fermée, et n’ayant que le guichet ouvert : Folie voyant Amour ja prest à mettre un pied dedans, s’avance et passe la premiere. Amour se voyant poussé, entre en colère. Folie soustient luy apartenir de passer devant. Ils entrent en dispute et querelle sur leurs puissances, dignitez et preseances. Amour ne pouvant vaincre de paroles, mect la main à son arc, et luy lasche une flesche, mais en vain, pour ce que Folie soudain se rend invisible, et voulant se venger, creve les deux yeux à Amour : et pour couvrir le lieu où ils estoyent, luy mect un bandeau, fait de tel artifice, qu’impossible est le luy oster. Venus se plaint de Folie. Jupiter veut entendre leur différent, en plaine assistance des Dieux. Apollo et Mercure debattent le droit de l’une et l’autre partie, Apollo celuy d’Amour, et Mercure de Folie. Jupiter les ayant longuement ouïs, et voyant les Dieux diversement affectionnez, et en contrariété d’opinions, les uns pour la Déesse Folie, les autres favorisans à Amour, pour appointer ce different, va prononcer cest arrest qui s’ensuit : Pour la difficulté et importance de vos differents, nous avons remys vostre affaire d’icy à trois fois sept fois neuf siecles, et ce pendant vous commandons vivre amiablement ensemble, sans vous outrager l’un l’autre. Et guidera Folie l’aveugle Amour, et le conduira par tout où bon luy semblera. Et sur la restitution de ses yeux, après en avoir parlé aux Parques, en sera ordonné. Ce dialogue outre ce qu’il est fort moral, et plein de traits de belle Philosophie, il est diversifié de plaisans evenemens, et succez qui adviennent aux amoureux, posez avec grande elegance, et beaux termes. Et ne s’est ceste Nymphe seulement faite cognoistre pas ses escrits, aincois par sa grande chasteté. L’autre dame estoit nommee Pernette du Guillet toute spirituelle, gentille, et treschaste, laquelle a vescu en grand renom de tout meslé sçavoir, et s’est illustree par doctes et eminentes poësies, pleines d’excellence de toutes graces. Elle trespassa de ce siecle en meilleure vie, l’an de salut mille cinq cens quarante cinq. Les Poëtes françois celebrerent ses obseques.

VIII.

CLAUDE DE RUBYS (1573).



Les Privileges, Franchises et Immunitez octroyees par les Rois treschrestiens, aux Consuls, Eschevins, manans, et habitans de la ville de Lyon, et à leur postérité. À Lyon, par Antoine Gryphius, 1573.

On lit, p. 26 :

« Duquel temps l’église Chrestienne estoit desia tellement avancee en la ville de Lyon, et le nombre des fideles tellement multiplié, qu’il y fut par le commandement desdicts Empereurs martyrisé un tel nombre de pauvres fideles et vrais Chrestiens qui s’y estoyent retirez mesmes de la ville de Rome, que toute la ville fut quelque fois baignee en leur sang qui couroit le long des rues comme des ruisseaux, et d’où la rivière d’Arar, que l’on tient en auoir rougy jusques à Mascon, prist sa dénomination de Saone, selon l’opinion d’aucuns. Entre lesquels martyrs furent la vertueuse dame Blandine que Paradin devoit proposer à nos dames de Lyon, pour mirouer et exemplaire de vertu et chasteté, et non ceste impudique Loyse l’Abbé, que chacun sait avoir faict profession de courtisanne publique jusques à sa mort. »

IX.

PIERRE DE SAINT-JULIEN (1584).



Gemmelles ou Pareilles, Recueillies de divers auteurs tant Grecs, Latins que Franscois. Par Pierre de sainct Julien, de la maison de Balleure, Doyen de Chalon… À Lyon, par Charles Pesnot, 1584.

On lit (liv. XI, p. 324, liii) que les femmes se laissent facilement séduire par quelques babillards trompereaux ; et le doyen de Chalons ajoute cette phrase :

« Aussi est-il quasi tousjours advenu que la pénitence a suyvi de pres le péché, mais soit sur ce renvoyé le lecteur a ce qu’en escrit Boccace de Certal en son Labyrinthe d’amour, et s’il veut voir le discours de dame Loyse l’Abbé, dicte la Belle-Cordiere (œuvre qui sent trop mieux l’erudite gaillardise de l’esprit de Maurice Sceve, que d’une simple Courtisane, encore que souvent doublée) il trouvera que les plus follastres sont les mieux venus avec les femmes. »


X.

LA CROIX DU MAINE (1584).



Bibliothèque du sieur La Croix du Maine. — La première édition est de Paris, Abel l’Angelier, 1584, in-f°.

On lit, p. 291 :

« Louise l’Abé, Lyonnoise, femme tres-docte, vulgairement appellee la belle Cordiere de Lyon, de laquelle l’anagramme est, Belle à soy ; elle sçavoit fort bien composer en vers et en prose.

« Elle a escrit un dialogue en prose françoise, intitulé le Debat de Folie et d’Honneur (sic), imprimé avec plusieurs poësies de son invention et autres de ses amis, le tout a esté imprimé ensemble à Lyon par Jean de Tournes l’an 1555, et le tiltre est tel. Les œuvre de Loyse l’Abbé Lyonnoise, etc.

« Elle florissoit à Lyon soubs Henri 2, l’an 1555. »


XI.

ANTOINE DU VERDIER (1585).



La bibliothèque d’Antoine du Verdier, seigneur de Vauprivas. À Lyon, par Barthélémy Honorat, 1585, avec Privilege du Roy.

On lit, p. 822 :

« Loyse Labé courtisane Lyonnoise (autrement nommée la belle Cordiere pour estre mariee à un bon homme de Cordier) picquoit fort bien un cheval, à raison dequoy les gentilshommes qui avoyent accez à elle l’appelloyent le capitaine Loys, femme au demeurant, de bon et gaillard esprit et de médiocre beauté : recevoit gracieusement en sa maison seigneurs, gentilshommes et autres personnes de mérite avec entretien de devis et discours, Musique tant à la voix qu’aux instrumens où elle estoit fort duicte, lecture de bons livres latins, et vulgaires Italiens et Espaignols dont son cabinet estoit copieusement garni, collation d’exquises confitures, en fin, leur communiquoit privement les pièces plus secrètes qu’elle eust, et pour dire en un mot faisoit part de son corps à ceux qui fonçoyent : non toutesfois à tous, et nullement à gens mechaniques et de vile condition quelque argent que ceux là luy eussent voulu donner. Elle ayma les sçavans hommes sur tous, les favorisant de telle sorte que ceux de sa cognoissance avoient la meilleure part en sa bonne grace, et les eust preferé à quelconque grand Seigneur et fait courtoisie à l’un plustost gratis qu’à l’autre pour grand nombre d’escus : qui est contre la coustume de celles de son mestier et qualité. Ce n’est pas pour estre courtisanne que je luy donne place en cete Bibliotheque, mais seulement pour avoir escrit… »

Suivent : 1° la nomenclature des pièces écrites par Louise Labé ; 2° l’ode de Jacques Peletier que nous avons reproduite plus haut ; 3° Une des poésies publiées à la suite des œuvres de la Belle Cordière (Du Verdier oublie de dire le nom de l’auteur) ; 4° une très longue analyse du Débat de Folie et d’Amour.

XII.

CLAUDE DE RUBYS (1604).



Histoire véritable de la ville de Lyon. — Contenant ce qui a esté ohmis par Maistres Symphorien Champier, Paradin, et autres, qui cy devant ont escript sur ce subject : Ensemble ce, en quoy ils se sont forvoyez de la verité de l’histoire. Et plusieurs autres choses notables, concernans l’histoire universelle, tant Ecclesiastique que prophane, ou particuliere de France. — Avec un Sommaire recueil de l’administration Politicque de la dicte ville. — Ensemble un petit discours de l’ancienne Noblesse de la maison illustre des Medici de Florence. — Le tout recueilly, et ramené à l’ordre des temps, et à la vraye Chronologie, par Maistre Claude de Rubys, Conseillier du Roy, en la Seneschaussee et siege Presidial de Lyon, et Procureur general de la communauté de la dicte ville.

Dédié à Monseigneur le Chancelier.

À Lyon, Par Bonaventure Nugo. M.DC.IIII. Avec Privilège du Roy pour dix ans.

L’avant-propos de cet ouvrage contient le passage suivant :

« …Et de faict que Paradin aye esté de ces gens, qui croyent et escrivent legierement, je le pourrois verifier par le récit de plusieurs discours fabuleux, qu’il a employez et affirmez pour veritables dans ses escrits : mais me contenteray d’un seul, qui est en son histoire de Lyon. C’est là où il celebre le loz de ces deux insignes courtisannes, qui furent de son temps à Lyon. L’une desquelles fut Pernette du Guillet, laquelle servoit de monture à un Abbé, et à ses moynes. L’autre Loyse l’Abbé, renommee non seulement à Lyon, mais par toute la France, soubs le nom de la Belle-Cordiere, pour l’une des plus insignes courtisanes de son temps. Et cependant il les qualifie deux mirouërs de chasteté, et deux parangons de vertu. Que si le bon homme s’est laissé ainsi lourdement abuser en chose advenue de son temps à Lyon, où il estoit tous les jours : à peine adjoustera on foy à ce qu’il a escrit des siecles passez. Il y a encores eu en Paradin un autre deffaut, qu’il m’a fallu suppleer… »


XIII.

DAGONEAU (15..).



Extrait d’un manuscrit du xvie siècle intitulé : La Rose des Nymphes illustres par J. Dagoneau, conservé à la Bibliothèque de Reims.

« Pernette de Guillet et Louise Labbé Lyonnoises.

« Tant de plumes ont passé sur le los de ceste dame (Pernette de Guillet) que si je ne luy eusse donné place parmy ces dames illustres, je perdoie ma reputation ou pour luy envier la gloire qu’elle merite ou pour n’avoir eu l’esprit de faire estime des raretés et singularités esclairans tout cest univers. D’apporter ici tout ce qui pourroit estre requis pour exprimer les louanges de ceste dame lyonnoise, je ne l’ay entrepris, je ne le sçauroie, et quant j’y pourroie donner atteinte, je ne le voudroie parce que ce discours me jetteroit en une trop ennuieuse prolixité, je me contanteray la recommander à la postérité pour trois perfections qu’elle a eu. La première d’avoir eu la poésie à commandement, avec des pointes, graces et élégances qui ont si bien rencontré, que les espris les mieux appris en demeurent du tout espris. La seconde passe plus outre, car outre la gentillesse incroyable qu’elle avoit, elle avoit une chasteté et pudicité de telle retenue que ses poésies n’estoient que reigles et enseignemens à la vertu et à l’honneur. Elle n’avoit artifié le myrthe de Venus, et cela la rend de tant plus admirable que de son tems, comme cela ne se pratique que par trop pour le jour d’huy, on tenoit une poésie sans goust, sans air et sans plaisir, si on ne donnoit quelque refrein à l’Amour. Ceste dame adextroit ses vers en tel artifice, que, quoyqu’ilz ne sentissent les impudicités de Cupidon, si est-ce qu’ilz trouvoient une grace merveilleuse envers les plus degoustés de l’honneur. Naturellement ses labeurs estoient animés de chasteté, elle ayant le cœur, la phantaisie, ses discours et ses deportemens pliés à la chasteté. Ce que j’admire de plus en elle, est qu’elle avoit emprainte en son cœur la pieté et qu’elle s’esbatoit à tistre des chansons spiritueles et meditations de saincteté. Exemple que je desireroie estre pris par nos succrées qui des qu’elles peuvent jecter un pied devant un autre sont les plus empressées du monde pour s’embesoigner, comme si la bonté de Dieu, sa grace, sa vertu et la pieté ne leur apprestoient assés de sujet pour emploier leur tems. Or ceste dame quicta ce siecle pour prendre possession du royaume des cieux, l’an du salut mil cinq cens quarante cinq, regrettée à merveilles et surtout par plusieurs poètes qui celebrerent de leurs vers ses obseques.

« Je luy feray tenir compaignie en cest éloge par une autre dame Lyonnoise nommée Louise L’Abbé, laquelle le sieur Guillaume Paradin, au troisieme livre de son histoire de Lyon, chapitre 29, loüe fort avec celle de laquelle je viens de parler et en fait estat comme de deux astres radieux et des plus clairs entendemens de tout le sexe femenin de nostre tems. Ceste Louise avoit la face plus angelique qu’humaine, mais ce n’estoit rien au rapport de son esprit tant chaste, tant vertueuz, tant poétique, tant rare en sçavoir qu’il sembloit qu’il eut esté créé de Dieu pour estre admiré comme un prodige entre les humains. Car encores qu’elle fut fort bien versée en la langue latine, dessus et outre la capacité de son sexe, elle estoit admirablement excellente en la poésie des langues vulgaires dont rendent tesmoignage ses œuvres qu’elle a laissé à la postérité, entre autres, son Dialogue de la Folie et de l’Amour, plein de tant et si belles fleurs, tant pour la moralité que pour les descriptions élégantes qu’elle y a artificieusement dressé que ceste œuvre a esté recerchée et admirée des espris les mieuz nés de ce siecle. Le seigneur Jaques Ridouet, sieur de Sancé, comme entre les gentilhommes angevins il seroit bien marry d’avoir quicté le pas à aucun, non moins pour la prouesse que pour la doctrine, a pris un tel goust au dialogue de ceste dame, qu’il a dressé trois autres discours élegans en rithme auzquels par maniere d’imitation, suivant la piste, et prenant le sujet de ceste dame, il a enfoncé la dispute qu’elle avoit entamé. Je recognoistray qu’il y a apporté des inventions et artifices qui surpassent de beaucoup le premier project de celle dame, laquelle ne perd pour cela un seul point de sa louange. Elle est vaincue par un seigneur qui naturellement a plus de roideur et de force qu’une femme, auquel pour la raison et jugement elle ne feroit difficulté de céder. Et finalement, elle ayant tracé le premier dessein, le sieur de Sancé ayant peu et deu adjouster perfection à ce qui estoit esbauché. Le Sr Paradin la prise de chasteté, ce que je ne répute pas à moins que sa dextérité d’esprit. »


XIV.

PERNETTI.


Recherches pour servir à l’histoire de Lyon, ou Les Lyonnois dignes de mémoire. Lyon, 1757. 2 vol.



Pernetti, qui parle d’après des documents contemporains, mérite une place particulière parmi les biographes de la Belle Cordière, d’autant plus qu’on a vécu sur son fonds jusqu’en 1824. La dernière partie (I, p. 351) de son article sur Louise Labé me semble devoir être citée :

« Une contestation survenue pour la maison qu’occupe aujourd’hui M. Dupré, négociant de cette ville rue Belle-Cordiere, ayant obligé d’avoir recours aux terriers de l’archevêché, on y a trouvé plusieurs anecdotes intéressantes, qu’on ne cherchoit pas, et qu’on avoit ignorées jusqu’à ce jour : 1° que Louise Labbé étoit fille d’un nommé Charly, dit Labbé ; 2° qu’elle avoit été mariée à Ennemond Perrin, marchand cordier, fort riche, qui possédoit plusieurs maisons à Lyon, une entr’autres située en l’angle de la rue Confort, allant des Jacobins à l’Hôpital, et une petite rue à la porte de Belle-Cour ; 3° que cette rue fut ouverte alors, qu’elle prit dans la suite le nom de Belle-Cordiere, qui étoit le surnom de Louise Labbé ; 4° que cet Ennemond Perrin se trouve mort en 1565, après avoir fait sa femme son héritière universelle ; que n’ayant point d’enfants d’elle, il lui substitue Jacques et Pierre Perrin, ses neveux, fils de François Perrin, son frere, et à leur défaut l’Hôtel-Dieu ; 5° que Louise Labbé est morte au mois de Mars 1586 ; 6° que Jacques et Pierre Perrin, ses neveux substitués, étant morts sans enfants, l’Hôtel-Dieu étoit entré en possession de tous les biens d’Ennemond Perrin ; 7° que la maison en question avoit été vendue à noble Homme (ici une lacune quil faut remplir avec le nom de Berthier) Conseiller au Parlement de Grenoble, qu’elle avoit ensuite passé au sieur de Courtines, Ecuyer, et que M. Dupré l’avoit achetée des héritiers du sieur de Courtines.

« Mes lecteurs observeront qu’il n’est pas vraisemblable qu’Ennemond Perrin eût fait sa femme héritière si elle avoit été coupable des excès qu’on lui reproche.

« M. Besson, que nous venons de perdre, si connu par son habileté dans les terriers, m’a communiqué ces notes peu de temps avant sa mort ; il m’a ajouté qu’il avoit vu beaucoup de vers latins de la composition de Louise Labbé entre les mains du P. Menestrier, qui se sont perdus sans doute avec tant d’autres manuscrits de ce grand homme. Cette seconde observation sert encore à justifier la belle Cordiere ; une vie aussi occupée que la sienne est trop opposée à l’oisiveté, source ordinaire du désordre. »