Œuvres de Platon (trad. Cousin)/Tome IV/mémoire

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Œuvres de Platon
Tome quatrième - Intro de Victor Coussin
Traduction française de Victor Cousin
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DE L’IMPRIMERIE DE LACHEVARDIÈRE FILS,

RUE DU COLOMBIER, NO 30, A PARIS.


ŒUVRES

DE PLATON,

TRADUITES

PAR VICTOR COUSIN.


TOME QUATRIÈME.


———───———


PARIS,

BOSSANGE FRÈRES, LIBRAIRES,

QUAI VOLTAIRE, NO 11.

~~~~~~~~~~~~~~

M. DCCC. XXVII.



A LA MÉMOIRE


DU COMTE


SANCTORRE DE SANTA ROSA,


NÉ A SAVILLANO LE 18 SEPTEMBRE 1783,

SOLDAT A 11 ANS,

TOUR A TOUR OFFICIER SURÉRIEUR ET ADMINISTRATEUR

CIVIL ET MILITAIRE, MINISTRE DE LA GUERRE DANS LES ÉVÈNEMENS DE 1821,

AUTEUR DE L’ÉCRIT INTITULÉ : DE LA RÉVOLUTION PIÉMONTAISE,

MORT AU CHAMP D’HONNEUR

LE 9 MAI 1825,

DANS L’ÎLE DE SPHACTÉRIE PRÈS NAVARIN,

EN COMBATTANT POUR L’INDÉPENDANCE DE LA GRÈCE.



L’INFORTUNÉ A ÉCHOUÉ DANS SES PLUS NOBLES DESSEINS.

UN CORPS DE FER, UN ESPRIT DROIT, LE CŒUR LE PLUS SENSIBLE,

UNE INÉPUISABLE ÉNERGIE,

L’ASCENDANT DE LA FORCE AVEC LE CHARME DE LA BONTÉ.

LE PLUS PUR ENTHOUSIASME DE LA VERTU

QUI LUI INSPIRAIT TOUR A TOUR UNE AUDACE OU UNE MODÉRATION

A TOUTE ÉPREUVE,

LE DÉDAIN DE LA FORTUNE ET DES JOUISSANCES VULGAIRES,

LA FOI DU CHRÉTIEN AVEC LES LUMIÈRES NOUVELLES,

LA LOYAUTÉ DU CHEVALIER MÊME DANS L’APPARENCE DE LA RÉVOLTE,

LES TALENS DE L’ADMINISTRATEUR AVEC L’INTRÉPIDITÉ DU SOLDAT,

LES QUALITÉS LES PLUS OPPOSÉES ET LES PLUS RARES

LUI FURENT DONNÉES EN VAIN.

FAUTE D’UN THÉATRE CONVENABLE,

FAUTE AUSSI D’AVOIR BIEN CONNU SON TEMPS

ET LES HOMMES DE CE TEMPS,

IL A PASSÉ COMME UN PERSONNAGE ROMANESQUE,

QUAND IL Y AVAIT EN LUI UN GUERRIER ET UN HOMME D’ÉTAT.



MAIS NON, IL N’A PAS PRODIGUÉ SA VIE POUR DES CHIMÈRES ;

IL A PU SE TROMPER SUR LE TEMPS ET LES MOYENS,

MAIS TOUT CE QU’IL A VOULU S’ACCOMPLIRA.

NON : LA MAISON DE SAVOIE NE SERA POINT INFIDÈLE

A SON HISTOIRE,

ET LA GRÈCE NE RETOMBERA PAS SOUS LE JOUG MUSULMAN.



D’AUTRES ONT EU PLUS D’INFLUENCE

SUR MON ESPRIT ET MES IDÉES.

LUI, M’A MONTRÉ UNE AME HÉORÏQUE,

C’EST ENCORE A LUI QUE JE DOIS LE PLUS.



JE L’AI VU, ASSAILLI PAR TOUS LES CHAGRINS

QUI PEUVENT ENTRER DANS LE CŒUR D’UN HOMME,

PROSCRIT, DÉPOUILLÉ, CONDAMNÉ A MORT

PAR CEUX QU’IL AVAIT VOULU SERVIR,

UN INSTANT MÊME MÉCONNU ET CALOMNIÉ PAR LA PLUPART DES SIENS,

SÉPARÉ A JAMAIS DE SA FEMME ET DE SES ENFANS,

PORTANT LE POIDS DES AFFECTIONS LES PLUS NOBLES

ET LES PLUS TRISTES,

SANS AVENIR, SANS ASILE, ET PRESQUE SANS PAIN

TROUVANT LA PERSÉCUTION OU IL ÉTAIT VENU CHERCHER UN ABRI,

ARRÊTÉ, JETÉ DANS LES FERS,

INCERTAIN S’IL NE SERAIT PAS LIVRÉ A SON GOUVERNEMENT,

C’EST-A-DIRE A L’ÉCHAFAUD ;



ET JE L’AI VU NON-SEULEMENT INÉBRANLABLE,

MAIS CALME, JUSTE, INDULGENT,

S’EFFORÇANT DE COMPRENDRE SES ENNEMIS

AU LIEU DE LES HAÏR,

EXCUSANT L’ERREUR, PARDONNANT A LA FAIBLESSE,

S’OUBLIANT LUI-MÊME, NE PENSANT QU’AUX AUTRES,

COMMANDANT LE RESPECT A SES JUGES,

INSPRIANT LE DÉVOUMENT A SES GEOLIERS ;



ET QUAND IL SOUFFRAIT LE PLUS,

CONVAINCU QU’UNE AME FORTE FAIT SA DESTINÉE,

ET QU’IL N’Y A DE VRAI MALHEUR QUE DANS LE VICE

ET DANS LA FAIBLESSE,

TOUJOURS PRÊT A LA MORT, MAIS CHÉRISSANT LA VIE,

PAR RESPECT POUR DIEU ET POUR LA VERTU

VOULANT ÊTRE HEUREUX,

ET L’ÉTANT PRESQUE

PAR LA PUISSANCE DE SA VOLONTÉ,

LA VIVACITÉ ET LA SOUPLESSE DE SON IMAGINATION,

ET L’IMMENSE SYMPATHIE DE SON CŒUR.

TEL FUT SANTA ROSA.



TOI QUE J’AI RENCONTRÉ TROP TARD, QUE J’AI PERDU SI VITE

QUE J’AI PU AIMER

TOUJOURS SANS BORNES ET TOUJOURS SANS REGRET,


PUISQUE C’EST MOI QUI TE SURVIS,

SANCTORRE SOIS MON ÉTOILE A JAMAIS !


Paris, ce 15 aôut 1827.


VICTOR COUSIN.