Œuvres de Robespierre/Introduction

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Texte établi par recueillies et annotées par A. VermorelF. Cournol (p. 1-160).


INTRODUCTION HISTORIQUE


CONTENANT


L’INDICATION DES PRINCIPAUX DISCOURS ET DES PRINCIPALES
OPINIONS DE ROBESPIERRE




Maximilien-Marie-Isidore de Robespierre naquit à Arras, le 6 mai 1758. La généalogie de sa famille est assez mal établie : son grand-père et son père exerçaient la profession d’avocat au conseil provincial d’Artois. Quelques biographes prétendent que le nom doit s’écrire d’un seul mot : Derobespierre : c’est à la vérité l’orthographe qui se trouve dans l’acte de naissance de Maximilien[1]

Quoiqu’il en soit, il adopta lui-même la particule, jusqu’au jour où il l’abandonna tout à fait pour s’appeler simplement : Robespierre.

Il n’avait pas sept ans lorsqu’il perdit sa mère, et bientôt après son père, qui ayant pris en dégoût les affaires, quitta la France, parcourut successivement l’Angleterre et l’Allemagne, et finit par mourir à Munich, dévoré par le désespoir. Maximilien était l’aîné de deux sœurs et d’un frère. On le mit d’abord au collège d’Arras ; puis bientôt, par la protection de M. de Conzié, évêque de la ville, qui était très-attaché à sa famille, il obtint une bourse au collège Louis-le-Grand, à Paris, où il eut pour condisciples Camille Desmoulins et Fréron. Après avoir terminé ses études classiques, il fit son droit, toujours sous le patronage du collège Louis-le-Grand : il travaillait en même temps dans l’étude d’un procureur nommé Nollion, où Brissot était premier clerc. Avant de se séparer de lui, l’administration du collège voulut lui donner une marque publique de distinction, et elle prit, en date du 19 juillet 1781, la décision suivante, que l’on trouve consignée dans le Recueil de toutes les délibérations importantes prises, depuis 1762, par le bureau d’administration du collège Louis-le-Grand et des collèges réunis (Paris, chez Pierre-Guillaume Simon, imprimeur du parlement et du collège Louis-le-Grand. MDCCLXXXI. 1 vol. in-4°).

« Sur le compte rendu par M. le principal des talents éminents du sieur de Robespierre, boursier du collège d’Arras, lequel est sur le point de terminer son cours d’étude, de sa bonne conduite pendant douze années et de ses succès dans le cours de ses classes, tant aux distributions des prix de l’Université qu’aux examens de philosophie et de droit :

» Le bureau a unanimement accordé audit sieur de Robespierre une gratification de la somme de six cents livres, laquelle lui sera payée par M. le grand-maître des deniers du collège d’Arras, et ladite somme sera allouée à M. le grand-maître dans son compte en rapportant expédition de la présente délibération, et la quittance dudit sieur de Robespierre. »

Ses études terminées, Robespierre revint exercer ses fonctions d’avocat à Arras. Sa sœur Charlotte nous a laissé dans ses Mémoires (publiés en 1835 par Laponneraye) un tableau détaillé du genre de vie qu’il menait dès cette époque : vie réglée, sobre, toute d’études. Carnot était alors en garnison dans cette ville, avec le grade de capitaine du génie. Robespierre plaida pour lui, et il paraît avoir eu avec lui des relations suivies, quoique cela soit contesté par M. Carnot, dans ses Mémoires sur son père.[2]

M. de Conzié, évêque d’Arras, fut si charmé des succès du jeune avocat, que, dès sa seconde année d’exercice, il le nomma juge à son tribunal civil et criminel[3]. Dans cette position, il eut le courage de repousser, au nom des principes et de la souveraineté du peuple, dont on ne se souciait guère alors, les édits de Lamoignon, auxquels les tribunaux supérieurs n’opposaient que des formes. Cela résulte du moins des explications qu’il donna lui-même dans sa réponse aux discours de Brissot et de Guadet, prononcée aux jacobins, le 27 avril 1792. Mais il ne conserva pas longtemps cette judicature. Sa sœur Charlotte rapporte qu’ayant, un jour, été obligé de condamner à la peine de mort un assassin contre lequel s’élevaient les charges les plus accablantes, il fut obsédé comme d’un remords de l’idée d’avoir ainsi disposé de la vie d’un de ses semblables. Il rentra chez lui le désespoir au cœur ; et quand sa sœur entreprenait de le consoler, lui rappelant l’énormité du crime du condamné, il répétait toujours : « Sans doute, c’est un scélérat, mais faire mourir un homme ! » Dès le lendemain, il envoya à l’évêque sa démission de juge, et rentra au barreau, où il s’était fait une position honorable quand la Révolution vint l’y chercher pour le lancer sur la scène politique.

Robespierre partageait tout son temps entre le barreau et l’Académie d’Arras, dont il était un des membres les plus actifs. On a de lui un Éloge de Gresset [4], et un Éloge du président Dupaty. Il était aussi membre d’une société chantante, connue sous le nom de société des Rosati. Il avait, paraît-il, la versification facile, et, il écrivit tout un poëme sur le Mouchoir du Prédicateur qui souvent remplit en chaire un rôle fort important. On peut citer comme spécimen de son talent poëtique, le madrigal suivant, adressé à une dame d’Arras :

Crois-moi, jeune et belle Ophélie,
Quoi qu’en dise le monde et malgré ton miroir,
Contente d’être belle et de n’en rien savoir,
Garde toujours ta modestie.


Sur le pouvoir de tes appas
Demeure toujours alarmée,
Tu n’en seras que mieux aimée
Si tu crains de ne l’être pas.


La lettre suivante, citée par M. Ernest Hamel, pourra donner une idée de la direction de son esprit, à cette époque :

Mademoiselle,

« J’ai l’honneur de vous envoyer un mémoire dont l’objet est intéressant. On peut rendre aux Grâces mêmes de semblables hommages, lorsqu’à tous les agréments qui les accompagnent elles savent joindre le don de penser et de sentir et qu’elles sont également dignes de pleurer l’infortune et de donner le bonheur.

« À propos d’un objet si sérieux, mademoiselle, me sera-t-il permis de parler de serins ? Sans doute, si ces serins sont intéressants ; et comment ne le seraient-ils pas puisqu’ils viennent de vous ? Ils sont très-jolis ; nous nous attendions qu’étant élevés par vous ils seraient encore les plus doux et les plus sociables de tous les serins : quelle fut notre surprise, lorsqu’en approchant de leur cage, nous les vîmes se précipiter contre les barreaux avec une impétuosité qui faisait craindre pour leurs jours ; et voilà le manège qu’ils recommencent toutes les fois qu’ils aperçoivent la main qui les nourrit. Quel plan d’éducation avez-vous donc adopté pour eux, et d’où leur vient ce caractère sauvage ? Est-ce que la colombe, que les Grâces élèvent pour le char de Vénus, montre ce naturel farouche ? Un visage comme le vôtre n’a-t-il pas dû familiariser aisément vos serins avec les figures humaines ? ou bien serait-ce qu’après l’avoir vu ils ne pourraient plus en supporter d’autres ? Expliquez-moi, je vous prie, ce phénomène. En attendant nous les trouverons toujours aimables avec leurs défauts. Ma sœur me charge en particulier de vous témoigner sa reconnaissance pour la bonté que vous avez eue de lui faire ce présent, et tous les autres sentiments que vous lui avez inspirés.

» Je suis avec respect, mademoiselle, votre très-humble et très-obéissant serviteur. »

« De Robespierre. »
« Arras, le 22 janvier 1782. »


Il faut aussi mentionner, parmi les travaux antérieurs de Robespierre, une dissertation sur les peines infamantes, composée pour prendre part à un concours ouvert sur ce sujet par l’Académie de Metz. Robespierre n’obtint que le second rang : le premier prix fut remporté par Lacretelle aîné, alors avocat au barreau de Paris [5].

Les aspirations démocratiques de Robespierre se font déjà sentir dans ce travail : il s’élève très vivement contre le préjugé qui fait rejaillir sur les parents des criminels l’infamie attachée à leur supplice, et l’un des plus puissants moyens, suivant lui, d’avoir raison du préjugé qu’il combat, c’est d’établir l’égalité des peines pour tous les citoyens, de ne pas accorder le privilège d’un supplice spécial aux nobles, dont les crimes sont toujours moins excusables que ceux de malheureux poussés au mal par la misère. L’infamie semblait dépendre de la forme du supplice ou du crime. Et en conséquence, le jeune orateur propose qu’on étende à tous les citoyens le genre de supplice réservé jusqu’ici aux seuls nobles, — c’est-à-dire l’échafaud, parce qu’il lui paraît le plus doux, le plus humain et le plus équitable. Il ne va pas du reste jusqu’à l’abolition de la peine de mort.

On peut citer un passage de ce discours où, après avoir flétri le forfait de César s’asseyant victorieux sur le trône de l’univers, il le condamne à d’éternels remords pour avoir violé ce précepte : Ce qui n’est point honnête ne saurait être juste. « Cette maxime, vraie en morale, dit-il, ne l’est pas moins en politique, les hommes isolés et les hommes réunis en corps de nation sont également soumis à cette loi. La prospérité des États repose nécessairement sur la base immuable de l’ordre, de la justice et de la sagesse. Toute loi injuste, toute institution cruelle qui offense le droit naturel, contrarie ouvertement leur but, qui est la conservation des droits de l’homme, le bonheur et la tranquillité des citoyens. »

L’année 1789 trouva Robespierre directeur de l’Académie d’Arras. Il entra résolument dans l’arène politique ouverte par la convocation des États généraux et il rédigea une Adresse à la nation artésienne sur la nécessité de réformer les États d’Artois. — Il y avait, on le sait, dans les pays d’état une sorte de représentation. Mais la plupart du temps cette représentation était tout illusoire, les membres qui composaient les états n’ayant pas été librement élus par leurs concitoyens. C’était là un des principaux griefs de Robespierre contre les états d’Artois. Appréhendant que pareil abus ne s’étendît du particulier au général, et que les états généraux ne devinssent également une duperie, il proposait de couper le mal dans sa racine et de commencer par réformer les assemblées provinciales.

Les états d’Artois étaient fictivement composés de la réunion de députés des trois ordres, mais en réalité aucun n’y était sérieusement représenté. C’est ce qu’établissait avec beaucoup de vivacité Robespierre, et il s’écriait : « Ah ! saisissons l’unique moment que la Providence nous ait réservé dans l’espace des siècles pour recouvrer ces droits imprescriptibles et sacrés dont la perte est à la fois un opprobre et une source de calamités. »

Ces semblants d’états nationaux se recrutaient par l’intrigue, par la faveur, par toutes sortes de moyens odieux ; aussi voyait-on s’en éloigner les meilleurs citoyens. Dans l’impuissance de remédier à de tels maux, ils se contentaient de gémir en silence sur les malheurs et la servitude de la patrie, et « laissaient une libre carrière à l’ambition de quelques aristocrates toujours soigneux d’écarter quiconque est soupçonné d’avoir une âme, pour établir sans obstacle leur élévation sur la misère et sur l’abaissement de tous. »

Si en présence de l’orgueil, de la bassesse, de l’égoïsme des classes privilégiées, le peuple laisse le découragement et l’indifférence s’emparer de lui, « il s’accoutumera à gémir en silence sous le poids de l’oppression, et deviendra vil et rampant à mesure qu’il sera plus malheureux. » Au contraire, quand il est en possession de choisir lui-même ses représentants, quand il est compté pour quelque chose, « il apprend à s’estimer lui-même, ses idées et ses sentiments s’élèvent ; il est plus respecté des administrateurs qui lui doivent leur pouvoir… L’abondance et le bonheur renaissent sous les auspices d’une administration patriotique, chère à tous les citoyens, parce que tous peuvent y être appelés par le choix de tous. La voix des vrais représentants du peuple peut arrêter le ministre le plus audacieux dans ses injustes projets, parce qu’elle est celle du peuple même dont les puissantes réclamations peuvent facilement entraîner sa chûte. »

Le plus grand inconvénient des assemblées qui ne sont pas issues du libre suffrage de la nation est d’être entre les mains des despotes un instrument docile, d’autant plus dangereux qu’il semble donner aux empiétements du pouvoir une apparence de légalité.

Passant aux faits particuliers, Robespierre dénonce les charges énormes dont on a accablé la province ; il rappelle les libéralités inutiles votées au détriment de la province, et entr’autres une somme immense, donnée en dot à la fille d’un gouverneur excessivement riche, quand on ne trouvait pas d’argent pour fournir au peuple l’éducation et le pain. On se disait pauvre lorsqu’il s’agissait d’encourager la valeur, de soulager l’humanité ; mais il semblait que la province fût inépuisable quand il s’agissait de courtiser quelqu’intrigant en crédit.

Aussi quel spectacle présente cette province désolée ! « Nos campagnes, » s’écrie-t-il, « offrent de toutes parts à nos yeux des infortunés qui arrosent des larmes du désespoir cette terre que leurs sueurs avaient en vain fertilisée ; la plus grande partie des hommes qui habitent nos villes et nos campagnes sont abaissés par l’indigence à ce dernier degré de l’avilissement où l’homme, absorbé tout entier par les soins qu’exige la conservation de son existence, est incapable de réfléchir sur les causes de ses malheurs et de reconnaître les droits que la nature lui a donnés. Et nous trouvons encore des sommes immenses pour fournir aux vaines dépenses du luxe et à des largesses aussi indécentes que ridicules ! Et je pourrais contenir la douleur qu’un tel spectacle doit exciter dans l’âme de tous les honnêtes gens ! Et tandis que tous les ennemis du peuple ont assez d’audace pour se jouer de l’humanité, je manquerai du courage nécessaire pour réclamer ses droits ! Et je garderais devant eux un lâche silence, dans le seul moment où depuis tant de siècles la voix de la vérité ait pu se faire entendre avec énergie, dans le moment où le vice, armé d’un injuste pouvoir, doit apprendre lui-même à trembler devant la justice et la raison triomphantes !… »

Robespierre engage donc vivement ses concitoyens à renverser les prétendus états d’Artois, malgré la prétention de leurs membres d’obtenir de l’Assemblée nationale le maintien de leur constitution ; car c’est pour les peuples un droit imprescriptible et inaliénable de révoquer leurs mandataires infidèles. Puis il se raille de cette autre prétention des états d’Artois de nommer eux-mêmes les députés aux états généraux, auxquels le clergé de la province, faisant échange de compliments avec la noblesse, recommandait comme un devoir de conserver les privilèges d’un ordre gardien du bonheur et de la prospérité du pays. « Ah ! certes, » dit avec raison Robespierre, « il faut que l’habitude du despotisme inspire un mépris bien profond pour les hommes, puisqu’on les croit assez stupides pour entendre, de sang-froid, vanter leur bonheur lorsqu’ils gémissent dans l’oppression et qu’ils commencent à s’indigner de leurs fers ! » Mais, ajoute-t-il, au peuple seul il appartient de choisir ses représentants avec une entière liberté et surtout avec discernement. Qu’il se garde des pièges grossiers que lui tendent certains privilégiés qui, sous le masque du patriotisme, cherchent à capter ses suffrages pour le trahir bientôt. Ce n’est pas sur ceux qui sont intéressés à maintenir les abus qu’il peut compter pour en demander la suppression. Qu’il déjoue donc les intrigues et les menées à l’aide desquelles les membres des états d’Artois osent espérer de lui imposer leurs choix ; c’est de son propre sein qu’il doit tirer les instruments de son salut.

Or, le moment est solennel, car on touche à l’heure où le pays doit décider de sa liberté ou de sa servitude, de son bonheur ou de sa misère. Tout, dit Robespierre, dépend du caractère et des principes des représentants chargés de régler les futures destinées de la patrie et du zèle que montrera le peuple pour recouvrer les droits sacrés et imprescriptibles dont il a été dépouillé. Il conseille donc vivement à ses concitoyens de secouer l’indolence habituelle, de dérober quelques instants à leurs plaisirs et à leurs affaires pour réfléchir mûrement sur leurs choix, sur la nature des vœux et des demandes à porter dans les comices « où la France allait se régénérer où périr sans retour. »

Par cette brochure vigoureuse, Robespierre avait posé directement sa candidature, et il fut dès lors un des membres désignés pour les futurs états généraux. En mars 1789 il publia une nouvelle adresse Au peuple de l’Artois, par un habitant de la province, dans laquelle, sans solliciter directement les suffrages de ses concitoyens, il s’attachait à les éclairer sur leurs choix et définissait les qualités indispensables à un député de ce tiers état, riche en vertus et en talents, et sur lequel les autres ordres avaient la prétention de continuer leur injuste domination. S’il ne se croit pas un mérite suffisant pour représenter ses compatriotes, il croit pouvoir du moins leur donner de sages conseils et mettre au jour quelques idées utiles dans une aussi grave circonstance : « J’ai un cœur droit, une âme ferme ; je n’ai jamais su plier sous le joug de la bassesse et de la corruption… Si l’on a un reproche à me faire, c’est celui de n’avoir jamais su déguiser ma façon de penser, de n’avoir jamais dit : Oui, lorsque ma conscience me criait de dire : Non… ; de n’avoir jamais fait ma cour aux puissances de mon pays, dont je me suis toujours cru indépendant, quelques efforts que l’on ait tentés pour me persuader qu’il n’en coûte rien pour se présenter, en se courbant, dans l’antichambre d’un grand, que particulier l’on n’aime pas, que citoyen on déteste. Voilà, mes chers compatriotes, l’homme qui va vous parler. Voici ce qu’il a à vous dire : Vous allez avoir à nommer des représentants, et sûrement vous y avez déjà pensé. Vous allez confier à un petit nombre d’entre vous vos libertés, vos droits, vos intérêts les plus précieux ; sans doute vous vous proposez de les remettre en des mains pures ; mais quels soins, quelle vigilance vous devez apporter pour apercevoir la plus légère tache qui aurait pu les flétrir ! Prenez-y garde, le choix est difficile ; il m’épouvante lorsque j’entreprends l’énumération des vertus que doit avoir un représentant du tiers état. » Suit alors la longue énumération des qualités requises : la plus scrupuleuse probité ; une élévation d’âme peu commune et n’ayant pas attendu les circonstances présentes pour se développer tout à coup ; une inébranlable fermeté ; une indépendance absolue ; de grandes vues ; un coup d’œil pénétrant, sachant découvrir dans le lointain les vérités utiles ; le talent nécessaire pour défendre et faire triompher ces vérités ; l’éloquence du cœur, sans laquelle on n’arrive pas à persuader. Il faut enfin que l’élu de la nation soit incapable de rétrograder, se montre inabordable à toutes les séductions, soit incorruptible, en un mot. « Incorruptible ! c’est le nom dont lui-même il sera bientôt universellement baptisé ; et, il faut bien le reconnaître, ces qualités exquises dont il exige qu’un représentant du peuple soit pourvu, il les posséda toutes au plus haut degré. » (Hamel, Histoire de Robespierre.)

« Défiez-vous, » ajoutait-il, « du patriotisme de fraîche date, de ceux qui vont partout prônant leur dévouement intéressé, et des hypocrites qui vous méprisaient hier et qui vous flattent aujourd’hui pour vous trahir demain. Interrogez la conduite passée des candidats : elle doit être le garant de leur conduite future. Pour servir dignement son pays, il faut être pur de tout reproche. » Quant à lui, s’il n’était besoin que d’être animé du sincère amour du peuple et de la ferme volonté de le défendre, il pourrait aussi aspirer en secret à la gloire de représenter ses concitoyens, mais son insuffisance lui commande la modestie ; il se borne donc à former des vœux pour le bonheur de la France. Ces vœux, dit-il en terminant par un mot où l’on peut déjà deviner le Robespierre de la Convention, ces vœux, « l’Être suprême les entendra ; il en connaît la ferveur et la sincérité ; je dois espérer qu’il les exaucera. »

La première réunion électorale du tiers état de la ville d’Arras eut lieu le lundi 27 mars. Elle fut très-orageuse. Les officiers municipaux qui étaient présents, et dont les pouvoirs avaient été vivement contestés, donnèrent leur démission dans la soirée. On s’était plaint surtout de ce que quelques-uns d’entre eux avaient pénétré dans l’assemblée, quoique appartenant à l’ordre de la noblesse. Le duc de Guines, gouverneur de la province, arrêta, afin de calmer l’effervescence des esprits, que les seuls membres de l’échevinage, faisant partie du tiers état, auraient droit d’assister aux réunions suivantes. La séance du lendemain fut plus paisible ; mais, sur la motion d’un membre, on décida qu’on demanderait une loi aux états généraux, afin que les officiers municipaux fussent désormais nommés directement par les communes. L’assemblée électorale du tiers état de la ville d’Arras termina ses opérations le 30 mars, fort avant dans la nuit, par la nomination de vingt-quatre députés ou plutôt électeurs du second degré, au nombre desquels figurait Robespierre qui avait pris une part active aux discussions de ces quatre jours [6].

Il a raconté lui-même toutes les scènes dont cette assemblée fut le théâtre, dans une brochure intitulée : Les Ennemis de la patrie, démasqués par le récit de ce qui s’est passé dans les assemblées du tiers état de la ville d’Arras, in-8° de 58 pages. C’est le récit de toutes les intrigues dont usèrent les gens de la noblesse pour exclure les candidats démocratiques. On y lit entre autres choses qui caractérisent bien l’homme « Ô citoyens ! la patrie est en danger ; des ennemis domestiques plus redoutables que les armées étrangères trament en secret sa ruine. Volons à son secours, et rallions tous ses défenseurs au cri de l’honneur, de la raison et de l’humanité… Que m’importe que, fondant sur leur multitude ou sur leurs intrigues l’espoir de nous replonger dans tous les maux dont nous voulons nous délivrer, ils méditent déjà de changer en martyrs tous les défenseurs du peuple ! Fussent-ils assez puissants pour m’enlever tous les biens qu’on envie, me raviront-ils mon âme et la conscience du bien que j’aurai voulu faire [7] ?… »

C’est Étienne Dumont, de Genève, qui dans ses Souvenirs sur les deux premières Assemblées législatives rapporte le début oratoire de Robespierre aux États généraux. Dans les débats qui s’élevèrent au sujet de la prétention de la noblesse et du clergé de vérifier isolément les pouvoirs, l’archevêque d’Aix, pour détourner l’attention publique, et pour obtenir par surprise une réunion des ordres, était venu dans la salle du tiers s’apitoyer sur les malheurs du peuple et il invita les communes à envoyer quelques députés pour conférer avec ceux du clergé et de la noblesse sur les moyens d’adoucir le sort des indigents.

» Les communes qui voulaient garder leur immobilité, poursuit Étienne Dumont, sentirent le piège, et n’osaient pas rejeter ouvertement une proposition dont le refus pouvait les compromettre aux yeux de la multitude. Un député prit la parole et renchérit sur le sentiment du prélat en faveur de la classe indigente ; mais il jeta un doute avec adresse sur les sentiments du clergé : « Allez, dit-il à l’archevêque, et dites à vos collègues que, s’ils ont tant d’impatience à soulager le peuple, ils viennent se joindre dans cette salle aux amis du peuple, dites-leur de ne plus retarder nos opérations par des délais affectés ; dites-leur de ne plus employer de petits moyens pour nous faire abandonner les résolutions que nous avons prises ; ou plutôt, ministres de la religion, dignes imitateurs de votre maître, renoncez à ce luxe qui vous entoure, à cet éclat qui blesse l’indigence ; reprenez la modestie de votre origine ; renvoyez ces laquais orgueilleux qui vous escortent, vendez ces équipages superbes, et convertissez ce vil superflu en aliments pour les pauvres. » À ce discours qui entrait si bien dans les passions du moment, il se fit, non pas un applaudissement qui aurait été une bravade, mais un murmure confus beaucoup plus flatteur. On demandait partout quel était l’orateur ; il n’était pas connu, et ce ne fut qu’après quelques moments de recherche qu’on fit circuler dans la salle et les galeries un nom, qui trois ans après, faisait trembler toute la France : c’était Robespierre » [8].

Dans le compte rendu de la séance du 20 juillet 1789, le Moniteur fait mention pour la première fois du nom de Robespierre. Lally-Tollendal, après avoir dénoncé les scènes de violence dont plusieurs provinces avaient été le théâtre, proposait d’adresser au peuple une proclamation pour lui rappeler les bienfaits du roi, et l’inviter à ne plus troubler la paix publique. Robespierre se leva pour combattre cette motion :

« Il faut aimer la paix, » dit-il, « mais aussi il faut aimer la liberté ! On parle d’émeute ! mais, avant tout, examinons la motion de M. Lally. Je la trouve déplacée, parce qu’elle est dans le cas de faire sonner le tocsin. Déclarer d’avance que des hommes sont coupables, qu’ils sont rebelles, est une injustice. Elle présente des dispositions facilement applicables à ceux qui ont servi la liberté et qui se sont soulevés pour repousser une terrible conjuration de la cour. »

Son opinion fut soutenue par Buzot, et l’Assemblée ne vota la motion de Lally-Tollendal qu’avec de profondes modifications [9].


Année 1789.

Séance du 25 juillet. — Des dépêches du comte d’Artois saisies sur le baron de Castelnau, ministre de France à Genève, avaient été envoyées par le maire de Paris, Bailly, au président de l’Assemblée. L’inviolabilité du secret des lettres, défendue par Mirabeau, est combattue par Robespierre. « Sans doute, dit-il, les lettres sont inviolables ; mais lorsque toute une nation est en danger, lorsqu’on trame contre sa liberté, ce qui est un crime dans un autre temps devient une action louable… Les ménagements pour les conspirateurs sont une trahison envers le peuple [10]. »

Séance du 31 juillet. — Il s’oppose à l’amnistie de Bézenval.

« Je réclame dans toute leur rigueur les principes qui doivent soumettre les hommes suspects à la nation, à des jugements exemplaires. Voulez-vous calmer le peuple ? parlez-lui le langage de la justice et de la raison, qu’il soit sûr que ses ennemis n’échapperont pas à la vengeance des lois, et les sentiments de la justice succéderont à ceux de la haine. »

Séance du 24 août. — Dans les discussions sur la déclaration des droits, il revendique vigoureusement la liberté de la presse : « Vous ne devez pas balancer à déclarer franchement la liberté de la presse. Il n’est jamais permis à des hommes libres de prononcer leurs droits d’une manière ambiguë… La liberté de la presse est une partie inséparable de celle de communiquer ses pensées. »

Séance du 26 août — « M. Robert-Pierre [11], dit le Point du jour, (journal rédigée par Barère), en rendant compte de cette séance, a représenté avec énergie des principes très-vrais sur le droit qu’a la nation de faire seule la loi de l’impôt. »

« La nation, avait dit Robespierre, n’a pas seulement le droit de consentir l’impôt ; elle a encore celui de le répartir, de veiller a son emploi et de s’en faire rendre compte ; » et il avait proposé la rédaction suivante de l’article constitutionnel sur ce point : « Toute contribution publique étant une portion des biens des citoyens mise en commun pour subvenir aux dépenses de la sûreté publique, la nation seule a le droit d’établir l’impôt, d’en régler la nature, la quotité, l’emploi et la durée. »

Séance du 11 septembre. — Robespierre appuie, « avec beaucoup de force et d’éloquence, » dit le Moniteur, la motion de Lepelletier de Saint-Fargeau, que les pouvoirs des représentants du peuple n’excèdent pas une année : « Dans une grande monarchie, le peuple ne peut exercer sa toute-puissance qu’en nommant ses représentants ; il est juste que le peuple les change souvent ; rien n’est plus naturel que ce désir d’exercer ses droits, de faire connaître ses sentiments, de recommander souvent son vœu. Ce sont là les bases de la liberté. »

Octobre, — La discussion sur le veto ayant été close avant que son tour de parole fût venu, Robespierre fit imprimer le discours qu’il avait préparé à cette occasion. Il s’y prononce contre toute espèce de veto soit absolu, soit suspensif :

« Celui qui dit qu’un homme a le droit de s’opposer à la loi dit que la volonté d’un seul est au-dessus de la volonté de tous. Il dit que la nation n’est rien, et qu’un seul homme est tout. S’il ajoute que ce droit appartient à celui qui est revêtu du pouvoir exécutif, il dit que l’homme établi par la nation pour faire exécuter les volontés de la nation a le droit de contrarier et d’enchaîner les volontés de la nation ; il a créé un monstre inconcevable en morale et en politique, et ce monstre n’est autre chose que le veto royal. » Nous remarquons dans ce discours cette définition de la monarchie : « Le mot monarchie, dans sa véritable signification, exprime uniquement un État où le pouvoir exécutif est confié à un seul. Il faut se rappeler que les gouvernements, quels qu’ils soient, sont établis par le peuple et pour le peuple ; que tous ceux qui gouvernent, et par conséquent les rois eux-mêmes, ne sont que les mandataires et les délégués du peuple. »

Séance du 21 octobre. — Il s’oppose à la loi martiale, et il demande la création d’un tribunal national, dont les membres seront pris dans le sein même de l’Assemblée, pour juger les crimes commis envers la nation.

Séance du 22 octobre. — Il s’oppose au décret du marc d’argent qui fait dépendre la qualité de citoyen actif, c’est-à-dire d’électeur et d’éligible, du payement d’une contribution directe de la valeur de trois journées de travail, — et il réclame le suffrage universel : « Tous les citoyens, quels qu’ils soient, ont droit de prétendre à tous les degrés de représentation… La constitution établit que la souveraineté réside dans le peuple, dans tous les individus du peuple, chaque individu a donc droit de concourir à la loi par laquelle il est obligé, et à l’administration de la chose publique qui est la sienne. Sinon il n’est pas vrai que les hommes sont égaux en droits, que tout homme est citoyen. »

Séance du 18 novembre. — Il demande que le nombre des membres de l’Assemblée administrative de chaque département soit porté à quatre-vingts au lieu de trente-six, chiffre proposé par le comité de constitution. « Un peuple qui veut se régénérer, » disait-il, « et qui veut fonder sa liberté sur les ruines de toutes les aristocraties, doit avoir des assemblées nombreuses pour que ses représentants soient plus impartiaux. »

En vertu du même principe, il voulait que l’on portât à mille le nombre des députés aux Assemblées nationales.

Séance du 19 novembre. — Les états du Cambrésis avaient pris un arrêté séditieux par lequel ils révoquaient les députés de la province. Quelques députés voulaient qu’on déférât les auteurs de cet acte à la justice. Robespierre est d’avis que les états se sont montrés plus ignorants que coupables : « Ils n’ont pu se dépouiller encore des préjugés gothiques dans lesquels ils ont vécu ; les sentiments de justice et d’honneur, la raison et le patriotisme n’ont pas encore pénétré jusqu’à eux. Ce sont des orgueilleux qu’il faut humilier, des ignorants qu’il faut instruire. Je vous propose donc d’inviter les députés des communes du Cambrésis, ses véritables défenseurs, à écrire aux membres des états une lettre capable de dissiper leur ignorance, de les rappeler aux sentiments patriotiques et aux idées raisonnables. »

Séances du 14 décembre 1789 et du 16 janvier 1790. — Il prend la défense des habitants de Toulon qui s’étaient révoltés contre le commandant d’Albert de Rioms et l’avaient mis au cachot : « M. d’Albert de Rioms ayant manifesté des principes contraires à ceux de la Révolution et s’étant permis des procédés contraires aux droits de la liberté publique, la conduite des habitants de Toulon offre le caractère d’une résistance légitime contre l’oppression. »

Séance du 23 décembre. — Il se fait le défenseur contre l’abbé Maury des non-catholiques, juifs et protestants, et des comédiens, et soutient leur aptitude à occuper des fonctions municipales et à siéger au sein de la représentation nationale : « Les comédiens mériteront davantage l’estime publique quand un absurde préjugé ne s’opposera plus à ce qu’ils l’obtiennent ; alors les vertus des individus contribueront à épurer les spectacles, et les théâtres deviendront des écoles publiques de principes, de bonnes mœurs et de patriotisme… On vous a dit sur les Juifs des choses infiniment exagérées et souvent contraires à l’histoire. Les vices des Juifs naissent de l’avilissement dans lequel vous les avez plongés ! Ils seront bons quand ils pourront trouver quelque avantage à l’être… Je pense qu’on ne peut priver aucun des individus de ces classes, des droits sacrés que leur donne le titre d’hommes. Cette cause est la cause générale ; il faut décréter le principe ! »


Année 1790.

Séance du 18 janvier, — Il appuie la motion de M. de la Salcette de réduire tous les ecclésiastiques bénéficiaires au revenu de 3,000 livres : « Les biens ecclésiastiques appartiennent au peuple. Demander aux ecclésiastiques des secours pour le peuple, c’est ramener ces biens à leur propre destination. »

Séance du 25 janvier. — Il proteste de nouveau contre le décret du marc d’argent, à propos des difficultés que subit l’exécution de ce décret, dans diverses provinces.

Séance du 22 février. — Le comité de constitution avait présenté un projet de loi contenant des mesures rigoureuses contre les officiers municipaux qui, dans les cas d’attroupements séditieux, auraient, par négligence ou par faiblesse, omis de proclamer la loi martiale. Robespierre s’élève très-vivement contre l’aggravation implicite de la loi martiale contenue dans ce projet : « Il faut qu’on me pardonne de n’avoir pu concevoir encore comment la liberté pourrait être établie ou consolidée par le terrible exercice de la force militaire, qui fut toujours l’instrument dont on s’est servi pour l’opprimer, et de n’avoir pu concilier encore des mesures si arbitraires, si dangereuses avec le zèle et la sage défiance qui doivent caractériser les auteurs d’une révolution fatale au despotisme. Je n’ai pu oublier encore que cette révolution n’était autre chose que le combat de la liberté contre le pouvoir ministériel et aristocratique. Je n’ai point oublié que c’était par la terreur des armes que l’un et l’autre avaient retenu le peuple dans l’oppression, que c’était en punissant tous ses murmures et les réclamations même des individus, comme des actes de révolte, qu’ils ont prolongé pendant des siècles l’esclavage de la nation, honoré alors du nom d’ordre et de tranquillité. »

Sans doute les troubles dénoncés sont regrettables. Mais les faits n’ont-ils pas été exagérés ? Et la fermentation n’est-elle pas entretenue par les partisans de l’aristocratie ? « Qu’on ne vienne donc pas calomnier le peuple ! J’appelle le témoignage de la France entière : je laisse ses ennemis exagérer les voies de fait, s’écrier que la Révolution a été signalée par des barbaries : moi j’atteste tous les bons citoyens, tous les amis de la raison, que jamais Révolution n’a coûté si peu de sang et de cruautés. Vous avez vu un peuple immense, maître de sa destinée, rentrer dans l’ordre au milieu de tous les pouvoirs abattus, de ces pouvoirs qui l’ont opprimé pendant tant de siècles ; sa douceur, sa modération inaltérables ont seules déconcerté les manœuvres de ses ennemis, et on l’accuse devant ses représentants ! »

Séance du 19 février. — Robespierre attaque la parcimonie du comité ecclésiastique dans le règlement des pensions faites aux moines dépossédés de leurs biens.

Séance du 23 février. — Il s’oppose à l’emploi de la force armée pour le recouvrement des impôts.

Séance du 13 mars. — Il réclame la mise en liberté immédiate des prisonniers retenus par des lettres de cachet : « Si quelque chose peut nous affecter, c’est le regret de siéger depuis six mois sans avoir encore prononcé la liberté de ces malheureuses victimes du pouvoir arbitraire [12]. »

Séance du 26 mars. — Il parle contre la contribution patriotique.

Séance du 29 mars [13]. — Il s’oppose à l’envoi de commissaires du roi dans les provinces et veut qu’on laisse les municipalités s’organiser librement : « De cette organisation dépend, on peut le dire, le triomphe des principes proclamés par l’Assemblée nationale, et la solidité de son ouvrage. »

Séance du 20 avril. — Il réclame l’établissement du jury en toute matière, au civil aussi bien qu’au criminel. — Un député ayant demandé : « Avant de discuter, qu’on me définisse donc ce que c’est que des jurés ? » — Ce fut Robespierre qui se chargea de lui répondre : « D’après tout ce qui a été dit, il semble que pour fixer l’opinion il suffit de répondre à la question du préopinant en définissant l’essence et en déterminant le principal caractère de la procédure par juré. Supposez donc, à la place de ces tribunaux permanens auxquels nous sommes accoutumés, et qui prononcent à la fois sur le fait et sur le droit, des citoyens jugeant le fait et des juges appliquant ensuite la loi. D’après cette seule définition, on saisira aisément la grande différence qui se trouve entre les jurés et les différentes institutions qu’on voudrait vous proposer. Les juges des tribunaux permanens, investis pour un temps du pouvoir terrible de juger, adopteront nécessairement un esprit de corps d’autant plus redoutable que, s’alliant avec l’orgueil, il devient le despotisme. Il est trop souvent impossible d’obtenir justice contre des magistrats en les attaquant soit comme citoyens, soit comme juges. Quand ma fortune dépendra d’un juré, je me rassurerai en pensant qu’il rentrera dans la société ; je ne craindrai plus le juge qui, réduit à appliquer la loi, ne pourra jamais s’écarter de la loi : je regarde donc comme un point incontestable que les jurés sont la base la plus essentielle de la liberté ; sans cette institution je ne puis croire que je sois libre, quelque belle que soit votre constitution.

» Tous les opinans adoptent l’établissement des jurés au criminel. Eh ! quelle différence peut-on trouver entre les deux parties distinctes de notre procédure ? Dans l’une, il s’agit de l’honneur et de la vie ; dans l’autre, de l’honneur et de la fortune. Si l’ordre judiciaire au criminel sans jurés est insuffisant pour garantir ma vie et mon honneur, il l’est également au civil, et je réclame les jurés pour mon honneur et pour ma fortune. On dit que cette institution au civil est impossible : des hommes qui veulent être libres et qui en ont senti le besoin sont capables de surmonter toutes les difficultés ; et s’il est une preuve de la possibilité d’exécuter l’institution qu’on attaque, je la trouve dans cette observation que beaucoup d’hommes instruits ont parlé dans cette affaire sans présenter une objection soutenable ! Peut-on prouver qu’il est impossible de faire ce que l’on fait ailleurs, qu’il est impossible de trouver des juges assez éclairés pour juger des faits ? Mais partout, malgré la complication de nos lois, malgré tous nos commentaires, les faits sont toujours des faits ; toute question de fait sur une vente se réduira toujours à ce point : La vente a-t-elle été faite ? (Murmures.) J’éprouve en ce moment même que l’on confond encore le fait et le droit. Quelle est la nature de la vente ? Voilà ce qui appartient à la loi et aux juges. N’avez-vous pas vendu ? Cette question appartient aux jurés… Quoi ! vous voulez donc que le bon sens, que la raison soit exclusivement affecté aux hommes qui portent une certaine robe ? »

Séance du 18 avril. — À propos de troubles survenus à Saint-Jean-de-Luz, il renouvelle ses protestations contre le décret du marc d’argent, qui tendrait à établir l’aristocratie pure dans les municipalités.

Séance du 20 avril. — Il réclame la liberté illimitée de la chasse, le droit de chasse n’étant point une faculté dérivant de la propriété, — sauf les mesures à prendre dans l’intérêt des récoltes et de la sûreté publique.

Séance du 28 avril. — Le décret sur l’organisation des conseils de guerre se bornait, dans ses principales dispositions, à rendre la procédure publique et à donner un conseil à l’accusé. Robespierre demandait une réforme plus radicale : il veut que les conseils de guerre soient composés d’un nombre égal de soldats et d’officiers, afin que les soldats soient vraiment jugés par leurs pairs.

Séance du 3 mai. — Le comité de constitution pensait que la permanence des districts, qui était une cause d’agitation et de désordre, avait perdu sa raison d’être par l’organisation municipale. Robespierre soutint vivement la permanence des districts : « Dans cette ville, le séjour des principes et des factions opposés, il ne faut pas se reposer sur la ressource des moyens ordinaires contre ce qui pourrait menacer la liberté… Qui de vous pourrait nous garantir que sans la surveillance active des sections on n’aurait pas employé des moyens plus efficaces pour ralentir vos opérations ? » Mirabeau, qui répondit à Robespierre, lui reprocha d’avoir apporté à la tribune un zèle plus patriotique que réfléchi : « Ne prenez pas, dit-il, l’exaltation des principes pour le sublime des principes. »

Séance des 15 et 18 mai. — Dans la discussion sur le droit de décider la paix ou la guerre, Robespierre est d’avis que ce droit appartient aux représentants de la nation. Le roi, fit-il observer, n’est pas le représentant, mais le commis de la nation. Ce mot soulève une tempête formidable et plusieurs membres du côté droit demandent le rappel à l’ordre de l’orateur. Robespierre dit qu’il n’a pas voulu manquer de respect à la majesté royale : il a voulu dire seulement que le roi était chargé d’exécuter la volonté générale, et qu’on ne représente la nation que quand on est spécialement chargé par elle d’exprimer sa volonté. Il ajoute à ce motif une autre considération : Le roi sera toujours tenté de déclarer la guerre pour augmenter sa prérogative : les représentants de la nation auront toujours un intérêt direct et même personnel à empêcher la guerre. Dans un instant, ils vont rentrer dans la classe de citoyens, et la guerre frappe sur tous les citoyens.

Séance du 25 mai. — Robespierre émet l’opinion que le tribunal de cassation ne soit pas distinct du corps législatif, mais placé dans ce corps même. Un tribunal de cassation n’est point un tribunal judiciaire : il ne juge point sur le fond des procès. Au Corps-Législatif seul appartient le droit de maintenir la législation et sa propre autorité, soit par cassation, soit autrement.

Séance du 31 mai. — Robespierre appuie le plan du comité ecclésiastique sur la constitution civile du clergé. Il y a, à ses yeux, entre l’institution civile et l’institution religieuse des rapports nécessaires : « Les prêtres sont, dans l’ordre social, des magistrats destinés au maintien et au service du culte. » De cette notion découle tout son système, qu’il expose en trois points : 1°. On ne devait conserver en France dans l’ordre ecclésiastique, que les évêques et les curés : 2° le peuple devrait élire ses pasteurs comme il nommait ses autres magistrats ; 3°. Les traitements accordés aux évêques et aux curés devraient êtres subordonnés à l’intérêt général, et non au désir d’enrichir ceux qui se destinaient aux fonctions ecclésiastiques. Enfin il terminait en demandant l’abolition du célibat ecclésiastique. Il faut, dit-il « donner à ces magistrats, à ces officiers ecclésiastiques, des motifs qui unissent plus particulièrement leur intérêt à l’intérêt public. Il est donc nécessaire de les attacher à la société par tous les liens… » Mais ici il est interrompu par des murmures et des applaudissements, et il ne peut achever de développer ses idées sur cette matière.

Séance du 9 Juin. — Il combat la proposition qui voulait confier l’élection des évêques au clergé de chaque département convoqué en synode. Chargés de fonctions publiques relatives au culte et à la morale, au même titre que les autres fonctionnaires, les évêques, dans son opinion, devaient comme eux être nommés par le peuple à qui il appartenait de déléguer tous les pouvoirs publics. Confier aux prêtres, comme ecclésiastiques, le soin d’élire leurs chefs, c’était rompre l’égalité des droits politiques, reconstituer le clergé en corps isolé, lui donner une importance politique particulière, c’était, en un mot, porter une atteinte révoltante à la constitution.

Séance du 16 Juin. — Il s’élève contre le traitement exagéré attribué aux évêques par le comité, et trouve que la somme de 12, 000 livres est une rétribution suffisante. On avait donné pour motif au traitement considérable attribué aux évêques les charités dont l’Église est la dispensatrice. Le vrai moyen de soulager les pauvres n’était pas, au sens de Robespierre, de remettre des sommes considérables aux ministres de la religion et de leur confier le soin de les répandre. Il appartenait au législateur de diminuer le nombre des malheureux au moyen de sages lois économiques, de bonnes mesures administratives ; mais faire dépendre du caprice et de l’arbitraire de quelques hommes la vie et le bonheur du peuple lui paraissait une souveraine imprudence : « La véritable bienfaisance consiste à réformer les lois antisociales, à assurer l’existence à chacun par des lois égales pour tous les citoyens sans distinction. »

Séance du 25 Juin. — Il réclame l’inviolabilité des représentants de la nation, à propos du décret rendu contre M. de Lautrec. « Pour que les représentants de la nation jouissent de l’inviolabilité, il faut qu’ils ne puissent être attaqués par aucun pouvoir particulier : aucune décision ne peut les frapper, si elle ne vient d’un pouvoir égal à eux, et il n’y a point de pouvoir de cette nature. Il n’existe qu’un pouvoir supérieur aux représentants de la nation, c’est la nation elle-même. Si elle pouvait se rassembler en corps, elle serait leur véritable juge… Si vous ne consacrez ces principes, vous rendez le corps législatif dépendant d’un pouvoir inférieur qui, pour le dissoudre, n’aurait qu’à décréter chacun de ses membres. Il peut le réduire à la nullité, et toutes ces idées si vraies, si grandes, d’indépendance et de liberté, ne sont plus que des chimères. Je conclus à ce qu’il soit déclaré qu’aucun représentant de la nation ne peut être poursuivi devant un tribunal, à moins qu’il ne soit intervenu un acte du corps législatif, qui déclare qu’il y a lieu à accusation. »

Séance du 28 Juin. — Robespierre invoque la justice de l’Assemblée en faveur des ecclésiastiques qui ont vieilli dans le ministère et qui, à la suite d’une longue carrière, n’ont recueilli de leurs longs travaux que des infirmités. Ils ont pour eux le titre d’ecclésiastique et quelque chose de plus, l’indigence. En conséquence, il demande qu’il soit pourvu à la subsistance des prêtres âgés de soixante-dix ans, n’ayant ni pensions ni bénéfices.

Séance du 19 Juin. — Il s’élève contre les projets supposés au ministère d’ourdir la guerre, et il s’oppose aux armements demandés à propos de troubles survenus dans la colonie de Tabago.

Séance du 3 juillet — Il s’oppose à la prise en considération de la proposition faite par quelques membres d’armer plusieurs frégates, pour protéger notre commerce et surveiller les intentions de nos voisins, sur le bruit qu’une flotte anglaise avait paru en mer. « On cherche de toutes parts les moyens de vous amener à un parti qui rendrait la guerre nécessaire, par ce qu’il est des gens qui l’envisagent comme le meilleur moyen de s’opposer à une révolution qui les désespère. »

Séance du 10 juillet. — Il appuie la demande faite par une députation d’Américains d’assister à la séance.

Séance du 28 juillet. — Il accuse les ministres, à l’occasion de la demande faite par l’Autriche pour le passage de ses troupes sur le territoire Français, et il demande qu’il soit fixé un jour pour s’occuper des moyens d’exterminer tous les ennemis de la révolution. Dans la même séance il combat la motion faite par Mirabeau de déclarer Condé traître à la patrie s’il ne désavoue son manifeste : Le prince de Condé était-il donc le seul qui eût donné des preuves d’opposition ? « Et s’il fallait un exemple exclusif, je le demande à tous les hommes impartiaux, faudrait-il tomber sur un homme qui, attaché par toutes les relations possibles aux abus de tous genres, n’a pas goûté nos principes ? »

Séance du 9 août. — Il s’oppose à la nomination du ministère public par le roi. « L’accusation individuelle est un acte public, tout délit qui attaque la société attaque la nation ; c’est donc à la nation à en poursuivre seule la vengeance, où à la poursuivre concurremment avec la partie lésée ; le pouvoir exécutif ne peut agir que quand les deux autres pouvoirs ont déterminé son action. Songez d’ailleurs au danger qui n’est pas imaginaire, de confier aux ministres ou à leurs agents une arme terrible qui frapperait sans cesse sur les vrais amis de la liberté. »

Séance du 19 août. — Il demande que les officiers de marine soient punis des mêmes peines que les soldats, et si on juge ces peines trop sévères pour les officiers, qu’on les supprime pour les soldats.

Séance du 23 août. — Il s’oppose à la mise en liberté de l’abbé de Barmond, accusé d’avoir favorisé l’évasion de Bonne-Savardin, agent des princes émigrés. Le discours prononcé à cette occasion par Robespierre, est remarquable, à cause de cette doctrine du salut public dominant tous les sentiments individuels : « Tout le monde sent trop que le salut public est la loi suprême. L’amitié ne consiste pas à partager les fautes d’un ami : le sentiment de l’humanité n’est pas relatif à un seul homme. Quand l’utilité générale rend nuisible à la société un service rendu à un individu, ce n’est point un bienfait pour cet individu, c’est une barbarie pour la société entière. J’en veux moins aux hommes qui, par un enthousiasme et une exagération romanesque, justifient leurs attachements à d’anciens principes qu’ils ne peuvent encore abandonner, qu’à ceux qui couvrent des desseins perfides sous les dehors du patriotisme et de la vertu. Examinons quel est le délit dont il s’agit aujourd’hui. Un accusé s’échappe et demande un asile. Sans doute il est innocent de s’être échappé : mais quels sont les devoirs de l’homme auquel il a recours ? Le sentiment de l’humanité lui défend de repousser celui qui s’est jeté dans ses bras et cet homme est plus près du vice que de la vertu, s’il dénonce celui qui est venu chercher un asile dans sa maison. Voyons s’il en est de même quand il s’agit d’un crime de lèse-nation : tout homme qui connaît un crime public, qui recèle son auteur, qui fait tout ce qui dépend de lui pour le soustraire à la vengeance des lois ne remplit pas ses devoirs de citoyen. Il compromet le salut de la patrie. » À cette occasion, Robespierre demande l’organisation d’un tribunal national pour juger les crimes de lèse-nation.

Séance du 31 août. — Il défend la garnison de Nancy.

Séance du 5 octobre. — Le parlement de Toulouse avait fait une protestation séditieuse contre le décret de l’Assemblée qui supprimait les parlements, « Cet arrêté, dit Robespierre, n’est qu’un acte de délire qui ne peut exciter que le mépris. L’Assemblée peut déclarer aux membres de l’ancien parlement de Toulouse qu’elle leur permet de continuer à être mauvais citoyens. » L’Assemblée ne se montra point aussi tolérante, et elle renvoya les auteurs de la protestation devant la haute cour nationale, sous la prévention de rébellion et de forfaiture.

Séance du 25 octobre. — Discours sur l’organisation de la haute cour nationale. Robespierre définit ainsi les crimes de lèse-nation qu’aura à juger le tribunal qu’il s’agit d’instituer. « Les crimes de lèse-nation sont des attentats commis directement contre les droits du corps social. Il en est de deux espèces ; ceux qui attaquent son existence physique, et ceux qui cherchent à vicier son existence morale. Ces derniers sont aussi coupables que les premiers. Celui qui attente à la liberté d’une nation, est autant son ennemi que celui qui voudrait la faire périr par le fer. Dans ce cas, ce n’est plus une nation, ce n’est plus un roi ; il n’y a que des esclaves et un tyran. Les crimes de lèse-nation sont rares quand la constitution de l’État est affermie parce qu’elle comprime de toutes parts, avec la force générale, les individus qui seraient tentés d’être factieux. Il n’y a alors que les hommes publics armés de grands pouvoirs qui puissent ruiner l’édifice de la liberté publique. C’est donc sur eux qu’il est utile de fixer surtout la défiance du tribunal. » — C’est au peuple seul qu’il appartient de nommer les juges chargés de cette mission, et il ne peut être donné au roi aucune influence sur eux.

Séance du 18 novembre. — L’ordre du jour ramène la discussion sur le tribunal de cassation. Robespierre, voyant l’Assemblée décidée à établir ce tribunal en dehors du corps législatif, demande au moins qu’il soit renouvelé souvent et en entier, pour le préserver autant que possible de l’esprit de corps.

Dans la même séance Robespierre prononce un discours important sur la réunion du Comtat Venaissin à la France. Il s’agissait de statuer sur la demande des Avignonnais qui, ayant brisé d’eux-mêmes l’autorité du saint siège, sollicitaient l’honneur d’entrer dans la grande famille française. Quelques objections étaient faites soit sur le droit de l’Assemblée à prononcer cette réunion, soit sur les conditions auxquelles elle pourrait avoir lieu. Robespierre établit le droit incontestable des peuples à changer la nature de leur gouvernement : « On a prétendu qu’Avignon ne faisait pas, ne pouvait pas faire un État séparé des autres États du pape. Quoi ! deux peuples n’en sont devenus qu’un, ont perdu leur indépendance mutuelle parce qu’ils ont choisi le même individu pour tenir les rênes de leur gouvernement ! les habitants d’Angleterre et de Hanovre, pour avoir le même roi, ne sont-ils pas deux peuples distincts ? Il semble que les peuples se confondent sous la main d’un même roi comme deux troupeaux sous la direction d’un même pasteur… Non, les peuples sont libres de choisir les mêmes chefs, et de rester indépendants entre eux. Il montre ensuite les raisons économiques et politiques qui doivent faire accueillir cette réunion par la France. Enfin il repousse l’idée d’accorder aucune indemnité au pape :

« Il ne peut en être dû pour la perte d’une usurpation, et pour la cessation d’un long outrage fait au droit des nations et à l’humanité… Une longue puissance injuste exige plutôt une grande restitution qu’une indemnité (On applaudit.) »

Séance du 14 décembre. — Discours sur la suppression des offices ministériels et sur le droit de défense devant les tribunaux. Le comité de constitution avait eu l’idée de fondre ensemble les fonctions jadis attribuées aux procureurs et celles exercées par les avocats, et d’en investir, moyennant certaines conditions de stage, un petit nombre d’individus désignés dans chaque district par trois juges et deux hommes de lois. Robespierre combattit ce projet par un discours où prenant la question de haut, il proclame le droit qu’a tous citoyen de défendre ses intérêts en justice, soit par lui-même, soit par celui à qu’il voudra donner sa confiance. L’assemblée modifia en partie le projet de comité et rendit sur la proposition de Tronchet, un décret qui instituait des avoués auprès des tribunaux pour représenter les parties, et reconnaissait à celles-ci le droit de se défendre elles-mêmes ou d’employer le ministère d’un défenseur officieux.

Le discours de Robespierre est intéressant par les applications que l’on peut y trouver contre la corporation des avocats telle qu’elle a été rétablie en 1810 et telle qu’elle est encore organisée aujourd’hui : « À qui appartient le droit de défendre les intérêts des citoyens ? Aux citoyens eux-mêmes, ou à ceux en qui ils ont mis leur confiance. Ce droit est fondé sur les premiers principes de la raison et de la justice : il n’est autre chose que le droit essentiel et imprescriptible de la défense naturelle. S’il ne m’est pas permis de défendre mon honneur, ma vie, ma liberté, ma fortune par moi-même, quand je le veux et quand je le puis, et, dans le cas où je n’en ai pas les moyens, par l’organe de celui que je regarde comme le plus éclairé, le plus vertueux, le plus humain, le plus attaché à mes intérêts ; si vous me forcez à les livrer à une certaine classe d’individus que d’autres auront désignés, alors vous violez à la fois et cette loi sacrée de la nature et de la justice, et toutes les notions de l’ordre social, qui, en dernière analyse, ne peuvent reposer que sur elles… Ces principes sont incontestables. »

Robespierre rend hommage à l’ancien barreau, mais c’est pour mieux faire ressortir combien toutes les restrictions en cette matière sont contraires aux principes qui ont prévalu en 1789 : « Cette fonction seule échappa à la fiscalité et au pouvoir absolu du monarque. La loi tint toujours cette carrière libre à tous les citoyens ; du moins n’exigea-t-elle d’eux que la condition de parcourir un cours d’études faciles, ouvert à tout le monde, tant le droit de la défense naturelle paraissait sacré dans ce temps-là ? Aussi, en déclarant, sans aucune peine, que cette profession même n’était pas exempte des abus qui désoleront toujours les peuples qui ne vivront point sous le régime de la liberté, suis-je du moins forcé de convenir que le barreau semblait montrer encore les dernières traces de la liberté exilée du reste de la société ; que c’était là où se trouvait encore le courage de la vérité, qui osait réclamer les droits du faible opprimé contre les crimes de l’oppresseur puissant ; enfin ces sentiments généreux qui n’ont pas peu contribué à une révolution, qui ne s’est faite dans le gouvernement que parce qu’elle était préparée dans les esprits. Si la loi avait mis au droit de défendre la cause de ceux qui veulent nous la confier, une certaine restriction, en exigeant un cours d’études dégénéré presque entièrement en formalité, elle semblait s’être absoute elle-même de cette erreur par la frivolité évidente du motif… En dépit des maximes qui jusqu’à ce moment avaient paru le résultat d’une profonde sagesse, vous convenez tous que, sous aucun prétexte, pas même sous le prétexte d’ignorance, d’impéritie, la loi ne peut interdire aux citoyens la liberté de défendre eux-mêmes leur propre cause. » S’attaquant alors directement au plan de l’arrêté : « Voilà, continua-t-il, les privilèges que vous avez proscrits rétablis sur la ruine du droit le plus sacré de l’homme et du citoyen ; voilà, en dépit du décret qui proscrit jusqu’au costume des gens de loi, par la raison qu’ils ne doivent point former une classe particulière, voilà le corps des gens de loi récréé sous une forme beaucoup plus vicieuse que l’ancienne !… Chez quel peuple libre a-t-on jamais conçu l’idée d’une pareille institution ? Ces citoyens illustres qui, en sortant des premières magistratures, où ils avaient sauvé l’État, venaient devant les tribunaux sauver un citoyen opprimé, avaient-ils pris l’attache des édiles, ou des juges qu’ils venaient éclairer ? Les Romains avaient-ils des tableaux, des concours et des privilèges ? Quand Cicéron foudroyait Verrès, avait-il été obligé de postuler un certificat auprès d’un directoire et de faire un cours de pratique chez un homme de loi ? Oh ! les Verrès de nos jours peuvent être assez tranquilles ; car le système du comité n’enfantera pas des Cicérons. Ne vous y trompez pas, on ne va point à la liberté par des routes diamétralement opposées. Si le législateur ne se défend pas de la manie qu’on a reprochée au gouvernement, de vouloir tout régler, s’il veut donner à l’autorité ce qui appartient à la confiance individuelle, s’il veut faire lui-même les affaires des particuliers, et mettre pour ainsi dire les citoyens en curatelle, s’il veut se mettre à ma place pour choisir mon défenseur et mon homme de confiance, sous le prétexte qu’il sera plus éclairé que moi sur mes propres intérêts, alors, loin d’établir la liberté politique, il anéantit la liberté individuelle et appesantit à chaque instant sur nos têtes le plus ridicule et le plus insupportable de tous les jougs… Je conclus et je me borne à établir ce principe, qui me paraît devoir être l’objet actuel de votre délibération et de votre premier décret : « Tout citoyen a le droit de défendre ses intérêts en justice, soit par lui-même, soit par celui à qui il voudra donner sa confiance. »

Séance du 27 décembre. — Robespierre s’élève contre la disposition du plan du comité qui érige les officiers de la maréchaussée en magistrats de police. Il soutient qu’ils ne peuvent être que les exécuteurs des ordonnances de police, mais qu’ils ne peuvent avoir aucune initiative. À ce propos il présente des considérations élevées sur le caractère de la police, qu’il définit une justice provisoire :

« Le juge absout ou condamne ; le magistrat de police décide si un citoyen est assez suspect pour perdre provisoirement sa liberté et pour être remis sous la main de la justice : l’une et l’autre ont un objet commun, la sûreté publique ; leurs moyens diffèrent en ce que la marche de la police est soumise à des formes moins scrupuleuses, en ce que ses décisions ont quelque chose de plus expéditif et de plus arbitraire. Mais remarquez que l’une et l’autre doivent concilier, autant qu’il est possible, la nécessité de réprimer le crime avec les droits de l’innocence et de la liberté civile, et que la police même ne peut, sans crime, outre-passer le degré de rigueur ou de précipitation qui peut être absolument indispensable pour remplir son objet ; remarquez surtout que de cela même que la loi est obligée de laisser plus de latitude à la volonté et à la conscience de l’homme qu’elle charge de veiller au maintien de la police, plus elle doit mettre de soin et de sollicitude dans le choix de ce magistrat, plus elle doit chercher toutes les présomptions morales et politiques qui garantissent l’impartialité, le respect pour les droits du citoyen, l’éloignement de toute espèce d’injustice, de violence et de despotisme. « Ce danger, ce malheur de perdre la liberté avant d’être convaincu, et quoique l’on soit innocent, dit le rapporteur des deux comités, est un droit que tout citoyen a remis à la société, c’est un sacrifice qu’il lui doit. » Mais c’est précisément par cette raison qu’il faut prendre toutes les précautions possibles pour s’assurer que ce sera l’intérêt général, que ce sera le vœu et le besoin public, et non les passions particulières qui commanderont ces sacrifices et qui réclameront ce droit ; c’est-à-dire, pour ne pas faire d’une institution faite pour maintenir la sûreté des citoyens le plus terrible fléau qui puisse la menacer. Si ces principes sont incontestables, mon opinion est déjà justifiée.

« J’en tire déjà la conséquence que des officiers militaires ne doivent pas être magistrats de police : ce n’est que sous le despotisme que des fonctions aussi disparates, que des pouvoirs aussi incompatibles peuvent être réunis, ou plutôt cette réunion monstrueuse serait elle-même le despotisme le plus violent, c’est-à-dire le despotisme militaire… Il est surtout une garantie qu’il n’est pas permis de négliger, ajoute Robespierre ; c’est celle que vous avez vous même cherchée en exigeant que les fonctionnaires publics qui doivent décider des intérêts des citoyens soient nommés par le peuple. Quand les citoyens soumettent leur liberté aux soupçons, à la volonté d’un homme, la moindre condition qui puissent mettre à ce sacrifice, c’est sans doute qu’ils choisiront eux-mêmes cet homme-là ; or les officiers de la maréchaussée ne sont pas choisis par le peuple… Je cherche en vain, je l’avoue, conclut l’orateur, en quoi l’ancien régime était plus vicieux que celui-là ; je ne sais pas même s’il ne pourrait pas nous faire regretter jusqu’à la juridiction prévotale, moins odieuse sous beaucoup de rapports, et qui parut un monstre politique, précisément parce qu’elle remettait dans les mêmes mains une magistrature civile et le pouvoir militaire. »


Année 1791.

Séance du 4 janvier. — Dans la discussion sur l’organisation des jurés, il réclame l’admission des preuves écrites : il veut que les dépositions des témoins soient rédigées par écrit, afin d’être plus facilement pesées et discutées par les jurés : il lui paraît périlleux que ceux-ci puissent statuer sur le sort d’un accusé d’après les traces fugitives que de simples déclarations verbales peuvent laisser dans leur esprit.

Séance du 13 janvier. — Il réclame la liberté des théâtres. « Rien ne doit porter atteinte à la liberté des théâtres… Ce n’est pas assez que beaucoup de citoyens puissent élever des théâtres, il ne faut point qu’ils soient soumis à une inspection arbitraire. L’opinion publique est seule juge de ce qui est conforme au bien. Je ne veux donc pas que par une disposition vague on donne à un officier municipal le droit d’adopter ou de rejeter tout ce qui pourrait lui plaire ou lui déplaire : par là on favorise les intérêts particuliers et non les mœurs publiques [14]. »

Séance du 2 février. — Il insiste pour qu’aucune condamnation ne puisse être prononcée que par l’unanimité des jurés.

Séance du 5 février. — Il veut que tout citoyen puisse être juré, et il renouvelle à cette occasion ses protestations contre les distinctions funestes de citoyens actifs et de citoyens passifs qui rendent, pour ainsi dire, étrangère à la patrie une partie de la population.

Séance du 28 février. — Il s’oppose à la loi contre les émigrations, mais il ne veut pas qu’on la repousse par la question préalable : il faut, par de solennels débats, constater l’impossibilité ou les dangers d’une telle loi afin que l’on ne croie pas que la question ait été écartée pour d’autres motifs que ceux de la raison et de l’intérêt public.

Il s’oppose très-vivement, dans la même séance, à ce que dans la déclaration des principes constitutionnels, il soit dit que « toute invitation faite au peuple pour l’exciter à désobéir à la loi est un crime contre la constitution. » « Ne voit-on pas, dit-il, qu’une pareille loi serait destructive de la liberté ? Ne voyons-nous pas que des juges prévenus, partiaux, pourraient facilement trouver dans les expressions de cette loi les moyens d’opprimer un écrivain patriote et courageux ? Vous avez fait, lui dirait-on, une déclaration si véhémente contre la loi, vous avez fait des réflexions si amères qu’elles ont dû naturellement exciter à la révolte. Vous voyez que, par cette loi, vous ouvrez la porte à l’arbitraire, que vous préparez la destruction de la liberté de la presse. »

Séance du 5 mars. — Il s’oppose à la loi qui mettait les corps administratifs inférieurs sous la dépendance des directoires de département, et qui soumettait les décisions des directoires de département à l’approbation du roi : « Le comité vous propose d’annuler les corps administratifs inférieurs pour les mettre dans une dépendance passive et absolue… Je dis qu’on ne propose de mettre les corps administratifs inférieurs dans la dépendance absolue des directoires de département que pour mettre ensuits ceux-ci sous la dépendance du ministre. »

Séance du 7 mars. — Il parle contre la tontine La Farge.

Séance du 9 mars. — Il demande que les administrateurs du trésor public soient nommés par la nation, ou par ses représentants, mais non par le roi.

Séance du 19 mars. — À propos de troubles survenus à Douai et provoqués, disait-on, par des prêtres réactionnaires, un membre réclamait un décret portant des peines spéciales contre les ecclésiastiques qui soit par leurs discours, soit par leurs écrits, exciteraient le peuple à la révolte. Robespierre combattit très-vivement cette dernière proposition : « Des considérations particulières, » dit-il, « ne doivent jamais l’emporter sur les principes de la justice et de la liberté. Un ecclésiastique est un citoyen, et aucun citoyen ne peut être soumis à des peines pour ses discours ; il est absurde de faire une loi uniquement dirigée contre les discours des ecclésiastiques. »

Séance du 3 avril. — Il appuie « de tout son pouvoir et de toute sa sensibilité » la pétition du département de Paris sur les honneurs funèbres à rendre à Mirabeau et sur le dépôt de son corps au Panthéon dont la nouvelle destination devait être ainsi inaugurée : « Ce n’est pas au moment où les regrets qu’excite la perte d’un homme illustre sont les plus vifs, ce n’est pas lorsqu’il s’agit d’un homme qui, dans les moments critiques de la Révolution, a opposé la plus grande force au despotisme, qu’il faut se montrer difficile sur les moyens de l’honorer et arrêter l’effusion du sentiment qu’excite une fête aussi intéressante [15]. »

Séance du 5 avril. — Robespierre soutient contre les partisans de l’ancien régime, l’opinion posthume de Mirabeau sur le droit de tester, lue à l’Assemblée par M. de Talleyrand-Périgord.

Séances du 6 au 13 avril. — Discussion sur l’organisation ministérielle. Robespierre proteste contre le caractère du projet présenté « qui est d’anéantir la liberté et les principes constitutionnels, en donnant aux ministres un pouvoir immense. » Il fait la motion qu’aucun membre de l’Assemblée ne puisse être porté au ministère pendant les trois années qui suivront la session, ni avoir aucuns dons, pensions, places, traitements ou commissions du pouvoir exécutif pendant le même délai : « Un philosophe dont vous honorez les principes disait que, pour inspirer du respect et de la confiance, le Législateur devait s’isoler de son œuvre ; c’est l’application de cette maxime que je veux vous proposer. »

Dans l’opinion de Robespierre, les ministres devaient être absolument dépendants du pouvoir exécutif, auquel il appartenait de les nommer et de répartir leurs attributions. Il s’éleva donc contre les articles proposés par le comité sur les fonctions des différents ministres. Prétendait-on élever un pouvoir distinct à côté de l’autorité royale ? Il ne fallait pas que les ministres pussent peser en aucune façon sur les corps constitutionnels. « Par exemple, disait-il pour rendre son opinion plus saisissante, le ministre de la justice n’avilirait-il pas les magistrats par de prétendus avertissements nécessaires, sous prétexte de les rappeler à la décence et à la règle de leurs fonctions ? » Les mêmes principes lui firent repousser toute espèce de contrôle par les ministres sur les corps administratifs et aussi le pouvoir de mettre la gendarmerie en mouvement : c’était aux seuls corps administratifs à diriger la gendarmerie nationale. Il est assez curieux de noter qu’à ce sujet Beaumetz reproche à Robespierre de vouloir détruire l’unité monarchique au profit d’un système fédératif [16].

Robespierre s’éleva non moins vivement contre les traitements énormes attribués aux ministres.

Séance du 19 avril. — Sortie véhémente de Robespierre contre les ministres et contre le comité diplomatique, à propos d’une adresse par laquelle les habitants de Porentruy informaient l’Assemblée d’une concentration de troupes autrichiennes sur leur territoire : les ministres sont inactifs, dit Robespierre, et cependant, depuis plus de six mois, il n’est pas permis de douter de l’intelligence des ennemis de l’extérieur avec ceux du dedans. Et c’est une nation étrangère qui nous avertit des dangers que nous courons ! Il incrimine les membres du comité diplomatique, les commissaires chargés de surveiller les ministres, et qui, infidèles à leurs devoirs, gardaient le silence ou trompaient l’Assemblée. « C’est le moment pour l’Assemblée de savoir que chacun de ses membres doit se regarder comme chargé personnellement des intérêts de la nation. C’est le moment de sortir de la tutelle des comités et de ne pas prolonger les dangers publics par une funeste sécurité. »

Séance du 23 avril. — On donne lecture à l’Assemblée d’une lettre écrite au nom du roi par le ministre des affaires étrangères à tous les ambassadeurs près les diverses cours de l’Europe, lettre où, afin de détruire des bruits mal fondés, le ministre annonce à ses agents que Sa Majesté a accepté librement la nouvelle forme du gouvernement français, qu’elle s’estime parfaitement heureuse du présent état de choses, qu’enfin elle est sincèrement attachée à la constitution et aux principes de la Révolution. Des transports d’enthousiasme accueillent celle lecture. Plusieurs membres proposent qu’on envoie à Louis XVI une députation pour le remercier d’avoir, en quelque sorte, appris à l’univers, son attachement à la constitution. Robespierre, « toujours sévère comme les principes et la raison, » dit un journal du temps (Le Point du Jour), s’efforça de calmer cette effervescence, et dit qu’il fallait, non remercier, mais féliciter le roi du parfait accord de ses sentiments avec ceux de la nation. L’Assemblée chargea une députation d’aller immédiatement porter au roi ses félicitations, dans les termes mêmes proposés par Robespierre. La majorité du côté droit, déconcertée, refusa de prendre part à la délibération.

Séance du 27 avril. — Discours sur l’organisation des gardes nationales.

Séance du 9 mai. — Le comité de constitution voulait restreindre le droit de pétition aux seuls citoyens actifs, et que ce droit fût purement individuel, et ne pût-être exercé collectivement par nulle corporation, nulle société, nulle commune. Robespierre s’éleva vivement contre ces restrictions : « Le droit de pétition est le droit imprescriptible de tout homme en société. Les Français en jouissaient avant que vous fussiez assemblés ; les despotes les plus absolus n’ont jamais osé contester formellement ce droit à ce qu’ils appelaient leurs sujets. Plusieurs se sont fait une gloire d’être accessibles et de rendre justice à tous. C’est ainsi que Frédéric II écoutait les plaintes de tous les citoyens. Et vous, législateurs d’un peuple libre, vous ne voudrez pas que des Français vous adressent des observations, des demandes, des prières, comme vous voudrez les appeler ! Non, ce n’est point pour exciter les citoyens à la révolte que je parle à cette tribune, c’est pour défendre les droits des citoyens ; et si quelqu’un voulait m’accuser, je voudrais qu’il mît toutes ses actions en parallèle. Je défends les droits les plus sacrés de mes commettans ; car mes commettans sont tous Français, et je ne ferai sous ce rapport aucune distinction entre eux : je défendrai surtout les plus pauvres. Plus un homme est faible et malheureux, plus il a besoin du droit de pétition ; et c’est parce qu’il est faible et malheureux que vous le lui ôteriez ! Dieu accueille les demandes non-seulement des plus malheureux des hommes, mais des plus coupables. Or, il n’y a de lois sages et justes que celles qui dérivent des lois simples de la nature. Si vos sentiments n’étaient point conformes à ces lois, vous ne seriez plus les législateurs, vous seriez plutôt les oppresseurs des peuples. Je crois donc qu’à titre de législateurs et de représentants de la nation, vous êtes incompétents pour ôter à une partie des citoyens les droits imprescriptibles qu’ils tiennent de la nature. »

Les autres restrictions que le comité voudrait apporter au droit de pétition ne sont pas davantage motivées : « Il suffit qu’une société ait une existence légitime pour qu’elle ait le droit de pétition ; car si elle a le droit d’exister reconnu par la loi, elle a le droit d’agir comme une collection d’êtres raisonnables, qui peuvent publier leur opinion commune et manifester leur vœu. » « Je le demande à tout homme de bonne foi qui veut sincèrement le bien, mais qui ne cache pas sous un langage spécieux le dessein de dominer la liberté, disait en terminant Robespierre, je demande si ce n’est pas chercher à troubler l’ordre public par des lois oppressives, et porter le coup le plus funeste à la liberté. »

Robespierre monta de nouveau à la tribune dans la séance du lendemain pour combattre l’interdiction proposée par le comité contre les citoyens non actifs : « Il est évident que le droit de pétition n’est autre chose que le droit d’émettre son vœu ; que ce n’est donc pas un droit politique, mais le droit de tout être pensant. Bien loin d’être, comme on vous l’a dit, l’exercice de la souveraineté, de devoir être exclusivement attribué à tous les citoyens actifs, le droit de pétition au contraire suppose l’absence de l’activité, l’infériorité, la dépendance. Celui qui a l’autorité en main ordonne ; celui qui est dans l’inactivité, dans la dépendance, adresse des vœux. La pétition n’est donc point l’exercice d’un droit politique, c’est l’acte de tout homme qui a des besoins. (Les tribunes applaudissent.) « On vit dans cette discussion, chose assez rare pour être signalé, l’abbé Maury, soutenir l’opinion de Robespierre.

Robespierre prit une troisième fois la parole, à propos de l’article du projet, portant que les citoyens ne pourraient demander le rassemblement de la commune ou de leur section qu’avec de certaines formalités et pour objet d’intérêt municipal, déterminé d’une manière précise : « C’est ainsi qu’on parvient à anéantir insensiblement les droits des citoyens, à leur ôter toute influence, à les mettre dans la dépendance de leurs délégués et sous le despotisme des municipalités. (On murmure.) Les objections banales qu’on fait contre ces raisonnements sont le désordre et l’anarchie. Eh bien ! aurez-vous jamais autre chose que le désordre et l’anarchie si vous établissez les formes despotiques qu’on vous propose ! D’un côté, oppression, de l’autre, indignation des citoyens ; lutte perpétuelle entre les mandataires et le peuple ; voilà ce qui résultera de cet ordre de choses. Lorsqu’au contraire les citoyens ont le droit de faire des représentations, d’éclairer les représentants, alors l’ordre se soutient sur les bases de la justice et de la confiance. »

Séance du 12 mai. — Robespierre réclame l’égalité des droits politiques pour les hommes de couleur. La discussion fut très-vive : elle paraissait se poser entre ; l’existence des colonies et les principes. « Si vous voulez de la déclaration des droits quant à nous, s’était écrié le créole Moreau de Saint-Méri, il n’y a plus de colonies. » La phrase vulgairement attribuée à Robespierre : « Périssent les colonies plutôt qu’un principe, » n’est pas de lui, mais bien de Duport. Cependant dans son discours à cette occasion on retrouve un mouvement à peu près analogue : « L’intérêt suprême de la nation et des colonies est que vous demeuriez libres, et que vous ne renversiez pas de vos propres mains les bases de la liberté. Périssent les colonies… (Il s’élève de violents murmures.) s’il doit vous en coûter votre bonheur, votre gloire, votre liberté ! Je le répète, périssent les colonies ! si les colons veulent, par les menaces, nous forcer à décréter ce qui convient le plus à leurs intérêts. »

Séances du 16 et du 18 mai. — Motion de Robespierre sur la non rééligibilité des membres de l’Assemblée à la prochaine législature, et discours pour la soutenir.

Séance du 27 mai. — D’après le projet de loi présenté par les comités sur la convocation de la première législature, les directoires de districts étaient autorisés à déterminer eux mêmes, suivant les circonstances, le lieu où se réuniraient les assemblées électorales. Robespierre combat cette disposition contraire, selon lui, à la liberté électorale, et l’assemblée, tenant compte de ses observations, décide que les assemblées primaires se tiendront au chef-lieu de canton.

Séance du 28 mai. — Il demande la réforme du décret du marc d’argent.

Séance du 30 mai. — Discours sur l’abolition de la peine de mort.

Séance du 31 mai. — Un philosophe qui avait pris une part importante au mouvement du XVIIIe siècle, l’auteur de l’Histoire philosophique des deux Indes, l’abbé Raynal, alors âgé de quatre vingts-ans, avait envoyé au président de l’assemblée une lettre qui était une censure amère des travaux de l’Assemblée, une sorte de pamphlet contre la Révolution. Le président donna lecture de cette lettre. Rœderer interpella rudement à ce propos le président, l’accusant de s’être moqué de l’Assemblée en lui proposant d’écouter cette lecture. Mais Robespierre émit au contraire l’opinion que l’Assemblée s’était honorée en entendant cette lecture. Jamais elle ne lui avait paru autant au-dessus de ses ennemis qu’au moment où il l’a vue écouter, avec une tranquillité si expressive, la censure la plus véhémente de sa conduite et de la révolution qu’elle a faite. Il excuse l’abbé Raynal sur son grand âge ; et il est persuadé que cette démarche produira dans le public un effet tout contraire à celui qu’on en attend.

Séance du 1er juin. — Robespierre s’oppose aux poursuites réclamées par le ministre Montmorin contre le Moniteur, pour une correspondance d’Allemagne, insérée dans le numéro 151 de ce journal, et dans laquelle on prêtait au roi le projet d’évasion le plus absurde, disait le ministre. La fuite à Varennes eut lieu vingt jours plus tard.

Séance du 9 Juin. — Robespierre soutient l’incompatibilité des fonctions municipales avec les fonctions législatives, par ce motif que le même homme ne peut-être inviolable et responsable à la fois.

Séance du 10 Juin. — Il insiste pour le licenciement des officiers de l’armée [17] : « Au milieu des ruines de toutes les aristocraties, quelle est cette puissance qui seule élève encore un front audacieux et menaçant ? Vous avez reconstitué toutes les fonctions publiques suivant les principes de la liberté et de l’égalité, et vous conservez un corps de fonctionnaires publics armés, créé par le despotisme, dont la constitution est fondée sur les maximes les plus extravagantes du despotisme et de l’aristocratie ; qui est à la fois l’appui et l’instrument du despotisme, le triomphe de l’aristocratie, le démenti le plus formel de la constitution, et l’insulte la plus révoltante à la dignité du peuple. Sur quel puissant motif est fondé ce hideux contraste de l’ancien régime et du nouveau. Croyez-vous qu’une armée nombreuse et permanente soit un objet indifférent pour la liberté ? Ignorez-vous que tous les peuples qui l’ont connue ont réprouvé cette institution, ou ne l’ont envisagée qu’avec effroi ? Combien de précautions ne devez-vous donc pas prendre pour préserver d’une influence dangereuse la liberté ! Vous savez que c’est par elles que les gouvernements ont partout subjugué les nations ; vous connaissez l’esprit des cours ; vous ne croyez point aux conversions miraculeuses de ces hommes dont le cœur est dépravé et endurci par l’habitude du pouvoir absolu, et vous soumettez l’armée à des chefs attachés naturellement au régime que la Révolution a détruit ! »

18 juin. — Robespierre est élu accusateur public au tribunal de Paris [18].

Séance du 23 juin. — Robespierre demande que des couronnes civiques soient décernées aux citoyens qui ont arrêté le roi à Varennes [19].

Séance du 26 juin. — Il parle contre le projet de décret qui ordonne que des commissaires nommés par l’Assemblée recevront les déclarations du roi et de la reine ; c’était déroger aux principes de l’égalité des citoyens devant la loi. La reine est une citoyenne, le roi est un citoyen comptable de la nation, et en qualité de premier fonctionnaire public, il doit être soumis à la loi. C’est donc aux juges du tribunal de l’arrondissement des Tuileries, chargés de l’information, qu’appartient également le droit de recevoir les déclarations du roi et de la reine [20].

Séance du 14 juillet. — Discours sur l’inviolabilité royale. — Robespierre se prononce formellement contre l’inviolabilité, qui ne lui paraît pas être autre chose que la consécration d’une impunité monstrueuse : « Le crime légalement impuni est en soi une monstruosité révoltante dans l’ordre social, ou plutôt il est le renversement absolu de l’ordre social. Si le crime est commis par le premier fonctionnaire public, par le magistrat suprême, je ne vois là que deux raisons de plus de sévir : la première, que le coupable était lié à la patrie par un devoir plus saint ; la seconde, que comme il est armé d’un grand pouvoir, il est bien plus dangereux de ne pas réprimer ses attentats. Le roi est inviolable, dites-vous : il ne peut pas être puni : telle est la loi… Vous vous calomniez vous-mêmes ! Non, jamais vous n’avez décrété qu’il y eût un homme au-dessus des lois, un homme qui pourrait impunément attenter à la liberté, à l’existence de la nation, et insulter paisiblement, dans l’opulence et dans la gloire, au désespoir d’un peuple malheureux et dégradé ! Non, vous ne l’avez pas fait : si vous aviez osé porter une pareille loi, le peuple français n’y aurait pas cru, ou un cri d’indignation universelle vous eût appris que le souverain reprenait ses droits ! L’inviolabilité du roi décrétée dans la constitution est intimement liée à la responsabilité des ministres. Il en résulte que le roi ne peut commettre aucun mal en administration, puisque aucun acte du gouvernement ne peut émaner de lui. Mais il ne peut s’agir d’un acte personnel à un individu revêtu du titre de roi. La meilleure preuve qu’un système est absurde, c’est lorsque ceux qui le professent n’oseraient avouer les conséquences qui en résultent. Or, c’est à vous que je le demande… Législateurs, répondez vous-mêmes, sur vous-mêmes : Si un roi égorgeait votre fils sous vos yeux (murmure), s’il outrageait votre femme et votre fille, lui diriez-vous : Sire, vous usez de votre droit ; nous vous avons tout permis !… Permettriez-vous au citoyen de se venger ? Alors vous substituez la violence particulière, la justice privée de chaque individu à la justice calme et salutaire de la loi ; et vous appelez cela établir l’ordre public, et vous osez dire que l’inviolabilité absolue est le soutien, la base immuable de l’ordre social !… Mais, messieurs, qu’est-ce que toutes ces hypothèses particulières, qu’est-ce que tous ces forfaits auprès de ceux qui menacent le salut et le bonheur du peuple ?… Le roi est inviolable ! Mais avez-vous étendu cette inviolabilité jusqu’à la faculté de commettre le crime ? Et oserez-vous dire que les représentants du souverain ont des droits moins étendus pour leur sûreté individuelle que celui dont ils sont venus restreindre le pouvoir, celui à qui ils ont délégué, au nom de la nation, le pouvoir dont il est revêtu ? Le roi est inviolable ! Mais les peuples ne le sont-ils pas aussi ? Le roi est inviolable par une fiction ; les peuples le sont par le droit sacré de la nature ; et que faites-vous en couvrant le roi de l’égide de l’inviolabilité, si vous n’immolez l’inviolabilité des peuples à celle des rois ! (Applaudissements de la minorité du côté gauche.) Il faut eu convenir, on ne raisonne de cette manière que dans la cause des rois… Comment justifier d’ailleurs, dans le système du comité, l’accusation dirigée contre les trois gardes-du-corps et le gouvernement du dauphin, contre M. de Bouillé lui-même ? Si le roi n’est pas coupable, il n’y a point de délit ; où il n’y a point de délit, il n’y a pas de complice : messieurs, si épargner un coupable est une faiblesse, immoler un coupable plus faible au coupable puissant, c’est une injustice. Vous ne pensez pas que le peuple français soit assez vil pour se repaître du spectacle du supplice de quelques victimes subalternes ; ne pensez pas qu’il voie sans douleurs ses représentants suivre encore la marche ordinaire des esclaves, qui cherchent toujours à sacrifier le faible au fort, et ne cherchent qu’à tromper et à abuser le peuple pour prolonger impunément l’injustice et la tyrannie ! (Applaudissements.) Non, messieurs, il faut ou prononcer sur tous les coupables, ou prononcer l’absolution générale de tous les coupables. »

Robespierre concluait donc à ce que l’Assemblée décrétât qu’elle consultera le vœu de la nation pour statuer sur le sort du roi. Il concluait aussi à ce que l’Assemblée convoquât promptement la nomination de ses successeurs : indépendamment des factions qui se coalisent contre le peuple la perpétuité du pouvoir dans les mêmes mains pourrait alarmer la liberté publique : « Il faut rassurer la nation contre la trop longue durée d’un gouvernement oligarchique [21]. »

Séance du 15 juillet. — Il demande la mise en accusation de Monsieur, frère du roi.

Séance du 10 août. — Discussion sur la souveraineté. Le premier article du projet du comité était ainsi conçu : « La souveraineté est une, indivisible, et appartient à la nation ; aucune section du peuple ne peut s’en attribuer l’exercice. » Le mot inaliénable, omis par le comité, fut ajouté sur la demande de Robespierre aux qualifications de la souveraineté. Il discute ensuite l’article par lequel il est dit que la nation ne peut exercer ses pouvoirs que par délégation : « Les pouvoirs doivent être bien distingués des fonctions : les pouvoirs ne peuvent être ni aliénés ni délégués. Si l’on pouvait déléguer les pouvoirs en détail, il s’ensuivrait que la souveraineté pourrait être déléguée, puisque ces pouvoirs ne sont autre chose que des diverses parties essentielles et constitutives de la souveraineté ; et alors remarquez que, contre vos propres intentions, vous décréteriez que la nation a aliéné sa souveraineté. » Robespierre observe encore que les articles du comité blessent les premiers principes de la constitution en présentant le roi comme un représentant héréditaire qui exerce le pouvoir législatif conjointement avec les véritables représentants du peuple. Il demande, en conséquence, qu’au mot de pouvoirs soit substitué celui de fonctions ; que le roi soit appelé le premier fonctionnaire public, le chef du pouvoir exécutif, mais point du tout le représentant de la nation ; — et qu’il soit exprimé d’une manière claire que le droit de faire les actes de la législation appartient exclusivement aux représentants élus par le peuple.

Séance du 11 août. — Il insiste à nouveau sur la nécessité de révoquer le décret du marc d’argent.

Séance du 15 août. — Il s’oppose à la présence des ministres dans le corps législatif.

Séance du 22 août. — Discours sur la liberté de la presse.

Séance du 24 août. — Il s’oppose au rétablissement des gardes du roi.

Séance du 26 août. — Sur la condition des membres de la famille royale dans la constitution nouvelle. Le comité proposait de leur interdire les droits de citoyen actif, en maintenant pour eux le titre de prince. Robespierre demande quelle importance il y a à chercher un titre pour les parents du roi : à l’héritier présomptif de la couronne appartient celui de prince royal, mais les autres membres de la famille sont tout simplement… les parents du roi. Il ne comprend pas qu’on puisse s’arrêter à de pareilles puérilités : « L’Europe sera étonnée d’apprendre qu’à cette époque de sa carrière l’une des délibérations de l’Assemblée à laquelle on ait attaché le plus d’importance a eu pour objet de donner aux parents du roi le titre de princes. »

Séance du 31 août. — Robespierre demande que l’on détermine la manière dont pourront être convoquées les conventions nationales : « Si la nation à le droit de changer en son entier la constitution, il faut lui laisser un autre moyen de le faire que celui de l’insurrection… Je dis que n’indiquer aucune espèce de moyen par lequel la nation puisse exercer son droit de faire changer la constitution, c’est évidemment ne lui laisser que le moyen de l’insurrection. » Il est d’ailleurs une autre fonction des conventions : c’est d’examiner si les pouvoirs constitués n’ont pas franchi les bornes qui leur avaient été prescrites et de les y faire rentrer : « Dans ce cas, comment espère-t-on que le corps législatif, qui aura usurpé des pouvoirs qu’il ne devait pas exercer, appelle lui-même une convention nationale pour réprimer l’abus dont il profite ? Ne faut-il pas alors à la nation un moyen d’avoir des conventions nationales indépendant du corps législatif lui-même ? En ordonner autrement ne serait-ce pas anéantir le principe de la souveraineté nationale pour en revêtir le corps législatif ? »

Séance du 11 septembre. — Discours sur la présentation de la constitution au roi. Pourquoi présenter comme un problème la manière dont la constitution serait soumise à l’acceptation du roi ? Cette acceptation est-elle douteuse ? quelle raison de supposer que le peuple ferait violence à un homme pour le forcer à être roi ou pour le punir de ne pas vouloir l’être ? que signifient tous ces bizarres scrupules sur la liberté de l’acceptation d’une couronne ? Robespierre saisit cette occasion pour s’élever contre les faux ennemis de la constitution qui ont tâché dans les dernières discussions de pervertir les premiers décrets de l’Assemblée : « Si l’on peut attaquer encore notre constitution après qu’elle a été arrêtée deux fois, s’écrie-t-il, que nous reste-t-il à faire que de reprendre ou nos fers ou nos armes. » (Applaudissements dans une partie du côté gauche ; murmures dans les autres parties de la salle.) Un incident assez singulier interrompt ici le discours de Robespierre. « M. le président, dit l’orateur, je vous prie d’ordonner à M. Duport de ne point m’insulter, s’il veut rester auprès de moi… » M. Lavie : « C’est une méchanceté, une calomnie ; je suis à côté et je jure que M. Duport ne lui a rien dit. » — Robespierre poursuit son discours : « Je ne présume pas qu’il existe dans cette assemblée un homme assez lâche pour transiger avec la cour sur aucun article de notre code constitutionnel, assez perfide pour faire proposer par elle des changements nouveaux que la pudeur ne lui permettrait pas de proposer lui-même, assez ennemi de la patrie pour chercher à décréditer la constitution parce qu’elle mettrait quelque borne à son ambition ou à sa cupidité, assez impudent pour avouer aux yeux de la nation qu’il n’a cherché dans la Révolution qu’un moyen de s’agrandir et de s’élever ; car je ne veux regarder certain écrit et certain discours qui pourraient présenter ce sens que comme l’explosion passagère du dépit déjà expié par le repentir.

« Nous du moins, » poursuit Robespierre, « nous ne serons ni assez stupides ni assez indifférents à la chose publique pour consentir à être les jouets éternels de l’intrigue, pour renverser successivement les différentes parties de notre ouvrage au gré de quelques ambitieux, jusqu’à ce qu’ils nous aient dit : Le voilà tel qu’il nous convient. Nous avons été envoyés pour défendre les droits de la nation, non pour élever la fortune de quelques individus ; pour renverser la dernière digue qui reste encore à la corruption, non pour favoriser la coalition des intrigants avec la cour, et leur assurer nous-mêmes le prix de leur complaisance et de leur trahison. Je demande que chacun de nous jure qu’il ne consentira jamais à composer avec le pouvoir exécutif sur aucun article de la constitution, et que quiconque osera faire une semblable proposition soit déclaré traître à la patrie. » Ce discours est fréquemment interrompu par les applaudissements frénétiques de l’extrême gauche et par les rires du centre.

Séance du 5 septembre. — Véhémente réplique de Robespierre à Barnave qui demandait que l’Assemblée rapportât son décret par lequel elle avait reconnu les droits des hommes de couleur.

Séance du 17 septembre. — Un huissier, porteur d’un décret de prise de corps contre Danton, s’était permis, afin de mettre à exécution ce décret, de pénétrer dans l’enceinte où les électeurs de Paris procédaient aux élections législatives. L’assemblée électorale avait ordonné l’arrestation de l’huissier. Le fait déféré à l’Assemblée, Robespierre, invoquant le respect dû à la liberté des élections, fut d’avis qu’il était impossible de blâmer l’assemblée électorale, dont l’enceinte avait été violée par un huissier, quelque irrégularité de forme qu’il pût y avoir d’ailleurs dans la conduite des électeurs.

Séance du 29 septembre. — Discours sur les sociétés populaires. Le comité de constitution, par l’application du même principe qui lui avait fait repousser toutes pétitions collectives et qui refusait toute existence politique aux associations de citoyens, proposa un décret qui interdisait aux sociétés populaires toute manifestation collective et toute action sur les actes des pouvoirs constitués et des autorités légales, en laissant subsister d’ailleurs dans son intégrité le droit de réunion. Robespierre s’opposa très-vivement à ce décret et surtout à l’impression et à la distribution comme instruction du rapport de Chapelier qui l’accompagnait, et qui réprouvait les clubs en général, mais surtout les affiliations de sociétés et les journaux de leurs débats. Il fait l’apologie de ces sociétés du sein desquelles sont sortis un très-grand nombre des représentants qui vont succéder à la présente assemblée et qui sont l’espoir de la future Assemblée. Puis abordant la question de principes : « La constitution garantit aux Français le droit de s’assembler paisiblement et sans armes ; la constitution garantit aux Français la communication libre des pensées, toutes les fois qu’on ne fait point tort à autrui : d’après ces principes, je demande comment on ose vous dire que la correspondance d’une réunion d’hommes paisibles et sans armes avec d’autres assemblées de la même nature, peut-être proscrite par les principes de la constitution. Si les assemblées d’hommes sans armes sont légitimes, si la communication des pensées est consacrée par la constitution, comment osera-t-on me soutenir qu’il soit défendu à ces sociétés de correspondre entre elles ?… L’affiliation n’est autre chose que la relation d’une société légitime avec une autre société légitime, par laquelle elles conviennent de correspondre entre elles sur les objets de l’intérêt public ; comment y a-t-il là quelque chose d’inconstitutionnel, ou plutôt qu’on me prouve que les principes de la constitution que j’ai développés ne consacrent pas ces vérités ? » Robespierre continue en faisant une charge à fond de train contre ceux qui ne parlent le langage de la liberté et de la constitution que pour l’anéantir ; « qui cachent des vues personnelles, des ressentiments particuliers sous le prétexte du bien et de la justice ; » qui combattent moins pour la cause de la révolution que pour envahir le pouvoir de dominer sous le nom du monarque ; « il dénonce amèrement les critiques, les sophismes, les calomnies, et tous les petits moyens employés par de petits hommes qui sont à la fois l’opprobre et le fléau des révolutions. » On se plaint que ces sociétés puissent disposer de la réputation d’un homme : ne serait-ce pas que ce décret est provoqué par l’injure personnelle qu’on a faite à certaines personnes qui avaient acquis une trop grande influence dans l’opinion publique qui les repousse maintenant ? — « Est-ce donc un si grand malheur que dans les circonstances où nous sommes l’opinion publique, l’esprit public se développent aux dépens même de la réputation de quelques hommes qui, après avoir servi la cause de la patrie en apparence, ne l’ont trahie qu’avec plus d’audace ! Je sais tout ce que ma franchise a de dur, mais c’est la seule consolation qui puisse rester aux bons citoyens, dans le danger où ces hommes ont mis la chose publique, de les juger d’une manière sévère. » — On dit que la révolution est finie ! Pour lui, il ne le croit pas : « Loin d’approuver l’esprit d’ivresse qui anime ceux qui m’entourent, je n’y vois que l’esprit de vertige qui propage l’esclavage des nations et le despotisme des tyrans !… Si je ne suis pas convaincu que ceux qui pensent ainsi sont des insensés, des imbéciles, ma raison me force à les regarder comme des perfides ! S’il faut que je tienne un autre langage, s’il faut que je cesse de réclamer contre les ennemis de la patrie, s’il faut que j’applaudisse à la ruine de mon pays, ordonnez-moi ce que vous voudrez ; faites-moi périr avant la perte de la liberté ! » Le 30 septembre, le président Thouret proclama que l’Assemblée constituante avait terminé sa session. À la sortie de la salle, un peuple enthousiaste fit une ovation triomphale à Robespierre et à Pétion ; il leur mit sur la tête des couronnes de chênes ; les fît monter dans un carrosse dont les chevaux avaient été dételés, et les ramena en triomphe chez eux, en criant : « Voilà les véritables amis, les défenseurs des droits du peuple [22]. » Après la clôture de la session, Robespierre retourna dans son pays, où il fut aussi l’objet d’une véritable ovation. Le 16 octobre, il écrivait à son hôte et ami Duplay : « De Bapaume, plusieurs officiers des deux corps, joints à une partie des officiers de la garde nationale d’Arras, qui étaient venus à ma rencontre, me reconduisirent à Arras, où le peuple me reçut avec des démonstrations d’un attachement que je ne puis exprimer et auquel je ne puis songer sans attendrissement [23]. »

Robespierre ne resta que quelques semaines à Arras. De retour à Paris, il partagea son temps entre ses occupations comme accusateur public près le tribunal criminel de la Seine, et la tribune des Jacobins. Le jour où il reparut dans cette société, Collot d’Herbois, qui présidait, se leva à son entrée : « Je demande, dit-il, que ce membre de l’Assemblée constituante, justement surnommé l’incorruptible, préside la société. » Cette motion fut adoptée par acclamation. Robespierre, prenant alors la parole, dénonça l’empereur d’Autriche, les électeurs de Mayence, de Trêves, de Suisse et de Cologne comme les ennemis de la France. La liberté, s’écria-t-il, ne peut se conserver que par le courage et par le mépris des tyrans : « Il faut dire à Léopold : Vous violez le droit des gens en souffrant les rassemblements de quelques rebelles que nous sommes loin de craindre, mais qui sont insultants pour la nation. Nous vous sommons de les dissiper dans tel délai… Il faut tracer autour de lui le cercle que Popilius traça autour de Mithridate. »

Robespierre cependant n’était point partisan de la guerre. Tout le monde connaît les fameux discours qu’il prononça aux Jacobins pour s’opposer à ce que la guerre fût déclarée. Ce dissentiment fut l’origine de sa rupture avec les Girondins : ce fut du moins la première circonstance où cet antagonisme s’accusa ostensiblement.

Nous reproduisons plus loin les deux discours que Robespierre prononça, sur la guerre. Brissot et Guadet qu’il avait personnellement attaqués ainsi que leurs amis [24], prirent à leur tour l’offensive et accusèrent Robespierre qui leur répondit par un discours, dont le retentissement ne fut pas moindre que celui des précédents : « Je ne viens pas vous occuper ici, quoiqu’on en puisse dire, disait-il dans son exorde, de l’intérêt de quelques individus, ni du mien. C’est la cause publique qui est l’unique objet de toute cette contestation. Gardez-vous de penser que les destinées du peuple soient attachées à quelques hommes ; gardez-vous de redouter le choc des opinions, et les orages des discussions politiques, qui ne sont que les douleurs de l’enfantement de la liberté. Cette pusillanimité, reste honteux de nos anciennes mœurs, serait-il l’écueil de l’esprit public et la sauvegarde de tous les crimes ? Élevons-nous, une fois pour toutes, à la hauteur des âmes antiques, et songeons que le courage et la vérité peuvent seuls achever cette grande révolution. Je suis calomnié à l’envi par les journaux de tous les partis ligués contre moi, je ne m’en plains pas, je ne cabale pas contre mes accusateurs ; j’aime bien que l’on m’accuse ; je regarde la liberté des dénonciations, dans tous les temps, comme la sauvegarde du peuple, comme le droit sacré de tout citoyen ; et je prends ici l’engagement formel de ne jamais porter mes plaintes à d’autre tribunal qu’à celui de l’opinion publique ; mais il est juste au moins que je rende un hommage à ce tribunal vraiment souverain, en répondant devant lui à mes adversaires. Je le dois d’autant plus que, dans les temps où nous sommes, ces sortes d’attaques sont moins dirigées contre les personnes que contre la cause et les principes qu’elles défendent. Chef de parti, agitateur du peuple, agent du comité autrichien, payé ou tout au moins égaré [25]. Si l’absurdité de ces inculpations me défend de les réfuter, leur nature, l’influence et le caractère de leurs auteurs méritent au moins une réponse.

« Je ne ferai point celle de Scipion, ou de Lafayette, qui, accusé dans cette même tribune de plusieurs crimes de lèse-nation, ne répondit rien. Je répondrai sérieusement à cette question de Brissot : Qu’avez-vous fait pour avoir le droit de censurer ma conduite et celle de mes amis ? Il est vrai que tout en m’interrogeant, il semble lui-même m’avoir fermé la bouche, en répétant éternellement, avec tous mes ennemis, que je sacrifiais la chose publique à mon orgueil ; que je ne cessais de vanter mes services, quoiqu’il sache bien que je n’ai jamais parlé de moi que lorsqu’on m’a forcé de repousser la calomnie et de défendre mes principes. Mais enfin, comme le droit d’interroger et de calomnier suppose celui de répondre, je vais lui dire franchement et sans orgueil ce que j’ai fait. Jamais personne ne m’accusa d’avoir exercé un métier lâche, ou flétri mon nom par des liaisons honteuses, ou par des procès scandaleux, mais on m’accusa de défendre, avec trop de chaleur, la cause des faibles opprimés contre les oppresseurs puissants ; on m’accusa, avec raison, d’avoir violé le respect dû aux tribunaux tyranniques de l’ancien régime, pour les forcer à être justes par pudeur ; d’avoir immolé à l’innocence outragée, l’orgueil de l’aristocratie bourgeoise, municipale, nobiliaire, ecclésiastique. » Robespierre rappelle avec détail sa conduite lorsqu’il était juge au tribunal de l’évêque d’Arras ; les persécutions qu’il subit « de la part de toutes les puissances conjurées contre lui, » et auxquelles alors « le peuple l’arracha pour le porter dans le sein de l’Assemblée nationale. » Il fait ensuite l’apologie de son attitude à l’Assemblée, où « des courtisans ambitieux, habiles dans l’art de tromper et cachés sous le masque du patriotisme, se réunissaient souvent aux phalanges aristocratiques pour étouffer sa voix. »

Brissot lui avait reproché d’avoir calomnié Condorcet, rappelant la part importante qu’il avait prise avec Voltaire et d’Alembert aux luttes philosophiques desquelles, en définitive, était sortie la Révolution. Voici comment Robespierre répond à ce reproche : « Je pourrais observer que la Révolution a rapetissé bien des grands hommes de l’ancien régime, que, si les académiciens et les géomètres que M. Brissot nous propose pour modèles, ont combattu et ridiculisé les prêtres, ils n’en ont pas moins courtisé les grands et adoré les rois dont ils ont tiré un assez bon parti, et qui ne sait avec quel acharnement ils ont persécuté la vertu et le génie de la liberté dans la personne de ce Jean-Jacques, dont j’aperçois ici l’image sacrée, de ce vrai philosophe qui seul, à mon avis, entre tous les hommes célèbres de ce temps-là, mérita les honneurs publics, prostitués depuis par l’intrigue à des charlatans politiques et à de misérables héros. »

» Vous me demandez tout ce que j’ai fait, poursuit Robespierre, et vous m’avez adressé cette question dans cette tribune, dans cette société, dont l’existence même est un monument de ce que j’ai fait ! Vous n’étiez pas ici lorsque, sous le glaive de la proscription, environné de pièges et de baïonnettes, je la défendais, et contre les fureurs de nos modernes Sylla, et même contre toute la puissance de l’Assemblée constituante. Interrogez donc ceux qui m’entendirent ; interrogez tous les amis de la constitution répandus sur toute la surface de l’empire ; demandez-leur quels sont les noms auxquels ils se sont ralliés dans ces temps orageux. Sans ce que j’ai fait, vous ne m’auriez point outragé dans cette tribune, car elle n’existerait plus, et ce n’est pas vous qui l’auriez sauvée. Demandez leur qui a consolé les patriotes persécutés, ranimé l’esprit public, dénoncé à la France entière une coalition perfide et toute-puissante, arrêté le cours de ses sinistres projets, et converti ses jours de triomphe en jours d’angoisses et d’ignominie. J’ai fait tout ce qu’à fait le magistrat intègre que vous louez dans les mêmes feuilles où vous me déchirez [26]. C’est en vain que vous vous efforcez de séparer des hommes que l’opinion publique et l’amour de la patrie ont unis. Les outrages que vous me prodiguez sont dirigés contre lui-même, et les calomniateurs sont les fléaux de tous les bons citoyens. Vous jetez un nuage sur la conduite et sur les principes de mon compagnon d’armes, vous enchérissez sur les calomnies de nos ennemis communs, quand vous osez m’accuser de vouloir égarer et flatter le peuple ! Et comment le pourrais-je ? je ne suis ni le courtisan, ni le modérateur, ni le tribun, ni le défenseur du peuple ! Je suis peuple moi-même. »

Guadet avait dénoncé Robespierre comme étant devenu, « soit malheur, soit ambition, l’idole du peuple, » et ajoutait il : « par amour pour la liberté de notre patrie, il devrait peut-être s’imposer à lui-même la loi de l’ostracisme : car c’est servir le peuple que se dérober à son idolâtrie. » — « Ah ! ce sont les ambitieux et les tyrans qu’il faudrait bannir ! répond Robespierre. Pour moi, où voulez-vous que je me retire ? Quel est le peuple où je trouverai la liberté établie ? et quel despote voudra me donner asile ! Ah ! on peut abandonner sa patrie heureuse et triomphante ; mais menacée, mais déchirée, mais opprimée ? on ne la fuit pas, on la sauve, ou on meurt pour elle. Le ciel qui me donna une âme passionnée pour la liberté, et qui me fît naître sous la domination des tyrans, le ciel qui prolongea mon existence jusqu’au règne des factions et des crimes, m’appelle peut-être à tracer de mon sang la route qui doit conduire mon pays au bonheur et à la liberté ; j’accepte avec transport cette douce et glorieuse destinée. Exigez-vous de moi un autre sacrifice ? Oui, il en est un que vous pouvez demander encore, je l’offre à ma patrie : c’est celui de ma réputation. Je vous la livre, réunissez-vous tous pour la déchirer, joignez-vous à la foule innombrable de tous les ennemis de la liberté, unissez, multipliez vos libelles périodiques, je ne voulais de réputation que pour le bien de mon pays : si, pour la conserver, il faut trahir, par un coupable silence, la cause de la vérité et du peuple, je vous l’abandonne ; je l’abandonne à tous les esprits faibles et versatiles que l’imposture peut égarer, à tous les méchants qui la répandent. J’aurai l’orgueil encore de préférer, à leurs frivoles applaudissements, le suffrage de ma conscience et l’estime de tous les hommes vertueux et éclairés ; appuyé sur elle et sur la vérité, j’attendrai le secours tardif du temps qui doit venger l’humanité trahie et les peuples opprimés.

» Voilà mon apologie, c’est vous dire assez sans doute que je n’en avais pas besoin. »

Cependant en terminant son discours, Robespierre offrait la paix à ses adversaires, à la condition de s’unir ensemble pour combattre les partis ligués contre l’égalité et la constitution. « De tous ces partis, le plus dangereux, à mon avis, disait-il, est celui qui a pour chef le héros qui, après avoir assisté à la révolution du Nouveau-Monde, ne s’est appliqué jusqu’ici qu’à arrêter les progrès de la liberté dans l’ancien, en opprimant ses concitoyens. Voilà, à mon avis, le plus grand des dangers qui menacent la liberté. Unissez-vous à nous pour le prévenir. Dévoilez, comme députés et comme écrivains, et cette faction et ce chef ! » Lorsque Lafayette, après le 20 juin, ayant voulu exercer une pression réactionnaire sur l’Assemblée, fut universellement blâmé, Robespierre se réconcilia publiquement aux Jacobins avec Brissot et Guadet : « J’ai senti, dit-il, que l’oubli et l’union étaient dans mon cœur, au plaisir que m’a fait ce matin le discours de Guadet à l’Assemblée et au plaisir que j’éprouve en ce moment en entendant Brissot ! Unissons-nous pour accuser Lafayette ! » Mais cette réconciliation ne fut pas de longue durée.

Parmi les incidents auxquels donna lieu au club des Jacobins la lutte de Robespierre et des Girondins, il en est un qui est trop caractéristique pour qu’on puisse le passer sous silence. Dans la séance du 26 mars, Robespierre proposa une adresse aux sociétés patriotiques sur les événements qui venaient de s’accomplir. Guadet s’opposa à l’envoi de cette adresse, et parmi les motifs qu’il fit valoir se trouvait celui-ci : « J’ai entendu souvent, dans cette adresse, répéter le mot Providence, je crois même qu’il y est dit que la Providence nous a sauvés malgré nous. J’avoue que, ne voyant aucun sens à cette idée, je n’aurais jamais pensé qu’un homme qui a travaillé avec tant de courage, pendant trois ans, pour tirer le peuple de l’esclavage du despotisme, pût concourir à le remettre ensuite sous l’esclavage de la superstition. »

Voici en quels termes Robespierre répondit à ce reproche : « La superstition, il est vrai, est un des appuis du despotisme, mais ce n’est pas induire les citoyens dans la superstition que de prononcer le nom de la Divinité. J’abhorre, autant que personne, toutes ces sectes impies qui sont répandues dans l’univers pour favoriser l’ambition, le fanatisme et toutes les passions, en se couvrant du pouvoir sacré de l’Éternel qui a créé la nature et l’humanité ; mais je suis bien loin de la confondre avec ces imbéciles dont le despotisme s’est armé. Je soutiens, moi, ces éternels principes sur lesquels s’étaie la faiblesse humaine pour s’élancer à la vertu. Ce n’est point un vain langage dans ma bouche, pas plus que dans celle de tous les hommes illustres qui n’en avaient pas moins de morale, pour croire à l’existence de Dieu. (Plusieurs voix : — À l’ordre du jour ! — Brouhaha.) Non, messieurs, vous n’étoufferez pas ma voix, il n’y a pas d’ordre du jour qui puisse étouffer cette vérité : je vais continuer de développer un des principes puisés dans mon cœur, et avoués par tous les défenseurs de la liberté ; je ne crois pas qu’il puisse jamais déplaire à aucun membre de l’Assemblée nationale d’entendre ces principes, et ceux qui ont défendu la liberté à l’Assemblée constituante ne doivent pas trouver d’opposition au sein des Amis de la constitution. Loin de moi d’entamer ici aucune discussion religieuse qui pourrait jeter de la division parmi ceux qui aiment le bien public, mais je dois justifier tout ce qui est attaché sous ce rapport à l’adresse présentée à la Société. Oui, invoquer la Providence et émettre l’idée de l’Être éternel qui influe essentiellement sur les destins des nations, qui me parait à moi veiller d’une manière toute particulière sur la révolution française, n’est point une idée trop hasardée, mais un sentiment de mon cœur, un sentiment qui m’est nécessaire à moi, qui, livré dans l’Assemblée constituante à toutes les passions et à toutes les viles intrigues, et environné de si nombreux ennemis, me suis toujours soutenu. Seul avec mon âme, comment aurais-je pu suffire à des luttes qui sont au-dessus de la force humaine, si je n’avais point élevé mon âme à Dieu. Sains trop approfondir cette idée encourageante, ce sentiment divin m’a bien dédommagé de tous les avantages offerts à ceux qui voulaient trahir le peuple. »

Il faut signaler encore la manifestation de Robespierre dans la séance du 19 mars, contre le bonnet rouge, que portait chaque membre des Jacobins : « En déposant le bonnet rouge, les citoyens qui l’avaient pris par un patriotisme louable, ne perdront rien. Les amis de la liberté continueront à se reconnaître sans peine au même langage, au signe de la raison et de la vertu, tandis que tous les autres emblèmes peuvent être adoptés par les aristocrates et les traîtres. Il faut, dit-on, employer de nouveaux moyens pour ranimer le peuple. Non, car il a conservé le sentiment le plus profond de la patrie… Le peuple n’a pas besoin d’être excité, il faut seulement qu’il soit bien défendu. C’est le dégrader que de croire qu’il est sensible à des marques extérieures. Elles ne pourraient que le détourner de l’attention qu’il donne aux principes de liberté et aux actes des mandataires auxquels il a confié sa destinée. »

C’est dans cette même séance qu’il donna l’accolade à Dumouriez, aux applaudissements de la société et des tribunes.

À la suite de ces discussions, Robespierre avait donné sa démission d’accusateur public, pour se consacrer entièrement, dit-il, « à plaider la cause de l’humanité et de la liberté, comme homme et comme citoyen, au tribunal de l’univers et de la postérité. » Il fonda un journal, le Défenseur de la constitution, dont le premier numéro parut dans le courant de mai 1792.

« Le 10 août, dit M. Ernest Hamel, le peuple fit violemment ce qu’il eût voulu voir exécuter par la puissance législative. » Dans le douzième et dernier numéro de son journal, il le félicita de son heureuse initiative, et complimenta l’Assemblée d’avoir enfin effacé, au bruit du canon qui détruisait la vieille monarchie, l’injurieuse distinction établie par la précédente Assemblée entre les citoyens actifs et les citoyens non actifs. Quant aux vainqueurs, il les engageait à tirer de leur triomphe des résultats dignes d’une grande nation : « Vous ne serez heureux que quand vous aurez des lois ; vous n’aurez des lois que quand la volonté générale sera entendue et respectée, et quand les délégués du peuple ne pourront plus la violer impunément en usurpant la souveraineté. »

Nommé dans la soirée du 10, membre du nouveau conseil général de la Commune par sa section (celle de la place Vendôme), il alla, le 14 août, à la tête de cette section, prier l’Assemblée législative de décréter qu’à la place de la statue de Louis XIV, on érigerait sur la place Vendôme un monument en l’honneur des citoyens morts en combattant pour la liberté ; le lendemain, au nom de la Commune, il reparut devant l’Assemblée pour lui demander de prendre des mesures afin que la punition des coupables soit prompte et certaine : « Le décret rendu est insuffisant et il n’y est parlé que des crimes commis dans la journée du 10 août… C’est trop restreindre la vengeance du peuple… Les plus coupables des conspirateurs n’ont point paru dans la journée du 10… Ces hommes qui se sont couverts du masque du patriotisme pour tuer le patriotisme ; ces hommes qui affectaient le langage des lois pour renverser toutes les lois ; et Lafayette, qui n’était peut-être pas à Paris, mais qui pouvait y être ; ils échapperaient donc à la vengeance nationale ! Ne confondons plus les temps. Voyons les principes, voyons la nécessité publique, voyons les efforts que le peuple a faits pour être libre. Il faut au peuple un gouvernement digne de lui… Nous vous prions de nous débarrasser des autorités constituées en qui nous n’avons point de confiance, d’effacer ce double degré de juridiction qui, en établissant des lenteurs, assure l’impunité ; nous demandons que les coupables soient jugés par des commissaires pris dans chaque section, souverainement et en dernier ressort. » Conformément à cette demande, un tribunal extraordinaire fut institué pour juger les conspirateurs, duquel Robespierre fut élu président, en même temps qu’il était appelé à faire partie du conseil de justice auprès du ministre de ce département. Il donna immédiatement sa démission des fonctions de président du tribunal, en disant qu’il ne pouvait être juge de ceux qu’il avait dénoncés, et qui « s’ils étaient les ennemis de la patrie s’étaient aussi déclarés les siens. » D’ailleurs, l’exercice de ces nouvelles fonctions était incompatible avec celles de représentant de la Commune, et il était convaincu que c’était à ce dernier poste « qu’il devait actuellement servir la patrie [27] »

La Convention fut installée le 21 septembre. Dès les premières séances (le 25 septembre), Rebecqui dénonce Robespierre comme le chef d’un parti qui aspire à la dictature ; Barbaroux l’appuie. Voici comment Robespierre lui-même résume, en substance, sa réponse à Rebecqui, dans le Tableau des opérations de la Convention nationale publié à la suite des Lettres à ses commettants : « Je commence par remercier nos accusateurs. La calomnie sert la chose publique lorsqu’elle se démasque par sa propre adresse. Vous n’attendez pas, sans doute, que je m’abaisse à me justifier d’une inculpation contradictoire et extravagante, dont ceux-mêmes, qui ont consenti à en être l’organe, rougissent déjà, j’en suis sûr ; car j’aime à leur croire quelque pudeur. La seule justification qui pourrait me convenir serait ma vie entière. Celui qui, non content de défendre les principes de l’égalité et les droits du peuple contre toutes les factions qui se sont succédé, a repoussé, loin de lui, tous les objets de l’ambition et les récompenses même du patriotisme par le double décret qui interdisait aux membres de l’Assemblée constituante, et l’accès du ministère, et l’entrée de la seconde législature ; celui-là, dis-je, ne peut être réduit à se disculper du reproche d’une ambition coupable autant qu’insensée. Je ne puis pas même appeler des calomniateurs, les hommes en délire qui ont présenté cette idée. Quand ces hommes pourraient concevoir quelque possibilité d’attacher les quatre-vingt-trois départements qui composent cet empire immense, au joug d’un simple citoyen sans trésors, sans armées, sans autorité, qui compte autant d’ennemis qu’il existe en France d’aristocrates et d’intrigans, connaissent-ils quelque moyen de faire qu’un défenseur de la liberté voulût descendre jusqu’à la dictature, c’est-à-dire, jusqu’à la puissance absolue ? Autant vaudrait dire que les destructeurs des rois pourraient consentir à se souiller, en s’asseyant sur un trône. » Quelques voix se font entendre : « Robespierre ne nous parle point de ta vie passée, contente-toi de nier le fait qu’on t’impute. » « Qu’ai-je fait autre chose que le nier ? Je n’en avais pas besoin sans doute ; car, pense-t-on que je me regarde ici comme accusé ? Non, ce serait à moi d’accuser. Car, qu’est-ce autre chose que cette prétendue dénonciation, si ce n’est le résultat grossier de la plus lâche de toutes les intrigues ? Ce serait à moi de vous dévoiler la coalition criminelle qui, depuis longtemps, ne cesse de faire circuler l’erreur et l’imposture dans les quatre-vingt-trois départements, par le canal des papiers périodiques dont elle dispose, et qui déjà, peut-être, avait armé un grand nombre d’entre vous de préventions sinistres, avant que vous fussiez arrivés sur ce théâtre de la révolution. C’est elle qui cherche à semer la division dans le sein de cette assemblée, en déclarant une guerre absurde aux membres qui la connaissent et qu’elle craint. C’est elle qui cherche à déchirer la république, en calomniant sans cesse le peuple de Paris et tous les mandataires qu’il a honorés de sa confiance ; c’est elle, en un mot, qui s’attache à vous faire regarder les bons citoyens comme une faction, pour empêcher que l’on aperçoive la seule faction véritable qui s’oppose encore à l’établissement de la liberté. Il me suffit, dans ce moment, de vous inviter à observer avec attention toutes ces démarches ; ne jugez les hommes et les choses que par ce que vous aurez vu et entendu vous-mêmes ; prévenez au moins, par une sage impartialité, les conséquences funestes d’un système d’intrigue et de calomnie, qui semble nous présager les plus grands maux. Occupez-vous uniquement du bonheur d’un grand peuple et de l’humanité. Combien de lois salutaires auraient pu enfanter ces séances perdues et déshonorées par des déclamations imbéciles contre la ville de Paris, c’est-à-dire à peu près contre la vingt-cinquième partie de la population qui compose le peuple français ! Commencez dès ce moment par décréter l’unité et l’indivisibilité de la république, comme on vous l’a déjà proposé. Décrétez même, si vous le jugez convenable, la peine de mort contre ceux qui pourraient proposer la dictature ; et parcourons ensuite d’un pas rapide, la carrière glorieuse où le peuple nous a appelés. »

Barbaroux monta ensuite à la tribune pour prouver la dénonciation faite contre Robespierre. Il raconte qu’avant le 10 août, lorsqu’il vint à Paris à la tête des Marseillais, on les invita à venir chez Robespierre ; là, on leur dit qu’il fallait se rallier aux citoyens qui avaient acquis le plus de popularité : « Le citoyen Panis nous désigna nommément Robespierre comme l’homme vertueux qui devait être le dictateur de la France. Nous lui répondîmes que les Marseillais ne baisseraient jamais le front ni devant un roi, ni devant un dictateur. Voilà ce que je signerai, et ce que je défie Robespierre de démentir. » Ce fut Panis qui se chargea de démentir le récit de Barbaroux : « Je ne lui ai jamais dit un mot de dictature, ni de Robespierre. Je ne sais ce que je dois admirer le plus ou de la lâcheté, ou de l’invraisemblance, ou de la fausseté de sa délation ! Quelles sont les preuves qu’il vous a données ? quels sont ses témoins ? (Moi ! s’écria Rebecqui [28].) Vous êtes l’ami de Barbaroux et de plus dénonciateur, je vous récuse. » L’incident en resta là, Marat ayant pris la parole pour se disculper à son tour des accusations dont il avait aussi été l’objet.

Séance du 29 octobre. — Le ministre de l’intérieur Roland lit un rapport sur la situation de Paris, dans lequel il signale l’état anarchique entretenu par les anticipations de la Commune sur les autorités constituées : « L’idée de la souveraineté du peuple, disait Roland, rappelée avec affectation par les hommes qui ont intérêt à persuader au peuple qu’il peut tout pour lui faire faire ce qu’ils veulent ; cette idée, mal appliquée, détachée de la suite des principes dont elle fait partie, a familiarisé avec l’insurrection, et en a inspiré l’habitude comme si l’usage devait en être journalier ; on a perdu de vue qu’elle est un devoir sacré contre l’oppression, mais une révolte condamnable dans l’état de liberté. » Roland termine son rapport en donnant lecture d’une lettre adressée au ministre de la justice, qui indique le dessein de renouveler contre certains membres de la Convention les massacres de septembre. Il était dit à ce sujet dans cette lettre : « Buzot, Vergniaud, Lasource, etc, voilà ceux que l’on nomme pour être de la cabale Roland ; ils ne veulent entendre parler que de Robespierre. » On demande l’impression du rapport et son envoi aux départements. Robespierre s’y oppose en soutenant que ce rapport n’est qu’un roman diffamatoire contre la Commune de Paris. Les murmures couvrent sa voix ; il s’élève contre le président qui ne veut lui conserver ni la parole, ni le silence. Il parvient à obtenir un peu de calme. Il porte à tous ses collègues le défi de l’accuser en face, en articulant des faits positifs contre lui. — À ces mots, Louvet s’écrie : « Je demande la parole pour accuser Robespierre. » — Et nous aussi, s’écrièrent Barbaroux et Rebecqui. — Voici comment Robespierre rend compte lui-même de cet incident : « Robespierre s’écrie qu’il est temps d’arrêter enfin un système de calomnie dont le ministre Roland est un des principaux artisans, et dont le but est de favoriser les projets d’une coalition qui cherche à démembrer la république. La coalition déploie toutes ses forces pour étouffer sa voix. Il somme tous les complices de la diffamation de monter à la tribune pour articuler des faits précis. Louvet se présente et tire de sa poche un discours volumineux ; il parle deux heures contre les Jacobins, contre la Commune, contre toutes les autorités constituées de Paris, contre la députation de ce département, et surtout contre Robespierre qu’il accuse formellement d’avoir aspiré à la dictature. Robespierre demande qu’il lui soit fixé un jour pour répondre. L’Assemblée ajourne la discussion au lundi suivant… » Il résulte du Moniteur que c’est lui-même qui, après avoir demandé la parole, redoutant sans doute la disposition où se trouvait l’Assemblée, réclama un ajournement à huitaine.

Robespierre répondit à Louvet dans la séance du 5 novembre. Les accusations dirigées contre lui étaient vagues : il lui fut facile de les repousser. On l’accuse d’avoir conspiré pour parvenir au pouvoir suprême. Mais n’avait-il pas le premier, avant le 10 août, appelé la Convention comme le seul remède des maux de la patrie. Cette accusation d’ailleurs est invraisemblable. Où étaient ses trésors ? où étaient ses armées ? où était la force qui l’eût rendu capable d’exécuter un pareil projet ? On lui reproche ses rapports avec Marat ; mais ils n’ont eu ensemble qu’une unique entrevue, au mois de janvier 1792, et ils furent si loin de s’entendre, que Marat écrivit en toutes lettres dans son journal, « qu’il l’avait quitté, parfaitement convaincu qu’il n’avait ni les vues, ni l’audace d’un homme d’État [29]. » On lui reproche d’avoir exercé aux Jacobins un despotisme d’opinion qui ne pouvait être regardé que comme l’avant-coureur de la dictature. Mais qu’est-ce que le despotisme de l’opinion, à moins que ce ne soit l’empire naturel des principes ! Or cet empire n’est point personnel à tel homme qui les énonce ; il appartient à la raison universelle et à tous les hommes qui veulent écouter sa voix. Ça a été la force de la société des Jacobins d’avoir dénoncé les ennemis de la patrie, abattu le despotisme. Et s’il était vrai qu’il eût en effet obtenu aux Jacobins cette influence qu’on lui suppose gratuitement, que pourrait-on en induire contre lui ? Élevant le débat à la véritable hauteur où il eût dû rester, il justifie le conseil général révolutionnaire de la Commune de Paris, aux actes duquel il était fier de s’être associé. « Citoyens, voulez-vous une révolution sans révolution ? quel est cet esprit de persécution qui est venu réviser pour ainsi dire celle qui a brisé nos fers ? Mais comment peut-on soumettre à un jugement certain les effets que peuvent entraîner ces grandes commotions ? Qui peut après coup marquer le point précis où devaient se briser les flots de l’insurrection populaire ? À ce prix, quel peuple pourrait jamais secouer le joug du despotisme ? Car s’il est vrai qu’une grande nation ne peut se lever par un mouvement simultané, et que la tyrannie ne peut être frappée que par la portion des citoyens qui est plus près d’elle, comment ceux-ci oseront-ils l’attaquer, si après la victoire les délégués, venant des parties éloignées de l’État, peuvent les rendre responsables de la durée ou de la violence de la tourmente politique qui a sauvé la patrie ? Ils doivent être regardés comme fondés de procuration tacite pour la société tout entière. Les Français, amis de la liberté, réunis à Paris, au mois d’août dernier, ont agi à ce titre au nom de tous les départements ; il faut les approuver ou les désavouer tout à fait. Leur faire un crime de quelques désordres apparents ou réels, inséparables d’une grande secousse, ce serait les punir de leur dévouement. Ils auraient droit de dire à leur juges : si vous désavouez les moyens que nous avons employés pour vaincre, laissez-nous les fruits de la victoire. Reprenez votre constitution et toutes vos lois anciennes : mais restituez-nous le prix de nos sacrifices et de nos combats. Rendez-nous nos concitoyens, nos frères, nos enfants qui sont morts pour la cause commune. Citoyens, le peuple qui vous a envoyés a tout ratifié. Votre présence ici en est la preuve ; il ne vous a pas chargés de porter l’œil sévère de l’inquisition sur les faits qui tiennent à l’insurrection, mais de cimenter par des lois justes la liberté qu’elle lui a rendue. L’univers, la postérité ne verra dans ces événements que leur cause sacrée et leur sublime résultat ; vous devez les voir comme elle. Vous devez les juger, non en juges de paix, mais en hommes d’État et en législateurs du monde. Et ne pensez pas que j’aie invoqué ces principes éternels, parce que nous avons besoin de couvrir d’un voile quelques actions répréhensibles. Non, nous n’avons point failli, j’en jure par le trône renversé, et par la république qui s’élève. »

On lui reproche d’avoir eu part aux massacres de septembre : « Ceux qui ont dit qu’il avait eu la moindre part à ces événements sont des hommes ou excessivement modestes ou excessivement pervers. Quant à l’homme qui, comptant sur le succès de la diffamation dont il avait d’avance arrangé tout le plan, a cru pouvoir imprimer impunément que je les avais dirigés, je me contenterais de l’abandonner au remords, si le remords ne supposait une âme. Je dirai pour ceux que l’imposture a pu égarer, qu’avant l’époque où ces événements sont arrivés, j’avais omis de fréquenter le conseil général de la Commune ; l’Assemblée électorale dont j’étais membre avait commencé ses séances ; je n’ai appris ce qui se passait dans les prisons que par le bruit public, et plus tard que la plus grande partie des citoyens, car j’étais habituellement chez moi ou dans les lieux où mes fonctions publiques m’appelaient. » Mais ces événements aussi, tout déplorables qu’ils puissent paraître, il faut les envisager d’un point de vue plus élevé : « On assure qu’un innocent a péri, on s’est plu à en exagérer le nombre ; mais un seul c’est beaucoup trop, sans doute ; citoyens, pleurez cette méprise cruelle, nous l’avons pleurée dès longtemps ; c’était un bon citoyen ; c’était donc l’un de nos amis. Pleurez même les victimes coupables réservées à la vengeance des lois, qui ont tombé sous le glaive de la justice populaire ; mais que votre douleur ait un terme comme toutes les choses humaines. Gardons quelques larmes pour des calamités plus touchantes. Pleurez cent mille patriotes immolés par la tyrannie ; pleurez nos citoyens expirants sous leurs toits embrasés ; et les fils des citoyens massacrés au berceau ou dans les bras de leurs mères. N’avez-vous pas aussi des frères, des enfants, des épouses à venger ? La famille des législateurs français, c’est la patrie, c’est le genre humain tout entier, moins les tyrans et leurs complices. Pleurez donc, pleurez l’humanité abattue sous leur joug odieux. Mais consolez-vous, si, imposant silence à toutes les viles passions, vous voulez assurer le bonheur de votre pays et préparer celui du monde. Consolez-vous, si vous voulez rappeler sur la terre l’égalité et la justice exilées, et tarir, par des lois justes, la source des crimes et des malheurs de vos semblables. La sensibilité qui gémit presque exclusivement pour les ennemis de la liberté m’est suspecte. Cessez d’agiter sous mes yeux la robe sanglante du tyran, ou je croirai que vous voulez remettre Rome dans les fers. En voyant ces peintures pathétiques des Lamballe, des Montmorin, de la consternation des mauvais citoyens, et ces déclamations furieuses contre des hommes connus sous des rapports tout à fait opposés, n’avez-vous pas cru lire un manifeste de Brunswick ou de Condé ? Calomniateurs éternels, voulez-vous donc venger le despotisme ? voulez-vous flétrir le berceau de la république ? voulez-vous déshonorer aux yeux de l’Europe la révolution qui l’a enfantée, et fournir des armes à tous les ennemis de la liberté ? Amour de l’humanité, vraiment admirable, qui tend à cimenter la misère et la servitude des peuples, et qui cache le désir barbare de se baigner dans le sang des patriotes ! » D’accusé, Robespierre se fait accusateur à son tour. Il termine en ces termes : « Vous saurez un jour quel prix vous devez attacher à la modération de l’ennemi que vous vouliez perdre. Et croyez-vous que si je voulais m’abaisser à de pareilles plaintes, il me serait difficile de vous présenter des dénonciations un peu plus précises et mieux appuyées ? je les ai dédaignées jusqu’ici. Je sais qu’il y a loin du dessein profondément conçu de commettre un grand crime à certaines velléités, à certaines menaces de mes ennemis, dont j’aurais pu faire beaucoup de bruit. D’ailleurs, je n’ai jamais cru au courage des méchants. Mais réfléchissez sur vous-même ; et voyez avec quelle maladresse vous vous embarrassez vous-mêmes dans vos propres pièges…… Vous vous tourmentez depuis longtemps pour arracher à l’assemblée une loi contre les provocateurs au meurtre : qu’elle soit portée ; qu’elle est la première victime qu’elle doit frapper ? N’est-ce pas vous qui avez dit calomnieusement, ridiculement, que j’aspirais à la tyrannie ? N’avez-vous pas juré par Brutus, d’assassiner les tyrans ? Vous voilà donc convaincu par votre propre aveu, d’avoir provoqué tous les citoyens à m’assassiner. N’ai-je pas déjà entendu de cette tribune même, des cris de fureur répondre à vos exhortations ? Et ces promenades de gens armés, qui bravent au milieu de nous l’autorité des lois et des magistrats ! Et ces cris qui demandent les têtes de quelques représentants du peuple, qui mêlent à des imprécations contre moi, vos louanges et l’apologie de Louis XVI ! Qui les a appelés ! qui les égare ! qui les excite ! Et vous parlez de lois, de vertu, d’agitateurs…… Mais sortons de ce cercle d’infamies que vous nous avez fait parcourir, et arrivons à la conclusion de votre libelle. Indépendamment de ce décret sur la force armée, que vous cherchez à extorquer par tant de moyens, indépendamment de cette loi tyrannique contre la liberté individuelle et contre celle de la presse, que vous déguisez sous le spécieux prétexte de la provocation au meurtre, vous demandez pour le ministre une espèce de dictature militaire, vous demandez une loi de proscription contre les citoyens qui vous déplaisent, sous le nom d’ostracisme. Ainsi vous ne rougissez plus d’avouer ouvertement le motif honteux de tant d’impostures et de machinations ; ainsi vous ne parlez de dictature que pour l’exercer vous-mêmes sans aucun frein ; ainsi vous ne parlez que de proscriptions et de tyrannie, que pour proscrire et tyranniser ; ainsi vous avez pensé que, pour faire de la Convention nationale l’aveugle instrument de vos coupables desseins, il vous suffirait de prononcer devant elle un roman bien astucieux, et de lui proposer de décréter sans désemparer, la perte de la liberté et son propre déshonneur ! Que me reste-t-il à dire contre des accusateurs qui s’accusent eux-mêmes ?… Ensevelissons, s’il est possible, ces méprisables manœuvres dans un éternel oubli. Puissions-nous dérober aux regards de la postérité ces jours peu glorieux de notre histoire, où les représentants du peuple, égarés par de lâches intrigues, ont paru oublier les grandes destinées auxquelles ils étaient appelés. Pour moi, je ne prendrai aucunes conclusions qui me soient personnelles ; j’ai renoncé au facile avantage de répondre aux calomnies de mes adversaires par des dénonciations plus redoutables. J’ai voulu supprimer la partie offensive de ma justification. Je renonce à la juste vengeance que j’aurais le droit de poursuivre contre mes calomniateurs. Je n’en demande point d’autre que le retour de la paix et le triomphe de la liberté. Citoyens, parcourez d’un pas ferme et rapide votre superbe carrière. Et puissé-je, aux dépens de ma vie et de ma réputation même, concourir avec vous à la gloire et au bonheur de notre commune patrie ! »

Louvet voulut répliquer, mais il ne put obtenir la parole. Barbaroux se présenta à son tour pour dénoncer Robespierre. « Il signera sa déclaration, il la gravera sur le marbre, » dit-il. On refuse également de l’entendre. Il descend à la barre pour soutenir son accusation en qualité de pétitionnaire et réclame la faculté que l’on accorde à tout simple citoyen. Un grand tumulte s’élève dans l’Assemblée. Une voix s’élève dans le bruit : « Si Robespierre était pur, il demanderait la parole pour ses adversaires ! » Barère propose de décréter l’ordre du jour, motivé ainsi qu’il suit : « Considérant que la Convention nationale ne doit s’occuper que des intérêts de la république, etc. » « Je ne veux pas de votre ordre du jour, s’écria Robespierre, si vous mettez un préambule qui me soit injurieux ! » La Convention adopte l’ordre du jour pur et simple, après avoir voté l’impression du discours de Robespierre ; et le soir, les Jacobins célébrèrent le triomphe de Robespierre. Robespierre dit dans ses Lettres à ses commettants, en rapportant les incidents de cette séance de la Convention que « sa justification fut éclatante et le triomphe de la vérité complet. »

L’instruction du procès du roi devant la Convention fut commencée dans la séance du 7 novembre, par un rapport de Mailhe présenté au nom du comité de législation. Des débats qui se prolongèrent pendant plusieurs séances, s’engagèrent d’abord sur cette question : le roi peut-il être jugé ? Ce fut dans la séance du 30 novembre, à l’occasion d’une discussion sur les moyens de rétablir la tranquillité publique, que Robespierre opina pour la première fois dans le procès : « Je demande qu’au sein de cette Assemblée reviennent pour jamais l’impartialité et la concorde ; je demande de proposer un moyen sûr de confondre les complots de tous les ennemis de la Convention nationale, c’est-à-dire de tous les partisans du royalisme et de l’aristocratie !… Ce moyen, le voici. Je demande que demain le tyran des français, le chef, le point de ralliement de tous les conspirateurs, soit condamné à la peine de ses forfaits. Je demande à prouver en dix minutes que tant que la Convention différera la décision de ce procès, elle réveillera toutes les factions ; elle ranimera toutes les espérances des amis de la royauté. Après demain vous concilierez les droits de la propriété avec la vie des hommes, vous prononcerez sur les subsistances ; le jour suivant vous poserez les bases de toute constitution libre. Alors tous les ennemis de la liberté tomberont à vos pieds ! Mais étouffons les petites passions, car c’est là que nous donnons le signal de la discorde. »

Séance du 2 décembre. — Discours sur les subsistances. Robespierre repousse la théorie de la liberté absolue dont les auteurs, dissertant plus sur le commerce des grains que sur la subsistance du peuple, n’ont mis aucune différence entre le commerce du blé et celui de l’indigo. Si les denrées qui ne tiennent point aux besoins de la vie peuvent être abandonnées aux spéculations les plus illimitées du commerçant, la vie des hommes ne peut être soumise aux mêmes chances. Nul homme n’a le droit d’entasser des monceaux de blé à côté de son semblable qui meurt de faim : « Quel est le premier objet de la société ? C’est de maintenir les droits imprescriptibles de l’homme. Quel est le premier de ces droits ? celui d’exister. La première loi sociale est donc celle qui garantit à tous les membres de la société les moyens d’exister ; toutes les autres sont subordonnées à celle-là ; la propriété n’a été instituée ou garantie que pour la cimenter ; c’est pour vivre d’abord que l’on a des propriétés. Il n’est pas vrai que la propriété puisse jamais être en opposition avec la subsistance des hommes. Les aliments nécessaires à l’homme sont aussi sacrés que la vie elle-même. Tout ce qui est indispensable pour la conserver est une propriété commune à la société entière. Il n’y a que l’excédant qui soit une propriété individuelle et qui soit abandonné à l’industrie des commerçants. Toute spéculation mercantile que je fais aux dépens de la vie de mon semblable n’est point un trafic, c’est un brigandage et un fratricide. D’après ce principe, quel est le problème à résoudre en matière de législation sur les subsistances ? le voici : assurer à tous les membres de la société la jouissance de la portion des fruits de la terre qui est nécessaire à leur existence ; aux propriétaires ou aux cultivateurs le prix de leur industrie, et livrer le superflu à la liberté du commerce. Je défie le plus scrupuleux défenseur de la propriété de contester ces principes, à moins de déclarer ouvertement qu’il entend par ce mot le droit de dépouiller et d’assassiner ses semblables. Comment donc a-t-on pu prétendre que toute espèce de gêne, ou plutôt que toute règle sur la vente du blé était une atteinte à la propriété, et déguiser ce système barbare sous le nom spécieux de la liberté du commerce. » Il demande donc que des précautions soient prises contre le monopole : « J’ai déjà prouvé que ces mesures et les principes sur lesquels elles sont fondées sont nécessaires au peuple. Je vais prouver qu’elles sont utiles aux riches et à tous les propriétaires. Je ne leur ôte aucun profit honnête, aucune propriété légitime ; je ne détruis point le commerce, mais le brigandage du monopole ; je ne les condamne qu’à la peine de laisser vivre leurs semblables. Or, rien sans doute ne peut leur être plus avantageux ; le plus grand service que le législateur puisse rendre aux hommes, c’est de les forcer à être honnêtes gens. Le plus grand intérêt de l’homme n’est pas d’amasser des trésors, et la plus douce propriété n’est point de dévorer la subsistance de cent familles infortunées. Le plaisir de soulager ses semblables, et la gloire de servir sa patrie, valent bien ce déplorable avantage. À quoi peut servir aux spéculateurs les plus avides la liberté indéfinie de leur odieux trafic ? à être ou opprimés, ou oppresseurs. Cette dernière destinée, surtout, est affreuse. Riches égoïstes, sachez prévoir et prévenir d’avance les résultats terribles de la lutte de l’orgueil et des passions lâches contre la justice et contre l’humanité. Que l’exemple des nobles et des rois vous instruise. Apprenez à goûter les charmes de l’égalité et les délices de la vertu ; ou du moins contentez-vous des avantages que la fortune vous donne, et laissez au peuple du pain, du travail et des mœurs. C’est en vain que les ennemis de la liberté s’agitent pour déchirer le sein de leur patrie : ils n’arrêteront pas plus le cours de la raison humaine, que celui du soleil ; la lâcheté ne triomphera point du courage ; c’est au génie de l’intrigue à fuir devant le génie de la liberté. Et vous, législateurs, souvenez-vous que vous n’êtes point les représentants d’une caste privilégiée, mais ceux du peuple français, n’oubliez pas que la source de l’ordre, c’est la justice, que le plus sûr garant de la tranquillité publique, c’est le bonheur des citoyens, et que les longues convulsions qui déchirent les États ne sont que le combat des préjugés contre les principes, de l’égoïsme contre l’intérêt général ; de l’orgueil et des passions des hommes puissants contre les droits et contre les besoins des faibles. »

Séance du 3 décembre. — La discussion sur le procès du roi est rouverte. Il n’y a plus de doute sur ce point : que le roi peut être jugé et qu’il doit l’être par la Convention. Il s’agit d’examiner quelles seront les formes du procès. Robespierre monte à la tribune pour développer son opinion sur le parti à prendre à l’égard de Louis XVI.

Séance du 4 décembre. — Philippeaux demande que la Convention se déclare en permanence jusqu’à ce qu’elle ait statué sur le sort de Louis XVI. Pétion s’y oppose, mais il demande que chaque jour on s’occupe du procès du roi depuis midi jusqu’à six heures. Robespierre demande la parole. Il ne l’obtient qu’à grand’peine, et il commence son discours par dénoncer, aux applaudissements des tribunes, la violation qui a été faite plusieurs fois en sa personne du droit de représentant, par des manœuvres multipliées pour étouffer sa voix. Il dénonce l’intention où l’on paraît être de mettre le trouble dans l’Assemblée, en faisant opprimer une partie par l’autre. Puis, arrivant au sujet de la discussion, il dit que la mesure que l’on doit prendre, c’est de juger Louis XVI sur-le-champ, sans désemparer. Il ne s’agit pas de faire un procès d’après les règles ordinaires. Il faut, « d’après les principes, condamner Louis XVI sur-le-champ à mort en vertu d’une insurrection. »

Séance du 28 décembre. — Discours de Robespierre contre l’appel au peuple. Il insiste de nouveau sur la nécessité de prendre une décision sans délai. Il déclare qu’il partage avec le plus faible toutes les affections particulières qui peuvent s’intéresser au sort de l’accusé : « inexorable quand il s’agit de calculer, d’une manière abstraite, le degré de sévérité que la justice des lois doit déployer contre les ennemis de l’humanité, j’ai senti chanceler dans mon cœur la vertu républicaine en présence du coupable humilié devant la puissance souveraine. La haine des tyrans et l’amour de l’humanité ont une source commune dans le cœur de l’homme juste qui aime son pays. Mais, citoyens, la dernière preuve de dévouement que les représentants du peuple doivent à la patrie, c’est d’immoler ces premiers mouvements de la sensibilité naturelle au salut d’un grand peuple et de l’humanité opprimée. Citoyens, la sensibilité qui sacrifie l’innocence au crime, est une sensibilité cruelle ; la clémence qui compose avec la tyrannie, est barbare. Citoyens, c’est à l’intérêt suprême du salut public que je vous rappelle. Quel est le motif qui vous force à vous occuper de Louis ? ce n’est pas le désir d’une vengeance indigne de la nation ; c’est la nécessité de cimenter la liberté et la tranquillité publique par la punition du tyran. Tout mode de le juger, tout système de lenteur qui compromet la tranquillité publique contrarie donc directement votre but ; il vaudrait mieux que vous eussiez absolument oublié le soin de le punir que de faire de son procès une source de troubles et un commencement de guerre civile. Pour retarder votre jugement, on vous a parlé de l’honneur de la nation, de la dignité de l’Assemblée. L’honneur des nations, c’est de foudroyer les tyrans et de venger l’humanité avilie ! La gloire de la Convention nationale consiste à déployer un grand caractère, et à immoler les préjugés serviles aux principes salutaires de la raison et de la philosophie ; elle consiste à sauver la patrie et à cimenter la liberté par un grand exemple donné à l’univers. Je vois sa dignité s’éclipser à mesure que nous oublions cette énergie des maximes républicaines, pour nous égarer dans un dédale de chicanes inutiles et ridicules, et que nos orateurs, à cette tribune, font faire à la nation un nouveau cours de monarchie. La postérité vous admirera ou vous méprisera selon le degré de vigueur que vous montrerez dans cette occasion ; et cette vigueur sera la mesure aussi de l’audace ou de la souplesse des despotes étrangers avec vous : elle sera le gage de notre servitude ou de notre liberté, de notre prospérité ou de notre misère. Citoyens, la victoire décidera si vous êtes des rebelles ou les bienfaiteurs de l’humanité ; et c’est la hauteur de votre caractère qui décidera la victoire. » « Oui, je le déclare hautement, poursuit Robespierre, je ne vois plus désormais dans le procès du tyran qu’un moyen de vous ramener au despotisme par l’anarchie ! C’est pour cela qu’on veut changer toutes les assemblées de canton, toutes les sections des villes en autant de lices orageuses, où l’on combattra pour ou contre la personne de Louis, pour ou contre la royauté ; ce projet ne tend qu’à détruire la Convention elle-même : on remettra en question, jusqu’à la proclamation de la république dont la cause se lie naturellement aux questions qui concernent le roi détrôné. C’est le moyen de provoquer la guerre civile… C’est se jouer de la majesté du peuple souverain que de lui renvoyer une affaire qu’il vous a chargés de terminer promptement. Et de quel droit faites-vous l’injure au peuple de douter de son amour pour la liberté ? » Puis Robespierre dénonce de nouveau qu’il existe un projet d’avilir la Convention et de la dissoudre : « Déjà, dit-il, pour éterniser la discorde et se rendre maître des délibérations, on a imaginé de distinguer l’Assemblée en majorité et minorité ; nouveau moyen d’outrager et de réduire au silence ceux qu’on désigne sous cette dernière dénomination. Je ne connais point ici ni minorité, ni majorité. La majorité est celle des bons citoyens ; la majorité n’est point permanente, parce qu’elle n’appartient à aucun parti ; elle se renouvelle à chaque délibération libre, parce qu’elle appartient à la cause publique et à l’éternelle raison ; et quand l’Assemblée reconnaît une erreur, comme il arrive quelquefois, la minorité devient alors la majorité. La volonté générale ne se forme point dans les conciliabules ténébreux, ni autour des tables ministérielles. La minorité a partout un droit éternel, c’est celui de faire entendre la voix de la vérité ou de ce qu’elle regarde comme tel. La vertu fut toujours en minorité sur la terre. Sans cela, la terre serait-elle peuplée de tyrans et d’esclaves ? Hampden et Sidney étaient de la minorité, car ils expirèrent sur un échafaud : les Critias, les Anitus, les César, les Clodius, étaient de la majorité ; mais Socrate était de la minorité, car il avala la ciguë ; Caton était de la minorité, car il déchira ses entrailles. Je connais ici beaucoup d’hommes qui serviront, s’il le faut, la liberté à la mode de Sidney et d’Hampden ; et n’y en eût-il que cinquante, cette seule pensée doit faire frémir tous ces lâches intrigants qui veulent égarer la majorité. En attendant cette époque, je demande au moins la priorité pour le tyran. Unissons-nous pour sauver la patrie, et que cette délibération prenne enfin un caractère plus digne de nous et de la cause que nous défendons. Bannissons du moins tous ces déplorables incidents qui la déshonorent ; ne mettons pas à nous persécuter plus de temps qu’il n’en faut pour juger Louis. » Robespierre termine son discours en demandant que la Convention déclare Louis coupable et digne de mort.


Année 1793.


Séance du 6 janvier [30]. — L’ordre du jour appelle la discussion sur la proposition de supprimer la permanence des sections de Paris. Barère, président, ayant mis aux voix si le ministre de l’intérieur serait entendu avant Robespierre, celui-ci s’écrie : « La liberté des opinions n’existe-t-elle donc que pour les calomniateurs et les ministres factieux ? » Une partie entière de l’Assemblée se soulève contre l’orateur, et demande qu’il soit censuré. — On réclame d’un autre côté avec chaleur que Robespierre soit entendu. — Cet état d’agitation dure pendant plusieurs instants. « J’ai le droit de parler… Sans doute, je n’ai point comme tant d’autres un cœur vénal… (Violents murmures). Les cris des intrigants ne m’imposeront pas… (Le trouble s’accroît). » — Les apostrophes les plus vives sont échangées entre les divers côtés de l’Assemblée. Les tribunes se lèvent, et mêlent leurs clameurs à celles de l’Assemblée. Le président se couvre. La parole est enfin assurée à Robespierre, qui réclame la permanence des sections, « Dans ce moment-ci, dit-il, les sections, le peuple entier qui ne peut point appartenir à une faction, quelque puissante qu’elle soit, peut seule garantir la tranquillité publique, et assurer le triomphe définitif de la Révolution. »

Séance du 16 janvier. — Vote motivé de Robespierre dans l’appel nominal sur la peine à infliger à Louis XVI.

Séance du 17 janvier. — Il s’oppose à ce que l’on entende les défenseurs : « Les principes mêmes qui ont dicté votre jugement, vous défendent d’entendre les défenseurs de Louis ; vous ouvririez la porte à la réclamation d’une nouvelle procédure, vous ne devez permettre d’élever aucune question nouvelle. » Les défenseurs sont néanmoins entendus, et ils lisent une déclaration du roi qui déclare interjeter appel à la nation elle-même du jugement de ses représentants. Robespierre demande alors que la Convention déclare « que le prétendu appel qui vient de lui être signifié doit être rejeté comme contraire aux principes de l’autorité publique, aux droits de la nation, à l’autorité des représentants, et que l’on interdise à qui que ce soit d’y donner aucune suite, à peine d’être poursuivi comme perturbateur du repos public. »

Séance du 18 janvier. — Il repousse pareillement tout sursis.

Séance du 21 janvier. — Le jour même où Louis XVI fut exécuté, un ancien garde du corps, pour venger la royauté, frappa à mort Michel Lepelletier, un des membres, de la Convention dont les opinions républicaines étaient le plus caractérisées. Robespierre, à la Convention, appuie la motion de Barrère d’accorder à Lepelletier les honneurs du Panthéon. Mais il repousse la proposition de Barère qui voulait que l’on punît de mort quiconque aurait caché l’assassin Pâris ou favorisé sa fuite : « J’attaque le fonds même de la proposition : elle est contraire à tous les principes. Quoi ! au moment où vous allez effacer de votre Code pénal la peine de mort, vous la décréteriez pour un cas particulier ! Les principes d’éternelle justice s’y opposent. Pourquoi d’ailleurs sortir de la loi pour venger un représentant du peuple ? Vous ne le feriez pas pour un simple citoyen ; et cependant l’assassinat d’un citoyen est égal, aux yeux de la loi, à l’assassinat d’un fonctionnaire public. »

Séance du 25 février. — Robespierre se plaint de l’insuffisance de la loi sur les émigrés. Il est nécessaire, dit-il, de revoir cette loi, d’en retrancher toutes les exceptions. De plus, il faut y ajouter des mesures pénales contre les directoires qui conniveraient avec les émigrés, avec les prêtres.

Séance du 5 mars. — Discussion sur la loi des émigrés. Robespierre s’oppose à l’exception que l’on proposait pour les enfants au-dessous de seize ans : « Il est étonnant, dit-il, que lorsque les patriotes se sont indignés de ce que la loi n’était pas assez sévère, on la recommence pour faire des exceptions de cette espèce. Je partage aussi ce sentiment d’humanité qui vous anime. Mais rappeler les fils des émigrés, c’est rappeler les héritiers de leurs crimes, qui ne cesseront de déchirer la patrie jusqu’à ce qu’ils aient vengé leurs pères. Rappeler les fils des émigrés, c’est inoculer dans les veines de la République naissante le poison de l’incivisme. »

Séance du 8 mars. — Il dit que les échecs subis en Belgique ne doivent pas décourager la République : « Pour un peuple libre et naissant à la liberté, le moment d’un échec est celui qui présage un triomphe éclatant, et les avantages passagers des satellites du despotisme sont les avant-coureurs de la destruction des tyrans… Nous avons éprouvé un échec malheureux. Mais à peine est-il capable de retarder d’un instant la prospérité publique qui croîtra avec nos victoires, la liberté et l’égalité que nous porterons aux peuples étrangers… La Convention nationale peut hâter cette heureuse révolution. Il lui suffit de dégager le peuple des entraves dont il est environné, de s’élever elle-même à la hauteur du caractère divin dont elle est revêtue ; car c’est bien une mission divine que celle de créer la liberté, de diriger son impulsion toute puissante vers la chute de la tyrannie et la prospérité des peuples. Il lui suffira de tenir sans cesse le glaive de la loi levé sur la tête des conspirateurs puissants, des généraux perfides, de fouler aux pieds tout esprit de parti et d’intrigue, et de ne prendre pour guide que les grands principes de la liberté et du bien public, de balayer tous les traîtres, de tendre des mains protectrices aux amis de la liberté, au peuple qui a fait la révolution, et dont la prospérité ne peut être assise que sur les bases de l’égalité. »

Séance du 10 mars. — Il appuie l’abolition de la contrainte par corps, réclamée par Danton.

Séance du 10 mars. — À propos des nouvelles des armées, Robespierre insiste sur la nécessité d’instituer un pouvoir plus unitaire et plus actif que celui du conseil exécutif : « On croit avoir tout fait en ordonnant qu’il serait fait un recrutement dans toutes les parties de la République ; et moi je pense qu’il faut encore un régulateur fidèle et uniforme de tous les mouvements de la révolution.., Il nous faut un gouvernement dont toutes les parties soient rapprochées. Il existe entre la Convention et le conseil exécutif une barrière qu’il faut rompre, parce qu’elle empêche cette unité d’action qui fait la force du gouvernement… J’ai été amené à développer ces idées, dit-il en terminant, par cette conviction intime que tout le mal vient de ce que nous n’avons pas un gouvernement assez actif. Je conclus à ce que beaucoup de réformes soient faites dans cette partie, parce que c’est la plus grande mesure de salut public que vous puissiez prendre, et que sans elle vous irez toujours de révolution en révolution, et vous conduirez enfin la République à sa perte. »

Séance du 11 mars. — Discours de Robespierre sur l’organisation du tribunal révolutionnaire : « Il est important de bien définir ce que vous entendez par conspirateurs : autrement les meilleurs citoyens risqueraient d’être victimes d’un tribunal institué pour les protéger contre les entreprises des contre-révolutionnaires. » Thuriot demande que Robespierre présente son article comme il le conçoit. — Le voici : « La loi défend, sous peine de mort, tout attentat contre la sûreté générale de l’État, la liberté, l’égalité, l’unité et l’indivisibilité de la République. » Puisque vous avez déclaré révolutionnairement que quiconque provoquerait le rétablissement de la royauté sera puni de mort, je veux que le décret le mentionne. Il faut que tous les écrits… (Il s’élève des murmures dans une partie de la salle.) Il est étrange qu’on murmure, lorsque je propose de réprimer un système d’écrits publics dirigés contre la liberté, qui attaquent les principes de la souveraineté et de l’égalité… Je veux enfin que ce tribunal punisse les administrateurs qui, au mépris des lois et de l’unité de la République, ont levé une force armée de leur pure autorité privée. » Le 20 mars Robespierre est nommé membre du comité de salut public.

Séance du 27 mars. — Robespierre propose que, pour ranimer l’énergie républicaine et confondre les projets de tous les despotes, deux décrets soient rendus : 1° pour expulser du territoire français et des contrées occupées par les armées françaises, tous les membres de la famille Capet ; 2e pour traduire au tribunal extraordinaire et juger incessamment Marie-Antoinette d’Autriche, comme prévenue d’être complice des attentats commis contre la liberté et contre la sûreté de la nation[31].

Séance du 3 avril, — Delacroix et Merlin, de retour de leur mission en Belgique, apportent à la Convention les détails de la conspiration de Dumouriez. L’Assemblée se déclare en permanence pour prendre les mesures de salut public que requièrent les circonstances. Robespierre monte à la tribune : « Il est temps que cette comédie finisse. Ce n’est point par des nouvelles tantôt décourageantes, tantôt plus satisfaisantes qu’on doit endormir la nation : il faut que la Convention prenne des mesures révolutionnaires… il faut adopter des mesures dictées par la liberté. Mais je dois déclarer que ce ne sera jamais dans le comité de défense générale qu’elles seront proposées ; car dans ce comité règnent des principes que la liberté réprouve. » Des murmures s’élèvent dans une partie de l’Assemblée et interrompant l’orateur : le président rétablit le silence. Robespierre poursuit : « Citoyens, dans ce moment-ci je me dois à moi-même, je dois à la patrie une profession de foi. Nommé membre du comité de défense générale, mais convaincu que les principes qui doivent sauver la patrie, ne peuvent pas y être adoptés, je déclare que je ne me regarde plus comme faisant partie de ce comité. Je ne suis pas bien

convaincu qu’un système où la royauté serait combinée avec une sorte de constitution aristocratique déplairait à certains membres de ce comité ; je ne suis pas bien convaincu qu’un pareil système ne conviendrait pas à certaines gens qui, quelquefois, parlent de patriotisme, mais qui nourrissent et conservent dans leur âme une haine profonde pour l’égalité. Je ne veux pas délibérer avec ceux qui ont parlé le langage de Dumouriez, avec ceux qui ont calomnié les hommes à qui maintenant Dumouriez déclare une guerre implacable, avec ceux qui, à l’exemple de Dumouriez, ont calomnié Paris et la portion de l’Assemblée vraiment amante de la liberté. S’il ne m’est pas donné de sauver la liberté, je ne veux pas du moins être le complice de ceux qui veulent la perdre ; je ne veux pas être membre d’un comité qui ressemble plutôt à un conseil de Dumouriez qu’à un comité de la Convention nationale. (Murmures à la droite de la tribune.) » Robespierre développe son accusation, et, Brissot ayant demandé à lui répondre, Robespierre lui applique ses accusations. Il termine en déclarant que la première mesure de salut public à prendre, c’est de décréter tous ceux qui sont prévenus de complicité avec Dumouriez, et notamment Brissot.

Séance du 10 avril. — Robespierre est mis en demeure par Guadet de nommer les chefs de la conspiration, et de sortir du vague dans lequel se maintiennent toutes les dénonciations qui sèment l’inquiétude dans la Convention et dans le public : « Une faction puissante, dit-il, conspire avec les tyrans de l’Europe pour nous donner un roi avec une espèce de constitution aristocratique ; elle espère nous amener à cette transaction honteuse par la force des armes étrangères et par les troubles du dedans. Ce système plait à tous les aristocrates bourgeois, qui ont horreur de l’égalité, à qui l’on a fait peur, même pour leurs propriétés… La république ne convient qu’au peuple et aux hommes qui ont une âme pure et élevée… Le système aristocratique dont je parle était celui de Lafayette et de tous ses pareils, connus sous le nom feuillants ou de modérés ; il a été continué par ceux qui ont succédé à sa puissance… Le caractère commun à tous les ambitieux qui ont paru jusqu’ici sur le théâtre de la révolution, c’est qu’ils ont défendu le peuple aussi longtemps qu’ils ont cru en avoir besoin. Tous ont successivement combattu pour ou contre les Jacobins, selon les temps et les circonstances. » Il dénonce les manœuvres des Girondins commencées longtemps avant la Convention : « Ils n’ont rien négligé pour empêcher la révolution du 10 août ; dès le lendemain ils travaillèrent efficacement à en arrêter le cours. Le jour même du 10, ils firent tout ce qui était en eux pour que le ci-devant roi ne fût pas enfermé au Temple ; ils tâchèrent de nous rattacher à la royauté, en faisant décréter par l’Assemblée législative qu’il serait nommé un gouverneur au prince royal. À ces faits, consignés dans les actes publics et dans l’histoire de notre révolution, vous reconnaissez déjà les Brissot, les Guadet, les Vergniaud, les Gensonné, et d’autres agents hypocrites de la même coalition. » Il énumère longuement les calomnies répandues contre Paris pour exciter la jalousie et la défiance des autres parties de la république ; les éternelles déclamations contre la justice révolutionnaire qui immola les Montmorin, les Senart et d’autres conspirateurs ; les retards apportés au procès du tyran ; les manœuvres employées durant le cours de cette affaire ; les efforts pour sauver Louis XVI ; les trahisons des généraux ; leurs intelligences avec Dumouriez qui vient enfin de lever le masque. Tel était le coupable secret de la conspiration tramée depuis longtemps contre notre liberté. Le chef de la faction l’a dévoilé au moment où il croyait pouvoir l’exécuter avec succès. En effet, tout semblait disposé pour la favoriser. Les amis et les complices de Dumouriez, membres du comité de défense générale, connaissaient sans doute ces secrets mieux que personne ; mais ils comptaient sur le succès de sa criminelle entreprise. « Je demande, termine Robespierre, que les individus de la famille d’Orléans, dite Égalité, soient traduits devant le tribunal révolutionnaire, ainsi que Sillery, sa femme, Valence, et tous les hommes spécialement attachés à cette maison ; que ce tribunal soit également chargé d’instruire le procès de tous les autres complices de Dumouriez. Oserai-je nommer ici des patriotes tels que Brissot, Vergniaud, Gensonné, Guadet ? »

Séance du 11 avril. — Robespierre réclame la mise en liberté des prisonniers pour dettes, en exécution du décret qui abolit « l’usage inhumain de la contrainte par corps. »

Séance du 13 avril. — À propos de la proclamation de Cobourg, il demande la mise hors la loi de quiconque proposerait de transiger avec l’ennemi, — et la mise à prix de la tête de l’ancien ministre de la guerre, Beurnonville, complice de Dumouriez. Il justifie Marat, « dont il n’a point partagé les erreurs qu’on travestit ici en crimes, mais qu’il regarde comme un bon citoyen, zélé défenseur de la cause du peuple[32]. »

Séance du 24 avril. — Discours sur la propriété, suivi d’un projet complet de déclaration des droits de l’homme et du citoyen.

Séance du 6 mai. — Robespierre invite la Convention à appuyer de toute sa force les autorités constituées de Paris : « En vain, dit-il, on forme des complots contre la république, contre la liberté : la liberté, la république triompheront de tous les complots. »

Séance du 8 mai. — Il demande l’arrestation de tous les suspects et l’armement général de tous les citoyens pour repousser les ennemis de la liberté. — Dans la même séance, il prend de nouveau la parole pour dénoncer les agitations contre-révolutionnaires. Il accuse l’Assemblée de protéger à Paris les complices des rebelles, et il fait retomber sur elle la responsabilité « de ce funeste système qui tend à organiser la guerre civile. »

Séance du 10 mai. — Discours sur la constitution. — Le 18 mai, la Convention crée une commission des douze pour contre-balancer le pouvoir de la Commune. C’était un défi. Robespierre y répond le 26 mai, aux Jacobins, par un appel à l’insurrection : « Je vous disais que le peuple doit se reposer sur sa force ; mais, quand le peuple est opprimé, quand il ne lui reste plus que lui-même, celui-là serait un lâche qui ne lui dirait pas de se lever ! C’est quand toutes les lois sont violées, c’est quand le despotisme est à son comble, c’est quand on foule aux pieds la bonne foi et la pudeur, que le peuple doit s’insurger ! Ce moment est arrivé : nos ennemis oppriment ouvertement les patriotes ; ils veulent, au nom de la loi, replonger le peuple dans la misère et dans l’esclavage. Je ne serai jamais l’ami de ces hommes corrompus, quelques trésors qu’ils m’offrent. J’aime mieux mourir avec les républicains que de triompher avec ces scélérats. (Applaudi.) — J’exhorte chaque citoyen à conserver le sentiment de ses droits ; je l’invite à compter sur sa force et sur celle de toute la nation ; j’invite le peuple à se mettre, dans la Convention nationale, en insurrection contre tous les députés corrompus. (Applaudi.) Je déclare qu’ayant reçu du peuple le droit de défendre ses droits, je regarde comme mon oppresseur celui qui m’interrompt ou qui me refuse la parole, et je déclare que, moi seul, je me mets en insurrection contre le président et contre tous les membres qui siègent dans la Convention. (Applaudi.) » Toute la société se lève et se déclare en insurrection contre les députés corrompus.

Le 28 mai, Robespierre prend la parole à la Convention : « Je réclame votre attention et votre indulgence, parce que je suis dans l’impossibilité physique de dire tout ce que m’inspire ma sensibilité pour les dangers de la patrie, indignement trahie. » Il ne dit que quelques mots pour citer un passage d’un discours prononcé par Brissot, le 25 juillet dernier, à la tribune de l’Assemblée législative : « Les royalistes, continue-t-il, ne cessent de conspirer avec les ennemis intérieurs et extérieurs de la république. Voilà la déclaration que je voulais faire avant de voir la faction détestable consommer la ruine de la patrie, si toutefois la patrie pouvait périr sous les coups des plus vils mortels. Maintenant, je laisse ces hommes criminels finir leur odieuse carrière. Je leur abandonne cette tribune ; qu’ils viennent y distiller leurs poisons ; qu’ils viennent y secouer les brandons de la guerre civile ; qu’ils entretiennent des correspondances avec les ennemis de la patrie ; qu’ils finissent leur carrière ; la nation les jugera. Que ce qu’il y a de plus lâche, de plus vil et de plus impur sur la terre triomphe et ramène à l’esclavage une nation de vingt-cinq millions d’hommes qui voulaient être libres ! Je regrette que la faiblesse de mes organes ne me permette pas de développer toutes leurs trames. C’est aux républicains à les replonger dans l’abîme de la honte. »

Il reprend la parole dans la séance du 31 mai : il demande la suppression de la commission des douze ; il dit que ce ne sont pas des mesures insignifiantes qui peuvent sauver la patrie ; il s’étend longuement sur les dangers qui menacent la république… « Concluez donc, » lui crie Vergniaud ? — « Oui, je vais conclure, et contre vous ! contre vous qui, après la révolution du 10 août, avez voulu conduire à l’échafaud ceux qui l’ont faite ! contre vous, qui n’avez cessé de provoquer la destruction de Paris ! contre vous, qui avez voulu sauver le tyran ! contre vous, qui avez conspiré avec Dumouriez ! contre vous, qui avez poursuivi avec acharnement les mêmes patriotes dont Dumouriez demandait la tête ! contre vous, dont les vengeances criminelles ont provoqué ces mêmes cris d’indignation dont vous voulez faire un crime à ceux qui sont vos victimes ! Eh bien ! ma conclusion, c’est le décret d’accusation contre tous les complices de Dumouriez et contre tous ceux qui ont été désignés par les pétitionnaires. »

Séance du 8 juin. — À la suite de l’événement du 31 mai, Barrère, au nom du comité de salut public, proposait une série de mesures ayant pour objet : de garantir la Justice et la liberté dans le procès des Girondins ; la suppression de tous les comités révolutionnaires pour ramener tous les pouvoirs à la Convention ; le rétablissement de la liberté de la presse : « En vain, dirait-on qu’il est quelques journaux qui se sont plus ou moins écartés du but utile que doit se proposer tout homme qui écrit pour ses concitoyens ; la vérité jaillit de la diversité et du choc des opinions, et d’ailleurs, citoyens, que penseriez-vous d’une liberté qui dépendrait de quelques journaux ? Que devient la liberté de la presse ? que devient le droit d’écrire et d’imprimer son opinion, si l’imprimé ne peut se distribuer ou se vendre ? La police du despotisme usait de ces petits moyens ; voudrions-nous imiter les tyrans, nous qui les combattons ? Il faut briser ces misérables entraves données à la presse et aux journaux, ce n’est pas avec des entraves et des contraintes que l’on défend la cause de la liberté. C’est avec du courage et de bonnes lois que les calomnies ou les erreurs des journalistes sont sans effet. » Barrère proposait encore qu’il soit envoyé aux départements dont les députés étaient détenus, un nombre égal d’otages pris dans le sein de la Convention. C’était le moyen de rendre toute la nation solidaire du mouvement de Paris. « Hommes de la Montagne, s’écriait Barrère, vous ne vous êtes pas placés sans doute sur ce point élevé pour vous élever au-dessus de la vérité. — Quelques persuadés que vous soyez que la France, juge unique et souveraine de cette grande cause, ne désavouera pas votre jugement, vous n’en devez pas moins, pour vous-mêmes et pour le salut de la patrie, prendre cette mesure. Elle est juste, elle est donc nécessaire ; elle a de la grandeur, elle doit donc vous plaire. Cette mesure est généreuse, elle est propre à toucher une nation qui peut se croire outragée, mais qui est magnanime. Députés, citoyens, hommes, votre Comité de salut public ne découvre pas d’autre moyen de sauver la France… Chaque otage que vous enverrez à un département prêt à s’indigner et à se diviser, est une chaîne sacrée par laquelle vous le retenez lié à Paris et à toute la France. » Cette proposition, appuyée par Danton, fut d’abord accueillie avec enthousiasme. Couthon, un des membres qui avaient motivé le décret d’arrestation, se présenta pour aller à Bordeaux. Mais Robespierre repoussa ce projet comme « de nature à réveiller de dangereuses impressions, à troubler la tranquillité qui désormais doit régner dans cette assemblée et dans toute la république. » La France était asservie aux manœuvres des aristocrates, il ne fallait pas désarmer la révolution. — « Est-ce dans le moment où vous n’avez pas assez de vertu, de sagesse et d’énergie, pour dompter tous les ennemis extérieurs et intérieurs de la liberté, que vous devez chercher à comprimer le zèle, l’effervescence même du patriotisme ? Est-ce dans le moment où les traîtres s’agitent de toutes parts, que vous devez supprimer les comités de surveillance, les comités révolutionnaires que le peuple, fatigué de trahisons, a choisi pour déjouer les complots, et opposer une force active aux efforts de l’aristocratie ? » Quant au point relatif à de prétendus otages : « Je ne crois pas, dit-il, que cette idée mérite une discussion. »

Séance du 13 juin. — Il fait approuver la conduite de la Commune de Paris, dans l’affaire du 31 mai.

Séance du 16 juin. — Il demande que l’on prenne des mesures énergiques contre les conspirateurs girondins : « Jusqu’à ce que cette faction soit écrasée, anéantie, nul homme ne pourra être impunément vertueux. Sortez de la léthargie où vous êtes, écrasons tous nos ennemis… Je demande que vous fassiez une adresse au peuple, où tous les faits qui démontrent la conspiration seront dévoilés ; une autre adresse sur les dangers de la patrie, et que le comité de salut public prenne les mesures les plus sévères pour arrêter ces journalistes infidèles qui sont les plus dangereux ennemis de la liberté. »

Séance du 14 juin. — La discussion de la Constitution vient faire trêve un instant à ces agitations passionnées. Robespierre prend la parole contre un article, portant que les assemblées primaires pourraient se former extraordinairement par la réunion de la majorité plus un des membres qui la composent : « L’article soumis à la délibération est si vague, qu’il détruit toute espèce de gouvernement, il établit une espèce de démocratie qui renverse les droits du peuple. En effet, ces assemblées n’ayant pas un objet déterminé, elles pourront faire tout ce qu’elles voudront, et par là vous créez la démocratie pure, une démocratie qui ne sera point tempérée par des lois sages qui peuvent la rendre stable. D’ailleurs, combien de temps durera l’assemblée ? Cela n’est point déterminé, les intrigants, les riches prolongeront les assemblées ; le pauvre se retirera pour aller travailler, parce qu’il n’a que son travail pour vivre. Les premiers feront tout ce que bon leur semblera. » Il appuie la formation de corps électoraux pour nommer le conseil exécutif, les conseils administratifs et judiciaires, au lieu de les faire élire directement par le peuple : « Je vous prie de remarquer combien il est essentiel à la liberté qu’il ne s’établisse pas une rivalité dangereuse entre le conseil exécutif et le corps législatif, ce qui ne manquerait pas d’arriver, si les pouvoirs du conseil lui venaient immédiatement du peuple comme ceux du corps législatif, car, les tenant de même source, il pourrait se croire égal en puissance, et augmenter encore son ascendant de toute la force dont il est, par sa nature, environné pour l’exécution. »

Séance du 15 juin. — Il trouve trop absolue la déclaration constitutionnelle « que les représentants ne pourront être recherchés, accusés, ni jugés en aucun temps pour les opinions énoncées dans le corps législatif. » Il voudrait que l’on examinât les moyens de les rendre justiciables directement de leurs mandants à la fin de chaque législature.

Séance du 16 juin. — Il fait substituer cette formule, en tête des décrets des actes publics : Au nom du peuple français, au lieu de : Au nom de la République française. — « Le mot de république caractérise le gouvernement ; le peuple caractérise le souverain. » Il développe de nouveau les idées sur la souveraineté qu’il avait déjà émises à l’Assemblée constituante : « J’observe que le mot de représentant ne peut être appliqué à aucun mandataire du peuple, parce que la volonté ne peut se représenter. Les membres de la législature sont les mandataires à qui le peuple a donné la première puissance ; mais, dans le vrai sens, on ne peut pas dire qu’ils le représentent… La législature fait des lois et des décrets ; les lois n’ont le caractère de lois que lorsque le peuple les a formellement acceptées. Jusqu’à ce moment elles n’étaient que des projets ; alors elles sont l’expression de la volonté du peuple. Les décrets ne sont exécutés, avant d’être soumis à la ratification du peuple, que parce qu’il est censé les approuver ; il ne réclame pas, son silence est pris pour une approbation. Il est impossible qu’un gouvernement ait d’autre principe. Le consentement est exprimé ou tacite ; mais, dans aucun cas, la volonté souveraine ne se représente, elle est résumée, le mandataire ne peut être représentant ; c’est un abus de mots, et déjà en France on commence à revenir de cette erreur. »

Séance du 17 juin. — Ducos ayant exprimé l’opinion qu’il était de stricte justice que l’homme qui ne jouit que de l’absolu nécessaire ne paie aucune contribution, Robespierre s’élève contre cette idée : « J’ai partagé un moment l’erreur de Ducos ; je crois même l’avoir écrite quelque part, mais j’en reviens aux principes et je suis éclairé par le bon sens du peuple, qui sent que l’espèce de faveur qu’on lui présente n’est qu’une injure. En effet, si vous décrétez, surtout constitutionnellement, que la misère excepte de l’honorable obligation de contribuer aux besoins de la patrie, vous décrétez l’avilissement de la partie la plus pure de la nation ; vous décrétez l’aristocratie des richesses, et bientôt vous verriez ces nouveaux aristocrates, dominant dans les législatures, avoir l’odieux machiavélisme de conclure que ceux qui ne paient point les charges ne doivent point partager les bienfaits du gouvernement ; il s’établirait une classe de prolétaires, une classe d’ilotes, et l’égalité et la liberté périraient pour jamais. N’ôtez point aux citoyens ce qui est le plus salutaire, la satisfaction de présenter à la république le denier de la veuve… Ce qu’il y a de populaire, ce qu’il y a de juste, c’est le principe consacré dans la déclaration des droits, que la société doit le nécessaire à tous ceux de ses membres qui ne peuvent se le procurer par le travail. Je demande que ce principe soit inséré dans la Constitution, que le pauvre, qui doit une obole pour sa contribution, la reçoive de la patrie pour la reverser dans le trésor public. »

Séance du 17 juin. — Robespierre revendique l’indépendance des fonctionnaires vis-à-vis du conseil exécutif et il s’oppose à l’arbitrage forcé. Il préfère, dans tous les cas, les juges nommés par le peuple aux arbitres choisis par les parties.

Séance du 15 juin. — Il s’oppose à un sursis de trois jours demandé par Bazire au nom du comité de sûreté générale, pour deux condamnés à mort dans l’affaire de Bretagne, qui demandent à déclarer des faits importants : « C’est cette faiblesse liberticide qui toujours a été la cause de nos malheurs… Si vous voulez maintenir la liberté, soyez inexorables pour les conspirateurs. » On reprend la suite de la discussion sur la Constitution. Il ne veut pas que le corps législatif puisse siéger en même temps que la Convention : « Un peuple qui a deux espèces de représentations cesse d’être un peuple unique. Une double représentation est le germe du fédéralisme et de la guerre civile. » Il ne veut pas non plus qu’on fixe la durée des conventions nationales : « Fixer par la Constitution un terme à la représentation nationale qui vient créer une constitution nouvelle, c’est oublier tous les principes de la souveraineté du peuple… Si cependant une convention prolongeait son autorité au-delà du terme que lui prescrirait l’intérêt public, alors la nation fatiguée la forcerait bien d’abandonner ses fonctions. »

Mercier s’oppose à l’art. 4 du chap. XXV ainsi conçu : « Le peuple français ne fait point la paix avec un ennemi qui occupe son territoire. » — « Avez-vous fait, dit-il, un traité avec la victoire. » — « Nous en avons fait un avec la mort, » répliqua Bazire. Robespierre prend la parole pour appuyer Bazire. « Je n’aurais jamais cru, dit-il, qu’un représentant du peuple français osât professer ici une maxime d’esclavage et de lâcheté. » — Fonfrède demande que dans la garantie des droits soit consacrée expressément la liberté des cultes. Robespierre s’y oppose : « Je crains que les conspirateurs ne tirent de l’article constitutionnel qui consacrera la liberté des cultes le moyen d’anéantir la liberté publique ; je crois que les hommes qui voudront former des associations contre-révolutionnaires ne les déguisent sous des formes religieuses. » Il demande l’ordre du jour, « motivé sur ce que le principe de la liberté des opinions est consacré à la déclaration des droits. » Fonfrède appuie lui-même l’ordre du jour ainsi motivé.

Séance du 19 juin. — Il n’était pas fait mention du jury dans la Constitution. Cambacérès réclama l’institution des jurés au civil. Robespierre observe que la différence est moins dans le principe que dans les détails. « Faites attention que si l’institution des jurés nous a paru si intéressante autrefois, ce fut moins par sa nature que par la position dans laquelle nous étions… Mais raisonnons dans l’état où nous sommes aujourd’hui. Si vos jurés ne sont pas nommés par le peuple, ils valent moins que les Juges actuels ; s’ils le sont, l’institution n’a d’autre avantage que de multiplier les juges, d’en donner pour le fait et pour le droit… La question se réduit donc à ce point simple : Est-il avantageux de donner aux citoyens des juges pour le fait et des juges pour le droit, ou de faire prononcer par une seule espèce de juges sur tous leurs différends. » C’est à ce dernier parti que s’arrêta la Convention, en instituant des arbitres publics élus par les assemblées électorales.

Séance du 21 juin. — Il repousse le projet d’organisation de l’emprunt forcé présenté par Mallarmé, et demande le renvoi au comité afin qu’il présente un projet plus sage pour concilier les besoins des finances avec ce qui est dû à la tranquillité publique.

Séance du 22 juin. — Un membre demandait que le titre de la déclaration des droits fût ainsi fixé : Déclaration des droits et des devoirs du peuple. — Robespierre rappelle que l’Assemblée constituante a soutenu un combat pendant trois jours contre le clergé pour qu’on n’insérât pas dans la déclaration le mot devoir. « Vous devez simplement poser les principes généraux des droits du peuple, d’où dérivent naturellement ses devoirs. » Le côté droit s’était abstenu de prendre part à la délibération qui consacre la déclaration des droits : « Ce procédé de quelques individus, dit Robespierre, m’a paru si extraordinaire, que je ne puis croire qu’ils adoptent des principes contraires à ceux que nous consacrons, et j’aime à me persuader que, s’ils ne se sont point levés avec nous, c’est plutôt parce qu’ils sont paralytiques que mauvais citoyens. »

Séance du 24 juin. — Ducos demande qu’avant de traduire en jugement les membres détenus, comme le réclamait Amar, on présente à la convention le rapport sur les faits qui leur sont reprochés. — Quoi ! s’écrie Robespierre, il existe encore des hommes qui feignent d’ignorer, de douter des faits que la France entière connaît… On a dit qu’on demandait un rapport pour vous-mêmes ! Quoi ! l’on met en parallèle la Convention nationale et une poignée de conspirateurs ! (Applaudissements des tribunes et d’une partie de la salle. De violents murmures se font entendre dans la partie droite.) — Legendre : Je demande que le premier rebelle, le premier de ces révoltés, (en désignant la partie droite) qui interrompra l’orateur, soit envoyé à l’Abbaye. — Robespierre continue son discours sur le même ton en flétrissant les Girondins et « leurs complices qui siègent encore dans l’Assemblée. » Fonfrède ayant demandé que le lieu de la détention des députés soit positivement désigné dans le décret, est interrompu par plusieurs cris : À l’Abbaye !

Séance du 25 juin. — Jacques Roux se présente à la barre, à la tête d’une députation de la section des Gravilliers, et se plaint que l’Assemblée n’ait pas assez fait pour le peuple et pour l’égalité, et n’ait pas pris de mesures notamment pour l’extirpation de l’agiotage et de l’accaparement : « Nous vous déclarons que vous n’avez pas tout fait, dit l’orateur. Vous qui habitez la Montagne, dignes sans culottes, resterez vous toujours immobiles sur le sommet de ce rocher immortel. » Robespierre dénonce l’intention perfide de l’orateur : « Il veut jeter sur les patriotes une teinte de modérantisme qui leur fasse perdre la confiance du peuple. » Legendre demande que « cet homme soit chassé. » Cette proposition est adoptée.

Robespierre demande ensuite que le décret qui ordonne que le lendemain on lira le rapport sur les détenus, soit rapporté : « Il me semble que nous nous occupons beaucoup trop de ces misérables individus. »

Séance du 7 juillet. — Il s’élève contre les bruits, répandus par la malveillance, de l’évasion de Louis XVII, et il y voit une « nouvelle intrigue de ces lâches conspirateurs qui depuis plusieurs mois s’efforcent d’égorger la liberté avec le poignard de la calomnie. »

Séance du 9 juillet. — Le ministre de l’intérieur propose à la Convention de prendre occasion de l’enthousiasme avec lequel tous les départements acceptent la constitution, pour amnistier les administrateurs rebelles qui abjureraient leurs erreurs et se rallieraient à la majorité de la nation qui veut la république une et indivisible. — Robespierre demande qu’il ne soit donné aucune suite à cette proposition : « Loin de nous des idées de faiblesse au moment où la liberté triomphe, et où la république commence à s’asseoir. »

Séance du 13 juillet. — Robespierre donne lecture à la Convention de l’ouvrage posthume de Michel Lepelletier sur l’éducation, afin de prouver, dit-il, « que les implacables ennemis des rois que la tyrannie peint si farouches et si sanguinaires ne sont que les plus tendres amis de l’humanité. »

Séance du 24 juillet. — Le Comité de constitution propose le mode d’exécution du décret qui ordonne la déportation des prêtres réfractaires à la Guyane. À cette occasion Danton est d’avis qu’on pourrait se contenter de les expulser du territoire, avec défense d’y rentrer sous peine de mort. Lacroix propose de les tenir jusqu’à la paix enfermés dans des châteaux forts. — Robespierre repousse ces adoucissements : « La Convention nationale a rendu un décret sage pour éloigner du sol français la peste contagieuse des prêtres fanatiques ; et c’est aujourd’hui qu’on lui propose de la rapprocher de nous ! »

Séance du 2 août. — Il prend la parole pour appuyer la mise en accusation de Carra. Le grand crime de Carra que développe Robespierre était d’avoir en 1792 conçu l’idée de placer sur le trône français un prince d’Angleterre. On lui reprochait aussi un article où il aurait fait l’éloge de Brunswick. — Carra interrompt Robespierre pour expliquer cet article qui est faussement interprété. — « Ce n’est point aux conspirateurs, dit Robespierre, à interrompre le défenseur de la liberté. (Vifs applaudissements.) » — Robespierre continue son accusation qu’il termine par l’apostrophe suivante : « Carra, vas devant ce tribunal redoutable aux assassins de leur pays (le tribunal révolutionnaire,) vas sophistiquer, vas commenter, vas mentir avec impudence ; et nous, citoyens, il en est temps encore, sauvons la patrie (Vifs applaudissements.) Guyomard et Pons de Verdun demandent vainement que Carra soit entendu. — « Le décret d’accusation est assez justifié, » dit Robespierre ; et la mise en accusation est décrétée par la Convention.

Séance du 8 août. — La veuve Marat vient à la barre de la Convention, demander justice « des attentats nouveaux contre la mémoire du plus intrépide et du plus outragé des défenseurs du peuple ; « elle dénonce en particulier la spéculation mercenaire de Jacques Roux et de Leclerc, qui trompent le peuple, en prétendant continuer la publication du journal de Marat. — Robespierre appuie cette pétition : « La mémoire de Marat doit être défendue par la Convention et par tous les patriotes. »

Séance du 12 août. — Robespierre réclame des mesures énergiques de salut public : « Nous avons trop facilement cru que le génie du peuple suffisait pour rompre les entraves de la trahison. Nous avons été trop indulgents envers les traîtres… Comment déjouer les conspirateurs, s’ils sont sûrs de l’impunité, et s’il faut des mois entiers pour prononcer leur condamnation ? Que la tête de Custine tombant sous le glaive de la loi soit le garant de la victoire ! Que le glaive de la loi planant avec une rapidité terrible sur la tête des conspirateurs, frappe de terreur leurs complices ! Que le peuple lève enfin sa tête triomphante, et les tyrans ne seront plus ! Il faut donc stimuler le zèle du tribunal révolutionnaire ; il faut lui ordonner de juger les coupables qui lui sont dénoncés vingt-quatre heures après la remise des preuves ; il faut plus, c’est de multiplier son action… Que ces grands exemples anéantissent les séditions par la terreur qu’ils inspireront à tous les ennemis de la patrie[33]. »

Séance du 13 août. — Il appuie le plan de Lepelletier, qui joint à l’instruction, l’éducation républicaine, et qui charge la République non-seulement d’instruire mais à la fois de nourrir les enfants des citoyens pauvres.

Séance du 24 août. — Il est élu président de la Convention nationale.

Séance du 29 août. — Billaud-Varennes demande la création d’une commission chargée de surveiller le pouvoir exécutif dans l’exécution des lois. — Robespierre repousse vivement cette proposition : « Citoyens, je dois le dire avec franchise, ce n’est pas d’aujourd’hui que je m’aperçois qu’il existe un système perfide de paralyser le Comité de salut public en paraissant l’aider dans ses travaux, et qu’on cherche à avilir le pouvoir exécutif, afin qu’on puisse dire qu’il n’y a plus en France d’autorité capable de manier les rênes du gouvernement. »

Séance du 17 septembre. — Par un décret du 9 septembre la Convention avait décidé qu’il n’y aurait désormais dans les sections de Paris que deux séances par semaine et avait alloué aux citoyens indigents une indemnité de 40 sous par séance. Varlet, à la tête d’une députation des commissaires des sections de Paris, vint protester à la barre de la Convention contre ce décret. Il rappelait que la Convention elle-même, dans un autre temps, avait reconnu qu’on ne pouvait supprimer la permanence des sections, sans attenter aux droits du peuple souverain. Mais il protestait surtout contre l’indemnité de 40 sous, qui rétablit une ligne de démarcation entre les citoyens. « Ah ! vous avez bien peu connu cette classe estimable du peuple, elle rejette vos offres, elle veut rester dans ses sections citoyens volontaires… Ce décret déshonore le peuple de Paris, et le voue au mépris et à l’indignation de tous les peuples libres. » — Robespierre s’élève avec beaucoup de vivacité contre les pétitionnaires ; il dit que le peuple n’a pas dicté cette pétition, qu’il a accueilli avec reconnaissance au contraire le décret de l’Assemblée. « C’est pour anéantir les droits du peuple que quelques intrigants ont l’air de réclamer pour lui une étendue illimitée. » La permanence des sections n’a d’autre effet que de les livrer aux riches, aux intrigants, aux muscadins. Ce n’étaient pas les citoyens vivant du produit de leur travail, qui pouvaient sacrifier leur temps pour assister aux assemblées[34]. Quant à l’indemnité, l’assimilant à celle qui est accordée aux représentants du peuple, il prétend qu’elle est au contraire honorable, et que c’est l’aristocratie seule qui peut s’élever contre elle. Il demande l’ordre du jour sur la pétition « au nom de l’honorable indigence, de la vertu laborieuse, et des droits sacrés de l’homme. »

Séance du 25 septembre. — Il se plaint de l’opposition dont le Comité de salut public est l’objet dans le sein de la Convention : « Il n’y a que la plus extrême ignorance ou la plus profonde perversité qui puisse prétendre que, dans de pareilles circonstances, on ne soit pas un ennemi de la patrie, alors qu’on se fait un jeu cruel d’avilir ceux qui tiennent le timon des affaires, d’entraver leurs opérations, de calomnier leur conduite… Je le déclare, il est impossible que dans cet état de choses, le Comité puisse sauver la chose publique, et si on me le conteste, je rappellerai combien est perfide, combien est étendu le système de nous avilir et de nous dissoudre, combien les étrangers et les ennemis de l’intérieur ont d’agents payés à cet effet ; je rappellerai que la faction n’est point morte, qu’elle conspire du fond de ses cachots, que les serpents du Marais ne sont point encore écrasés. (On applaudit)… « Je prends l’engagement, dit-il en terminant, de ne jamais décrier les patriotes, mais je ne comprends pas parmi les patriotes, ceux qui n’en ont que le masque, et je dévoilerai la conduite de deux ou trois traîtres qui sont ici les artisans de la discorde et de la dissension. Je pense donc que la patrie est perdue, si le gouvernement ne jouit d’une confiance illimitée, et s’il n’est composé d’hommes qui la méritent. »

Séance du 3 octobre. — Sur le rapport d’Amar, la Convention décrète la mise en accusation de Ducos, de Fonfrède, d’Isnard, de Vigée, de Richon et autres dont l’affaire est jointe à celle des Girondins. Le décret d’accusation est rendu sans qu’il soit possible à aucun des membres décrétés de se justifier. Toutes leurs tentatives sont interrompues par ces mots : « Vous répondrez au tribunal. » — Robespierre prend la parole : « Le décret qui vient d’être rendu honore à jamais la Convention et fera passer le nom de ses membres à la postérité ; ce n’est plus un tyran dont elle était ennemie naturelle qu’elle a frappé, ce sont plusieurs de ses membres qui, lâchement perfides, ont fait tourner contre le peuple les armes qu’il leur avait confiées pour sa défense. » Mais, poursuit Robespierre, la Convention ne doit pas chercher à multiplier les coupables ; il doit lui suffire d’avoir atteint les chefs de la faction ; la punition des chefs épouvantera les traîtres et sauvera la patrie. Il repousse donc la proposition d’Osselin qui voulait que l’on mît en accusation tous ceux qui avaient signé des protestations contre le 31 mai ; plusieurs, dit-il, ont été égarés, il en est d’autres dont les signatures ont été surprises. Il demande donc que la Convention laisse les choses dans l’état où elles sont jusqu’après le rapport de son comité ; « et, ajoute-t-il, s’il se trouve encore de nouveaux coupables, on verra alors si je ne serai pas le premier à appeler sur leurs têtes toute là vengeance des lois[35]. »

Séance du 9 octobre. — Il demande que la Convention ordonne l’arrestation de tous les Anglais et la saisie provisoire de leurs propriétés : « Citoyens, lorsque cette mesure vous a été proposée il y a six semaines, on vous a dit : Nous ne sommes pas en guerre avec le peuple anglais, mais bien avec son gouvernement. Ce discours m’a fait frémir, car on eût dit qu’on voulait favoriser les marchands anglais, au moment où il faut asseoir sur leurs ruines la prospérité de la République française. » La proposition de Robespierre est adoptée au milieu des applaudissements[36].

Séance du 16 octobre. — Saint-Just présente, au nom du Comité de salut public, une loi qui étend à tous les étrangers avec les gouvernements desquels la République est en guerre les mesures prises contre les Anglais. — Chabot observe qu’il serait trop dur d’atteindre de vrais amis de la liberté qui sont venus en France pour se soustraire au despotisme, et il demande qu’il soit nommé un tribunal pour examiner la conduite de tous les étrangers depuis qu’ils sont en France, leurs principes et leurs fortunes, afin que ceux qui sont vraiment patriotes ne soient pas confondus avec les coupables. Robespierre demande la question préalable sur toute exception : « La mesure est rigoureuse, elle pourra atteindre quelques philosophes amis de l’humanité ; mais cette espèce est si rare, que le nombre des victimes ne sera pas grand. D’ailleurs, cette espèce est si généreuse et si magnanime, qu’elle ne s’aigrira pas contre les mesures qui doivent assurer la prospérité de la France, le bonheur du genre humain et de la terre même qui leur a donné le jour, et où la tyrannie domine encore. »

Séance du 24 octobre. — Il demande le rapport du décret qui enjoint de publier les motifs des arrestations : « Sans doute, il faut protéger la liberté individuelle, mais s’ensuit-il qu’il faille, par des formes subtiles, laisser périr la liberté publique ? S’ensuit-il qu’il faille faire autant de procédures par écrit qu’il y aura de personnes arrêtées ? Le décret qu’on vous a fait rendre, n’eût-il pour objet que d’ordonner aux comités révolutionnaires de dresser des procès-verbaux en forme, eût dû porter, comme il l’a fait, le découragement chez tous les citoyens généreux qui avaient le courage de s’exposer à toutes les fureurs de l’aristocratie. Ces hommes simples et vertueux, qui ne connaissent pas les subtilités de la chicane, voyant opposer à leurs travaux cette astuce contre-révolutionnaire, ont laissé ralentir leur zèle. Quel est donc, en effet, le citoyen étranger à l’intrigue, dépourvu de toutes les ressources que donne aux ennemis de la liberté une éducation plus soignée, qui pourrait lutter avec avantage contre ces ennemis, s’il faut qu’il réponde par la chicane à ceux qu’il a fait arrêter ? Lorsque la notoriété publique accuse un citoyen de crimes dont il n’existe point de preuves écrites, mais dont la preuve est dans le cœur de tous les citoyens indignés, ne va-t-on pas rentrer dans l’ordre judiciaire avec le premier décret ? N’anéantit-on pas totalement la sagesse des mesures révolutionnaires ?… Il n’est pas temps de paralyser l’énergie nationale ; il n’est pas temps d’affaiblir les grands principes. Généreux représentants du peuple, vous avez, par la constance de vos efforts, gravi au sommet du rocher de la liberté ; gardez-vous de faiblir, car il retomberait sur vous en éclats, et vous précipiterait au fond de l’impur marais. Soyez doux, humains pour l’innocence et le patriotisme ; mais soyez inflexibles pour les ennemis de la patrie. » Le décret est rapporté[37].

Séance du 29 octobre (8 brumaire). — Robespierre provoque un décret pour rendre la procédure du tribunal révolutionnaire plus rapide : « Je propose de décréter qu’après trois jours de débats, le président du tribunal demandera aux jurés si leur conscience est assez éclairée ; s’ils répondent négativement, l’instruction du procès sera continuée jusqu’à ce qu’ils déclarent qu’ils sont en état de prononcer. » La proposition de Robespierre est décrétée, malgré l’opposition d’Osselin, qui observe que « les jurés doivent faire leur déclaration sans qu’elle ait été provoquée. Ils ne peuvent arrêter les débats que lorsqu’ils sont convaincus, et la conviction ne se provoque pas. »

Séance du 17 novembre (27 brumaire). — Robespierre lit un rapport, fait au nom du Comité de salut public, sur la situation politique de la République.

Séance du 4 décembre (14 frimaire). — Bourdon (de l’Oise) réclamait la suppression des ministres, comme un rouage inutile. — Robespierre s’oppose à ce qu’on tienne compte de cette motion. Sous l’empire de la Constitution, les ministres ne peuvent abuser de l’autorité dont ils sont revêtus, et ce sont des instruments dont le Comité de salut public peut se servir avec utilité.

Séance du 5 décembre (15 frimaire). — Rapport de Robespierre au nom du Comité de salut public, suivi d’un projet d’adresse en réponse aux manifestes des rois ligués contre la République. — Dans la même séance, Robespierre engage la Convention à protéger la liberté des cultes, en défendant aux autorités constituées de servir, par des mesures irréfléchies, les ennemis de la Révolution qui se proposent de troubler la tranquillité de l’intérieur, et d’aliéner les peuples à la nation française, en se servant de la philosophie pour détruire la liberté. Il veut donc qu’aucune force armée ne puisse s’immiscer dans ce qui appartient aux opinions religieuses, sauf dans le cas où elle serait requise pour des mesures de police, et que la Convention engage solennellement les citoyens à mettre de côté les disputes dangereuses pour ne s’occuper que du salut de la patrie[38].

Séance du 20 décembre (30 frimaire). — Un grand nombre de citoyennes, admises à la barre, réclament la liberté de leurs parents, dont elles attestent l’innocence. — Robespierre dit que c’est l’aristocratie qui a conduit à la Convention cette affluence de citoyennes. Sans doute par une suite des mesures révolutionnaires nécessitées par les circonstances, quelques innocents ont pu être frappés : « Il est possible que, parmi les femmes qui réclament, il en soit qui n’aient été portées à cette démarche que par la persuasion où elles sont de l’innocence de leurs maris. Mais ces femmes devraient séparer leur cause de celle de l’aristocratie… Est-ce ainsi que des républicaines réclament la liberté des opprimés ?… Des épouses vertueuses et républicaines prennent une route bien différente ; elles s’adressent en particulier et avec modestie à ceux qui sont chargés des intérêts de la patrie. Pourquoi vient-on avec ce grand appareil ?… » On voudrait faire rétrograder le mouvement révolutionnaire ; on voudrait faire croire que les patriotes sont persécutés ; jamais un innocent n’a en vain réclamé la justice de la Convention. Robespierre propose que les Comité de salut public et de sûreté générale nomment des commissaires pour rechercher les moyens de mettre en liberté les patriotes qui auraient pu être incarcérés. Les noms de ces commissaires demeureront inconnus du public pour éviter les dangers des sollicitations. « Cette mesure débarrassera les antichambres des Comités de sûreté générale des intrigantes qui l’assiègent ; et nous ne verrons plus les épouses vertueuses des citoyens patriotes gémir, confondues avec les femmes méprisables que l’aristocratie lâche parmi nous. » Le décret proposé par Robespierre est adopté au milieu des applaudissements.

Séance du 25 décembre (5 nivôse], — Robespierre fait, au nom du Comité de salut public, un rapport sur les principes du gouvernement révolutionnaire.

Séance du 26 décembre (6 nivôse). — Conformément à la proposition de Robespierre, dans la séance du 20 décembre, Barère, au nom du Comité de salut public, présente un décret, établissant qu’il serait formé dans le Comité de salut public une section chargée exclusivement de l’examen et du jugement des motifs d’arrestation des citoyens incarcérés par les Comités de surveillance, en exécution de la loi du 7 septembre sur les suspects. — Robespierre déclare que ce projet est entièrement contraire à l’esprit de sa proposition : « Elle ne demandait pas qu’une partie du Comité fût uniquement occupée des sollicitations de l’aristocratie. Deux membres, dans les moments de loisir, dans des circonstances favorables, sans être importunés, auraient recherché le petit nombre de patriotes qui peuvent se trouver détenus avec les aristocrates. Par ce moyen, le Comité de sûreté générale n’aurait pas perdu un temps précieux pour la liberté à entendre les sollicitations des mauvais citoyens. Prenez garde de tomber dans de plus grands inconvénients que ceux que vous voulez éviter ; prenez garde qu’à la faveur du décret qu’on vous propose, la liberté ne soit accordée à quelques aristocrates ; qu’il ne nous conduise à l’indulgence à l’égard de l’aristocratie, qui certes ne mérite pas qu’on crée un comité pour s’occuper d’elle ; elle ne doit attendre la liberté que lorsque la Révolution aura été cimentée par une paix générale. »

Séance du 28 décembre (8 nivôse). — Robespierre demande que les honneurs du Panthéon soient décernés au jeune Barra, et que cette fête soit célébrée avec une pompe digne de ce jeune héros, qui, âgé de treize ans, a fait des prodiges de valeur dans la Vendée. Entouré de brigands qui, d’un côté, lui présentaient la mort, et de l’autre lui demandaient de crier : Vive le roi ! il est mort en criant : Vive la République ! « Les Français seuls ont des héros de treize ans : c’est la liberté qui produit des hommes d’un si grand caractère. Vous devez présenter ce modèle de magnanimité à tous les Français et à tous les peuples : aux Français, afin qu’ils ambitionnent d’acquérir de semblables vertus et qu’ils attachent un grand prix au titre de citoyens français ; aux autres peuples, afin qu’ils désespèrent de soumettre un peuple qui compte des héros dans un âge si tendre. »


Année 1794.

Séance du 12 janvier (23 nivôse). — Robespierre fait un rapport, au nom du Comité public, sur la situation de l’armée des Pyrénées-Orientales. Il demande les honneurs du Panthéon pour le représentant Fabre (de l’Hérault), qui, abandonné des indignes chefs de l’armée, soutint seul avec quelques braves tous les efforts de l’ennemi, et se fit tuer héroïquement.

Séance du 5 février (17 pluviôse). — Robespierre fait, au nom du Comité de salut public, ua rapport sur les principes de morale politique qui doivent guider la Convention nationale dans l’administration intérieure de la République.

Séance du 15 mars (25 ventôse). — À propos de l’arrestation d’Hébert et de ses complices, Robespierre fait un appel énergique au patriotisme. Il termine en adjurant le peuple « de s’unir à la représentation nationale qui va se lever encore pour sauver la liberté. » « Je l’adjure, dit-il, de se rendre dans ses sections pour étouffer la voix des orateurs mercenaires, des agents des puissances coalisées contre la nation française, qui ne manqueront pas d’y semer des divisions, de s’y former des partis.

Séance du 16 mars (26 ventôse). — Amar fait son rapport sur la conspiration dite de l’étranger, qui conclut à un décret d’accusation contre Chabot, Delaunay (d’Angers), Jullien (de Toulouse) et Fabre d’Églantine. Ce rapport ne satisfait pas Robespierre[39]. Il trouve qu’Amar a oublié l’objet le plus important, celui de dénoncer à l’univers le système de diffamation adopté contre les membres les plus vertueux de la Convention. À ce propos, Robespierre observe que ces épurations successives faites dans le sein de la Convention ne doivent pas déshonorer les représentants du peuple aux yeux du monde : « J’appelle les tyrans de la terre à se mesurer avec les représentants du peuple français ; j’appelle à ce rapprochement un homme dont le nom a trop souvent souillé cette enceinte, et que je m’abstiendrai de nommer[40]; j’y appelle ce parlement d’Angleterre, associé aux crimes liberticides du ministre que je viens de vous indiquer, et qui a, dans ce moment, avec tous nos ennemis, les yeux ouverts sur la France, pour voir quels seront les résultats du système affreux que l’on dirige contre nous. Savez-vous quelle différence il y a entre eux et les représentants du peuple français ? C’est que cet illustre parlement est entièrement corrompu, et que nous comptons dans la Convention nationale quelques individus atteints de corruption ; c’est qu’à la face de la nation britannique, les membres du parlement se vantent du trafic de leur opinion et la donnent au plus offrant ; et que, parmi nous, quand nous découvrons un traître ou un homme corrompu, nous l’envoyons à l’échafaud. (Vifs applaudissements.) Cette affaire même, poursuit Robespierre, est un nouveau titre de gloire pour la Convention nationale. La corruption de quelques individus fait ressortir par un contraste glorieux, la vertu publique de cette auguste Assemblée. (Vifs applaudissements.) Peuple, dans quel pays a-t-on vu encore celui qui était investi de la souveraine puissance tourner contre lui-même le glaive de la loi ? Dans quel pays a-t-on vu encore un sénat puissant chercher dans son sein ceux qui auraient trahi la cause commune, et les envoyer sous le glaive de la loi ? Qui donc encore a donné ce spectacle au monde ? Vous, citoyens ! — (La salle retentit d’applaudissements.) Voilà, citoyens, la réponse que je fais en votre nom à tous les tyrans de la terre. »

Séance du 20 mars (30 ventôse). — Robespierre fait rapporter le décret d’arrestation rendu contre Héron. Il voit dans ce décret surpris à l’Assemblée, « un exemple déplorable des efforts que la malveillance ne cesse de faire pour induire la Convention en erreur[41]. »

Séance du 31 mars (11 germinal). — À propos de l’arrestation de Danton, Legendre demande que lui et ceux qui ont été arrêtés avec lui soient mandés à la barre et entendus : « J’ai le droit de craindre, dit-il, que des haines particulières et des passions individuelles n’arrachent à la liberté des hommes qui lui ont rendu les plus grands, les plus utiles services. Il m’appartient de dire cela de l’homme qui, en 1792, fit lever la France entière par les mesures énergiques dont il se servit pour ébranler le peuple ; de l’homme qui fit décréter la peine de mort contre quiconque ne donnerait pas ses armes ou n’irait pas en frapper l’ennemi. L’ennemi était alors aux portes de Paris : Danton vint, et ces idées sauvèrent la patrie. Je ne puis le croire coupable… » — Robespierre combat la motion de Legendre : « Il s’agit de savoir si quelques hommes aujourd’hui doivent l’emporter sur la patrie… Eh quoi ! n’avons-nous fait tant de sacrifices héroïques, au nombre desquels il faut compter ces actes d’une sévérité douloureuse ; n’avons-nous fait ces sacrifices que pour retomber sous le joug de quelques intrigants qui prétendaient dominer… Legendre parait ignorer les noms de ceux qui sont arrêtés : toute la Convention les sait. Son ami Lacroix est du nombre de ces détenus. Pourquoi feint-il de l’ignorer ? parce qu’il sait bien qu’on ne peut sans impudeur défendre Lacroix. Il a parlé de Danton, parce qu’il croit sans doute qu’à ce nom est attaché un privilège ; non, nous n’en voulons point de privilège ; non, nous n’en voulons point d’idoles ! (On applaudit à plusieurs reprises.) Nous verrons dans ce jour si la Convention saura briser une prétendue idole pourrie depuis longtemps ou si dans sa chute elle écrasera la Convention et le peuple français[42]. »

Séance du 18 avril (29 germinal). — Robespierre fait exempter de la loi de police générale les acquéreurs de charges qui ennoblissaient : « Si je n’écoutais que l’espèce d’antipathie naturelle aux amis ardents de la liberté, contre tout ce qui portait autrefois les apparences même de l’orgueil et de l’aristocratie, je déclamerais peut-être avec plus de force que ne l’ont fait les préopinants contre tous ceux qui ont voulu sortir de la classe respectable du peuple ; mais, citoyens, c’est la justice et l’intérêt du peuple qui doivent toujours diriger les délibérations de l’homme public… Cette censure envelopperait dans la loi une infinité de personnes que vous n’avez pas voulu atteindre… Il existait une foule de charges crées par l’ancien régime, qui donnaient le titre de nobles à ceux qui les possédaient, et qui cependant avaient pour objet des fonctions utiles, des magistratures nécessaires de l’ordre social. »

Séance du 9 mai (11 floréal). — Robespierre fait, au nom du comité de salut public, un rapport sur les rapports des idées religieuses et morales avec les principes républicains, et sur les fêtes décadaires.

Séance du 26 mai (7 prairial). — Discours de Robespierre sur les deux tentatives d’assassinats dont il avait été l’objet de la part de l’Admiral et de Cécile Renault[43]. — « Ce sera un beau sujet d’entretien pour la postérité, c’est déjà un spectacle digne de la terre et du ciel, de voir l’Assemblée des représentants du peuple français, placée sur un volcan inépuisable de conjurations, d’une main apporter aux pieds de l’éternel auteur des choses les hommages d’un grand peuple, de l’autre, lancer la foudre sur les tyrans conjurés contre lui, fonder la première république du monde, et rappeler parmi les mortels la liberté, la justice et les vertus exilées ! (Applaudissements.) Ils périront, tous les tyrans armés contre le peuple français ! elles périront, toutes les factions qui s’appuient sur leur puissance pour détruire notre liberté ! Vous ne ferez pas la paix, mais vous la donnerez au monde, et vous l’ôterez au crime. Cette perspective prochaine s’offrait aux regards des tyrans épouvantés, et ils ont délibéré avec leurs complices que le temps était arrivé de nous assassiner, nous, c’est-à-dire la Convention nationale… Mais s’ils ont cru que pour anéantir votre énergie ou pour changer vos principes, il suffit d’assassiner ceux à qui vous avez spécialement confié le soin de veiller pour le salut de la république, ils se sont trompés… Quand nous serons tombés sous leurs coups, vous voudrez achever votre sublime entreprise, ou partager notre sort ; ou plutôt, il n’y a pas un Français qui ne voulût alors venir sur nos corps sanglants jurer d’exterminer le dernier des ennemis des peuples ! (L’Assemblée entière se lève par un mouvement spontané pour témoigner son approbation.) Cependant, poursuit Robespierre, leur délire impie atteste à la fois leurs espérances et leur désespoir. Calomnies, trahisons, incendies, empoisonnements, athéisme, corruption, famine, assassinats : ils ont prodigué tous les crimes ! Il leur reste encore l’assassinat, ensuite l’assassinat, et puis encore l’assassinat ! Réjouissons-nous donc, et rendons grâces au ciel, puisque nous avons assez bien servi notre patrie, pour avoir été jugés dignes des poignards de la tyrannie ! Mais les destinées de la République ne sont pas encore entièrement affermies et la vigilance des représentants du peuple français est plus que jamais nécessaire. J’ai parlé de la vertu du peuple, et cette vertu, attestée par toute la révolution, ne suffirait pas seule pour nous rassurer contre les factions, qui tendent sans cesse à corrompre et à déchirer la république. Pourquoi cela ? C’est qu’il y a deux peuples en France : l’un est la masse des citoyens, pure, simple, altérée de la justice et amie de la liberté ; c’est ce peuple vertueux qui verse son sang pour fonder la république, qui impose aux ennemis du dedans et ébranle les trônes des tyrans ; — l’autre est ce ramas d’ambitieux et d’intrigants ; c’est ce peuple babillard et charlatan, artificieux, qui se montre partout, qui persécute le patriotisme, qui s’empare des tribunes et souvent des fonctions publiques, qui abuse de l’instruction que les avantages de l’ancien régime lui ont donnée, pour tromper l’opinion publique ; c’est ce peuple de fripons, d’étrangers, de contre-révolutionnaires, d’hypocrites, qui se place entre le peuple français et ses représentants, pour tromper l’un et pour calomnier les autres, pour entraver leurs opérations, pour tourner contre le bien public les lois les plus utiles et les vérités les plus salutaires. Tant que cette race impure existera, la république sera malheureuse et précaire. C’est à vous de l’en délivrer par une énergie imposante et par un concert inaltérable. » La Convention décrète par acclamation que « le discours du citoyen Robespierre sera inséré dans le Bulletin ; il sera imprimé aussi sous la forme ordinaire et traduit dans toutes les langues. Il en sera donné six exemplaires à chaque membre de la Convention[44] »

Le 4 Juin (16 prairial), Robespierre à l’unanimité est élu président de la Convention, et c’est en cette qualité que le 8 juin (20 prairial), il présida la fête de l’Être Suprême.

Séance du 10 juin (22 prairial), — Couthon présente une loi pour la réorganisation du tribunal révolutionnaire, qui supprime les défenseurs officieux. — L’ajournement de la discussion sur cette loi est réclamé par Ruamps et Lecointre. « Si une telle loi était adoptée sans discussion, s’écrie Ruamps, il n’y aurait plus qu’à se brûler la cervelle au pied de la tribune. » Robespierre s’oppose à un ajournement « qui compromettrait évidemment le salut de la patrie. Depuis deux mois, la Convention nationale est sous le glaive des assassins, et le moment où la liberté parait obtenir un triomphe éclatant est celui où les ennemis de la patrie conspirent avec plus d’audace. Depuis plus de deux mois, le tribunal révolutionnaire vous dénonce les entraves qui arrêtent la marche de la justice nationale. La république entière vous dénonce de nouvelles conspirations et cette multitude innombrable d’agents étrangers qui abondent sur sa surface : c’est dans cette circonstance que le Comité de salut public vous présente le projet de loi dont vous venez d’entendre la lecture. » La Convention court de grands dangers, et l’opposition que rencontre la loi en est le plus puissant indice. « Car, soyez en sûrs, citoyens, partout où il s’établit une ligne de démarcation, partout où il se prononce une division, là, il y a un danger pour la patrie. Il n’est pas naturel qu’il y ait une séparation entre des hommes également épris de l’amour du bien public. Il n’est pas naturel qu’il s’élève une sorte de coalition contre le gouvernement qui se dévoue pour le salut de la patrie. Citoyens, on veut vous diviser ; citoyens, on veut vous épouvanter. Eh bien ! qu’on se rappelle que c’est nous qui avons défendu une partie de cette Assemblée contre les poignards que la scélératesse et un faux zèle voulaient aiguiser contre vous[45]. Nous nous exposons aux assassins particuliers, pour poursuivre les assassins publics. Nous voulons bien mourir, mais que la Convention et la patrie soient sauvées. (Vifs applaudissements.) Nous braverons les insinuations perfides par lesquelles on voudrait taxer de sévérité outrée les mesures que prescrit l’intérêt public. Cette sévérité n’est redoutable que pour les conspirateurs, que pour les ennemis de la liberté et de l’humanité. (Applaudissements.) Je demande, reprend Robespierre, que le projet soit discuté article par article et séance tenante. Je motive ma demande par un seul mot : d’abord cette loi n’est ni plus obscure ni plus compliquée que celles que le Comité vous a déjà soumises pour le salut de la patrie. J’observe d’ailleurs que depuis longtemps la Convention nationale discute et décrète sur-le-champ, parce que depuis longtemps il y a dans sa très-grande majorité un assentiment prononcé pour le bien public. (Vifs applaudissements.) Je dirai donc que des demandes d’atermoiement de la fortune de la république sont affectées dans ce moment ; que quand on est bien pénétré des dangers de la patrie et de ceux que courent ses défenseurs, dans quelque lieu qu’ils se trouvent, quelque poste qu’ils occupent, on est plus enclin à porter des coups rapides contre ses ennemis qu’à provoquer des lenteurs qui ne sont que des délais pour l’aristocratie, qui les emploie à corrompre l’opinion et à former de nouvelles conspirations[46]. »

Séance du 11 juin (23 prairial). — Robespierre prend la parole pour s’opposer à la motion de Bourdon (de l’Oise) qui demande que l’inviolabilité des représentants soit consacrée dans la loi, votée la veille, et qu’ils ne puissent être traduits devant le tribunal révolutionnaire que par un décret de la Convention : « Il est bien démontré, dit-il, qu’il n’y avait pas lieu aux plaintes qui ont été faites. Ne voit-on pas que le système des Chabot, des Hébert, des Danton, des Lacroix est resté organisé ? On cherche à séparer le comité de la Montagne. La Convention, la Montagne, le Comité, c’est la même chose. (Vifs applaudissements). Tout représentant du peuple qui aime sincèrement la liberté, tout représentant du peuple qui est déterminé à mourir pour la patrie, est de la Montagne. (De nouveaux applaudissements se font entendre, et les membres de la Convention se lèvent en signe d’adhésion et de dévouement). Oui, Montagnards, vous serez toujours le boulevard de la liberté publique ; mais vous n’avez rien de commun avec les intrigants et les pervers, quels qu’ils soient. S’ils s’efforcent de vous tromper, s’ils prétendent s’identifier avec vous, ils n’en sont pas moins étrangers à vos principes. La Montagne n’est autre chose que les hauteurs du patriotisme ; un Montagnard n’est autre chose qu’un patriote pur, raisonnable et sublime : ce serait outrager la patrie, ce serait assassiner le peuple, que de souffrir que quelques intrigants, plus méprisables que les autres, parce qu’ils sont plus hypocrites, s’efforçassent d’entraîner une portion de cette Montagne et de s’y faire les chefs d’un parti. » Bourdon (de l’Oise) ayant interrompu Robespierre : « Je n’ai pas nommé Bourdon, malheur à qui se nomme lui-même… Oui, la Montagne est pure, elle est sublime, et les intrigants ne sont pas de la Montagne. (Une voix : Nommez-les). Je les nommerai, quand il le faudra. « Robespierre termine son discours par des généralités ; mais il insiste sur ce que l’on cherche encore à avilir la Convention, et il se plaint que l’on s’attaque au Comité de salut public. « Si les vérités que je viens de proférer ont été entendues, nous continuerons nos travaux avec courage. Observez toutefois que nous avons besoin d’encouragements, qu’on a tout fait pour rendre notre carrière pénible. C’est assez d’avoir à lutter contre les rois conjurés et contre tous les monstres de la terre, sans trouver à nos côtés des ennemis. Venez donc à notre secours ; ne permettez pas que l’on nous sépare de vous, puisque nous ne sommes qu’une partie de vous-mêmes, et que nous ne sommes rien sans vous. Donnez-nous la force de porter le fardeau immense, et presque au-dessus des efforts humains, que vous nous avez imposé. Soyons toujours justes et unis, en dépit de nos ennemis communs. »

Ce même jour, 23 prairial, au club des Jacobins, eut lieu un incident qui marque les premières attaques de Robespierre contre Fouché. Robespierre avait dénoncé la société de Nevers comme un des principaux foyers de l’hébertisme et des factions ourdies par Chaumette. Fouché, qui présidait, essaye de justifier la société de Nevers. Robespierre réplique qu’elle a envoyé une adresse où le décret qui mettait en accusation les hébertistes était blâmé. Fouché observe que cette adresse a été envoyée par la société de Moulins, et non par celle de Nevers. Robespierre répond que ces deux sociétés sont voisines l’une de l’autre, que toutes deux conspirent ensemble, que leurs bannières doivent être les mêmes. Fouché observe encore qu’une députation de la société de Nevers est venue à la barre de la société de Paris pour attaquer Hébert. « Il ne s’agit pas de jeter à présent de la boue sur la tombe de Chaumette, reprend Robespierre. Il fallait lui livrer combat avant sa mort. » Enfin, il signale un autre fait ; c’est qu’à Nevers on a mal accueilli la fête de l’Être Suprême « qui a sauvé la liberté, en la mettant sous la garde de la probité. » On a dit : « La Convention a été trompée par des modérés ; pour nous ne changeons pas de conduite et de sentiment, et proposons toujours les mêmes principes. Et alors on a continué à prêcher l’athéisme. » L’indignation dont Robespierre lui-même était pénétré en disant ces derniers mots, passe dans tous les cœurs, et elle éclate par de violents murmures.

Le 1er juillet (13 messidor) Robespierre dénonce, aux Jacobins, les nouveaux conspirateurs : « Il est temps que la vérité fasse entendre dans cette enceinte des accents aussi mâles et aussi libres que ceux dont cette salle a retenti dans toutes les circonstances où il s’est agi de sauver la patrie. Je dénonce ici aux gens de bien un système odieux qui tend à soustraire l’aristocratie à la justice nationale, et à perdre la patrie en perdant les patriotes ; car la cause de la patrie et celle des patriotes, c’est la même chose. De tout temps les ennemis de la patrie ont voulu assassiner les patriotes au physique et au moral. Aujourd’hui, comme dans tous les temps, on s’efforce de jeter sur les défenseurs de la République un vernis d’injustice et de cruauté ; on dénonce comme des attentats contre l’humanité la sévérité employée contre les conspirateurs. Celui qui protège et favorise ainsi les aristocrates combat par là même les patriotes : il faut que la Révolution se décide pour la ruine des uns ou des autres. L’homme humain est celui qui se dévoue pour la cause de l’humanité, et qui poursuit avec rigueur et avec justice celui qui s’en montre l’ennemi ; on le verra toujours tendre une main secourable à la vertu outragée et à l’innocence opprimée. Le barbare est celui qui, sensible pour les conspirateurs, est sans entrailles pour les patriotes vertueux ; les mêmes hommes qui se laissent attendrir pour l’aristocratie sont implacables pour les patriotes. La faction des indulgents, sont des termes par lesquels on a cherché à caractériser les anthropophages, dont l’humanité consiste à parer les coups portés aux ennemis de l’humanité, pour leur donner la facilité d’en porter de nouveaux aux patriotes. Ce système ne doit avoir d’autre nom que celui de contre-révolutionnaire, parce qu’il tend à égorger les défenseurs de la patrie, et à jeter sur eux une teinte affreuse de cruauté. Le premier devoir d’un bon citoyen est donc de dénoncer la faction des indulgents en public. Je ne prendrais pas aujourd’hui la parole contre elle, si elle n’était pas devenue assez puissante pour essayer de mettre des entraves à la marche du gouvernement. « Robespierre se plaint ensuite des calomnies dont il est l’objet. » C’est ainsi, dit-il, que l’on absout les tyrans en attaquant un patriote isolé qui n’a pour lui que son courage et sa vertu. » (Robespierre, s’écrie un citoyen des tribunes, tu as tous les Français pour toi). « Quand les circonstances se développeront, continue-t-il, je m’expliquerai plus au long ; aujourd’hui, j’en ai dit assez pour ceux qui sentent. Il ne sera jamais au pouvoir de personne de m’empêcher de déposer la vérité dans le sein de la représentation nationale et des républicains. Il n’est pas au pouvoir des tyrans et de leurs valets de faire échouer mon courage. Qu’on répande des libelles contre moi, je n’en serai pas moins toujours le même, et je défendrai la liberté et l’égalité avec la même ardeur. Si l’on me forçait de renoncer à une partie des fonctions dont je suis chargé, il me resterait encore ma qualité de représentant du peuple, et je ferais une guerre à mort aux tyrans et aux conspirateurs. »

Le 5 juillet (21 messidor), Robespierre se plaint aux Jacobins de l’inexécution du décret qui a mis la vertu et la probité à l’ordre du jour : « De tous les décrets qui ont sauvé la république, le plus sublime, le seul qui l’ait arrachée à la corruption et qui ait affranchi les peuples de la tyrannie, c’est celui qui met la probité et la vertu à l’ordre du jour. Si ce décret était exécuté, la liberté serait parfaitement établie, et nous n’aurions plus besoin de faire retentir les tribunes populaires de notre voix ; mais les hommes qui n’ont que le masque de la vertu mettent les plus grandes entraves à l’exécution des lois de la vertu même ; ils veulent se faire de ce masque un moyen de parvenir au pouvoir. Le décret qui met la vertu à l’ordre du jour est fécond en grandes conséquences. Nous avions prévu qu’on en abuserait ; mais en même temps nous avions pensé que ce décret, porté contre les oppresseurs, imposerait aux fonctionnaires publics le devoir d’exercer la vertu, et de ne jamais s’écarter des obligations qui les lient à la patrie ; mais ces obligations ne les forcent point à s’appesantir, avec une inquisition sévère, sur les actions des bons citoyens, pour détourner les yeux de dessus les crimes des fripons : ces fripons, qui ont cessé d’attirer leur attention, sont ceux-là même qui oppriment l’humanité, et sont de vrais tyrans. » Robespierre continue en signalant les pièges qui sont tendus aux bons citoyens, les craintes que l’on sème dans la Convention : On cherche à persuader à chaque membre que le Comité de salut public l’a proscrit. « Mais, dit-il, les scélérats ne triompheront pas, car il est impossible que les hommes qui ont épousé le système profond de la justice et de la liberté consentent jamais à laisser à de si vils ennemis un triomphe qui serait à la fois la honte et la perte de l’humanité entière. Il faut que ces lâches conspirateurs, ou renoncent à leurs complots infâmes, ou qu’ils nous arrachent la vie. Je sais qu’ils le tenteront, ils le tentent même tous les jours, mais le génie de la patrie veille sur les patriotes. J’aurais voulu donner plus d’ordre et de précision à ces réflexions ; mais j’ai suivi le sentiment de mon âme. Je cherche à étouffer les germes de division et à empêcher qu’il ne se forme deux partis dans la Convention : j’invite tous les membres à se mettre en garde contre les insinuations perfides de certains personnages qui, craignant pour eux-mêmes, veulent faire partager leurs craintes. Tant que la terreur durera parmi les représentants, ils seront incapables de remplir leur mission glorieuse.. Qu’ils se rallient à la justice éternelle, qu’ils déjouent les complots par leur surveillance ; que le bruit de nos victoires soit la liberté, la paix, le bonheur et la vertu, et que nos frères après avoir versé leur sang pour nous assurer tant d’avantages, soient eux-mêmes assurés que leurs familles jouiront du fait immortel que doit leur garantir leur généreux dévouement ! »

Séance du 26 juillet (8 thermidor). — Le Moniteur analyse ainsi le discours prononcé dans cette séance par Robespierre : « Robespierre, qui depuis longtemps n’avait paru à l’Assemblée, monte à la tribune et prend la parole. Il lit un long discours dans lequel il commence par vanter sa vertu. Il se plaint d’être calomnié, et signale comme ennemis du peuple tous ceux qui lui paraissent opposés à ses projets. Il décrie ensuite, dans une longue diatribe, toutes les opérations du gouvernement ; il déclame successivement contre les comités de salut public, de sûreté générale et des finances. Sans se plaindre formellement de l’opposition civique mise par ce dernier comité à ses projets d’envahissement des finances, il essaie de le comprendre dans la proscription, en l’accusant d’avoir contre-révolutionné les finances de la république. Il prétend ensuite que les patriotes sont opprimés, « Pourquoi, dit-il, ces discours qu’on vous a faits sur les succès des armées ? Le système de Dumouriez est suivi dans la Belgique, on plante des arbres stériles de la liberté, on éloigne les canonniers de Paris, on a formé un camp qui peut devenir dangereux, etc. » Il ajoute qu’on a voulu donner le change sur la situation de la république ; enfin, il annonce qu’il proposera les seules mesures propres à sauver la patrie. »

La partialité de cette version est évidente, et ce discours, le dernier que prononça Robespierre, mérite d’être rapporté avec plus d’étendue : « Citoyens, que d’autres vous tracent des tableaux flatteurs ; je viens vous dire des vérités utiles. Je veux étouffer, s’il est possible, les flambeaux de la discorde par la seule force de la vérité. Je vais défendre devant vous votre autorité outragée et la liberté violée. Je me défendrai aussi moi-même : vous n’en serez point surpris ; vous ne ressemblez point aux tyrans que vous combattez. Les cris de l’innocence outragée n’importunent point votre oreille, et vous n’ignorez pas que cette cause ne vous est point étrangère. Les révolutions qui jusqu’à nous ont changé la face des empires n’ont eu pour objet qu’un changement de dynastie, ou le passage du pouvoir d’un seul à celui de plusieurs. La révolution française est la première qui ait été fondée sur la théorie des droits de l’humanité, et sur les principes de la justice. Les autres révolutions n’exigeaient que de l’ambition : la nôtre impose des vertus… La république, amenée insensiblement par la force des choses et par la lutte des amis de la liberté contre les conspirations toujours renaissantes, s’est glissée pour ainsi dire à travers toutes les factions ; mais elle a trouvé leur puissance organisée autour d’elle, et tous les moyens d’influence dans leurs mains ; aussi n’a-t-elle cessé d’être persécutée dès sa naissance dans la personne de tous les hommes de bonne foi qui combattaient pour elle… Les amis de la liberté cherchent à renverser la puissance des tyrans par la force de la vérité ; les tyrans cherchent à détruire les défenseurs de la liberté par la calomnie ; ils donnent le nom de tyrannie à l’ascendant même des principes de la vérité. Quand ce système a pu prévaloir, la liberté est perdue ; il n’y a de légitime que la perfidie, et de criminel que la vertu, car il est dans la nature même des choses qu’il existe une influence partout où il y a des hommes rassemblés, celle de la tyrannie ou celle de la raison. Lorsque celle-ci est proscrite comme un crime, la tyrannie règne ; quand les bons citoyens sont condamnés au silence, il faut bien que les scélérats dominent.

» Ici, j’ai besoin d’épancher mon cœur ; vous avez besoin aussi d’entendre la vérité…

» Eh ! quel est donc le fondement de cet odieux système de terreur et de calomnies ?… Nous redoutables aux patriotes ! nous qui les avons arrachés des mains de toutes les factions conjurées contre eux ! nous qui, tous les jours, les disputons pour ainsi dire aux intrigants hypocrites qui osent les opprimer encore ! nous qui poursuivons les scélérats qui cherchent à prolonger leurs malheurs en nous trompant par d’inextricables impostures ! Nous redoutables à la Convention nationale ! Et que sommes-nous sans elle ? et qui a défendu la Convention nationale au péril de sa vie ? qui s’est dévoué pour sa conservation, quand des factions exécrables conspiraient sa ruine à la face de la France ? qui s’est dévoué pour sa gloire, quand les vils suppôts de la tyrannie prêchaient en son nom l’athéisme et l’immoralité ; quand tant d’autres gardaient un silence criminel sur les forfaits de leurs complices, et semblaient attendre le signal du carnage pour se baigner dans le sang des représentants du peuple ? Et à qui étaient destinés les premiers coups des conjurés ? Quelles étaient les victimes désignées par Chaumette et par Ronsin ? Dans quels lieux la bande des assassins devait-elle marcher d’abord en ouvrant les prisons ? Quels sont les objets des calomnies et des attentats des tyrans armés contre la république ? N’y a-t-il aucun poignard pour nous dans les cargaisons que l’Angleterre envoie à ses complices en France et à Paris ? C’est nous qu’on assassine, et c’est nous qu’on peint redoutables ! Et quels sont donc ces grands actes de sévérité que l’on nous reproche ? quelles ont été les victimes ? Hébert, Ronsin, Chabot, Danton, Lacroix, Fabre-d’Églantine, et quelques autres complices. Est-ce leur punition qu’on nous reproche ? Aucun n’oserait les défendre. Mais si nous n’avons fait que dénoncer des monstres dont la mort a sauvé la Convention nationale et la république, qui peut craindre nos principes, qui peut nous accuser d’avance d’injustice et de tyrannie, si ce n’est ceux qui leur ressemblent ? Non, nous n’avons pas été trop sévères : j’en atteste la république qui respire !… On parle de notre rigueur, et la patrie nous reproche notre faiblesse.

» Est-ce nous qui avons plongé dans les cachots les patriotes, et porté la terreur dans toutes les conditions ? Ce sont les monstres que nous avons accusés. Est-ce nous qui, oubliant les crimes de l’aristocratie et protégeant les traîtres, avons déclaré la guerre aux citoyens paisibles, érigé en crimes ou des préjugés incurables, ou des choses indifférentes, pour trouver partout des coupables et rendre la révolution redoutable au peuple même ? Ce sont les monstres que nous avons accusés. Est-ce nous qui, recherchant des opinions anciennes, fruit des obsessions des traîtres, avons promené le glaive sur la plus grande partie de la Convention nationale ; demandions-nous dans les sociétés populaires la tête de six cents représentants du peuple ? Ce sont les monstres que nous avons accusés. Aurait-on déjà oublié que nous nous sommes jetés entre eux et leurs perfides adversaires ?…

» Telle est cependant la base de ces projets de dictature et d’attentats contre la représentation nationale, imputés d’abord au Comité de salut public en général. Par quelle fatalité cette grande accusation a-t-elle été transportée tout à coup sur la tête d’un seul de ses membres ? Étrange projet d’un homme, d’engager la Convention nationale à s’égorger elle-même en détail, de ses propres mains, pour lui frayer le chemin du pouvoir absolu ! Que d’autres aperçoivent le côté ridicule de ces inculpations ; c’est à moi de n’en voir que l’atrocité. Vous rendrez au moins compte à l’opinion publique de votre affreuse persévérance à poursuivre le projet d’égorger tous les amis de la patrie, monstres qui cherchez à me ravir l’estime de la Convention nationale, le prix le plus glorieux des travaux d’un mortel, que je n’ai ni usurpée ni surprise, mais que j’ai été forcé de conquérir ! Paraître un objet de terreur aux yeux de ce qu’on révère et de ce qu’on aime, c’est pour un homme sensible et probe le plus affreux des supplices ! le lui faire subir, c’est le plus grand des forfaits !…

» Ah ! certes, lorsqu’au risque de blesser l’opinion publique, ne consultant que les intérêts sacrés de la patrie, j’arrachais seul à une décision précipitée ceux dont les opinions m’auraient conduit à l’échafaud, si elles avaient triomphé ; quand, dans d’autres occasions, je m’exposais à toutes les fureurs d’une faction hypocrite pour réclamer les principes de la stricte équité envers ceux qui m’avaient jugé avec plus de précipitation, j’étais loin sans doute de penser que l’on dût me tenir compte d’une pareille conduite ; j’aurais trop mal présumé d’un pays où elle aurait été remarquée, et où l’on aurait donné des noms pompeux aux devoirs les plus indispensables de la probité ; mais j’étais encore plus loin de penser qu’un jour on m’accuserait d’être le bourreau de ceux envers qui je les ai remplis, et l’ennemi de la représentation nationale, que j’avais servie avec dévouement : je m’attendais bien moins encore qu’on m’accuserait à la fois de vouloir la défendre et de vouloir l’égorger ! Quoi qu’il en soit, rien ne pourra jamais changer ni mes sentiments, ni mes principes… Je ne connais que deux partis, celui des bons et celui des mauvais citoyens : que le patriotisme n’est point une affaire de parti, mais une affaire de cœur ; qu’il ne consiste ni dans l’insolence ni dans une fougue passagère qui ne respecte ni les principes, ni le bon sens, ni la morale ; encore moins dans le dévouement aux intérêts d’une faction. Le cœur flétri par l’expérience de tant de trahisons, je crois à la nécessité d’appeler surtout la probité et tous les sentiments généreux au secours de la république. Je sens que partout où l’on rencontre un homme de bien, en quelque lieu qu’il soit assis, il faut lui tendre la main et le serrer contre son cœur. Je crois à des circonstances fatales dans la révolution, qui n’ont rien de commun avec les desseins criminels ; je crois à la détestable influence de l’intrigue, et surtout à la puissance sinistre de la calomnie. Je vois le monde peuplé de dupes et de fripons ; mais le nombre des fripons est le plus petit : ce sont eux qu’il faut punir des crimes et des malheurs du monde…

» Cependant ce mot de dictature a des effets magiques : il flétrit la liberté, il avilit le gouvernement : il détruit la république ; il dégrade toutes les institutions révolutionnaires, qu’on présente comme l’ouvrage d’un seul homme ; il rend odieuse la justice nationale, qu’il présente comme instituée par l’ambition d’un seul homme ; il dirige sur un point toutes les haines et tous les poignards du fanatisme et de l’aristocratie…

» Ils m’appellent tyran… Si je l’étais, ils ramperaient à mes pieds, je les gorgerais d’or, je leur assurerais le droit de commettre tous les crimes, et ils seraient reconnaissants ! Si je l’étais, les rois que nous avons vaincus, loin de me dénoncer (quel tendre intérêt ils prennent à notre liberté !) me prêteraient leur coupable appui ; je transigerais avec eux ! Dans leur détresse qu’attendent-ils, si ce n’est le secours d’une faction protégée par eux, qui leur vende la gloire et la liberté de notre pays ? On arrive à la tyrannie par le secours des fripons : où courent ceux qui les combattent ? Au tombeau et à l’immortalité. Quel est le tyran qui me protège ? quelle est la faction à qui j’appartiens ? C’est vous-mêmes. Quelle est cette faction qui depuis le commencement de la révolution a terrassé les factions, a fait disparaître tant de traîtres accrédités ? C’est vous, c’est le peuple, ce sont les principes. Voilà la faction à laquelle je suis voué, et contre laquelle tous les crimes sont ligués…

» La vérité sans doute a sa puissance, elle a sa colère, son despotisme ; elle a des accents touchants, terribles, qui retentissent avec force dans les cœurs purs comme dans les consciences coupables, et qu’il n’est pas plus donné au mensonge d’imiter, qu’à Salomée d’imiter les foudres du ciel ; mais accusez-en la nature, accusez-en le peuple, qui la sent et qui l’aime… Si les représentants du peuple qui défendent sa cause ne peuvent pas obtenir impunément son estime, quelle sera la conséquence de ce système, si ce n’est qu’il n’est plus permis de servir le peuple, que la république est proscrite, et la tyrannie rétablie ? Et quelle tyrannie plus odieuse que celle qui punit le peuple dans la personne de ses défenseurs ! car la chose la plus libre qui soit dans le monde, même sous le règne du despotisme, n’est-ce pas l’amitié ?… Qui suis-je, moi qu’on accuse ? Un esclave de la liberté, un martyr vivant de la république, la victime autant que l’ennemi du crime. Tous les fripons m’outragent ; les actions les plus indifférentes, les plus légitimes de la part des autres sont des crimes pour moi ; un homme est calomnié dès qu’il me connaît ; on pardonne à d’autres leurs forfaits ; on me fait un crime de mon zèle. Ôtez-moi ma conscience, je suis le plus malheureux de tous les hommes ; je ne jouis pas même des droits du citoyen ; que dis-je ! il ne m’est pas même permis de remplir les devoirs d’un représentant du peuple.

« Quand les victimes de leur perversité se plaignent, ils s’excusent en leur disant : C’est Robespierre qui le veut, nous ne pouvons pas nous en dispenser. Les infâmes disciples d’Hébert tenaient jadis le même langage dans le temps où je les dénonçais ; ils se disaient mes amis ; ensuite ils m’ont déclaré convaincu de modérantisme : c’est encore la même espèce de contre-révolutionnaires qui persécute le patriotisme. Jusques à quand l’honneur des bons citoyens et la dignité de la Convention nationale seront-ils à la merci de ces hommes-là ? Mais le trait que je viens de citer n’est qu’une branche du système de persécution plus vaste dont je suis l’objet. En développant cette accusation de dictature, mise à l’ordre du jour par les tyrans, on s’est attaché à me charger de toutes leurs iniquités, de tous les torts de la fortune, ou de toutes les rigueurs commandées par le salut de la patrie. On disait aux nobles : C’est lui seul qui vous a proscrits ; on disait en même temps aux patriotes : Il veut sauver les nobles ; on disait aux prêtres : C’est lui seul qui vous poursuit ; sans lui, vous seriez paisibles et triomphants ; on disait aux fanatiques : C’est lui qui détruit la religion ; on disait aux patriotes persécutés : C’est lui qui l’a ordonné, ou qui ne veut pas l’empêcher. On me renvoyait toutes les plaintes dont je ne pouvais faire cesser les causes, en disant : Votre sort dépend de lui seul. Des hommes apostés dans les lieux publics propageaient chaque jour ce système ; il y en avait dans le lieu des séances du tribunal révolutionnaire, dans les lieux où les ennemis de la patrie expient leurs forfaits ; ils disaient : Voilà des malheureux condamnés ; qui est-ce qui en est la cause ? Robespierre. On s’est attaché particulièrement à prouver que le tribunal révolutionnaire était un tribunal de sang, créé par moi seul, et que je maîtrisais absolument pour faire égorger tous les gens de bien, et même tous les fripons, car on voulait me susciter des ennemis de tous les genres. Ce cri retentissait dans toutes les prisons ; ce plan de proscription était exécuté à la fois dans tous les départements par les émissaires de la tyrannie. Mais qui étaient-ils ces calomniateurs ?

« Je puis répondre que les auteurs de ce plan de calomnies sont d’abord le duc d’Yorck, M. Pitt, et tous les tyrans armés contre nous. Qui ensuite ?… Ah ! je n’ose les nommer dans ce moment et dans ce lieu ; je ne puis me résoudre à déchirer entièrement le voile qui couvre ce profond mystère d’iniquités ; mais ce que je puis affirmer positivement, c’est que parmi les auteurs de cette trame sont les agents de ce système de corruption et d’extravagance, le plus puissant de tous les moyens inventés par l’étranger pour perdre la République, sont les apôtres impurs de l’athéisme et de l’immoralité, dont il est la base.

« La tyrannie n’avait demandé aux hommes que leurs biens et leur vie ; ceux-ci nous demandaient jusqu’à nos consciences ; d’une main, ils nous présentaient tous les maux, et, de l’autre, ils nous arrachaient l’espérance. L’athéisme, escorté de tous les crimes, versait sur le peuple le deuil et le désespoir, et sur la représentation nationale les soupçons, le mépris et l’opprobre. Une juste indignation, comprimée par la terreur, fermentait sourdement dans tous les cœurs ; une éruption terrible, inévitable, bouillonnait dans les entrailles du volcan, tandis que de petits philosophes jouaient stupidement sur sa cime avec de grands scélérats. Telle était la situation de la République, que, soit que le peuple consentit à souffrir la tyrannie, soit qu’il en secouât violemment le joug, la liberté était également perdue ; car, par sa réaction, il eût blessé à mort la République, et, par sa patience, il s’en serait rendu indigne. Aussi, de tous les prodiges de notre Révolution, celui que la postérité concevra le moins, c’est que nous ayons pu échapper à ce danger. Grâces immortelles vous soient rendues ! Vous avez sauvé la patrie ; votre décret du 18 floréal est lui seul une Révolution ; vous avez frappé du même coup l’athéisme et le despotisme sacerdotal ; vous avez avancé d’un demi-siècle l’heure fatale des tyrans ; vous avez rattaché à la cause de la Révolution tous les cœurs purs et généreux ; vous l’avez montrée au monde dans tout l’éclat de sa beauté céleste. Ô jour à jamais fortuné, où le peuple français tout entier s’éleva pour rendre à l’auteur de la nature le seul hommage digne de lui ! Quel touchant assemblage de tous les objets qui peuvent enchanter les regards et le cœur des hommes ! Ô vieillesse honorée ! ô généreuse ardeur des enfants de la patrie ! ô joie naïve et pure des jeunes citoyens ! ô larmes délicieuses des mères attendries ! ô charme divin de l’innocence et de la beauté ! ô majesté d’un grand peuple heureux par le seul sentiment de sa force, de sa gloire et de sa vertu ! Être des êtres ! le jour où l’univers sortit de tes mains toutes-puissantes brilla-t-il d’une lumière plus agréable à tes yeux que ce jour où, brisant le joug du crime et de l’erreur, il parut devant toi digne de tes regards et de ses destinées ?

« Ce jour avait laissé sur la France une impression profonde de calme, de bonheur, de sagesse et de bonté. À la vue de cette réunion sublime du premier peuple du monde, qui aurait cru que le crime existait encore sur la terre ? Mais quand le peuple, en présence duquel tous les vices privés disparaissent, est rentré dans ses foyers domestiques, les intrigants reparaissent, et le rôle des charlatans recommence. C’est depuis cette époque qu’on les a vus s’agiter avec une nouvelle audace, et chercher à punir tous ceux qui avaient déconcerté le plus dangereux de tous les complots. Croirait-on qu’au sein de l’allégresse publique des hommes aient répondu par des signes de fureur aux touchantes acclamations du peuple ? Croira-t-on que le président de la Convention nationale, parlant au peuple assemblé, fut insulté par eux, et que ces hommes étaient des représentants du peuple ? Ce seul trait explique tout ce qui s’est passé depuis. La première tentative que firent les malveillants fut de chercher à avilir les grands principes que vous aviez proclamés, et à effacer le souvenir touchant de la fête nationale : tel fut le but du caractère et de la solennité qu’on donna à ce qu’on appelait l’affaire de Catherine Théos. La malveillance a bien su tirer parti de la conspiration politique cachée sous le nom de quelques dévotes imbéciles, et on ne présenta à l’attention publique qu’une farce mystique et un sujet inépuisable de sarcasmes indécents ou puérils.

« Les lâches ! ils voulaient donc me faire descendre au tombeau avec ignominie ! Et je n’aurais laissé sur la terre que la mémoire d’un tyran ! Avec quelle perfidie ils abusaient de ma bonne foi ! comme ils semblaient adopter les principes de tous les bons citoyens ! comme leur feinte amitié était naïve et caressante ! Tout à coup leurs visages se sont couverts des plus sombres nuages ; une joie féroce brillait dans leurs yeux : c’était le moment où ils croyaient toutes leurs mesures bien prises pour m’accabler. Aujourd’hui, ils me caressent de nouveau ; leur langage est plus affectueux que jamais : il y a trois jours ils étaient prêts à me dénoncer comme un Catilina ; aujourd’hui, ils me prêtent les vertus de Caton. Il leur faut du temps pour renouer leurs trames criminelles. Que leur but est atroce ! mais que leurs moyens sont méprisables ! Jugez-en par un seul trait. J’ai été chargé momentanément, en l’absence d’un de mes collègues, de surveiller un bureau de police générale récemment et faiblement organisé au comité de salut public. Ma courte gestion s’est bornée à provoquer une trentaine d’arrêtés, soit pour mettre en liberté des patriotes persécutés, soit pour s’assurer de quelques ennemis de la Révolution. Eh bien ! croira-t-on que ce seul mot de police générale a servi de prétexte pour mettre sur ma tête la responsabilité de toutes les opérations du comité de sûreté générale, des erreurs de toutes les autorités constituées, des crimes de tous mes ennemis ? Il n’y a peut-être pas un individu arrêté, pas un citoyen vexé à qui l’on n’ait dit de moi : Voilà l’auteur de tes maux ; tu serais heureux et libre s’il n’existait plus. Comment pourrais-je ou raconter ou deviner toutes les espèces d’impostures qui ont été clandestinement insinuées soit dans la Convention nationale, soit ailleurs, pour me rendre odieux ou redoutable ? Je me bornerai à dire que depuis plus de six semaines la nature et la force de la calomnie, l’impuissance de faire le bien et d’arrêter le mal, m’ont forcé à abandonner absolument mes fonctions de membre du comité de salut public, et je jure qu’en cela même, je n’ai consulté que ma raison et la patrie ? Je préfère ma qualité de représentant du peuple à celle de membre du comité de salut public, et je mets ma qualité d’homme et de citoyen français avant tout.

« Quoi qu’il en soit, voilà au moins six semaines que ma dictature est expirée, et que je n’ai aucune espèce d’influence sur le gouvernement : le patriotisme a-t-il été plus protégé ? les factions plus timides ? la patrie plus heureuse ? Je le souhaite. Mais cette influence s’est bornée dans tous les temps à plaider la cause de la patrie devant la représentation nationale et au tribunal de la raison publique ; il m’a été permis de combattre les factions qui vous menaçaient, j’ai voulu déraciner le système de corruption et de désordre qu’elles avaient établi, et que je regarde comme le seul obstacle à l’affermissement de la République : j’ai pensé qu’elle ne pouvait s’asseoir que sur les bases éternelles de la morale. Tout s’est ligué contre moi et contre ceux qui avaient les mêmes principes.

« Oh ! je la leur abandonnerai sans regret, ma vie ! J’ai l’expérience du passé, et je vois l’avenir ! Quel ami de la patrie peut vouloir survivre au moment où il n’est plus permis de la servir et de défendre l’innocence opprimée ! Pourquoi demeurer dans un ordre de choses où l’intrigue triomphe éternellement de la vérité, où la justice est un mensonge, où les plus viles passions, où les craintes les plus ridicules occupent dans les cœurs la place des intérêts sacrés de l’humanité ? Comment supporter le supplice de voir cette horrible succession de traîtres plus ou moins habiles à cacher leur âme hideuse sous le voile de la vertu, et même de l’amitié, mais qui tous laisseront à la postérité l’embarras de décider lequel des ennemis de mon pays fut le plus loche et le plus atroce ? En voyant la multitude des vices que le torrent de la Révolution a roulés pêle-mêle avec les vertus civiques, j’ai craint quelquefois, je l’avoue, d’être souillé aux yeux de la postérité par le voisinage impur des hommes pervers qui s’introduisaient parmi les sincères amis de l’humanité, et je m’applaudis de voir la fureur des Verrès et des Catilina de mon pays tracer une ligne profonde de démarcation entre eux et tous les gens de bien. J’ai vu dans l’histoire tous les défenseurs de la liberté accablés par la calomnie ; mais leurs oppresseurs sont morts aussi ! Les bons et les méchants disparaissent de la terre, mais à des conditions différentes. Français, ne souffrez pas que vos ennemis osent abaisser vos âmes et énerver vos vertus par leur désolante doctrine ! Non, Chaumette, non, la mort n’est pas un sommeil éternel !… Citoyens, effacez des tombeaux cette maxime gravée par des mains sacrilèges, qui jette un crêpe funèbre sur la nature, qui décourage l’innocence opprimée, et qui insulte à la mort ; gravez-y plutôt celle-ci : la mort est le commencement de l’immortalité !

« J’ai promis il y a quelque temps de laisser un testament redoutable aux oppresseurs du peuple. Je vais le publier dès ce moment avec l’indépendance qui convient à la situation où je me suis placé : je leur lègue la vérité terrible, et la mort !

« Représentants du peuple français, il est temps de reprendre la fierté et la hauteur du caractère qui vous convient. Vous n’êtes pas faits pour être régis, mais pour régir les dépositaires de votre confiance : les hommages qu’ils vous doivent ne consistent pas dans ces vaines flagorneries, dans ces récits flatteurs prodigués aux rois par des ministres ambitieux, mais dans la vérité, et surtout dans le respect profond pour vos principes. On vous a dit que tout est bien dans la République : je le nie…

« Notre situation intérieure est critique. Un système raisonnable de finances est à créer ; celui qui règne aujourd’hui est mesquin, prodigue, tracassier, dévorant, et dans le fait absolument indépendant de votre surveillance suprême. Les relations extérieures sont absolument négligées ; presque tous les agents employés chez les puissances étrangères, décriés par leur incivisme, ont trahi ouvertement la République avec une audace impunie jusqu’à ce jour.

« Le gouvernement révolutionnaire mérite toute votre attention : qu’il soit détruit aujourd’hui, demain la liberté n’est plus. Il ne faut pas le calomnier, mais le rappeler à son principe, le simplifier, diminuer la foule innombrable de ses agents, les épurer surtout : il faut rendre la sécurité au peuple, mais non à ses ennemis. Il ne s’agit point d’entraver la justice du peuple par des formes nouvelles ; la loi pénale doit nécessairement avoir quelque chose de vague, parce que le caractère actuel des conspirateurs étant la dissimulation et l’hypocrisie, il faut que la justice puisse les saisir sous toutes les formes. Une seule manière de conspirer laissée impunie la rendrait illusoire et compromettrait le salut de la patrie. La garantie du patriotisme n’est donc pas dans la lenteur ni dans la faiblesse de la justice nationale, mais dans les principes et dans l’intégrité de ceux à qui elle est confiée, dans la bonne foi du gouvernement, dans la protection franche qu’il accorde aux patriotes, et dans l’énergie avec laquelle il comprime l’aristocratie ; dans l’esprit public, dans certaines institutions morales et politiques qui, sans entraver la marche de la justice, offrent une sauvegarde aux bons citoyens, en comprimant les mauvaises passions, par leur influence sur l’opinion publique et sur la direction de la marche révolutionnaire, et qui vous seront proposées quand les conspirations les plus voisines permettront aux amis de la liberté de respirer…

« Le gouvernement révolutionnaire a sauvé la patrie ; il faut le sauver lui-même de tous les écueils : ce serait mal conclure de croire qu’il faut le détruire par cela seul que les ennemis du bien public l’ont d’abord paralysé, et s’efforcent maintenant de le corrompre. C’est une étrange manière de protéger les patriotes, de mettre en liberté les contre-révolutionnaires, et de faire triompher les fripons ! C’est la terreur du crime qui fait la sécurité de l’innocence…

« La contre-révolution est dans l’administration des finances.

« Elle porte en entier sur un système d’innovations contre-révolutionnaires, déguisé sous les dehors du patriotisme. Elle a pour but de fomenter l’agiotage, d’ébranler le crédit public en déshonorant la loyauté française, de favoriser les riches créanciers, de ruiner et de désespérer les pauvres, de multiplier les mécontents, de dépouiller le peuple des biens nationaux, et d’amener insensiblement la ruine de la fortune publique.

« Quels sont les administrateurs suprêmes de nos finances ? Des brissotins, des feuillants, des aristocrates et des fripons connus ; ce sont les Cambon, les Mallarmé, les Ramel : ce sont les compagnons et les successeurs de Chabot, de Fabre et de Julien (de Toulouse)…

« Voilà une partie du plan de la conspiration. Et à qui faut-il imputer ces maux ? À nous-mêmes, à notre lâche faiblesse pour le crime, et à notre coupable abandon des principes proclamés par nous-mêmes. Ne nous y trompons pas ; fonder une immense République sur les bases de la raison et de l’égalité, resserrer, par un lien vigoureux toutes les parties de cet empire immense n’est pas une entreprise que la légèreté puisse consommer ; c’est le chef-d’œuvre de la vertu et de la raison humaine. Toutes les factions naissent en foule du sein d’une grande Révolution ; comment les réprimer si vous ne soumettez sans cesse toutes les passions à la justice ? Vous n’avez pas d’autre garant de la liberté que l’observation rigoureuse des principes et de la morale universelle que vous avez proclamés. Si la raison ne règne pas, il faut que le crime et l’ambition règnent ; sans elle la victoire n’est qu’un moyen d’ambition et un danger pour la liberté même, un prétexte fatal dont l’intrigue abuse pour endormir le patriotisme sur les bords du précipice ; sans elle, qu’importe la victoire même ! La victoire ne fait qu’armer l’ambition, endormir le patriotisme, éveiller l’orgueil et creuser de ses mains brillantes le tombeau de la République. Qu’importe que nos armées chassent devant elles les satellites armés des rois, si nous reculons devant les vices destructeurs de la liberté publique ! Que nous importe de vaincre les rois, si nous sommes vaincus par les vices qui amènent la tyrannie !…

Dans la carrière où nous sommes, s’arrêter avant le terme c’est périr, et nous avons honteusement rétrogradé. Attendons-nous donc à tous les fléaux que peuvent entraîner les factions, qui s’agitent impunément. Au milieu de tant de passions ardentes, et dans un si vaste empire, les tyrans dont je vois les armées fugitives, mais non enveloppées, mais non exterminées, se retirent pour vous laisser en proie à vos dissensions intestines, qu’ils allument eux-mêmes, et à une armée d’agents criminels que vous ne savez pas même apercevoir. Laissez flotter un moment les rênes de la révolution ; vous verrez le despotisme militaire s’en emparer, et les chefs des factions renverser la représentation nationale avilie ; un siècle de guerre civile et de calamités désolera notre patrie, et nous périrons pour n’avoir pas voulu saisir un moment marqué dans l’histoire des hommes pour fonder la liberté ; nous livrons notre patrie à un siècle de calamités, et les malédictions du peuple s’attacheront à notre mémoire, qui devait être chère au genre humain !…

« Peuple, souviens-toi que si dans la République la justice ne règne pas avec un empire absolu, et si ce mot ne signifie pas l’amour de l’égalité et de la patrie, la liberté n’est qu’un vain nom ! Peuple, toi que l’on craint, que l’on flatte et que l’on méprise ; toi, souverain reconnu, que l’on traite toujours en esclave : souviens-toi que partout où la justice ne règne pas, ce sont les passions des magistrats, et que le peuple a changé de chaînes et non de destinées !

« Souviens-toi qu’il existe dans ton sein une ligue de fripons qui lutte contre la vertu publique, qui a plus d’influence que toi-même sur tes propres affaires, qui te redoute et te flatte en masse, mais te proscrit en détail dans la personne de tous les bons citoyens !…

« Sache que tout homme qui s’élèvera pour défendre la cause et la morale publiques sera accablé d’avanies et proscrit par les fripons ; sache que tout ami de la liberté sera toujours placé entre un devoir et une calomnie ; que ceux qui ne pourront être accusés d’avoir trahi seront accusés d’ambition ; que l’influence de la probité et des principes sera comparée à la force de la tyrannie et à la violence des factions ; que ta confiance et ton estime seront des titres de proscription pour tous tes amis ; que les cris du patriotisme opprimé seront appelés des cris de sédition, et que, n’osant t’attaquer toi-même en masse, on te proscrira en détail dans la personne de tous les bons citoyens, jusqu’à ce que les ambitieux aient organisé leur tyrannie ! Tel est l’empire des tyrans armés contre nous, telle est l’influence de leur ligue avec tous les hommes corrompus, toujours portés à les servir. Ainsi donc les scélérats nous imposent la loi de trahir le peuple, à peine d’être appelés dictateurs ! Souscrirons-nous à cette loi ? Non ! Défendons le peuple, au risque d’en être victimes ; qu’ils courent à l’échafaud par la route du crime, et nous par celle de la vertu !

« Dirons-nous que tout est bien ? Continuerons-nous de louer par habitude ou par pratique ce qui est mal ? Nous perdrions la patrie. Révélerons-nous les abus cachés ? Dénoncerons-nous les traîtres ? On nous dira que nous ébranlons les autorités constituées, que nous voulons acquérir à leurs dépens une influence personnelle. Que ferons-nous donc ? Notre devoir. Que peut-on objecter à celui qui veut dire la vérité, et qui consent à mourir pour elle ? Disons donc qu’il existe une conspiration contre la liberté publique ; qu’elle doit sa force à une coalition criminelle qui intrigue au sein même de la Convention ; que cette coalition a des complices dans le comité de sûreté générale et dans les bureaux de ce comité, qu’ils dominent ; que les ennemis de la République ont opposé ce comité au comité de salut public, et constitué ainsi deux gouvernements ; que des membres du comité de salut public entrent dans ce complot ; que la coalition ainsi formée cherche à perdre les patriotes et la patrie. Quel est le remède à ce mal ? Punir les traîtres, renouveler les bureaux du comité de sûreté générale, épurer ce comité lui-même, et le subordonner au comité de salut public ; épurer le comité de salut public lui-même, constituer l’unité du gouvernement sous l’autorité suprême de la Convention nationale, qui est le centre et le juge, et écraser ainsi toutes les factions du poids de l’autorité nationale, pour élever sur leurs ruines la puissance de la justice et de la liberté : tels sont les principes. S’il est impossible de les réclamer sans passer pour un ambitieux, j’en conclurai que les principes sont proscrits et que la tyrannie règne parmi nous, mais non que je doive le taire ; car que peut-on objecter à un homme qui a raison et qui sait mourir pour son pays ?

« Je suis fait pour combattre le crime, non pour le gouverner. Le temps n’est point arrivé où les hommes de bien peuvent servir impunément la patrie ; les défenseurs de la liberté ne seront que des proscrits tant que la horde des fripons dominera. »

Sur la motion de Couthon, et malgré l’opposition de Bourdon de l’Oise la Convention vote l’impression de ce discours et son envoi aux départements. Mais Cambon, Vadier, Billault-Varennes s’élèvent contre diverses parties du discours de Robespierre ; ils l’accusent de paralyser la volonté de la Convention nationale et d’aspirer à la dictature.

Panis reproche à Robespierre de faire chasser des Jacobins qui bon lui semble. Il se plaint des calomnies dont il a été abreuvé, et tous les meilleurs patriotes avec lui. Il demande que Robespierre s’explique sur son compte ainsi que sur le compte de Fouché[47] (on applaudit).

Robespierre. Mon opinion est indépendante : on ne tirera jamais de moi une rétractation qui n’est point dans mon cœur ; en jetant mon bouclier, je me suis présenté à découvert à mes ennemis ; je n’ai flatté personne, je ne crains personne, je n’ai calomnié personne. J’ai fait mon devoir, c’est aux autres à faire le leur.

Bentabole et Charlieu insistent pour que le discours de Robespierre soit renvoyé à l’examen des comités.

Robespierre : Quoi ! j’aurai eu le courage de venir déposer dans le sein de la Convention des vérités que je crois nécessaires au salut de la patrie, et l’on enverrait mon discours à l’examen des membres que j’accuse ! (on murmure.)

Amar, Barère, Thirion reprochent à Robespierre de n’avoir pas nommé ceux qu’il accuse et d’être resté dans des inculpations vagues : « Il ne faut pas, dit Amar, qu’un homme se mette à la place de tous, il ne faut pas que la Convention nationale soit troublée par les intérêts d’un amour-propre blessé. » Sur ces observations le décret qui ordonnait l’envoi du discours est rapporté.

Le lendemain, 9 Thermidor, Saint-Just monte à la tribune et il entame un discours dans le même sens que celui que Robespierre avait lu la veille. Il est interrompu par Tallien et par Billault-Varennes, qui reprochent à Robespierre et à Saint-Just d’avoir arrêté les meilleurs patriotes, de vouloir mutiler, détruire la Convention. Billault-Varennes dit que si Robespierre s’est retiré du Comité de salut public, c’est parce qu’ayant fait sa volonté pendant six mois, il y a trouvé de la résistance au moment, où, seul, il a voulu faire rendre le décret du 22 prairial : ce décret qui dans les mains impures qu’il avait choisies pouvait être si funeste aux patriotes ! Tallien dénonce la séance de la veille aux Jacobins : « J’ai vu hier la séance des Jacobins : j’ai frémi pour la patrie ; j’ai vu se former l’armée du nouveau Cromwell, et je me suis armé d’un poignard pour lui percer le sein si la Convention nationale n’avait pas le courage de le décréter d’accusation. » Les deux propositions de Tallien que la Convention décrète la permanence de ses séances jusqu’à ce que le glaive de la loi ait assuré la Révolution et que l’on ordonne l’arrestation des créatures de Robespierre, à commencer par Henriot et son état-major, — sont adoptées au milieu des plus vifs applaudissements et des cris de vive la république.

Billault-Varennes demande l’arrestation de Dumas, de Boulanger, de Dufraisse. Cette proposition est décrétée.

Robespierre insiste pour avoir la parole.

Sa voix est étouffée par les cris de : À bas le tyran ! à bas le tyran !

La parole est donnée à Barère, qui au nom du Comité de salut public, dénonce les efforts pour produire des mouvements dans le peuple, pour saisir le pouvoir national au milieu d’une crise préparée. Les comités se sont demandé notamment pourquoi il existait encore au milieu de Paris un régime militaire semblable à celui qui existait du temps des rois ; pourquoi tous ces commandants perpétuels, avec état-major, d’une force armée immense. Il propose un décret qui est aussitôt adopté, portant que tous grades supérieurs à celui de chef de légion sont supprimés, et que la garde nationale reprendra sa première organisation.

On reprend la discussion.

Vadier recommence les récriminations contre Robespierre, et rappelant l’affaire de Catherine Théos, il dit qu’on lui faisait l’honneur d’un culte nouveau. Il lui reproche ses vexations contre les patriotes : « À entendre Robespierre, il est le défenseur unique de la liberté ; il en désespère, il va tout quitter ; il est d’une modestie rare, et il a pour refrain perpétuel : « Je suis opprimé, on m’interdit la parole ; » et il n’y a que lui qui parle utilement, car sa volonté est toujours faite. Il dit : « un tel conspire contre moi, qui suis l’ami par excellence de la république, donc il conspire contre la république. » Cette logique est neuve.

Tallien demande la parole pour ramener la discussion à son vrai point.

Robespierre : Je saurai l’y ramener (on murmure).

La Convention accorde la parole à Tallien, qui trouve toute la conspiration de Robespierre dans son discours prononcé la veille à la Convention et répété aux Jacobins, et qui énumère les actes d’oppression particuliers dont il fait remonter la responsabilité à Robespierre.

Robespierre interrompt, au milieu des violents murmures de l’Assemblée.

Louchet demande le décret d’arrestation contre Robespierre.

Loseau : Il est constant que Robespierre a été dominateur ; je demande par cela seul le décret d’accusation.

Robespierre jeune : Je suis aussi coupable que mon frère ; je partage ses vertus. Je demande aussi le décret d’arrestation contre moi.

« Robespierre, dit le Moniteur, apostrophe le président (Thuriot) et les membres de l’Assemblée dans les termes les plus injurieux. » On connaît le mot fameux : « Président d’assassins, je demande la parole. »

L’arrestation de Robespierre est décrétée, ainsi que celle de Saint-Just, Couthon, Robespierre jeune. Fréron s’écrie alors : « Citoyens collègues, la patrie, en ce jour, et la liberté sont sorties de leurs ruines. » — Robespierre : « Oui, car les brigands triomphent. »

Collot-d’Herbois : « Citoyens, il est vrai de le dire, vous venez de sauver la patrie. Vos ennemis disaient qu’il fallait encore une insurrection du 31 mai. »

Robespierre : « Il en a menti. » L’Assemblée fait éclater la plus vive indignation. On réclame l’exécution du décret d’arrestation, et les accusés sont amenés pendant que Collot-d’Herbois poursuit son discours, reprochant à Robespierre et à Saint-Just d’avoir accusé et poursuivi « tous les hommes courageux qui s’opposaient au despotisme de ces nouveaux tyrans. »

Nous empruntons à la biographie de Robespierre, par M. Hamel, le récit de son dernier jour :

« Conduit d’abord au Luxembourg, où il avait été refusé par le concierge, Robespierre s’était fait mener à l’administration de la police, dont les bureaux occupaient quai des Orfèvres l’hôtel de la préfecture de police récemment démoli. Ce fut là que Coffinhal le délivra presque de force, pour le conduire à l’Hôtel-de-Ville, où, à la nouvelle des événements, le maire Fleuriot Lescot et l’agent national Payan, qui n’avaient pas balancé un instant à prendre parti pour Robespierre, avaient convoqué les membres de la commune. Là, furent menés aussi Robespierre jeune, Saint-Just, Couthon et Lebas. Au dehors, Henriot parcourait la ville en criant qu’on voulait perdre les meilleurs patriotes, et tel était l’ascendant moral de Robespierre qu’un moment son influence balança celle de la Convention tout entière. Pour la détruire, les thermidoriens furent obligés de recourir à un mensonge ; ils firent courir le bruit que Robespierre venait d’être convaincu de conspirer pour les Bourbons, et prétendirent qu’on avait trouvé chez lui un cachet à fleurs de lis. Cependant, à la commune, on le conjurait d’adresser une proclamation au peuple et à l’armée ; mais « au nom de qui ? » demanda Robespierre, qui donna en ce moment une dernière preuve de son respect pour la Constitution. On était enfin parvenu à obtenir qu’il signât un appel à la section des piques, rédigé par Lerebours, commissaire de la commission des secours publics ; déjà il avait écrit deux lettres de son nom, quand un gendarme du nom de Méda pénétra dans la salle du conseil, et tira sur lui à bout portant un coup de pistolet, qui lui brisa la mâchoire. Cet assassinat mit fin à la résistance de la commune ; il était alors une heure et demie du matin. Transporté sur une civière au comité de sûreté générale, Robespierre y fut l’objet de toutes sortes d’insultes. Pas une plainte ne s’échappa de sa bouche dans ces cruels instants ; son calme ne se démentit pas une minute. »

Le 10 thermidor au soir, on dressa exceptionnellement l’échafaud sur la place de la Révolution, d’où on l’avait banni depuis quelque temps, et les têtes de Robespierre et de ses amis tombèrent « au milieu des acclamations d’un peuple immense et des cris mille fois répétés de : Vive la République ! Vive la Convention ! »

« Robespierre mourut pauvre comme il avait vécu, dit M. Hamel. On ne trouva chez lui qu’un assignat de cinquante livres et quelques mandats pour son indemnité de député à l’Assemblée constituante qu’il avait négligé de toucher. Il avait trente-six ans et trois mois. »



  1. Extrait du registre aux baptêmes, mariages et sépultures de l’église paroissiale de la Magdeleine pour l’année 1758 :

    Le six de may mil sept cent cinquante-huit a été baptisé par moi, soussigné, Maximilien, Marie, Isidore, né le même jour sur les deux heures du matin, en légitime mariage de Me Maximilien, Barthélemy, François Derobespierre, avocat au Conseil d’Artois, et de demoiselle Jacqueline Carrault. Le parrain a été Me Maximilien Derobespierre, père grand du côté paternel, avocat au Conseil d’Artois, et la marraine demoiselle Marie, Marguerite Cornu, femme de Jacques-François Carrault, mère grande du côté maternel, lesquels ont signé :

    Derobespierre.
    g. m. p. Lenglart, curé.
    Derobespierre.
    Marie, Marguerite Cornu.
  2. Voir à cet égard l’Histoire de Robespierre, par M. Ernest Hamel. t I. p. 28 et suiv.
  3. M. Ernest Hamel a retrouvé et publié le texte même du brevet de nomination de Robespierre, qui est en date du 5 juillet 1783. Nous remarquons dans ce document que le nom est encore orthographié Derobespierre. Est-ce seulement lorsqu’il fût nommé à la Constituante que Robespierre aurait eu l’idée de transformer en particule la première syllabe de son nom ?
  4. On remarque dans cet éloge une vive attaque contre les écrivains impies et immoraux, c’est à dire contre Voltaire et son école. « Mais au milieu de ces funestes désordres, ajoute l’orateur, c’est un grand spectacle de voir l’un des plus beaux génies dont le siècle s’honore, venger la religion et la vertu par son courage à suivre leurs augustes lois, et les défendre, pour ainsi dire, par l’ascendant de son exemple, contre l’attaque de tant de plumes audacieuses. »
  5. Robespierre publia son mémoire sous ce titre :
    xxDiscours couronné par la Société royale des arts et des sciences de Metz, sur les questions suivantes, proposées pour sujet du prix de l’année 1784 :
    xx1° Quelle est l’origine de l’opinion qui étend sur tous les individus d’une même famille une partie de la honte attachée aux peines infamantes que subit un coupable ?
    xx2° Cette opinion est-elle plus nuisible qu’utile ?
    xx3° Dans le cas où l’on se déciderait pour l’affirmative, quels seraient les moyens de parer aux inconvénient qui en résultent ?
    xxPar M. de Robespierre, avocat en Parlement.
    xxÀ Amsterdam, et se trouve à Paris, chez J.-G. Merigot jeune, quai des Augustins, MDCCLXXXV, in-8° de 60 pages, avec cette épigraphe :

    Quod genus hoc hominum ? Quæve hunc tam barbara morem, Permittit patria ?
    Virg. Æn. »
  6. Au scrutin pour l’élection des députés du tiers-état aux états généraux, ouvert le 24 avril, Robespierre fut élu le cinquième.
  7. M. Ernest Hamel rapporte que, quelque temps avant l’ouverture du scrutin, ayant à plaider la cause d’un malheureux qui avait été longtemps enfermé à la sollicitation de ses parents, il prit texte de cette affaire pour réclamer hautement la complète abolition des lettres de cachet. Puis, traçant par avance le tableau des bienfaits que, selon lui, la nation était en droit d’attendre des prochains états-généraux, il s’écriait, en s’adressant au roi lui-même, et après avoir dicté en quelque sorte les principes fondamentaux du nouveau droit des Français : « Oh ! quel jour brillant, sire, que celui où ces principes, gravés dans le cœur de Votre Majesté, proclamés par sa bouche auguste recevront la sanction inviolable de la plus belle nation de l’Europe ; ce jour où, non content d’assurer ce bienfait à votre nation, vous lui sacrifierez encore tous les autres abus, source fatale de tant de crimes et de tant de maux… Conduire les hommes au bonheur par la vertu et à la vertu par une législation fondée sur les principes immuables de la morale universelle, et faite pour rétablir la nature humaine dans tous ses droits et sa dignité première ; renouer la chaine immortelle qui doit unir l’homme à Dieu et à ses semblables, en détruisant toutes les causes de l’oppression et de la tyrannie, qui sème sur la terre la crainte, l’orgueil, la défiance, la bassesse, l’égoïsme, la haine, la cupidité et tous les vices qui entraînent l’homme loin du but que le législateur éternel avait assigné à la société ; voilà, sire, la glorieuse entreprise à laquelle il vous a appelé. » — Ce discours fut publié en brochure : Mémoire pour le sieur Louis-Marie-Hyacinthe Dupond, détenu pendant douze ans dans une prison, en vertu d’une lettre de cachet, interdit durant sa captivité, spolié par suite de vexations qui embrassent le cours de plus de vingt ans, Arras, 1789, in-4° de 93 pages. — On a pareillement de Robespierre, avocat à Arras ; Plaidoyers pour le sieur de Vissery de Bois-Valé, appelant d’un jugement des échevins de Saint-Omer, qui avait ordonné la destruction d’un paratonnerre élevé sur sa maison, imprimés en 1783, avec cette épigraphe, tirée de Lemierre :

    L’usage appuyé sur le temps
    Et les préjugés indociles
    Ne se retire qu’à pas lents
    Devant les vérités utiles.


    Mémoire pour François Deteuf, demeurant au village de Marchiennes, contre les grand prieur et religieux de l’abbaye d’Auchin, Arras, 1784, in-8° de 21 pages.

  8. Étienne Dumont a laissé de Robespierre, dans ses Souvenirs, un portrait qui n’est point flatté : « Il avait un aspect sinistre, il ne regardait point en face, il avait dans les yeux un clignotement continuel et pénible… Je le pressai de prendre la parole ; il me dit qu’il avait une timidité d’enfant, qu’il tremblait toujours en s’approchant de la tribune. » On peut rapprocher de ce jugement celui de madame de Staël : « J’ai causé une fois avec lui chez mon père, en 1789, lorsqu’on ne le connaissait que comme un avocat de l’Artois, très-exagéré dans ses principes démocratiques. Ses traits étaient ignobles, son teint pâle, ses veines d’une couleur verte ; il soutenait les thèses les plus absurdes avec un sang-froid qui avait l’air de la conviction. »
  9. Dans ce même mois de juillet, tombèrent sous les coups du peuple, les murs de l’ancienne Bastille. On peut penser que la nouvelle en fut accueillie avec satisfaction par Robespierre. Cependant, à cette époque, il ne désespérait pas de pouvoir concilier la cause populaire avec celle de la vieille monarchie. Quand le roi, accompagné de ses deux frères, vint sans escorte déclarer à l’Assemblée nationale, qu’il se fiait à elle, Robespierre ne fut pas un des moins enthousiastes à l’acclamer. « Nous le reçûmes avec des applaudissements incroyables, écrit-il à un de ses amis dans une lettre que cite M. Hamel ; et le monarque fut reconduit de la salle nationale à son château, avec des démonstrations d’enthousiasme et d’ivresse qu’il est impossible d’imaginer. » — Le 17 juillet, Louis XVI s’étant décidé à se rendre au désir des Parisiens, et à aller visiter sa bonne ville de Paris, il fut au nombre des députés chargés d’accompagner le roi et y entra avec lui à l’hôtel de ville, où, raconte-t-il dans la même correspondance, le président du corps électoral, Moreau de Saint-Méry, lui adressa ces paroles libres dans un discours flatteur : « Vous deviez votre couronne à votre naissance, vous ne la devez plus qu’à vos vertus et à la fidélité de vos sujets. » Il déclare aussi, avec complaisance, qu’on prodigua au monarque les démonstrations de joie et de tendresse les plus expressives. — Robespierre ne retourna pas à Versailles avec le roi : il resta à Paris, et voulut aller visiter la Bastille qu’on venait de livrer à la pioche des démolisseurs : « J’ai vu la Bastille, écrit-il ; j’y ai été conduit par un détachement de cette bonne milice bourgeoise qui l’avoit prise ; car après que l’on fut sorti de l’hôtel de ville, le jour du voiage du roi, les citoiens armés se fesoient un plaisir d’escorter par honneur les députés qu’ils rencontroient, et ils ne pouvoient marcher qu’aux acclamations du peuple. Que la Bastille est un séjour délicieux, depuis qu’elle est au pouvoir du peuple, que ses cachots sont vuides, et qu’une multitude d’ouvriers travaillent sans relâche à démolir ce monument odieux de la tirannie ! Je ne pouvois m’arracher de ce lieu, dont la vue me donne plus que des sensations de plaisir, et des idées de liberté à tous les citoyens. »
  10. « Il est juste d’observer qu’en une autre circonstance, le 28 janvier 1791, Robespierre se fit le défenseur du secret des lettres. Il s’agissait de papiers destinés à divers départements, et renvoyés au président de l’Assemblée, comme contenant des attaques contre la représentation nationale. « Comment sait-on, s’écria Robespierre, que ce sont des écrits contre l’Assemblée nationale ? on a donc violé le sceau des cachets ? c’est un attentat contre la foi publique. » — À ce propos M. Hamel, dans son Histoire de Robespierre, s’élève très amèrement contre les affirmations de quelques historiens, que Robespierre aurait conseillé dès 1789 la violation du secret des lettres. Des deux opinions contradictoires que nous venons de citer, il résulte du moins qu’il n’avait pas à cet égard des principes fort arrêtés, et qu’il était disposé à passer outre toutes les fois que cela pouvait paraître utile. C’est bien là l’esprit de la jurisprudence qui est encore suivie aujourd’hui.
  11. Le nom de Robespierre est assez communément défiguré dans les journaux du temps : les uns l’appellent Robert-Pierre, les autres Robertspierre, d’autres Robetz-Pierre.
  12. Revenant dans la séance du 16 mars sur la position des prisonniers détenus par lettres de cachet, Robespierre emploie pour les désigner une expression pittoresque : « ceux qui ont été escamotés par le despotisme. »
  13. Robespierre jouissait dès cette époque d’une certaine popularité. La société des Amis de la constitution, autrement dit le club des Jacobins, venait de le nommer à l’unanimité, son président. Il écrivait à ce propos à un de ses amis (1er avril) : Je trouve un dédommagement suffisant de la haine aristocratique, qui s’est attachée à moi dans les témoignages de bienveillance dont m’honorent tous les bons citoyens. Je viens d’en recevoir un récent de la société des Amis de la constitution, composée de tous les députés patriotes de l’Assemblée nationale et des plus illustres citoyens de la capitale ; ils viennent de me nommer président de cette société… »
  14. Robespierre devait plus tard se départir de ses opinions absolues sur la liberté des théâtres, aussi bien que sur la liberté de la presse. Dans l’un de ses discours à la Convention contre les Girondins, il leur reproche « d’avoir fait ordonner par un décret la représentation d’une pièce aristocratique (l’Ami des lois), qui avait déjà fait couler le sang, et que la sagesse des magistrats du peuple avait interdite. »
  15. Il faut observer que Robespierre s’était à peu près constamment montré d’accord avec Mirabeau, et que personne n’avait plus fait que Mirabeau pour mettre en lumière les débuts de Robespierre. Le Courrier de Provence notamment signale et appuie chaleureusement ses discours, à un moment où il était fort peu connu. M. Hamel, dans son Histoire de Robespierre, s’efforce d’établir entre ces deux hommes des dissentiments qui tendraient à faire ressortir la supériorité du patriotisme de Robespierre : mais en réalité Robespierre fut d’accord avec Mirabeau sur toutes les questions les plus délicates, notamment sur la loi d’émigration, et il est assez curieux, d’observer qu’il se montra, en quelques circonstances, plus modéré que lui : en repoussant des rigueurs spéciales contre le prince de Condé et contre les états du Cambrésis. Quant au dissentiment qui exista entre eux sur la loi martiale, il est plus apparent que réel, et il suffît de se reporter au texte des discours que l’un et l’autre prononcèrent à cette occasion pour s’assurer qu’ils tinrent à peu près le même langage. Si sur la question constitutionnelle de la sanction royale, ils soutinrent en théorie deux opinions opposées, ils se trouvèrent parfaitement d’accord, dans l’application, à quelques jours de là dans la séance du 5 octobre pour combattre les raisons dilatoires par lesquelles le roi voulait entraver la constitution. Enfin nous allons le voir appuyer l’opinion posthume de Mirabeau sur le droit de tester. La vérité est qu’à cette époque Robespierre, qui était ouvertement monarchiste et qui devait jusqu’au dernier moment repousser les idées républicaines comme des innovations dangereuses, suivait une politique identique à celle que conserva toujours Mirabeau, et pour le radicalisme des principes, était beaucoup moins avancé que lui, quoique dès cette époque il se montre plus avide de popularité. — Quant au mot que l’on prête à Mirabeau sur Robespierre : « Cet homme ira loin, il croit tout ce qu’il dit, » rien ne prouve qu’il soit beaucoup plus authentique que tous les concetti de cette nature communément en circulation.
  16. On a beaucoup abusé dans la Révolution de cette accusation de fédéralisme. Dans le principe ce furent les royalistes qui la mirent en avant contre les révolutionnaires. On peut lire à ce sujet les plaintes de M. de Clermont-Tonnerre, dans le Recueil de ses opinions, publiée en 1791, contre « le système qui a livré la France aux municipalités, et énervé le pouvoir en le partageant. » — « Il a changé la monarchie en une multitude de petites portions détachées, qui ont leurs intérêts, leurs prétentions, leur régime, n’obéissent à personne, et qui regardent ce qui reste du pouvoir exécutif plutôt comme un ennemi commun que comme un centre de réunion. » — Nous voilà bien loin de l’idéal centralisateur qu’une certaine école historique attribue à la Révolution. On verra que les idées exprimées par Robespierre à la Convention, dans son discours sur la Constitution, ne diffèrent pas de celles qu’il manifestait en 1790 et en 1791.
  17. Quelques jours auparavant Robespierre, parlant sur cette question aux Jacobins, avait prononcé cette phrase : « Je le dis avec franchise, peut-être même avec rudesse : quiconque ne veut pas, ne conseille pas le licenciement est un traître. » À ces mots, un membre, saisi de transport, interrompit l’orateur et demanda, aux applaudissements de l’assemblée, que ces derniers mots fussent inscrits en gros caractères aux quatre coins de la salle.
  18. Les électeurs de Versailles et de Paris le nommèrent en même temps accusateur public du département. Il déclina avec regret l’honneur que lui faisaient « ses chers citoyens de Versailles, » et il les en remercia par une longue lettre où il leur exprime tous ses sentiments de gratitude. Mais il accepta ces fonctions à Paris. À ce sujet, il écrirait à un de ses amis d’Arras : « Les électeurs de Paris viennent de me nommer accusateur public du département de Paris, à mon insu et malgré les cabales. Quelque honorable que soit un pareil choix, je n’envisage qu’avec frayeur les travaux pénibles auxquels cette place importante va me condamner, dans un temps où le repos m’était nécessaire. Mais je suis appelé à une destinée orageuse, il faut en suivre le cours ; jusqu’à ce que j’aie fait le dernier sacrifice que je pourrai offrir à ma patrie. »
  19. À la suite de l’événement de Varennes l’Assemblée résolut de choisir un gouverneur au dauphin. À cette occasion Marat, dans l’Ami du peuple, désigna pour ce choix, à défaut de Montesquieu, Robespierre, « le seul homme, disait-il, qui pût le suppléer par la pureté du cœur, l’amour de l’humanité et les vues politiques. »
  20. Le 22 juin, Robespierre avait prononcé au club des Jacobins un grand discours où il dénonçait la fuite du roi comme une conspiration évidente des ennemis de l’extérieur coalisés avec les ennemis de l’intérieur : « Ce qui m’épouvante, moi, messieurs, c’est cela même qui me paraît rassurer tout le monde. Ici j’ai besoin qu’on m’entende jusqu’au bout. Ce qui m’épouvante, encore une fois, c’est précisément cela même qui paraît rassurer tous les autres : c’est que depuis ce matin, tous nos ennemis parlent le même langage que nous. Tout le monde est réuni ; tous ont le même visage et pourtant il est clair qu’un roi qui avait quarante millions de rente, qui disposait encore de toutes les places, qui avait encore la plus belle couronne de l’univers et la mieux affermie sur sa tête, n’a pu renoncer à tant d’avantages sans être sûr de les recouvrer. Or, ce ne peut pas être sur l’appui de Léopold et du roi de Suède, et sur l’armée d’outre-Rhin qu’il fonde ses espérances : que tous les brigands d’Europe se liguent, et encore une fois ils seront vaincus. C’est donc au milieu de nous, c’est dans cette capitale que le roi fugitif a laissé les appuis sur lesquels il compte pour sa rentrée triomphante ; autrement sa fuite serait trop insensée. Vous savez que trois millions d’hommes armés pour la liberté seraient invincibles : il a donc un parti puissant et de grandes intelligences au milieu de nous, et cependant regardez autour de vous, et partagez mon effroi en considérant que tous ont le même masque de patriotisme. » Robespierre « démontre » que le comité militaire « regorge de traîtres, » que les ministres s’entendent avec l’Assemblée pour vendre la France aux étrangers. Il prévoit les plus grands malheurs : « Comment pourrions-nous échapper ? Antoine commande les légions qui vont venger César ! et c’est Octave qui commande les légions de la république. On nous parle de réunion, de nécessité de se serrer autour des mêmes hommes. Mais quand Antoine fut venu camper à côté de Lépidus, et parla aussi de se réunir, il n’y eut bientôt plus que le camp d’Antoine, et il ne resta plus à Brutus et à Cassius qu’à se donner la mort.

    « Ce que je viens de dire, je jure que c’est dans tous les points l’exacte vérité. Vous pensez bien qu’on ne l’eût pas entendue dans l’Assemblée nationale. Ici même, parmi vous, je sens que ces vérités ne sauveront point la nation, sans un miracle de la Providence, qui daigne veiller mieux que vos chefs sur les gages de la liberté. Mais j’ai voulu du moins déposer dans votre procès-verbal un monument de tout ce qui va vous arriver. Du moins, je vous aurai tout prédit ; je vous aurai tracé la marche de vos ennemis, et on n’aura rien à me reprocher. Je sais que par une dénonciation, pour moi dangereuse à faire, mais non dangereuse pour la chose publique ; je sais qu’en accusant, dis-je, ainsi la presqu’universalité de mes confrères, les membres de l’Assemblée, d’être contre-révolutionnaires, les uns par ignorance, les autres par terreur, d’autres par ressentiment, par un orgueil blessé, d’autres par une confiance aveugle, beaucoup parce qu’ils sont corrompus, je soulève contre moi tous les amours-propres, j’aiguise mille poignards, et je me dévoue à toutes les haines ; je sais le sort qu’on me garde ; mais si dans les commencements de la révolution, et lorsque j’étais à peine aperçu dans l’Assemblée nationale, si lorsque je n’étais vu que de ma conscience, j’ai fait le sacrifice de ma vie à la vérité, à la liberté, à la patrie ; aujourd’hui, que les suffrages de mes concitoyens, qu’une bienveillance universelle, que trop d’indulgence, de reconnaissance, d’attachement, m’ont bien payé de ce sacrifice, je recevrai presque comme un bienfait, une mort qui m’empêchera d’être témoin des maux que je vois inévitables. » — Camille Desmoulins, qui rapporte ce discours dans les Révolutions de France et de Brabant, ajoute qu’alors il se leva les yeux pleins de larmes, en s’écriant : « Nous mourrons tous avant toi, » et toute l’assemblée entraînée comme lui par un mouvement involontaire fit un serment de se rallier autour de Robespierre. — À partir du 21 juin se dessine vraiment le rôle politique de Robespierre : il se sépare des constitutionnels, il s’identifie dans la cause du peuple mais on peut dire aussi qu’il identifie à la cause du peuple, ses propres sentiments. « Dans ces journées, dit M. Edgar Quinet dans son livre : la Révolution, je crois surprendre le fond de la nature de Robespierre. Il fit alors ce qu’il a fait dans toutes les occasions où il fallait agir : il vit partout des traîtres. Ses discours, encore contenus dans l’Assemblée, sont d’autant plus effarés au dehors. Il dénonce, aux clubs, tous ses collègues de la Constituante. S’il eut pu le 22 juin 1791, mettre ses paroles en pratique, en sortant des Jacobins il aurait dû faire arrêter tous les membres de l’Assemblée et les mener à l’échafaud, puisqu’il les tenait pour complices. Ainsi le principe de terreur qu’il contenait en lui se manifeste à ce moment. Terreur sans motif, sans fondement, sans raison comme l’événement le montra le lendemain. Mais cette même crise de panique que Robespierre a subie par l’évasion du roi, il la subira plus tard en d’autres circonstances ; et, devenu alors plus puissant, il pourra alors réaliser ses paroles et ses menaces, sans qu’il soit mieux démontré que l’établissement de la Terreur ait eu sa nécessité ailleurs que dans l’esprit ébranlé et les imaginations ombrageuses de celui qui lui a donné son nom. »

  21. Robespierre, d’ailleurs, ne consentait pas encore à envisager le changement de la forme du gouvernement. « Qu’on m’accuse si l’on veut de républicanisme, disait-il dans ce discours, je déclare que j’aborrhe toute espèce de gouvernement où les factieux règnent. Il ne suffit pas de secouer le joug d’un despote, si l’on doit retomber sous le joug d’un autre despotisme : l’Angleterre ne s’affranchit du joug de l’un de ses rois, que pour retomber sous le joug plus avilissant encore d’un petit nombre de ses concitoyens. » — « Je ne suis pas effrayé des mots de roi, de monarchie, disait-il encore ; la liberté n’a rien à craindre pourvu que la loi règne et non les hommes. » On lui faisait trop d’honneur, disait-il aux Jacobins, en le traitant de républicain. Le mot république pouvait, selon lui, s’appliquer à tout gouvernement d’hommes libres : « Qu’est-ce que la constitution actuelle ? C’est une république, avec un monarque. Elle n’est ni monarchie, ni république, elle est l’une et l’autre. » — Aussi fut-il opposé à la fameuse pétition rédigée par Laclos et Brissot pour demander la déchéance du roi et qui provoqua les déplorables massacres du champ de Mars. Il dit formellement le 15 juillet : « Quant à la pétition de M. Laclos ; elle me parait devoir être, si non rejetée, du moins modifiée. » Voici en quels termes, le 1er août, il s’exprimait sur ces événements : « Ah ! citoyens, qui que vous soyez, hâtez-vous d’ensevelir dans l’oubli cet horrible jour… Veillez sur les ennemis de la patrie, sur ses faux amis ; que les factieux soient partout confondus ; que la paix et la justice l’emportent : que la liberté, brillant des charmes de la vertu, attire tous les cœurs, réunisse tous les partis, nos vœux seront remplis. » Néanmoins Robespierre que son attitude générale rendait suspect, craignit d’être compromis dans cette affaire, et il ne rentra pas chez lui, dans la soirée du 17 juin. Roland et sa femme, avec lesquels il était alors en fort bons rapports, lui offrirent un asile chez eux. Mais il accepta de préférence la proposition du menuisier Duplay, chez lequel il ne cessa de demeurer depuis cette époque. — Peu de temps après, pour justifier sa conduite, Robespierre publia une Adresse aux Français dans laquelle il repousse toute participation aux événements du champ de Mars, et il fait une profession de foi très-nettement monarchique. Répondant au reproche dont il avait été souvent l’objet, de chercher à renverser la royauté pour y substituer la république, il déclare hautement n’avoir point partagé, quant à lui, l’effroi inspiré à toutes les nations libres par le titre de roi. Il ne redoute même pas l’hérédité des fonctions royales dans une famille, à la condition toutefois que la majesté du peuple ne soit jamais abaissée devant son délégué, et que le monarque n’ait entre les mains ni assez de forces ni assez de trésors pour opprimer la liberté. Telles étaient ses opinions sur cette matière, et il ajoutait : « Elles peuvent n’être que des erreurs, mais à coup sûr ce ne sont point celles des esclaves ni des tyrans. »
  22. On jouait à cette époque (septembre 1791) au théâtre Molière, une pièce où Rohan et Condé se trouvaient aux prises avec Robespierre, qui les foudroyait, dit un critique du temps, par sa logique et sa vertu. (Révolutions de Paris, n° 113, p.450.)
  23. Après le 9 thermidor, la Société populaire d’Arras fut une des plus empressées à envoyer à la Convention ses félicitations pour « avoir par leur énergie délivré la France d’un tyran. »
  24. Les Girondins apportèrent d’abord une grande réserve dans cette lutte et traitèrent Robespierre avec tous les égards dus à un patriote sincère. « Robespierre, disait Louvet, vous tenez seul l’opinion publique en suspens. Cet excès de gloire vous était réservé sans doute. Vos discours appartiennent à la postérité, la postérité viendra entre vous et moi. Mais enfin vous attirez sur vous la plus grande responsabilité en persistant dans votre opinion. Vous êtes comptable à vos contemporains et même aux générations futures. Oui, la postérité viendra se mettre entre vous et moi, quelque indigne que j’en sois. Elle dira : un homme parut dans l’Assemblée constituante, inaccessible à toutes les passions, un des plus fidèles défenseurs du peuple. Il fallait estimer et chérir ses vertus, admirer son courage ; il était adoré du peuple qu’il avait constamment servi, et, ce qui est mieux encore, il en était digne. Un précipice s’ouvrit. Distrait par trop de soins, cet homme crut voir le péril où il n’était pas, et ne le vit pas où il était. Un homme obscur était là uniquement occupé du moment présent ; éclairé par d’autres citoyens, il découvrit le danger, ne put se résoudre à garder le silence, il alla à Robespierre, il voulut le lui faire toucher du doigt. Robespierre détourna les yeux et retira sa main ; l’inconnu persiste et sauve son pays… »
  25. « Trois opinions partagent le public sur M. de Robespierre, écrivait Brissot dans le Patriote français (18 avril 1792) : les uns le croient fou, les autres attribuent sa conduite à une vanité blessée, une troisième partie le croit mis en œuvre par la liste civile. Nous ne croyons jamais à la corruption qu’elle ne soit bien prouvée. »
  26. Pétion, dont Robespierre ne devait pas tarder à se séparer avec éclat.
  27. Lettre insérée dans le Moniteur du 28 août 1792.
  28. Rebecqui avait ouvert le feu contre Robespierre : il avait pris si à cœur cette lutte que le 9 avril il envoya sa démission de la Convention par la lettre suivante :

    « Il existe une loi qui condamne à la mort quiconque oserait porter atteinte à la liberté, en vous proposant un roi. Eh bien ! Robespierre vous a proposé un chef, un régulateur, et Robespierre n’a pas porté sa tête sur l’échafaud. Vous avez porté la peine de mort contre quiconque attenterait à la représentation nationale. Eh bien, le 27 décembre 1792 et le 10 mars 1793, on a formé aux Jacobins le projet d’assassiner les représentants du peuple, et tous ces crimes sont impunis. Comme je ne puis, ni ne veux, siéger plus longtemps dans une assemblée qui n’a pas le courage de frapper les coupables, je donne ma démission. » La démission de Rebecqui fut acceptée, sans discussion.

  29. Voici en quels termes Marat s’exprimait à ce sujet : « Cette entrevue me confirma dans l’opinion que j’avais toujours eue de lui, qu’il réunissait aux lumières d’un sage sénateur l’intégrité d’un véritable homme de bien et le zèle d’un vrai patriote, mais qu’il manquait également et des vues et de l’audace d’un homme d’État. »
  30. Dans cette séance du 6 janvier fut lue à l’Assemblée une adresse du conseil général du département du Finistère demandant l’expulsion de Robespierre.

    « Représentants, nous voulons la république une et indivisible ; nous voulons la liberté et l’égalité et le bonheur du peuple… Nous voulons l’ordre et la paix : nous voulons une représentation nationale permanente ; mais nous la voulons pure, nous la voulons libre, puissante, respectée, grande comme la nation dont elle est l’interprète, capable surtout de s’élever au-dessus de tous les despotismes, et de faire taire les clameurs insolentes et séditieuses de ce ramas de factieux stipendiés par un parti secret, et peut-être par des despotes étrangers, pour troubler l’ordre de vos séances. Ce n’est pas assez, représentants, de contenir et de réprimer ces vils mercenaires, vos plus grands ennemis sont dans votre sein. Les Marat, les Robespierre, les Danton, les Chabot, les Bazire, les Merlin et leurs complices, voilà les anarchistes, voilà les vrais contre-révolutionnaires… » — À peu de temps de là, la société populaire d’Amiens envoya à la Convention une adresse conçue dans le même sens.

  31. Robespierre avait repoussé très-amèrement cette proposition quand, quelques mois auparavant, elle avait été faite par les Girondins. Il s’en explique très-vivement dans sa Onzième lettre à ses commettants. « Les intrigants, en la proposant, espéraient se donner un air de républicanisme aux yeux du public… » Un des grands arguments qu’opposait alors Robespierre à cette proposition, c’était l’inviolabilité du caractère de représentant dont était investi Philippe-Égalité : « l’expulsion d’un membre de la représentation nationale était un acte dangereux, quelqu’en fût le prétexte, et un moyen d’éconduire les députés patriotes dans la suite ; » enfin « tout ordre arbitraire de proscription lui paraissait un péril éminent qui menaçait la liberté individuelle de tous les ennemis de la liberté. » « Pour moi, disait en terminant Robespierre, je voterai volontiers, avec vous, pour l’exil des Capets ; mais garantissez-moi que ce sera le dernier acte de proscription ; garantissez-moi que le lendemain vous nous permettez de proposer de bonnes lois. »
  32. Marat fut triomphalement acquitté le 24 avril par le tribunal révolutionnaire.
  33. Ce discours de Robespierre, tel qu’il est reproduit au Moniteur, n’est qu’un écho affaibli des discours qu’il prononça aux Jacobins vers la même époque et notamment les 11 et 25 août. « Il faut, disait-il dans la séance du 11 août, il faut que le peuple, ranimant son énergie au souvenir de Lacédémone et d’Athènes, jure de s’ensevelir sous les ruines de la république, si elle courait le danger d’être anéantie. Si le peuple entier ne se ranime à l’aspect de nos malheurs ; si un citoyen ne se lève pas parmi nous, ne sort pas des rangs pour se consacrer au salut de la patrie par la chute de ses oppresseurs, c’en est fait de la liberté, elle ne survivra pas à notre courage. Il faut aussi que les journalistes, qui sont évidemment les complices de Londres et de Berlin ; ces hommes stipendiés par nos ennemis, qui cachent l’art d’épouvanter le peuple sous l’air de soigner ses intérêts avec plus de zèle ; qui trouvent le moyen, par de prétendues vérités, de porter dans son sein, la défiance, la terreur et la consternation ; il faut, dis-je, que ces hommes soient punis : il faut qu’on les enchaîne. Qu’ils le soient aussi, ces conspirateurs qui voient avec une horrible satisfaction arriver le moment où le peuple, obligé de se répandre sur une grande surface, leur permettra de se réunir et de conspirer ouvertement ! Que pas un d’eux n’échappe, et si les patriotes doivent marcher tous, que les aristocrates soient tenus dans les chaînes. Il est une classe d’hommes d’autant plus dangereuse, qu’ils sollicitent la pitié. Il faut enfermer cette foule de gens qui parcourent les rues de la ville, offrant partout l’image de la famine, de l’indigence et de l’aristocratie ; car ces hommes sont payés pour séduire le peuple et le rendre dupe de sa crédulité et de sa compassion. » Dans un discours du 25 août il dénonce particulièrement les lenteurs perfides et calculées du tribunal révolutionnaire, « les formes avocatoires dont il s’est entortillé. » « il ne faut pas qu’un tribunal établi pour faire marcher la révolution la fasse rétrograder par sa lenteur criminelle ; il faut qu’il soit actif autant que le crime ; il faut qu’il soit toujours au niveau des délits. Il faut que ce tribunal soit composé de dix personnes qui s’occupent seulement à rechercher le délit et à appliquer la peine ; il est inutile d’accumuler des jurés et des juges, puisqu’il n’existe qu’une seule sorte de délit à ce tribunal, celui de haute trahison, et qu’il n’y a qu’une seule peine, qui est la mort ; il est ridicule que des hommes soient occupés à chercher la peine qu’il faut appliquer à tel délit, puisqu’il n’en est qu’une, et qu’elle est applicable ipso facto. »
  34. Il faut observer que Robespierre en d’autres circonstances s’était prononcé d’une manière toute différente sur la permanence des sections, et avait défendu les mêmes arguments mis en avant par les pétitionnaires. Il s’était opposé à la dissolution des sections, réclamée par Barère au nom du Comité du salut public, après le 31 mai, et c’était à propos d’une opinion semblable, émise à l’Assemblée constituante, que Mirabeau lui avait reproché, « de prendre l’exaltation des principes pour le sublime des principes. »
  35. Peu de jours auparavant, le 28 septembre, Robespierre avait renouvelé aux Jacobins ses plaintes sur la lenteur du tribunal révolutionnaire : « On laisse en arrière tous les moyens d’attérer les ennemis du peuple, de toutes parts on les voit relever une tête insolente et se promettre le succès. Les patriotes dorment, les sans-culottes sont engourdis ; la hache nationale repose, et les traîtres respirent pour le malheur du peuple et la ruine de la nation. Le tribunal actuellement en exercice semble encourager les coupables par son inertie et son inactivité. Aujourd’hui ils n’ont pas tenu séance, et les conspirateurs ont dormi tranquilles et ont pu se promettre l’impunité. »
  36. À ce sujet M. Léonard Gallois, l’éditeur de la Réimpression de l’ancien Moniteur, observe que sous le consulat, et après la rupture du traité d’Amiens, une mesure semblable fut prise par le gouvernement français, en représailles de la capture des navires français pris en pleine paix ; « Personne, si ce n’est les individus intéressés et le ministère anglais, ne blâma cet acte sévère, mais provoqué par l’Angleterre. »
  37. On pourra juger de la susceptibilité de Robespierre par ce fait : La société de Montbard fut dénoncée aux Jacobins pour avoir dit que la Convention étant une comme la République, il ne devait point y avoir de côté droit, tous ses membres étaient également dignes d’hommages et de respect : — « Dire qu’il n’existe et qu’on ne reconnaît qu’un parti dans la République et dans la Convention, s’écrie Robespierre, c’est dire qu’il n’existe aucune différence entre les aristocrates et les patriotes, les républicains et les royalistes, les étrangers ennemis de la France et les amis du peuple français. » Sur sa proposition, cette société fédéraliste est rayée de la liste des affiliées de la société mère.
  38. Quelques jours auparavant (le 1er frimaire, 21 novembre), Robespierre s’était exprimé dans le même sens aux Jacobins : « On a dénoncé des prêtres pour avoir dit la messe ; ils la diront plus longtemps si on les empêche de la dire. Celui qui veut les empêcher est plus fanatique que celui qui dit la messe. » Après avoir montré que ce n’était point le fanatisme qui aujourd’hui devait être le principal objet des inquiétudes des patriotes, il dénonce le philosophisme, qui veut faire une religion de l’athéisme lui-même, et il renouvelle sa profession de foi religieuse : « On dira peut-être que je suis un esprit étroit, un homme à préjugés ; que sais-je, un fanatique. J’ai déjà dit que je ne parlais, ni comme un individu, ni comme un philosophe systématique, mais comme un représentant du peuple. L’athéisme est aristocratique ; l’idée d’un grand être, qui veille sur l’innocence opprimée, et qui punit le crime triomphant, est toute populaire (Vifs applaudissements.) Le peuple, les malheureux m’applaudissent ; si je trouvais des censeurs, ce serait parmi les riches et parmi les coupables. J’ai été, dès le collège, un assez mauvais catholique ; je n’ai jamais été ni un ami froid, ni un défenseur infidèle de l’humanité. Je n’en suis que plus attaché aux idées morales et politiques que je viens de vous exposer : « Si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer. » Je parle dans une tribune où l’impudent Guadet osa me faire un crime d’avoir prononcé le mot de providence. Et dans quel temps ! lorsque le cœur ulcéré de tous les crimes dont nous étions les témoins et les victimes ; lorsque versant des larmes amères et impuissantes sur la misère du peuple éternellement trahi, éternellement opprimé, je cherchais à m’élever au dessus de la tourbe impure des conspirateurs dont j’étais environné, en invoquant contre eux la vengeance céleste, au défaut de la foudre populaire. »
  39. Robespierre avait rédigé lui-même un Projet de rapport sur l’affaire Chabot, qui, probablement ne fut point accepté par ses collègues du Comité, et que l’on trouva, écrit de sa main, dans les papiers saisis chez lui après le 9 thermidor. Courtois a publié ce projet, à la suite de son rapport sur les papiers saisis chez Robespierre : Courtois publia également un discours ou projet de rapport sur la faction Fabre d’Églantine, qui avait aussi été trouvé dans les papiers de Robespierre. Robespierre préparait de longue main ces accusations personnelles : c’est ainsi qu’on trouva encore chez lui, écrites de sa main, des notes sur différents député de la Convention qu’il notait d’avance d’immoralité et d’incivisme : Dubois-Crancé, Delmas, Thuriot, Bourdon (de l’Oise), Léonard Bourdon. C’est sur des notes pareillement rédigées par lui que saint Just fit son rapport à la Convention contre Camille Desmoulins.
  40. Voici en quels termes Robespierre s’exprimait aux Jacobins le 28 janvier 1794, sur Pitt : « Pitt sera renversé, parce qu’il est un imbécile, quoiqu’en dise une réputation trop enflée. » Et il développait son dire « qui pourrait être un blasphème aux oreilles de quelques Anglais, mais qui était une vérité aux oreilles des personnes raisonnables » : « Le ministre d’un roi fou est un imbécile, parce qu’à moins d’être un imbécile, on ne peut pas préférer l’emploi de ministre d’un roi fou à l’honorable titre de citoyen vertueux. Un homme qui, placé à la tête des affaires d’un peuple chez qui la liberté poussa autrefois des racines, veut faire rétrograder vers le despotisme et l’ignorance une nation qui a conquis ses droits, est à coup sûr un imbécile. Un homme qui, abusant de l’influence qu’il a acquise dans une île jetée par hasard dans l’Océan, veut lutter contre le peuple français ; celui qui ne devine pas l’explosion que la liberté doit faire dans son pays ; celui qui prétend servir longtemps la ligue de rois aussi lâches et aussi bêtes que lui ; celui qui croit qu’avec des vaisseaux il va bientôt affamer la France, qu’il va dicter des lois aux alliés de la France, celui-là, dis-je, ne peut avoir conçu un plan aussi absurde que dans la retraite des Petites-maisons, et il est étonnant qu’il se trouve au dix-huitième siècle un homme assez dépourvu de bon sens pour penser à de pareilles folies. »
  41. Il faut observer que le décret contre Héron avait été rendu, comme cela avait lieu, sans discussion et sans que le représentant inculpé eût été entendu. Il fut fort heureux pour Héron que Robespierre et Couthon se soient portés forts de son innocence : mais c’est le cas de signaler combien était irrégulière la procédure suivie par la Convention pour la mise en accusation de ses membres qui devaient participer pourtant à l’inviolabilité de la représentation nationale. Nous verrons que Robespierre lui-même s’en trouvera victime à son tour.
  42. Quelques semaines auparavant dans la séance du 3 décembre (13 brumaire) Robespierre aux Jacobins avait pris la défense de Danton avec beaucoup de chaleur et avait rendu un témoignage solennel à son patriotisme :

    « Danton, ne sais-tu pas que plus un homme a de courage et de patriotisme, plus les ennemis de la chose publique s’attachent à sa perte ?… Eh ! si le défenseur de la liberté n’était pas calomnié, ce serait une preuve que nous n’aurions plus ni prêtres, ni nobles à combattre ?… Les ennemis de la patrie semblent m’accabler de louange exclusivement, mais je les répudie… la cause des patriotes est une, comme celle de la tyrannie ; ils sont tous solidaires. Je me trompe peut-être sur Danton ; mais, vu dans sa famille, il ne mérite que des éloges. Sous les rapports politiques, je l’ai observé:une différence d’opinion entre lui et moi me le faisait épier avec soin, quelquefois avec colère ; et s’il n’a pas toujours été de mon avis, conclurai-je qu’il trahissait la patrie ? Non ; je la lui ai toujours vu servir avec zèle… Il est évident que Danton a été calomnié ; mais je déclare que je vois-là un des fils les plus importants de la trame ourdie contre tous les patriotes. »

    Vers la même époque il rendit un semblable témoignage à Camille Desmoulins. « Il faut considérer avec Camille Desmoulins ses vertus et ses faiblesses. Quelquefois faible et confiant, souvent courageux, toujours républicain, on l’a vu successivement l’ami des Lameth, de Mirabeau, de Dillon; mais on l’a vu aussi briser ces mêmes idoles qu’il avait encensées. Il les a sacrifiées sur l’autel qu’il leur avait élevé aussitôt qu’il a reconnu leur perfidie. En un mot, il aimait la liberté par instinct et par sentiment, et il n’a jamais aimé qu’elle, malgré les séductions puissantes de tous ceux qui la trahirent. »

  43. Ladmiral avait projeté d’assassiner Robespierre. Il l’attendit des journées entières dans les couloirs du Comité de salut public. Le hasard lui ayant dérobé sa victime, il se retourna contre Collot d’Herbois, qui n’échappa à ses tentatives que par la courageuse intervention du serrurier Geffroy. Quant à Cécile Renault, c’était une jeune fille de dix-sept ans, qui s’était présentée chez Robespierre et avait éveillé les soupçons par son obstination à vouloir lui parler. On trouva sur elle deux petits couteaux, mais rien ne prouve qu’elle eût l’intention d’un crime.
  44. Robespierre avait prononce la veille aux Jacobins un discours dans le même sens : « Quel homme sur la terre a jamais défendu impunément les droits de l’humanité ? Il y a quelques mois, je disais à mes collègues du Comité du salut public : si les armées de la république sont victorieuses, si nous démasquons les traîtres, si nous étouffons les factions, ils nous assassineront ; je ne suis point du tout étonné de voir se réaliser ma prophétie. Je trouve même pour mon compte que la situation où les ennemis de la république m’ont placé n’est pas sans avantage ; car plus la vie des défenseurs de la liberté est incertaine et précaire, plus ils sont indépendants de la méchanceté des hommes. Entouré de lâches assassins je me suis déjà placé moi-même dans le nouvel ordre des choses où ils veulent m’envoyer ; je ne tiens plus à une vie passagère que par l’amour de la patrie et la soif de la justice ; et dégagé plus que jamais de toute considération personnelle, je me sens mieux disposé à attaquer les scélérats qui conspirent contre mon pays et contre le genre humain. Plus ils se dépêchent de terminer ma carrière ici-bas, plus je veux me hâter de la remplir d’actions utiles au bonheur de mes semblables. Je leur laisserai du moins un testament dont la lecture fera frémir les tyrans et leurs complices. » — Cette séance des Jacobins fut signalée par un incident assez singulier. Un membre de la société, du nom de Rousselin, fit la motion de rendre les honneurs civiques au citoyen Geffroy, le courageux défenseur de Collot d’Herbois, dans la fête qui devait être célébrée le 20 prairial. Robespierre dit que c’est à un piège inventé par les partisans de la tyrannie, que cette motion insidieuse a pour objet d’attirer sur les patriotes l’envie et la calomnie, en les accablant d’honneur. En conséquence Rousselin, l’auteur de cette malencontreuse motion, est exclu des Jacobins et traduit devant le tribunal révolutionnaire.
  45. Allusion à son discours du 3 octobre par lequel il sauva soixante-treize députés enveloppées dans la conspiration girondine.
  46. Robespierre avait préludé à la loi du 22 prairial par l’organisation de la commission populaire d’Orange dont il rédigea lui-même les statuts (21 floréal) : « Les membres de la commission populaire d’Orange sont nommés pour juger les ennemis de la révolution. Les ennemis de la révolution sont ceux qui, par quelque moyen que ce soit et de quelques dehors qu’ils soient couverts, ont cherché à contrarier la marche de la révolution et à empêcher l’affermissement de la république. — La peine due à ce crime est la mort ; les preuves requises pour la condamnation sont tous les renseignements, de quelque nature qu’ils soient, qui peuvent convaincre un homme raisonnable et ami de la liberté. — La règle des jugements est la conscience du juge, éclairée par l’amour de la justice et de la patrie ; leur but, le salut public et la ruine des ennemis de la patrie. » Fouquier Tinville, qui tenait aux formes juridiques, déféra ces dispositions au Comité. On lui répondit que cela regardait Robespierre.
  47. Robespierre avait dénoncé Fouché aux Jacobins, pour sa conduite à Lyon. Celui-ci ayant écrit à la société pour lui demander de ne statuer à son égard que lorsque les comités de salut public et de sûreté générale auraient prononcé sur son sort : « Pourquoi ne se montre-t-il pas ? s’était écrié Robespierre à la lecture de cette lettre, craint-il les yeux, et les oreilles du peuple ? craint-il que sa triste figure ne présente visiblement le crime ? que six mille regards fixés sur lui ne découvrent dans ses yeux son âme tout entière, et qu’en dépit de la nature qui les a cachés, on y lise ses pensées ? »