Œuvres de Saint-Amant/Epistre diversifiée à M. Desnoyer

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EPISTRE DIVERSIFIÉE[1]

À Monsieur Desnoyers[2], secretaire des commandemens de la Serenissime reine de Pologne.


De l’un des bouts où les hauts Pyrénées[3],
Portans au ciel leurs testes couronnées
De pins, de neige et de vieux chesnes vers,
Font un meslange et d’estez et d’hyvers,
Et dans leurs pieds, qui triomfent des ondes,
Offrent un sein aux planches vagabondes,
Un sacré port où Venus autrefois
Eut des autels et fit cherir ses lois,
Je te salue, et de moy je m’eslongne,
Par le souhait, pour te voir en Pologne,
Cher Des Noyers, aymable et franc amy,
Qui pour mon bien n’es jamais endormy,
Qui des faveurs de nostre auguste reine
Me fais sentir la vertu souveraine,

Qui de mes vers luy parles tous les jours,
Qui le premier entames le discours
De cet ouvrage où ma plume hardie
Le grand Moyse à sa gloire dedie,
Et qui sans fin excites ses bontez
À m’accabler de generositez.
Les traits charmans de tes nobles missives
M’en font bien voir les graces excessives !
Ils servent bien d’infaillibles tesmoins
Que mon nom regne en tes fideles soins,
Et que l’oubly, ce noir fils de l’absence,
N’a peu porter son ingrate licence
Jusques au point d’esteindre le flambeau
D’une amitié qui doit vivre au tombeau !
Tu m’en promis la douceur perdurable
Quand ce bel astre au monde incomparable,
Ce rare objet de gloire et de vertu,
Ce don du ciel de cent dons revestu,
Ce clair prodige où brillent les merveilles
Qui desormais exerceront mes veilles,
Ce cœur, cette ame, aux doux charmes vainqueurs,
Les seuls plaisirs des ames et des cœurs ;
Quand, dis-je enfin, ces beaux yeux nous quitterent.
Et de Paris Paris mesme emporterent,
Laissans la cour en un estat pareil
À l’hemisphere au depart du soleil.
Combien alors d’yeux changez en fontaines
Firent rouler de larmes incertaines !
Combien de cris, à double fin aigus,
Furent meslez de souspirs ambigus !
Il m’en souvient, nostre perte, et la gloire
De cet objet si cher à la memoire,
Rendent encor mes sentimens douteux,
Et ma raison vacille devant eux.
Mais ces propos hors de propos je trace :

C’est allier l’orage à la bonace ;
Nostre interest doit ceder tout au sien,
Et nostre mal s’esjouïr de son bien.
Elle est heureuse, et le saint hymenée
Fait resplendir sa belle destinée ;
Elle est contente, et ce grand roy du Nort
En ses liens n’a pas un moindre sort.
Les beaux lauriers qu’en tant d’actes illustres
Ce Mars cueillit dès ses plus jeunes lustres
Prennent plaisir à voir sous l’œil du jour
Briller entre eux les mirtes de l’amour ;
Ils leur font place en la verte couronne
Qui dignement ses temples environne,
Et leur esclat est si vif et si doux
Que sur son chef l’or mesme en est jaloux.
Ha ! cher amy, que je te porte envie,
Lorsque je songe au bon-heur de ma vie !
Que la fortune est affable pour toy,
Et que les dieux ont beny ton employ !
Tu vois brusler d’une ardeur conjugale
Ce noble couple, à qui rien ne s’esgale ;
Tu vois leur front, où luit la majesté,
Comme en un trosne à l’honneur affecté ;
Tu vois fleurir l’union de leurs ames ;
Tu vois l’accord de leurs pudiques flames ;
Tu vois leur foy, leurs respects mutuels,
Leurs saints desirs, leurs biens perpetuels,
Leurs doux transports, leurs loyales caresses,
Leur amitié, leur grace, leurs tendresses ;
Et moy, chetif, je ne voy rien icy
Qui de les voir m’allege le soucy.
Je ne voy rien en ces bords maritimes
Osté les cieux, les monts et les abîmes,
Que le theatre ondoyant, vaste et bleu,
Du fier Neptune, où maint terrible jeu

Se represente au dommage des voiles,
Qui des enfers sautent jusqu’aux estoiles,
Lors que les vents, ces rapides demons,
Pour l’agiter grossissent leurs poulmons,
Renversent tout, gagnent de pleine en pleine,
Et ne font pas, sous leur bruyante haleine,
Transir d’effroy seulement les nochers,
Mais les vaisseaux, les flots et les rochers ;
Si qu’on diroit, aux efforts de leur rage,
Qu’avec la nef près de faire naufrage,
Et qu’en vain l’art essaye à secourir,
Le propre escueil craint mesme de perir.
Là quelquesfois, quand le paisible calme
Sans les combattre a remporté la palme,
Et que la nuict n’estale aucun flambeau,
Je voy des feux se promener sur l’eau,
Des feux rusez, qui de mainte chaloupe
Font en des fers luire au dehors la poupe
Pour attirer les poissons au trespas,
Les aveuglent d’un lumineux appas[4].
À ce beau piege, à l’embusche brillante,
Des innocens la presse fourmillante
Donne soudain dans le filet tendu,
Et leur plaisir leur est bien cher vendu.
Ainsi voit-on, aux clairs et doubles charmes
De deux soleils où l’amour prend ses armes,
Les simples cœurs s’engager dans les rets,
Et de cent morts subir les durs arrests.
Tantost, des airs prevoyant la colere,
En ce rivage aborde une galere,
Ou pour mieux dire un enfer de vivants,
Une prison qui flotte aux gré des vents.
Qui marche et vole, et rampe, et nage, et glisse,

Qui sous maint bois, des bras l’aspre supplice,
De-hache, rompt, fend le dos de la mer,
La pousse au loin, blanchit l’azur amer,
Le fait fremir à l’entour de la proue ;
L’onde en murmure, et le timon qui joue
Voit cent bouillons tournoyer après soy,
Comme enragez qu’il donne aux flots la loy.
À l’arriver, les antennes ailées,
Par mille mains sont aussy-tost calées ;
L’encre s’abisme, et le salut naval
Tonne et s’enfuit au creux d’un sombre val.
D’un mesme ton nostre bronze le paye ;
L’echo repart, et mugit et s’effraye,
Et tous ces bruits ensemble confondus
Rendent bien loin les Tritons esperdus.
Au mesme instant cet illustre que j’ayme
Jusqu’au degré fraternel et supreme,
Ce cher Tilly, ce noble gouverneur,
Qui dans les coups s’est acquis tant d’honneur,
Et qui d’un fort tant soit peu raisonnable
Feroit tout seul une place imprenable,
Apprend qui c’est, et s’en va recevoir
Un bon amy qui s’en vient au devoir.
L’accueil se fait d’une ame ouverte et libre,
Et tost après, dans ce port de Colibre,
Nous allons tous, en un certain batteau,
Voir à loisir le mobile chasteau.
[5]De tous costez les membres s’y remuent,
L’argent y siffle, et les forçats qui suent
Des durs travaux, et presens et souffers,
Font à ce bruit sonner leurs tristes fers.

Leur sourde voix, encore qu’effroyable,
Tasche à nous faire un bon-jour agreable,
Et selon l’ordre, en accent de hybou,
Frappe l’oreille avec un triple hou !
L’airain creusé de la claire trompette
En mesme temps un autre son repette ;
Le canon tire et des mousquets amis
Les feux sans plomb dans les airs sont vomis.
Tout aussi-tost un ouvrage superbe,
Un tissu blanc, qui jadis fut de l’herbe,
Orne en carre les ais où l’appetit
Dans les ragous s’enflame et s’amortit ;
De mets divers on l’honore, on le couvre ;
Chacun s’y range, et, cependant qu’on ouvre
La pronte bouche au manger froid ou chaut,
Près du pilote, assis en un lieu haut,
Mille yeux beants qui d’avidité luisent
Tous nos morceaux jusqu’à nos dents conduisent,
Voire plus outre, et d’un maigre plaisir
La maigre chourme irritte son desir.
Comme par fois, proche de quelque table,
Le morne dogue au front espouventable,
Après maint geste, après avoir en vain
Dans ses regards fait eclater sa faim,
Sans qu’un aboy l’ait pourtant ose dire,
Obtient enfin, sous la chaisne qu’il tire,
Soit de son maistre ou de quelque estranger,
Avec ardeur quelque chose à ronger ;
Ainsy quelqu’un d’entre l’esclave trouppe
Qui nous observe, et jeusne quand on souppe,
Reçoit quelque os par l’un de nous jetté,
Et le savoure en grande volupté.
Là pour nous plaire, un des braves de Malte,
Dont la franchise est digne qu’on l’exalte,

Et qu’en mes vers on voye un Chastelus[6],
Veut qu’un accord, non de voix, ni de luts,
Mais d’instruments turquesques et sauvages,
Face à l’entour retentir les rivages ;
Et cet estrange et barbare concert
Ne laisse pas d’esgayer le dessert.
Tandis, de l’œil remarquant tout le monde,
En ce beau gouffre où la misere abonde,
Où dans l’horreur d’un devoir inhumain
On voit agir et la corde et la main,
Où le plus foible abbat le plus robuste,
Où la justice enfin devient injuste,
Et par l’excès d’un severe tourment
Fait voir un crime au lieu d’un chastiment,
Je dis en moy, par maniere d’estude :
Ô merveilleuse ! ô puissante habitude,
De la nature ou la fille ou la sœur,
Qui convertis l’amertume en douceur,
Et dont la force acquert un tel empire
Sur les humeurs de tout ce qui respire,
Qu’elle regit les sens et la raison,
Et fait qu’un corps peut vivre de poison !
Que ton secours est grand, est admirable !
Que c’est une aide utile au miserable !
Et qu’à l’endroit mesme des animaux
Cette aide est propre à soulager les maux !
Par ce moyen, ô changement estrange !
L’anthipatie en amitié se change ;
Par ce moyen les cerfs et les lyons
Sans repugnance au joug nous allions ;
Par ce moyen nos bestes domestiques,

De l’aigre haine oubliant les pratiques.
Ne font qu’un plat, et repos sur repos
Dans le sommeil s’entreprestent le dos ;
Par ce moyen un homme sous les chaisnes
Semble en ce lieu triomfer de ses gesnes ;
Bref, par cet aide il souffre sans gemir,
Vit sans manger, travaille sans dormir,
Rit, chante, joue, et dans son banc endure
Le vent, le chaud, la pluye et la froidure,
Sans que la honte ou la rigueur du sort
Excite en luy le souhait de la mort.
Mais, ô l’honneur des graves secretaires,
Que de ces bords marins et solitaires
Ma main salue, et pour qui mon esprit
Passe en ma plume et forme cet escrit !
C’est trop parlé d’une matiere infame,
Et je craindrois de meriter la rame
Si plus long-temps j’entretenois tes yeux
Sur un sujet à moy-mesme ennuyeux.
Qu’y feroit-on ? le caprice m’emporte,
Et quelques-fois l’ardeur en est si forte,
Que tout ainsy qu’un coursier indonté,
De quelque coup brusquement irrité,
S’est veu souvent, malgré son propre maistre,
Aller hanir où tonne le salpestre,
Et l’engager aux perils evidents
Des belliqueux et nobles accidents,
D’où par bon-heur il revient plein de gloire,
Et fait après haut sonner sa victoire,
Quoy qu’en son ame il en donne au hazart
La plus illustre et la meilleure part :
Tel ce demon, ce superbe genie,
Picqué du tande la belle manie
Qui le saisit, le possede et l’esmeut,
Se precipite où l’aspre fougue veut,

Et m’engageent, contre mon dessein mesme,
En des desseins d’une hauteur extresme,
Où les dangers s’offrent de tous costez,
Où les honneurs aussy sont aprestez,
Me fait souvent, en despit que j’en aye,
Paroistre brave, essuyer mainte playe,
Et revenir le laurier sur le front
D’où je pouvois recevoir quelque affront.
Laissons-nous donc transporter à la verve,
Mais toutesfois d’un air qui se conserve
Dans l’agreable et le majestueux,
Et qui rapporte un plaisir fructueux.
Ne pense pas que, pour te faire rire,
En libres vers j’aille icy te descrire
Les Catalans, ces terribles poulets,
Leurs grands chapeaux, leurs estranges colets,
De leurs habits la matiere et la forme,
De leurs moitiez le guard’infant[7] enorme,
Leurs actions, leurs coustumes, leurs mœurs,
Ny de leur foy les bizarres humeurs ;
Ne pense pas que je vueille depeindre
Leurs lits infects, au sommeil mesme à craindre.
Ny de leur table et de ses beaux ragousts
L’appareil chiche, ou soit aigre ou soit dous.
Quand j’ay tout veu, je trouve, à le bien prendre,
Que peu de chose au monde est à reprendre,
Et que l’usage en chaque nation
Porte avec soy son approbation.
Qu’il ne soit vray, je t’en donne un exemple
Assez plausible, assez fort, assez ample
Pour le prouver et faire consentir
Qui sur ce point m’oseroit desmentir.

L’œil peut-il voir rien de plus ridicule
Qu’un de nos preux à la taille d’Hercule,
Avec sa teste, autresfois non à luy,
Teste qu’on oste et serre en un estuy,
Teste de poil qui, de poudre couverte,
Assez souvent couvre une teste verte,
Et couvre encore et laine, et soye, et lin,
De plus de fleur qu’il n’en sort d’un moulin,
Et que tant d’art, faut de soin accompagne,
Que si l’honneur d’estre fait grand d’Espagne
À l’ajusté se daignoit mesme offrir,
Je ne croy pas qu’il voulust le souffrir ?
Est-il enfin quelque objet plus estrange
Que de le voir mandier la louange
De la beauté, des graces, des appas ?
Que de le voir, mesme dans le repas,
Pour contempler et ses lys et ses roses,
Faire partout miroir de toutes choses,
Et, sans respect ny des roys ny des dieux,
Insolemment se poignet eu tous lieux[8] ?
Que de le voir, dis-je, mettre en usage
La mousche feinte en son fade visage[9]

Que de le voir traisner ses beaux canons[10],
Ses pointcouppez[11] à cent sortes de noms,
Qui, sous l’amas de six rangs d’esguillettes[12]
Dont les fers d’or brillent comme paillettes,
À cent replis bouffent en s’eslevant
Sur le beau cuir apporté du levant[13] ;
Et pour marcher font qu’à jambe qui fauche
Il meut en cercle et la droite et la gauche,
Non sans hazard de maint casse-museau,
Peine bien deue au miste damoiseau !
Bref, qui voudroit esplucher bien nos modes,

Nos vestemens, nos gestes, nos methodes,
Qu’est-ce, ô l’amy ! que tous les estrangers
Ne diroient pas en nous disant legers ?
Et cependant, à nous autres qui sommes,
À nostre advis, les plus parfaits des hommes,
Nos manteaux courts[14], nos bottes aux pieds Ions[15],
Aux bouts lunez, aux grotesques talons ;
Nos fins castors qui du divers Prothée
Semblent avoir l’inconstance empruntée[16],
Tantost pointus, tantost hauts, tantost bas ;
Le simple tour de nos simples rabas,
Notre façon d’estaler sur les hanches
L’exquise toile, ainsi qu’au bout des manches ;

D’ouvrir en foux par devant, en hyver,
L’habit qui vient du mouton ou du ver,
Pour faire voir, ô mole bagatelle !
Le vain esclat d’une large dentelle[17]
Riche à merveille et dressée à ravir[18],
Termes proprets dont il se faut servir ;
Nos sots pourpoints[19], nos brimbalantes chausses[20],
Nos beaux rubans que salissent nos sauces,
Et tout le reste, en ce genre compris,
Flattent nos yeux et duppent nos esprits.
Voilà pourquoy je renonce à la veine
Qui, moins d’aigreur que de caprices pleine,
M’a fait passer, sinon pour mesdisant,
Pour satirique agreable et cuisant ;
Non que je vueille abandonner la guerre
Que tout mortel, tant qu’il est sur la terre,

Doit faire au vice avecque fermeté
Sous l’estendard de la severité,
Mais pour drapper desormais les coustumes,
Pour en grossir desormais des volumes,
Belles ou non, je m’en garderay bien,
Et fay serment de n’y censurer rien.
Tout au contraire, il m’entre en la pensée,
Si vers le Nort ma fortune est poussée,
Si la Vistule à mes yeux se fait voir,
Comme le ciel m’en a donné l’espoir,
De me vestir, en noble et fier Sarmate,
D’un beau velours dont la couleur esclate,
Qui grave et long, sur un poil precieux,
Rende mon port superbe et gracieux ;
D’armer mon flanc d’un courbe et riche sabre,
De m’agrandir sur un turc qui se cabre,
De transformer mon feutre en un bonnet
Qui tienne chaud mon crane razé net,
De suivre en tout la polonoise mode,
Jusqu’à la botte au marcher incommode,
Jusqu’aux festins où tu dis qu’on boit tant,
Et dont l’excès m’estonne en me flatant ;
Bref, jusqu’aux mœurs, et mesme je m’engage
Jusqu’à ce point d’apprendre le langage,
De le polir, de m’y traduire en vers
D’un stile haut, magnifique et divers ;
Si que de tous, en la cour florissante
De nostre reine adorable et puissante,
Et pour qui seule au monde je nasquy,
Je sois nommé le gros Saint-Amantsky.
Quand tu m’auras, par quelque heureuse voye,
Fait accorder ce grand sujet de joye,
Et que sa bouche, où luisent tant d’atraits,
Où les rubis vivent en leurs portraits,
Aura formé le cher mot où j’aspire,

Cher mot à moy bien plus, cher qu’un empire,
Et dont l’attente et m’ennuye et me plaist,
Et par l’espoir m’affame et me repaist,
J’yray soudain, à ces douces nouvelles,
Plus promptement que si j’avois des ailes,
Revoir la Seine aux bords tous defleuris
De ne voir plus louise dans Paris ;
J’yray descendre en l’aymable demeure
Du rare abbé qui languit et qui pleure
Pour mesme cause, et de qui la vertu
Contre son dueil en vain a combatu.
Tu m’entens bien, c’est en peu de paroles,
Le grand, le bon, le genereux Maroles[21],
Qui par sa plume, et par ses hauts discours,
Ravit les cœurs, et s’acquert tous les jours
Tant de renom, tant d’estime et de gloire,
Que feu son pere, admirable en l’histoire,
N’en eut pas tant, lors qu’en ce grand duel,
Pour l’ennemy dur, tragique et cruel,
Sa main poussa l’horrible coup de lance
Qui, d’une roide et brusque violance,
Le fier armet perça de part en part,
Et du triomfe honora son rempart.
Ainsi, party d’un arc avec justesse,
L’ailé roseau, qui bruit en sa vitesse,
Va transpercer par un effort aise
Le fresle blanc en un but opposé :
Ainsy plustost un aigu trait de foudre

Perce une vitre et la reduit en poudre
Quand, dans l’humide et bruslante saison,
Par la fenestre il entre en la maison,
Y va percer quelque orgueilleuse teste
Qui despitoit l’orage et la tempeste,
Et de droit fil, avec sa pointe d’or,
Perce en sortant une autre vitre encor.
Mais je m’esgare en mes belles saillies :
C’est trop d’ardeur pour des muses vieillies ;
Retournons donc chez cet homme excellent
Qui pour louise a le cœur si dolent.
Après la vive, après la longue estreinte
D’une embrassade et joyeuse et sans feinte,
Après cent mots et francs et gays aussy,
J’yray de là voir la nimphe d’Issy[22],
L’aymable nimphe et si noble, et si rare,
Dont la sagesse est un celebre phare,
Qui, dans la nuit du temps deffectueux,
Fait un beau jour de rayons vertueux,
Et sert de guide au sexe qu’on adore
Pour en former d’autres phares encore,
Le retirant des flots des passions
Par la splendeur de ses perfections.
De ma venue elle sera bien aise ;
Et comme au monde il n’est rien qui luy plaise
Ny qui la touche à l’esgal des esprits
Qui de l’honneur sont ardemment epris,
Et qui sur tout l’entretiennent sans cesse
De nostre grande et divine princesse,
D’un doux accueil elle m’honorera,
Et de Pologne aussy-tost parlera,

M’en fera voir quelque royale lettre
Qu’en son beau sein l’estime luy fait mettre,
Ne voulant pas serrer en moindre lieu
Un bien divin qu’où regne encore un Dieu ;
Puis, m’invitant d’une affable maniere
À voir tracer une nouvelle orniere
De son beau char, tiré par six chevaux
Qui des chemins dontent tous les travaux,
M’enmenera, sur le sable et sur l’herbe ;
En son palais et rustique et superbe,
Où nous verrons un corps dont la vigueur
Presque d’un siecle a vaincu la longueur,
Où nous verrons la vieillesse honorable
Du bon Lisis, dont le front venerable
Cent et cent fois a sous le firmament
Veu changer tout, horsmis son jugement,
Et qui, fuyant l’indigne multitude,
Pourroit jouir en cette solitude
D’un heur parfait, si, sain et sans deffaut,
En luy le bas correspondoit au haut.
Nous yrons voir ces obscures allées
Qui, pour l’honneur d’avoir esté foulées
Des nobles pieds de ce celeste objet
Que nos discours auront pour seul sujet,
Nous raviront, nous plairont plus sans doute,
Que ne feroit l’estincelante route
Par où la Fable asseure que les dieux
Viennent en terre et remontent aux cieux.
Nous connoistrons ce bel air, cette grade
Qu’imprime et laisse en quelque endroit qu’il passe
Cet abregé des plus riches tresors
Qui facent luire et l’esprit et le corps.
Aussy ne veux-je autre guide, autre addresse,
Pour aller voir cette auguste maistresse,
En son haut trosne où sa fortune rit,

Que de me rendre au sentier qu’elle prit
Quand, dans la pompe et dans l’esclat de reine,
Elle quitta l’inconsolable Seine,
Qui s’arrachoit ses cheveux de roseaux,
Et de ses pleurs enfloit ses propres eaux ;
Sachant de plus, par le rapport fidelle
Des doux zephirs qui furent avec elle,
Et, dans l’hyver, firent en son chemin
Croistre l’œillet, la rose et le jasmin,
Qu’en tous les lieux qu’elle orna de sa veue,
De tant d’amours et de charmes pourveue
(Miracle estrange, et qui pourtant a moy
Est de facile et de plausible foy),
Il est resté je ne sçay quoy d’aymable,
De lumineux, de doux, d’inexprimable,
De vif, de pur, d’odorant et de beau,
Qui tireroit mon ame du tombeau,
Et me pourroit guider en Varsovie
Pour aller là, de ma seconde vie,
Remercier l’illustre deité
Dont les seuls pas m’auroient ressuscité.
Mais, mon très-cher, avant que je me rende
Au beau chemin que ma gloire demande,
Avant qu’au gré du voyage permis
Pour voir les dieux je quitte les amis,
J’yray revoir une belle voliere,
D’une façon rare et particuliere,
Où les oyseaux dans la captivité
Ont toutesfois une ample liberté,
Et, croyans estre en leurs propres boccages
Après l’horreur de leurs estroittes cages,
Poussant leurs airs sous l’air à descouvert,
De vol en vol sautent de vert en vert,
Se font l’amour, s’appellent, se respondent,
Sont dispersez, se joignent, se confondent,

Puis seuls à seuls, et faisans les cruels,
Charmant les yeux de leurs petits duels.
Tantost ensemble, et privés et farouches,
Ils viennent prendre ou des vers ou des mouches
Qu’à leur beau bec offre une chere main,
Et puis des doigts se desrobent soudain
Pour les porter à leur douce nichée
Dans les rameaux evidente et cachée,
Que ce regal esmeut et resjouit,
Et dont enfin sa tendre faim jouit ;
Tantost, pendus au fil qui les enserre
Et qui par haut regne sur le parterre
D’un beau jardin où tiennent lieu de fleurs
Des vifs tresors de leurs riches couleurs,
Mille plaisirs ilz donnent et reçoivent ;
Ils branlent l’aile, et, bien qu’ils s’apperçoivent
De leur prison par un fil mis sur eux,
De voir le ciel ils s’estiment heureux ;
Tantost dans l’onde, où brille leur image,
Noyans leur soif et baignans leur plumage,
Ils meurent d’aise, et pensent en ces eaux
Sein contre sein baiser d’autres oyseaux ;
Tantost surpris d’une approche indiscrets
Qui les effraye en leur loge secrette,
Ils gagnent l’air d’un vol pront et bruyant,
Et tout le gros alarment en fuyant ;
Tantost en file ils passent et repassent,
Tantost en globe à l’instant ils s’amassent,
Et font ainsi tout autour des buissons
Un tourbillon de plumes et de sons.
Bref, j’ay trouvé la voliere si belle,
Que sur le lieu j’en prendray le modelle,
Et suis certain qu’il ne desplaira pas
Au grand objet où viseront mes pas.
Pleust aux bons dieux qu’il fust aussi facile

De luy porter en son grand domicile
Des doux muscats, des figues, des melons,
Qui font ycy la gloire des valons !
Pleust au soleil, qui de ces fruits est l’ame,
Que je luy pusse envoyer de sa flame
Pour embellir de nobles orangers
Ses champs, ses bois, ses parcs et ses vergers !
Mais qu’ay-je dit ? D’erreur je suis coupable :
Son œil divin, son bel œil, est capable
D’en faire naistre avec le moindre effort,
Et de produire un midi sous le nort.

  1. Cette pièce répond assez à l’idée qu’on peut se faire du coq-à l’âne, la satire du XVIe siècle.
  2. Le secrétaire des commandements de la reine de Pologne ne doit pas être confondu avec de Noyers, le secrétaire d’État, ou des Noyers, le valet de chambre du cardinal de Richelieu. (Voy. Menagiana, Chevræana, et Mémoires de Marolles.)
  3. Cette piece a este faite l’an 1647 à Colioure, dite par les Espagnols Colibre, en la comté de Roussillon. (S.-A.)
  4. Pesche de sardines au feu, la nuit. (S.-A.)
  5. Description de ce qui se fait dans une galere quand elle arrive dans quelque port et que quelqu’un la va visiter. (S.-A.)
  6. Cet ami de Saint-Amant avoit fait partie de l’expédition des îles de Lérins sous le comte d’Harcourt. Il commandoit, dans l’escadre de Normandie, la Marguerite, de 200 tonneaux.
  7. Guard’infant, c’est une espece de vertugadin monstrueux. (S.-A.)
  8. Les courtisans fanfarons ont toujours un peigne à la main, dit Furetière en manière d’exemple. — « C’est une très grande indecence de se peigner dans l’eglise.…Il faut sortir pour cela. » (Traité de la civilité qui se pratique en France parmy les honnestes gens)
  9. « Il sera encore permis la nos galands de la meilleure mine de porter des mouches rondes et longues, ou bien l’emplastre noire assez grande sur la tempe, ce que l’on appelle l’enseigne du mal de dents. Mais, pource que les cheveux la peuvent cacher, plusieurs ayans commencé depuis peu de la porter au dessous de l’os de la joue, nous y avons trouve beaucoup de bienseance et d’agrement. » Les Loix de la galanlerie, dans le Nouveau recueil des pièces la plus agreables de ce temps, in-8, Paris, Sercy, 1644.)
  10. Le canon étoit un ornement de toile rond, large, bordé de dentelle, qui, attaché au dessous du genou, descendoit jusqu’à la moitié de la jambe. Furetière, dans son Dictionnaire, s’en moque, et prétend que la mode des canons est de l’invention des cagneux. — Molière s’est raillé aussi

    De ces larges canons où, comme en des entraves,
    On met tous les matins ses deux jambes esclaves.

    « Quant aux canons de linge qu’on porte au dessus (des bottes), nous les approuvons bien dans leur simplicité quand ils sont fort larges et de toile baptiste bien empesée, quoyque l’on ait dit que cela ressembloit à des lanternes de papier, et qu’une lingère du palais s’en servit ainsi un soir, mettant sa chandelle au milieu pour la garder du vent. Afin de les orner davantage, nous voulons aussi que d’ordinaire il y ait double et triple rang de toile soit de baptiste, soit de Hollande, et d’ailleurs ce sera mieux encore s’il y peut avoir deux ou trois rangs de points de Gènes, ce qui accompagnera le jabot, qui sera de même parure. » (Les Loix de la galanterie, dans le Nouveau recueil des pièces les plus agréables de ce temps, Paris, Sercy, 1644, in-8, p. 22.)

  11. Sorte de dentelle à jour.
  12. « Le cordon et les esguillettes s’appellent la petite-oye. » (Loix de la galanterie.) — Les aiguillettes étoient des cordons ferrés aux deux bouts, parfois avec des ferrets d’or.
  13. Les bottes des galands étoient faites de ce cuir.
  14. Le manteau étoit un vêtement de dessus que l’on portoit l’été comme l’hiver, l’été par ornement, l’hiver pour se garantir du froid. Les séculiers portoient le manteau court ; les gens en grand deuil, des manteaux longs de drap noir.
  15. « Si un autheur (La Mothe Le Vayer, dans ses Opuscules, Paris, Courbé, 1643, in-8, p. 2156, dans le Traité des habits) a dit aussi qu’il se formalise de ce rond de botte fait comme le chapiteau d’une torche, dont l’on a tant de peine à conserver la circonference, qu’il faut marcher en escarquillant les jambes, c’est ne pas considerer que des gens qui observent ces modes vont à pied le moins qu’ils peuvent. D’ailleurs, quoy-qu’il n’y ait gueres que cela ait esté escrit, la mode en est desjà changée, et ces genouilleres rondes et estallées ne sont que pour les grosses bottes, les bottes mignonnes estans aujourd’huy ravallées jusques aux esprons, et n’ayans qu’un bec rehaussé devant et derriere… Pour revenir aux bottes, il faut les avoir à long pied. » (Les Loix de la galanterie.)
  16. « L’on sçait bien qu’au mesme temps que les longs pieds ont esté mis en usage, l’on a aussi porté des chapeaux fort hauts et si pointus qu’un teston les eust couvers. Neantmoins, la mode de ces chapeaux s’est changée soudain en forme plate et ronde, et les bottes et souliers à long pied sont demeurez. L’on ficha bien une fois un clou à quelqu’un dans ce bout de botte cependant qu’il estoit attentif à quelque entretien, en telle façon qu’il demeura cloué au plancher… Si le pied eût été jusqu’au bout de la botte, le clou eust pu le percer de part en part. Et voila à quoy cela servit à ce galand. » (Les Loix de la galanterie, 1643.)
  17. « L’on appelle un jabot l’ouverture de la chemise sur l’estomach, laquelle il faut tousjours voir avec ses ornements de dentelle : car il n’appartient qu’a quelque vieil penard d’estre boutonné tout du long. » (Les Loix de la galanterie.)
  18. Chaque époque a eu de ces mots a la mode. Le livre de de Caillieres est curieux pour la fin du xviie siècle ; les divers ouvrages de Somaize, pour le commencement de la deuxième moitié. Bary, dans sa Rhétorique, en cite aussi un grand nombre.
  19. Le pourpoint, qui couvroit le corps du cou à la ceinture, et n’avait pas de manches en été, a été remplacé par le gilet. Les pourpoints étaient tailladés ou fermés, faits en toile, en drap, en satin ou en peau de senteur.
  20. Peut-être parle-t-il de ces chausses ou culottes si larges que leurs plis formoient comme des tuyaux d’orgue : d’où leur nom, chausses à tuyaux d’orgue.
  21. Michel de Marolles, abbé de Villeloin, un des amis et des bienfaiteurs de Saint-Amant, qu’il assista à ses derniers moments. — Mauvais traducteur d’ouvrages qu’il fait suivre souvent de curieux commentaires, l’abbé de Marolles a donné quelques ouvrages précieux, entre autres ses Mémoires, ses Quatrains et son Livre des peintres, publ. dans cette collection.
  22. Le prince de Conti avoit à lssy, près de Paris, une maison magnifique.