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Œuvres de Saint-Amant/La Crevaille

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Œuvres complètes de Saint-Amant, Texte établi par Charles-Louis LivetP. JannetTome 1 (p. 237-239).

LA CREVAILLE.


Qu’on m’apporte une bouteille
Qui d’une liqueur vermeille
Soit teinte jusqu’à l’orlet,
Afin que soubs cette treille
Ma soif la prenne au colet.

Il faut faire tabagye,
Et celebrer une orgye
À ce Bromien divin[1],
Luy presentant pour bougie
Un hanap enflé de vin.

Lacquay, fringue bien ce verre ;
Fay que l’esclair du tonnerre
Soit moins flamboyant que luy :
Ce sera le cimeterre
Dont j’esgorgeray l’ennuy.

Voyez le sang qui degoutte !
Il est, il est en deroute
Ce lâche et sobre demon,
Et je veux bien qu’on me berne,
S’il n’en a dans le poulmon.

Sus donc, qu’on chante victoire,
Et que ce grand mot d’à boire,
Mette tant de pots a sec,

Qu’une eternelle memoire
S’en puisse exercer le bec.

Hurlons comme les Menades
Ces airs qu’en leurs serenades
Les amoureux font ouyr,
Au milieu des carbonnades,
Ne sçauroient nous resjouyr.

Bacchus ayme le desordre,
Il se plaist à voir l’un mordre,
L’autre braire et grimasser,
Et l’autre en fureur se tordre,
Sous la rage de danser.

Il veut qu’icy de Panthée
La mort soit representée
À la gloire du bouchon,
Et qu’au lieu de cet athée,
On demembre ce cochon.

Que dis-je ! ô que j’ay la veue
De jugement despourveue !
Parbleu ! c’est un marcassin,
Dont la trongne resolue
Nous morgue dans ce bassin.

À voir sa gueule fumante,
Il m’est advis qu’il se vante,
En grondant mille desfis,
Que du sanglier d’Erymante,
Il descend de pere en fils.

Il pourroit venir du diable,
Avec sa mine effroyable ;
Si se vera-t-il choqué,
Et d’une ardeur incroyable
Par nous defait et mocqué.


Ainsi, pour comble de joye,
Du faux renard de Savoye[2]
Puissions-nous venir à bout,
Et mieux qu’on ne fist à Troye
Dans Thurin saccager tout.

Ainsi puisse en Italie,
Avant qu’un avril r’allie
L’espine et le rossignol,
De tout point estre avilie
La fierté de l’Espagnol.

Ô que la desbauche est douce !
Il faut qu’en faisant carrousse
Ma fluste en sonne le pris ;
Et que sur Pegase en housse,
Je la monstre aux beaux esprits.

Celui quy forgea ces rimes
Dont Bacchus fait tous les crimes,
C’est le bon et digne Gros,
Qui voudroit que les abîmes
Se trouvassent dans les brocs[3].


  1. Surnom de Bacchus, du grec ερόμος.
  2. Charles-Emmanuel, duc de Savoie, qui viola le traité d’alliance signé avec la France pour s’unir aux Espagnols. Richelieu marcha contre lui en personne, et, le 14 mai 1630, le roi lui-même força Chambéry à se rendre.
  3. Ces cinq derniers vers se trouvent imprimés à part dans la 4e partie, avec cette apostille : Couplet à adjouster à la fin de la Crevaille.