Œuvres inédites de l’Empereur/5

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Œuvres inédites de l’Empereur
La Revue blancheTome XV (p. 503-508).

Œuvres inédites de l’Empereur

XXXIII
LE MAJOR GÉNÉRAL AU MINISTRE DE LA GUERRE

Monsieur le Ministre, S. M, ne s’opposerait point à la réduction du service militaire. Aux hommes de l’infanterie deux ans d’instruction suffisent. Dans l’état actuel, beaucoup sont renvoyés chez eux au bout de moins de temps. Neuf ou dix mois sont la mesure ordinaire pour changer en soldat un conscrit d’intelligence moyenne. Aux temps de la réquisition, de la levée en masse, des grandes guerres qui commencèrent le siècle, il fallait moins pour former les troupes d’Austerlitz, d’Iéna, de Wagram. S. M. estime seulement qu’une durée aussi courte du service empêcherait la formation des cadres. En deux ans on éduquerait peu de sergents. Des troupes sans cadres ne valent rien. En conséquence, il serait utile d’adjoindre au projet de loi sur la réduction du service militaire une annexe qui pourvoirait au recrutement des sous-officiers.

L’Empereur estime, Monsieur le Ministre, qu’il conviendrait de préparer un décret dont les termes s’inspireraient des principes suivants :

L’école de Saint-Cyr recevrait sans examen tous les bacheliers. Ce qui porterait à un nombre quintuple les admis. On augmenterait naturellement le nombre des instructeurs et professeurs. À la sortie de l’école, et selon les besoins, les trois cents premiers entreraient dans les régiments comme officiers ; les autres comme adjudants et sergents. On aurait ainsi des sous-officiers de carrière, de bonne valeur morale et de grande instruction. Afin d’assurer ce mode de recrutement, les ministères et administrations de l’État cesseraient dans l’avenir de recevoir les jeunes gens diplômés au nombre des expéditionnaires, commis ou rédacteurs. Ces emplois seraient réservés à ceux ayant d’abord accompli quinze ans de service dans l’armée, comme sous-officiers ou officiers. À quarante ans d’âge ils auraient le droit d’être attachés aux bureaux administratifs, aux conseils de préfecture, aux droits réunis, aux postes et télégraphes, aux résidences et aux gouvernements des colonies. Pour la cavalerie et l’artillerie dont les bons sujets ne se forment qu’en cinq ans, il y aurait lieu de procéder de façon différente.

Les jeunes gens inscrits dans les facultés et qui en suivent les cours pendant trois ans, cinq ans au plus, seraient, au long de cette période, casernés dans les villes universitaires, pour y constituer fractionnellement le corps d’artillerie. Ce que ces jeunes gens redoutent actuellement du service, c’est moins ses obligations d’exercices ou de discipline que la promiscuité avec des hommes différents par les mœurs et les habitudes. Le jour où ils se trouveraient réunis entre eux, commandés par des officiers spéciaux, les étudiants montreraient moins de répugnance. Le prestige d’un uniforme élégant achèverait de les convaincre. Il paraît d’ailleurs juste que les familles les moins aisées profitent exclusivement de la réduction générale du service militaire, et que les familles aisées supportent les charges plus lourdes du service de cinq ans. Les conscrits des corps de cavalerie, les conducteurs d’artillerie, seraient donc recrutés parmi les fils de citoyens payant des contributions élevées, et ceux de l’infanterie parmi les fils du prolétariat. L’Empereur désire, Monsieur le Ministre, qu’un projet de décret soit rédigé dans cet esprit, et lui soit présenté le plus tôt.

Le Major général, prince
de Neuchâtel


XXXIV
L’EMPEREUR À MONSIEUR LE PRINCE DE BÉNÉVENT

Mon cousin, on me dit qu’un diplomate en résidence à Bruxelles, aurait fait savoir à S. A. le prince de Monaco son désir de lui transmettre une communication importante, au cas où S. A. passerait par cette ville, et que le prince, flairant une invitation détournée de l’Empereur Guillaume, se serait aussitôt rendu près de ce diplomate, lequel l’aurait engagé à prendre l’express de Berlin. Ainsi fut fait.

À Berlin, l’Empereur accueille merveilleusement le voyageur et le prie à dîner. Pendant le dîner, Hohenzollern se fait apporter des dépêches rapportant les paroles du général de Pellieux qui menaçait le jury de guerre, lors du procès Zola. L’Empereur feint une grande colère, se lève de table, passe dans son cabinet, et déclare qu’il écrit à Félix Faure pour lui enjoindre de faire cesser de telles sottises. Le prudent monsieur de Bülow est aux abois. Que va-t-il résulter du courroux impérial ? L’on sait bien, sur les bords de la Sprée, que l’état-major de France ne reculerait pas devant la guerre pour avoir raison et imposer silence à ses adversaires de l’intérieur. Notre Bülow de supplier S. M. l’Impératrice et le prince de Monaco pour qu’ils interviennent. On entendait le courroux du souverain à travers les portes. L’Impératrice finit par se décider. Elle entre chez son époux, l’apaise. Celui-ci consent à déchirer la missive, mais sous la condition que le prince de Monaco, l’ayant lue, en récite le contenu à Félix Faure. Monaco promet. Dans cette lettre, l’Empereur Guillaume affirmait que son bureau de renseignements possède une dizaine de bordereaux envoyés par Esterhazy pareils à la prétendue preuve contre Dreyfus et non moins insignifiants. S. A. le prince de Monaco gagne aussitôt Paris, explique le cas au Président, qui le prie d’attendre sa réponse jusqu’au lendemain, après le Conseil des ministres. Le lendemain, quand le prince se présente, il trouve porte close et visage de bois. S. A. s’en va, furieuse, et conte l’histoire un peu partout. Il conviendrait, mon cousin, que vous puissiez me renseigner exactement sur tout cela, et me faire savoir si c’est invention ou vérité.

Sur ce je prie Dieu qu’il vous ait en sa sainte et digne garde.
N.


XXXV
L’EMPEREUR À M. DE ROTHSCHILD

M. de Rothschild, vos plaintes ne me touchent guère. Si vous aviez montré plus d’énergie, la mise en scène des antisémites, au Palais de Justice, n’eut pas eu le même succès. À présent il faut s’attendre à tout. Que les ralliés et le gouvernement triomphent aux élections, et l’armée, s’appuyant, par snobisme, sur l’Église, facilite un nouveau Seize Mai qui, cette fois, pourrait nuire. Jusqu’à présent vous aviez tenu le Pouvoir à votre merci. Il faut vous décider à lui devenir adversaire, et à marcher la main dans celle des socialistes. Résignez-vous. Employez vos capitaux en Chine. Couvrez de chemins de fer ce pays qu’habitent quatre cent millions d’hommes industrieux ; formez les compagnies de colonisation ; et vous aurez, vous et vos amis, récupéré vite ce que vous ferait perdre ici le mécontentement des grands chefs militaires. Ils se croient les maîtres. Avoir brandi leurs cannes dans la salle des Pas-Perdus, cela les travestit en héros enivrés d’Austerlitz, d’Iéna, de Friedland. Les vainqueurs de Fourmies peuvent très bien commander demain, si l’on ne parvient à y mettre bon ordre. Que feriez-vous, au mois de mai, devant une Chambre dont la majorité serait évidemment réactionnaire, antisémite et militaire, et dont la très grosse minorité serait socialiste, si vous ne vous appuyez à l’une ou l’autre faction ? Que l’antisémitisme triomphe à Paris comme à Vienne, comme en Russie, et que les gouvernements favorisent l’émeute contre le capital juif, il ne vous restera plus, si l’Internationalisme ne l’emporte pas dans le Lyonnais, et en Hollande, qu’à vous jeter aux bras des Sionistes et chercher une terre d’exil. Imaginez le succès prochain de ceux qui disent : « La France aux Français » c’est-à-dire : « La Flandre aux Flamands, la Picardie aux Picards, la Normandie aux Normands, la Bretagne aux Bretons, la Vendée aux Vendéens, la Provence aux Provençaux, la Touraine aux Tourangeaux, la Savoie aux Savoyards, etc… » Ils ne veulent pas entendre que notre nationalité date seulement de 1792 et qu’elle réside dans la seule idée alors enthousiaste de la Liberté républicaine. Nous ne sommes pas, à l’exemple des Germains, 76 millions d’hommes de même race et parlant le même dialecte, mais un assemblage de Celtes, de Latins, d’Ibères, de Saxons, de Germains, voire d’Arabes et de Scandinaves. La patrie française naquit de la liberté sociale, après avoir vécu de loyalisme envers les rois. Si cette idée de liberté tolérante vient à rien ; si les querelles séparatistes et religieuses renaissent, le lien de la royauté héréditaire s’étant rompu en 1793, en 1830 et en 1848, la patrie se désagrégera, s’émiettera dans un fédéralisme incohérent. L’exclusivisme retors et simpliste des bouilleurs de crû, en concurrence avec l’alcool étranger ; celui des maçons limousins rivaux des travailleurs piémontais, des éleveurs normands qui demandent un droit de 200 francs applicable à tout cheval venu d’outre-mer, ce patriotisme régional des petits cultivateurs élisant des députés avec la seule mission de fermer aux céréales exotiques les marchés de France, tous ces appétits misérables soutiendront jusqu’au bout la théorie de « la France aux Français », jusqu’au bout de ses pires conséquences. Les juifs pâtiront d’abord, eux qui tentent la fusion des intérêts nationaux en un seul intérêt cosmopolite, au bénéfice de la paix universelle. L’esprit de guerre l’emporterait avec le patriotisme, le fédéralisme, et l’idolâtrie du militaire. Force alors serait aux israélites de quitter l’Europe, de se réfugier sur quelque territoire d’Orient, Syrie ou Palestine, d’y reconstituer le royaume de Salomon, puissant par sa marine et son or. Tyr et Sidon devraient renaître. Chassés d’Autriche, de Russie, de France, ces Juifs seraient contraints de se créer une nationalité particulière. L’histoire s’intéresserait à l’aventure. Après dix-huit siècles de dispersion sur la Terre Promise que l’enrichit matériellement et mentalement, le peuple de Moïse regagnerait soudain l’ombre ancienne de ses tentes. Quelle formidable marine son or pourrait d’un coup acquérir ! Quels chemins de fer centre asiatique créerait-il, unissant Tyr à la rive chinoise du Petchili ? Quelle nouvelle mission de fiancer l’Extrême Asie au lac Méditerranéen ! C’est peut-être dans ce but que le Moteur de l’Univers prépare la dernière persécution dont l’œuvre de vos tribus semble être de lier les races, et de nouer leurs destins, par une œuvre philosophale.

M. de Rothschild, il faut songer à cela ; et comprendre la nécessité prochaine de la fondation d’une république juive. Votre souci serait alors d’attirer sur le territoire choisi le plus de producteurs industriels en y établissant des lois inspirées par les théories communistes, en y préparant au travailleur le meilleur sort qu’il puisse trouver par le monde.

L’or permettrait la réalisation soudaine d’un formidable état capable d’acheter aussitôt l’outillage parfait, de le mettre aux mains d’hommes qui désireraient défendre au prix de la vie la seule patrie favorable à la liberté sociale. L’or, le travail et la science unis dans un même but d’harmonie fraternelle étonneraient l’esprit barbare du vieux monde qui n’aurait plus qu’à se répudier, honteux de soi-même, devant cet exemple. Quel que soit le sol élu pour ce retour à l’hégémonie de la fraternité humaine, la Palestine, la Syrie ou l’Égypte, Madagascar ou l’Australie, la Nouvelle-Zélande ou Bornéo, Haï-Nan ou la Chine Méridionale réclamée tardivement par la France au partage de l’Empire Céleste, il faut bien convenir, d’abord, que la race sémite seule n’y pourrait agir sans le secours des producteurs industriels, des savants et des lettrés ; ces trois classes d’hommes épris de la vérité affirmant l’inutile barbarie de militarisme et des guerres en un temps où les religions se fondent avec les littératures et les formes du savoir humain, dans des langues qui s’unifient, pleines d’expressions échangées, latines, françaises, allemandes, anglaises. Quelle merveilleuse œuvre devant l’histoire, Monsieur de Rothschild, s’il vous appartenait d’établir, grâce à la puissance de l’or, ce royaume nouveau. La Chine Méridionale serait le meilleur champ d’expériences.

Nos socialistes y éduqueraient le travail indigène, l’adapteraient au service des machines, le formeraient en excellent disciple de l’électricité, de la vapenur, du dynamisme explosif, de l’aérostation. Loin des Barbares d’Occident, une féerie de bonté et de puissance illuminerait le siècle qui va s’ouvrir. C’est l’espoir que je forme avant d’entreprendre cette campagne de la guerre sociale. Au cas où, ne pouvant réussir à la destruction des forces capitalistes, nous nous serions toutefois imposés comme une puissance redoutable, mon intention est d’obtenir la concession pleine et entière d’un pays fertile et sain, avec toutes les facilités de l’exode pour mes troupes et leurs familles. Sur la côte des mers chinoises, il est possible de multiplier les grands ports, de parvenir à dominer les mers par la première flotte du monde.

Le mauvais état des finances en Italie, dans les républiques Sud Américaines, en Espagne, lorsque les Américains auront fini d’occuper Cuba, permettrait d’acquérir bientôt le total ou la grande partie des escadres appartenant à ces nations. Mais, si les savants du monde trouvent dans cette patrie fraîche un meilleur accueil que dans les autres, nous avons lieu de penser que leurs efforts mèneront vite à l’excellence l’aérostation militaire et créeront une défense infrangible. En ne cachant rien de notre goût pour les arts, les lettres, les sciences ; en installant avec magnificence et de grandes aises matérielles ceux de leurs protagonistes qui viendraient à nous, on déplacerait en fort peu de temps le centre intellectuel du monde. Paris s’en irait dans le Kouang-Si, ou bien à Yunnan-See. Nous laisserions à leur barbarie les barbares.

Je ne compte pas, Monsieur, tout obtenir de vous. Vous n’êtes point ami de remuer ; fréquenter les membres des grands clubs et les écrivains de boudoir, suffit à votre ambition modeste qui est celle d’un comptable. C’est à lui que je reviens au bout de cette lettre. Aussitôt que M. l’architrésorier sera arrivé près de vous, vous lui communiquerez les renseignements que vous avez, et lui donnerez les ordres pour les trésors de l’armée. Il faut avoir 100 000 rations de pain à Nîmes, 50 000 à Givors, 300 000 paires de chaussures à Givors, où les corps venus du Vivarais en prendront. 300 bateaux et péniches le long du Rhône, afin de pouvoir jeter des ponts supplémentaires ; 250 000 dolmens et 250 000 pèlerines à capuchon, 300 000 bérets d’alpins. Le Sénéchal Flaissières a besoin de 4 millions pour ses manœuvres à Toulon où il gagne des capitaines de vaisseau. Avec de l’argent on achèterait quelques états-majors, le reste suivrait l’impulsion. Je vous salue.
N.
XXXVI
L’EMPEREUR AU MAJOR-GÉNÉRAL

Faites-moi connaître l’organisation et la situation des groupes socialistes, d’après votre recensement. Les employés de chemins de fer sont ils tous enrôlés ? Combien y a-t-il de socialistes français, de terrassiers italiens et de juifs dans tous les régiments ?

Dans chaque ville de province il se fonde de courtes revues pleines de génie. Ces opuscules remplacent excellemment les lettres que s’écrivaient en latin les philosophes et les savants des seizième et dix-septième siècles. Au lieu de rafraîchir des fillettes ou de fumer des cigares meilleurs, ces jeunes gens dépensent leurs louis pour imprimer les vœux de leurs intelligences, sans souci de vendre les fascicules. Cela est héroïque. Il faut les aider et leur dire de fonder entre eux une fédération réelle qui réunirait les rédacteurs de ces cent revues, dont l’appui maçonnique formerait sur toute la France, sans doute aussi à l’étranger, une Ligue Intellectuelle, bientôt très forte. Elle acquerrait une influence sur les jeunes ouvriers, les apprentis, les femmes. Le statut de la fédération imposerait seulement une couleur uniforme aux couvertures, et un sceau symbolisant la lutte contre les Barbares. Chaque revue pourrait tenir toujours prêts une chambre et un lit pour les affiliés en voyage. Il faudrait pourvoir à cela. Organisez à Paris, pour le 1er mai, par exemple, un congrès de Revues.

Les hostilités avec l’Angleterre peuvent commencer avant l’ouverture de la période électorale. Cela retarderait notre mise en campagne. Cependant le 20 mai, si l’ennemi n’est pas en force devant vous, proclamez la commune à Carmaux, Albi, Nevers, Montluçon, Marseille, Nîmes, Givors et Lyon. Les Hollandais se réservent d’agir après le couronnement de leur reine Wilhelmine ; mais ils suivront l’exemple de Paris, si la Commune y est proclamée le soir du ballottage.

Les hostilités engagées, vous ne devrez pas perdre de monde devant les villages et les postes retranchés. Mais vous devez sur le champ faire avancer vos batteries et détruire, grâce à leur supériorité, toutes les fortifications. Faites une guerre d’artillerie. Que les hommes ne marchent que pour recueillir les fruits des succès obtenus avec le canon. Prenez soin de cerner les régiments de cavalerie et de vous emparer des chevaux, car nous en manquerons d’abord.
N.

(Correspondance réunie par Paul Adam.)

— à suivre[1]
  1. Note du transcripteur : la suite n’est jamais venue.