Œuvres philosophiques de Sophie Germain/Annexes

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Librairie de Firmin-Didot et Cie (pp. 335-399).

ANNEXES

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PIÈCE N° 1

EXTRAIT DE LA PHRÉNOLOGIE DE BRUYÈRES.



La planche n° 7 contient un exemple d’un grand développement de l’organe attribué au penchant de l’habitativité : c’est un buste, moulé sur nature après la mort, de Mlle Sophie Germain, connue par son talent en mathématiques ; elle était sédentaire et casanière, et, pendant un grand nombre d’années, elle n’a point quitté sa chambre ; ses occupations contribuaient à donner de la force à son instinct casanier ; elle a remporté au concours de l’Institut trois accessits pour différents travaux et un prix pour un Mémoire sur la théorie des lames vibrantes. Elle était originale et visait à la singularité ; l’estime de soi et la fermeté sont très prononcées sur sa tête ; elle s’est en outre toujours montrée bonne et affectueuse ; l’organe du calcul est très marqué. Dans l’hypothèse d’un organe de la concentrativité, le développement considérable de la région de l’habitativité sur cette tête peut faire admettre que les deux organes existent ensemble à un haut degré.

Et, en effet, Mlle Germain était exclusivement livrée à ses travaux de calcul avec une grande concentration d’esprit.


PIÈCE N° 2

EXTRAIT DU BULLETIN MUNICIPAL OFFICIEL DU 1er AOUT 1883.

La distribution des prix aux élèves de l’école Sophie Germain a eu lieu dimanche 29 juillet 1888, sous la présidence de M. de Ménorval, membre du Conseil municipal de Paris.


M. de Ménorval a prononcé le discours suivant :

« Mesdames, Mesdemoiselles et Messieurs,

« Je redoutais et je désirais depuis longtemps l’honneur qui m’est fait aujourd’hui de présider à cette fête de jeunes filles. La tâche devient, il est vrai, moins difficile, en restant aussi attrayante, à mesure que nous nous éloignons des luttes du passé. Votre cause est gagnée, Mesdemoiselles ; on ne peut plus vous appliquer l’odieuse maxime : « La force prime le droit ». Il n’y a plus à démontrer votre droit à un enseignement aussi élevé que celui des garçons, votre aptitude à le recevoir. Vous avez fait comme le philosophe devant qui l’on niait le mouvement ; vous avez marché ; vos succès ont montré vos talents. Vous peuplez les facultés ; on ne compte plus vos diplômes de bachelier, de licencié, d’agrégé, de docteur en médecine ou en droit ! Vous prenez glorieusement votre revanche de l’oppression séculaire qui vous maintenait dans l’ignorance, pour faire de vous les complices de toutes les servitudes. J’ai toujours devant les yeux ces pauvres petites écolières de Port-Royal, soumises à un travail de seize heures par jour ; gardant le silence, ou parlant bas, du lever au coucher, ne marchant jamais qu’entre deux religieuses, l’une devant, l’autre derrière, pour empêcher le péché mortel d’une distraction ; passant d’une méditation à une oraison ou à une instruction ; se récréant le dimanche par un peu d’arithmétique et astreintes à mépriser les soins d’un corps « destiné à servir aux vers de pâture »

« II faut arriver à la fin du dix-huitième siècle, à l’époque de la Révolution, pour voir enfin traiter cette question sociale qui est la première de toutes, parce qu’elle les comprend toutes : la place que les filles doivent occuper dans l’enseignement public. Condorcet n’hésite pas à leur ouvrir toutes grandes les portes de l’école. « L’instruction, dit-il, doit être la même pour les femmes et pour les hommes ; elles doivent partager cette instruction, afin de pouvoir suivre celle de leurs enfants ». Condorcet aurait aujourd’hui satisfaction complète ; la troisième République a compris qu’elle devait être « réparatrice », ou qu’elle ne serait pas ; au milieu des désastres de la guerre la plus terrible, au milieu des douleurs de l’invasion, elle s’occupait de ce qu’il y a de plus faible au monde, l’enfant, qu’il faut rendre fort, et elle vous faisait, dans ses soucis, une part égale à celle des garçons elle vous assurait non seulement l’enseignement primaire, mais l’enseignement secondaire. Les villes, rivalisant d’ardeur avec l’État, créaient en grand nombre des lycées de jeunes filles ; le Conseil municipal de Paris fondait cette École supérieure de la rue de Jouy, dont la réussite a dépassé nos espérances, et qui, admirablement administrée par une directrice secondée d’un personnel d’élite, servira de modèle aux établissements analogues que nous voulons ouvrir.

« La femme a reçu des compensations merveilleuses à sa faiblesse physique, mais les hommes, qui font les lois, l’ont traitée avec la barbarie de l’ignorance. Ce n’est qu’à partir de 1791 qu’elle a obtenu une part égale à celle de ses frères dans l’héritage de ses parents. Aujourd’hui encore elle est frappée, dans la plupart des pays, de nombreuses incapacités légales. En France, elle ne peut être témoin dans les actes de l’état civil ; elle ne peut être tutrice que de ses enfants ; elle perd sa nationalité s’il plaît à son mari de se faire Prussien, et elle est obligée de divorcer avec son époux, si elle ne veut pas divorcer avec son pays. Enfin, ce n’est que de nos jours qu’elle a pu conquérir l’indépendance et la dignité en passant les examens les plus difficiles, et en exerçant d’honorables professions qui longtemps lui avaient été interdites.

« Notre première préoccupation doit donc être de protéger la jeune fille contre sa misère native ; d’élever son intelligence et son cœur pour toutes les luttes de la vie ; de la rendre apte à l’exercice d’une profession trop souvent nécessaire et de la préparer surtout à remplir un jour dignement son rôle d’épouse et de mère de famille. C’est un enseignement de mieux en mieux adapté à sa nature, que nous devons chercher à lui donner, et, de même qu’il faut élever l’homme pour la Cité et les devoirs extérieurs, il faut élever la femme pour la direction de son ménage et l’éducation de ses enfants dont elle doit être la première, sinon la seule institutrice. Replacée ainsi par nous au rang qu’elle n’aurait jamais dû perdre, on ne dira plus :

Ce n’est rien,
C’est une femme qui se noie.


« Quand la femme se noie, la société sombre avec elle, et la vraie civilisation d’un peuple peut se mesurer au respect dont l’homme entoure la compagne de sa vie.

« Les anciens donnaient un nom à l’enfant qui atteignait l’âge de raison. Nous avons dû donner un nom à votre école désignée jusqu’ici par la périphrase incommode « d’école de la rue de Jouy », et la recherche de ce nom n’était pas, je vous l’avoue, sans offrir quelque difficulté à vos parrains.

« Comment n’aurions-nous pas songé d’abord à cet aimable archevêque de Cambrai, si supérieur à son état et aux idées de son siècle, lui qui parle avec tant de tristesse « des ténèbres de la caverne profonde où l’on tenait enfermée et comme ensevelie la jeunesse des filles ». Mais le nom de Fénelon avait été donné, dans Paris même, à un lycée de l’État, et d’ailleurs, par un sentiment facile à comprendre, nous ne voulions pas vous mettre sous un autre patronage que sous celui d’une femme.

« Sévigné alors ? l’État nous avait devancés en invoquant le souvenir de l’illustre marquise pour l’école normale supérieure de Sèvres.

« Un autre nom du grand siècle était sur toutes les lèvres, et, chose singulière, chacun hésitait à le prononcer. Quelle maîtresse en pédagogie pourtant que Mme de Maintenon ! qui mieux qu’elle aima et connut les jeunes filles ? « Il faut égayer leur éducation », dit-elle quelque part, bannissant ainsi d’un seul mot l’ennui lourd et idiot qui pesait sur cette pauvre jeunesse. « Élevez-les pour ce qui les attend, une vie de ménage modeste et retirée, toute au devoir entre un mari à aider dans l’administration de sa petite fortune, des enfants à élever, des serviteurs à diriger ».

Elle dit aussi : « Saint-Cyr n’est pas fait pour la prière, mais pour l’action ». — « Convaincre les enfants qu’on les aime, et que ce qu’on fait est pour leur bien ». — « Avoir toujours beaucoup de complaisance pour tout ce que l’on peut accorder sans blesser la règle ». — « Ne rien promettre aux enfants qu’on ne leur tienne » — « Ne jamais chercher à se faire aimer de la jeunesse que par les moyens qui lui sont utiles ». « Ne jamais se décourager dans l’éducation : ce qui ne vient pas tôt peut venir tard, mais il se faut armer de beaucoup de patience ».

« Quel sens vrai et profond de l’éducation ! Pourquoi donc n’avons-nous pas choisi celle qu’on a pu appeler « la première institutrice laïque ?... » Je vais vous le dire, Mesdemoiselles. C’est parce qu’un doute, — je ne dis même pas un soupçon, — a pu peser sur un moment de sa vie, et que le moindre murmure ne doit pas effleurer la réputation d’une femme. C’est aussi, peut-être, parce qu’elle a manqué sinon de bonté, au moins du courage de la bonté. L’histoire, de mieux en mieux éclairée, constate, il est vrai, qu’elle a seulement « toléré » les persécutions contre les protestants sans y prendre part. Est-ce assez vraiment ? et ses plaintes contre de telles violences n’ont-elles pas été trop « discrètes » ? L’extrême souci qu’elle a montré de ménager son précieux crédit, lui a enlevé l’estime complète et surtout l’affection de la postérité.

« Nous avons alors jeté les yeux sur une gloire plus modeste et pure de tout alliage ; sur une personne qui n’a vécu que pour l’honneur de son sexe, pour les conceptions les plus hautes de la science et de la philosophie, et dont la trop courte existence peut être proposée comme un modèle de toutes les vertus. Son nom, que l’avenir connaîtra mieux, appartient à l’histoire des progrès de l’esprit humain et peut être cité à côté de ceux des plus grands génies du dix-huitième siècle, les d’Alembert, les Diderot, les Condorcet, dont elle procède directement.

« Sophie Germain est née à Paris, en 1776, l’année même du renvoi de Turgot, d’ime famille d’orfèvres, tous artisans célèbres depuis près de deux siècles, et dont quelques-uns furent échevins de notre ancien Hôtel de Ville. Son père, député du Tiers aux États Généraux, puis membre de cette immortelle assemblée qui donna à la France sa première constitution, débute ainsi dans un de ses discours : « Je suis marchand, je demeure dans la rue Saint-Denis. Je viens combattre les banquiers et tous ces messieurs qu’on appelle faiseurs d’affaires ; je fais profession publique de regarder l’agiotage comme un crime d’État ». Voilà un beau langage, plein de bonhomie, de franche allure plébéienne. La jeune Sophie, à peine âgée de quatorze ans, entendait dans la maison paternelle les discussions qui occupaient tous les esprits, et prédisait la durée et la véritable portée d’un mouvement que beaucoup considéraient comme une tourmente passagère. Enfermée dans la bibliothèque de son père, un jour où elle fuyait la foule qui grondait dans la rue, elle lit l’histoire de la mort d’Archimède. Elle se passionne aussitôt pour cette science géométrique, si attrayante que les menaces les plus terribles ne peuvent en détacher, et elle prend, sur l’heure, la résolution héroïque de s’y adonner complètement.

« La voilà seule, sans maître, sans autre guide qu’un « Bezout », qui, jour et nuit, travaille les mathématiques. Sa famille s’effraie d’un labeur qui peut compromettre sa santé. On lui retire ses livres, le feu, les vêtements, la lumière, pour l’obliger à se reposer ; elle se relève la nuit et, par un froid tel que l’encre gèle dans son écritoire, elle se remet à ses chères études. Ses parents cédèrent devant cette résistance invincible, dont le génie seul est capable, et la laissèrent désormais disposer de son temps à son gré.

« Une telle vocation explique ses progrès invraisemblables : elle comprend le calcul différentiel, mais elle ne peut lire les ouvrages latins d’Euler et de Newton, Cette difficulté n’était pas faite pour l’arrêter : elle apprend le latin, et les maîtres n’ont bientôt plus de secrets pour elle. C’est dans de si sérieux travaux que l’enfant, devenue jeune fille, traversa les années de la Révolution, sans se désintéresser pourtant des grands événements dont elle était témoin et qu’elle était faite pour comprendre, car nous verrons plus loin qu’elle n’était restée étrangère à aucune des branches de l’activité humaine.

« Nous sommes en 1794. Lagrange propose l’établissement de cette « École centrale des travaux publics » qui va devenir « l’École polytechnique ». Sophie a dix-huit ans ; son sexe lui interdit l’entrée de l’Ecole ; mais elle se procure les leçons des professeurs ; elle fait les rédactions demandées aux élèves et les envoie à Lagrange, sous le pseudonyme de Le Blanc. C’est ainsi que le grand mathématicien la connut, remarqua son génie, la félicita, et devint son conseiller et son appui.

« L’âge de la nouvelle géomètre, les détails sur ses commencements difficiles, l’approbation de quelques savants, piquèrent la curiosité, provoquèrent des sympathies, et valurent à Mlle Germain les relations les plus honorables. Dès lors, elle put se tenir au courant, par la conversation, et par une vaste correspondance, même à l’étranger, du mouvement scientifique dû aux efforts de Cuvier, de Geoffroy Saint-Hilaire, de Gœthe, de Lamarck, de Legendre, de Monge, de Bichat, de Berthollet, de Fourcroy, de Laplace.

« En 1808, un physicien allemand, Chladni, déjà célèbre par ses recherches sur les vibrations des surfaces élastiques, vint à Paris répéter ses expériences devenues maintenant vulgaires et que vous avez sans doute vues dans vos cours. II saupoudrait de sable fin des plaques élastiques dont les vibrations se traduisaient aux yeux par les figures qu’elles dessinaient, démontrant ainsi que les vibrations des corps sont soumises à des lois mathématiques. Napoléon, présent à ces expériences, fit proposer un prix extraordinaire à l’Institut pour qu’elles fussent soumises au calcul. Mlle Germain se résolut à prendre part au concours.

« Elle avait alors trente-deux ans ; elle n’avait encore osé rien publier. Le problème proposé était des plus difficiles, il avait tenté les plus grands savants et n’avait été résolu que d’une manière partielle. D’AIembert avait donné la solution du cas « linéaire » ; c’est-à-dire du mouvement vibratoire « à une seule dimension » ; il s’agissait de considérer un cas plus compliqué, la, théorie mathématique des « surfaces » élastiques, c’est-à-dire le mouvement vibratoire « à deux dimensions »

« Lagrange déclara que la question ne serait pas résolue sans un nouveau genre d’analyse ; les géomètres s’abstinrent. Seule, Sophie Germain, soutenant dignement l’honneur de votre sexe, ne désespéra pas. Elle lutta huit ans — huit ans ! entendez-vous ? — envoyant mémoire sur mémoire — deux fois le concours fut remis — et ce ne fut qu’en 1816 que son dernier mémoire fut couronné dans la séance publique de l’Institut.

« L’émotion fut grande, quand l’ouverture du billet cacheté fit connaître que c’était une femme qui remportait le prix. Sophie Germain avait désormais conquis une place parmi les savants, et tous les témoignages de l’époque montrent quelle confraternité intellectuelle s’établit entre elle et les hommes les plus illustres de ce temps. C’est entourée de leur respect, de leurs conseils, de leurs encouragements, traitée par eux en égale, participant à leurs travaux, assistant aux séances de l’Institut, qu’elle passa ses dernières années malheureusement attristées par les souffrances d’un mal qui ne pardonne pas. Elle mourut, encore jeune, dans toute sa liberté d’esprit, le 27 juin 1831, âgée de cinquante-cinq ans.

« Mesdames et Messieurs, si ce récit d’une vie bien modeste, sans péripéties, sans événements, vous a, malgré tout, offert quelque intérêt, il faut en rapporter l’honneur à celui qui est là à côté de moi, à mon collègue et ami, M. Hippolyte Stupuy. C’est lui qui, d’une main pieuse, — comme jadis Cicéron retrouvant le tombeau d’Archimède, — a relevé au Père-Lachaise la tombe oubliée de Sophie Germain c’est lui qui a écrit sa vie, publié et commenté ses dernières œuvres et qui a révélé au monde étonné cette noble existence presque ignorée. M. Stupuy est un poète, un mathématicien et un philosophe. Cette union de facultés que l’on croit à tort opposées se retrouve à un haut degré chez Sophie Germain, qui apparaît comme l’un des plus grands penseurs de notre époque, dans son « Discours sur l’état des sciences et des lettres aux différentes époques de leur culture ». Selon elle, la pensée de l’homme, quelle que soit la nature de ses travaux, est soumise à des lois uniformes, et le caractère du vrai, dans le monde inorganique, c’est le sentiment de l’ordre, de la simplicité et de la proportion ; il n’y a que des barrières fictives entre la raison et l’imagination. Elle croit que les opérations cérébrales ne peuvent être expliquées que par l’expérience, et elle l’exprime magistralement : « L’esprit humain obéit à des lois ; elles sont celles de sa propre existence ».

« Donc, la loi en tout, la loi qui exclut le hasard, dernière explication de l’ignorance ! La science fait reculer le hasard comme elle fait reculer les causes premières. Elle répond à la question « comment ? » à la question « combien ? » ; elle ne répond jamais à la question « pourquoi ? »

Je vous assure que je ne sais pas pourquoi cette pierre tombe, et si vous me répondez avec votre livre : « parce que la terre l’attire, ou « parce que » tous les corps s’attirent ; à mon tour, je vous demanderai « pourquoi » les corps s’attirent, et votre livre restera court. Mais je sais « comment » cette pierre tombe, dans quelle direction et avec quelle vitesse. Je sais « combien » elle parcourt d’unités d’espace dans chaque unité de temps, et vous le savez comme moi.

— Si des lois numériques président à ces mouvements et à ces relations des corps dans l’espace et dans le temps, d’autres lois aussi exactes président aux opérations de la pensée à nos sentiments et à nos passions.

« Mais je me hâte de terminer cette analyse trop longue, quoique bien incomplète, de conceptions si sérieuses. Vous chercherez à ressembler à Sophie Germain, non pas par son génie qui fut exceptionnel, mais par d’autres qualités aussi précieuses et plus accessibles : par sa modestie, son courage, ses goûts studieux, son égalité de caractère qui la fit aimer de tous ceux qui la connurent. Vous chercherez à ressembler à celles de vos aînées dont on va tout à l’heure dire les succès, non seulement aux concours des grandes écoles, non seulement dans les examens, mais ce qui vaut mieux encore dans le commerce, dans l’industrie, où des chefs bien inspirés commencent à les appeler ; dans les diverses professions qu’elles ont embrassées et où elles montrent des aptitudes remarquables, grâce à leur première éducation.

« Vous êtes pressées, Mesdemoiselles, de voir commencer votre vraie fête à vous, et je crois que les esprits inquiets qui songent à supprimer les distributions de prix seraient bien mal venus, s’ils vous demandaient votre assentiment en ce moment. Pour moi, je pense que la République n’a pas assez de fêtes et qu’elle ne saurait donner trop d’éclat à celles de la jeunesse. Elle vous appelle aujourd’hui, comme votre mère à toutes, pour se réjouir de vos progrès ; elle fait de vous toutes des sœurs, réunies dans un même élan de vos jeunes cœurs : l’amour de cette Patrie si longtemps éprouvée, qui ne recule devant aucun sacrifice pour vous rendre dignes d’elle ! »

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PIÈCE N° 3

EXTRAIT DU BULLETIN MUNICIPAL OFFICIEL DU 5 AOÛT 1890



Samedi 2 août 1890, a eu lieu la distribution des prix aux élèves de l’école supérieure de filles Sophie Germain, rue de Jouy.

M. Stupuy, membre du Conseil municipal de Paris et du Conseil départemental de l’instruction primaire, présidait, assisté de M. Davrillé des Essards, membre du Conseil municipal. Après l’inauguration du buste de Sophie Germain, commandé par la ville de Paris à M. Zacharie Astruc, M. Stupuy a prononcé le discours suivant :

« Mesdames,
« Mesdemoiselles,

« Je vous remets, au nom du Conseil municipal de Paris, le buste de Sophie Germain, la femme éminente qui est la patronne de votre école.

« En vous l’offrant, la Municipalité parisienne n’apporte pas seulement un hommage à une grande mémoire ; elle donne en même temps une marque de sympathie à votre établissement ; indique l’intérêt qu’elle attache à vos études, se fait un plaisir d’affirmer, une fois de plus, sa satisfaction à votre distinguée directrice, ainsi qu’au personnel enseignant dont le concours dévoué ne se dément pas, Cette année encore, j’ai pu constater, soit par les succès obtenus, soit par les examens de passage, quelle place honorable tient l’école Sophie Germain parmi ses rivales ; combien l’enseignement qu’on y reçoit répond à la pensée qui en a inspiré la fondation ; à quel point, sous une habile direction aidée du savoir et dn zèle des professeurs, les services qu’elle rend sont importants dans l’ordre pratique comme dans l’ordre moral.

« Assurément, Mesdames, Mesdemoiselles, c’est une agréable mission pour moi d’avoir à vous remercier et à vous féliciter devant celle dont l’image, grâce à la statuaire, présidera désormais à vos travaux. Mais s’il y a de ma part, en ce jour où nous l’inaugurons, félicitations et remerciements, n’y aura-t -il pas, de la vôtre, engagement et résolution de persévérer et même de mieux faire encore ? Je tiens le contrat pour signé.

« C’est à un artiste depuis longtemps recommandé par des œuvres remarquées, Zacharie Astruc, que le Conseil municipal a confié le soin de reproduire les traits de Sophie Germain. Il était difficile de mener une telle œuvre à bonne fin. Aucun portrait de l’illustre mathématicienne n’existe ; du moins, malgré de longues recherches, n’en a-t-on pas trouvé. Toutes les personnes de son intimité ont disparu. Point de renseignements, à cet égard, dans les rares et courtes notices qui, autrefois, avaient parlé de ses écrits. Vous savez que son nom lui-même était tombé dans un injuste oubli. Fallait-il se contenter d’une image purement idéale ? Heureusement, la tête de Sophie Germain avait été moulée sur son lit de mort pour une étude phrénologique ; le Muséum possédait ce moulage unique et, quand le souvenir du monde savant se réveil!a, un exemplaire de ce document précieux me fut offert par les professeurs : c’est lui que l’artiste a consulté, étudié, reproduit. La figure que nous avons sous les yeux est donc, quant à la forme, d’une exactitude rigoureuse.

« Mais ce plâtre inerte, au crâne sans chevelure, à la physionomie sans regard, sur lequel la mort laisse apercevoir sa froide rigidité, il fallait l’animer, lui attribuer une réalité vivante, le forcer en quelque sorte à reprendre l’expression perdue ; et, pour cela, que faire ? L’artiste a compris qu’il trouverait le secret d’une résurrection, non dans la banale étude du modè!e qui porte les signes de l’inévitable destruction, mais dans la connaissance de l’œuvre qui a résisté au temps. Aussi le buste de Sophie Germain qu’il nous donne n’est-il pas celui d’une femme savante, en costume sévère, préoccupée uniquement de mathématiques : c’est celui de l’une des femmes de ce dix-huitième siècle à la fois si sérieux et si charmant, femme supérieure dont la tête méditative est égayée par un sourire ; et, si nous pouvions l’ouvrir, le livre qu’elle tient à la main nous parlerait sans doute moins des « Surfaces élastiques » que de « l’État des sciences, des lettres et des arts aux différentes époques de leur culture ».

« En est-il ainsi ? Zacharie Astruc a-t-il réussi à résumer, dans un ensemble harmonieux, les traits réels de Sophie Germain et le caractère général de ses productions intellectuelles, c’est-à-dire de son génie ? Je n’hésite pas pour ma part à reconnaître que, sous le ciseau d’Astruc, la philosophie et l’art, la vérité et l’idéal ont trouvé une égale satisfaction ; notre sculpteur mérite donc notre éloge et nos applaudissements.


« Mesdemoiselles,

« Vous vous étonneriez si je n’essayais pas de tirer un enseignement de la cérémonie qui se joint aujourd’hui à la distribution annuelle des récompenses.

« Un poète latin, parlant des grands hommes, affirme que nous en sentons le prix quand ils ont disparu. Soit, ne discutons pas. Mais voilà précisément l’utitité des monuments. Les honneurs rendus à la mémoire des bienfaiteurs de l’humanité suppléent leur présence et leurs exemples qui nous manquent ; et c’est ainsi qu’à l’aide de l’éloquence, de la poésie, des beaux-arts, ils continuent après leur mort à prêcher la vertu aux vivants. Le personnage n’est plus, mais à l’aspect de son image on se rappelle ses travaux, ses luttes — car jamais rien de grand ne s’est fait sans plus ou moins d’opposition, —sa ténacité pour léguer une découverte utile ou une belle œuvre à la postérité, sa mort tragique quelquefois, et l’on se dit avec Diderot que mieux vaut une noble chimère qui fait mépriser le repos et la vie, qu’une réalité stérile. J’ajoute que rien ne fortifie mieux en nous le sentiment de la justice ; que quiconque concentre toutes ses forces, tous ses projets, toutes ses vues dans l’instant où il vit diffère peu de la brute, et qu’il est de la nature de l’homme de s’entretenir du passé et de l’avenir.


« Sans doute, les hautes facultés et la puissance de travail qui font la gloire durable sont le privilège de quelques-uns ; sans doute les conditions sociales sont telles que le plus grand nombre des ouvriers de la tâche humaine restent, pour les générations futures, à l’état de bienfaiteurs anonymes ; mais il appartient à tous d’élever leur âme par l’admiration de ce que leurs semblables ont fait de bon et de beau dans le passé, en d’autres termes d’étendre leur existence. À ce point de vue, le marbre et le bronze transformés en hommage apparaissent comme des agents stimulateurs de nos meilleurs penchants ; ils solidarisent les siècles, indiquent le devoir, éveillent la bienveillance, consacrent la civilisation. Quel exemple nous en trouvons ici même ! Pendant cinquante ans, seuls, quelques esprits d’élite conservent le souvenir de Sophie Germain ; voilà que de toutes parts, anjourd’hui, en Allemagne, en Italie, en Angleterre, sa biographie est recherchée, son livre traduit, son nom célébré, et, autour du marbre dans lequel elle semble revivre, vos jeunes cœurs battent en écoutant son éloge.


« Ce besoin de justice, d’admiration et, parfois, de réparation, est si bien dans la nature des choses, notre dette est si grande envers nos prédécesseurs, que nombre de bons esprits songent à instituer des fêtes publiques en l’honneur des disparus dont l’œuvre personnelle a servi l’œuvre commune ; ce serait là, à coup sûr, un excellent procédé pour développer l’esprit historique et le sentiment de continuité. Nos pères de la Révolution avaient compris l’importance de cette idée ; plus près de nous, le guide de ceux qui pensent, Auguste Comte, en a démontré la valeur morale.

« Il convient d’y réfléchir.

« Cependant, c’est ici le lien de nous rappeler, Mesdemoiselles, ce « sentiment d’ordre et de proportions », c’est à savoir la mesure, que Sophie Germain nous conseille de respecter toujours. La mesure, ce semble, est en toutes choses et surtout dans une matière aussi délicate, difficile à trouver. Essayons.

« Rendre une justice solennelle aux créateurs du patrimoine intellectuel et moral dont nous profitons, cela est bien ; mais il importe aussi de ne pas laisser notre esprit s’attarder dans une vénération bénévole : si, depuis les tailleurs de silex des cavernes jusqu’aux promoteurs de la déclaration des Droits de l’homme, nous saluons ceux qui ont mis le bien-être où était le dénûment, le savoir où était l’ignorance, la dignité civique où était l’oppression, c’est précisément pour les remercier de nous avoir arrachés aux lamentables conditions de notre origine, de nous avoir affranchis du passé. Gardons-nous des cultes inconscients. Telle doctrine fut autrefois un procédé de civilisation qui, dans un milieu plus éclairé, devient un moyen d’arrêter tout progrès ; or, le progrès étant la loi de l’histoire, le passé est respectable surtout par la raison qu’il prépare l’avenir. Nous vivons dans un temps où il n’est plus permis, tant le savoir est accessible à tout le monde, de croire, à la façon de saint Augustin, parce que c’est absurde.

« Vous souvient-il de la fable où des jeunes gens demandent à un vieillard qui plante des arbres


Quel fruit de ce labeur pouvez-vous recueillir ?
Autant qu’un patriarche il vous faudrait vieillir.
        À quoi bon charger votre vie
Des soins d’un avenir qui n’est pas fait pour vous ?


« Et le vieillard, continuant sa besogne :


Mes arrière-neveux me devront cet ombrage :
        Eh bien ! défendez-vous au sage
De se donner des soins pour le plaisir d’autrui ?
Cela même est un fruit que je goûte aujourd’hui.


« TravailIer pour autrui ! Voilà la mesure que nous cherchions : le véritable grand homme sera celui qui, dans un passé sans retour possible, aura consacré ses jours à l’utilité et à l’honneur de l’espèce humaine ; voilà aussi le germe de cette philosophie morale, couronnement du progrès séculaire, qui impose aux générations vivantes le souci de la postérité. Les jeunes gens de La Fontaine se préoccupaient de l’intérêt immédiat de l’individu, et l’individu passe ; son vieillard, au contraire, songeait au bonheur de l’espèce, et l’espèce n’a point de fin. Ah ! comme Diderot a raison de s’écrier « Si nos prédécesseurs n’avaient rien fait pour nous, et si nous ne faisions rien pour nos neveux, ce serait presque en vain que la nature eût voulu que l’homme fût perfectible. »

« Je termine.

« J’ai voulu, au moment où nous glorifions ensemble une existence bien employée, vous indiquer combien nous est favorable à nous-mêmes le culte de ceux qui nous ont aimés et servis sans nous connaître. Suis-je parvenu à vous faire comprendre que la double impulsion qui nous entraîne, vers le passé par la reconnaissance, vers l’avenir par la sympathie, mettant en communication les vivants avec leurs lointains ancêtres et leurs lointains héritiers, peut susciter dans le cœur quelque chose de lumineux et de suave ? — que chaque progrès intellectuel s’accompagne d’un progrès moral ? — qu’il est beau de consacrer dans le souvenir des hommes, dans l’éternité des temps, dans la gloire des choses, tout ce qui a été fait de grand pour l’humanité ? — que les familles, les sociétés, l’histoire et la poésie, la science et les beaux-arts n’auraient pas été, ou disparaîtraient, sans le généreux sentiment qui sème ce que d’autres récolteront ? que, pour faire tourner l’effort de tous au bien de tous, il s’agit d’étendre encore chez l’homme cet instinct de sociabilité auquel il doit, de siècle en siècle et de race en race, le développement de ses facultés, l’amélioration de sa nature, son idéal et sa morale ?

« Si nous nous sommes compris, Mesdemoiselles ; si votre esprit a saisi la nécessité de se plier à la vérité des choses, dont la connaissance, comme les légendes des anciens âges, n’est point une affaire de foi sans examen ; si votre cœur s’est ému à la pensée d’avoir bientôt, à votre tour, le devoir d’accroître le trésor des progrès accomplis que nous vous transmettons, vous apporterez, aujourd’hui dans vos études et plus tard dans votre conduite, la résolution de servir avec tendresse ces deux filles immortelles de notre histoire : la Patrie et la République. Pour moi, au souvenir de cette touchante solennité, où les palmes de la gloire se mêlent aux lauriers de la jeunesse, j’oserai dire, modifiant le mot de Titus : Je n’ai pas perdu ma journée. »

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PIÈCE N° 4

EXTRAIT DE « LA PHILOSOPHIE POSITIVE » REVUE DIRIGÉE PAR LITTRÉ

Numéro de septembre-octobre 1879.

Appréciation du docteur Segond



Œuvres philosophiques de SOPHIE GERMAIN,
suivies de Pensées et de Lettres inédites et précédées d’une Étude sur sa vie et ses œuvres, par Hte Stupuy.


Un poète sympathique et autorisé, publiant les œuvres philosophiques d’un grand géomètre, et les accompagnant d’une savante Étude, est une très intéressante nouveauté qui n’excitera plus aucune surprise quand les remarquables considérations de Sophie Germain, sur les sciences et les lettres, seront plus généralement appréciées.

En 1832, un an après la mort de Sophie Germain, Libri, de l’Institut, qui avait été reçu dans son intimité, inséra dans le Journal des Débats, une Notice nécrologique dans laquelle il peignit sous les traits les plus séduisants, le noble caractère de Sophie Germain, qui, au point de vue scientifique, malgré la grande variété de ses connaissances, n’avait donné, dans ses travaux, que les témoignages d’un géomètre éminent. L’année suivante, Lherbette, pour remplir un pieux devoir, publiait le discours sur I’État des sciences et des lettres aux différentes époques de leur culture, trouvé dans les manuscrits de sa tante. Ce discours tomba entre les mains d’Auguste Comte. Dès ce jour, Sophie Germain prit rang parmi les philosophes ; plus tard, elle eut sa place dans le système de commémoration institué par le fondateur de la philosophie positive ; elle y figure, en regard de Hegel, dans le mois consacré à Descartes ; et dès 1835, Auguste Comte, appréciant le vrai caractère du Discours sur les lettres et les sciences, écrivait :

« J’attacherai toujours le plus grand prix à la conformité générale que j’ai aperçue dans cet écrit, avec ma propre manière de concevoir l’ensemble du développement intellectuel de l’humanité [1] »

Une telle consécration doit suffire pour reconnaître l’importance de la publication si heureusement accomplie par M. H. Stupuy, et, disons-le tout d’abord, il y avait un grand mérite à offrir dignement au grand public, la lecture d’une œuvre si profonde et si variée ; cet égard, on ne saurait discuter le plein succès de l’Étude de M. H. Stupuy, aussi nous ne croyons pas devoir la mieux caractériser, qu’en y reconnaissant l’empreinte des caractères communs à toutes les œuvres élevées de l’esprit, caractères déterminés par Sophie Germain, l’ordre, la proportion, la simplicité.

Ceux qui liront l’Étude de M. H. Stupuy, liront nécessairement Sophie Germain, mais ici, à défaut du texte, nous devons au lecteur quelques développements que M. H. Stupuy a évités, pour ne pas troubler l’harmonie de son travail.

Le discours de Sophie Germain se divise en deux parties dans la première, inductive et abstraite, elle énonce une loi et la précise par deux exemples caractéristiques, empruntés à la poésie et à la science. Dans la seconde partie, surtout déductive et enrichie d’un grand nombre de documents, elle poursuit la démonstration de ses principes à travers les âges et dans toutes les œuvres de l’esprit humain.

Nous suivrons le même ordre dans cette courte analyse.

Dès les premières pages du discours, Sophie Germain pose les principes et tire les enseignements :

La pensée de l’homme dans ses divers travaux, est assujettie à des lois ; et le caractère du vrai, en toutes choses, est un sentiment spontané d’ordre et de proportions. Donc, les sciences et les lettres sont dominées par ce sentiment qui leur est commun. L’ordre et la simplicité, dit Sophie Germain, sont des nécessités intellectuelles ; on ne saurait donc contester l’identité du type universel du beau et du vrai.

Mais tandis que ce type peut servir en général de guide au goût et à la raison, on doit reconnaître que dans les sciences exactes, il faut arriver à la connaissance certaine d’un ordre déterminé et de proportions connues et mesurables. Aussi l’intelligence ne s’y arrête pas à des ressemblances avec le modèle intérieur ; il lui faut toucher la vérité de plus près ; et l’attention s’y absorbe tout entière dans l’heureuse réalisation des conditions qu’elle cherche partout ailleurs.

Dès ce moment, on peut juger de la prédilection de Sophie Germain pour la logique mathématique qui lui procure une sorte d’idéalisation du vrai ; et on peut prévoir les hardiesses qu’elle y puisera dans l’analyse des phénomènes sociaux. Il faut d’ailleurs pour l’excuser et même pour sympathiser avec ces hardiesses, ne pas oublier le salutaire engouement qui, au dix- huitième siècle, fit de la géométrie une véritable mode. C’est à cette source pure des vérités abstraites, que s’apaisait la soif de vérité de nos pères.

Après l’énoncé du principe, suit la démonstration générale. Sophie Germain demande s’il y a une grande différence entre les impressions du savant et celles que nous procure un ouvrage d’imagination. On s’attend bien que la réponse sera négative, car, pour Sophie Germain, l’esprit humain, dans ses œuvres, est guidé par la prévision decertains résultats vers lesquels il dirige tous ses efforts. Et comme l’esprit humain obéit aux lois de sa propre existence, la méthode sera la même ; aussi, dans tous les traits du génie, en éloquence, dans les sciences, les beaux-arts, la littérature, ce qui nous plaît, c’est la découverte d’une foule de rapports que nous n’avions pas encore aperçus.

Après ces formules étroitement liées, nous arrivons à la démonstration si importante de l’identité des procédés intellectuels, dans la poésie et dans la science. Sophie Germain nous montre alors, pour des constructions d’un ordre bien distinct, la même alliance indispensable de l’induction et de la déduction, au discernement et à l’imagination. On ne peut lire sans entraînement cette analyse pénétrante où l’on assiste à la lutte tumultueuse des images abstraites du poète, a la naissance d’une idée simple qu’il reconnaît et dont il s’empare. Chez le géomètre, c’est également une idée simple, féconde, qui surgit à travers la série d’abstractions que l’imagination accumule sur sa route. Ce parallèle, elle le poursuit dans l’exécution de l’œuvre ; elle le pousse même jusque dans le choix du style et fait sur la perfection du langage dans les lettres et dans les sciences, des réflexions d’une remarquable justesse.

Tel est très sommairement le fond de cette première partie. Sophie Germain se fondant sur un certain nombre de vérités abstraites, énonce une loi de l’esprit humain. Cette loi, elle en montre la domination effective dans l’ordre poétique et dans l’ordre scientifique, et nous reconnaissons avec elle, dans toute création idéale, comme dans la découverte des lois, l’application des mêmes facultés intellectuelles. C’est toujours l’induction qui généralise d’après les représentations abstraites de l’imagination. Aussi, après une ample exposition, Sophie Germain peut légitimement s’écrier :

« Ah ! n’en doutons plus, les sciences, les lettres et les beaux-arts ont été inspirés par un seul et même sentiment. »

Après cette première généralisation, Sophie Germain cherche à travers les âges la démonstration de ses principes. C’est ici que le génie inductif d’Auguste Comte dut être heureusement frappé du vif sentiment qu’eut Sophie Germain, de l’état d’abord théologique, puis métaphysique de l’esprit humain ; et nous devons bien regretter que dès 1820, elle n’ait pas eu avec A. Comte, les relations scientifiques qu’elle avait alors avec Fourier, Ampère, Legendre, Navier, Delambre, etc. On doit même se demander si les souffrances physiques qui t’atteignirent dès 1829, lui laissèrent assez de calme pour lire le premier volume de la Philosophie positive qui parut l’année suivante.

Sophie Germain n’ayant pu saisir dans son ensemble la loi des trois états, a, malgré sa netteté de vue sur les premières phases de l’esprit humain, conservé quelques nuages métaphysiques dans l’exposition historique. Néanmoins, Sophie Germain a pu y dévoiler une masse de vérités où poètes, artistes, savants, politiques et moralistes, pourraient puiser à pleines mains ; et, avec ses admirables dispositions artistiques, que n’aurait-elle pas accompli dans divers ordres, si elle avait pu jouir des premières et vives lueurs de la philosophie positive !

Suivons Sophie Germain dans sa brillante exposition : sous le règne initial de l’imagination, la poésie fit d’abord le récit des événements les plus remarquables et peignit les grandes scènes de la nature. Plus tard, le poète put imaginer une action ; mais, pour intéresser, il fallait découvrir les règles qui devinrent plus tard des préceptes : l’unité d’action, l’unité d’intérêt et la clarté de l’exposition.

Au milieu des êtres infinis du monde extérieur, l’homme ne trouva rien de plus merveilleux que lui-même. Il étendit son existence sur tout ce qui l’environnait ; cherchant sa propre image, il personnifiait les êtres inanimés, les êtres intellectuels, enfants de son imagination. Le type humain devint alors le type universel ; Sophie Germain le montre dans les œuvres de l’antiquité et au moyen âge ; au milieu même des écarts de la raison, on peut le suivre depuis les premières connaissances astronomiques, jusqu’à, la fondation de la géométrie générale par Descartes, et aux découvertes de Newton.

À propos de l’alliance entre la mathématique et les sciences physiques, il faut écouter les espérances audacieuses de Sophie Germain sur l’extension du calcul aux questions morales et politiques ; car Sophie Germain a le sentiment que les lois de l’être ne régissent pas seulement les faits qui sont du domaine des sciences cosmologiques, et qu’elles s’appliquent également à l’ordre social, et cette profonde honnêteté qui lui fait aimer la vertu au même titre que l’ordre, lui inspire, en morale, des formules évangéliques. Se fondant sur le théorème relatif à la courte durée de l’action des causes perturbatrices, elle explique comment le vrai et le juste tendent sans cesse à faire disparaître les obstacles qui s’opposent à leur manifestation. Elle démontre de même les tendances progressives à l’anéantissement des actions qui en toutes choses, en morale, en politique, troublent l’ordre naturel.

On suit avec le plus vif intérêt les rapprochements qu’elle fait entre la mécanique rationnelle et les sciences politiques : l’étude statique et dynamique des éléments principaux des sociétés, les intérêts, les passions, l’inertie ; enfin, l’application très rassurante, à l’influence des révolutions sur les forces vives de la société, du théorème général qui montre que, en toutes choses, « les forces perturbatrices sont fonctions du temps, et que la régularité tend à s’établir dans tout système de quelque nature qu’il puisse être. »

Aujourd’hui que la loi des trois états, la loi de classement, la fondation de la Sociologie, et la vraie logique scientifique, ont établi le règne indiscutable de la positivité, nous nous engageons plus sûrement dans l’étude de tous ces phénomènes ; mais quand Sophie Germain écrivit son discours, tout autres étaient les conditions mentales. Aussi l’admirons-nous d’autant plus que, malgré l’insuffisance de ces moyens logiques, elle fait jaillir, à tout moment, de précieuses vérités.

Dans ces brèves indications, il nous est impossible de relever toutes les beautés d’un discours aussi riche, et si nous ne devions pas nous limiter, nous pourrions encore extraire de cette œuvre un ensemble de données très précieuses pour la théorie cérébrale.

Dans cette vaste systématisation du monde et de l’homme, Sophie Germain, cherchant un même type dans tous les genres de conception, laisse voir à chaque pas sa familiarité avec les opérations mentales dérivait toujours de la contemplation concrète et abstraite qui permet à l’induction de généraliser et à la déduction de systématiser. Cette familiarité ne se dément pas dans les détails. Parle-t-elle de l’analogie dans l’ordre physique, moral et intellectuel et de son influence sur le langage figuré, elle nous prévient contre ceux qui considèrent simplement l’analogie comme une méthode. Pour Sophie Germain, l’analogie existe par elle-même ; notre intelligence est propre à la reconnaître :

« Elle aide nos premiers efforts, elle instruit l’enfant, quelquefois aussi elle l’induit en erreur... »

Cette dernière remarque, faute d’avoir été faite par Thurot l’a conduit à nous donner comme exemples d’abstractions, des actes d’insuffisance mentale dans lesquels l’enfant, incapable de discerner une véritable analogie, donnait un même nom à des êtres fort différents au fond. Dans cet ordre de confusions, on arriverait à méconnaître les traits les plus caractéristiques du génie qui, dans les constitutions cérébrales les plus complètes et les plus harmoniques, résulte toujours d’une induction soutenue par les abstractions les plus élevées.

Mais, sans insister davantage sur les questions psychologiques, suivons Sophie Germain dans son étude des lettres, aux différentes époques dont elle a examiné les opinions systématiques. Ici nous devons déclarer que Sophie Germain dépasse toutes les prévisions du lecteur. La démonstration semblait épuisée, Sophie Germain la reprend, pour les lettres, l’éloquence, la peinture, l’art musical, la pantomime. Faut-il s’étonner que les anciens, très ignorants sur les lois d’un grand nombre de phénomènes, aient atteint la perfection dans tous les genres d’écrire ? Non, puisque le beau résulte des lois mêmes de l’entendement et que cette ignorance dut alors laisser une pleine indépendance à l’imagination. Pour émouvoir et pour plaire, le poète n’avait qu’à suivre les lois de sa propre nature. Lorsque nous cherchons aujourd’hui à imiter la littérature des anciens, les fictions et les formes du style ne sont plus en harmonie avec notre état social et mental.

Pour fortifier ces remarques de Sophie Germain, on peut rappeler à cet égard, la vive réaction de l’école de Racine et de Molière, contre celle de Corneille.

Sophie Germain étudie ensuite avec une grande sagacité les effets déplorables de l’usage des expressions scientifiques, dans les écrits des esprits vagues, et nous montre rigoureusement le pédantisme de la littérature exclusivement vouée aux idées dominantes.

« Il n’est pas permis de faire rire, observe-t-elle, si ce n’est aux dépens des personnes qui se montrent ennemies des innovations. La raillerie est amère, elle a perdu la grâce qui savait en adoucir les traits ».

Mais Sophie Germain prévoit une renaissance suscitée par l’application du calcul à l’étude des théories politiques. Nousne pouvons reproduire ici plusieurs pages où le sentiment du prochain avenir de l’universelle positivité est exprimé avec beaucoup d’ampleur.

Enfin, en arrivant à la dernière partie de cette brillante démonstration, nous rencontrons un chef-d’œuvre sur l’art oratoire et l’art musical ; nous voudrions au moins retracer son brillant parallèle entre l’orateur et le compositeur, nous préférons réserver cette surprise au lecteur des œuvres philosophiques de Sophie Germain.

Au terme de cette analyse bien imparfaite, nous devons cependant résumer nos propres impressions. Si nous avons bien saisi la pensée de Sophie Germain, nous devons concevoir que l’homme, en vertu de sa constitution cérébrale, a pu interroger la nature après avoir démêlé les lois de sa propre organisation. Dans l’univers, comme en lui-même, il a pu reconnaître le vrai, le bon et le beau, à certains caractères d’ordre, de proportions, de simplicité, qui résultaient de sa manière de concevoir ; ce sentiment profond d’unité l’a guidé dans tous ses jugements, dans toutes ses conceptions ; si le poète imagine une action, si le savant cherche à découvrir les lois des phénomènes, c’est toujours par l’application des mêmes procédés à des créations en apparence différentes.

L’auteur dramatique met-il en jeu des personnages de caractères opposés, il les idéalisera chacun dans son type et conformément à sa manière de juger. Le bon personnifiera toutes les bontés, le cruel sera le type de la cruauté et quand la lutte commencera entre les personnages, il cherchera à s’astreindre à la logique des actes et des sentiments, et le dénouement sera vrai s’il est conforme aux règles d’une saine raison. Si le savant veut découvrir la loi de tout un ordre de phénomènes, il confrontera dans son imagination les impressions les plus vives et les idées générales qui s’y rapportent. Au milieu de toutes ces représentations, l’induction découvrira la loi, cette loi est aussi un idéal, car elle contient les phénomènes observés, elle comprend même ceux qui ne seront observés que plus tard. Si de la science nous passons aux arts de la forme, nous verrons l’idéal se concréter dans la statuaire et la peinture : le cheval arabe de Decamps, comprend les beautés de mille chevaux imparfaits ; la négresse de Cordier comprend tous les traits typiques de l’Éthiopienne ; le chêne peint par Rousseau n’existe pas, c’est le chêne des chênes, car Rousseau a rassemblé en lui les beautés de tous les chênes qu’il a contemplés.

Après les créations idéales dans la science, commence l’œuvre rigoureuse de la déduction, qui s’empare de tout et enlace les faits, les formes, les événements sous la domination de la loi. Mais le cœur aussi a sa logique ; et, si l’orateur veut émouvoir, il se conformera aux mêmes règles aux mêmes convenances.

Dans le lyrisme, le compositeur veut-il être maître de l’imagination et du sentiment, il choisira le mode qu’imposera la sensation ; et l’auteur même du drame devra se soumettre à la fois à la connaisssance des procédés du langage musical et aux règles de notre constitution mentale.

Sophie Germain nous montre aussi, avec ravissement, le degré de positivité que la mathématique a pu introduire en astronomie et en physique ; elle essaie de l’étendre aux phénomènes sociaux, mais elle envisage, abstraitement, des cas comparativement très simples. Elle sent bien d’ailleurs la difficulté de ces problèmes, car elle nous pousse aux études encyclopédiques, dont le complet épanouissement mettra l’homme en possession de toutes les vérités. Alors la justice ne sera plus que la conséquence nécessaire de l’universelle révélation scientifique, et chacun aimera la vertu comme on aime l’ordre. La conviction de Sophie Germain est telle qu’on se laisse conduire par ce géomètre au cœur pur, par cet algébriste plein de poésie et de lyrisme.

Mais il faut cependant, près d’un demi-siècle après l’œuvre de Sophie Germain, regarder autour de nous et reconnaître que les plus grands politiques ne sauraient, pour le moment, prévoir à très longue distance, car les problèmes sociaux sont d’une extrême complication ; et cependant la philosophie positive, après la logique mathématique, nous a donné la logique expérimentale et comparative ; et nous avons la certitude que la sociologie est une science, mais la plus complexe, et où la difficulté de prévoir nous impose des prudences qui excèdent de beaucoup nos aspirations. Et c’est la la pierre d’achoppement des hommes d’État dont le principal mérite doit souvent consister à se contenir.

En effet, qui pouvait prévoir l’Empire et la Restauration, après la chute effective de la royauté ? Qui a prévu le second Empire après la Révolution de 1848 ? Qui pouvait clairement concevoir la possibilité d’un 16 mai, au lendemain de nos derniers désastres ? Et si nous voulons même envisager des problèmes plus simples et les emprunter à la plus récente actualité, comment expliquer hier, sur l’amnistie, aujourd’hui sur le procès des ministres, les solutions les plus opposées, entre politiciens, dont les aspirations paraissent au fond les mêmes ? Peut-on contester les convictions profondes de chaque parti ? Et qui oserait affirmer que dans un des deux camps il n’y a que des hommes de mauvaise foi ? Non, des deux côtés on raisonne, des deux côtés il y a une logique et celle qui a prévalu pour le moment, se fondant sur de tristes expériences et sur l’apparition de nouveaux éléments de perturbation, a cru devoir faire une part à la pitié et une part à la justice.

Malgré ces objections tirées de la complexité des moindres phénomènes sociologiques, nous voulons revenir aux aspirations de Sophie Germain ; car, si le parallélogramme des forces ne suffit pas à l’explication de certains événements, si nous ne sommes pas entièrement rassurés, en matière de révolution, par le théorème qui montre que les forces perturbatrices sont fonctions du temps, nous voulons cependant espérer fermement avec Sophie Germain, le triomphe inévitabte de Ia vérité, dans les sciences, dans les lettres, dans la politique et dans la morale.

Segond,
Professeur agrégé à la Faculté de médecine de Paris.
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PIÈCE N° 5

LA NEUE FREIE PRESSE



Un long feuilleton a été consacré à l’édition des œuvres de Sophie Germain par la Neue Freie Presse, de Vienne, du 22 août 1888. Il est signé du docteur Jerusalem.

Une note de ce feuilleton signale qu’un travail de Hugo Gœring (in Zeitschrift für Philosophie und philosophische Kritik, col. 91) sur Sophie Germain, précurseur d’Aug. Comte, n’est en grande partie qu’une reproduction de l’Étude de Stupuy.

Monsieur le docteur Ritti, qui a traduit le feuilleton du journal viennois, a présenté dans la Revue occidentale des observations fort intéressantes au sujet de cette singulière affirmation que Sophie Germain aurait été le précurseur d’Auguste Comte. Nous croyons devoir les mettre sous les yeux de nos lecteurs :

« M. Hugo Gœring est depuis longtemps un admirateur de Sophie Germain ; il s’étonne — et avec raison — que la France littéraire et philosophique ait oublié de fêter le centenaire de sa naissance (1er avril 1876). Notre confrère lui, s’est souvenu, et, à cette occasion, il a communiqué, dans une association philosophique de Berlin, une étude sur la femme de génie que sa patrie semblait méconnaître. Le jour était proche cependant où un premier hommage allait être rendu à sa mémoire. Mon excellent et savant ami H. Stupuy, publiait, en 1879, le recueil des écrits philosophiques de l’illustre mathématicienne et le faisait précéder d’une Étude sur sa vie où l’on ne sait ce qu’il faut admirer le plus, de la hauteur de la pensée ou de l’élégance du style. Grâce à lui, le long silence qui s’était fait sur l’œuvre de Sophie Germain fut enfin rompu ; des appréciations, toutes bienveillantes et quelques-unes pleines d’admiration, furent publiées dans les journaux et les Revues en France, en Allemagne, dans tous les pays où la philosophie et la pensée libre sont en honneur. M. Hugo Gœring a fait plus et mieux ; il a traduit les Considérations générales sur l’état des sciences et des lettres, ainsi que les Pensées diverses, recueillies par H. Stupuy ; le tout est précédé d’une notice historique sur la vie et les travaux de Sophie Germain, notice à tous égards excellente, d’autant plus qu’elle est en grande partie la reproduction de celle de Stupuy.

Parmi les éloges qu’il adresse à cette femme éminente, il en est un qui, a mon avis, parait discutable, et mérite d’être discuté ; c’est le titre de précurseur (Vorläuferin) d’Aug. Comte, qu’il lui décerne quelque part. Le mot est-il juste ? Cela mérite examen.

Au point de vue purement chronologique, il est de toute évidence que Sophie Germain (1776-1831). a précédé Aug. Comte (1798-1857), et par suite se trouve être sa devancière. L’évidence est moindre en ce qui concerne les idées. Aug. Comte a pris date pour les siennes ; dès 1820 et 1822, en deux publications capitales, il a posé les bases de sa doctrine et en a fait ressortir les importantes conséquences sociales. Il n’en est pas de même pour Sophie Germain. On ignore absolument à quelle époque elle écrivit son opuscule philosophique, qui ne fut publié qu’après sa mort, par un de ses parents. Celui-ci affirme, il est vrai, qu’ « elle avait écrit ces feuilles dans les instants où les vives douleurs auxquelles elle a succombé ne lui permettaient pas de se livrer à l’étude des sciences mathématiques qui l’ont illustrée » À cette affirmation, Stupuy objecte « qu’il est sans témérité de supposer que, tout imparfait qu’il fut encore, quant à l’exécution, lorsque la mort arracha la plume des mains de l’écrivain, un ouvrage d’une si haute portée avait été conçu longtemps auparavant, longuement médité, souvent remanié et retouché, et la preuve en est dans le manuscrit, qui porte des corrections laissant certaines phrases ina,chevées et douteuses ».

En présence de ces deux assertions contraires, le plus simple encore est de s’en rapporter aux dates. Le premier volume du Cours de philosophie positive parut en 1830, le deuxième en 1835. Dans l’intervalle, en 1833, fut publié l’opuscule de Sophie Germain, lequel, à ce moment, ne saurait plus être considéré comme ayant préparé le positivisme. Aug. Comte en eut connaissance et, l’occasion se présentant à propos des travaux acoustiques de son illustre contemporain, dont la « perte récente est si regrettable il s’empressa de porter sur l’œuvre et son auteur le jugement suivant qu’il est intéressant de reproduire : « Son excellent discours posthume indique en Sophie Germain une philosophie très élevée, à la fois sage et énergique, dont bien peu d’esprits supérieurs ont aujourd’hui un sentiment aussi net et aussi profond. J’attacherai toujours le plus grand prix à la conformité générale que j’ai aperçue dans cet écrit avec ma propre manière de concevoir l’ensemble du développement intellectuel de l’humanité ».

Sophie Germain — et cela ne saurait en rien diminuer l’admiration que nous lui portons — ne mérite donc pas le titre de précurseur d’Aug. Comte, malgré la conformité générale qui existe entre ses vues philosophiques et celles de ce penseur. Son opuscule philosophique, qui ne vit le jour qu’après la constitution de la philosophie positive et la création des lois sociologiques, n’a exercé aucune action sur la pensée du fondateur du positivisme. Lui qui savait rendre toute justice et toute reconnaissance à ses devanciers et qui — on vient de le voir — a si dignement et si noblement apprécié l’œuvre de Sophie Germain, n’aurait pas manqué de la classer lui-même parmi ses précurseurs philosophiques, si elle avait eu réellement quelque influence sur l’origine et le développement de ses idées, au même titre que d’autres penseurs, tels que Hume, Condorcet, Joseph de Maistre, etc. »

M. le docteur Ritti, remarquant que la « conception abstraite et métaphysique de l’être qui semble la clé de voûte du système de Hegel » se retrouve dans Sophie Germain, explique ainsi la décision prise par Auguste Comte de les associer l’un à l’autre dans son calendrier :

« Sans entrer ici dans les détails de la grande construction métaphysique de Hegel, on sait qu’à sa base, ou si l’on préfère, à son point de départ, se trouve I’être, non tel être, mais l’être général et indéterminé, la notion de l’être. Dans cette notion si simple, se trouve le germe d’une contradiction, c’est le non-être. Il faut être métaphysicien pour pouvoir démontrer que cet être, qui est à la fois et qui n’est pas, devient ; et comment le devenir est la conciliation des deux termes qui semblaient s’exclure.

Toute cette conception de l’être, de ses conditions et de ses lois, malgré toute la clarté de Sophie Germain, a, comme le dit avec raison M. Pierre Laffitte, un parfum de métaphysique allemande et surtout hégélienne ».

Sophie Germain qui connaissait bien la philosophie de Kant, devait connaître aussi celle de Hegel ; peut-être même avait-elle été en relation personnelle avec celui-ci lors de son voyage à Paris, en 1827. Cette hypothèse n’a rien que de plausible : Hegel ayant été beaucoup fêté dans le monde académique, où fréquentait Sophie Germain [2] ».

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PIÈCE N° 6

EXTRAIT DU JOURNAL DES SAVANTS

Œuvres philosophiques de SOPHIE GERMAIN,
suivies de Pensées et de Lettres inédites et précédées d’une Étude sur sa vie et ses œuvres, par Hte Stupuy.

Paul Ritti, éditeur, Paris 1879.



Sophie Germain a su, sans !e secours d’aucun maître, sans y être encouragée par son entourage, étudier et comprendre les plus hautes théories mathématiques, et sur cette route réputée difficile, dépasser de bien loin les rares personnes de son sexe qui y avaient, avant elle, fait admirer leur pénétration et vanter leur génie. Ses succès scientifiques sont incontestables : une correspondance exclusivement mathématique, continuée pendant plusieurs années sous le pseudonyme de Leblanc ne permet pas de prêter à la haute estime que lui témoigne un juge illustre et sévère une explication étrangère à la science. Qui oserait lui contester le titre de géomètre lorsque Gauss lui écrit :

« Monsieur, j’ai lu avec plaisir les choses que vous avez bien voulu me communiquer. Je me félicite que l’arithmétique acquiert en vous un ami aussi habile, surtout votre nouvelle démonstration pour les nombres premiers dont 2 est résidu ou non résidu, m’a extrêmement plu, elle est très fine ».

Les réflexions de Sophie Germain sur la théorie des nombres ont donc su, sous la signature de M. Leblanc, attirer l’attention et mériter l’estime du plus grand géomètre du siècle, mais, c’est par l’étude persévérante d’un problème de physique mathématique, que son nom est surtout devenu célèbre. Le grand prix des sciences mathématiques a été décerné, en 1816, à son Mémoire sur la théorie des surfaces élastiques, et son analyse difficile et savante, quoique fondée sur des principes physiques très contestables, justifie le jugement porté par Biot : « Mlle Germain est probablement la personne de son sexe qui ait pénétré le plus profondément dans les mathématiques  ».

L’opuscule dont on vient de donner une édition nouvelle avait été, lors de sa première publication en 1833, beaucoup moins remarqué que les écrits mathématiques de son éminent auteur. Sophie Germain y montre cependant un esprit ferme et élevé, dont Ies aspirations vers une inflexible rigueur logique n’excluent ni l’enthousiasme ni la finesse du goût. La précision de son style atteste, en plus d’une page, l’intelligence et l’habitude des démonstrations mathématiques.

Une circonstance, à nos yeux moins importante, paraît avoir frappé surtout le nouvel éditeur et former à ses yeux le plus flatteur et le plus important des succès de Sophie Germain. Auguste Comte, dans son cours, de philosophie positive, en mentionnant les études de Sophie Germain sur les surfaces élastiques, ajoute en note : « On apprécierait imparfaitement la haute portée de Mlle Germain si on se bornait à l’envisager comme géomètre ; quel que soit l’éminent mérite mathématique dont elle a fait preuve, son excellent discours posthume sur l’état des sciences et des lettres aux différentes époques de leur culture, indique, en effet, une philosophie très élevée, à la fois sage et énergique, dont bien peu d’esprits supérieurs ont aujourd’hui un sentiment aussi net et aussi profond. J’attacherai toujours le plus grand prix à la conformité générale que j’ai aperçue dans cet écrit avec ma propre manière de concevoir l’ensemble du développement intellectuel de l’humanité ».

C’est ce discours, aujourd’hui fort oublié, sur lequel nous voulons attirer l’attention des esprits curieux de toute aspiration sincère vers la vérité.

Le premier chapitre est fort court. L’auteur, étudiant les voies de l’esprit humain, aperçoit le développement des sciences et des lettres dominées par un sentiment commun. « Dirigées vers un même but, nos recherches, dit-elle, dans les différents genres d’étude emploient des procédés qui sont aussi les mêmes : Les oracles du goût ressemblent aux arrêts de la raison ».

Attentive à signaler le solide terrain sur lequel les œuvres excellentes et durables se rejoignent et se touchent, Sophie Germain oublie que la diversité nécessaire des méthodes reste égale cependant à la variété infinie des sujets. L’enchaînement logique et clair des parties, la simplicité source de l’élégance, la sévérité qui sacrifie sans hésiter le résultat d’une inspiration malheureuse, tout cela se rencontre assurément chez le savant comme chez le poète, chez le calculateur comme chez l’écrivain, et l’ingénieux auteur développe en termes excellents ces vérités incontestables mais incomplètes. Sa conclusion, comme toute proposition générale, ne serait utile et vraie que si l’on pouvait en accepter les conséquences particulières. La marche de l’esprit humain est partout la même et la séparation qu’on prétend faire entre les facultés de l’esprit n’a rien de réel. Telle est la proposition générale, et l’on pourrait avant de l’accepter, demander à l’auteur si Molière, en s’appliquant aux sciences, aurait pu, suivant lui, devenir un Kepler ou un Newton, et si l’auteur du livre des Principes avait les qualités nécessaires pour devenir le rival de Shakspeare. Si elle se récrie qu’on exagère sa pensée pour la combattre, il reste évident qu’elle a voulu seulement signaler certaines qualités nécessaires et communes à tous les grands esprits dont ces points de contact, si excellents qu’ils soient à signaler, ne laissent la séparation ni moins réelle ni moins profonde.

Sophie Germain dont le style ferme et pur atteste la culture littéraire, semble d’ailleurs, non seulement indifférente, mais complètement étrangère au mouvement si vif, à l’ardeur si empressée qui, dans le domaine du goût, entraînait alors et passionnait les plus brillants esprits. Elle écrit en 1831 : « Les lettres ont perdu leur éclat, elles n’attirent plus vers elle l’attention des peuples, elles ne sont plus l’objet de l’enthousiasme de la jeunesse ; la poésie, si elle ne trouve pas moyen de se rattacher à quelques-unes des idées qui intéressent les discussions politiques est également dédaignée ».

Ni les Méditations, ni les Orientales, ni les Contes d’Espagne et d’Italie n’avaient égayé et charmé le cabinet de travail de Sophie Germain, peut-être que, sans la lire, elle avait entendu vanter la Villéiade.

Dans le second chapitre qui termine l’ouvrage, Sophie Germain expose a priori, sans développements historiques, la marche vraisemblablement suivie par l’esprit humain dans les progrès accomplis jusqu’ici et dans ceux que lui promet l’avenir. Rien n’est acquis qui soit à ses yeux définitif. Aucune doctrine affirmative ne lui semble mériter les honneurs de la discussion et faire naître l’embarras du doute.

« Cherchant partout sa propre image, l’homme, dit-elle, a tout d’abord personnifié les êtres inanimés… et confondant la littérature et la science, il prenait pour sujet de ses études tantôt l’homme lui-même ou quelqu’un des dieux, demi-dieux ou génies dotés par lui de l’intelligence ou des passions humaines… Fidèle a sa pensée constante, l’homme n’a jamais cessé de regarder son existence propre comme le type de toutes les autres existences. Après s’être dit : les esprits existent, ils connaissent, ils veulent, ils agissent et leurs actions se manifestent par les changements matériels qu’ils opèrent, il devait chercher en lui-même quelque chose de semblable ; nos connaissances, nos volontés et le principe de nos actions ont donc été attribuées à une substance immatérielle qui, suivant la diversité de ces opérations, a reçu différents noms ». Ce n’est pas tout. La régularité des mouvements célestes, la constance des phénomènes sublunaires, ont décélé des lois immuables. Les volontés d’une multitude de personnes n’ont pas ce caractère ; l’homme a dit alors : un seul être a voulu l’univers et il le gouverne, ses volontés sont immuables, le Créateur de l’univers devait précéder son œuvre, il n’a pas commencé ». Par une induction qui semble à l’auteur moins naturelle, Mlle Germain ajoute : « On avait été mené directement à dire que le Créateur de l’univers n’a pas commencé, l’idée qu’il ne doit pas finir est pour ainsi dire symétrique de la première. Eh bien, en s’appropriant le genre de limites que son esprit avait atteint, l’homme ne l’adopte plus pour son origine, il en fait le terme de son existence immatérielle ».

C’est par cette voie très simple que l’esprit humain a pu, suivant Sophie Germain, créer et adopter la croyance à l’âme immatérielle et immortelle et à l’éternité d’un Dieu unique. Pour tous ces points, placés pour elle en dehors des limites imposées au domaine scientifique, Sophie Germain ne semble ni convaincue par le raisonnement qu’elle esquisse ni désireuse de les rendre plus décisifs. C’est par ce scepticisme résigné plus encore que dédaigneux qu’elle a mérité, sans doute, les louanges d’Auguste Comte. « Malgré ces formes absolues de l’enseignement philosophique, l’homme doué d’un esprit juste, dit-elle, sentait au fond de sa conscience que l’étude ne pouvait le conduire à aucune certitude véritable ».

Sophie Germain félicite son siècle d’avoir renoncé à beaucoup d’antiques erreurs. « Nous conservons cependant, dit-elle, dans nos argumentations, l’invariable habitude de juger la nature des choses par la possibilité de nous en former une idée. Ainsi, nous disons hardiment que la matière est divisible à l’infini parce qu’il nous est facile de continuer à l’infini l’opération arithmétique de la division, nous disons qu’elle ne peut penser parce qu’elle est divisible à l’infini, et, cependant, nous ne savons toutes les choses ni a posteriori, puisque l’expérience ne saurait les atteindre, ni a priori, puisque la matière ne nous étant connue que par de simples perceptions, nous ignorons complètement son essence ».

Le scepticisme de Sophie Germain a ses bornes ; elle croit au progrès de la science, et dans ces paroles de d’Alembert : « Pour qui saurait l’embrasser d’un coup d’œil, l’univers serait un fait unique, une grande vérité, » elle aperçoit le but de nos travaux et le secret de nos efforts. « Il existe en nous, dit-elle, un sentiment profond d’unité, d’ordre et de proportion qui sert de guide à tous nos jugements. Dans les choses morales, nous en tirons la règle du bien, dans les choses intellectuelles, nous y puisons la connaissance du vrai, dans les choses de pur agrément, nous y trouvons le caractère du beau ; mais ces lois de notre être contiennent-elles la vérité tout entière, et le type intérieur qui nous sert de modèle et convient à notre manière de sentir, a-t-il, en dehors de nous, une réalité dont nous puissions montrer la certitude ? »

De cette question soulevée déjà par plus d’un penseur, Sophie Germain rapproche cet autre doute : « Notre logique est-elle celle de la raison absolue ou convient-elle uniquement à la raison humaine ? » Bien convaincue de l’absolutisme des nécessités logiques, elle aborde avec une consciencieuse impartialité cette discussion redoutable, énumère les objections, les expose avec une exacte précision pour les réfuter ensuite et montrer avec une logique éloquente comment nous avons pu commettre tant de méprises en portant en nous le type du vrai.

« Les sciences mathématiques, dit-elle, ont composé longtemps tout le domaine des idées exactes ; partout ailleurs on ne retrouvait que les vains efforts du génie pour arriver à la connaissance de la vérité, et les erreurs sans nombre que les doctrines insuffisantes des premiers inventeurs traînaient à leur suite. Le langage mystérieux employé par les philosophes formait, avec la langue précise et claire des sciences exactes, un contraste singulier qui inspirait aux géomètres le plus profond mépris pour les autres sciences. Mais lorsque les phénomènes célestes vinrent se ranger sous les lois du calcul, l’étude des mathématiques devint plus générale, et les bons esprits furent frappés d’une manière d’argumentation si différente de celle de l’école.

« La langue mathématique est celle de la raison dans toute sa pureté ; elle interdit la divagation, elle signale l’erreur involontaire ; il faudrait ne pas la connaître pour la faire servir à l’imposture ».

Ce sont les déductions de cette langue parfaite qui servent à prouver, suivant Sophie Germain, que l’unité d’essence, l’ordre et les proportions du sujet que l’esprit humain cherche obstinément dans les objets de son attention, n’expriment pas seulement les conditions de notre satisfaction intellectuelle, mais qu’elles appartiennent à l’être ou à la vérité.

Quand une question physique a été soumise au calcul mathématique, la nature, docile à la voix de l’homme, vient sanctionner les oracles de la science, et l’on ne peut douter que « le type de l’être ait une réalité absolue, lorsqu’on voit la langue du calcul faire jaillir d’une seule réalité dont elle s’est emparée, toutes les réalités liées à la première par une erreur commune ».

C’est par l’emploi de la langue parfaite, mais bornée des mathématiques, que Sophie Germain espère « l’abolition des idées systématiques et la conquête des régions qui en furent longtemps le domaine ».

Bien éloignés encore de réaliser ces hautes espérances, nous avançons avec lenteur vers l’état de perfection intellectuelle, dont plus d’un penseur éminent a signalé avant elle le lointain avènement. Pour des yeux assez clairvoyants, capables de voir, suivant la prédiction conditionnelle de d’Alembert, dans l’univers un fait unique, ce fait, Sophie Germain l’aflirme, devrait lui-même être nécessaire ; la distinction entre le contingent et le nécessaire n’étant, au fond, que celle qui se trouve entre les faits dont on ignore la cause et ceux dont on connaît la nature.

Si l’entière réalisation de ces hautes espérances demeure éloignée, l’heure approche cependant, le triomphe se prépare, et Sophie Germain ne craint pas de promettre au domaine de la certitude des accroissements prochains et considérables.

« Peu d’années s’écouleront, dit-elle, avant que les sciences morales et politiques subissent la même transformation que les sciences physiques. Déjà, l’opinion s’attend à ce changement, et en devance même la réalisation par un enthousiasme irréfléchi pour les doctrines qui en font naître l’espérance, mais les dangers de cet enthousiasme erroné ne seront pas durables, et, dans peu, le goût dont il est le symptôme sera pleinement satisfait. Les méthodes existent ; une difficulté née de l’amour-propre peut seule en reculer l’emploi ; les hommes capables de traiter de pareilles questions ont peur de ne pas être estimés de leurs pairs, et de ne pas avoir des juges éclairés dans des personnes non initiées aux sciences. Un pareil obstacle ne peut subsister longtemps, et nous pouvons, dès à présent, regarder les sciences morales et politiques comme appartenant au domaine des idées exactes ».

Quels sont les systèmes accueillis en 1831 par un enthousiasme irréfléchi ? Il est aisé de le deviner. On retrouverait plus difficilement ces esprits assez puissants pour réduire à des principes rigoureux les sciences morales et politiques, assez défiants d’eux-mêmes pour ne pas espérer qu’ils se feront comprendre, assez orgueilleux enfin pour cacher une solution dont leurs contemporains ne sont pas dignes. Sophie Germain se borne à quelques réflexions, dans lesquelles la mécanique seule semble l’éclairer et la conduire sans que l’étude de l’histoire et l’observation des faits soient appelés à contrôler les analogies ingénieusement signalées.

Les lois simples et régulières du mouvement des planètes sont, pour Sophie Germain, le modèle et le type à venir des théories scientifiques dont le domaine, peu à peu, doit embrasser l’ensemble des connaissances humaines. Elle oublie peut-être que d’autres mouvements non moins naturels, non moins dociles aux lois rigoureuses de la mécanique s’accomplissent plus près de nos yeux, et qu’à la majestueuse régularité des phénomènes célestes, on peut, sans excès de défiance, opposer les caprices de l’empire des vents et l’inconstance des abimes de la mer.

Sous le titre général d’Œuvres philosophiques de Sophie Germain, on a réuni au discours sur les sciences et les lettres, quelques pensées écrites par elle à l’occasion de ses lectures, sans intention, bien certainement, de les livrer au public. En confirmant l’opinion depuis longtemps formée sur l’esprit élevé et hardi de l’auteur, elles restent bien loin d’atteindre l’élégante perfection, qu’un mot de plus ou de moins ferait souvent disparaître dans les courts chefs-d’œuvre où les maîtres en ce genre l’ont laborieusement cherchée et atteinte.

Choisissons une seule citation, au risque de faire croire à trop de sévérité dans le jugement qui précède :

« Quand les hommes instruisent leurs semblables, l’envie, active envers les vivants, se rend difficile pour tout ce qu’ils proposent. C’est avec effort que la vérité s’insinue ; mais lorsque la mort et le temps les ont séparés de l’envie, lorsque leurs pensées ont reçu l’hommage de plusieurs générations, le génie vu dans l’éloignement a quelque chose de respectable et de sacré ; il s’établit une sorte de prescription, et il faut autant d’efforts pour rectifier ces anciennes pensées qu’il en a fallu pour les faire admettre ».

Quelques lettres signées de noms illustres dans la science complètent ce court volume ; l’éditeur y a admis trois lettres de d’Ansse de Villoison, qui par des louanges exagérées, exprimées en vers latins, avait irrité Sophie Germain et blessé sa modestie. Il croit nécessaire de lui adresser, avec ses excuses et l’expression de ses regrets, sa parole d’honneur d’imposer silence à son admiration enchaînée désormais par le désir d’obtenir son pardon.

Une lettre de l’astronome Lalande, conservée à la Bibliothèque Nationale, et antérieure de cinq années à celle de Villoison, montre que Sophie Germain, à l’âge de vingt ans, recevait déjà très rudement les admirateurs trop empressés. Jusqu’où Lalande, âgé de soixante ans, avait-il porté l’exagération de ses hommages ? Il est difficile de le deviner, mais quels que fussent ses torts, l’indignation de Sophie Germain paraît avoir dépassé la mesure. Lalande, quoi qu’il en soit, s’excuse dans la lettre suivante qui est inédite :

Au Collège de France, 4 novembre 1797.


« Il était difficile, Mademoiselle, de me faire sentir plus que vous ne l’avez fait hier, l’indiscrétion de ma visite et l’improbation de mes hommages, mais il m’était difficile de le prévoir. Je ne puis même encore le comprendre, et le concilier avec les talents que mon ami Cousin m’a annoncés. Il me reste à vous faire des excuses de mon imprudence ; on apprend à tout âge, et les leçons d’une personne aussi aimable et aussi spirituelle que vous, se retiennent plus que les autres. Vous m’avez dit que vous aviez lu le Système du monde de Laplace, mais que vous ne vouliez pas lire mon Abrégé d’astronomie ; comme je crois que vous n’auriez pas entendu l’un sans l’autre, je n’y vois d’autre explication que le projet formé de me témoigner l’indignation la plus prononcée, et c’est l’objet de mes excuses et de mes regrets.

« Salut et respect,

« Lalande ».


Sophie Germain était sœur de l’excellente Mme Dutrochet, dont la bonne grâce affectueuse et la vivacité spirituelle charmaient encore, il y a bien peu d’années, la société d’élite qu’elle aimait à réunir chaque semaine dans la maison même où avait étudié Sophie Germain. Plus d’une fois, les derniers témoins des succès de la jeune géomètre y ont confirmé les souvenirs d’admiration, dont une amitié, restée sans nuages jusqu’au dernier jour, n’excluait pas chez l’aimable et heureuse octogénaire la pensée que son illustre sœur, en consacrant à la science tout son esprit et tout son cœur, n’avait pas choisi la meilleure part [3].

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PIÈCE N° 7

COMPTE RENDU DE L’ACADÉMIE DES SCIENCES



M. Chasles présente de la part de M. le prince Boncompagni un exemplaire d’une lettre de Gauss à Mlle Sophie Germain, photolithographiée à Florence. Elle comporte quatre longues pages d’une écriture très fine et très serrée [4].

Mlle Germain avait fait passer ses travaux de mathématiques sous le couvert d’un élève de l’École polytechnique. Ils ont été analysés récemment par M. Bertrand, dans le Journal des Savants.

Cette lettre de Gauss offre un très grand intérêt, non seulement par les questions les plus élevées de l’analyse des résidus cubiques et des résidus bicarrés, et la mention des travaux astronomiques auxquels Gauss se livrait depuis cinq ans, mais surtout au point de vue historique des relations qu’il croyait entretenir depuis six ans avec un élève de l’École polytechnique.

« Votre lettre du 20 février, dit-il, mais qui ne m’est parvenue que le 12 mars, a été pour moi la source d’autant de plaisir que de surprise ». — « Comment vous décrire mon admiration et mon étonnement en voyant se métamorphoser mon correspondant estimé, M. Leblanc, en cet illustre personnage, qui donne un exemple aussi brillant de ce que j’aurais peine de croire ? » — « Les Notes savantes, dont toutes vos lettres sont si richement remplies, m’ont donné mille plaisirs ».

La lettre, fort étendue, se termine ainsi :

« Continuez, Mademoiselle, de me favoriser de votre amitié et de votre correspondance, qui font mon orgueil, et soyez persuadée que je suis et serai toujours avec la plus haute estime,

« Votre plus sincère admirateur,

« Ch.-Fr. Gauss. »

« Brunswick, ce 30 avril 1807, jour de ma naissance ».

La séance est levée à quatre heures un quart.

(Journal officiel de la République Française
du 21 novembre 1879.)
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PIÈCE N° 8

Le moulage de la tête (sans cheveux) de Sophie Germain existe dans la Galerie d’anthropologie du Museum d’histoire naturelle. C’est à l’obligeance de Monsieur Albert Gaudry que nous devons l’épreuve d’après laquelle le buste de la grande géomètre, qui figure aujourd’hui à l’École supérieure de jeunes filles de la rue de Jouy, a été reconstitué.

Voici les lettres qui en constatent l’authenticité


Paris, 28 mai 1881.
À Monsieur Hipte Stupuy.
Monsieur,

Le modèle du buste de Mlle Sophie Germain qui existe dans la galerie d’anthropologie a été communiqué par M. Hamy à M. Georges de Courcel, 178, boulevard Haussmann, à Paris. M. de Courcel a fait faire à ses frais par M. Stahl un moule à bon creux de ce buste ; il l’a confié à la garde de M. Stahl, à la condition que celui-ci n’en tirerait aucune épreuve sans le consentement de M. de Courcel. Si vous obtenez de M. de Courcel qu’il m’envoie une lettre par laquelle il autorise M. Stahl à tirer une épreuve pour vous, je m’empresserai de satisfaire à votre demande. Veuillez, Monsieur, agréer l’expression de mes sentiments les plus distingués,

Albert Gaudry.
Professeur administrateur au Muséum d’histoire naturelle.



8 juin 1881.
Monsieur,

J’ai reçu la lettre de M. de Courcel autorisant à se servir de son moule à bon creux et j’ai demandé à M. Stahl de s’occuper de suite de faire le moulage de Sophie Germain.

Veuillez, Monsieur, agréer l’expression de mes sentiments distingués.

Albert Gaudry.



Paris, 10 juin 1881.
Monsieur,

J’ai l’honneur de vous informer que le buste de Sophie Germain est à votre disposition.

On peut le faire prendre à l’atelier de moulage, 55, rue de Buffon, tous les jours de 11 heures à 4 heures.

Veuillez agréer, Monsieur, mes salutations empressées.

Stahl.
M. Hte Stupuy.


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PIÈCE N° 9



Nous croyons intéressant de reproduire l’acte de naissance, l’acte de baptême et l’acte de décès de Sophie Germain.


Copie d’un acte de naissance reconstitué en exécution
de la loi dit 12 février 1872.


Extrait du registre des baptêmes, mariages et sépultures de l’Église royale, collégiale et paroissiale de Ste Opportune, à Paris en l’année mil sept cent soixante et seize.

L’an mil sept cent soixante et seize, le premier avril est née et le même jour a été baptisée, Marie Sophie, fille de sr Ambroise François Germain, négotiant et ancien marguillier de cette paroisse et de Dlle Marie Catherine Gruguelu, son épouse, rue St Denis de cette paroisse ; le parrein Sr Jean Antoine Martin, négotiant et marguillier en charge de la psse St-Germain-l’Auxerrois, rue des Bourdonnais susdite psse oncle maternel de l’enfant ; la marreine Dlle Marie Anne Tardif, épouse de sr François Marchant, ancien secrétaire du roy, cul-de-sac Clairvaux, psse St Merry, grande tante paternelle. Lesquels ont signé avec nous, le père présent, collationné a l’original et délivré par moy vicaire soussigné. Le cinq mars mil sept cent quatre vingt onze à Paris, signé : Simon, vic. de Ste-Opportune.

Admis par la commission, loi du 12 février 1872. Le membre de la commission, signé : Perodeaud.

Pour expédition conforme,

Paris, le sept août mil huit cent quatre vingt-quinze.

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Extrait des registres de baptêmes de la paroisse de Ste Opportune réunie à celle de St-Jacques-le-Majeur, section des Lombards.

L’an mil sept cent soixante et seize le premier avril est née et le même jour a été baptisée Marie Sophie fille de Sr Ambroise François Germain, négotiant et ancien marguillier de cette église et de demoiselle Marie Madeleine Gruguelu son épouse, rue St Denis de cette paroisse. Le parrain, Sr Jean Antoine Martin, negotiant et marguillier en charge de la paroisse de St Germain Lauxerrois, rue des Bourdonnais, susdite paroisse de St Germain Lauxerrois, oncle maternel de l’enfant. La marraine Marie Anne Tardif, épouse du sr François Marchant, ancien secretaire du roy, cul-de-sac de Clairvaux, paroisse de St Merry, grande tante paternelle, lesquels ont signé avec nous, le père présent. Signé : Pion, curé.

Collationné à l’original par nous vicaire archiviste de la paroisse de St-Jacques-le-Majeur, à Paris, le 29 octobre 1792, l’an premier de la république francoise, signé : Souzuc.

La présente coppie de l’Extrait cy dessus certifiée sincère et conforme à l’original par moy soussigné le vingt deux novembre 1792, Gruguelu.

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Extrait des Minutes des Actes de décès reconstitués en vertu de la loi du 12 février 1872.

11ème Arrondissement de Paris. — Année 1831.

L’an mil huit cent trente et un, le vingt septième jour du mois de juin, une heure de relevée. Par devant nous Joseph Démonts, adjoint au maire du onzième arrondissement de Paris faisant les fonctions d’officier public de l’état civil sont comparus MM. Amand Jacques Lherbette, propriétaire, âgé de trente-neuf ans, demeurant rue Caumartin, n° 29, neveu de la défunte et Marc Pierre Gaigne, propriétaire, âgé de soixante-trois ans, demeurant rue du Chaume, n° 17, ami, Lesquels nous ont déclaré que le vingt sept de ce mois, une heure du matin, Marie Sophie Germain, rentière, âgée de cinquante-cinq ans, native de Paris, y demeurant rue de Savoie, n° 13, quartier de l’École de médecine, est décédée en ladite demeure, célibataire, et ont les déclarants, signé avec nous le présent acte de décès après lecture, le décès ayant été dûment constaté, signé Gaigne, Lherbette et Démonts, adjoint. Pour extrait conforme délivré le vingt mars mil huit cent trente deux. Le maire du 11ème arrond., signé : Gillet.

Admis par la commission, loi du 12 février 1872. Le membre de la commission, signé : Felix Charoy.

Pour expédition conforme,

Paris, le cinq septembre mil huit cent soixante dix huit.

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  1. Philosophie positive, 1re édit., t. 2, p. 604.
  2. Revue occidentale (1er novembre 1890).
  3. Était-ce bien le sentiment de la sœur de Sophie Germain ? Une indication précise eût été, pour le moins, intéressante. Le portrait psychologique tracé par Libri, qui l’avait connue ; les Lettres du général Pernety, de Gauss (le plus grand géomètre du siècle, vient-on de nous dire), de Fourier qui, lui aussi, fut secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences, pour ne rappeler que ces noms illustres parmi tant d’autres, témoignent de ce fait que Sophie Germain ne prenait pas une part médiocre de la vie, puisqu’elle « s’oubliait toujours pour ne songer qu’aux autres ». On rencontre chez elle une hauteur morale dont l’auteur de l’article du Journal des Savants, trop préoccupé, ce semble, de railler l’Œuvre philosophique et d’amoindrir le jugement favorable d’Auguste Comte, n’a pas été touché. H. S.
  4. Voir cette lettre dans la Correspondance, page 274.