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Œuvres complètes de Theophile (Jannet)/Desespoir amoureux

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DESESPOIRS AMOUREUX.


Esloigné de vos yeux, où j’ay laissé mon ame,
Je n’ay de sentiment que celuy du mal-heur,
Et, sans un peu d’espoir qui luit parmy ma flame,
Mon trespas eust esté ma derniere douleur.
Pleust au Ciel qu’aujourd’huy la terre eust quitté l’onde,
Que les raiz du soleil fussent absens des Cieux,
Que tous les eslemens eussent quitté le monde,

Et que je n’eusse point abandonné vos yeux.

Un arbre que le vent emporte à ses racines,
Une ville qui void desmolir son rampart,
Le faiste d’une tour qui tombe en ses ruines,
N’ont rien de comparable à ce sanglant despart.

Depuis, vostre Damon ne sert plus que de nombre ;
Mes sens de ma douleur s’en vont desjà ravis ;
Je ne suis plus vivant, et passerois pour ombre
Sinon que mes souspirs descouvrent que je vis.

Mon ame est dans les fers, mon sang est dans la flame,
Jamais mal-heur ne fut à mon mal-heur esgal ;
J’ay des vautours au sein, j’ay des serpens dans l’ame,
Et vos traicts, qui me font encore plus de mal.

Errant depuis deux mois de province en province,
Je traine avecques moy la fortune et l’amour ;
L’un oblige mes pas à courtiser mon prince,
L’autre oblige mes sens à vous faire la cour.

Des plus rares beautez en ce fascheux voyage,
Où jadis pour aymer les dieux fussent allez,
M’ont assez prodigué les traicts de leur visage ;
Mais ce n’estoit qu’horreur à mes yeux desolez.

Par tout où loing de toy la fortune me traine,
Je jure par tes yeux que tout mon entretien
N’est que d’entretenir ma vagabonde peine,
Et qu’il me souvient moins de mon nom que du tien.

En ma condition, d’où mille soins ne partent,
L’entendement me laisse et tout conseil me fuit ;
Tous autres pensemens de mon ame s’escartent
Au souvenir du tien, qui sans cesse me suit.

Que ta fidelité se forme à mon exemple ;
Fuy comme moy la presse, hay comme moy la cour,
Ne frequente jamais bal, promenoir ny temple,
Et que nos deytez ne soyent rien que l’amour.

Tout seul dedans ma chambre, où j’ay faict ton eglise,
Ton image est mon Dieu, mes passions, ma foy ;

Si pour me divertir amour veut que je lise,
Ce sont vers que luymesme a composé pour moy.

Dans le trouble importun des soucis de la guerre,
Chacun me voit chagrin, car il semble,à me voir,
Que je fais des projects pour conquerir la terre,
Et mes plus hauts desseins ne sont que de t’avoir.