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Œuvres politiques (Constant)/De l’esprit de conquête

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Texte établi par Charles Louandre, Charpentiers et Cie, Libraires-éditeurs (p. 373-410).



III


DE L’ESPRIT DE CONQUÊTE.

1813.

Des vertus compatibles avec la guerre, à certaines époques de l’état social.

Plusieurs écrivains, entraînés par l’amour de l’humanité dans de louables exagérations, n’ont envisagé la guerre que sous ses côtés funestes. Je reconnais volontiers ses avantages.

Il n’est pas vrai que la guerre soit toujours un mal[1]. À de certaines époques de l’espèce humaine, elle est dans la nature de l’homme. Elle favorise alors le développement de ses plus belles et de ses plus grandes facultés. Elle lui ouvre un trésor de précieuses jouissances. Elle le forme à la grandeur d’âme, à l’adresse, au sang-froid, au courage, au mépris de la mort, sans lequel il ne peut jamais se répondre qu’il ne commettra pas toutes les lâchetés et bientôt tous les crimes. La guerre lui enseigne des dévouements héroïques, et lui fait contracter des amitiés sublimes. Elle l’unit de liens plus étroits, d’une part à sa patrie, et de l’autre à ses compagnons d’armes. Elle fait succéder à de nobles entreprises de nobles loisirs. Mais tous ces avantages de la guerre tiennent à une condition indispensable, c’est qu’elle soit le résultat naturel de la situation et de l’esprit national des peuples.

Car je ne parle point ici d’une nation attaquée, et qui défend son indépendance. Nul doute que cette nation ne puisse réunir à l’ardeur guerrière les plus hautes vertus : ou plutôt cette ardeur guerrière est elle-même de toutes les vertus la plus haute. Mais il ne s’agit pas alors de la guerre proprement dite, il s’agit de la défense légitime, c’est-à-dire du patriotisme, de l’amour de la justice, de toutes les affections nobles et sacrées.

Un peuple qui, sans être appelé à la défense de ses foyers, est porté par sa situation ou son caractère national à des expéditions belliqueuses et à des conquêtes, peut encore allier à l’esprit guerrier la simplicité des mœurs, le dédain pour le luxe, la générosité, la loyauté, la fidélité aux engagements, le respect pour l’ennemi courageux, la pitié même, et les ménagements pour l’ennemi subjugué. Nous voyons dans l’Histoire ancienne et dans les Annales du moyen âge, ces qualités briller chez plusieurs nations, dont la guerre faisait l’occupation presque habituelle.

Mais la situation présente des peuples européens permet-elle d’espérer cet amalgame ? L’amour de la guerre est-il dans leur caractère national ? Résulte-t-il de leurs circonstances ?

Si ces deux questions doivent se résoudre négativement, il s’ensuivra que, pour porter de nos jours les nations à la guerre et aux conquêtes, il faudra bouleverser leur situation, ce qui ne se fait jamais sans leur infliger beaucoup de malheurs, et dénaturer leur caractère, ce qui ne se fait jamais sans leur donner beaucoup de vices.


Du caractère des nations modernes relativement à la guerre.

Les peuples guerriers de l’antiquité devaient pour la plupart à leur situation leur esprit belliqueux. Divisés en petites peuplades, ils se disputaient à main armée un territoire resserré. Poussés par la nécessité les uns contre les autres, ils se combattaient ou se menaçaient sans cesse. Ceux qui ne voulaient pas être conquérants ne pouvaient néanmoins déposer le glaive sous peine d’être conquis. Tous achetaient leur sûreté, leur indépendance, leur existence entière au prix de la guerre.

Le monde de nos jours est précisément, sous ce rapport, l’opposé du monde ancien.

Tandis que chaque peuple, autrefois, formait une famille isolée, ennemie née des autres familles, une masse d’hommes existe maintenant, sous différents noms et sous divers modes d’organisation sociale, mais homogène par sa nature. Elle est assez forte pour n’avoir rien à craindre des hordes encore barbares. Elle est assez civilisée pour que la guerre lui soit à charge. Sa tendance uniforme est vers la paix. La tradition belliqueuse, héritage de temps reculés, et surtout les erreurs des gouvernements, retardent les effets de cette tendance ; mais elle fait chaque jour un progrès de plus. Les chefs des peuples lui rendent hommage ; car ils évitent d’avouer ouvertement l’amour des conquêtes, ou l’espoir d’une gloire acquise uniquement par les armes. Le fils de Philippe n’oserait plus proposer à ses sujets l’envahissement de l’univers ; et le discours de Pyrrhus à Cynéas semblerait aujourd’hui le comble de l’insolence ou de la folie.

Un gouvernement qui parlerait de la gloire militaire, comme but, méconnaîtrait ou mépriserait l’esprit des nations et celui de l’époque. Il se tromperait d’un millier d’années ; et lors même qu’il réussirait d’abord, il serait curieux de voir qui gagnerait cette étrange gageure, de notre siècle ou de ce gouvernement.

Nous sommes arrivés à l’époque du commerce, époque qui doit nécessairement remplacer celle de la guerre, comme celle de la guerre a dû nécessairement la précéder.

La guerre et le commerce ne sont que deux moyens différents d’arriver au même but : celui de posséder ce que l’on désire. Le commerce n’est autre chose qu’un hommage rendu à la force du possesseur par l’aspirant à la possession. C’est une tentative pour obtenir de gré à gré ce qu’on n’espère plus conquérir par la violence. Un homme qui serait toujours le plus fort n’aurait jamais l’idée du commerce. C’est l’expérience qui, en lui prouvant que la guerre, c’est-à-dire l’emploi de sa force contre la force d’autrui, est exposée à diverses résistances et à divers échecs, le porte à recourir au commerce, c’est-à-dire à un moyen plus doux et plus sûr d’engager l’intérêt des autres à consentir à ce qui convient à son intérêt.

La guerre est donc antérieure au commerce. L’une est l’impulsion sauvage, l’autre le calcul civilisé. Il est clair que plus la tendance commerciale domine, plus la tendance guerrière doit s’affaiblir.

Le but unique des nations modernes, c’est le repos, avec le repos, l’aisance, et comme source de l’aisance, l’industrie. La guerre est chaque jour un moyen plus inefficace d’atteindre ce but. Ses chances n’offrent plus, ni aux individus, ni aux nations, des bénéfices qui égalent les résultats du travail paisible et des échanges réguliers. Chez les anciens, une guerre heureuse ajoutait, en esclaves, en tributs, en terres partagées, à la richesse publique et particulière. Chez les modernes, une guerre heureuse coûte infailliblement plus qu’elle ne rapporte.

La république romaine, sans commerce, sans lettres, sans arts, n’ayant pour occupation intérieure que l’agriculture, restreinte à un sol trop peu étendu pour ses habitants, entourée de peuples barbares, et toujours menacée ou menaçante, suivait sa destinée en se livrant à des entreprises militaires non interrompues. Un gouvernement qui, de nos jours, voudrait imiter la république romaine, aurait ceci de différent, qu’agissant en opposition avec son peuple, il rendrait ses instruments tout aussi malheureux que ses victimes ; un peuple ainsi gouverné serait la république romaine, moins la liberté, moins le mouvement national, qui facilite tous les sacrifices, moins l’espoir qu’avait chaque individu du partage des terres, moins, en un mot, toutes les circonstances qui embellissaient aux yeux des Romains ce genre de vie hasardeux et agité.

Le commerce a modifié jusqu’à la nature de la guerre. Les nations mercantiles étaient autrefois toujours subjuguées par les peuples guerriers. Elles leur résistent aujourd’hui avec avantage. Elles ont des auxiliaires au sein de ces peuples mêmes. Les ramifications infinies et compliquées du commerce ont placé l’intérêt des sociétés hors des limites de leur territoire : et l’esprit du siècle l’emporte sur l’esprit étroit et hostile qu’on voudrait parer du nom de patriotisme.

Carthage, luttant avec Rome dans l’antiquité, devait succomber : elle avait contre elle la force des choses. Mais si la lutte s’établissait maintenant entre Rome et Carthage, Carthage aurait pour elle les vœux de l’univers. Elle aurait pour alliés les mœurs actuelles et le génie du monde.

La situation des peuples modernes les empêche donc d’être belliqueux par caractère : et des raisons de détail, mais toujours tirées des progrès de l’espèce humaine, et par conséquent de la différence des époques, viennent se joindre aux causes générales.

La nouvelle manière de combattre, le changement des armes, l’artillerie, ont dépouillé la vie militaire de ce qu’elle avait de plus attrayant. Il n’y a plus de lutte contre le péril ; il n’y a que de la fatalité. Le courage doit s’empreindre de résignation ou se composer d’insouciance. On ne goûte plus de cette jouissance de volonté, d’action, de développement des forces physiques et des facultés morales, qui faisait aimer aux héros anciens, aux chevaliers du moyen âge, les combats corps à corps.

La guerre a donc perdu son charme, comme son utilité. L’homme n’est plus entraîné à s’y livrer, ni par intérêt, ni par passion.


De l’esprit de conquête dans l’état actuel de l’Europe.

Un gouvernement qui voudrait aujourd’hui pousser à la guerre et aux conquêtes un peuplé européen commettrait donc un grossier et funeste anachronisme. Il travaillerait à donner à sa nation une impulsion contraire à la nature. Aucun des motifs qui portaient les hommes d’autrefois à braver tant de périls, à supporter tant de fatigues, n’existant pour les hommes de nos jours, il faudrait leur offrir d’autres motifs, tirés de l’état actuel de la civilisation. Il faudrait les animer au combat par ce même amour des jouissances, qui, laissé à lui-même, ne les disposerait qu’à la paix. Notre siècle, qui apprécie tout par l’utilité, et qui, lorsqu’on veut le sortir de cette sphère, oppose l’ironie à l’enthousiasme réel ou factice, ne consentirait pas à se repaître d’une gloire stérile, qu’il n’est plus dans nos habitudes de préférer à toutes les autres. À la place de cette gloire, il faudrait mettre le plaisir ; à la place du triomphe, le pillage. L’on frémira, si l’on réfléchit à ce que serait l’esprit militaire, appuyé sur ces seuls motifs.

Certes, dans le tableau que je vais tracer, il est loin de moi de vouloir faire injure à ces héros, qui, se plaçant avec délices entre la patrie et les périls, ont, dans tous les pays, protégé l’indépendance des peuples ; à ces héros qui ont si glorieusement défendu notre belle France. Je ne crains pas d’être mal compris par eux. Il en est plus d’un dont l’âme, correspondant à la mienne, partage tous mes sentiments, et qui, retrouvant dans ces lignes son opinion secrète, verra dans leur auteur son organe.


D’une race militaire n’agissant que par intérêt.

Les peuples guerriers, que nous avons connus jusqu’ici, étaient tous animés par des motifs plus nobles que les profits réels et positifs de la guerre. La religion se mêlait à l’impulsion belliqueuse des uns ; l’orageuse liberté dont jouissaient les autres leur donnait une activité surabondante qu’ils avaient besoin d’exercer au dehors. Ils associaient à l’idée de la victoire celle d’une renommée prolongée bien au-delà de leur existence sur la terre, et combattaient ainsi, non pour l’assouvissement d’une soif ignoble de jouissances présentes et matérielles, mais par un espoir en quelque sorte idéal, et qui exaltait l’imagination, comme tout ce qui se perd dans l’avenir et le vague.

Il est si vrai que, même chez les nations qui nous semblent le plus exclusivement occupées de pillage et de rapines, l’acquisition des richesses n’était pas le but principal, que nous voyons les héros scandinaves faire brûler sur leurs bûchers tous les trésors conquis durant leur vie, pour forcer les générations qui les remplaçaient à conquérir, par de nouveaux exploits, de nouveaux trésors. La richesse leur était donc précieuse comme témoignage éclatant des victoires remportées, plutôt que comme signe représentatif et moyen de jouissances.

Mais si une race purement militaire se formait actuellement, comme son ardeur ne reposerait sur aucune conviction, sur aucun sentiment, sur aucune pensée comme toutes les causes d’exaltation qui, jadis, anoblissaient le carnage même, lui seraient étrangères, elle n’aurait d’aliment ou de mobile que la plus étroite et la plus âpre personnalité. Elle prendrait la férocité de l’esprit guerrier, mais elle conserverait le calcul commercial. Ces Vandales ressuscités n’auraient point cette ignorance du luxe, cette simplicité de mœurs, ce dédain de toute action basse, qui pouvaient caractériser leurs grossiers prédécesseurs. Ils réuniraient à la brutalité de la barbarie les raffinements de la mollesse, aux excès de la violence les ruses de l’avidité.

Des hommes à qui l’on aurait dit bien formellement qu’ils ne se battent que pour piller, des hommes dont on aurait réduit toutes les idées belliqueuses à ce résultat clair et arithmétique, seraient bien différents des guerriers de l’antiquité.

Quatre cent mille égoïstes, bien exercés, bien armés, sauraient que leur destination est de donner ou de recevoir la mort. Ils auraient supputé qu’il valait mieux se résigner à cette destination que s’y dérober, parce que la tyrannie qui les y condamne est plus forte qu’eux. Ils auraient, pour se consoler, tourné leurs regards vers la récompense qui leur est promise : la dépouille de ceux contre lesquels on les mène. Ils marcheraient, en conséquence, avec la résolution de tirer de leurs propres forces le meilleur parti qu’il leur serait possible. Ils n’auraient ni pitié pour les vaincus, ni respect pour les faibles, parce que les vaincus étant, pour leur malheur, propriétaires de quelque chose, ne paraîtraient à ces vainqueurs qu’un obstacle entre eux et le but proposé. Le calcul aurait tué dans leur âme toutes les émotions naturelles, excepté celles qui naissent de la sensualité. Ils seraient encore émus à la vue d’une femme ; ils ne le seraient pas à la vue d’un vieillard ou d’un enfant. Ce qu’ils auraient de connaissances pratiques leur servirait à mieux rédiger leurs arrêts de massacre ou de spoliation. L’habitude des formes légales donnerait à leurs injustices l’impassibilité de la loi. L’habitude des formes sociales répandrait sur leurs cruautés un vernis d’insouciance et de légèreté qu’ils croiraient de l’élégance. Ils parcourraient ainsi le monde, tournant les progrès de la civilisation contre elle-même, tout entiers à leur intérêt, prenant le meurtre pour moyen, la débauche pour passe-temps, la dérision pour gaîté, le pillage pour but, séparés par un abîme moral du reste de l’espèce humaine, et n’étant unis entre eux que comme les animaux féroces qui se jettent rassemblés sur les troupeaux.

Tels ils seraient dans leurs succès ; que seraient-ils dans leurs revers ?

Comme ils n’auraient eu qu’un but à atteindre, et non pas une cause à défendre, le but manqué, aucune conscience ne les soutiendrait. Ils ne se rattacheraient à aucune opinion ; ils ne tiendraient l’un à l’autre que par une nécessité physique, dont chacun même chercherait à s’affranchir.

Il faut aux hommes, pour qu’ils s’associent réciproquement à leurs destinées, autre chose que l’intérêt. Il leur faut une opinion ; il leur faut de la morale. L’intérêt tend à les isoler, parce qu’il offre à chacun la chance d’être seul plus heureux ou plus habile.

L’égoïsme qui, dans la prospérité, aurait rendu ces conquérants de la terre impitoyables pour leurs ennemis, les rendrait, dans l’adversité, indifférents, infidèles à leurs frères d’armes. Cet esprit pénétrerait dans tous les rangs, depuis le plus élevé jusqu’au plus obscur. Chacun verrait, dans son camarade à l’agonie, un dédommagement au pillage devenu impossible contre l’étranger ; le malade dépouillerait le mourant ; le fuyard dépouillerait le malade. L’infirme et le blessé paraîtraient à l’officier chargé de leur sort un poids importun dont il se débarrasserait à tout pris, et quand le général aurait précipité son armée dans quelque situation sans remède, il ne se croirait tenu à rien envers les infortunés qu’il aurait conduits dans le gouffre ; il ne resterait point avec eux pour les sauver. La désertion lui semblerait un mode tout simple d’échapper aux revers ou de réparer les fautes. Qu’importe qu’il les ait guidés, qu’ils se soient reposés sur sa parole, qu’ils lui aient confié leur vie, qu’ils l’aient défendu jusqu’au dernier moment, de leurs mains mourantes ? Instruments inutiles, ne faut-il pas qu’ils soient brisés ?

Sans doute ces conséquences de l’esprit militaire, fondé sur des motifs purement intéressés, ne pourraient se manifester dans leur terrible étendue chez aucun peuple moderne, à moins que le système conquérant ne se prolongeât durant plusieurs générations. Grâces au ciel, les Français, malgré tous les efforts de leur chef, sont restés et resteront toujours loin du terme vers lequel il les entraîne. Les vertus paisibles, que notre civilisation nourrit et développe, luttent encore victorieusement contre la corruption et les vices que la fureur des conquêtes appelle, et qui lui sont nécessaires. Nos armées donnent des preuves d’humanité comme de bravoure, et se concilient souvent l’affection des peuples qu’aujourd’hui, par la faute d’un seul homme, elles sont réduites à repousser, tandis qu’autrefois elles étaient forcées à les vaincre. Mais c’est l’esprit national, c’est l’esprit du siècle qui résiste au gouvernement. Si ce gouvernement subsiste, les vertus qui survivront aux efforts de l’autorité seront une sorte d’indiscipline. L’intérêt étant le mot d’ordre, tout sentiment désintéressé tiendra de l’insubordination, et plus ce régime terrible se prolongera, plus ces vertus s’affaibliront et deviendront rares.


Autre cause de détérioration pour la classe militaire, dans le système de conquête.

On a remarqué souvent que les joueurs étaient les plus immoraux des hommes. C’est qu’ils risquent chaque jour tout ce qu’ils possèdent ; il n’y a pour eux nul avenir assuré ; ils vivent et s’agitent sous l’empire du hasard.

Dans le système de conquête, le soldat devient un joueur, avec cette différence que son enjeu c’est sa vie. Mais cet enjeu ne peut être retiré. Il l’expose sans cesse et sans terme à une chance qui doit tôt ou tard être contraire. Il n’y a donc pas non plus d’avenir pour lui. Le hasard est aussi son maître aveugle et impitoyable.

Or, la morale a besoin du temps. C’est là qu’elle place ses dédommagements et ses récompenses. Pour celui qui vit de minute en minute, ou de bataille en bataille, le temps n’existe pas. Les dédommagements de l’avenir deviennent chimériques. Le plaisir du moment a seul quelque certitude : et pour me servir d’une expression qui devient ici doublement convenable, chaque jouissance est autant de gagné sur l’ennemi. Qui ne sent que l’habitude de cette loterie de plaisir et de mort est nécessairement corruptrice ?

Observez la différence qui existe toujours entre la défense légitime et le système des conquêtes. Cette différence se reproduira souvent encore. Le soldat qui combat pour sa patrie ne fait que traverser le danger. Il a pour perspective ultérieure le repos, la liberté, la gloire. Il a donc un avenir : et sa moralité, loin de se dépraver, s’ennoblit et s’exalte. Mais l’instrument d’un conquérant insatiable voit, après une guerre, une autre guerre, après un pays dévasté, un autre pays à dévaster de même, c’est-à-dire après le hasard, le hasard encore.


Influence de cet esprit militaire sur l’état intérieur des peuples.

Il ne suffit pas d’envisager l’influence du système de conquête, dans son action sur l’armée et dans les rapports qu’il établit entre elle et les étrangers. Il faut le considérer encore dans ceux qui en résultent entre l’armée et les citoyens.

Un esprit de corps exclusif et hostile s’empare toujours des associations qui ont un autre but que le reste des hommes. Malgré la douceur et la pureté du christianisme, souvent les confédérations de ses prêtres ont formé, dans l’État des États à part. Partout les hommes réunis en corps d’armée se séparent de la nation. Ils contractent pour l’emploi de la force, dont ils sont dépositaires, une sorte de respect. Leurs mœurs et leurs idées deviennent subversives de ces principes d’ordre et de liberté pacifique et régulière, que tous les gouvernements ont l’intérêt, comme le devoir, de consacrer.

Il n’est donc pas indifférent de créer dans un pays, par un système de guerres prolongées ou renouvelées sans cesse, une masse nombreuse, imbue exclusivement de l’esprit militaire. Car cet inconvénient ne peut se restreindre dans de certaines limites, qui en rendent l’importance moins sensible. L’armée, distincte du peuple par son esprit, se confond avec lui dans l’administration des affaires.

Un gouvernement conquérant est plus intéressé qu’un autre à récompenser par du pouvoir et par des honneurs ses instruments immédiats. Il ne saurait les tenir dans un camp retranché. Il faut qu’il les décore au contraire des pompes et des dignités civiles.

Mais ces guerriers déposeront-ils avec le fer qui les couvre l’esprit dont les a pénétrés dès leur enfance l’habitude des périls ? Revêtiront-ils, avec la toge, la vénération pour les lois, les ménagements pour les formes protectrices, ces divinités des associations humaines ? La classe désarmée leur paraît un ignoble vulgaire ; les lois, des subtilités inutiles ; les formes, d’insupportables lenteurs. Ils estiment par dessus tout, dans les transactions, comme dans les faits guerriers, la rapidité des évolutions. L’unanimité leur semble nécessaire dans les opinions, comme le même uniforme dans les troupes. L’opposition leur est un désordre, le raisonnement une révolte, les tribunaux, des conseils de guerre, les juges, des soldats qui ont leur consigne, les accusés, des ennemis, les jugements, des batailles.

Ceci n’est point une exagération fantastique. N’avons-nous pas vu, durant ces vingt dernières années, s’introduire dans presque toute l’Europe une justice militaire, dont le premier principe était d’abréger les formes, comme si toute abréviation des formes n’était pas le plus révoltant sophisme ? Car si les formes sont inutiles, tous les tribunaux doivent les bannir ; si elles sont nécessaires, tous doivent les respecter ; et certes, plus l’accusation est grave, moins l’examen est superflu. N’avons-nous pas vu siéger sans cesse, parmi les juges, des hommes dont le vêtement seul annonçait qu’ils étaient voués à l’obéissance, et ne pouvaient en conséquence être des juges indépendants ?

Nos neveux ne croiront pas, s’ils ont quelque sentiment de la dignité humaine, qu’il fut un temps où des hommes, illustrés sans doute par d’immortels exploits, mais nourris sous la tente, et ignorants de la vie civile, interrogeaient des prévenus qu’ils étaient incapables de comprendre, condamnaient sans appel des citoyens qu’ils n’avaient pas le droit de juger. Nos neveux ne croiront pas, s’ils ne sont le plus avili des peuples, qu’on ait fait comparaître devant des tribunaux militaires, des législateurs, des écrivains, des accusés de délits politiques, donnant ainsi, par une dérision féroce, pour juge à l’opinion et à la pensée, le courage sans lumière et la soumission sans intelligence. Ils ne croiront pas non plus qu’on ait imposé à des guerriers revenant de la victoire, couverts de lauriers que rien n’avait flétris, l’horrible tâche de se transformer en bourreaux, de poursuivre, de saisir, d’égorger des citoyens, dont les noms, comme les crimes, leur étaient inconnus. Non, tel ne fut jamais, s’écrieront-ils, le prix des exploits, la pompe triomphale ! Non, ce n’est pas ainsi que les défenseurs de la France reparaissaient dans leur patrie, et saluaient le sol natal !

La faute, certes, n’en était pas à ces défenseurs. Mille fois je les ai vus gémir de leur triste obéissance. J’aime à le répéter : leurs vertus résistent, plus que la nature humaine ne permet de l’espérer, à l’influence du système guerrier et à l’action d’un gouvernement qui veut les corrompre. Ce gouvernement seul est coupable, et nos armées ont seules le mérite de tout le mal qu’elles ne font pas.


Autre inconvénient de la formation d’un tel esprit militaire.

Enfin, par une triste réaction, cette portion du peuple que le gouvernement aurait forcée à contracter l’esprit militaire, contraindrait à son tour le gouvernement de persister dans le système pour lequel il aurait pris tant de soin de la former.

Une armée nombreuse, fière de ses succès, accoutumée au pillage, n’est pas un instrument qu’il soit aisé de manier. Nous ne parlons pas seulement des dangers dont il menace les peuples qui ont des constitutions populaires. L’histoire est trop pleine d’exemples qu’il est superflu de citer.

Tantôt les soldats d’une république illustrée par six siècles de victoires, entourés de monuments élevés à la liberté par vingt générations de héros, foulant aux pieds la cendre des Cincinnatus et des Camille, marchent sous les ordres de César, pour profaner les tombeaux de leurs ancêtres, et pour asservir la ville éternelle. Tantôt les légions anglaises s’élancent avec Cromwell sur un parlement qui luttait encore contre les fers qu’on lui destinait, et les crimes dont on voulait le rendre l’organe, et livrent à l’usurpateur hypocrite, d’une part le roi, de l’autre la république.

Mais les gouvernements absolus n’ont pas moins à craindre de cette force toujours menaçante. Si elle est terrible contre les étrangers et contre le peuple au nom de son chef, elle peut devenir à chaque instant terrible à ce chef même. Ainsi ces formidables colosses, que des nations barbares plaçaient en tête de leurs armées pour les diriger sur leurs ennemis, reculaient tout à coup, frappés d’épouvante ou saisis de fureur, et méconnaissant la voix de leurs maîtres, écrasaient ou dispersaient les bataillons qui attendaient d’eux leur salut et leur triomphe.

Il faut donc occuper cette armée, inquiète dans son désœuvrement redoutable : il faut la tenir éloignée ; il faut lui trouver des adversaires. Le système guerrier, indépendamment des guerres présentes, contient le germe des guerres futures : et le souverain qui est entré dans cette route, entraîné qu’il est par la fatalité qu’il a évoquée, ne peut redevenir pacifique à aucune époque.


Action d’un gouvernement conquérant sur la masse de la nation.

J’ai montré, ce me semble, qu’un gouvernement, livré à l’esprit d’envahissement et de conquête, devrait corrompre une portion du peuple, pour qu’elle le servît activement dans ses entreprises. Je vais prouver actuellement que, tandis qu’il dépraverait cette portion choisie, il faudrait qu’il agît sur le reste de la nation dont il réclamerait l’obéissance passive et les sacrifices, de manière à troubler sa raison, à fausser son jugement, à bouleverser toutes ses idées.

Quand un peuple est naturellement belliqueux, l’autorité qui le domine n’a pas besoin de le tromper pour l’entraîner à la guerre. Attila montrait du doigt à ses Huns la partie du monde sur laquelle ils devaient fondre, et ils y couraient, parce qu’Attila n’était que l’organe et le représentant de leur impulsion. Mais de nos jours, la guerre ne procurant aux peuples aucun avantage, et n’étant pour eux qu’une source de privations et de souffrances, l’apologie du système des conquêtes ne pourrait reposer que sur le sophisme et l’imposture.

Tout en s’abandonnant à ses projets gigantesques, le gouvernement n’oserait dire à sa nation : Marchons à la conquête du monde. Elle lui répondrait d’une voix unanime : Nous ne voulons pas la conquête du monde.

Mais il parlerait de l’indépendance nationale, de l’honneur national, de l’arrondissement des frontières, des intérêts commerciaux, des précautions dictées par la prévoyance ; que sais-je encore ? car il est inépuisable, le vocabulaire de l’hypocrisie et de l’injustice.

Il parlerait de l’indépendance nationale, comme si l’indépendance d’une nation était compromise, parce que d’autres nations sont indépendantes.

Il parlerait de l’honneur national, comme si l’honneur national était blessé, parce que d’autres nations conservent leur honneur.

Il alléguerait la nécessité de l’arrondissement des frontières, comme si cette doctrine, une fois admise, ne bannissait pas de la terre tout repos et toute équité. Car c’est toujours en dehors qu’un gouvernement veut arrondir ses frontières. Aucun n’a sacrifié, que l’on sache, une portion de son territoire pour donner au reste une plus grande régularité géométrique. Ainsi l’arrondissement des frontières est un système dont la base se détruit par elle-même, dont les éléments se combattent, et dont l’exécution, ne reposant que sur la spoliation des plus faibles, rend illégitime la possession des plus forts.

Ce gouvernement invoquerait les intérêts du commerce, comme si c’était servir le commerce que dépeupler un pays de sa jeunesse la plus florissante, arracher les bras les plus nécessaires à l’agriculture, aux manufactures, à l’industrie, élever entre les autres peuples et soi des barrières arrosées de sang. Le commerce s’appuie sur la bonne intelligence des nations entre elles ; il ne se soutient que par la justice ; il se fonde sur l’égalité ; il prospère dans le repos ; et ce serait pour l’intérêt du commerce qu’un gouvernement rallumerait sans cesse des guerres acharnées, qu’il appellerait sur la tête de son peuple une haine universelle, qu’il marcherait d’injustice en injustice, qu’il ébranlerait chaque jour le crédit par des violences, qu’il ne voudrait point tolérer d’égaux.

Sous le prétexte des précautions dictées par la prévoyance, ce gouvernement attaquerait ses voisins les plus paisibles, ses plus humbles alliés, en leur supposant des projets hostiles, et comme devançant des agressions méditées. Si les malheureux objets de ses calomnies étaient facilement subjugués, il se vanterait de les avoir prévenus : s’ils avaient le temps et la force de lui résister, vous le voyez, s’écrierait-il, ils voulaient la guerre, puisqu’ils se défendent[2].

Que l’on ne croie pas que cette conduite fut le résultat accidentel d’une perversité particulière : elle serait le résultat nécessaire de la position. Toute autorité qui voudrait entreprendre aujourd’hui des conquêtes étendues, serait condamnée à cette série de prétextes vains et de scandaleux mensonges. Elle serait coupable assurément, et nous ne chercherons pas à diminuer son crime ; mais ce crime ne consisterait point dans les moyens employés : il consisterait dans le choix volontaire de la situation qui commande de pareils moyens.

L’autorité aurait donc à faire, sur les facultés intellectuelles de la masse de ses sujets, le même travail que sur les qualités morales de la portion militaire. Elle devrait s’efforcer de bannir toute logique de l’esprit des uns, comme elle aurait tâché d’étouffer toute humanité dans le cœur des autres ; tous les mots perdraient leur sens ; celui de modération présagerait la violence ; celui de justice annoncerait l’iniquité. Le droit des nations deviendrait un code d’expropriation et de barbarie : toutes les notions que les lumières de plusieurs siècles ont introduites dans les relations des sociétés, comme dans celles des individus, en seraient de nouveau repoussées. Le genre humain reculerait vers ces temps de dévastation qui nous semblaient l’opprobre de l’histoire. L’hypocrisie seule en ferait la différence ; et cette hypocrisie serait d’autant plus corruptrice que personne n’y croirait. Car les mensonges de l’autorité ne sont pas seulement funestes quand ils égarent et trompent les peuples : ils ne le sont pas moins quand ils ne les trompent pas.

Des sujets qui soupçonnent leurs maîtres de duplicité et de perfidie se forment à la perfidie et à la duplicité : celui qui entend nommer le chef qui le gouverne, un grand politique, parce que chaque ligne qu’il publie est une imposture, veut être à son tour un grand politique, dans une sphère plus subalterne ; la vérité lui semble niaiserie, la fraude habileté. Il ne mentait jadis que par intérêt : il mentira désormais par intérêt et par amour-propre. Il aura la fatuité de la fourberie ; et si cette contagion gagne un peuple essentiellement imitateur, un peuple où chacun craigne par-dessus tout de passer pour dupe, la morale privée tardera-t-elle à être engloutie dans le naufrage de la morale publique ?


Des moyens de contrainte nécessaires pour suppléer à l’efficacité du mensonge.

Supposons que néanmoins quelques débris de raisons surnagent, ce sera, sous d’autres rapports, un malheur de plus.

Il faudra que la contrainte supplée à l’insuffisance du sophisme. Chacun cherchant à se dérober à l’obligation de verser son sang dans des expéditions dont on n’aura pu lui prouver l’utilité, il faudra que l’autorité soudoie une foule avide destinée à briser l’opposition générale. On verra l’espionnage et la délation, ces éternelles ressources de la force, quand elle a créé des devoirs et des délits factices, encouragées et récompensées ; des sbires lâchés, comme des dogues féroces, dans les cités et dans les campagnes, pour poursuivre et pour enchaîner des fugitifs, innocents aux yeux de la morale et de la nature ; une classe se préparant à tous les crimes, en s’accoutumant à violer les lois ; une autre classe se familiarisant avec l’infamie, en vivant du malheur de ses semblables ; les pères punis pour les fautes des enfants ; l’intérêt des enfants séparé ainsi de celui des pères ; les familles n’ayant que le choix de se réunir pour la résistance, ou de se diviser pour la trahison ; l’amour paternel transformé en attentat, la tendresse filiale traitée de révolte ; et toutes ces vexations auront lieu, non pour une défense légitime, mais pour l’acquisition de pays éloignés, dont la possession n’ajoute rien à la prospérité nationale, à moins qu’on n’appelle prospérité nationale le vain renom de quelques hommes et leur funeste célébrité.

Soyons justes pourtant. On offre des consolations à ces victimes, destinées à combattre et à périr aux extrémités de la terre. Regardez-les : elles chancellent en suivant leurs guides. On les a plongées dans un état d’ivresse qui leur inspire une gaîté grossière et forcée. Les airs sont frappés de leurs clameurs bruyantes : les hameaux retentissent de leurs chants licencieux. Cette ivresse, ces clameurs, cette licence, qui le croirait ? c’est le chef-d’œuvre de leurs magistrats.

Étrange renversement produit, dans l’action de l’autorité, par le système des conquêtes ! Durant vingt années, vous avez recommandée ces mêmes hommes la sobriété, l’attachement à leurs familles, l’assiduité dans leurs travaux ; mais il faut envahir le monde ! On les saisit, on les entraîne, on les excite au mépris des vertus qu’on leur avait longtemps inculquées. On les étourdit par l’intempérance, on les ranime par la débauche : c’est ce qu’on appelle raviver l’esprit public.


Antres inconvénients du système guerrier pour les lumières et la classe instruite.

Nous n’avons pas encore achevé l’énumération qui nous occupe. Les maux que nous avons décrits, quelque terribles qu’ils nous paraissent, ne pèseraient pas seuls sur la nation misérable ; d’autres s’y joindraient, moins frappants peut-être à leur origine, mais plus irréparables, puisqu’ils flétriraient dans leur germe les espérances de l’avenir.

À certaines périodes de la vie, les interruptions à l’exercice des facultés intellectuelles ne se réparent pas. Les habitudes hasardeuses, insouciantes et grossières de état guerrier, la rupture soudaine de toutes les relations domestiques, une dépendance mécanique quand l’ennemi n’est pas en présence, une indépendance complète sous le rapport des mœurs, à l’âge où les passions sont dans leur fermentation la plus active, ce ne sont pas là des choses indifférentes pour la morale ou pour les lumières. Condamner, sans une nécessité absolue, à l’habitation des camps ou des casernes les jeunes rejetons de la classe éclairée, dans laquelle résident, comme un dépôt précieux, l’instruction, la délicatesse, la justesse des idées, et cette tradition de douceur, de noblesse et d’élégance qui seule nous distingue des barbares, c’est faire à la nation tout entière un mal que ne compensent ni ses vains succès, ni la terreur qu’elle inspire, terreur qui n’est pour elle d’aucun avantage.

Vouer au métier de soldat le fils du commerçant, de l’artiste, du magistrat, le jeune homme qui se consacre aux lettres, aux sciences, à l’exercice de quelque industrie difficile et compliquée : c’est lui dérober tout le fruit de son éducation antérieure. Cette éducation même se ressentira de la perspective d’une interruption inévitable.

Si les rêves brillants de la gloire militaire enivrent l’imagination de la jeunesse, elle dédaignera des études paisibles, des occupations sédentaires, un travail d’attention, contraire à ses goûts et à la mobilité de ses facultés naissantes. Si c’est avec douleur qu’elle se voit arrachée à ses foyers, si elle calcule combien le sacrifice de plusieurs années apportera de retard à ses progrès, elle désespérera d’elle-même ; elle ne voudra pas se consumer en efforts dont une main de fer lui déroberait le fruit. Elle se dira que, puisque l’autorité lui dispute le temps nécessaire à son perfectionnement intellectuel, il est inutile de lutter contre la force. Ainsi la nation tombera dans une dégradation morale, et dans une ignorance toujours croissante. Elle s’abrutira au milieu des victoires, et, sous ses lauriers mêmes, elle sera poursuivie du sentiment qu’elle suit une fausse route, et qu’elle manque sa destination[3].

Tous nos raisonnements, sans doute, ne sont applicables que lorsqu’il s’agit de guerres inutiles et gratuites. Aucune considération ne peut entrer en balance avec la nécessité de repousser un agresseur. Alors toutes les classes doivent accourir, puisque toutes sont également menacées. Mais leur motif n’étant pas un ignoble pillage, elles ne se corrompent point. Leur zèle, s’appuyant sur la conviction, la contrainte devient superflue. L’interruption qu’éprouvent les occupations sociales, motivée qu’elle est sur les obligations les plus saintes et les intérêts les plus chers, n’a pas les mêmes effets que des interruptions arbitraires. Le peuple en voit le terme ; il s’y soumet avec joie, comme à un moyen de rentrer dans un état de repos ; et quand il y rentre, c’est avec une jeunesse nouvelle, avec des facultés ennoblies, avec le sentiment d’une force utilement et dignement employée.

Mais autre chose est défendre sa patrie, autre chose attaquer des peuples qui ont aussi une patrie à défendre. L’esprit de conquête cherche à confondre ces deux idées. Certains gouvernements, quand ils envoient leurs légions d’un pôle à l’autre, parlent encore de la défense de leurs foyers ; on dirait qu’ils appellent leurs foyers tous les endroits où ils ont mis le feu.


Point de vue sous lequel une nation conquérante envisagerait aujourd’hui ses propres succès.

Passons maintenant aux résultats extérieurs du système des conquêtes.

Il est probable que la même disposition des modernes, qui leur fait préférer la paix à la guerre, donnerait dans l’origine de grands avantages au peuple forcé par son gouvernement à devenir agresseur. Des nations, absorbées dans leurs jouissances, seraient lentes à résister : elles abandonneraient une portion de leurs droits pour conserver le reste ; elles espéreraient sauver leur repos en transigeant de leur liberté. Par une combinaison fort étrange, plus l’esprit général serait pacifique, plus l’État, qui se mettrait en lutte avec cet esprit, trouverait d’abord des succès faciles.

Mais quelles seraient les conséquences de ces succès, même pour la nation conquérante ? N’ayant aucun accroissement de bonheur réel à en attendre, en ressentirait-elle au moins quelque satisfaction d’amour-propre ? Réclamerait-elle sa part de gloire ?

Bien loin de là. Telle est à présent la répugnance pour les conquêtes, que chacun éprouverait l’impérieux besoin de s’en disculper. Il y aurait une protestation universelle, qui n’en serait pas moins énergique pour être muette. Le gouvernement verrait la masse de ses sujets se tenir à l’écart, morne spectatrice. On n’entendrait dans tout l’empire qu’un long monologue du pouvoir. Tout au plus ce monologue serait-il dialogué de temps en temps, parce que des interlocuteurs serviles répéteraient au maître les discours qu’il aurait dictés. Mais les gouvernés cesseraient de prêter l’oreille à de fastidieuses harangues, qu’il ne leur serait jamais permis d’interrompre. Ils détourneraient leurs regards d’un vain étalage dont ils ne supporteraient que les frais et les périls, et dont l’intention serait contraire à leur vœu.

L’on s’étonne de ce que les entreprises les plus merveilleuses ne produisent de nos jours aucune sensation. C’est que le bon sens des peuples les avertit que ce n’est point pour eux que l’on fait ces choses. Comme les chefs y trouvent seuls du plaisir, on les charge seuls de la récompense. L’intérêt aux victoires se concentre dans l’autorité et ses créatures. Une barrière morale s’élève entre le pouvoir agité et la foule immobile. Le succès n’est qu’un météore qui ne vivifie rien sur son passage. À peine lève-t-on la tête pour le contempler un instant. Quelquefois même on s’en afflige comme d’un encouragement donné au délire. On verse des larmes sur les victimes, mais on désire les échecs.

Dans les temps belliqueux, l’on admirait par dessus tout le génie militaire. Dans nos temps pacifiques, ce que l’on implore, c’est de la modération et de la justice. Quand un gouvernement nous prodigue de grands spectacles, et de l’héroïsme, et des créations, et des destructions sans nombre, on serait tenté de lui répondre :

Le moindre grain de mil serait mieux notre affaire ;

et les plus éclatants prodiges, et leurs pompeuses célébrations ne sont que des cérémonies funéraires où l’on forme des danses sur des tombeaux.


Effet de ces succès sur les peuples conquis.

« Le droit des gens des Romains, dit Montesquieu, consistait à exterminer les citoyens de la nation vaincue. Le droit des gens, que nous suivons aujourd’hui, fait qu’un État qui en a conquis un autre continue à le gouverner selon ses lois, et ne prend pour lui que l’exercice du gouvernement politique et civil[4]. »

Je n’examine point jusqu’à quel point cette assertion est exacte. Il y a certainement beaucoup d’exceptions à faire, pour ce qui regarde l’antiquité.

Nous voyons souvent que des nations subjuguées ont continué à jouir de toutes les formes de leur administration précédente et de leurs anciennes lois. La religion des vaincus était scrupuleusement respectée. Le polythéisme, qui recommandait l’adoration des dieux étrangers, inspirait des ménagements pour tous les cultes. Le sacerdoce égyptien conserva sa puissance sous les Perses. L’exemple de Cambyse qui était en démence ne doit pas être cité ; mais Darius ayant voulu placer dans un temple sa statue devant celle de Sésostris, le grand-prêtre s’y opposa, et le monarque n’osa lui faire violence. Les Romains laissèrent aux habitants de la plupart des contrées soumises leurs autorités municipales, et n’intervinrent dans la religion gauloise que pour abolir les sacrifices humains.

Nous conviendrons cependant que les effets de la conquête étaient devenus très-doux depuis quelques siècles, et sont restés tels jusqu’à la fin du dix-huitième. C’est que l’esprit de conquête avait cessé. Celles de Louis XIV lui-même étaient plutôt une suite des prétentions et de l’arrogance d’un monarque orgueilleux que d’un véritable esprit conquérant. Mais l’esprit de conquête est ressorti des orages de la révolution française plus impétueux que jamais. Les effets des conquêtes ne sont donc plus ce qu’ils étaient du temps de M. de Montesquieu.

Il est vrai, l’on ne réduit pas les vaincus en esclavage, on ne les dépouille pas de la propriété de leurs terres, on ne les condamne point à les cultiver pour d’autres, on ne les déclare pas une race subordonnée, appartenant aux vainqueurs.

Leur situation paraît donc encore à l’extérieur plus tolérable qu’autrefois. Quand l’orage est passé, tout semble rentrer dans l’ordre. Les cités sont debout ; les marchés se repeuplent ; les boutiques se rouvrent ; et sauf le pillage accidentel, qui est un malheur de la circonstance, sauf l’insolence habituelle, qui est un droit de la victoire, sauf les contributions, qui, méthodiquement imposées, prennent une douce apparence de régularité, et qui cessent, ou doivent cesser, lorsque la conquête est accomplie, on dirait d’abord qu’il n’y a de changé que les noms et quelques formes. Entrons néanmoins plus profondément dans la question.

La conquête, chez les anciens, détruisait souvent les nations entières ; mais, quand elle ne les détruisait pas, elle laissait intacts tous les objets de l’attachement le plus vif des hommes, leurs mœurs, leurs lois, leurs usages, leurs dieux. Il n’en est pas de même dans les temps modernes. La vanité de la civilisation est plus tourmentante que l’orgueil de la barbarie. Celui-ci voit en masse ; la première examine avec inquiétude et en détail.

Les conquérants de l’antiquité, satisfaits d’une obéissance générale, ne s’informaient pas de la vie domestique de leurs esclaves ni de leurs relations locales. Les peuples soumis retrouvaient presque en entier, au fond de leurs provinces lointaines, ce qui constitue le charme de la vie : les habitudes de l’enfance, les pratiques consacrées, cet entourage de souvenirs, qui, malgré l’assujettissement politique, conserve à un pays l’air d’une patrie.

Les conquérants de nos jours, peuples ou princes, veulent que leur empire ne présente qu’une surface unie, sur laquelle l’œil superbe du pouvoir se promène, sans rencontrer aucune inégalité qui le blesse ou borne sa vue. Le même code, les mêmes mesures, les mêmes règlements, et, si l’on peut y parvenir graduellement, la même langue : voilà ce qu’on proclame la perfection de toute organisation sociale. La religion fait exception : peut-être est-ce parce qu’on la méprise, la regardant comme une erreur usée, qu’il faut laisser mourir en paix. Mais cette exception est la seule ; et l’on s’en dédommage, en séparant, le plus que l’on peut, la religion des intérêts de la terre.

Sur tout le reste, le grand mot aujourd’hui, c’est l’uniformité. C’est dommage qu’on ne puisse abattre toutes les villes pour les rebâtir toutes sur le même plan, niveler toutes les montagnes, pour que le terrain soit partout égal : et je m’étonne qu’on n’ait pas ordonné à tous les habitants de porter le même costume, afin que le maître ne rencontrât plus de bigarrure irrégulière et de choquante variété.

Il en résulte que les vaincus, après les calamités qu’ils ont supportées dans leurs défaites, ont à subir un nouveau genre de malheurs. Ils ont d’abord été victimes d’une chimère de gloire, ils sont victimes ensuite d’une chimère d’uniformité.


Terme inévitable des succès d’une station conquérante.

La force nécessaire à un peuple, pour tenir tous les autres dans la sujétion, est aujourd’hui, plus que jamais, un privilège qui ne peut durer. La nation qui prétendrait à un pareil empire se placerait dans un poste plus périlleux que la peuplade la plus faible. Elle deviendrait l’objet d’une horreur universelle. Toutes les opinions, tous les vœux, toutes les haines la menaceraient, et tôt ou tard ces haines, ces opinions et ces vœux éclateraient pour l’envelopper.

Il y aurait sans doute dans cette fureur contre tout un peuple quelque chose d’injuste. Un peuple tout entier n’est jamais coupable des excès que son chef lui fait commettre. C’est ce chef qui l’égare, ou, plus souvent encore, qui le domine sans l’égarer.

Mais les nations, victimes de sa déplorable obéissance, ne sauraient lui tenir compte des sentiments cachés que sa conduite dément. Elles reprochent aux instruments le crime de la main qui les dirige. La France entière souffrait de l’ambition de Louis XIV et la détestait ; mais l’Europe accusait la France de cette ambition, et la Suède a porté la peine du délire de Charles XII.

Lorsqu’une fois le monde aurait repris sa raison, reconquis son courage, vers quels lieux de la terre l’agresseur menacé tournerait-il les yeux pour trouver des défenseurs ? À quels sentiments en appellerait-il ? Quelle apologie ne serait pas décréditée d’avance, si elle sortait de la même bouche qui, durant sa prospérité coupable, aurait prodigué tant d’insultes, proféré tant de mensonges, dicté tant d’ordres de dévastation ? Invoquerait-il la justice ? il l’a violée. L’humanité ? il l’a foulée aux pieds. La foi jurée ? toutes ses entreprises ont commencé par le parjure. La sainteté des alliances ? il a traité ses alliés comme ses esclaves. Quel peuple aurait pu s’allier de bonne foi, s’associer volontairement à ces rêves gigantesques ? Tous auraient sans doute courbé momentanément la tête sous le joug dominateur ; mais ils l’auraient considéré comme une calamité passagère. Ils auraient attendu que le torrent eût cessé de rouler ses ondes, certains qu’il se perdrait un jour dans le sable aride, et qu’on pourrait fouler à pied sec le sol sillonné par ses ravages.

Compterait-il sur les secours de ses nouveaux sujets ? Il les a privés de tout ce qu’ils chérissaient et respectaient ; il a troublé la cendre de leurs pères, et fait couler le sang de leurs fils.

Tous se coaliseraient contre lui. La paix, l’indépendance, la justice, seraient les mots du ralliement général ; et par cela même qu’ils auraient été longtemps proscrits, ces mots auraient acquis une puissance presque magique. Les hommes, pour avoir été les jouets de la folie, auraient conçu l’enthousiasme du bon sens. Un cri de délivrance, un cri d’union, retentirait d’un bout du globe à l’autre. La pudeur publique se communiquerait aux plus indécis ; elle entraînerait les plus timides. Nul n’oserait demeurer neutre, de peur d’être traître envers soi-même.

Le conquérant verrait alors qu’il a trop présumé de la dégradation du monde. Il apprendrait que les calculs fondés sur l’immoralité et sur la bassesse, ces calculs dont il se vantait naguère comme d’une découverte sublime, sont aussi incertains qu’ils sont étroits, aussi trompeurs qu’ils sont ignobles. Il riait de la niaiserie de la vertu, de cette confiance en un désintéressement qui lui paraissait une chimère, de cet appel à une exaltation dont il ne pouvait concevoir les motifs ni la durée, et qu’il était tenté de prendre pour l’accès passager d’une maladie soudaine. Maintenant il découvre que l’égoïsme a aussi sa niaiserie, qu’il n’est pas moins ignorant sur ce qui est bon que l’honnêteté sur ce qui est mauvais ; et que, pour connaître les hommes, il ne suffit pas de les mépriser. L’espèce humaine lui devient une énigme. On parle autour de lui de générosité, de sacrifices, de dévouement. Cette langue étrangère étonne ses oreilles ; il ne sait pas négocier dans cet idiome. Il demeure immobile, consterné de sa méprise, exemple mémorable du machiavélisme dupe de sa propre corruption.

Mais que ferait cependant le peuple qu’un tel maître aurait conduit à ce terme ? Qui pourrait s’empêcher de plaindre ce peuple, s’il était naturellement doux, éclairé, sociable, susceptible de tous les sentiments délicats, de tous les courages héroïques, et qu’une fatalité déchaînée sur lui l’eût rejeté de la sorte loin des sentiers de la civilisation et de la morale ? Qu’il sentirait profondément sa propre misère ! Ses confidences intimes, ses entretiens, ses lettres, tous les épanchements qu’il croirait dérober à la surveillance, ne seraient qu’un cri de douleur.

Il interrogerait tour à tour et son chef et sa conscience.

Sa conscience lui répondrait qu’il ne suffit pas de se dire contraint pour être excusable, que ce n’est pas assez de séparer ses opinions de ses actes, de désavouer sa propre conduite et de murmurer le blâme, en coopérant aux attentats.

Son chef accuserait probablement les chances de la guerre, la fortune inconstante, la destinée capricieuse. Beau résultat, vraiment, de tant d’angoisses, de tant de souffrances, et de vingt générations balayées par un vent funeste, et précipitées dans la tombe !


Résultats du système guerrier à l’époque actuelle.

Les nations commerçantes de l’Europe moderne, industrieuses, civilisées, placées sur un sol assez étendu pour leurs besoins, ayant avec les autres peuples des relations dont l’interruption devient un désastre, n’ont rien à espérer des conquêtes. Une guerre inutile est donc aujourd’hui le plus grand attentat qu’un gouvernement puisse commettre : elle ébranle, sans compensation, toutes les garanties sociales. Elle met en péril tous les genres de liberté, blesse tous les intérêts, trouble toutes les sécurités, pèse sur toutes les fortunes, combine et autorise tous les modes de tyrannie intérieure et extérieure. Elle introduit dans les formes judiciaires une rapidité destructive de leur sainteté comme de leur but ; elle tend à représenter tous les hommes que les agents de l’autorité voient avec malveillance, comme des complices de l’ennemi étranger ; elle déprave les générations naissantes ; elle divise le peuple en deux parts, dont l’une méprise l’autre, et passe volontiers du méprisa l’injustice ; elle prépare des destructions futures par des destructions passées ; elle achète par les malheurs du présent les malheurs de l’avenir.

Ce sont là des vérités qui ont besoin d’être souvent répétées ; car l’autorité, dans son dédain superbe, les traite comme des paradoxes, en les appelant des lieux communs.

Il y a d’ailleurs parmi nous un assez grand nombre d’écrivains, toujours au service du système dominant, vrais lansquenets, sauf la bravoure, à qui les désaveux ne coûtent rien, que les absurdités n’arrêtent pas, qui cherchent partout une force dont ils réduisent les volontés en principes, qui reproduisent toutes les doctrines les plus opposées, et qui ont un zèle d’autant plus infatigable qu’il se passe de leur conviction. Ces écrivains ont répété à satiété, quand ils en avaient reçu le signal, que la paix était le besoin du monde ; mais ils disent en même temps que la gloire militaire est la première des gloires, et que c’est par l’éclat des armes que la France doit s’illustrer. J’ai peine à m’expliquer comment la gloire militaire s’acquiert autrement que par la guerre, et comment l’éclat des armes se concilie avec cette paix dont le monde a besoin. Mais que leur importe ? Leur but est de rédiger des phrases suivant la direction du jour. Du fond de leur cabinet obscur, ils vantent, tantôt la démagogie, tantôt le despotisme, tantôt le carnage, lançant, pour autant qu’il est en eux, tous les fléaux sur l’humanité, et prêchant le mal, faute de pouvoir le faire.

Je me suis demandé quelquefois ce que répondrait l’un de ces hommes qui veulent renouveler Cambyse, Alexandre ou Attila, si son peuple prenait la parole, et s’il lui disait : « La nature vous a donné un coup d’œil rapide, une activité infatigable, un besoin dévorant d’émotions fortes, une soif inextinguible de braver le danger pour le surmonter, et de rencontrer les obstacles pour les vaincre. Mais est-ce à nous à payer le prix de ces facultés ? N’existons-nous que pour qu’à nos dépens elles soient exercées ? Ne sommes-nous là que pour vous frayer de nos corps expirants une route vers la renommée ! Vous avez le génie des combats : que nous fait votre génie ? Vous vous ennuyez dans le désœuvrement de la paix : que nous importe votre ennui ? Le léopard aussi, si on le transportait dans nos cités populeuses, pourrait se plaindre de n’y pas trouver ces forêts épaisses, ces plaines immenses, où il se délectait à poursuivre, à saisir et à dévorer sa proie, où sa vigueur se déployait dans la course rapide et dans l’élan prodigieux. Vous êtes comme lui d’un autre climat, d’une autre terre, d’une autre espèce que nous. Apprenez la civilisation, si vous voulez régner à une époque civilisée. Apprenez la paix, si vous prétendez régir des peuples pacifiques : ou cherchez ailleurs des instruments qui vous ressemblent, pour qui le repos ne soit rien, pour qui la vie n’ait de charmes que lorsqu’ils la risquent au sein de la mêlée, pour qui la société n’ait créé ni les affections douces, ni les habitudes stables, ni les arts ingénieux, ni la pensée calme et profonde, ni toutes ces jouissances nobles ou élégantes, que le souvenir rend plus précieuses, et que double la sécurité. Ces choses sont l’héritage de nos pères, c’est notre patrimoine. Homme d’un autre monde, cessez d’en dépouiller celui-ci. »

Qui pourrait ne pas applaudir à ce langage ? Le traité ne tarderait pas à être conclu entre des nations qui ne voudraient qu’être libres, et celle que l’univers ne combattrait que pour la contraindre à être juste. On la verrait avec joie abjurer enfin sa longue patience, réparer ses longues erreurs, exercer pour sa réhabilitation un courage naguère trop déplorablement employé. Elle se replacerait, brillante de gloire, parmi les peuples civilisés ; et le système des conquêtes, ce fragment d’un état de choses qui n’existe plus, cet élément désorganisateur de tout ce qui existe, serait de nouveau banni de la terre, et flétri, par cette dernière expérience, d’une éternelle réprobation.


Dernières réflexions.

Durant l’impression de cet ouvrage, commencé au mois de novembre dernier [1813], les événements qui se sont succédé rapidement ont appuyé de preuves si évidentes les vérités que je voulais établir, que je n’ai pu m’empêcher de faire usage des exemples qu’ils me fournissaient, malgré mon premier désir de me réduire, le plus qu’il serait possible, à des principes généraux.

Celui qui, depuis douze années, se proclamait destiné à conquérir le monde, a fait amende honorable de ses prétentions. Ses discours, ses démarches, chacun de ses actes, sont des arguments plus victorieux contre le système des conquêtes, que tous ceux que j’avais pu rassembler.

Avant même que son territoire ne soit envahi, il est frappé d’un trouble qu’il ne peut dissimuler. À peine ses limites sont-elles touchées, qu’il jette au loin toutes ses conquêtes. Il exige l’abdication d’un de ses frères, il consacre l’expulsion d’un autre. Sans qu’on le lui demande, il déclare qu’il renonce à tout.

Il a tout réduit en poussière, et cette poussière mobile laisse arriver à lui les vents déchaînés. Les cris de sa famille, nous dit-il, déchirent son cœur. N’étaient-ils pas de cette famille ceux qui périssaient en Russie dans la triple agonie des blessures, du froid et de la famine ? Mais, tandis qu’ils expiraient désertés par leur chef, ce chef se croyait en sûreté. Maintenant, le danger qu’il partage lui donne une sensibilité subite.

La peur est un mauvais conseiller, là surtout où il n’y a pas de conscience. Il n’y a dans l’adversité, comme dans le bonheur, de mesure que dans la morale. Où la morale ne gouverne pas, le bonheur se perd par la démence, l’adversité par l’avilissement.

Quel effet doit produire sur une nation courageuse cette aveugle frayeur, cette pusillanimité soudaine, sans exemple encore au milieu de nos orages ? Car ces révolutionnaires, justement condamnés pour tant d’excès, avaient du moins senti que leur vie était solidaire de leur cause, et qu’il ne fallait pas provoquer l’Europe, quand on n’osait pas lui résister. Certes, la France gémissait depuis douze ans sous une lourde et cruelle tyrannie. Les droits les plus saints étaient violés, toutes les libertés étaient envahies. Mais il y avait une sorte de gloire. L’orgueil national trouvait (c’était un tort) un certain dédommagement à n’être opprimé que par un chef invincible. Aujourd’hui que reste-t-il ? plus de prestige, plus de triomphes, un empire mutilé, l’exécration du monde, un trône dont les pompes sont ternies, dont les trophées sont abattus, et qui n’a pour tout entourage que les ombres errantes du duc d’Enghien, de Pichegru, de tant d’autres, qui furent égorgés pour le fonder ! Vous qui désiriez une république, que dites-vous d’un maître qui a trompé vos espérances et flétri les lauriers dont l’ombrage voilait vos dissensions civiles, et faisait admirer jusqu’à vos erreurs ?



  1. Dans la belle étude qu’il a consacrée à Benjamin Constant, dans la Revue nationale, M. Laboulaye dit en parlant de l’Esprit de conquête que de tous les écrits politiques de l’auteur, c’est le plus célèbre, et que la date seule n’en explique pas le succès. Écrit à Hanovre en 1813, l’Esprit de conquête s’attaque au système impérial ; mais il ne faut pas croire que ce soit une de ces philippiques où l’invective fait une partie même de l’éloquence. C’était d’un traité de politique, commencé en 1805, et achevé depuis longtemps que Benjamin Constant avait tiré cet écrit de circonstance, ce qui en explique le sérieux et la gravité. Les principes qu’il y développe n’ont rien perdu de leur force.
    (Note de l’éditeur.)
  2. L’on avait inventé, durant la révolution française, un prétexte de guerre inconnu jusqu’alors, celui de délivrer les peuples du joug de leurs gouvernements, qu’on supposait illégitimes et tyranniques. Avec ce prétexte on a porté la mort chez des hommes, dont les uns vivaient tranquilles sous des institutions adoucies par le temps et l’habitude, et dont les autres jouissaient, depuis plusieurs siècles, de tous les bienfaits de la liberté : époque à jamais honteuse où l’on vit un gouvernement perfide graver des mots sacrés sur des étendards coupables, troubler la paix, violer l’indépendance, détruire la prospérité de ses voisins innocents, en ajoutant au scandale de l’Europe par des protestations mensongères de respect pour les droits des hommes, et de zèle pour l’humanité ! La pire des conquêtes, c’est l’hypocrite, dit Machiavel, comme s’il avait prédit notre histoire.
  3. Il y avait, en France, sous la monarchie, soixante mille hommes de milice. L’engagement était de six ans. Ainsi le sort tombait chaque année sur dix mille hommes. M. Necker appelle la milice une effrayante loterie. Qu’aurait-il dit de la conscription ?
  4. Pour qu’on ne m’accuse pas de citer faux, je transcris tout le paragraphe. « Un État, qui en a conquis un autre, le traite d’une des quatre manières suivantes. Il continue à le gouverner selon ses lois, et ne prend pour lui que l’exercice du gouvernement politique et civil ; ou il lui donne un nouveau gouvernement politique et civil ; ou il détruit la société et la disperse dans d’autres ; ou enfin il extermine tous les citoyens. La première manière est conforme au droit des gens que nous suivons aujourd’hui : la quatrième est plus conforme au droit des gens des Romains. » Esprit des Lois, liv. X, ch. III.