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Œuvres politiques (Constant)/Quels sont les hommes qu’il faut choisir pour représenter le pays ?

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Texte établi par Charles Louandre, Charpentiers et Cie, Libraires-éditeurs (p. 166-168).



IV


QUELS SONT LES HOMMES QU’IL FAUT CHOISIR POUR REPRÉSENTER LE PAYS ? 

Je recommande de choisir des hommes indépendants ? Mais à quel signe les reconnaîtra-t-on ?

Les indépendants sont ceux qui, depuis trente ans, ont voulu les mêmes choses ; ceux qui ont répété à tous les gouvernements les mêmes vérités, opposé à toutes les vexations, même quand elles portaient sur autrui, les mêmes résistances ; qui n’ont adopté aucun symbole, pour offrir les principes en holocauste à ce symbole ; qui, lorsqu’on proclamait la souveraineté du peuple, disaient au peuple que sa souveraineté était limitée par la justice ; qui, lorsqu’on passait de la tyrannie orageuse de cette souveraineté au despotisme symétrique d’un individu, disaient à cet individu qu’il n’existait que par les lois ; que les lois qu’il prenait pour des obstacles étaient ses sauvegardes, qu’en les renversant il sapait son trône. Les indépendants sont ceux qui, sous la république, ne s’écriaient pas : « nous aimons mieux la république que la liberté ; » et qui, sous la royauté, ne prétendent point qu’il faut l’asseoir sur les débris de tous les droits et le mépris de toutes les garanties. Les indépendants sont ceux qui aiment la monarchie constitutionnelle, parce qu’elle est constitutionnelle, et qui respectent la transmission de l’hérédité au trône, parce que cette transmission met le repos des peuples à l’abri de la lutte des factions, mais qui pensent que c’est pour le peuple que le trône existe, et qu’on nuit également aux rois en foulant aux pieds les droits des citoyens, et aux citoyens en essayant de renverser la puissance légale des rois. Les indépendants, enfin, sont cette génération innombrable, élevée au milieu de nos troubles, et qui, froissée dès sa jeunesse dans ses intérêts et dans ses affections les plus chères par l’arbitraire de tous les régimes, déteste l’arbitraire sous toutes les dénominations, et démêle la fausseté de tous les prétextes. Les indépendants sont tous ceux qui, n’ayant ni la prétention d’arrêter, de dépouiller, de bannir illégalement personne, ni celle d’être payés par ceux qui arrêtent, qui dépouillent, qui bannissent, ne veulent aucune loi qui les expose à être arrêtés, dépouillés, bannis illégalement.

C’est parmi ces hommes qu’il faut choisir ceux à qui nous confierons nos destinées. Nous avons essayé assez longtemps d’écarter, de fausser, d’ajourner les principes. À l’époque de l’établissement de chaque constitution nous avons été salués des mêmes phrases. Les dangers de l’État, l’urgence des circonstances, ont toujours glacé de terreur nos législatures successives. Les constitutions suspendues ont été brisées et leurs éclats ont frappé nos têtes. Essayons une fois d’hommes moins timides, d’hommes qui croient que la liberté et que la justice ont aussi quelque force, et qui osent penser qu’on peut gouverner un peuple sans le priver de ses droits, et exécuter une constitution sans la suspendre. Certes, le résultat, quel qu’il soit, ne sera pas plus fâcheux que l’expérience contraire. Si la tentative nous réussit mal, elle ne nous réussira pas plus mal que les autres, et à une élection prochaine, désabusés des hommes de principes, nous reviendrons aux hommes de circonstance. Ils ne manqueront pas à l’appel. Ils sont toujours là au service de qui les emploie, dès qu’il est question de mettre de côté les lois et les formes.

Mais une fois, au moins, prions-les de faire trêve à leur zèle, et laissons la liberté exister, quand ce ne serait que pour nous convaincre qu’elle est impossible. Sans elle, nous avons fait vingt naufrages. Que peut-il arriver de pis avec elle ? Et si par hasard elle n’est pas impossible, la découverte en vaudra la peine ; car, et ceci mérite quelque attention, la jouissance de la liberté n’est pas importante uniquement pour ceux qui paraissent en profiter de la manière la plus immédiate.