Œuvres posthumes (Verlaine)/Arthur Rimbaud

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Œuvres posthumesMesseinSecond volume (p. 269-274).

ARTHUR RIMBAUD

chronique


Il y a quelques mois, à l’occasion d’un monument tout simple qu’on élevait à Murger dans le Luxembourg, j’écrivais ici même quelques lignes qu’on a taxées dans certains milieux, un peu bien grincheux, faut l’avouer, « de complaisance » : à qui et pour qui, grands dieux ! Et pourquoi ces soupçons, ou pour mieux dire ces semblants, ces façons, ces manières, ces grimaces de soupçons ? À cause, je le présume et je m’y tiens, de l’indulgence que j’ai, dans le cas qui m’occupait, professée envers une mémoire légère et gracieuse, quoi qu’en aient dit ces incompétents censeurs, et, l’indulgence, ces messieurs n’en veulent plus, étant, eux, tout d’une pièce, parfaits et ne souffrant que des gens parfaits… Il est vrai que si on les scrutait, eux enfin ! Mais passons, et sautons au sujet qui doit occuper ces quelques lignes. Il se trouve donc que quelques mois après mon article sur le bohème Murger, j’élucubre ici un article sur je ne dirai pas le bohème Rimbaud, le mot serait faux et il vaut même mieux, mieux même, lui laisser toute son « horreur » en supprimant l’épithète :

Rimbaud ! et c’est assez !

Non. Rimbaud ne fut pas un « bohème. » Il n’en eut ni les mœurs débraillées, ni la paresse, ni aucun des défauts qu’on attribue généralement à cette caste, bien vague, toutefois, et peu déterminée jusqu’à nos jours.

Ce fut un poète très jeune et très ardent, qui commença

À peine au sortir de l’enfance

à voyager à travers sa pittoresque contrée natale d’abord, puis parmi les paysages belges si compliqués, et enfin gravita, au milieu des horreurs de la guerre, jusqu’à Paris, laissant derrière ses pieds infatigables la forêt de Villers-Coterets et les campagnes fortifiées, par l’ennemi, de l’Ile-de-France. Lors de ce premier voyage dans la capitale il joua une première fois de malheur, lut arrêté dès en arrivant, fourré à Mazas, au dépôt, et finalement expulsé de Paris, et rejoignit comme qui dirait de brigade en brigade, sa famille alarmée, tandis que sur son passage s’émouvait encore le sillage laissé par le poète dans un monde « littéraire » qui ne le comprit pas assez, et d’ailleurs tout à la débandade, par suite de la guerre de 1870 qui commençait à sévir ferme. Les gens furent stupéfaits de tant de jeunesse et de talent mêlés à tant de sauvagerie et de positive lycanthropie. Les femmes elles-mêmes, les dernières grisettes (dernières ?) (grisettes ?) eurent peur ou frisson de ce gamin qui semblait ne pas, mais pas le moins du monde, penser à elles !

De sorte que lorsqu’il revint à Paris, un an et plus, après, il n’y fut pas populaire, croyez-moi. Sauf un petit groupe de Parnassiens indépendants, les grands Parnassiens (Coppée, Mendès, Hérédia) n’admirèrent que mal ou pas du tout le phénomène nouveau. Valade, Mérat, Charles Cros, moi donc, excepté, il ne trouva guère d’accueil dans la capitale revisitée. Mais celui qu’il reçut là fut vraiment cordial et… effectif ; l’hospitalité la plus aimable, la plus large… et la plus circulaire, c’est-à-dire, au fond, la plus commode de toutes, le tour de chacun dans l’au-jour le jour de la saison coûteuse et glaciale, je ne crois pas qu’homme eut jamais été l’objet d’une aussi gentille confraternité, d’une aussi délicate solidarité témoignées… Aussi ! c’était l’auteur, jeune invraisemblablement, de vers si extraordinaires, puissants, charmants, pervers ! Il arrivait avec ce bagage précieux, spécieux, captieux ! Des idylles savoureuses de nature réelle et parfois bizarrement, mais précieusement vue ; des descriptions vertigineuses vraiment géniales, le Bateau Ivre, les Premières Communions, chef-d’œuvre à mon gré d’artiste, parfois bien réprouvable pour mon âme catholique, les Effarés que dans l’Edition Nouvelle des Poésies Complètes[1], une main pieuse, sans doute, mais, à nions sens lourde et bien maladroite, en tous cas, a « corrigés » dans plusieurs passages, pour des fins antiblasphématoires bien inattendues, mais que voici intégralement dans leur texte exquis et superbe !

LES EFFARÉS

Noirs dans la neige et dans la brume,
Au grand soupirail qui s’allume,
Leurs culs en rond,

À genoux, cinq petits — misère ! —
Regardent le boulanger faire
Le lourd pain blond.


Ils voient le fort bras blanc qui tourne
La pâte grise et qui l’enfourne
Dans un trou clair ;

Ils écoutent le bon pain cuire.
Le boulanger au gras sourire
Chante un vieil air.

Ils sont blottis, pas un ne bouge,
Au souffle du soupirail rouge
Chaud comme un sein.

Quand, pour quelque médianoche,
Façonné comme une brioche,
On sort le pain,

Quand, sur les poutres enfumées,
Chantent les croûtes parfumées
Et les grillons,

Que ce trou chaud souffle la vie,
Ils ont leur âme si ravie
Sous leurs haillons,

Ils se ressentent si bien vivre,
Les pauvres Jésus pleins de givre,
Qu’ils sont là, tous,

Collant leurs petits museaux roses
Aux grillages, grognant des choses
Entre les trous,


Tout bêtes, faisant leurs prières,
Et repliés vers ces lumières
Du ciel rouvert,

Si fort qu’ils crèvent leur culotte
Et que leur chemise tremblote
Au vent d’hiver.


Tel est le livre qui vient de paraître chez Vanier, le plus complet possible au point de vue des vers traditionnels, ajouterai-je, car Rimbaud fit ensuite, c’est-à-dire tout de suite après sa fuite libre, non sa reconduite (cette fois-ci) de Paris, sa fuite en quelque sorte triomphale, de Paris, des vers libres superbes, encore clairs, puis telles très belles proses qu’il fallait.

Puis, après avoir tenté, non pas la fortune, ni même la chance, mais le Désennui, dans des voyages néanmoins occupés en des industries riches d’aspect et de ton (dents d’éléphants, poudre d’or), il mourut d’une opération manquée, retour du Hanar, à l’Hôpital de la Conception à Marseille, dans, assure l’éditeur autorisé des Poésies Complètes, les sentiments de la plus sincère piété.[2]

  1. Chez Léon Vanier.
  2. Les Beaux-Arts, Ier décembre 1895.