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Abrégé de l’histoire générale des voyages/Tome III/Première partie/Livre V/Chapitre II

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CHAPITRE II.

Côte d’Or.


Le nom de Costa del Oro, que les Portugais ont donné à cette côte, vient de l’immense quantité d’or qu’ils en ont tirée ; et, par la même raison, toutes les autres nations de l’Europe l’ont nommée Côte d’Or dans leur langue. La situation de cette côte est entre 4 degrés 30 minutes et 8 degrés de latitude nord ; elle a un peu plus de cent lieues de longueur. On ne peut rien établir sur sa largeur, parce qu’elle n’est ici considérée que sous le titre de côte, ou de bord d’un vaste pays. Cependant on connaît dix ou douze petits royaumes qui sont renfermés dans cette étendue, et dont quelques-uns s’enfoncent assez loin dans l’intérieur des terres.

Les Portugais y furent établis seuls pendant plus d’un siècle. Le château de la Mina était leur principal boulevard. La terreur qu’ils avaient inspirée aux Nègres, et les violences qu’ils exerçaient contre les négocians des autres nations, écartèrent long-temps de cette côte tous les vaisseaux européens ; mais, lorsqu’en 1578 les Nègres d’Akra, poussés à bout par la barbarie de cette nation, eurent surpris le fort de ce nom, massacré la garnison et détruit les fortifications jusqu’aux fondemens, le crédit des Portugais sur cette côte commença sensiblement à décliner, et les autres nations de l’Europe entrèrent en partage de toutes les richesses dont ils avaient joui. À la vérité, ce ne fut pas sans effusion de sang. Quantité de Français perdirent la vie, non-seulement par la main des Portugais, mais par celle des Nègres, qui recevaient d’eux une récompense de cent écus pour chaque tête de Français qu’ils pouvaient leur apporter ; elles étaient exposées sur les murailles du fort de la Mina. Ces cruels excès jetèrent tant de consternation parmi les négocians français, qu’ils abandonnèrent encore une fois le commerce de Guinée pour le reprendre dans la suite.

À l’égard des Nègres, rien n’est comparable à la tyrannie que les Portugais exerçaient sur eux : ils avaient établi des impôts excessifs sur toutes les denrées du pays et sur la pêche ; ils forçaient les seigneurs et jusqu’aux rois mêmes de leur livrer leurs enfans pour s’en servir en qualité de domestiques ou d’esclaves ; ils n’ouvraient pas leurs magasins, si l’on ne s’y présentait avec quarante ou cinquante marcs d’or, et ceux mêmes qui venaient avec cette somme étaient forcés de recevoir les marchandises dont on jugeait à propos de se défaire, au prix que les facteurs avaient réglé. S’il se trouvait quelque mélange dans l’or des Nègres, le coupable était puni de mort, sans distinction de fortune ni de rang. Le roi de Comani ne put sauver du supplice un de ses plus proches parens. Toutes les marchandises que les Nègres achetaient des autres nations étaient confisquées.

Les Hollandais furent presque les seuls qui s’obstinèrent à continuer leurs voyages en Guinée. La grandeur du profit leur fit oublier les outrages, et remettre leur vengeance à des temps qu’ils ne pouvaient encore prévoir. Elle fut suspendue jusqu’à la guerre entre la Hollande et l’Espagne ; mais, rappelant alors toutes les injures qu’ils avaient reçues des Portugais, et couvrant leur haine du prétexte de leur réunion avec les Espagnols, ils leur enlevèrent, avec une partie du Brésil, tous les établissemens qu’ils avaient sur la côte d’Or, et les forcèrent enfin de leur céder leurs deux principales forteresses, le château de la Mina en 1637, et celui d’Axim en 1643 ; mais ils traitèrent les peuples de Guinée avec autant d’injustice et de cruauté que ceux à qui l’on avait reproché si long-temps ces deux vices.

Dans la vue d’assujettir plus que jamais le pays, ils élevèrent de petits forts à Boutro, à Sama, à Cabo Corso, à Anamabo, à Akra, sous prétexte de soutenir leurs alliés contre les habitans des pays intérieurs qui les troublaient par de fréquentes incursions. En même temps ils établirent des droits sur la pêche des Nègres d’Axim, de Dina et de Maouri, en leur défendant, sous de rigoureuses peines, toutes sortes de commerce avec les autres nations de l’Europe. En un mot, ils s’attribuèrent par degrés tous les droits de l’autorité absolue, jusqu’à prendre connaissance de leurs affaires civiles et criminelles, et se rendre juges de la mort et de la vie, quoiqu’ils ne cessassent point de payer aux rois du pays une sorte de tribut annuel pour le terrain de leurs établissemens. Avec tant de précautions, ils ne purent empêcher le commerce des autres Européens, qu’ils traitaient en ennemis lorsqu’il en tombait quelques-uns entre leurs mains. Ils eurent aussi des guerres fréquentes à soutenir contre les naturels du pays, avec qui pourtant ils ne cessaient pas de commercer. Telle est à la fois l’inconstance naturelle des Nègres, et leur avidité pour les marchandises de l’Europe, qu’après quelques éclats inutiles d’un ressentiment passager contre leurs tyrans, ils venaient encore échanger leur or contre de l’eau-de-vie et des clincailleries d’Europe : semblables à des esclaves révoltés qui viennent demander leur nourriture au maître qui vient de les châtier. Si ces peuples avaient voulu tirer une vengeance sûre et facile de leurs oppresseurs, ils n’avaient qu’à se retirer dans l’intérieur des terres ; l’émigration est toujours aisée pour des hordes indigentes, et les tyrans de la côte n’auraient pas pu les poursuivre dans les sables de la zone torride. Quelquefois cependant ces peuplades d’esclaves ont donné d’effrayans exemples de courage et de désespoir : c’est ainsi du moins que les Hollandais perdirent un établissement qu’ils avaient à Eguira. Leur chef, ayant pris querelle avec un des principaux seigneurs nègres, le tenait assiégé dans l’enclos de ses maisons. Le Nègre, hors d’état de résister après avoir tiré avec des lingots d’or au lieu de plomb, fit connaître par des signes qu’il consentait à traiter, et donna de grandes espérances aux Hollandais. C’était un artifice pour envelopper ses ennemis dans sa ruine. Il chargea un de ses esclaves de mettre le feu dans un lieu qu’il lui marqua, lorsqu’il lui entendrait frapper la terre d’un coup de pied. Ensuite, ayant reçu les Hollandais pour négocier, il n’attendit pas long-temps à donner le signal, ni l’esclave à suivre fidèlement ses ordres. Plusieurs barils de poudre, qu’il avait disposés pour cette exécution, firent sauter la maison et tous ceux qui avaient eu l’imprudence d’y entrer. Le seul qui eut le bonheur de se sauver fut un esclave de la Compagnie hollandaise, qui, se défiant de quelque trahison à la vue d’une mèche allumée qu’il découvrit, se hâta de sortir sans avoir averti ses maîtres, et porta la nouvelle de leur infortune au château d’Axim.

Le principal commerce d’Axim est avec les vaisseaux d’interlope. Malgré les rigoureuses lois des Hollandais du fort, ils trouvent le moyen de tromper la vigilance du gouverneur ; de sorte que la compagnie de Hollande ne tire pas la centième partie de l’or du pays.

La rivière d’Axim est à peine navigable pour des canots ; mais elle roule de l’or dans son sable. Les habitans font leur principale occupation de chercher ce précieux métal, et plongent quelquefois l’espace d’un quart d’heure. Leur méthode est de plonger la tête la première, en tenant à la main une calebasse qu’ils remplissent de sable ou de tout ce qui se trouve au fond de l’eau. Ils répètent ce travail jusqu’à ce qu’ils soient fatigués, ou qu’ils croient avoir tiré assez de matière. Alors s’asseyant sur la rive, ils mettent deux ou trois poignées de leur sable dans une gamelle de bois ; et, la tenant dans la rivière, ils remuent le sable avec la main pour faire emporter les parties les plus légères par le courant de l’eau. Ce qui reste au fond de la gamelle est une poudre jaune et pesante, qui est quelquefois mêlée de grains beaucoup plus gros : c’est ce qu’on appelle l’or lavé. Il est ordinairement fort pur ; et celui d’Axim passe pour le meilleur de toute la côte. On ne saurait douter que la rivière d’Axim, et tous les ruisseaux qui s’y joignent n’aient passé par des mines d’or, d’où elles entraînent dans leurs flots de petites parties de ce métal. Dans la saison des pluies, où l’eau grossit beaucoup, les Nègres en trouvent de plus grosses, et plus abondamment que dans les autres saisons. Mais les Hollandais n’épargnent rien pour exclure les autres nations de ce commerce ; et la difficulté de les tromper est d’autant plus grande pour les Nègres, que le village d’Axim est sous le canon du fort Saint-Antoine. C’est ce qui rend le gouvernement de Hollande fort odieux sur toute la côte.

Les Anglais et les Hollandais se sont disputé long-temps le commerce de la côte d’Or, et cette guerre d’avarice a produit bien des perfidies et des crimes. Les cantons de Félou et de Commendo, que nous nommons royaumes, ont été le théâtre de ces divisions. Enfin ces deux nations, qui ont de nombreux établissemens dans le pays, se sont accordées pour le partage du gain. Les Danois et quelques autres puissances de l’Europe y ont aussi des comptoirs. Le principal fort des Anglais est au cap Corse (Cabo Corso), à neuf milles de la Mina. Quand on songe que les Nègres de la côte d’Or sont de très-bons soldats, et les plus belliqueux peut-être de tous les peuples d’Afrique, et qu’ils connaissaient déjà l’usage de nos armes au temps où les Européens se sont établis chez eux, cent ans après les Portugais, on a peine à concevoir comment ils ont consenti que les Anglais, les Hollandais et les Danois bâtissent des forts dans leur pays. Mais telle est la force des présens, dans le pays même de l’or. C’est avec des présens qu’on obtint des rois de cette contrée la permission d’élever ces funestes boulevards où l’on a depuis forgé les chaînes des malheureux Africains. Des tyrans stupides ont vendu la liberté de leurs sujets, et ont été souvent traités eux-mêmes en esclaves par les maîtres qu’ils s’étaient donnés.

Il est assez inutile de présenter à nos lecteurs l’ennui d’une description géographique de Fantin, de Sabo, d’Akron, d’Agonna, d’Akambo, etc., et de tous les cantons barbares nommés royaumes de la côte d’Or. Nous ne nous arrêterons qu’à ce qui peut être un objet de curiosité ou d’instruction.

Dans le pays d’Akra, l’on trouve de petits daims qui n’ont pas plus de huit ou neuf pouces de hauteur, et dont les jambes ne sont pas plus grosses que le tuyau d’une plume. Les mâles ont deux cornes longues, de deux ou trois pouces, sans branches et sans division, mais tortues et d’un noir aussi luisant que le jais. Rien n’est si doux, si joli, si privé et si caressant que ces petites créatures ; mais elles sont si délicates, qu’elles ne peuvent supporter la mer ; et tous les soins qu’on a pris pour en transporter quelques-unes en Europe ont été jusqu’à présent sans succès.

Il n’y a point de canton sur toute la côte d’Or, sans en excepter celui d’Anamabo, qui fournisse plus d’esclaves que le pays d’Akra. Les guerres continuelles des habitans leur procurent sans cesse un grand nombre de prisonniers, dont la plupart sont vendus aux marchands de l’Europe.

Les habitans des villes maritimes d’Akra sont les plus civilisés de la cote d’Or. Leurs maisons sont carrées et bâties fort proprement ; les murs sont de terre, mais d’assez belle hauteur, et les toits couverts de paille. L’ameublement est des plus simples ; car, malgré leurs richesses, ils se contentent de quelques pagnes pour habillement, et leurs besoins sont renfermés dans des bornes fort étroites. Ils sont laborieux ; ils entendent le commerce. On s’aperçoit qu’ils ont retenu parfaitement les leçons des Normands leurs anciens maîtres. La crainte que leurs voisins du côté du nord ne viennent partager avec eux les profits du commerce des Européens leur fait fermer soigneusement tous les passages. Ainsi toutes les marchandises qui se répandent au nord passent nécessairement par leurs mains. Ils ont établi un grand marché qui se tient trois fois la semaine à Abino, ville à deux lieues du grand Akra, et à sept ou huit de la côte où les Nègres voisins apportent en échange, pour les commodités de l’Europe, de l’or, de l’ivoire, de la cire et de la civette, sans compter les esclaves qui viennent en fort grand nombre par cette voie.

Le voyageur Desmarchais assure que de son temps l’or était si commun dans le pays d’Akra, qu’une once de poudre à tirer se vendait deux drachmes de poudre d’or.

Les marchandises d’Europe qu’on recherche dans le pays sont les toiles d’Osnabruck, les étoffes de Silésie, les baïettes, les saies, les perpétuanes, les fusils, la poudre, l’eau-de-vie, la verroterie, les couteaux, les petites voiles, les toiles rayées de l’Inde, et d’autres objets dont le goût s’est répandu parmi les Nègres. Ils les portent au marché d’Aboni, où l’on voit arriver trois fois par semaine une prodigieuse quantité d’autres Nègres, Akkanez, Aquambos, Aquimeras, Koakoas, qui achètent à fort grand prix ce qui leur est nécessaire ; car, ne pouvant obtenir la liberté de venir jusqu’aux forts européens, ils n’ont pas d’autre règle pour la valeur des marchandises que la volonté des marchands nègres d’Akra.

Parmi les chefs barbares dont les guerres et les brigandages troublent souvent le commerce du pays, les voyageurs parlent d’un Nègre nommé Ankoa, né avec des inclinations si féroces, qu’il ne pouvait vivre en paix : c’était d’ailleurs un monstre de cruauté. S’étant saisi, en 1691, de cinq ou six des principaux de ses ennemis, il prit plaisir, de sang-froid, à leur faire de sa propre main une infinité de blessures ; ensuite il huma leur sang avec une brutale fureur. Un de ses malheureux, qu’il haïssait particulièrement, fut lié par ses ordres, jeté à ses pieds, et percé de coups en mille endroits, tandis qu’avec une coupe à la main il recevait le sang qui ruisselait de toutes parts. Après en avoir bu une partie, il offrit le reste à son dieu. C’est ainsi qu’il traitait ses ennemis ; mais, faute de victimes, il tournait sa rage contre ses propres sujets.

En 1692, pendant la seconde campagne qu’il faisait contre les Nègres d’Anta, Bosman lui rendit une visite dans son camp, près de Schama. Il en fut reçu fort civilement, et traité suivant les usages du pays ; mais, au milieu même des amusemens que ce barbare procurait à son hôte, il trouva l’occasion d’exercer sa cruauté. Un Nègre, remarquant qu’une des femmes d’Ankoa était ornée de quelque nouvelle parure, prit le bout d’un collier de corail, dont il admira l’ouvrage, sans que cette femme parût s’offenser de sa curiosité. L’usage du pays accorde une liberté honnête, dont le Nègre ni la femme n’avaient pas passé les bornes. Cependant le cruel Ankoa se trouva si blessé de cette action, qu’après le départ de Bosman, il leur fit donner la mort ; et, suivant son goût monstrueux, il but à longs traits tout leur sang. Quelque temps auparavant il avait fait couper la main, pour un crime fort léger, à une autre de ses femmes ; et, se faisant un amusement de sa cruauté, il voulait que, dans cet état, elle lui peignât la tête et lui tressât ses cheveux.

À l’égard des mœurs et des usages qui, sur la plupart des objets, ont beaucoup de ressemblance avec ceux des nations dont nous avons déjà parlé, nous ne spécifierons que ce qui nous offrira quelque particularité remarquable.

Les Nègres de la côte d’Or ont l’esprit facile et la conception vive. Ils n’ont pas les yeux du corps moins perçans. On observe que sur mer ils découvrent les objets de beaucoup plus loin que les Européens. Ils ne manquent point de jugement ; le progrès de leurs connaissances est si prompt dans les affaires de commerce, qu’ils remportent bientôt sur les Européens mêmes. Ils sont malins, envieux, et si dissimulés, qu’ils sont capables de déguiser leurs ressentimens pendant des années entières ; d’ailleurs ils sont forts polis. Ils s’offensent beaucoup lorsqu’ils ne voient pas aux Européens les mêmes ménagemens pour eux.

Un Nègre qui vole un autre Nègre est regardé parmi eux avec détestation ; mais ils ne regardent pas comme un crime de voler les Européens ; ils font gloire, au contraire, de les avoir trompés, et c’est aux yeux de leur nation une preuve d’esprit et d’adresse. Lorsqu’on les surprend sur le fait, ils apportent pour excuse que les Européens ont quantité de biens superflus, au lieu que tout manque dans le pays des Nègres.

Leur mémoire est surprenante ; quoiqu’ils ne sachent ni lire ni écrire, ils conduisent leur commerce avec la dernière exactitude. Un Nègre partagera sans aucune erreur quatre ou cinq marcs d’or entre vingt personnes, dont chacune a besoin de cinq ou six sortes de marchandises. Leur adresse ne paraît pas moins dans tout ce qui concerne le commerce ; mais, au milieu même des services qu’ils rendent, ils sont d’une hauteur et d’une fierté singulières. Ils marchent les yeux baissés, sans daigner les lever autour d’eux pour regarder ce qui se présente, et ne distinguent personne, s’ils ne sont arrêtés par leurs maîtres ou par quelque officier supérieur. À ceux qu’ils regardent comme leurs inférieurs ou leurs égaux, ils ne disent pas un seul mot ; ou s’ils leur parlent, c’est pour leur ordonner de se taire, comme s’ils se croyaient déshonorés de converser avec eux. Cependant ils ne manquent pas de complaisance pour les étrangers ; mais elle vient moins d’humilité que de l’espérance de s’attirer les mêmes témoignages de considération. Ils en sont si jaloux, que leurs marchands, qui sont tous, à la vérité, du corps de leur noblesse, ne marchent point sans être suivis d’un esclave qui porte une sellette derrière eux, afin qu’ils puissent s’asseoir lorsqu’ils rencontrent quelqu’un à qui ils veulent parler. Ces chefs de la nation traitent le commun des Nègres avec beaucoup de mépris. Au contraire, ils s’efforcent de marquer toute sorte de respects aux blancs de quelque distinction, et rien ne paraît égal à leur joie lorsqu’ils en reçoivent des civilités. Avides de tout, ils ne sont attachés à rien.

On les a peints parfaitement lorsqu’on a dit d’eux qu’ils se réjouissent au milieu des sépulcres, et que, s’ils voyaient leur pays en flammes, ils le laisseraient brûler sans interrompre leurs chants et leurs danses. On a déjà fait observer qu’avec toute leur avidité pour acquérir, ils ne paraissent point affligés de perdre ; et l’on pourrait leur enlever tout leur bien sans leur ôter un quart d’heure de repos.

Un des plus odieux traits de leur caractère, c’est qu’ils ne sont capables d’aucun sentiment d’humanité et d’affection. À peine soulageraient-ils d’un verre d’eau un homme qu’ils verraient mortellement blessé, et ils se voient mourir les uns les autres sans compassion et sans secours. Leurs femmes, leurs enfans sont les premiers qui les abandonnent dans ces circonstances. Le malade demeure seul lorsqu’il n’a pas d’esclaves prêts à le servir, ou d’argent pour s’en procurer. Cette désertion de ses parens et de ses amis n’est pas même regardée comme une faute. Si sa santé se rétablit, ils recommencent à vivre avec lui comme s’ils avaient rempli tous les devoirs de la nature et de l’amitié ; tant il est vrai que l’humanité est le plus beau caractère qui distingue l’homme perfectionné.

Le penchant qu’ils ont au larcin est expliqué par une tradition des marabouts mahométans, qui prouve que les Nègres ont aussi leur mythologie. Les trois fils de Noé, tous trois de couleur différente, s’assemblèrent après la mort de leur père pour faire entre eux le partage de ses biens. C’était de l’or, de l’argent, des pierres précieuses, de l’ivoire, de la toile, des étoffes de soie et de coton, des chevaux, des chameaux, des bœufs et des vaches, des moutons, des chèvres et d’autres animaux ; sans parler des armes, des meubles, du blé, du tabac et des pipes. Les trois frères soupèrent ensemble avec beaucoup d’affection, et ne se retirèrent qu’après avoir fumé leur pipe et bu chacun leur bouteille. Mais le blanc, qui ne pensait guère à dormir, se leva aussitôt qu’il vit les deux autres ensevelis dans le sommeil, et, se saisissant de l’or, de l’argent et des effets les plus précieux, il prit la fuite vers les pays qui sont habités aujourd’hui par les Européens. Le Maure s’aperçut de ce larcin à son réveil. Il se détermina sur-le-champ à suivre un si mauvais exemple, et prenant les tapisseries avec les autres meubles, qu’il chargea sur le dos des chevaux et des chameaux, il se hâta aussi de s’éloigner. Le Nègre, qui eut le malheur de s’éveiller le dernier, fut fort étonné de la trahison de ses frères. Il ne lui restait que du coton, des pipes, du tabac et du millet. Après s’être abandonné quelque temps à sa douleur, il prit une pipe pour se consoler , et ne pensa plus qu’à la vengeance. Le moyen qui lui parut le plus sûr, fut d’employer les représailles en cherchant l’occasion de les voler à son tour. C’est ce qu’il ne cessa point de faire pendant toute sa vie ; et son exemple devenant une règle pour sa postérité, elle a continué jusqu’aujourd’hui la même pratique.

La boisson commune du pays est de l’eau simple, ou du peytou, liqueur qui ne ressemble pas mal à la bière, et qui se brasse avec du maïs. Ils achètent aussi du vin de palmier, en se joignant cinq ou six pour en avoir une mesure du pays qui contient environ dix pots de Hollande. Ils se placent autour de leur calebasse et boivent à la ronde. Mais, avant de commencer la fête, chacun prend soin d’envoyer quelques verres de cette liqueur à la plus chère de ses femmes. Alors celui qui doit boire le premier remplit un petit vase qui sert de tasse, tandis que les autres, se tenant debout autour de lui, les mains sur sa tête prononcent en criant le mot de tantosi. Il ne doit point avaler tout ce qui est dans la tasse ; mais, laissant quelques gouttes de liqueur, la répand sur la terre, comme une offrande au fétiche, en répétant plusieurs fois le mot you. Ceux qui ont leur fétiche avec eux, soit qu’ils le portent à la jambe ou au bras, l’arrosent d’un peu de vin, et sont persuadés que, s’ils négligeaient cette cérémonie, ils ne boiraient jamais tranquillement.

L’eau et le peytou se boivent le matin, et les Nègres ne touchent point au vin de palmier avant la nuit. La source de cet usage est l’heure de la vente, qui est toujours l’après-midi pour le vin de palmier. Le vin ne pouvant se garder jusqu’au jour suivant, parce qu’il s’aigrit dans l’intervalle, les Nègres s’assemblent ordinairement le soir, pour acheter ce qui en reste aux marchands. À quelque prix que ce soit, il faut qu’ils aient de l’eau-de-vie le matin, et du vin de palmier l’après-midi. Les Hollandais sont obligés d’entretenir une garde à leurs celliers pour empêcher les Nègres de voler leur eau-de-vie et leur tabac, deux passions auxquelles ils ne peuvent résister. Leurs femmes n’y sont pas moins livrées. Dès l’âge de trois ou quatre ans, on apprend à boire aux enfans, comme si c’était une vertu.

Quoique chaque Nègre puisse prendre autant de femmes qu’il est capable d’en nourrir, il est rare que le nombre aille au delà de vingt. Ceux mêmes qui en prennent le plus se proposent moins le plaisir que l’honneur et la considération, parce que la mesure du respect entre les Nègres, c’est le nombre de leurs femmes et de leurs enfans. Ordinairement il monte depuis trois jusqu’à dix, sans compter les concubines, qui sont souvent préférées aux femmes, quoique leurs enfans ne passent pas pour légitimes. Quelques riches marchands ont vingt ou trente femmes ; mais les rois et les grands gouverneurs en prennent jusqu’à cent.

Toutes les femmes s’exercent à la culture de la terre, excepté deux, qui sont dispensées de toutes sortes de travaux manuels, lorsque les richesses du pays le permettent, La principale, qui se nomme la mulière-grande, est chargée du gouvernement de la maison ; celle qui la suit en dignité porte le titre de bossoum, parce qu’elle est consacrée au fétiche de la famille. Les maris sont fort jaloux de ces deux femmes, surtout de la bossoum, qui est ordinairement quelque belle esclave achetée à fort grand prix. L’avantage qu’elle a d’appartenir à la religion lui donne certains jours réglés pour coucher avec son mari, tels que l’anniversaire de sa naissance, les fêtes du fétiche et le jour du sabbat, qui est le mercredi. Ainsi la condition de cette femme est fort supérieure à celle de toutes les autres , qui sont condamnées à des travaux pénibles pour entretenir leur mari tandis qu’il passe son temps dans l’oisiveté, à jaser ou à boire du vin de palmier avec ses amis.

La principale femme, ou la mulière-grande, prend soin de l’argent et des autres richesses de la maison. Loin de marquer de la jalousie lorsqu’elle voit prendre d’autres femmes à son mari, elle l’en sollicite souvent, parce que dans ces occasions elle reçoit de la nouvelle femme un présent de cinq akkis d’or, ou parce que, sur la côte d’Or, l’honneur et la richesse des familles consistent dans la multitude des femmes et des enfans. D’ailleurs il paraît que le mari est obligé d’acheter son consentement moyennant une certaine somme d’or. Toutes les femmes qu’il prend de cette manière sont distinguées par le titre d’étigafou, qui revient a celui de concubine ; elles ont la liberté d’avoir un amant sans que le mari puisse le poursuivre en justice.

Les maris ont le droit d’appeler celle de leurs femmes avec laquelle ils veulent passer la nuit. Elle se retire ensuite dans son appartement avec beaucoup de précaution, pour cacher son bonheur, dans la crainte d’exciter quelque jalousie. Quoique l’émulation soit fort vive entre les femmes pour les faveurs conjugales, elles n’en vivent pas moins dans la concorde. Quand la mulière-grande vient à vieillir, le mari en choisit une autre pour occuper sa place ; elle ne demeure pas moins dans la maison ; mais elle est réduite à l’office de servante.

Tous les voyageurs racontent que, vers le terme de la grossesse d’une femme, il se rassemble dans sa chambre une foule de Nègres de l’un et de l’autre sexe, jeunes et vieux, et que, sans aucune honte, elle accouche aux yeux du public. Le travail ne dure pas ordinairement plus d’un quart d’heure, et n’est accompagné d’aucun cri ni d’aucune autre marque de douleur. Aussitôt que la femme est délivrée, on lui présenté un breuvage composé de farine de maïs, d’eau, de vin de palmier et d’eau-de-vie, avec de la malaguette. On prend soin de la couvrir, et dans cet état on la laisse dormir trois ou quatre heures. Elle se lève ensuite, lave son enfant de ses propres mains, et, perdant l’idée de sa situation, elle retourne à ses exercices ordinaires avec ses compagnes.

Ils passent le temps de l’enfance, livrés à eux-mêmes dans une oisiveté continuelle, négligés par leur famille, courant en troupes dans les champs et les marchés, comme autant de petits pourceaux qui se vautrent dans la fange, mais acquérant pour fruit de leurs premières années une agilité extrême et l’art de nager, dans lequel ils excellent. S’ils se trouvent dans un canot que le vent renverse, ils gagnent en un instant le rivage. Mêlés comme ils sont, garçons et filles, nus et sans aucun frein, ils perdent tout sentiment naturel de pudeur, d’autant plus que leurs parens ne les reprennent et ne les corrigent presque jamais. L’autorité paternelle est fort peu respectée. Les Nègres ne punissent guère leurs enfans que pour avoir battu leurs pareils ou s’être laissé battre eux-mêmes, et alors ils les traitent sans pitié. Pendant l’enfance ils sont sous le gouvernement de leur mère, jusqu’à ce qu’ils aient embrassé quelque profession, ou que leur père juge à propos les vendre pour l’esclavage.

À l’âge de dix ou douze ans, il passent sous la conduite de leur père, qui entreprend de les rendre propres à gagner leur vie. Il les élève ordinairement dans la profession qu’il exerce lui-même ; s’il est pécheur, il les accoutume à l’aider dans l’usage de ses filets ; s’il est marchand, il les forme par degrés dans l’art de vendre et d’acheter. Il tire pendant plusieurs années tout le profit de leur travail ; mais lorsqu’ils arrivent à dix-huit ans, il leur donne des esclaves, avec le pouvoir de conduire, eux-mêmes leurs entreprises et de travailler pour leur propre compte. Ils abandonnent alors la maison paternelle pour bâtir des cabanes qui leur appartiennent ; et s’ils ont pris le métier de pêcheur, ils achètent ou louent une pirogue pour la pêche. Les premiers profits qu’ils en tirent sont employés à l’acquisition d’un pagne. Si leur père est satisfait de leur conduite, et s’aperçoit qu’ils aient gagné quelque chose, il apporte tous ses soins à leur procurer une honnête femme.

Les filles sont élevées à faire des paniers, des nattes, des bonnets, des bourses, et d’autres objets à l’usage de la famille. Elles apprennent à teindre de différentes couleurs, à broyer les grains, à faire diverses sortes de pain ou de pâte, et à vendre leur ouvrage au marché. Elles mettent leurs petits profits entre les mains de leur mère pour servir quelque jour à grossir leur dot. Tous ces exercices, répétés de jour en jour avec de nouveaux progrès, en font naturellement d’excellentes ménagères.

À l’égard de la succession, une femme n’a jamais part à l’héritage de son mari, quoiqu’elle en ait eu des enfans. Biens et meubles, tout passe au frère du mort, ou à son plus proche parent dans la même ligne. S’il n’a pas de frère, tout ce qu’il a possédé remonte à son père. La même loi oblige le mari de restituer tout ce qu’il a reçu de ses femmes à leur frère ou à leurs neveux. Les femmes ont l’usage de tous les biens de leur mari tandis qu’il est au monde ; mais, aussitôt qu’il est mort, elles sont obligées de pourvoir à leur propre subsistance et à celle de leurs enfans. C’est la rigueur de cette loi qui porte les enfans et les mères à mettre à part ce qu’ils peuvent retrancher de la masse commune pour se trouver en état de subsister après la mort de leur père ou de leur mari, dont ils ne peuvent espérer l’héritage.

Bosman, qui paraît s’être informé avec soin de tout ce qui regarde la succession des biens parmi les Nègres, observe qu’Akra est le seul canton de toute la côte d’Or où les enfans légitimes, c’est-à-dire ceux qui viennent des femmes déclarées, héritent des biens et des meubles de leur père. Dans tous les autres lieux, l’aîné, s’il est fils du roi ou de quelque chef de ville, succède à l’emploi que son père occupait ; mais il n’a pas d’autre héritage à prétendre que son sabre et son bouclier. Aussi les Nègres ne regardent-ils pas comme un grand bonheur d’être né d’un père et d’une mère riches, à moins que le père ne se trouve disposé à faire de son vivant quelque avantage à son fils, ce qui n’arrive pas souvent, et ce qui doit être caché avec beaucoup de précaution ; car, après la mort du père, ses parens se font restituer jusqu’au dernier sou.

L’amende des Nègres du commun pour avoir eu commerce avec la femme d’autrui est de quatre, cinq ou six livres sterling (96, 120 à 144 fr.) ; mais elle est beaucoup plus considérable pour l’adultère des personnes riches. Ce n’est pas moins de cent ou deux cents livres sterling (2,400 ou 4,800 fr.). Ces causes se plaident avec beaucoup de chaleur et d’habileté devant les tribunaux de justice. Un homme qui se croit trahi par sa femme paraît en pleine assemblée, explique le fait dans les termes les plus expressifs, le peint de toutes les couleurs, représente le temps, le lieu, les circonstances. Ces plaidoyers deviennent quelquefois fort embarrassans, surtout lorsque l’accusé convient, comme il arrive souvent, qu’à la vérité il a poussé l’entreprise aussi loin qu’on le dit ; mais que, faisant réflexion tout d’un coup aux conséquences, il s’est retiré assez tôt pour n’avoir rien à se reprocher. Alors on oblige la femme d’entrer dans les derniers détails. Enfin, si les juges demeurent dans l’incertitude, ils exigent le serment de l’accusé. Lorsqu’il le prononce de bonne grâce, il est déchargé de l’accusation. S’il le refuse, on prononce contre lui la sentence. Les Nègres de la côte vendent souvent les faveurs de leurs femmes. Ceux de l’intérieur étant beaucoup plus riches, sont beaucoup plus sévères sur la fidélité conjugale, et font payer beaucoup plus cher. L’amende va quelquefois, dit Bosman, jusqu’à vingt mille livres sterling (480,000 fr.) C’est beaucoup.

Si l’on considère quelle est, dans ce climat, la chaleur naturelle de la complexion des femmes, et qu’elles se trouvent quelquefois vingt ou trente au pouvoir d’un seul homme, il ne paraîtra pas surprenant qu’elles entretiennent des intrigues continuelles, et qu’elles cherchent, au hasard même de leur vie, quelque soulagement au feu qui les dévore. Comme la crainte du châtiment est capable d’arrêter les hommes, elles ont besoin de toutes sortes d’artifices pour les engager dans leurs chaînes. Leur impatience est si vive, que, si elles se trouvent seules avec un homme, elles ne font pas difficulté de se précipiter dans ses bras, et de lui déchirer son pagne, en jurant que, s’il refuse de satisfaire leurs désirs, elle vont l’accuser d’avoir employé la violence pour les vaincre. D’autres observent soigneusement le lieu où l’esclave qui a le malheur de leur plaire est accoutumé de se retirer pour dormir ; et, dès qu’elles en trouvent l’occasion, elles vont se placer près de lui, l’éveillent, emploient tout l’art de leur sexe pour en obtenir des caresses ; et si elles se voient rebutées, elles le menacent de faire assez de bruit pour le faire surprendre avec elles, et par conséquent pour l’exposer à la mort. D’un autre côté, elles l’assurent que leur visite est ignorée de tout le monde, et qu’elles peuvent se retirer sans aucune inquiétude de leur mari. Un jeune homme pressé par tant de motifs se rend à la crainte plutôt qu’à l’inclination ; mais, pour son malheur, il a presque toujours la faiblesse de continuer cette intrigue jusqu’à ce qu’elle soit découverte. Les hommes qui sont pris dans ce piège méritent véritablement de la pitié.

On voit des Nègres de l’un et de l’autre sexe vivre assez long-temps sans penser au mariage. Les femmes surtout paraissent se lasser moins du célibat que les hommes, et Bosman en rapporte deux raisons : 1°. elles ont la liberté, avant le mariage, de voir autant d’hommes qu’elles en peuvent attirer ; 2°. le nombre des femmes l’emportant beaucoup sur celui des hommes, elles ne trouvent pas tout d’un coup l’occasion de se marier. Le délai d’ailleurs n’a rien d’incommode, puisqu’elles peuvent à tout moment se livrer au plaisir. L’usage qu’elles ont fait de cette liberté ne les déshonore point, et ne devient pas même un obstacle à leur mariage. Dans les cantons d’Eguira, d’Abokro, d’Ankobar, d’Axim, d’Anta et d’Adom, on voit des femmes qui ne se marient jamais. C’est après avoir pris cette résolution qu’elles commencent à passer pour des femmes publiques ; et leur initiation dans cet infâme métier se fait avec les cérémonies suivantes.

Lorsque les manferos, c’est-à-dire les jeunes seigneurs du pays, manquent de femmes pour leur amusement, ils s’adressent aux cabochirs, qui sont obligés de leur acheter quelque belle esclave. On la conduit à la place publique, accompagnée d’une autre femme de la même profession, qui est chargée de l’instruire. Un jeune garçon, quoique au-dessous de l’âge nubile, feint de la caresser aux yeux de toute l’assemblée, pour faire connaître qu’à l’avenir elle est obligée de recevoir indifféremment tous ceux qui se présenteront, sans excepter les enfans. Ensuite on lui bâtit une petite cabane dans un lieu détourné, où son devoir est de se livrer à tous les hommes qui la visitent. Après cette épreuve, elle entre en possession du titre d’abéleré, qui signifie femme publique. On lui assigne un logement dans quelque rue de la bourgade ; et de ce jour elle est soumise à toutes les volontés des hommes, sans pouvoir exiger d’autre prix que celui qui lui est offert. On peut lui donner beaucoup par un sentiment d’amour et de générosité, mais elle doit paraître contente de tout ce qu’on lui offre.

Chacune des villes qu’on a nommées n’est jamais sans deux ou trois de ces femmes publiques. Elles ont un maître particulier, à qui elles remettent l’or et l’argent qu’elles ont gagné par leur trafic, et qui leur fournit l’habillement et les autres nécessités. Ces femmes tombent dans une condition fort misérable, lorsqu’une prostitution si déclarée leur attire quelque maladie contagieuse. Elles sont abandonnées de leur maître même, qui s’intéresse peu à leur santé, s’il n’a plus de profit à tirer de leurs charmes, et leur sort est de périr par une mort funeste. Mais aussi long-temps qu’elles joignent de la santé aux agrémens naturels qui les ont fait choisir pour la profession qu’elles exercent, elles sont honorées du public ; et la plus grande affliction qu’une ville puisse recevoir, est la perte ou l’enlèvement de son abéleré. Par exemple, si les Hollandais d’Axim ont quelque démêlé avec les Nègres, la meilleure voie pour les ramener à la raison est d’enlever une de ces femmes et de la tenir enfermée dans le fort. Cette nouvelle n’est pas plus tôt portée aux manferos, qu’ils courent chez les cabochirs pour les presser de satisfaire le facteur et d’obtenir la liberté de leur abéleré. Ils les menacent de se venger sur leurs femmes, et cette crainte n’est jamais sans effet. Bosman ajoute qu’il en fit plusieurs fois l’expérience. Dans une occasion, il fit arrêter cinq ou six cabochirs, sans s’apercevoir que leurs parens parussent fort empressés en leur faveur ; mais une autre fois ayant fait enlever deux abélerés, toute la ville vint lui demander à genoux leur liberté, et les maris mêmes joignirent leurs instances a celles des jeunes gens.

Les pays de Commendo, de la Mina de Fétou, de Sabou et de Fantin, n’ont pas d’abélerés ; mais les jeunes gens n’y sont pas plus contraints dans leurs plaisirs, et ne manquent point de filles qui vont au-devant de leurs inclinations. Elles exercent presque toutes le métier d’abéleré sans en porter le titre, et le prix qu’elles mettent à leurs faveurs est arbitraire, parce que le choix de leurs amans dépend de leur goût. Elles sont si peu difficiles, que les différens sont rares sur les conditions du marché. Quand cette ressource ne suffirait pas, il y a toujours un certain nombre de vieilles matrones qui élèvent quantité de jeunes filles pour cet usage, et les plus jolies qu’elles peuvent trouver.

Bosman traite de la navigation du pays. Les plus grandes pirogues se font dans le canton d’Axim et de Takorari. Elles sont capables de porter huit, dix, et quelquefois douze tonneaux de marchandises, sans y comprendre l’équipage. On s’en sert beaucoup pour le passage des barres et dans les lieux trop exposés à l’agitation des vagues, tels que les côtes d’Ardra et de Juida. Les Nègres de la Mina, qui ne sont pas les plus adroits à les conduire, ne laissent pas de visiter dans ces frêles bâtimens toutes les parties du grand golfe de Guinée, jusqu’à la côte même d’Angole.

On peut juger par la grandeur des pirogues quelle doit être celle des arbres du pays puisque les plus spacieux de ces bâtimens ne sont composés que d’un seul tronc. On doit s’imaginer aussi quel est le travail des Nègres pour abattre de si grands arbres et leur donner la forme nécessaire avec de petits instrumens de fer qui ne méritent que le nom de couteaux. On croirait cet ouvrage impossible, si l’on ne savait que ces arbres sont des cocotiers, c’est-à-dire d’un bois tendre et poreux.

La religion de ces contrées est divisée en plusieurs sectes. Il n’y a point de ville, de village, ni même de famille qui n’ait quelque différence dans ses opinions. Tous les Nègres de la côte d’Or croient un seul Dieu, auquel ils attribuent la création du monde et de tout ce qui existe ; mais cette créance est obscure et mal conçue. Quand on les interroge sur Dieu, ils répondent qu’il est noir et méchant, qu’il prend plaisir à leur causer mille sortes de tourmens ; au lieu que celui des Européens est un Dieu très-bon, puisqu’il les traite comme ses enfans.

Leurs prêtres assurent que Dieu se fait voir souvent au pied des arbres fétiches sous la figure d’un gros chien noir. Mais, comme les Européens leur ont fait croire que ce chien noir est le diable, un Nègre ne leur entend jamais faire aucune de ces imprécations qu’un mauvais usage a rendues si familières parmi les matelots, le diable vous emporte ! le diable vous casse le cou ! sans être prêt à s’évanouir, de frayeur.

On trouve quantité de Nègres qui font profession de croire deux dieux : l’un blanc, qu’ils appellent yangou muom, c’est-à-dire le bonhomme ; ils le regardent comme le Dieu particulier des Européens ; l’autre noir, qu’ils nomment, après les Portugais, demonio ou diablo, et qu’ils croient fort méchant et fort nuisible. Ils tremblent à son seul nom. C’est à cette puissance maligne qu’ils attribuent toutes leurs infortunes. C’est une sorte de manichéisme fondé sur le mélange du bien et du mal, et qu’on retrouve chez toutes les nations.

Ils ont l’usage de bannir tous les ans le diable de leurs villes, avec une multitude de cérémonies qui ont leurs lois et leurs saisons réglées : Bosman en fut témoin deux fois sur la côte d’Axim.

Ils assurent qu’en sortant de cette vie, les morts passent dans un autre monde, où ils vivent dans les mêmes professions qu’ils ont exercées sur la terre, et qu’ils y font usage de tous les présens qu’on leur offre dans celui-ci ; mais ils n’ont aucune notion de récompense ou de châtiment pour les bonnes ou les mauvaises actions de la vie. Cependant il s’en trouve d’autres qui, faisant gloire d’être mieux instruits, prétendent que les morts sont conduits immédiatement sur les bords d’une fameuse rivière de l’intérieur des terres nommée Bosmanque. Cette transmigration, disent-ils, ne peut être que spirituelle, puisqu’en quittant leur pays, ils y laissent leurs corps. Là, Dieu leur demande quelle sorte de vie ils ont menée. Si la vérité leur permet de répondre qu’ils ont observé religieusement les jours consacrés aux fétiches, qu’ils se sont abstenus de viandes défendues, et qu’ils ont satisfait inviolablement à leurs promesses, ils sont transportés doucement sur la rivière dans une contrée où toutes sortes de plaisirs abondent. Mais s’ils ont violé ces trois devoirs, Dieu les plonge dans la rivière, où ils sont noyés sur-le-champ et ensevelis dans un oubli éternel.

Il serait difficile de rendre un compte exact de leurs idées sur la création du genre humain. Le plus grand nombre croit que les hommes furent créés par une araignée nommée anansio. Ceux qui regardent Dieu comme l’unique créateur soutiennent que, dans l’origine, il créa des blancs et des Nègres ; qu’après avoir considéré son ouvrage, il fit deux présens à ces deux espèces de créatures, l’or et la Connaissance des arts ; que les Nègres, ayant eu la liberté de choisir les premiers, se déterminèrent pour l’or, et laissèrent aux blancs les arts, la lecture et l’écriture ; que Dieu consentit à leur choix : mais qu’irrité de leur avarice, il déclara qu’ils seraient les esclaves des blancs, sans aucune espérance devoir changer leur condition. Cette fable a beaucoup plus de sens que celle que nous avons rapportée ci-dessus sur le partage entre les trois frères, et ferait honneur au peuple le plus instruit.

Sur toute la côte d’Or, il n’y a que le canton d’Akra où les images et les statues soient honorées d’un culte. Mais les habitans ont des fétiches qui leur tiennent lieu de ces idoles.

Le mot de feitisso ou fetiche est portugais dans son origine, et signifie proprement charme ou amulette. On ignore quand les Nègres ont commencé à l’emprunter ; mais, dans leur langue, c’est Bossoum qui signifie Dieu et chose divine, quoique plusieurs usent aussi de Bassefo pour exprimer la même chose. Fétiche est ordinairement employé dans un sens religieux. Tout ce qui sert à l’honneur de la Divinité prend le même nom ; de sorte qu’il n’est pas toujours aisé de distinguer leurs idoles des instrumens de leur culte. Les brins d’or qu’ils portent pour omemens, leurs parures de corail et d’ivoire sont autant de fétiches.

Tous les voyageurs conviennent que ces objets de vénération n’ont pas de forme déterminée. Un os de volaille ou de poisson, un caillou, une plume, enfin les moindres bagatelles prennent la qualité de fétiches, suivant le caprice de chaque Nègre. Le nombre n’en est pas mieux réglé. C’est ordinairement deux, trois ou plus. Tous les Nègres en portent un sur eux ou dans leur pirogue. Le reste demeure dans leurs cabanes, et passe de père en fils comme un héritage, avec un respect proportionné aux services que la famille croit en avoir reçus.

Ils les achètent à grand prix de leurs prêtres, qui feignent de les avoir trouvé sous les arbres fétiches. Pour la sûreté de leurs maisons, ils ont à leurs portes une sorte de fétiche qui ressemble aux crochets dont on se sert en Europe pour attirer les branches des arbres dont on veut cueillir les fruits. C’est l’ouvrage des prêtres, qui les mettent pendant quelque temps sur une pierre aussi ancienne, disent-ils, que le monde, et qui les vendent au peuple après cette consécration. Dans les calamités ou les chagrins, un Nègre s’adresse aux prêtres pour obtenir un nouveau fétiche. Il en reçoit un petit morceau de graisse ou de suif, couronné de deux ou trois plumes de perroquet. Le gendre du roi de Fétou avait pour fétiche la tête d’un singe qu’il portait continuellement.

Chaque Nègre s’abstient de quelque liqueur ou de quelque sorte particulière d’aliment à l’honneur de son fétiche. Cet engagement se forme au temps du mariage, et s’observe avec tant de scrupule, que ceux qui auraient la faiblesse de le violer se croiraient menacés d’une mort certaine. C’est pour cette raison qu’on voit les uns obstinés à ne pas manger de bœuf, les autres à refuser de la chair de chèvre, de la volaille, du vin de palmier, de l’eau-de-vie, comme si leur vie en dépendait.

Outre les fétiches domestiques et personnels, les habitans de la côte d’Or, comme ceux des contrées supérieures, en ont de publics, qui passent pour les protecteurs du pays ou du canton. C’est quelquefois une montagne, un arbre ou un rocher ; quelquefois un poisson ou un oiseau. Ces fétiches tutélaires prennent un caractère de divinité pour toute la nation. Un Nègre qui aurait tué par accident le poisson ou l’oiseau fétiche serait assez puni par l’excès de son malheur. Un Européen qui aurait commis le même sacrilége verrait sa vie exposée au dernier danger.

Ils s’imaginent que les plus hautes montagnes, celles d’où ils voient partir les éclairs sont la résidence de leurs dieux. Ils y portent des offrandes de riz, de millet, de maïs, de pain, de vin, d’huile et de fruits, qu’ils laissent respectueusement au pied.

Les pierres fétiches ressemblent aux bornes qui sont en usage dans quelques parties de l’Europe pour marquer la distinction des champs. Dans l’opinion des Nègres, elles sont aussi anciennes que le monde.

Les Nègres sont persuadés que leur fétiche voit et parle ; et lorsqu’ils commettent quelque action que leur conscience leur reproche, ils le cachent soigneusement sous leur pagne, de peur qu’il ne les trahisse. Quand Louis XI conjurait sa petite Vierge de détourner les yeux pour ne pas voir les meurtres et les crimes qu’il commettait, valait-il mieux que le Nègre cachant le fétiche sous son pagne ?

Ils craignent beaucoup de jurer par les fétiches ; et, suivant l’opinion généralement établie, il est impossible qu’un parjure survive d’une heure à son crime. Lorsqu’il est question de quelque engagement d’importance, celui qui a le plus d’intérêt à l’observation du traité demande qu’il soit confirmé par le fétiche. En avalant la liqueur qui sert à cette cérémonie, les parties y joignent d’affreuses imprécations contre elles-mêmes, s’il leur arrive de violer leur engagement. Il ne se fait aucun contrat qui ne soit accompagné de cette redoutable formalité. Mais Bosman remarquait que depuis quelque temps on ne faisait plus le même fond sur ces sermens, parce que l’argent était devenu parmi les Nègres une source continuelle de corruption. Ainsi l’avarice l’emporte encore sur la superstition.

Après les fétiches, rien n’inspire tant de frayeur aux Nègres que le tonnerre et les éclairs. Dans la saison des orages, ils tiennent leurs portes soigneusement fermées, et leur surprise paraît extrême de voir marcher les Européens dans les rues sans aucune marque d’inquiétude. Ils croient que plusieurs hommes de leur pays, dont les noms sont demeurés dans leur mémoire, ont été enlevés par les fétiches au milieu d’une tempête, et qu’après ce malheur ou ce châtiment, on n’a jamais entendu parler d’eux. Leur crainte va si loin, qu’elle les ramène dans leurs cabanes pendant la pluie et le vent. Au bruit du tonnerre, on leur voit lever les yeux et les mains vers le ciel, où ils savent que le Dieu des Européens fait sa résidence, en l’invoquant sous le nom de Youan-Ghœmain, dont eux seuls entendent le sens.

Quoique les Nègres n’aient pas d’autre notion de l’année et de sa division en mois et en semaines que celle qu’ils tirent de la fréquentation des Européens, ils ne laissent pas de mesurer le temps par les lunes, et d’employer ce calcul pour la connaissance des saisons. Il paraît même qu’ils divisent les lunes en semaines et en jours, car ils ont dans leur langue des termes fixes pour marquer cette distinction.

Les Nègres du pays intérieur divisent le temps en parties heureuses et malheureuses. Les premières se subdivisent en d’autres portions de plus ou moins d’étendue. Dans plusieurs cantons, les plus longues portions heureuses sont de dix-neuf jours, et les moindres de sept ; mais elles ne se succèdent pas immédiatement. Les jours malheureux, qui sont au nombre de sept, viennent entre les deux portions heureuses. C’est pour les habitans une espèce de vacation, pendant laquelle ils n’entreprennent aucun voyage ; ils ne travaillent point à la terre, ils ne font rien qui soit de la moindre importance, et demeurent enfin dans une oisiveté absolue. Les Nègres d’Akambo sont plus attachés à cette pratique superstitieuse que ceux de tout autre pays ; car ils refusent, dans cet intervalle, de s’appliquer aux affaires, et de recevoir même des présens. Mais parmi les Nègres de la côte tous les jours sont égaux. Ils n’ont que deux fêtes publiques, l’une à l’occasion de leur moisson, l’autre pour chasser le diable.

Lorsque la pêche n’est pas heureuse, on ne manque point de faire des offrandes à la mer.

Les Nègres ont généralement deux jours de fêtes particulières chaque semaine. Ils ont donné à l’un le nom de bossoum, c’est-à-dire jour du fétiche domestique ; et dans plusieurs cantons, ils l’appellent dio-santo, d’après les Portugais. Bosman assure que ce jour-là ils ne boivent point de vin de palmier jusqu’au soir. Ils prennent un pagne blanc, pour marquer la pureté de leur cœur ; et, dans la même vue, ils se font diverses raies sur le visage avec de la terre blanche. La plupart, mais surtout les nobles, ont un second jour de fête, qui est consacré en général aux fétiches.

Le mercredi des Européens est le sabbat des Nègres. Tous les voyageurs conviennent que la fête du mercredi est observée sur toute la côte d’Or, excepté dans le canton d’Anta, où, comme chez les mahométans, l’usage a placé cette célébration au vendredi, et où d’ailleurs la défense du travail regarde uniquement la pêche. Mais, dans les autres lieux, ce sabbat s’observe avec tant de rigueur, que les marchés sont interrompus, et qu’on n’y vend pas même de vin de palmier. Enfin l’on n’y fait aucune affaire, à la réserve du commerce avec les vaisseaux européens qui est excepté, à cause du peu de séjour qu’ils font sur la côte. Ce jour-là tous les Nègres se lavent avec plus de soin que dans tout autre temps.

Villaut admire beaucoup la vénération des Nègres pour leurs prêtres ; elle surpasse toutes les expressions. Les alimens les plus délicats sont réservés pour eux. Ils sont les seuls, dans toutes ces nations, qui soient exempts de travail et nourris aux dépens du public. Il ne manque rien d’ailleurs pour leur entretien, parce qu’ils tirent un profit considérable des fétiches qu’ils vendent au peuple.

Les Nègres de Guinée sont généralement distingués en cinq classes. Leurs rois forment la première. La seconde est celle des cabochirs ou des chefs, qui peuvent être regardés comme les magistrats civils ; car leur office consiste uniquement à veiller au bon ordre dans les villes et dans les villages, à prévenir toute espèce de tumulte et les querelles, ou à les apaiser. La troisième classe comprend ceux qui ont acquis la réputation d’être riches. Quelques auteurs les ont représentés comme les nobles. La quatrième compose le peuple, c’est-à-dire ceux qui s’emploient aux travaux, à l’agriculture et à la pêche. La cinquième classe est celle des esclaves, soit qu’ils aient été vendus par leurs parens, ou pris à la guerre, ou condamnés pour leurs crimes, ou réduits à ce triste sort par la pauvreté.

On doit observer, comme une perfection du gouvernement de Guinée, à laquelle on n’est point encore parvenu en Europe, que, malgré la pauvreté qui règne parmi les Nègres, on n’y voit point de mendians. Les vieillards et les estropiés sont employés, sous la direction des gouverneurs, à quelque travail qui ne surpasse point leurs forces. Les uns servent aux soufflets des forgerons, d’autres à presser l’huile de palmier, à broyer les couleurs dont on peint les nattes, à vendre les provisions aux marchés. Les jeunes gens oisifs sont enrôlés pour la profession des armes.

Les cruautés qui se commettent dans leurs guerres font frémir d’horreur ; et ceux qui tombent vivans entre les mains de leurs ennemis doivent s’attendre à toutes sortes de barbaries. Après les avoir long-temps tourmentés, on leur coupe ou plutôt on leur déchire la mâchoire d’en bas ; et, sans égard pour leurs larmes, on les laisse périr dans cet état. Un habitant de Commendo assura Barbot qu’il avait traité lui-même avec cette furie trente-trois hommes dans une seule bataille. Après leur avoir coupé le visage d’une oreille à l’autre, il leur avait appuyé le genou contre l’estomac, et leur avait arraché, de toutes ses forces, la mâchoire d’en bas, qu’il avait emportée comme en triomphe. D’autres ont la cruauté d’ouvrir le ventre aux femmes enceintes, et d’en tirer l’enfant pour l’écraser sous la tête de la mère. Les nations d’Younafo et d’Akkanez ont tant d’horreur l’une pour l’autre, que leurs batailles sont de véritables boucheries, après lesquelles ceux qui leur survivent n’ont pas d’autre passion que de se rassasier de la chair de leurs ennemis dans un horrible festin, et de prendre leurs mâchoires et leur crâne pour en orner leurs tambours et la porte de leurs maisons.

La situation de la côte d’Or étant au 5e. degré de la ligne, on doit juger que l’ardeur du soleil y est extrême. Mais ce que le climat peut avoir de malsain ne vient que du passage soudain de la chaleur du jour au froid de la nuit, surtout pour ceux à qui l’envie de se rafraîchir fait quitter trop tôt leurs habits. On peut en assigner une autre cause. La côte étant assez montagneuse, il s’élève chaque jour au matin, du fond des vallées, un brouillard épais, puant et sulfureux, particulièrement près des rivières et dans les lieux marécageux, qui, se répandant fort vite avant que le soleil puisse le dissiper, infecte tous les lieux où il s’étend. Il est difficile de ne pas s’en ressentir, surtout pour les Européens, dont le corps est plus susceptible de ses impressions que celui des habitans naturels. Ce brouillard est très-fréquent pendant l’hiver, surtout aux mois de juillet et d’août, qui sont aussi les plus dangereux pour la santé.

Les maladies ne viennent pas généralement, comme le pensent quelques écrivains, de la débauche et des autres excès ; puisque, malgré beaucoup de tempérance et de régularité, on ne se garantit pas toujours des attaques les plus malignes et les plus mortelles. Cependant tous les auteurs avouent que la plupart des matelots et des soldats européens se rendent coupables de leur propre mort par l’usage excessif du vin de palmier et de l’eau-de-vie. À peine ont-ils reçu leur paie, qu’ils l’emploient à ce brutal amusement, et l’argent leur manquant bientôt pour acheter des alimens qui pourraient soutenir leur santé, ils ont recours au pain, ou plutôt aux pâtes du pays, à l’huile et au sel, qui ne réparent pas le double épuisement du travail et de la débauche. Ainsi leurs forces diminuent sensiblement jusqu’à la naissance de quelque maladie violente à laquelle ils ne sont pas capables de résister. Leurs supérieurs mêmes, livrés à l’intempérance des femmes et des liqueurs fortes, ne sont pas plus capables de modération.

Les maladies épidémiques des Nègres sont la petite vérole et les vers. Le premier de ces deux fléaux en fait périr un nombre incroyable avant l’âge de quatorze ans ; et l’autre assujettit les vivans à d’affreuses douleurs dans toutes les parties du corps, mais particulièrement aux jambes.

Les Nègres de la côte d’Or n’ont pas d’autre règle pour distinguer les saisons que la différence du temps. Ils le partagent ainsi en hiver et en été. À la vérité, les arbres sont toujours verts et couverts de feuilles : il s’en trouve même un assez grand nombre qui produisent des fleurs deux fois l’année ; mais pendant l’été, qui est la saison de la sécheresse, une chaleur excessive semble dévorer la terre ; au lieu que, dans le temps des pluies, qui est l’hiver, les champs sont couverts d’abondantes moissons.

Les Nègres de la côte évitent la plage avec des soins extrêmes, et la croient fort dangereuse pour leurs corps nus. Les Hollandais s’en sont convaincus par leur propre expérience, surtout dans la saison qu’ils nomment travado, à l’imitation des Portugais, et qui répond à nos mois d’avril, de mai et de juin. Dans cet intervalle, les pluies qui tombent près de la ligne sont tout-à-fait rouges et d’une qualité si pernicieuse, qu’on ne peut dormir dans des habits mouillés, comme il arrive souvent aux matelots, sans se réveiller avec une maladie dangereuse. On a vérifié que des habits dont on se dépouille dans cet état, et qu’on renferme sans les avoir fait sécher parfaitement tombent en pouriture aussitôt qu’on y touche ; aussi les Nègres ont-ils tant d’aversion pour la pluie, que, s’ils sont surpris du moindre orage, ils mettent les bras en croix au-dessus de leur tête pour se couvrir le corps. Ils courent de toutes leurs forces jusqu’à la première retraite, et paraissent frémir à chaque goutte d’eau qui tombe sur eux, quoiqu’elle soit si tiède qu’à peine en ressentent-ils l’impression. C’est par la même raison qu’en dormant sur leurs nattes, ils tiennent pendant toute la nuit leurs pieds tournés vers le feu, et qu’ils se frottent si soigneusement le corps d’huile ; ils sont persuadés, avec raison, que cette onction leur tient les pores fermés, et que la pluie, qu’ils regardent comme la cause de toutes leurs maladies, n’y peut pénétrer.

La force du vent dans les tornados est telle qu’elle a quelquefois roulé le plomb des toits aussi proprement qu’il pourrait l’être par la main de l’ouvrier. Le nom de tornado ou d’ouragan fait supposer plusieurs vents opposés ; mais le plus fort est généralement le sud-est.

Atkins, qui quelquefois avait essuyé deux tornados dans un seul jour, assure que, de deux vaisseaux à dix lieues l’un de l’autre, l’un est quelquefois tranquille, tandis que l’autre est exposé au plus triste naufrage. Il se souvient même d’avoir vu l’air doux et serein près d’Anamabo, pendant qu’au cap Corse, qui n’en est qu’à trois ou quatre lieues, il était horriblement agité. Sans examiner, dit-il, s’il est vrai, comme les naturalistes le conjecturent, que le tonnerre ne se fasse jamais entendre plus loin qu’à dix lieues, il a toujours jugé que, dans les tornados, il doit être fort près. On peut mesurer son éloignement par la distance qui est entre l’éclair et le bruit. Atkins parle d’une occasion où il crut entendre, à trente pieds de sa tête, un bruit plus affreux et plus éclatant que celui de dix mille coups de fusil ; son grand mât fut fracassé au même instant, et l’orage se termina par une pluie excessive, qui fut suivie d’un assez long calme. Les éclairs sont communs en Guinée, surtout vers la fin du jour. Leur direction est tantôt horizontale, et tantôt perpendiculaire.

Quelques voyageurs ont parlé d’un foudre matériel qu’on a quelquefois trouvé sur les vaisseaux ou dans d’autres lieux, tel que celui qui tomba, dit-on, en 1695, sur la mosquée d’Andrinople. On en montre aussi dans les cabinets de plusieurs princes. À Copenhague, par exemple, on conserve une assez grosse pièce de substance métallique qu’on honore du nom de pierre de foudre.

Bosman avait lu dans tes papiers du directeur de Walkenbrug, qui décrivaient l’état de la côte, qu’en 1651, le tonnerre y avait causé d’affreux ravages, et fait croire à tout le monde que la dissolution de l’univers approchait. L’or et l’argent se trouvèrent fondus dans les coffres, et les épées dans leurs fourreaux. La principale crainte des Hollandais était pour leur magasin à poudre. Il semblait que tous les tonnerres du pays fussent venus s’y rassembler ; mais, par une exception fort heureuse, ce fut presque le seul endroit qui s’en trouva garanti pendant toute la saison.

Les Portugais ont donné le nom de terrore à un vent de terre que les Nègres appellent harmattan, et qui est si fort dès le moment de sa naissance qu’il maîtrise aussitôt les vents de la mer. Il forme des orages qui durent ordinairement deux ou trois jours ; et quelquefois quatre on cinq. Il est extrêmement froid et perçant. Le soleil demeure caché dans l’intervalle, et l’air est si obscur, si épais et si rude, qu’il affecte sensiblement les yeux. La nudité des Nègres les expose à ressentir si vivement son action, que Bosman les a vus trembler comme dans l’accès d’une fièvre violente. Les Européens mêmes, qui sont nés dans un climat plus froid, le supportent à peine, et sont obligés de se tenir renfermés dans leurs chambres, avec le secourds d’un bon feu et des liqueurs fortes. Les harmattans règnent à la fin de décembre, et surtout pendant tout le mois de janvier. Ils durent quelquefois jusqu’au milieu de février ; mais ils perdent alors une partie de leur violence. Jamais ils ne se font sentir pendant le reste de l’année.

Barbot rapporte que, pendant toute la durée des harmattans, les blancs et les Nègres sont également forcés de demeurer à couvert dans leurs maisons, ou n’en sortent que pour les besoins pressans. L’air, dit-il, est alors si suffocant, qu’il y a peu de poitrines assez fortes pour y résister. La respiration est embarrassée : on avale de l’huile pour l’adoucir. Les harmattans ne sont pas moins pernicieux aux animaux qu’aux hommes. Aussi les Nègres, qui connaissent le danger, prennent-ils des précautions pour en garantir leurs bestiaux. Deux chèvres que le commandant du cap Corse fit exposer à l’air, dans la seule vue de s’instruire par l’expérience, furent trouvées mortes au bout de quatre heures. Les jointures des planchers dans les chambres, et celles des ponts sur les vaisseaux s’ouvrent presque aussitôt que le harmattan commence, et demeurent dans cet état jusqu’à sa fin ; ensuite elles se ferment d’elles-mêmes comme s’il n’y était point arrivé de changement. La direction ordinaire de ces vents est est-nord-est. Leur force est si extraordinaire, qu’ils font changer le cours de la marée.

L’or passe pour le seul métal de cette côte, ou du moins les Européens, qui n’y sont attirés que par ce précieux métal n’ont pas pris la peine de pousser plus loin leurs recherches. Villault et Labat prétendent que l’or le plus fin est celui d’Axim, et que naturellement on en trouve dans ce canton à vingt-deux ou vingt-trois karats ; celui d’Akra ou de Tasore est inférieur ; celui d’Akkanez et d’Achera suit immédiatement ; et celui de Fétou est le pire.

Les peuples d’Axim et d’Achem le tirent du sable de leurs rivières. Il est probable que, s’ils ouvraient la terre au pied des montagnes, d’où ces rivières paraissent sortir, ils le trouveraient avec plus d’abondance. Ils confessent, et l’expérience n’en laisse aucun doute, qu’ils trouvent plus d’or dans le sable après les grandes pluies. Si l’or leur manque, ils demandent de la pluie à leurs fétiches par un redoublement de prières.

L’or d’Akkanez et de Fétou est tiré de la terre, sans autre fatigue que de l’ouvrir ; mais il ne s’y trouve pas toujours avec la même abondance. Un Nègre qui découvre une mine ou quelque veine d’or en a la moitié. Le roi partage toujours avec égalité. L’or de ce pays ne passe jamais vingt ou vingt-un karats. On le transporte sans le fondre, et les Européens le reçoivent tel qu’il est sorti de la terre.

Le général danois avait un lingot d’or de sept marcs et un septième d’once qui venait de la montagne de Tafou : c’était un présent qu’il avait reçu du roi d’Akra lorsque ce prince s’était réfugié dans le fort danois, après avoir été défait dans une bataille.

Le roi de Fétou avait un casque d’or et une armure complète du même métal, travaillée avec beaucoup d’art ; mais ce ne sont que des feuilles aussi minces que le papier, ou des tissus d’un fil d’or, qui n’est pas plus gros qu’un cheveu. Leurs filières sont plus belles que celles de l’Europe ; et l’expérience, plutôt que l’art, leur en fait tirer parti. Leurs rois ont de la vaisselle d’or de toutes sortes de formes. Dans les danses publiques, on voit des femmes chargées de deux cents onces d’or en divers ornemens, et des hommes qui en portent jusqu’à trois cents.

Ils distinguent trois sortes d’or : le fétiche, les lingots, et la poudre. L’or fétiche est fondu ou travaillé en différentes formes pour servir de parure aux deux sexes ; mais il s’allie communément avec quelque autre métal. Les lingots sont des pièces de différens poids, tels, dit-on , qu’ils sont sortis de la mine. Philips en avait un qui pesait trente onces. Cet or est aussi très-sujet à l’alliage. La meilleure poudre d’or est celle qui vient des royaumes intérieurs de Dunkira, d’Akim et d’Akkanez : elle est tirée du sable des rivières. Les habitans creusent des trous dans la terre, près des lieux où l’eau tombe des montagnes ; l’or est arrêté par son poids. Alors ils tirent le sable avec des peines incroyables, ils le lavent et le passent jusqu’à ce qu’ils y découvrent quelques grains d’or qui les paient de leur travail, mais avec assez peu d’usure. Nous avons vu la même méthode au Sénégal. Entre une infinité de récits qui se combattent, c’est le seul qui ait quelque vraisemblance ; car, si la nature avait placé des mines si près de la côte, les Anglais et les Hollandais s’en seraient saisis depuis long-temps, et se garderaient bien d’admettre les Nègres au partage. On ne sait guère que par ouï-dire la manière dont on cherche l’or ; car on ne fouille les rivières que fort loin de la côte. Si l’on fouille trop loin des premiers flots qui ont traversé les mines, les particules d’or s’ensevelissent trop dans le sable, ou se dispersent tellement, que le fruit du travail ne répond plus à la peine.

Les marchands de l’Europe prennent ordinairement un Nègre à leurs gages pour séparer de l’or véritable un or faux qui se nomme krakra. C’est une sorte d’écume sèche ou de poussière de cuivre qui se trouve mêlée dans la poudre d’or, et qui donne lieu à beaucoup de fraude dans le commerce.

Après l’or le principal objet du commerce, sur cette côte, est le sel, qui produit des richesses incroyables aux habitans. S’ils étaient capables de vivre dans une paix constante, cette seule marchandise attirerait à eux tous les trésors de l’Afrique ; car les Nègres des pays intérieurs sont obligés d’y venir prendre du sel, du moins ceux qui sont en état de le payer. Les plus pauvres se servent d’une certaine herbe qui renferme imparfaitement quelques-unes de ses qualités. Au delà d’Ardra, dans quelques royaumes d’où vient la plus grande partie des esclaves, deux hommes se vendent pour une poignée de sel.

Dans les cantons où le rivage est fort élevé, la méthode des Nègres pour faire du sel est de faire bouillir l’eau de mer dans des chaudières de cuivre, et de la laisser refroidir jusqu’à sa parfaite congélation ; mais cette opération est ennuyeuse et d’une grande dépense. Les Nègres qui sont situés plus avantageusement sur une côte basse creusent des fossés et des trous dans lesquels ils font entrer l’eau de la mer pendant la nuit. La terre étant d’elle-même salée et nitreuse, les parties fraîches de l’eau s’exhalent bientôt à la chaleur du soleil, et laissent de fort bon sel qui ne demande pas d’autre préparation. Dans quelques endroits, on voit des salines régulières, où la seule peine des habitans est de recueillir chaque jour un bien que la nature leur prodigue.

Le sel de Fantin, où la côte est très-favorable, égale la neige en blancheur, et en général, dans la plus grande partie de la côte d’Or, le sel est d’une blancheur et d’une pureté extraordinaires. On le prendrait d’autant plus aisément pour du sucre, qu’on lui donne ordinairement la forme de pain. Les Nègres en font beaucoup d’usage dans tous leurs alimens, et l’enveloppent dans des feuilles vertes pour lui conserver sa blancheur.

Bosman assure que toute la côte est remplie d’arbres de diverses grandeurs, et que les charmans bosquets qui se représentent de tous côtés dans l’intérieur des terres forment des perspectives assez délicieuses pour faire supporter patiemment la malignité de l’air et l’incommodité des chemins. Il ajoute qu’entre les arbres, les uns croissent naturellement avec tant d’ordre, que toutes les comparaisons seraient au désavantage de l’art ; tandis que les autres étendent leurs branches et se mêlent avec tant de confusion, que ce désordre même a des charmes surprenans pour les amateurs de la promenade.

Les arbres vantés par Oléarius, qui étaient capables de couvrir deux mille hommes de leur ombre, et ceux dont parle Kirker, qui pouvaient mettre à l’abri du soleil un berger avec tout son troupeau, n’approchent point, suivant Bosman, de certains arbres de la côte d’Or. Il en a vu plusieurs qui auraient couvert vingt mille hommes de leur feuillage, et quelques-uns si larges et si touffus, qu’une balle de mousquet aurait à peine atteint d’une extrémité des branches à l’autre. Ceux qui seront tentés de trouver un peu d’exagération dans ce récit doivent se rappeler ce qu’ils ont déjà lu du baobab, et de la grandeur extraordinaire des pirogues.

Ces arbres prodigieux sont une espèce de fromager, et se nomment kapots ; ils tirent ce nom d’une sorte de coton qu’ils produisent, et que les Nègres appellent aussi kapot, dont l’usage ordinaire est de servir de matelas dans un pays où l’excès de la chaleur ne permet pas d’employer la plume. Leur bois, qui est léger et poreux , n’est propre qu’à la construction des pirogues. Bosman ne doute pas que l’arbre célèbre de l’île du Prince, auquel les Hollandais trouvèrent vingt-quatre brasses de tour, ne fût un kapot. On en voit un près d’Axim que dix hommes pourraient à peine embrasser.

Le papayer croît en abondance au long de la côte. L’on y retrouve d’ailleurs plusieurs des fruits dont nous avons déjà parlé.

Le raisin est bleu, gros et de fort bon goût ; on croit qu’avec une culture mieux entendue, il deviendrait aussi bon et peut-être meilleur que celui de l’Europe.

Les cannes de sucre y croissent de la hauteur de sept à huit pieds, c’est-à-dire celles qui sont cultivées dans le jardin du gouverneur ; car les cannes sauvages, qui viennent assez abondamment, surtout dans le pays d’Anta, sont hautes de dix-huit et de vingt pieds. Bosman ne doute pas qu’avec les soins convenables on ne pût les conduire à leur perfection ; mais il en coûterait beaucoup de peine, parce que leur maturité est fort lente, et qu’elles ont besoin de deux ans pour arriver à leur pleine grosseur.

Le calebassier herbacé de la côte d’Or n’est pas différent de celui dont on a déjà donné la description.

La côte d’Or a des palmiers de toutes les espèces, des goyaviers, des tamariniers, des mangliers, et tous les autres arbres qui se trouvent sur la côte occidentale d’Afrique : elle est aussi pourvue des mêmes légumes, des mêmes racines et des mêmes fruits, par exemple, de l’ananas.

Le melon d’eau, suivant le même auteur, est un fruit beaucoup plus gros et plus agréable que l’ananas. Avant sa maturité, il est blanc dans l’intérieur et vert au dehors ; mais, en mûrissant, son écorce se couvre de taches blanches, et sa chair est entremêlée de rouge. Il est aqueux, mais d’une saveur délicieuse, et fort rafraîchissant. Lorsqu’il est vert, il se mange en salade comme le concombre avec lequel il a quelque ressemblance. Ses pepins, qui sont les mêmes, deviennent noirs à mesure qu’il mûrit, et produisent avec peu de soin des fruits de la même espèce. Le melon d’eau croît comme le concombre ; mais ses feuilles sont différentes. Sa grosseur ordinaire est le double des melons musqués de l’Europe. Il croîtrait en abondance sur la côte d’Or, si les Nègres n’étaient trop paresseux pour le cultiver ; il ne s’en trouve à présent que dans les jardins des Hollandais. Sa saison est le mois d’août ; mais dans les années abondantes il porte deux fois du fruit.

La nature n’a point accordé au pays les herbes qui sont communes en Europe, excepté le fluteau et le tabac, qui croissent ici en abondance ; mais Bosman trouve le tabac de la côte d’Or d’une puanteur insupportable, quoique les Nègres en fassent leurs délices. La manière dont ils le fument est capable d’empêcher qu’il ne leur nuise. La plupart ayant des tuyaux de cinq ou six pieds de long, les vapeurs les plus infectes peuvent perdre une partie de leur force dans ce passage. La tête des pipes est un vaisseau de pierre ou de terre qui contient deux ou trois poignées de tabac. Les Nègres qui vivent parmi les Européens ont du tabac du Brésil, qui vaut un peu mieux, quoiqu’il soit fort puant. La passion des deux sexes est égale pour le tabac ; ils se retrancheraient jusqu’au nécessaire pour se procurer cette consolation dans leur misère ; ce qui augmente tellement le prix du tabac, que pour une brasse portugaise, c’est-à-dire pour moins d’une livre, ils donnent quelquefois jusqu’à cinq schellings (six francs). La feuille de tabac croît ici sur une plante de deux pieds de haut. Elle est longue de deux ou trois paumes sur une de largeur ; sa fleur est une petite cloche qui se change en semence dans sa maturité.

On voit ici, dans plusieurs cantons, une sorte de gingembre qui s’élève de deux ou trois palmes. Le gingembre transplanté croît facilement dans tous les lieux chauds. Celui que la nature produit d’elle-même a peu de force ; cependant il diffère en bonté, suivant l’exposition du lieu. Le meilleur vient du Brésil et de Saint-Domingue : on estime beaucoup moins celui de San-Thomé et du cap Vert.

Les Nègres ont tant de passion pour l’ail, qu’ils l’achètent à toute sorte de prix. Barbot assure qu’il y a gagné cinq cents pour cent, avec beaucoup de regret de n’en avoir pas apporté une plus grande provision.

Les racines de la côte d’Or sont les ignames et les patates ; le pays est rempli d’ignames : ils ont la forme de nos gros navets, et se sèment de la même manière.

Le grain que les Nègres appellent maïs est connu dans toutes les parties du monde. Les Portugais l’apportèrent les premiers d’Amérique dans l’île de San-Thomé, d’où il fut transplanté sur la côte d’Or. Il avait été jusqu’alors inconnu aux Nègres ; mais il a multiplié dans leur pays avec tant d’abondance, que toutes ces régions en sont aujourd’hui couvertes. Barbot prétend que le nom de maïs est venu d’Amérique. Les Portugais lui donnent celui de milhio-grande c’est-à-dire grand-millet ; les Italiens le nomment blé de Turquie.

La seconde espèce de grain sur la côte d’Or est le véritable millet, que les Portugais appellent milhio-piqueno, ou petit millet.

Le riz n’est pas commun dans toutes les contrées de la côte d’Or. Il s’en trouve très-peu hors des cantons d’Axim et d’Anta. Mais il croît avec abondance à l’entrée de la côte.

On nourrit un grand nombre de toutes sortes de bestiaux dans le canton d’Axim, de Pokerson, de la Mina et d’Akra, surtout dans celui d’Akra, parce qu’on les y amène aisément d’Akoambo et de Lampi.

Dans les autres cantons, il ne se trouve que des taureaux et des vaches. Les Nègres ignorent l’art de couper les taureaux pour en taire des bœufs. Aux environs d’Axim, les pâturages sont assez bons, et les bestiaux peuvent s’y engraisser. Mais à la Mina, qui est un lieu fort sec, ils participent à la qualité du terroir. C’est néanmoins le seul endroit où l’on tire du lait des vaches, tant la plupart des Nègres sont obstinés dans leur ancienne ignorance. Maigres et décharnées, comme on représente les bestiaux de ce canton, il n’est pas étonnant que vingt ou trente vaches suffisent à peine pour fournir du lait à la table du général. Les plus grosses ne pèsent pas plus de deux cent cinquante livres. En général, tous les animaux du pays, sans en excepter les hommes, sont fort légers pour leur taille ; ce que Bosman attribue aux mauvaises qualités de leur nourriture, qui ne peut produire qu’une chair molle et spongieuse. Aussi celle des vaches et des bœufs y est-elle de fort mauvais goût. Une vache ne laisse pas de coûter douze livres sterling (288 fr.) Les veaux, qui devraient être beaucoup meilleurs, ont aussi quelque chose de désagréable au goût, qu’on ne peut attribuer qu’au mauvais lait de leurs mères, qu’elles n’ont pas même en abondance. Ainsi les bœufs, les vaches et les veaux de la côte d’Or ne sont pas une nourriture fort saine.

Les chevaux du pays sont de la grandeur de nos chevaux du Nord, sans être aussi hauts ni aussi bien faits. On en voit peu sur la côte ; mais ils sont en grand nombre dans l’intérieur des terres. Ils portent la tête et le cou fort bas. Leur marche est si chancelante, qu’on les croit toujours près de tomber. Ils ne se remueraient pas, s’ils n’étaient continuellement battus, et la plupart sont si bas, que les pieds de ceux qui les montent touchent jusqu’à terre.

Les ânes, qui sont aussi en grand nombre, ont quelque chose de plus vif et de plus agréable que les chevaux. Ils sont même un peu plus grands. Les Hollandais en avaient autrefois quelques-uns au fort d’Axim pour leurs usages domestiques ; mais ils les virent périr successivement faute de nourriture.

Quoique y ait beaucoup de moutons sur toute la côte, ils y sont toujours chers. Leur forme est la même qu’en Europe ; mais ils ne sont pas de la moitié si gros que les nôtres, et la nature ne leur a donné que du poil au lieu de laine. C’est le contraire de nos climats. Les hommes en Guinée ont de la laine, et les moutons du poil.

Le nombre des chèvres est prodigieux. Elles ne différent de celles de l’Europe que par la grandeur, car la plupart sont fort petites ; mais elles sont beaucoup plus grosses et plus charnues que les moutons.

Le pays ne manque point de porcs ; mais ceux qui sont nourris par les Nègres ont la chair fade et désagréable ; au lieu que la nourriture qu’ils reçoivent des Hollandais leur donne une qualité fort différente. Cependant les meilleurs n’approchent point de ceux du royaume de Juida, qui surpassent les pores mêmes de l’Europe par la délicatesse et la fermeté.

Les animaux domestiques, comme en Europe, sont les chats et les chiens. Mais les chiens n’aboient et ne mordent pas comme les nôtres. Il s’en trouve de toutes sortes de couleurs, blancs, rouges, noirs, bruns et jaunes. Les Nègres en mangent la chair, et jusqu’aux intestins ; de sorte que dans plusieurs cantons on les conduit en troupes au marché comme les moutons et les porcs. Les Nègres leur donnent le nom d’ékia, ou, d’après les Portugais, celui de cabra-de-matto, qui signifie chèvre sauvage. On en fait tant de cas dans le pays, qu’un habitant qui aspire à la noblesse est obligé de faire au roi un présent de quelques chiens. Ceux de l’Europe sont encore plus estimés à cause de leur aboiement. Les Nègres s’imaginent qu’ils parlent. Ils donnent volontiers un mouton pour un chien, et préfèrent sa chair à celle de leurs meilleurs bestiaux. Les chiens de l’Europe dégénèrent beaucoup dans le pays. Leurs oreilles deviennent raides et pointues comme celles du renard. Leur couleur change par degrés. Dans l’espace de trois ou quatre ans, on est surpris de les trouver fort laids, et de s’apercevoir qu’au lieu d’aboyer ils ne font plus que hurler tristement.

Quoique les éléphans ne soient nulle part en si grand nombre que sur la côte de l’Ivoire, il s’en trouve beaucoup aussi sur la partie de la côte d’Or qui s’avance de l’intérieur des terres jusqu’au rivage de la mer. Anta n’en est jamais dépourvu.

Les éléphans de la côte d’Or ont douze ou treize pieds de hauteur, et sont par conséquent moins grands que ceux des Indes orientales, auxquels les voyageurs donnent le même nombre de coudées. C’est la seule différence qui mérite d’être remarquée.

L’éléphant se nourrit particulièrement d’une sorte de fruit qui ressemble à la papaye, et qui croît sauvage dans plusieurs parties de la Guinée. L’île de Tesso en est remplie, et c’est apparemment ce qui invite ces animaux à s’y rendre en grand nombre. Ils passent le canal à la nage. Un esclave de la compagnie blessa un éléphant dans cette île ; et, n’ignorant pas ce qu’il avait à craindre de sa furie, il se réfugia aussitôt dans un bois voisin. L’éléphant s’efforça de le suivre ; mais, soit qu’il fut affaibli par sa blessure ou retardé par l’épaisseur des arbres, il abandonna les traces de son ennemi pour repasser le canal à la nage. Il mourut en chemin, et les Nègres profitèrent de la marée pour le conduire dans la baie de Féro, où ils commencèrent par lui arracher les dents, et firent ensuite un festin de sa chair. On assure que le mouvement d’un éléphant dans l’eau est plus prompt que celui d’une chaloupe à dix rameurs, et qu’à terre il est aussi léger qu’un cheval à la course.

On ne voit point d’éléphans blancs sur la côte d’Or, quoiqu’on dise dans quelques relations qu’il s’en trouve plus loin dans l’Afrique le long du Niger, dans l’Abyssinie et dans le pays de Zanguébar.

Les panthères sont en fort grand nombre sur toute la côte. Elles y portent le nom de bohen. On connaît l’extrême férocité de ces animaux. Un homme qui se hasarde seul dans un bois est menacé à tout moment de leurs insultes, et n’a de ressource que dans son adresse et son courage. Peu de temps après l’arrivée de Bosman, un domestique du facteur de Sokkonda fut dévoré à cent pas de son comptoir. Dans le même temps, et près du même lieu, un Nègre qui allait couper du bois avec sa hache, rencontra une panthère qui fondit sur lui ; mais, après un long combat, le Nègre lui ôta la vie d’un coup de hache, et revint couvert de sang et de blessures. En 1693, tandis que Bosman commandait dans le même fort, il ne se passait pas de nuit où les panthères n’enlevassent quelques moutons de son troupeau et de celui des Anglais ses voisins. Un jour, en plein midi, un de ces furieux animaux pénétra dans la loge et dévora deux chèvres. Bosman, qui s’en aperçut, se hâta de sortir avec son canonnier, deux Anglais et quelques Nègres, tous armés de mousquets. Ils poursuivirent le monstre, et le virent entrer dans un petit bois où il s’arrêta tranquillement. Le canonnier eut la hardiesse d’y entrer pour découvrir son gîte ; mais il revint bientôt avec une vive épouvante, après avoir laissé derrière lui son chapeau, son sabre et ses sandales. La panthère s’était jetée sur lui, l’avait mordu, et n’avait lâché prise que parce qu’une branche était tombée sur elle et l’avait effrayée. Un des Anglais n’entreprit pas moins de la faire déloger. Il pénétra dans le bois, son mousquet en joue ; mais la panthère se tint tranquillement assise pour lui laisser la liberté d’approcher ; et, le saisissant tout d’un coup par les épaules, elle l’abattit, et l’aurait infailliblement mis en pièces, si Bosman et ses Nègres, qui suivaient de près, n’eussent paru assez tôt pour le secourir. Si le monstre prit la fuite, ce ne fut qu’après avoir ôté à son ennemi la force de se relever pendant le reste du jour. Un facteur du fort, qui était parti après les autres avec son mousquet pour augmenter le nombre des assaillans, s’avançait d’un air résolu au moment que la panthère quittait sa retraite. Il la vit venir à lui ; et, son courage l’abandonnant à cette vue, il se mit à courir de toute sa force pour regagner le comptoir. Soit frayeur ou lassitude, il eut le malheur de tomber sur une pierre. La panthère s’approcha aussitôt de lui. Bosman et ses compagnons s’arrêtèrent tremblans à quelque distance, sans oser tirer, parce que le monstre était trop près du facteur. Ils s’attendaient à le voir déchirer à leurs yeux, lorsque la panthère, abandonnant sa proie, continua de fuir d’un autre côté. Ils n’attribuèrent sa retraite qu’à leurs cris. Quoi qu’il en soit, cette aventure ne l’empêcha pas de revenir peu de jours après, et de tuer quelques moutons. Les Hollandais, après avoir employé si malheureusement la force, eurent recours à l’adresse. Ils firent une cage de plusieurs grands pieux, longue de douze pieds et large de quatre, sur laquelle ils mirent un tas de pierres pour la rendre plus ferme. Dans un coin de cette cage, ils en mirent une petite, où ils renfermèrent deux cochons de lait. L’entrée était une trape, soutenue par une corde, qui devait se lâcher d’elle-même au moindre mouvement de la petite cage. Ce stratagème eut tant de succès, que, trois jours après, vers minuit, la panthère se jeta dans le piége. Au lieu de pousser des rugissemens, comme on s’y attendait, elle employa d’abord ses dents pour se procurer la liberté. Ses efforts lui auraient ouvert un passage, si elle eût pu continuer ce travail une demi-heure de plus ; car elle avait déjà rongé la moitié d’une palissade. Mais Bosman parut assez tôt pour l’interrompre ; et, sans s’amuser à tirer plusieurs coups inutiles, il passa le bout de son fusil entre deux pieux. L’animal se jeta dessus avec une extrême furie, et s’offrit ainsi comme de lui-même à trois balles, qui le renversèrent sans vie. Il était de la grandeur d’un veau, et pourvu de dents aussi terribles que ses griffes. Cette victoire devint l’occasion d’une fête qui dura huit jours, suivant l’usage du pays, qui accorde à celui qui tue une panthère le droit de prendre, sans payer, tout le vin de palmier qu’on met en vente au marché. Bosman, qui avait tué le monstre, résigna son privilége à ses Nègres.

Le pays d’Axim produit plus de panthères que celui d’Anta. Elles poussent la hardiesse jusqu’à sauter pendant la nuit dans les forts hollandais, quoique les murs n’aient jamais moins de dix pieds de hauteur ; et, s’il se présente quelque proie, leur férocité n’épargne rien. L’auteur observe qu’elles ne sont pas aussi effrayées du feu qu’on se l’imagine. Après en avoir reçu deux ou trois visites, qui lui avaient coûté quelques moutons, il espéra de s’en délivrer en allumant un grand feu près de son parc. Cinq de ses domestiques reçurent ordre de passer la nuit au même lieu sous les armes. Malgré toutes ces précautions, une panthère s’approcha sans être entendue, tua deux moutons entre deux de ses gens qui s’étaient endormis ; et lorsque, se réveillant aux cris des victimes, ils se préparaient à faire usage de leurs armes, elle eut plus de légèreté à s’échapper qu’ils n’eurent de courage à la poursuivre. Cet incident semble confirmer une opinion qui est commune à tous les Nègres : ils assurent que jamais la panthère ne s’attaque aux hommes lorsqu’elle peut se saisir d’une bête. Sans cela, deux domestiques endormis auraient été aussi faciles à dévorer que deux moutons.

Les buffles sont si rares sur la côte d’Or, qu’à peine en voit-on quelques-uns dans l’espace de deux ou trois ans ; mais ils sont en assez grand nombre à l’est, vers le golfe de Guinée. Ils sont de la grandeur d’un bœuf ; leur couleur est rougeâtre ; leurs cornes sont droites. Ils sont très-légers à la course. Dans les bons pâturages, leur chair est un fort bon aliment. Il est dangereux de les blesser lorsqu’on ne les tue pas du même coup. Les Nègres, instruits par l’expérience, montent sur un arbre pour les tirer.

Outre ces animaux farouches, le pays nourrit aussi des chacals, des hyènes, et d’autres bien plus gros ; ils sont non-seulement inconnus aux Européens, mais ils n’ont pas même de nom parmi les Nègres. En revanche, cette contrée est remplie d’espèces plus douces : telles que les cerfs, les gazelles ou les antilopes, les daims, les lièvres, etc. Le nombre des cerfs est surprenant dans les contrées d’Anta et d’Akra ; on les rencontre en grands troupeaux. Bosman en a quelquefois compté jusqu’à cent. Si l’on en croit les Nègres, ils sont si subtils et si timides, que, dans leurs marches, ils détachent un d’entre eux pour faire l’avant-garde, et veiller à la sûreté commune. Mais on distingue environ vingt sortes de ces animaux : les uns de la grandeur d’une petite vache, d’autres aussi petits que des moutons, et même que des chats. La plupart sont rougeâtres, avec une raie noire sur le dos ; il s’en trouve néanmoins de mouchetés. Leur chair est excellente surtout celle de deux principales sortes, que les Hollandais trouvent fort délicate.

Le petit cerf, dont les jambes sont si minces, qu’on les compare au tuyau d’une pipe, est doué d’une si grande légèreté, qu’il paraît voltiger au milieu des buissons.

On voit beaucoup de gazelles dans le pays d’Akra, et la chair en est excellente.

On a placé à tort en Afrique le paresseux, animal de l’Amérique méridionale. Ceux que des voyageurs y ont vus y avaient été apportés. L’arompo ou mangeur d’hommes n’est probablement qu’un chacal mal décrit.

Mais il n’y a point d’animaux en si grande abondance sur la côte d’Or que les rats et les souris, surtout les rats, qui ne se rendent pas peu redoutables par leurs ravages et par leur nombre.

On voit particulièrement, près d’Axim, une espèce de rats sauvages aussi gros que des chats, et qui ont le corps très-effilé : ils sont nommés boutis dans le pays. Il n’y a que les Nègres à qui leur chair paraisse agréable. Ils causent un dommage incroyable aux magasins de mil et et de riz. Dans l’espace d’une nuit, un seul de ces animaux fait dans un champ de blé le même ravage que cent rats ; après avoir beaucoup mangé, il renverse et détruit tout ce qu’il ne peut avaler.

Les singes sont d’autres animaux dont l’abondance est incroyable sur la côte d’Or ; ils sont en si grand nombre, que, dans plusieurs cantons, les Nègres sont obligés de faire la garde pour garantir leurs plantations, et d’employer le poison, les piéges et les armes. Lorsqu’un Européen rapporte de la chasse cinq ou six singes qu’il a tués, il est reçu des Nègres comme en triomphe. D’un autre côté, les singes s’aperçoivent fort bien des piéges qu’on leur tend, et ne donnent pas deux fois dans le même. Ils ne connaissent pas moins leurs ennemis. S’ils voient un singe de leur troupe blessé d’un coup de flèche, ils s’empressent à le secourir. La flèche est-elle barbue, ils le distinguent fort bien à la difficulté qu’ils trouvent à la tirer ; et, pour donner du moins à leur compagnon la facilité de fuir, ils en brisent le bois avec leurs dents. Un autre est-il blessé d’un coup de balle, ils reconnaissent la plaie au sang qui coule, et mâchent des feuilles pour la panser. Les chasseurs qui tomberaient entre leurs mains courraient grand risque d’avoir la tête écrasée à coups de pierres, ou d’être déchirés en pièces ; car, entre ces animaux il s’en trouve de très-gros , et qu’il est dangereux d’irriter.

On sait qu’en général tous les singes sont malins et fort portés à l’imitation de tout ce qui se présente devant leurs yeux. Ils sont passionnés pour leurs petits. Jamais on ne les voit tranquilles : la nature n’a rien qui représente mieux le mouvement perpétuel. Comme ils approchent beaucoup de la forme humaine les Nègres sont persuadés, comme on l’a déjà vu, que c’est une race d’hommes maudits qui pourraient parler, si leur malignité ne leur liait la langue. On tend sur les arbres des ressorts et d’autres pièges pour les prendre.

Bosman dit qu’on trouverait plus de cent mille singes sur la côte, et qu’il y en a tant de variétés, qu’il serait presque impossible d’en faire la description. Il ajoute qu’on en a vu de cinq pieds de haut, c’est-à-dire d’aussi grands qu’un homme. Un facteur anglais lui assura que, derrière le fort de Ouimba ou Ouineba, une troupe de singes se saisirent un jour de deux esclaves de la Compagnie, et leur auraient crevé les yeux avec des bâtons, qu’ils préparaient déjà, si d’autres esclaves n’étaient venus à leur secours.

Les plus grands, après cette monstrueuse espèce, qui est le barris, n’en approchent pas pour la hauteur, mais ils ne sont pas moins laids. Leur meilleure qualité est d’apprendre parfaitement tout ce qu’on leur enseigne. Les Anglais les ont nommés monkeys, qui signifie petits moines.

Les espèces que l’on trouve à la côte d’Or, sont le mandrill, le magot, le babouin, le papion, le blanc-nez, la diane, le calitriche ou singe vert, la mone, le patas. Les Nègres font de la peau de ces animaux des bonnets appelés fittès.

Tous ces singes sont naturellement voleurs. Bosman a vu plusieurs fois avec quelle subtilité ils dérobent le millet. Ils en prennent deux ou trois tiges dans chaque main, autant sous les bras, deux ou trois dans la bouche ; et, marchant sur les pieds, ils s’enfuient avec leur fardeau. S’ils sont poursuivis, ils ne gardent que ce qu’ils ont dans la bouche, et laissent tomber le reste pour se sauver plus légèrement. En prenant les tiges, ils examinent soigneusement l’épi ; et, s’ils n’en sont pas satisfaits, ils le jettent pour en choisir un autre. Ainsi leur friandise cause plus de dommage que leur larcin.

Atkins observe que le prodigieux nombre de singes qui habitent la côte d’Or rend les voyages fort dangereux par terre. Ils attaquent un passant lorsqu’ils le voient seul, et le forcent de se réfugier dans l’eau, qu’ils craignent beaucoup. Dans quelques cantons, on accuse les Nègres de se livrer aux plus honteux désordres avec les singes. L’auteur, se rappelant plusieurs exemples de la passion de ces animaux pour les femmes, juge que cette accusation n’est pas sans vraisemblance. Un officier du vaisseau qu’il montait acheta dans le pays un singe qui avait une parfaite ressemblance avec un enfant ; il avait le visage plat et uni, avec une petite chevelure : il était sans queue. Il ne voulait prendre pour nourriture que du lait et de l’orge en bouillie. Il gémissait continuellement, et ses cris étaient les mêmes que ceux des enfans. Enfin, dit Atkins, sa figure et ses pleurs continuels avaient quelque chose de si choquant, qu’après l’avoir gardé deux ou trois mois, son maître prit le parti de l’assommer et de le jeter dans les flots.

Smith raconte que les habitans de Scherbro appellent le mandrill boggo ; il ajoute qu’il a véritablement la figure humaine ; que, dans toute sa grandeur, on le prendrait pour un homme de la taille moyenne ; que ses jambes et ses pieds, ses bras et ses mains sont d’une juste proportion ; mais que sa tête est fort grosse, son visage plat et large, sans autre poil qu’aux sourcils ; qu’il a le nez fort petit, les lèvres minces et la bouche grande ; que la peau de son visage est blanche, mais extrêmement ridée, comme les femmes l’ont dans l’extrême vieillesse ; que ses dents sont larges et fort jaunes, ses mains blanches et unies, quoique le reste du corps soit couvert d’un poil aussi long que celui de l’ours. S’il ressent quelque mouvement de colère ou de douleur, il crie comme les enfans. Il a généralement le nez morveux, et paraît prendre plaisir à se le frotter avec la langue.

Le capitaine Flower apporta d’Angole, en 1733, un barris, qu’il avait soigneusement conservé dans de l’esprit de vin. Il l’avait eu vivant pendant quelques mois.On admira beaucoup à Londres son visage, sa petite chevelure et ses parties naturelles , qui ne différaient pas de l’espèce humaine. Flower rendit témoignage qu’il marchait souvent sur les deux jambes ; qu’il s’asseyait sur une chaise pour boire et pour manger ; qu’il dormait assis, les mains croisées sur la poitrine ; qu’il n’avait pas la méchanceté des autres singes, et que ses mains, ses pieds et ses ongles ressemblaient beaucoup aux nôtres.

Le kogghelo, dont on a déjà parlé, habite particulièrement les bois, près de la rivière de Saint-André. Sa longueur est d’environ huit pieds ; mais sa queue seule en prend plus de quatre. Ses écailles ressemblent aux feuilles de l’artichaut ; mais elles sont plus pointues. Elles sont fort serrées, et si dures, qu’elles peuvent le défendre contre les attaques des autres bêtes. Ses principaux ennemis sont les tigres et les léopards. Ils le poursuivent, et sa légèreté n’est pas si grande, qu’ils aient beaucoup de peine à l’atteindre. Mais il se roule alors dans sa cotte de mailles, qui le rend invulnérable. Les Nègres le tuent par la tête, vendent sa peau aux Européens, et mangent sa chair, qui est blanche et de bon goût. Cet animal vit de fourmis, et se sert, pour les prendre, de sa langue, qui est extrêmement longue et gluante. Suivant Desmarchais, c’est une créature douce et tranquille, qui n’est pas capable de nuire. Dapper assure au contraire, mais à tort, que c’est une bête de proie qui ressemble beaucoup au crocodile.

On peut diviser les oiseaux de la côte d’Or en trois classes : ceux qui lui sont communs avec l’Europe, ceux qui sont connus en Europe, quoiqu’ils y soient étrangers, et ceux qui n’y sont pas connus.

Les espèces privées qui sont communes à la côte d’Or et à l’Europe se réduisent à un fort petit nombre ; ce sont les poules, les canards, les dindons et les pigeons. Encore les deux dernières ne se trouvent-elles que dans les comptoirs hollandais ; car on n’en voit point parmi les Nègres.

Les perdrix et les faisans ne ressemblent point à ceux de l’Europe. Le nombre des perdrix est fort grand sur toute la côte, ce qui ne les rend pas plus communes sur la table des Hollandais, parce qu’ils manquent de chasseurs pour les tuer. Les faisans sont en fort grand nombre aux environs d’Akra et d’Apam, et dans la province d’Akambo. Leur grandeur ne surpasse pas celle d’une poule ; mais on vante beaucoup leur beauté. Ils ont le plumage tacheté de blanc et de bleu, le cou entouré d’un cercle bleu céleste de la largeur de deux doigts, et la tête couronnée d’une belle touffe noire. On les regarde comme les plus beaux de la nature, et comme la plus précieuse rareté que la Guinée produise après l’or.

Entre une infinité d’oiseaux, les perroquets sont également remarquables par leur nombre et par leur beauté. L’usage commun des Nègres est de les prendre jeunes dans leurs nids, de les apprivoiser, et de leur apprendre plusieurs mots de leur langue ; mais les perroquets de la côte d’Or ne parlent pas si bien que les verts du Brésil. Quoiqu’on en trouve sur toute la côte, ils n’y sont pas en si grand nombre que dans l’intérieur des terres, d’où ils viennent presque tous : ceux de Benin, de Callahar et du cap Lopez, sont les plus estimés, parce qu’on les apporte de fort loin ; mais, outre qu’ils sont ordinairement trop vieux, ils n’ont pas la même docilité. Tous les perroquets de la côte, ceux du promontoire de Guinée et des lieux qu’on vient de nommer sont bleus ; et ce qui doit paraître fort étrange, ils sont plus chers qu’en Hollande : on ne fait pas difficulté de donner trois, quatre et cinq livres sterling (72, 96 et 120 fr.) pour un perroquet qui sait parler.

On y voit une espèce de petites perruches, que les Nègres appellent abourots. Elles se laissent prendre au filet comme les alouettes, et aiment à se rassembler en troupes dans les champs de blé. Elles se portent entre elles une singulière affection, comme les tourterelles : elles ne sont pas moins remarquables par la beauté de leur plumage ; elles ont le corps vert et la tête orangée. On en voit une autre sorte qui est un peu plus grosse, et qui a le plumage rouge, avec une tache noire sur la tête, et la queue noire.

Les voyageurs parlent aussi de l’oiseau à couronne, qui se trouve sur la côte d’Or, et qui n’a pas moins de dix couleurs : son plumage est un mélange admirable de vert, de rouge, de bleu, de brun, de noir, de blanc, etc. De sa queue, qui est fort longue, les Nègres tirent des plumes dont ils se parent la tête. Les Hollandais lui ont donné le nom d’oiseau à couronne, parce qu’ils ont sur la tête une belle touffe, les uns bleue, d’autres couleur d’or. C’est sans doute une espèce de perroquet, car il en a le bec.

Un autre oiseau à couronne est l’oiseau royal, qui a été décrit plus haut.

Le pokko est un oiseau qui, malgré sa laideur, est estimé par sa rareté. Il est exactement de la taille d’une oie ; ses ailes sont d’une grandeur et d’une largeur démesurées, couvertes de plumes brunes ; tout le dessous du corps est couleur de cendre, et couvert de poils plutôt que de plumes ; sous le cou pend une sorte de bourse rouge, longue de quatre ou cinq pouces, et de la grosseur du bras d’un homme ; c’est dans ce réservoir que l’animal dépose sa nourriture. Son cou, qui est assez long, et cette espèce de sac, sont couverts de quelques poils de la même nature que ceux du ventre ; sa tête est beaucoup plus grosse a proportion du corps, et n’est couverte que d’un petit nombre des mêmes poils ; ses yeux sont grands et noirs ; son bec est fort gros et fort long ; il se nourrit de poisson, et dans un seul repas il dévore ce qui suffirait pour la nourriture de quatre hommes ; il se jette avec beaucoup d’avidité sur le poisson qu’on lui présente, et le cache aussitôt dans son sac. Il n’aime pas moins les rats, et les avale entiers ; on prend quelquefois plaisir à lui faire rendre gorge. Les Hollandais avaient un de ces animaux qu’ils laissaient courir dans les ouvrages extérieurs de leur fort ; ils l’avaient accoutumé à vider quelquefois devant eux son réservoir, d’où ils voyaient sortir un rat à demi digéré : un autre de leurs amusemens était de lâcher sur lui un chien, ou même un enfant, pour le mettre dans la nécessité de se défendre : ses seules armes étaient son bec, dont il se servait assez adroitement pour pincer, mais sans être capable de nuire beaucoup.

Pendant le séjour de Bosman dans le pays ; on tua sur la rivière d’Apan un oiseau assez semblable au pokko, mais si grand, lorsqu’il se tient sur ses jambes et la tête levée, qu’il surpasse de beaucoup la hauteur d’un homme : son plumage était mêlé de noir, de blanc, de rouge, de bleu et de plusieurs autres couleurs : il avait les yeux jaunes et très-grands. Bosman le regarde comme un animal fort extraordinaire : les Nègres mêmes ignoraient son nom[1].

Bosman reconnaît qu’il est impossible de décrire toutes les différentes espèces d’abeilles, de chenilles, de grillons, de sauterelles, de vers, de fourmis et d’escargots qui se forment et qui se renouvellent sans cesse dans le pays.

Ce voyageur s’étend sur le nombre et la grandeur des serpens de la côte d’Or. Le plus monstrueux qu’il ait vu n’avait pas moins de vingt pieds de longueur ; mais il ajoute qu’il s’en trouve de beaucoup plus grands dans l’intérieur des terres ; en effet, il y en a de trente pieds de long. On a souvent trouvé dans leurs entrailles non-seulement des animaux, mais des hommes entiers. On les connaît sous le nom de boa.

La nature a refusé à ces énormes serpens les crochets à venin ; mais elle leur a donné une puissance redoutable. Ils vivent généralement dans les lieux aquatiques ; ils se placent en embuscade sur le bord des rivières où les animaux viennent se désaltérer ; roulés en spirale sur eux-mêmes, ils forment un disque de près de sept pieds de diamètre, au centre duquel se trouve placée la tête ; ils attendent ainsi leur proie dans une position immobile, soulevant la tête de temps à autre pour observer si quelque animal approche. Aussitôt qu’ils le croient à leur portée, ils s’élancent comme un ressort ; ils s’entortillent autour de son cou afin de l’étouffer. Quand l’animal est étranglé, ils lui brisent les os en le serrant des nombreux replis de leur corps ; ils l’étendent sur la terre, le couvrent de leur bave ou d’une salive très-muqueuse, et commencent à l’avaler la tête la première. Dans cette sorte de déglutition, les deux mâchoires du serpent se dilatent considérablement ; il semble avaler un animal plus gros que lui. Cependant la digestion commence à s’opérer ; alors le serpent s’engourdit, et il devient très-facile de le tuer, car il n’oppose ni résistance, ni volonté de s’enfuir. Aussi les habitans des contrées qu’il infeste vont à sa recherche, afin de s’en procurer la viande, qu’on vend par tronçons dans les marchés.

Quelquefois il cherche sa proie sur terre, se tient caché dans de grandes herbes, sous des buissons épais, dans une caverne, ou bien grimpe sur un arbre. Il vit aussi de poissons, et pour cela il a l’art d’attirer sa proie, en dégorgeant dans l’eau une petite partie des alimens à moitié digérés qui sont dans son estomac ; les poissons accourent pour s’en nourrir, et il les englobe dans son vaste gosier. Cet énorme serpent se trouve dans toutes les régions équatoriales de l’Asie, de l’Afrique et de l’Amérique.

Beaucoup de serpens sont venimeux, surtout une espèce qui n’a pas plus de trois pieds de long, ni plus de deux paumes d’épaisseur : elle est mouchetée de blanc, de noir et de jaune. Bosman faillit un jour, près d’Axim, d’être mordu par un de ces serpens, qui s’était approché de lui sans être aperçu, tandis qu’il était assis tranquillement sur un rocher. Ces monstres infectent non-seulement les bois, mais les cabanes des Nègres, et jusqu’aux forts des Européens, où Bosman en tua plus d’un. Il conserva la peau d’un serpent mort qui avait deux têtes. Au fort hollandais d’Axim, on en voyait plusieurs qu’on avait pris soin de faire sécher et de remplir de paille pour leur rendre leur grandeur naturelle : le plus grand avait quatorze pieds de longueur : à deux pieds de la queue, on remarquait encore deux pates[2], sur lesquelles on prétend que ces animaux se lèvent et courent fort vite ; la tête, qui ressemblait par sa forme à celle d’un brochet, était armée de terribles rangées de dents. Il y avait une autre peau d’un serpent long de cinq pieds, et de la grosseur du bras d’un homme, rayé de noir, de brun, de jaune et de blanc, avec un mélange fort agréable. La plus curieuse partie de son corps était la tête, qui paraissait fort longue et fort plate : il n’a pour arme offensive qu’une fort petite corne, qui lui surmonte le nez : elle est blanche, dure et pointue comme une alêne. Il arrive souvent aux Nègres de marcher sur cet animal, lorsqu’ils vont nu-pieds dans les champs ; car, lorsqu’il digère, il tombe, comme le boa, dans un si profond sommeil, qu’il ne faut pas peu de bruit et de mouvement pour l’éveiller[3].

Quelques domestiques nègres de Bosman aperçurent près d’un marais un serpent de vingt-sept pieds de long, et d’une grosseur proportionnée. Il était au bord d’un trou rempli d’eau, entre deux porcs-épics, avec lesquels il s’engagea dans un combat fort animé. Il vomissait son venin tandis que ses deux adversaires le perçaient de leurs dards ; mais les Nègres terminèrent la bataille en tuant les trois champions à coups de fusil : ils les apportèrent à Maouri, où, rassemblant leurs camarades, ils en firent ensemble un festin délicieux.

En réparant les murs du fort hollandais de Maouri, les ouvriers découvrirent un grand serpent sous un monceau de pierres, et résolurent aussitôt de le prendre. Après avoir remué une partie des pierres, un maçon nègre, voyant passer la queue du serpent, s’en saisit ; mais, n’ayant pas la force de la tirer, il prit le parti de la couper avec son couteau ; et, se flattant d’avoir mis le monstre hors d’état de lui nuire, il continua d’écarter le reste des pierres. Aussitôt que le serpent se vit à découvert, il s’élança sur le maçon, et lui couvrit le visage d’un venin si dangereux qu’il le rendit aveugle sur-le-champ ; cependant ses yeux se rouvrirent, et la vue lui revint, après avoir été quelques jours dans cette situation. Bosman, observa souvent parmi les Nègres que la morsure d’un serpent les fait d’abord enfler, et leur cause de vives douleurs, mais qu’ils reviennent ensuite à leur premier état ; d’où il conclut que le poison a différens degrés de force, et que, s’il est quelquefois mortel, il n’est capable ordinairement que de blesser. Dans le royaume de Juida, la plupart des serpens ne causent aucun mal. Smith confirme cette opinion. À Juida, dit-il, il se trouve de gros serpens qui n’ont aucun venin, et que les habitans honorent d’un culte. Nous en parlerons plus en détail à l’article du royaume de Juida.

Les crapauds et les grenouilles sont non-seulement aussi communs, mais de la même forme qu’en Europe ; cependant il s’y trouve moins de crapauds que de grenouilles, et dans quelques cantons ils sont d’une grosseur prodigieuse. Dans le village d’Adja, entre Maouri et Cormantin,, Bosman en vit un de la largeur d’un plat de table : il le prit d’abord pour une tortue de terre ; mais il fut bientôt détrompé en le voyant marcher : le facteur anglais l’assura qu’on en voyait beaucoup de cette taille aux environs du même lieu ; ils sont mortels ennemis des serpens, et Bosman fut quelquefois témoin de leurs combats. Barbot raconte que, dans certaines années, vers la fin du mois de mai, on voit paraître au cap Corse un nombre incroyable de ces hideux animaux, qui disparaissent peu de temps après.

Les scorpions sont en grand nombre sur cette côte, les uns fort petits, d’autres de la grosseur d’une écrevisse ; mais la différence de la taille n’en met pas dans le venin de leur piqûre, qui est presque toujours mortelle, si le remède n’est pas apporté sur-le-champ : l’antidote le plus certain est d’écraser le scorpion sur la blessure, et le premier soin du malheureux qui se sent piqué doit être d’arrêter son ennemi pour le faire servir à sa guérison. Un des gens de Barbot fut guéri par cette méthode dans l’île du Prince, où il avait été blessé au talon pendant qu’il était à couper du bois.

Toutes les parties de la Guinée sont remplies de grandes araignées noires, dont la vue a quelque chose d’effrayant. Bosman, se mettant un jour au lit, fut véritablement alarmé d’apercevoir près de lui un de ces animaux qui avait le corps d’une longueur extraordinaire, la tête pointue par-derrière, et fort large sur le devant, dix jambes couvertes de poil, et de la grosseur du petit doigt. Il n’ajoute pas de quelles armes il se servit pour tuer ce monstre.

Les Hollandais trouvèrent un insecte si brillant dans les ténèbres, qu’ils le prirent d’abord pour un ver luisant. Il ressemblait à la cantharide, excepté par sa couleur, qui était noire comme le jais. Barbot observe qu’outre ces mouches noires qui sont fort grosses, et qui rendent pendant la nuit une sorte de lumière, on voit sur la côte quantité de vers luisans. Atkins rapporte que la mouche de feu, qui est fort commune dans les latitudes méridionales, vole ici pendant la nuit, et répand dans l’air autant de clarté que les vers luisans sur terre.

On parle avec admiration de la multitude d’abeilles qu’on rencontre de toutes parts. On connaît assez, dit Bosman, l’excellence du miel de Guinée : il n’est pas moins célèbre par son extrême abondance aux environs de Rio-Gabon, du cap Lopez, et plus haut dans le golfe de Guinée ; mais il n’est pas si commun sur la côte d’Or.

Les fourmis, comme celles du Sénégal, se composent des habitations avec un art admirable ; elles se bâtissent aussi de grands nids sur des arbres fort élevés, et souvent elles viennent de ces lieux dans les forts hollandais, en si grand nombre, qu’elles mettent les facteurs dans la nécessité de quitter leurs lits : leur voracité est surprenante ; il n’y a point d’animal qui puisse s’en défendre : elles ont souvent dévoré des moutons et des chèvres. Smith rapporte que, dans l’espace d’une nuit, elles lui ont quelquefois mangé un mouton avec tant de propreté, que le plus habile anatomiste n’en aurait pas fait un si beau squelette. Un poulet n’est pour elles qu’un amusement d’une heure ou deux ; le rat même, quelque léger qu’il soit à la course, ne peut échapper à ces cruels ennemis ; si une seule fourmi l’attaque, il est perdu ; tandis qu’il s’efforce de la secouer, il se trouve saisi par quantité d’autres, jusqu’à ce qu’il soit accablé par le nombre ; elles le traînent alors dans quelque lieu de sûreté : si leurs forces ne suffisent pas pour cette opération, elles font venir un renfort, elles se saisissent de leur proie, et viennent à bout de l’emporter en bon ordre.

Ces fourmis sont de plusieurs sortes, grandes, petites, blanches, noires et rouges : l’aiguillon des dernières cause une inflammation très-violente et plus douloureuse que celle des millepieds. Les blanches sont aussi transparentes que le verre, et mordent avec tant de force, que dans l’espace d’une nuit elles s’ouvrent un passage dans un coffre de bois fort épais, en y faisant autant de trous que s’il avait été percé d’une décharge de petit plomb. Les plus grosses n’ont pas moins d’un pouce de long. Un jour Smith entreprit de briser un de leurs nids avec sa canne ; mais l’unique effet de plusieurs coups fut d’attirer des milliers de fourmis à leurs portes. Il prit aussitôt le parti de la fuite, se souvenant que la morsure d’une fourmi noire cause des douleurs inexprimables, quoiqu’elle n’ait pas d’autre effet dangereux.

On distingue aisément à la tête de leurs bataillons trente ou quarante guides qui surpassent les autres en grosseur, et qui dirigent leurs marches. Leurs expéditions se font ordinairement la nuit. Si les Européens, en les fuyant, oublient derrière eux quelques provisions de bouche, ou d’autres objets comestibles, ils doivent être sûrs que tout sera dévoré avant le jour ; l’armée des fourmis se retire ensuite avec beaucoup d’ordre, et toujours chargée de quelque butin qu’elle a la précaution d’emporter.

Pendant le séjour que Smith fit au cap Corse, un grand corps de cette milice vint rendre sa visite au château. Il était presque jour lorsque l’avant-garde entra dans la chapelle, où quelques domestiques nègres étaient endormis sur le plancher : ils furent réveillés par cette armée d’ennemis ; et Smith, s’étant levé au bruit, eut peine à revenir de son étonnement ; l’arrière-garde était encore à la distance d’un quart de mille : après avoir tenu conseil sur cet incident, on prit le parti de mettre une longue traînée de poudre sur le sentier que les fourmis avaient tracé, et dans tous les endroits où elles commençaient à se disperser. On en fit sauter ainsi plusieurs millions qui étaient déjà dans la chapelle ; l’arrière-garde, ayant reconnu le danger, tourna tout d’un coup, et regagna directement ses habitations.

Si les fourmis n’ont point un langage comme les Nègres, et plusieurs Européens se le sont imaginé, on ne peut douter, ajoute Smith, qu’elles n’aient quelque manière de se communiquer leurs intentions ; il s’en convainquit par l’expérience suivante. Ayant découvert, à quelque distance des nids, quatre fourmis qui paraissaient être à la chasse, il tua un escargot et le jeta sur le chemin ; elles passèrent quelques momens à reconnaître si c’était une proie qui leur convînt ; ensuite une d’entre elles se détacha pour porter l’avis à leur habitation, tandis que les autres demeurèrent à faire la garde autour du corps mort : bientôt Bosman fut surpris d’en voir paraître un grand nombre qui vinrent droit au corps, et qui ne tardèrent point à l’entraîner. Dans d’autres occasions, il prit plaisir à renouveler la même expérience ; il observa que, si le premier détachement ne suffisait pas pour la pesanteur du fardeau, les fourmis renvoyaient un second messager qui revenait avec un renfort.

La disette ou la mauvaise qualité des viandes et des autres provisions rend les secours de la mer fort utiles à la conservation de la santé et de la vie. Il serait impossible de subsister long-temps sans cette ressource car non-seulement les Nègres, mais la plupart des Européens mêmes ne vivent que de poisson, de pain et d’huile de palmier. Ceux qui aiment le poisson peuvent s’en rassasier pour cinq ou six sous ; et s’ils ne s’attachent point à choisir le plus rare et le plus beau, ils peuvent se satisfaire aisément pour la moitié de ce prix. Si la pêche n’est pas heureuse, comme il arrive souvent dans la saison de l’hiver, où dans le mauvais temps, la vie du peuple est fort misérable.

On nomme entre les poissons de mer la dorade, la bonite, les jacots, qui sont de la grosseur d’un veau, le brochet de mer, la morue, le thon et la raie. Les petits poissons, surtout les sardines, y sont dans une extrême abondance. Le meilleur poisson qu’on trouve dans cette mer, est la dorade. Elle a le goût du saumon. Les Anglais lui donnent le nom de dauphin, et les Hollandais celui de poisson d’or. On le regarde comme le plus léger de tous les animaux qui nagent. Les dorades se laissent prendre aisément lorsqu’elles sont pressées par la faim.

La bonite est un fort bon poisson, mais inférieur à la dorade ; on la prend dans les lieux où là mer est le plus agitée.

Les Anglais du cap Corse regardent le poisson royal comme un des meilleurs et des plus délicats de la côte ; mais il demande d’être pris dans la saison qui lui convient : sa pleine longueur est d’environ cinq pieds. Quelquefois on en découvre des troupes nombreuses au long du rivage. Plusieurs écrivains le nomment seffer, d’autres nègre, parce qu’il a la peau noire.

On trouve assez abondamment dans cette mer un poisson de la grosseur des morues de l’Europe, qui porte le nom de morue du Brésil ; il est fort gras et d’un excellent goût.

Outre les poissons précédens et une infinité d’autres, qui servent de nourriture ordinaire aux habitans de la côte, il y en a de différentes sortes qui sont fort remarquables par leur grandeur, leur force et leurs autres qualités.

Le plus monstrueux habitant des mers est le cachalot, qui a reçu des Hollandais le nom de noordkaper, et des Français celui de souffleur.

Le poisson fétiche a tiré ce nom du respect ou de l’espèce de culte que les Nègres lui rendent. C’est un poisson d’une rare beauté ; sa peau qui est brune sur le dos, devient plus claire et plus brillante près de l’estomac et du ventre. Il a le museau droit et terminé par une espèce de corne dure et pointue de trois pouces de longueur ; ses yeux sont grands et vifs. Des deux côtés du corps, immédiatement après les ouïes, on découvre quatre ouvertures en longueur dont on ignore l’usage. Celui dont Barbot a donné la figure avait sept pieds de long. Il ne lui fut pas possible d’en goûter, parce que rien ne peut engager les Nègres à le vendre ; mais ils lui permirent de le dessiner au crayon.

Pendant le séjour qu’Atkins fit dans la baie du cap des Trois-Pointes, il vit régulièrement, vers le soir, un affreux poisson qui se remuait pesamment autour du vaisseau. Ce monstre, nommé diable de mer par les matelots, et baudroie sur les côtes de France, a un aspect hideux. Sa tête est démesurément grosse, ses nageoires ventrales ont la forme de mains. Entre ses yeux, placés sur la partie supérieure de la tête, s’élève un long filament terminé par une membrane assez large. Ce filament est suivi, dans la direction du dos, d’une rangée d’autres filamens qui diminuent de longueur en s’éloignant de la tête, garnie aussi de membranes et de fils. Des barbillons vermiformes sont répandus sur les côtés du corps, de la queue et de la tête, au-dessus de laquelle paraissent quelques tubercules ou aiguillons. Sa peau est mince, flasque et sans écailles. La couleur de la baudroie est obscure en dessus, et blanchâtre en dessous. Ce poisson, n’ayant ni armes défensives dans ses tégumens, ni force dans ses membres, ni célérité dans sa natation, est, malgré sa grandeur, contraint d’avoir recours à la ruse pour se procurer sa subsistance, et de réduire sa chasse à des embuscades ; il s’enfonce dans la vase, se couvre de plantes marines, se cache entre les pierres, et ne laisse apercevoir que l’extrémité de ses filamens qu’il agite en différens sens, et auxquels il donne toutes les fluctuations qui peuvent les faire ressembler davantage à des vers ou autres appâts ; les autres poissons, attirés par cette proie apparente, s’approchent et sont engloutis par un seul mouvement de la baudroie dans son énorme gueule, et y sont retenus par les innombrables dents dont elle est armée. Les autres poissons connus sur la côte d’Or sont les mêmes que nous avons déjà vus dans ces mers.


  1. Ces pokkos ressemblent à l’oie de Guinée mal décrite. Pour les rendre plus merveilleux, on leur a appliqué des traits particuliers au pélican
  2. Ce serpent avait été pris dans le jardin de la Mina par un esclave, qui, sans employer d’arme ni de bâton, l’avait saisi avec ses mains, et l’avait apporté vivant dans le fort.
  3. C’est apparemment le céraste, ou le serpent cornu dont Pline fait mention.