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Abrégé de l’histoire générale des voyages/Tome X/Seconde partie/Livre IV/Chapitre XI

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CHAPITRE XI.

Histoire naturelle de la Chine. Description de la grande muraille.

La vaste étendue de la Chine fait aisément concevoir que la température de l’air, les saisons, et l’influence des corps célestes, ne peuvent être partout les mêmes. Ainsi les provinces du nord sont très-froides en hiver, tandis que celles du sud sont toujours tempérées ; en été la chaleur est supportable dans les premières, tandis qu’elle est excessive dans les autres. La durée des jours et des nuits varie aussi suivant la latitude des lieux. À mesure qu’on avance vers le nord, les jours sont plus longs en été, et plus courts en hiver. L’inverse a lieu dans les provinces méridionales. En général, celles-ci l’emportent sur les autres par le degré de perfection que les végétaux de toute espèce y acquièrent. Mais on peut dire que dans tout l’empire l’air est fort sain ; cependant des provinces sont quelquefois désolées par des maladies que l’on attribue à l’humidité produite par le grand nombre de canaux, et aux exhalaisons des terres grasses et fécondes, qui sont encore amendées continuellement par un mélange des toutes sortes d’immondices. Magalhaens remarqua, dans le long séjour qu’il fit à la Chine, qu’avant le lever du soleil la plupart des canaux paraissent couverts d’un brouillard épais ; mais il se dissipe fort promptement. D’ailleurs la peste n’y est presque pas connue ; ce qu’il faut attribuer sans doute aux vents du nord qui soufflent de la Tartarie.

Les Chinois ont la plupart des fruits qui croissent en Europe, et plusieurs autres qui nous sont inconnus ; mais la variété des mêmes fruits n’y est pas si grande. Ils n’ont, par exemple, que trois ou quatre sortes de pommes, sept ou huit sortes de poires, et autant de sortes de pêches. Ils n’ont pas de bonnes cerises, quoiqu’elles soient très-communes ; et tous ces fruits mêmes, si l’on excepte le raisin muscat et la grenade, ne sont pas comparables aux nôtres, parce que les Chinois ne sont pas aussi habiles que les Européens dans la culture des arbres : cependant leurs pêches valent celles de l’Europe ; ils en ont même une espèce beaucoup meilleure ; mais dans quelques provinces elles causent la dysenterie lorsqu’on en mange avec excès, et cette maladie est fort dangereuse à la Chine. Les abricots n’y seraient pas mauvais, si on leur donnait le temps de mûrir. Quoique le raisin y soit excellent, les Chinois n’en font pas de vin, parce qu’ils ignorent comment il faut s’y prendre : celui qu’ils boivent est extrait du riz. Ils en ont de rouge, de blanc et de pâle. Leur vin de coing est délicieux. L’usage de la Chine est de boire tous les vins très-chauds.

Si l’on s’en rapporte à Navarette, il n’y a point d’olives à la Chine : le père Le Comte prétend qu’elles y sont différentes de celles de l’Europe. Lorsque les Chinois pensent à les cueillir, ce qu’ils font toujours avant qu’elles soient tout-à-fait mûres, ils ne les abattent point avec de longues perches, qui nuiraient aux branches et au tronc ; mais, faisant un trou dans le tronc de l’arbre, ils y mettent du sel, puis le bouchent ; et peu de temps après le fruit tombe de lui-même.

Duhalde parle d’un arbre qui porte du fruit dont l’huile se nomme tcha-yeou, et qui, dans sa fraîcheur, est peut-être le meilleur de la Chine. La forme de ses feuilles, la couleur du bois, et quelques autres particularités lui donnent beaucoup de ressemblance avec le vou-i-tcha, ou le tébohé ; mais il en est différent par ses dimensions, ainsi que par ses fleurs et son fruit. Si le fruit est gardé après qu’il est cueilli, il en devient plus huileux ; cet arbre est de hauteur médiocre ; il croît sans culture sur le penchant des montagnes, et mêmes dans les vallées pierreuses. Son fruit est vert, d’une forme irrégulière, renfermant un noyau moins dur que celui des autres fruits.

Entre les oranges qui portent le nom d’oranges de la Chine, on distingue plusieurs espèces excellentes, quoique les Portugais n’en aient apporté qu’une en Europe ; mais les Chinois font beaucoup plus de cas de celle qui est petite, et dont l’écorce est mince, unie et fort douce. La province de Fokien en produit une espèce dont le goût est admirable : elle est plus grosse, et l’écorce en est d’un beau rouge. Les Européens qui vont à la Chine conviennent tous qu’un bassin de ces oranges parerait les plus somptueuses tables de l’Europe. Celles de Canton sont grosses, jaunes, d’un goût agréable et fort saines. On en donne même aux malades, après les avoir fait cuire sur des cendres chaudes : on les coupe en deux, on les remplit de sucre, et l’on prétend que le jus est un excellent cordial. Il y en a d’autres qui ont le goût aigre, et dont les Européens font usage dans les sauces. Navarette en vit une espèce dont on fait une pâte sèche, en forme de tablette, qui est également saine et nourrissante : elle est fort estimée à Manille, d’où elle se transporte à Mexico, comme une conserve très-friande.

Les limons et les citrons sont fort communs dans quelques provinces méridionales, et d’une grosseur extraordinaire ; mais les Chinois n’en mangent presque jamais ; ils ne les font servir qu’à l’ornement de leurs maisons, où l’usage est d’en mettre sept ou huit dans quelque vase de porcelaine, pour satisfaire également la vue et l’odorat. Cependant ces fruits sont très-bons au sucre, c’est-à-dire lorsqu’ils se sont bien candis. On fait aussi beaucoup de cas d’une sorte de limon qui n’a que la grosseur d’une noix ; il est rond, vert, aigrelet très-bon pour les ragoûts. L’arbre qui le porte se met dans des caisses pour l’ornement des cours, des salles et des maisons.

Outre les melons de l’espèce des nôtres, on en distingue deux sortes à la Chine : l’un, qui est fort petit et jaune au dedans, a le goût si agréable, qu’il peut se manger avec l’écorce, comme une pomme ; l’autre est le melon-d’eau, dont la chair fondante et sucrée étanche la soif et n’est jamais nuisible, même dans les plus grandes chaleurs. Cependant ces deux espèces de melon ne sont pas si exquises que celle qui vient d’un canton de Tartarie nommé Hami, à une distance considérable de Pékin, et qui a la propriété de se garder cinq ou six mois dans toute sa fraîcheur.

La Chine a d’autres fruits que les Européens ne connaissent que par les relations de leurs voyageurs, et qui paraissent y avoir été portés des îles voisines, tels que le fanpo-le-mye, ou l’ananas ; les tcheou-kous, ou les goyaves ; les pa-tsians, ou les bananes , etc. ; mais ils se trouvent dans d’autres pays, et nous nous bornons aux fruits qui ne croissent que dans l’empire de la Chine.

Le li-tchi de la bonne espèce, car il y en a plusieurs, est à peu près de la forme d’une pomme, et d’un rouge ponceau. Son noyau est presque globuleux, tronqué à sa base, dur et lisse. Il est couvert d’une chair tendre, pleine de suc, d’une odeur excellente et d’un goût exquis, comparable au meilleur raisin muscat, mais qui se perd néanmoins en partie lorsque le fruit, en se séchant, se ride et noircit comme les pruneaux ; l’écorce est coriace, et ressemble à du chagrin ; mais elle est douce et unie en dedans. C’est le li-tchi, suivant Navarette, qui passe parmi les Chinois pour le meilleur des fruits. Quoiqu’il soit d’une abondance surprenante, il n’en est pas moins estimé. On le met ordinairement dans l’eau froide avant de le manger. Lorsque les Chinois s’en sont rassasiés, ils n’ont qu’à boire un peu d’eau pour sentir que leur appétit se renouvelle. L’arbre est gros, d’une fort belle forme, et s’élève à quinze ou dix-huit pieds de hauteur. Navarette ajoute qu’il en a vu à Bantam, près de Manille. Le Comte ne connaît pas en Europe de fruit dont le goût soit si délicieux ; mais il prétend que l’excès en est malsain, et que sa nature est si chaude, qu’il fait naître des pustules par tout le corps à ceux qui en mangent sans modération. Les Chinois le font sécher au four pour le conserver et le transporter ; ils s’en servent particulièrement dans le thé.

Le long-yen, c’est-à-dire œil de dragon, est une autre espèce de li-tchi. L’arbre qui le porte est plus grand et plus beau que le précédent ; car Navarette dit qu’il est de la grosseur d’un noyer. Le fruit est plus petit que le li-tchi, de forme ronde, avec une écorce unie et jaunâtre ; la chair est blanche, aqueuse et d’un goût vineux. Quoique moins délicat que le li-tchi, on prétend qu’il est plus sain, et que jamais il ne fait de mal. Navarette prétend qu’on l’a nommé œil de dragon à cause d’une tache d’un beau noir qu’on voit sur son noyau, ce qui le fait ressembler aux yeux d’un dragon, tels qu’on les peint à la Chine. Il se vend sec dans tout l’empire ; et en le faisant bouillir, on en tire un suc agréable et nourrissant.

Le fruit qui se nomme tsé-tsé croît dans presque toutes les parties de la Chine. On en distingue plusieurs espèces. Celui des provinces méridionales a le goût du sucre, et fond dans la bouche. L’écorce en est unie, transparente et d’un rouge luisant, surtout dans sa maturité. Il s’en trouve de la forme d’un œuf, mais il est ordinairement plus gros. Sa semence est noire et plate ; sa chair, qui est très-fondante, devient presque aqueuse lorsqu’on le suce par un bout : étant sec, il devient farineux comme nos figues ; mais avec le temps il se couvre d’une espèce de croûte sucrée qui lui donne un fumet délicieux.

Les Portugais de Macao donnent à ce fruit le nom de figue, non pour sa forme, mais parce qu’en séchant il devient farineux et doux comme nos figues. L’arbre qui le porte prend une très-jolie forme lorsqu’il est greffé. La Chine en produit beaucoup, surtout dans la province de Honan. Il est de la grandeur d’un noyer médiocre, et ses branches ne s’étendent pas moins. Ses feuilles sont larges et d’un beau vert, qui se change pendant l’automne en un rouge agréable. Le fruit est à peu près de la grosseur d’une pomme, et prend un jaune éclatant lorsqu’il mûrit. Entre plusieurs espèces de tsé-tsés, il y en a dont l’écorce est plus mince, plus transparente et plus rubiconde. D’autres, pour acquérir un fumet plus fin, doivent mûrir sur la paille ; mais tous sont fort agréables à la vue et fort bons à manger. Le tsé-tsé ne mûrit pas à l’arbre avant le commencement de l’automne. L’usage commun est de le faire sécher comme les figues en Europe. Il se vend dans toutes les provinces de l’empire. En général, le goût en est excellent, et ne le cède point à celui de nos meilleures figues sèches. Celui de la province de Chen-si n’est pas moins bon, quoique l’espèce soit plus petite, et que l’arbre ne demande aucune culture. Malheureusement il ne croît qu’à la Chine, et nulle part avec tant d’abondance que dans la province de Chang-tong. Le sou-ping de Boim en doit être une espèce.

On remarque une singularité dans l’arbre que les Chinois nomment mui-chu, et qui porte un petit fruit aigre que les femmes et les enfans aiment beaucoup : séché et mariné, il se vend comme un remède pour aiguiser l’appétit. L’arbre est fort gros : on est étonné de le voir en fleur vers le temps de Noël.

Les Chinois nomment le fruit à pain, déjà décrit, pa-lo-mye.

Le chi-tsé porte à Manille le nom de chiqueis, et celui de figocaque parmi les Portugais. C’est une grosse baie dont la chair est douce et agréable, et si molle dans sa maturité, qu’en y faisant un petit trou, on la suce entièrement. Elle est de la couleur d’un beau pavot rouge. Ce fruit mûrit vers le mois de septembre, et vient en abondance ; quelques-uns même seulement au mois de décembre. On fait sécher ce fruit au soleil, et on le sert sur toutes les tables. En le faisant tremper une nuit dans le vin, il se couvre d’une sorte de sucre qui se vend à part, et qui, mêlé avec de l’eau pendant l’été, donne une boisson fort agréable.

On trouve dans les parties méridionales de la Chine un fruit qui se nomme à Manille carambola. Il est de la grosseur d’un œuf de poule, d’abord vert ; mais il prend la couleur du coing en mûrissant. Il se mange cru, a un goût très-agréable, et excite l’appétit. On le confit au sucre. L’arbre qui le produit fournit plusieurs variétés cultivées dans les jardins des pays intertropicaux, et fructifie deux fois l’année.

Le bilimbi ressemble beaucoup au précédent ; mais il est plus petit dans toutes ses parties. Ses fruits ne se mangent pas crus, parce qu’ils sont trop acides ; mais on les fait cuire avec la viande et le poisson, auxquels ils communiquent un goût relevé et agréable. On en fait un sirop qui est très-rafraîchissant. On les confit au sucre, au vinaigre et au sel pour les adoucir.

Un troisième carambolier a un fruit rond, légèrement sillonné, et à peine plus gros que la cerise. Ses fleurs ont une odeur suave, et une saveur légèrement acide. L’acidité des fruits est des plus agréables, et on en fait d’excellentes confitures dont le goût tient de celui de l’épine-vinette. La racine de cet arbre rend un suc laiteux et âcre quand on l’entame.

L’ou-tong-chou est un grand arbre qui ressemble au sycomore. Ses feuilles sont longues, larges, et jointes par une tige d’un pied de longueur. Il pousse tant de branches et de touffes de feuilles, qu’il est impénétrable aux rayons du soleil. La manière dont il produit son fruit est fort singulière. Vers la fin du mois d’août, on voit sortir de l’extrémité de ses branches, au lieu de fleurs, de petites touffes de feuilles, qui sont plus blanches et plus molles que les autres : elles n’ont pas non plus tant de largeur. Il s’engendre sur les bords de chaque feuille trois ou quatre petits grains, de la grosseur d’un pois, qui contiennent une substance blanche, dont le goût approche de celui de la noisette avant sa maturité. Rien n’est égal à cet arbre pour l’ornement d’un jardin.

Dans la province de Yun-nan, vers le royaume d’Ava, on trouve l’arbre qui produit la casse. Les Chinois l’appellent chan-kotse-chu, c’est-à-dire l’arbre au long fruit, parce que ses cosses sont beaucoup plus longues que celles qu’on voit en Europe.

La Chine ne produit pas d’autre épice qu’une espèce de poivre nommé hoa-tsiao. C’est l’écorce d’un grain de la grosseur ordinaire d’un poids, mais trop fort et trop âcre pour être employé. Sa couleur est grise et mêlée de quelques filets rouges. La plante qui le produit croît dans quelques cantons, en buissons épais, et ailleurs en arbre assez haut. Ce fruit est moins piquant et moins agréable que le poivre, et ne sert guère qu’aux pauvres gens pour assaisonner les viandes. En un mot, il n’a rien de comparable au poivre des Indes orientales, que les Chinois se procurent par le commerce, en aussi grande abondance que s’il croissait dans leur pays. Lorsque le poivre de la Chine est mûr, le grain s’ouvre de lui-même, et laisse voir un petit noyau de la noirceur du jais, qui jette une odeur forte et nuisible à la tête. On est obligé de le cueillir par intervalle, tant il serait dangereux de demeurer long-temps sur l’arbre. Après avoir exposé les grains au soleil, on jette la pulpe intérieure, qui est trop chaude et trop forte, et l’on n’emploie que l’écorce.

Outre les arbres qui produisent le bétel, dont l’usage est fort commun dans les provinces méridionales, on trouve dans celle de Quang-si, et dans le district de Tsin-cheou-fou, particulièrement sur la montagne de Pé-tche, une espèce de cannelle, mais moins estimée, même à la Chine, que celle qu’on y apporte du dehors. Sa couleur tire plus sur le gris que sur le rouge, qui est celle de la bonne cannelle de Ceylan. Elle est aussi plus épaisse, plus âpre et moins odorante ; et il s’en faut bien qu’elle ait la même vertu pour fortifier l’estomac et pour ranimer les esprits. On ne peut nier cependant qu’elle n’ait les qualités de la cannelle, quoique dans un moindre degré de perfection. L’expérience en est une preuve sans réplique ; on en trouve même quelquefois de plus piquante au goût que celle qui vient des Indes, où l’on assure qu’elle prend aussi une couleur grise quand elle est trop long-temps à sécher.

Le camphrier, que les Chinois appellent chang-tcheu, est un arbre assez élevé, d’un port élégant, et qui a un joli feuillage ; mais le camphre qu’on en tire a quelque chose de grossier, et n’approche pas de celui de Bornéo : on fait des ustensiles domestiques de son bois : son odeur est si forte, que sa sciure, jetée sur les lits, en chasse les punaises ; et l’on prétend que, dans les endroits où il croît, ces incommodes animaux ne sont pas connus à cinq lieues à la ronde.

Un missionnaire qui avait demeuré long-temps à Bornéo, d’où vient le meilleur camphre, apprit à Navarette la méthode qu’on emploie pour le recueillir. Avant le lever du soleil, il transsude du tronc et des branches de l’arbre, de petits globules d’un suc clair qui sont dans un mouvement continuel comme le vif-argent : on secoue fortement les branches pour le faire tomber sur des toiles étendues ; il s’y congèle : on le met ensuite dans des boîtes de bambou, où il se conserve. Aussitôt que le soleil paraît, tout ce qui est resté sur l’arbre disparaît. Les habitans de Bornéo, qui gardent leurs morts pendant plusieurs jours avant de les ensevelir, se servent de camphre pour empêcher que la chaleur ne les corrompe : ils placent le corps sur une chaise qui est ouverte par le bas, et de temps en temps ils lui soufflent du camphre dans la bouche avec un tuyau de bambou ; en peu de temps le camphre pénètre jusqu’à l’autre extrémité du cadavre, et le préserve ainsi de la corruption. Le camphre de Bornéo et de Sumatra n’est pas le même que celui du Japon et de la Chine.

Mais parmi les arbres capables d’exciter l’envie des Européens, la Chine en a quatre principaux : 1o. l’arbre au vernis ; 2o. l’arbre à l’huile ; 3o. l’arbre au suif ; 4o. l’arbre à la cire blanche.

L’arbre au vernis tsi-chu, en chinois, est une espèce de badamier (terminelia vernix). Il n’est ni gros, ni grand, ni fort branchu : son écorce est blanchâtre ; ses feuilles sont allongées, étroites et luisantes ; le suc laiteux nommé tsi, qu’il distille goutte à goutte, ressemble assez aux larmes du térébinthe ; il rend beaucoup plus de liqueur si on lui fait des incisions ; mais il périt plus tôt.

On trouve le tsi-chu en abondance dans les provinces de Kiang-si et de Sé-tchuen ; mais les plus estimés sont ceux du district de Kan-tcheou, une des villes les plus méridionales du Kiang-si ; le vernis ne doit point être tiré avant que les arbres aient atteint l’âge de sept ou huit ans : celui qu’on tire plus tôt est moins bon pour l’usage. Le tronc des plus jeunes arbres d’où l’on commence à le tirer n’a pas plus d’un pied chinois de circonférence ; on prétend que le vernis qu’ils donnent est meilleur que celui des arbres plus gros et plus vieux ; mais ils en rendent beaucoup moins ; les marchands savent remédier à cet inconvénient ; car ils mêlent le produit des uns et des autres. On voit peu de tsi-chu qui aient plus de quinze pieds de haut ; et lorsqu’ils parviennent à cette hauteur, la circonférence du tronc est d’environ deux pieds et demi ; son écorce est couleur de cendre. Comme la multiplication par les fruits est trop lente, on a recours aux marcottes.

Au printemps, lorsque l’arbre commence à pousser, on choisit le rejeton qui promet le plus, entre ceux qui sortent, non des branches, mais du tronc ; et lorsqu’il est de la longueur d’un pied, on le couvre d’une terre jaune. Cette enveloppe doit commencer deux pouces au-dessus du point où la branche sort du tronc, et s’étendre quatre ou cinq pouces plus bas ; elle doit en avoir au moins trois d’épaisseur : on la serre fortement, et on la couvre d’une natte pour la garantir de la pluie et des injures de l’air : on la laisse dans cet état depuis l’équinoxe du printemps jusqu’à celui de l’automne ; alors on ouvre un peu l’enveloppe de terre, pour examiner les filets des petites racines que la branche a produites : si la couleur de ses filets est jaunâtre ou rougeâtre, il est temps d’enlever la branche : on la coupe adroitement contre le tronc en prenant bien garde de ne la pas blesser, et on la plante ; mais si les filets sont blancs, c’est une marque qu’ils sont encore trop tendres ; et dans ce cas, on referme l’enveloppe, et l’on remet l’opération de détacher la branche au printemps suivant. Au reste, soit qu’on choisisse le printemps ou l’automne pour la planter, on doit mettre beaucoup de cendre dans le trou, si l’on veut la préserver des fourmis qui dévorent, dit-on, les racines encore tendres, ou qui en tirent du moins la sève.

Ces arbres ne distillent le vernis qu’en été ; ils n’en donnent point en hiver ; et celui qu’ils distillent au printemps ou dans l’automne est toujours mêlé d’eau : d’ailleurs ils n’en produisent que pendant la nuit. Pour le tirer de l’arbre, on fait autour du tronc plusieurs incisions horizontales, plus ou moins profondes, suivant son épaisseur. La première rangée de ces incisions ne doit être qu’à sept pouces de terre ; la seconde se fait à la même distance que la première et de sept en sept pouces, non-seulement jusqu’au sommet du tronc, mais encore à toutes les branches qui sont assez grosses pour en recevoir. On emploie pour cette opération un petit couteau dont la lame est recourbée en arrière. Les incisions ne doivent pas se faire non plus en ligne droite, mais un peu de biais, et ne pas pénétrer plus profondément que l’écorce. L’ouvrier, en les faisant d’une main, y pousse de l’autre le bord d’une écaille aussi avant qu’il est possible, c’est-à-dire environ un demi-pouce de la Chine ; ce qui suffit pour soutenir une coquille beaucoup plus grande que celles de nos plus grosses huîtres. Les incisions se faisant le soir, on recueille le lendemain au matin la résine qui a coulé dans les coquilles, et le soir on les remet dans les mêmes incisions ; ce qui se continue jusqu’à la fin de l’été. Ordinairement les propriétaires des arbres ne se donnent pas la peine de recueillir eux-mêmes le vernis ; ils louent leurs arbres à des marchands pour la saison ; et le prix est d’environ deux sous et demi le pied : les marchands ont des paysans à gage qui se chargent de tous les soins pour une once d’argent, lorsqu’ils se nourrissent à leurs propres frais, ou pour six liards par jour avec la nourriture. Un seul paysan suffit pour l’exploitation de cinquante arbres.

On pense généralement que cette liqueur, tirée à froid, a certaines qualités vénéneuses, dont on ne prévient les dangereux effets qu’en évitant soigneusement d’en respirer les exhalaisons, quand on la verse d’un vase dans un autre, ou qu’on l’agite. Elle demande les mêmes précautions lorsqu’on la fait bouillir. Comme les marchands sont obligés de pourvoir à la sûreté de leurs ouvriers, ils ont un grand vaisseau rempli d’huile, dans lequel on fait bouillir une certaine quantité de filamens charnus qui se trouvent dans la graisse du porc, et qui demeurent après que la graisse est fondue : la proportion est d’une once de filamens pour une livre d’huile. Lorsque les ouvriers vont placer les coquilles dans les troncs, ils portent avec eux un peu de cette huile, dont ils se frottent le visage et les mains ; et le matin, après avoir recueilli le vernis, ils se frottent encore plus soigneusement. Après le dîner, ils se lavent le corps avec de l’eau chaude où l’on a fait bouillir une certaine quantité de peaux de châtaignes, d’écorce de sapin, de salpêtre cristallisé et d’une sorte de blette, herbe qui se mange à la Chine et aux Indes. Le bassin où l’on se lave doit être d’étain, parce que le cuivre a ses dangers. Pendant que les ouvriers travaillent aux arbres, ils doivent avoir la tête couverte d’un sac de toile, lié autour du cou, sans autre ouverture que deux trous pour les yeux. Ils portent devant eux une espèce de tablier composé d’une peau de daim, qui est suspendu à leur cou avec des cordons, et lié autour de la ceinture ; ils ont des bottines et des gants de la même peau. Lorsqu’ils vont recueillir la liqueur, ils s’attachent à la ceinture un vaisseau de cuir de vache, dans lequel ils vident toutes les écailles, en grattant avec un petit instrument de fer. Au pied de l’arbre est un panier où l’on dépose les écailles jusqu’au soir. Pour faciliter le travail, les propriétaires ont soin que les arbres ne soient pas plantés trop loin les uns des autres ; et lorsque le temps de recueillir la liqueur est arrivé, on place entre eux un grand nombre de gaules, qui, étant attachées avec des cordes, servent comme d’échelles pour y monter.

Le marchand a toujours dans sa maison un grand vaisseau de terre placé sous une table de bois. Sur cette table est un drap mince, dont les quatre coins sont attachés à des anneaux. On l’étend négligemment pour y jeter le vernis, et lorsque les parties fluides l’ont pénétré, on le tord pour en exprimer le reste, qui se vend aux droguistes, et qui sert quelquefois en médecine. Ces marchands sont fort satisfaits lorsque de mille arbres on a tiré dans une nuit vingt livres de vernis. On verse les vaisseaux qui le contiennent dans des seaux de bois, calfatés en dehors, dont les couvercles sont bien attachés avec des clous. Une livre de vernis se vend dans sa fraîcheur environ quarante sous, et le prix augmente à mesure que le lieu est plus éloigné.

Outre la propriété d’embellir les ouvrages, le vernis chinois a celle de conserver le bois et de le garantir de l’humidité. Il prend également toutes sortes de couleurs, et lorsqu’il est bien appliqué, le changement d’air ou d’autres causes ne lui font rien perdre de son lustre. La manière de l’appliquer a déjà été écrite. Comme le vernis demande à être quelquefois exposé dans des lieux humides et même trempé dans l’eau, on ne s’en sert qu’à de petits ouvrages que l’on peut manier et tourner à son gré. Si dans les bâtimens, par exemple, dans la grande salle impériale, dans l’appartement de l’empereur, et dans d’autres édifices de la Chine, on voit de grosses colonnes vernissées, ce n’est pas de vrai vernis qu’elles sont enduites ; on y emploie une autre substance qui se nomme tong-yeou, et qui vient de l’arbre que l’on va décrire.

Cet arbre porte le nom de tong-chu. Vu d’un peu loin, il ressemble tant au noyer par sa forme, la couleur de l’écorce, la largeur et le contour des feuilles, la figure et la disposition des fruits, qu’on s’y méprend facilement. Ses noix sont remplies d’une huile assez épaisse, et d’une pulpe spongieuse qu’on presse pour en tirer l’huile dont elle est imbibée. Suivant l’expérience qu’on en a faite, elle participe beaucoup de la nature du vernis. Pour la mettre en œuvre, on la fait cuire avec de la litharge, et l’on y mêle la couleur qu’on désire. Souvent on l’applique sur le bois sans aucun mélange, pour le préserver seulement de l’humidité. On s’en sert aussi pour enduire les carreaux qui forment les planchers des appartemens. Elle les rend très-luisans ; et si l’on a soin de le laver de temps en temps, il conserve fort bien son lustre. Le pavé des appartemens de l’empereur et des grands est enduit de cette huile.

Lorsqu’on veut faire un ouvrage achevé, l’on commence par couvrir les colonnes et la boiserie de la même pâte que l’on a décrite en parlant de la manière d’appliquer les vernis. On laisse sécher le tout jusqu’à un certain degré ; ensuite, ayant mêlé dans l’huile telle couleur qu’on veut, on la fait bouillir comme à l’ordinaire, et on l’applique avec les brosses suivant le dessein qu’on s’est formé. On dore quelquefois les moulures, les ouvrages de sculpture, et tout ce qui est en relief. Mais indépendamment du secours de la dorure, l’éclat et le lustre de ces ouvrages ne le cèdent guère au vernis que les Chinois nomment tsi. Comme le tong-yeou est à bon marché, et qu’au contraire le tsi est assez cher, les marchands ont coutume de mêler dans le tsi une grande quantité de tong-yeou, sous prétexte qu’il en faut un peu pour que le tsi se délaie, et s’étende plus facilement. C’est avec le tong-yeou qu’on prépare une espèce de drap dont on se sert en Chine, comme nous de nos toiles cirées ; mais les habits qui se font de ces étoffes ne peuvent servir que dans les provinces septentrionales. En un mot, le tong-chu est un arbre des plus utiles à la Chine, et ne le serait pas moins en Europe, s’il y était apporté. Les botanistes l’ont nommé driandra oleifera.

Mais la nature a peu d’arbres aussi singuliers que l’arbre au suif, nommé ou-kieou-mou par les Chinois ; il est fort commun dans les provinces de Che-kiang et de Kiang-si, croît sur le bord des ruisseaux, et s’élève à la hauteur de nos poiriers ; les plus grands ressemblent au cerisier par le tronc et les branches, et au bouleau par ses feuilles, qui cependant ne sont pas dentées. Elles sont d’un vert foncé et assez lisses par-dessus, blanchâtres par-dessous. Elles naissent vers l’extrémité des rameaux allongés et flexibles, et sont supportées par des pétioles fort longues et minces ; elles se recourbent généralement dans le sens de leur longueur, et, avant leur chute, c’est-à-dire vers les mois de novembre et de décembre, rougissent comme les feuilles de vigne et de poirier. L’écorce est d’un gris blanchâtre ; elle est assez unie ; le tronc est court, la tête arrondie et un peu touffue.

Le fruit croît en grappes droites à l’extrémité des branches. Il consiste en une capsule, ou coque brune, dure et ligneuse, que les Chinois nomment yen-kiou, un peu rude et de figure triangulaire, mais dont les angles sont arrondis à peu près comme le petit fruit rouge du fusain, que nous appelons bonnet de prêtre. Ces coques ou capsules sont partagées en trois loges contenant chacune une graine de la grosseur d’un pois, et qui est enveloppée dans une substance blanche, ferme et semblable au suif. Lorsque la coque commence à s’ouvrir, la graine se montre et fait un très-bel effet à la vue, surtout en hiver. L’arbre est alors couvert de petites grappes blanches, qu’on prendrait dans l’éloignement pour autant de bouquets. Le suif qui enveloppe le fruit se brise aisément dans la main, et se fond avec la même facilité. Il s’en exhale une odeur de graisse qui ressemble beaucoup à celle du suif commun.

La méthode ordinaire pour séparer le suif du fruit, est de broyer ensemble la coque et la graine ; ensuite on les fait bouillir dans l’eau, on écume la graisse ou l’huile à mesure qu’elle s’élève, et lorsqu’elle se refroidit, elle se condense d’elle-même comme le suif. Sur dix livres de cette graisse on en met quelquefois trois d’huile de lin, pour la rendre plus molle et plus flexible ; ensuite on trempe les chandelles dans de la cire du pe-la-chu, ce qui forme autour du suif une espèce de croûte qui l’empêche de couler. Les chandelles qu’on en fait sont d’une blancheur extrême. On en fait aussi de rouges, en y mêlant du vermillon. On tire aussi de la graine de l’huile pour les lampes.

Les chandelles de la Chine seraient aussi bonnes que les nôtres, s’ils prenaient soin, comme nous, de purifier la matière dont ils les font. Mais, comme ils ne s’en donnent pas la peine, l’odeur en est plus forte, la fumée plus épaisse, et la lumière beaucoup moins vive. Les mèches dont ils se servent contribuent aussi à augmenter ce désagrément. Au lieu d’y employer le coton si commun chez eux, ils le remplacent par une petite baguette de bois sec et léger, entourée d’un filet de moelle de jonc très-poreux, et fort propre à filtrer les parties liquéfiées du suif que le feu attire, et qui entretiennent la lumière. Ces chandelles chinoises sont épaisses et pesantes ; elles fondent aisément lorsqu’on y touche avec la main. Comme la mèche est solide, et qu’en brûlant elle se change en charbon assez dur, il n’est pas aisé de la moucher ; aussi les Chinois ont-ils des ciseaux faits exprès.

Le quatrième arbre, qui se nomme pé-la-chu, c’est-à-dire l’arbre à la cire blanche, n’est pas tout-à-fait si haut que l’arbre au suif. Il en diffère aussi par la couleur de son écorce, qui est blanchâtre, et par la figure de ses feuilles, qui sont plus longues que larges. De petits vers s’attachent à ces feuilles, s’en enveloppent, et y forment en peu de temps des rayons de cire un peu plus petits que les rayons de miel faits par les abeilles. Cette cire, qui est fort dure et fort luisante, se vend beaucoup plus cher que la cire des abeilles. Les vers une fois accoutumés aux arbres d’un canton ne les quittent jamais sans quelque cause extraordinaire. Mais s’ils les abandonnent, c’est pour n’y revenir jamais. Il faut alors s’en procurer d’autres, en les achetant des marchands qui font ce commerce.

Suivant Magalhaens, le ver qui produit la cire n’est pas plus gros qu’une puce ; mais il est actif et vigoureux. Il perce avec une vitesse surprenante, non-seulement la peau des hommes et des bêtes, mais les branches et le tronc même des arbres. Il y dépose ses œufs. On les en tire ; et, après les avoir gardés soigneusement, on les voit devenir verts au printemps. Les plus estimés sont ceux de Chan-tong, que les habitans de cette province vendent dans celle de Hou-quang, d’où vient la meilleure cire. Au commencement du printemps, on applique ces insectes aux racines des arbres ; ils montent le long du tronc pour prendre possession des branches, et pénétrant jusqu’à la moelle, qu’ils préparent d’une manière qui leur est propre, ils en ont fait une cire aussi blanche que la neige. Ensuite ils la font entrer dans les trous qu’ils ont creusés, et qu’ils remplissent jusqu’à la surface, où, venant à se congeler par l’air, elle prend la forme de glaçons, jusqu’à ce qu’elle soit recueillie et mise en pains pour la vente. Les pé-la-chus, dans la province de Hou-quang, sont de la grandeur du châtaignier. Ceux de Chan-tong sont petits.

À ces quatre arbres si utiles, il convient d’ajouter le kou-chu, qui ressemble au figuier, soit par le bois de ses branches, soit par ses feuilles, qui sont néanmoins plus grandes, plus épaisses, et plus rudes au toucher par-dessus ; au lieu que par-dessous elles sont fort douces, à cause d’un duvet court et fin dont elles sont couvertes. Elles varient beaucoup entre elles pour la forme. Le kou-chu pousse ordinairement de sa racine plusieurs tiges en forme de buisson. Quelquefois il n’y en a qu’une seule. On en voit dont le tronc est droit, rond, et dont la grosseur est de plus de neuf à dix pouces de diamètre. Cet arbre rend un lait dont les Chinois se servent pour appliquer l’or en feuilles. Ils font au tronc de l’arbre des incisions horizontales ou perpendiculaires, dans lesquelles ils insèrent le bord d’une coquille ou d’un petit godet qui reçoit le lait. Ils le ramassent et s’en servent avec le pinceau pour tracer la figure qu’ils veulent sur le bois ou sur d’autres matières, et appliquent aussitôt la feuille d’or. Elle s’y attache si ferme, qu’elle ne s’en détache jamais.

Un des arbustes les plus utiles de la Chine est celui qui porte le coton : les laboureurs le sèment dans leurs champs le jour même qu’ils ont moissonné leurs grains, se contentant de remuer la surface de la terre avec un râteau. Quand cette terre a été humectée par la pluie ou par la rosée, il en sort peu à peu un arbrisseau d’environ deux pieds de haut. Les fleurs paraissent au mois d’août ; elles sont ordinairement jaunes, et quelquefois rouges. Il leur succède un petit bouton qui croît en forme de capsule de la grosseur d’un œuf. Le quarantième jour après la fleur, cette capsule s’ouvre d’elle-même ; et se fendant en trois ou quatre endroits, elle laisse voir trois ou quatre petites enveloppes de coton d’une blancheur extrême, et de la figure des coques de vers à soie ; elles sont attachées au fond de la capsule ouverte, et recouvrent la graine. Il est est temps alors d’en faire la récolte ; néanmoins, quand il fait beau temps, on laisse le fruit exposé au soleil pendant deux ou trois jours de plus. La chaleur le fait enfler, et le profit en est plus grand.

Comme toutes les fibres du coton sont fortement attachées aux semences, on se sert d’une espèce de rouet pour les séparer. Cette machine est composée de deux rouleaux fort polis, l’un de bois, et l’autre de fer, de la longueur d’un pied, et d’un pouce d’épaisseur. Ils sont placés si près l’un de l’autre, qu’il ne paraît aucun vide entre deux. Tandis que d’une main on donne le mouvement au premier rouleau, et du pied au second, l’autre main leur présente le coton, qui, attiré par le mouvement, passe d’un côté de la machine, tandis que la graine, nue et dépouillée, reste de l’autre. On le carde ensuite, on le file, et on le met en œuvre.

L’arbriseau qui porte le thé mérite avec raison la préférence que les Chinois lui donnent sur tous les autres, parce qu’il n’y en a point dont ils fassent tant d’usage, ni dont ils tirent tant d’utilité. Le nom de thé nous est venu du patois qui se parle dans la province de Fo-kien. Dans le reste de l’empire, on se sert du mot tcha, comme les Portugais. L’arbrisseau à thé croît spontanément au Japon comme à la Chine. Il est toujours vert, et se plaît dans les plaines basses, sur les collines, et les revers de montagnes qui jouissent d’une température douce. Les terres sablonneuses et trop grasses ne lui conviennent pas. On pourrait peut-être le naturaliser en Europe, car on en cultive beaucoup dans des provinces de la Chine où il fait aussi froid qu’à Paris. On le trouve dans tous les jardins de botanique et les principales pépinières de l’Europe ; il y fleurit constamment, et y donne quelquefois de bonnes graines. Le froid des hivers du climat de Paris le fait périr, mais il prospère en pleine terre dans le midi de la France. On soupçonne que les Chinois ont souvent trompé les Européens qui leur demandaient des graines de thé ; ils leur vendaient des graines de camélia avec lesquelles ils ont beaucoup de ressemblance. Il est probable aussi que la difficulté de faire germer en Europe les graines de thé venues de la Chine tient à ce qu’étant sujettes à rancir promptement, elles demandent, pour lever, à être mises en terre presque aussitôt qu’elles ont été cueillies.

Les botanistes placent le thé dans la famille des orangers ou hespéridées. On a pensé d’abord que le thé vert et le thé-bout étaient deux espèces distinctes ; mais les voyageurs modernes, qui ont vu ces deux plantes à la Chine et au Japon, ne les regardent que comme des variétés de la même espèce.

L’arbrisseau croît lentement ; il n’a acquis toute sa croissance qu’à l’âge de six ou sept ans. Il est alors élevé de quatre ou cinq pieds, quelquefois davantage. Sa racine est noire, ligneuse, traçante et rameuse ; sa tige se divise en plusieurs branches irrégulières ; elle est revêtue d’une écorce mince, sèche et grisâtre, celle de l’extrémité des rejetons tire un peu sur le vert. Le bois est assez dur et plein de fibres, la moelle petite et fort adhérente au bois. Les branches sont garnies irrégulièrement de feuilles attachées à un pétiole fort mince. Lorsque ces feuilles ont toute leur crue, elles ressemblent en substance, en figure, en couleur et en grandeur, à celles du griottier ; mais, dans leur jeunesse, et à l’époque où on les cueille encore tendres pour s’en servir , elles approchent davantage des feuilles du fusain commun. Si l’on en excepte la couleur, elles sont en grand nombre, d’un vert foncé, dentées en scie, et disposées alternativement sur les rameaux. De l’aisselle des feuilles naissent les fleurs, tantôt solitaires, tantôt réunies deux à deux ; elles ont un diamètre d’un pouce ou un peu plus ; leur odeur est faible, leur couleur blanche, et pour la forme elles ne ressemblent pas mal aux roses sauvages. Leur calice subsiste jusqu’à la maturité du fruit. La corolle est composée de cinq à six pétales orbiculaires, concaves ; quelquefois elle en a neuf, dont les trois extérieurs sont plus petits. Les étamines sont très-nombreuses. Il succède à la fleur une capsule coriace, tantôt simplement sphérique, tantôt formée de deux et plus souvent de trois globes adhérens, et dans chacun desquels se trouve une espèce de noix ronde et anguleuse renfermant une amande qui donne de l’huile. Les Chinois, dans la province de Fo-kien, emploient cette huile en aliment, et dans les peintures siccatives.

On ne peut propager le thé qu’en le semant. Indépendamment des lieux où on le cultive pour en recueillir les feuilles, on l’emploie aussi comme une plante commune, à clore et séparer les jardins et les vergers.

On distingue dans le commerce un grand nombre de sortes de thés qui portent différens noms, suivant les diverses provinces. Cependant, à ne juger que d’après leurs propriétés, toutes ces sortes peuvent être réduites à quatre : le song-lo-tcha, le vou-i-tcha, le pou-eul-tcha, et le lo-ngan-tcha.

Le song-lo-tcha, qui est le thé vert, tire ce nom d’une montagne de la province de Kiang-nan, dans le district de Hoeï-tcheou-fou : elle n’est ni haute ni étendue ; mais elle est entièrement couverte de ces arbrisseaux qu’on y cultive sur son penchant, de même qu’au bas des montagnes voisines. Ils se plantent à peu près comme la vigne, et on les empêche de croître, sans quoi ils s’élèveraient jusqu’à six à sept pieds de hauteur ; il faut même les renouveler tous les quatre ou cinq ans, autrement la feuille devient grossière, dure et âpre. C’est cette espèce de thé qui se présente ordinairement dans les visites. Il est extrêmement corrosif. Le sucre qu’on y mêle en Europe peut en corriger un peu l’âcreté ; mais à la Chine, où l’usage est de le boire pur, l’excès en serait nuisible à l’estomac.

Le vou-i-tcha, que nous appelons thé-bohé, ou thé-bout, croît dans la province de Fo-kien, et tire son nom de la montagne de Vou-i-tchan. Il n’a aucune qualité qui puisse nuire à l’estomac le plus faible. Aussi est-il plus généralement recherché dans tout l’empire pour l’usage. Il ne s’en trouve guère de bon dans les provinces du nord, où l’on ne vend ordinairement que de celui qui a les feuilles déjà grosses : on distingue trois sortes de thé vou-i-tcha, dans les lieux où il se recueille.

Le premier est de la feuille des arbrisseaux les plus récemment plantés ; ou, comme les Chinois s’expriment, de la première pointe des feuilles ; c’est ce qu’ils appellent mao-tcha : on ne l’emploie guère que pour faire des présens, ou pour l’envoyer à l’empereur. Le second est des feuilles plus avancées, et c’est celui qui se vend sous le nom de vou-i-tcha. Les feuilles qui restent sur l’arbuste, et qu’on laisse croître dans toute leur grandeur, font la troisième sorte, qui est à fort bon marché.

Quelques auteurs ont cru, à tort, que l’on en faisait une autre sorte qui, disait-on, n’était composée que de la fleur même ; mais c’était le bourgeon des feuilles prêtes à se développer ; on ajoutait qu’il fallait le commander exprès, et que le prix en était excessif. Les missionnaires géographes s’en étant procuré une petite quantité par le crédit de quelques mandarins, ne remarquèrent point de changement sensible dans l’infusion, soit pour la couleur, soit pour le goût. Le thé impérial est celui que nous avons nommé avec les Chinois mao-tcha. La livre se vend environ cinquante sous près des montagnes de Song-lo et de Vou-i. Tous les autres thés de la Chine peuvent être compris sous ces deux espèces, quoiqu’ils soient distingués par des noms différens.

La préparation des feuilles du thé est longue, et exige beaucoup d’attentions minutieuses. Quand le temps de les cueillir est arrivé, ceux qui ont un grand nombre d’arbrisseaux louent des ouvriers à la journée, exercés à cette récolte ; car les feuilles ne doivent pas être arrachées à pleines mains, mais détachées une à une et avec soin. Un homme peut en ramasser dix à douze livres par jour. Plus on tarde, plus la récolte est forte ; mais nous avons déjà vu que l’on n’obtient la quantité qu’aux dépens de la qualité, parce que le meilleur thé se fait avec les plus petites feuilles et les plus nouvellement écloses. Cependant on ne les cueille pas toutes à la fois ; mais on en fait communément trois récoltes, à trois époques différentes.

La première a lieu à la fin de février ou au commencement de mars. L’arbrisseau ne porte alors que peu de feuilles à peine développées, et n’ayant guère alors plus de deux à trois jours de crue ; elles sont gluantes, petites, tendres, et réputées les meilleures de toutes ; ce sont celles que l’on réserve pour l’empereur et les grands de sa cour. Elles portent, par cette raison, le nom de thé impérial. On l’appelle aussi quelquefois fleur du thé. C’est sans doute cette dernière dénomination qui a donné lieu à l’erreur que nous avons signalée plus haut. Selon Kœmpfer, les fleurs de thé piquent vivement la langue, et ne peuvent être prises ni en infusion ni autrement.

La seconde récolte, qui est la première de ceux qui n’en font que deux par an, commence à la fin de mars ou dans les premiers jours d’avril. Les feuilles sont alors plus grandes, et n’ont pas perdu de leur saveur. Quelques-unes sont parvenues à leur perfection ; d’autres ne sont qu’à moitié venues ; on les cueille indifféremment ; mais dans la suite, avant de leur donner la préparation ordinaire, on les range dans diverses classes, selon leur grandeur et leur qualité. Les feuilles de cette récolte qui n’ont pas encore toute leur crue approchent de celles de la première, et on les vend sur le même pied ; c’est par cette raison qu’on les tire avec soin, et qu’on les sépare des plus grandes et des plus grossières.

Enfin la troisième récolte, qui est la dernière et la plus abondante, se fait un mois après la seconde, et lorsque les feuilles ont acquis toute leur dimension et leur épaisseur. Quelques personnes négligent les deux premières, et s’en tiennent uniquement à celles-ci. Les feuilles qu’elle fournit sont pareillement triées, et l’on en compose trois classes. La troisième comprend les feuilles les plus grossières, qui ont deux mois entiers de crue, et qui composent le thé que le simple peuple boit ordinairement.

La qualité des feuilles du thé tient aussi à leur position sur la plante. Les feuilles des extrémités des branches et d’en haut sont les plus tendres ; celles du milieu de l’arbuste le sont moins ; celles qui croissent en bas sont grossières. La couleur des feuilles dépend du temps où elles sont cueillies ; elles sont vert-clair au commencement du printemps, et vert-plombé au milieu, et vert-noirâtre à la fin de cette saison.

Lorsqu’on a cueilli le thé, avec le plus grand soin et la plus grande propreté, on le place sur une platine de fer ou de cuivre, chauffée préalablement dans un four ; on la remue sans cesse avec la main, jusqu’à ce que la chaleur ait été répartie également. Pendant cette demi-cuisson, il sort des feuilles un suc verdâtre, qui coule sur la platine ; alors on répand le thé sur une natte, et on le roule avec la paume de la main, jusqu’à ce que les feuilles paraissent frisées ; ensuite on les place sur la platine qui a été lavée à l’eau bouillante, séchée et remise au four. On répète cette opération plusieurs fois, en diminuant graduellement le feu, jusqu’à ce que le thé soit entièrement privé d’humidité : alors on l’enferme dans de grands vases de porcelaine ou dans des boîtes d’étain. Cette méthode est celle des Japonais. Les Chinois, avant de torréfier le thé, le passent quelques minutes dans l’eau bouillante, et le font sécher ensuite ; cette première infusion enlève, selon eux, le suc âcre et narcotique qui rend l’usage du thé frais si malfaisant. Il y a des maisons publiques destinées à la préparation du thé. On les nomme tcha-si. Chacun peut y porter ses feuilles pour les faire rôtir.

Les ouvriers qui préparent le thé pour l’empereur mettent dans leur manipulation la plus grande patience et la plus scrupuleuse recherche. Ils remuent le thé sur les platines, jusqu’à se brûler les mains ; ils ont grand soin de terminer leur opération dans un seul jour, pour que les feuilles ne se noircissent pas : ils les passent sur la platine chaude six ou sept fois, afin de sécher promptement le thé sans le laisser exposé à une trop grande chaleur. C’est ainsi qu’il conserve sa belle couleur verte. Quand le thé est sec, ils font un triage des feuilles qui leur paraissent de qualité supérieure.

Les gens de la campagne y mettent moins d’apprêt ; ils font tout simplement rôtir leur thé dans des vases de terre, le font sécher sur des feuilles de papier, sans le rouler, et il n’en est pas plus mauvais, dit Kœmpfer.

Quelques Chinois préparent de l’extrait de thé, omme nous préparons nos extraits végétaux. Après avoir fait une première infusion qu’ils jettent, ils font bouillir fortement les feuilles du thé dans une grande quantité d’eau ; ils font clarifier cette décoction ; ils évaporent à une douce chaleur, et obtiennent un extrait noir comme du charbon. Cet extrait, soluble dans l’eau, n’a qu’une saveur légèrement astringente ; ils l’aromatisent et lui donnent un goût assez agréable.

Les Chinois ne prennent le thé en feuilles que lorsqu’il a un an de préparation. Avant cette époque, ils le trouvent à la vérité plus savoureux, mais cette boisson les enivre, et agit puissamment sur les nerfs.

On renferme les thés noirs ou bohès, dans des barses ou paniers de bambou garnis de plomb. Ces barses pèsent de 30 à 40 catis (36 à 48 livres) ; il en vient à Canton par la rivière ; mais les jonques en apportent une plus grande quantité par mer.

Les thés verts sont mis dans des boîtes de bois également garnies de plomb ; ces caisses pèsent de 45 à 60 catis et plus (55 à 75 livres).

Le thé noir coûte de 12 à 15 taels le pic (8 à 11 francs les 123 livres).

Les diverses sortes de thé vert, de 25 à 60 taels le pic (20 à 45 francs les 123 livres).

De tous les thés que l’on consomme en Europe, le plus agréable est celui qui vient de la Chine par terre, et que la caravane apporte à Saint-Pétersbourg. Il a une odeur de violette fort douce, que l’on ne trouve pas aux thés qui arrivent par mer. Au reste, on prétend que le thé est naturellement sans odeur ; celle qu’il répand, quand il est préparé, lui est, dit-on, communiquée par plusieurs plantes avec lesquelles on le mêle, surtout par l’olivier odorant.

On consomme en Chine une si grande quantité de thé, que, quand même l’Europe cesserait tout à coup d’en demander, le prix n’en diminuerait presque pas dans les marchés de la Chine ; mais il en résulterait peut-être un dérangement pour ceux des cultivateurs qui sont habitués de fournir aux négocians de Canton celui que les Européens et les Américains du nord exportent annuellement.

En 1806, la Chine exporta 450 mille quintaux de thé, dont 130 mille furent vendus aux Américains, 10 mille aux Danois, et le reste aux Anglais. La valeur de ces thés s’élevait à quatre-vingts millions de francs.

Lorsque les négocians étrangers ont acheté le thé, ils examinent le dessus des barses qui le contiennent, pour s’assurer que le dessus n’est pas humide. On les vide dans le magasin ; et si l’on ne trouve pas de partie moisie, on met le thé dans les caisses pour y être foulé par les journaliers ou coulis. Les caisses une fois remplies, exactement fermées et pesées, on les emporte, ou bien on les laisse chez les marchands, pour y être chargées sur les bateaux du pays, qui les transportent à Vampou.

Les arbres et arbrisseaux à fleurs sont en si grand nombre à la Chine, que cet empire l’emporte en cela sur l’Europe, comme l’avantage est de notre côté pour les fleurs qui viennent de graines et d’ognons. On voit en Chine de grands arbres couverts de fleurs : les unes ressemblent parfaitement à la tulipe, d’autres à la rose ; et, mêlées avec les feuilles vertes, elles forment un spectacle admirable.

Entre les arbres de cette espèce on distingue le mo-li-hoa. Il croît dans les provinces du sud à une assez bonne hauteur ; mais dans le nord de la Chine il ne s’élève pas à plus de cinq à six pieds. Sa fleur, disent les missionnaires, ressemble beaucoup, pour la couleur et la figure, à celle du jasmin double ; l’odeur en est plus forte, et n’en est pas moins agréable ; la feuille en est entièrement différente, et approche plus de celle des jeunes citronniers. C’est le mogori ou nyctanthes sambac (jasmin d’Arabie).

Le jasmin est fort commun à la Chine ; il se plante comme la vigne, et se cultive avec beaucoup de soin : on le vend pour en faire des bouquets ; mais il est au-dessous du sampagou, fleur aussi fameuse dans plusieurs autres pays que dans l’empire chinois. Le sampagou croît dans des pots, et se transporte d’une province à l’autre pour s’y vendre. On attribue à ses racines diverses propriétés merveilleuses, et fort opposées entre elles. On assura à Navarette, à Manille, que la partie qui croît du côté de l’est est un poison mortel, et que celle qui croît à l’ouest est son antidote.

Le camellia fait, ainsi que l’hortensia, l’ornement des jardins de la Chine et du Japon. La forme des fleurs du premier de ces arbrisseaux lui a valu de la part des Chinois le nom tcha-hoa ou fleur de thé. On sait que ses feuilles résistent aux outrages des hivers. Elles sont alternes, ovales, pointues, dentées, coriaces et luisantes. Ses fleurs sont grandes, d’un rouge vif, solitaires, et réunies trois à quatre ensemble au sommet des rameaux ; leurs pétales, au nombre de six, sont ovales obtus. Le fruit est une capsule pyriforme, divisée intérieurement en trois ou cinq loges, qui contiennent chacune un ou deux noyaux. La culture a fait obtenir plusieurs variétés de cet arbrisseau ; les principales sont à fleurs panachées de rouge et de blanc, et à fleurs toutes blanches. Cette dernière est d’une grandeur et d’un éclat qui la font rechercher. Les fleurs du camellia doublent facilement, et c’est dans cet état qu’on les voit représentées sur les papiers et sur les tapisseries de la Chine.

On y reconnaît aussi l’hortensia. Ce bel arbrisseau est actuellement trop connu pour que nous nous arrêtions à le décrire. Il a longtemps été négligé en Europe ; ce qui a donné lieu aux Anglais de se persuader et de vouloir faire croire aux nations du continent européen que, les premiers, ils l’avaient fait connaître en 1792. Mais Commerson, qui accompagna Bougainville dans son voyage autour du monde de 1766 à 1769, et Thunberg, qui visita le Japon en 1775 et 1776, avaient déjà décrit cette belle plante. Commerson, qui le premier en fit un genre distinct, la nomma hortensia, à l’honneur d’une dame de France qui lui avait inspiré un tendre sentiment, et dont le nom de baptême était Hortense. Les Chinois la nomment sao-cao-hoa.

Un autre arbrisseau, souvent figuré sur les tapisseries peintes qui viennent de la Chine, a des feuilles ailées dont les folioles sont découpées, et ses fleurs en panicules jaunes, placées à l’extrémité des branches. La disposition de ses feuilles et celle de ses fleurs auxquelles succèdent des vésicules triangulaires très-grosses, le rendent très-pittoresque. Il est connu et cultivé en Europe sous le nom de kœlreuteria.

Le saule pleureur, dont les longues branches flexibles et pendantes produisent sur le bord des eaux un effet si pittoresque, est de même représenté d’une manière très-reconnaissante sur les papiers peints de la Chine. Les missionnaires disent que les Chinois n’ont pas de goût pour la promenade ; mais en revanche ils aiment beaucoup les jardins, et entendent à merveille l’art de distribuer le terrain pour en tirer le plus grand avantage. Ils y plantent des arbres dont la forme et le feuillage représentent des contrastes. On y voit fréquemment le thuya, devenu si commun en France, qu’on le prendrait pour un arbre indigène ; placé au milieu des rochers naturels ou artificiels, il anime le site et fait ressortir la teinte des pierres.

L’arbre qui produit des fleurs qu’on nomme koeï-hoa est fort commun dans les provinces méridionales, et très-rare dans celles du nord. Il croît quelquefois à la hauteur du chêne. Ses feuilles ressemblent à celles de notre laurier, et cette ressemblance est plus remarquable dans les plus grands arbres qui se trouvent particulièrement dans les provinces de Ché-kiang, de Kiang-si, de Yun-nan et de Quang-si, que dans les arbustes de la même espèce. La couleur des fleurs varie, mais est ordinairement jaune ; elles pendent en grappes si nombreuses, que, lorsqu’elles tombent, la terre en est toute couverte, et leur odeur est si agréable, que l’air en est parfumé, à une grande distance. Quelques-uns de ces arbres portent quatre fois l’année, c’est-à-dire qu’aux fleurs qui tombent on en voit succéder immédiatement de nouvelles. Aussi en a-t-on souvent, même en hiver.

On vante une autre fleur, nommée lan-hoa ou lan-ouey-hoa, dont l’odeur l’emporte sur toutes celles dont on a parlé ; mais qui est moins belle : sa couleur tire ordinairement sur celle de la cire ; elle croît sur une plante qui ne vient guère que dans les provinces maritimes. On voit ailleurs des fleurs charmantes et fort touffues, mais tout-à-fait inodores, croître comme des roses sur d’autres arbres et sur d’autres arbustes, qu’on croit de l’espèce du pêcher et du grenadier. Leurs couleurs sont fort brillantes, mais elles ne produisent aucun fruit.

L’espèce de rose que les Chinois nomment mou-tao, ou reine des fleurs, est en effet, suivant Duhalde, la plus belle fleur du monde, et ne devrait, dit-il, jamais être dans d’autres mains que celles des rois et des princes ; comme si la nature, devenue esclave ainsi que l’homme, ne devait produire que pour les rois ces présens que sa prodigalité brillante abandonne au dernier de ses enfans. L’odeur du mou-tao est délicieuse ; ses fleurs sont rougeâtres. Duhalde observe aussi que la Chine offre des reines-marguerites en abondance, des lis odoriférans, que les philosophes chinois vantent beaucoup, et d’autres fleurs communes en Europe ; qu’il s’y trouve une abondance extrême d’amaranthes, qui sont d’une rare beauté, et qui font l’ornement des jardins ; mais il avoue que les œillets de la Chine ont peu d’odeur, ou n’en ont aucune.

On voit dans les étangs, et souvent dans les marais, une fleur qui se nomme lien-hoa et que les Chinois estiment beaucoup. Aux feuilles, au fruit et à la tige, on la prendrait pour le nénuphar. Le lien-hoa est fort commun dans la province de Kiang-si. C’est un spectacle fort agréable que de voir des lacs entiers couverts de ces fleurs qui se cultivent avec soin. Les grands seigneurs en font croître dans de petites pièces d’eau, et quelquefois dans de grands vases remplis de terre détrempée, qui servent d’ornement à leurs jardins ou à leurs cours.

Les Chinois emploient presque uniquement des sucs de fleurs et d’herbes pour peindre des figures sur les étoffes de soie , dont ils font leurs habits et leurs ameublemens. Ces couleurs, qui pénètrent la substance de la soie, ne se ternissent jamais ; et comme elles n’ont pas de corps, elles ne s’écaillent pas. On s’imaginerait qu’elles sont tissues dans le corps de l’étoffe, quoiqu’elles n’y soient que délicatement appliquées avec le pinceau.

Les plaines de la Chine sont couvertes d’une si grande abondance de riz, qu’à peine offrent-elles un arbre ; mais les montagnes, surtout celles de Chen-si, de Honan, de Quang-tong et de Fokien, sont remplies de forêts, qui contiennent de grands arbres de toutes les espèces. Ils sont fort droits, et propres à la construction des édifices publics, surtout à celle des vaisseaux. Les voyageurs nomment le pin, le frêne, l’orme, le chêne, et quantité d’autres arbres qui sont peu connus en Europe.

On emploie un si grand nombre de pins ou de sapins à la construction des vaisseaux, des barques et des édifices, qu’il paraît surprenant que la Chine en ait encore des forêts. La consommation en est fort grande aussi pour le chauffage. Les provinces du nord ne se servent pas d’autres arbres pour bâtir. Celles des parties méridionales au delà du Kiang emploient ordinairement le cha-mou.

Mais le bois le plus estimé à la Chine s’appelle nan-mou. Les colonnes des appartemens et des anciennes salles du palais impérial, les fenêtres, les portes et les solives en sont toutes construites ; il passe pour incorruptible. « Lorsqu’on veut bâtir pour l’éternité, disent les Chinois, il faut employer du nan-mou. » C’est apparemment ce qui est cause que les voyageurs le prennent pour le cédre; mais, si l’on s’en rapporte au témoignage des missionnaires qui l’ont vu, ses feuilles ne ressemblent point à celles des cédres du Mont-Liban, tel qu’on en trouve la description dans les voyageurs. L’arbre est fort droit et très-haut ; ses branches s’élèvent verticalement. Elles ne sortent qu’à une certaine hauteur, et se terminent en bouquet à l’extrémité.

Cependant le nan-mou n’approche pas, pour la beauté, d’un autre bois nommé tsé-tao, qui porte à la cour le nom de bois de rose. Ce tsé-tao est d’un rouge noirâtre, rayé et semé de veines très-fines qu’on prendrait pour l’ouvrage du pinceau. Il est propre d’ailleurs aux plus beaux ouvrages de menuiserie. Les meubles qu’on en fait sont fort estimés dans tout l’empire, surtout dans les provinces du nord, où ils se vendent beaucoup plus chers que les meubles vernissés.

Pour la force et la dureté, peut-être n’y a-t-il pas de bois comparable à celui qu’on appelle tie-li-mou, et que les Portugais nomment pao-de-ferro, c’est-à-dire bois de fer. Cet arbre est de la hauteur de nos plus grands chênes ; mais il en est différent par la grosseur du tronc, par la figure des feuilles, par la couleur du bois, qui est plus sombre, et surtout par le poids. On fait de ce bois les ancres des vaisseaux de guerre ; et les officiers de l’empereur qui accompagnèrent les missionnaires dans leur voyage à Formose les préféraient aux ancres de fer des vaisseaux marchands ; mais on croit qu’ils étaient dans l’erreur, car les pointes ne peuvent jamais être assez aiguës ni assez fortes pour rendre l’ancrage bien sûr ; et comme on fait les branches plus longues du double que celles des ancres de fer, elles en doivent être à proportion plus faibles, quelle que soit leur grosseur.

On peut compter au nombre des arbres utiles le roseau, que les Chinois nomment tchon-tsé, et les Européens bambou. On en fait toutes sortes de meubles qu’on vend dans les boutiques de Canton. Un lit coûte neuf sous ; une table six ; les chaises quatre sous et demi, et le reste à proportion. Les bambous sont fort communs dans les provinces méridionales. Ils sont très-propres à faire des perches et toutes sortes d’échafaudages.

Enfin la Chine produit du rotang et des cannes à sucre dans les provinces méridionales.

Entre les herbes potagères qui nous manquent, la Chine en a une qui se nomme pé-tsay, et qui est véritablement excellente. Quelques voyageurs l’ont prise mal à propos pour la laitue. Les premières feuilles ressemblent, à la vérité, à la laitue romaine ; mais la plante en diffère beaucoup par la fleur, la semence, le goût et la grandeur. Les meilleurs pe-tsays se trouvent dans les provinces du nord, où on les laisse attendrir par les premières gelées blanches. La quantité qu’on en sème est presque incroyable. Dans les mois d’octobre et de novembre, on en voit passer du matin au soir, par les portes de Pékin, des charrettes chargées. L’usage des Chinois est de les conserver dans du sel, ou de les mariner, pour les faire cuire avec le riz, qui est naturellement fort insipide.

Le tabac est très-abondant, et l’on enfume dans toutes les parties de l’empire ; sec, il ne coûte qu’un sou la livre. Celui du Japon est le plus estimé.

La plante dont les médecins chinois font le plus d’usage porte parmi eux le nom de fou-ling ; elle a reçu des Européens celui de radix-china, ou racine de la Chine. C’est dans la province de Sé-tchuen qu’elle croît particulièrement.

Cunningham, voyageur anglais, vit à Tcheou-chan une racine extrêmement singulière, nommée ou-tchou-ou, à laquelle on attribue la propriété de prolonger la vie et de noircir les cheveux gris. Il suffit d’en boire pendant quelque temps en infusion. Une seule racine se vend depuis dix lyangs jusqu’à deux mille, suivant sa grosseur, car les plus grosses passent pour les plus efficaces ; mais Cunningham ne fut pas tenté de faire une expérience qui lui aurait coûté si cher.

De toutes les plantes, le san-tsi est, après le gin-seng, celle que les médecins chinois estiment le plus. Quoiqu’ils attribuent à toutes les deux presque les mêmes vertus, ils donnent la préférence au san-tsi pour les maladies des femmes, et pour toutes les pertes de sang. Il croît dans la province de Quang-si, et ne se trouve qu’au sommet des montagnes presque inaccessibles. C’est l’espèce qu’on emploie en médecine, et dont les mandarins font présent à leurs supérieurs. Les Chinois regardent cette plante comme un spécifique contre la petite-vérole : on en voit de fréquens effets ; les pustules les plus noires et les plus infectes se changent en un rouge clair aussitôt que le malade a pris sa potion. Aussi prescrit-on le san-tsi dans plusieurs maladies qui paraissent venir des mauvaises qualités du sang ; mais cette plante est d’une rareté qui la rend fort chère, et l’on n’est pas sûr encore de l’avoir pure et sans mélange.

Les Chinois prétendent que leurs montagnes sont remplies d’or et d’argent, mais que jusqu’à présent des vues politiques en ont fait défendre l’exploitation, dans la crainte apparemment que trop de richesses ne rendît le peuple difficile à gouverner, ou ne lui fît négliger l’agriculture. L’empereur Khang-hi accorda aux directeurs de son domaine la permission d’ouvrir les mines d’argent ; mais au bout de deux ou trois ans il ordonna de cesser ce travail, et l’on pensa que c’était pour ne pas donner occasion à la populace de s’attrouper. Les mines de la province de Yun-nan, qui ont toujours été ouvertes, rapportaient autrefois un profit considérable.

On ne saurait douter que la Chine n’ait aussi des mines d’or. Ce qu’elle a de ce métal se tire en partie de la terre, et principalement du sable des torrens et des rivières qui sortent des montagnes occidentales de Sé-tchuen et d’Yun-nan. Cette dernière province passe pour la plus riche. Ses peuples, nommés Lolo, qui occupent la partie la plus voisine des royaumes d’Ava, de Pégou et de Laos, doivent avoir beaucoup d’or dans leurs montagnes, car leur coutume est de mettre une bonne quantité de feuilles d’or dans les cercueils des personnes illustres ou qui ont mérité leur estime, mais cet or n’est pas beau à la vue ; peut-être parce qu’il n’est pas purifié. L’argent de Sé-tchuen est encore plus noir ; mais, lorsqu’il est purifié convenablement, il devient aussi beau que dans tout autre pays.

L’or le plus cher et le plus beau de la Chine se trouve dans les districts de Li-kiang-foa et de Yang-tchang-fou. Il ne s’emploie dans le commerce que comme une marchandise ; au reste, il n’est pas très-recherché dans l’empire, parce que son usage unique est pour la dorure et pour de légers ornemens. L’empereur est le seul à la Chine qui ait de la vaisselle d’or.

Quand on considère à quel bas prix le fer, l’étain et les autres métaux d’un usage ordinaire sont à la Chine, on suppose aisément que les mines de ces métaux y doivent être fort nombreuses. Les missionnaires géographes furent témoins de la richesse d une mine de toutenague dans la province de Hou-quang, d’où ils virent tirer en peu de jours plusieurs centaines de quintaux.

Les mines de cuivre ordinaire, situées dans les provinces d’Yun-nan et de Koeï-tcheou, ont fourni à l’empire toute la petite monnaie qui s’y frappe depuis long-temps ; mais le cuivre le plus singulier porte le nom de pé-tong, qui signifie cuivre blanc. Il ne s’en trouve peut-être qu’à la Chine, et dans la seule province d’Yun-nan ; il a toute sa blancheur en sortant de la mine : l’intérieur en est plus blanc que le dehors. On a vérifié à Pékin, par quantité d’expériences, que cette couleur ne vient d’aucun mélange, car les moindres mélanges diminuent sa beauté. Lorsqu’il est bien préparé, on ne le distingue pas de l’argent ; pour l’amollir et empêcher qu’il ne soit cassant, on y mêle un peu de toutenague ou de semblable métal ; mais ceux qui veulent lui conserver sa belle couleur, y mêlent un cinquième d’argent, au lieu de tout autre métal.

Le cuivre qui se nomme tsé-lai-tong, c’est-à-dire cuivre qui vient de lui-même, n’est autre chose qu’un cuivre rouge que l’eau entraîne des plus hautes montagnes d’Yun-nan, et qui se trouve dans le lit des torrens, lorsqu’il est à sec.

Magalhaens observe que les Chinois emploient une quantité immense de cuivre à leurs canons, leurs idoles, leurs statues, leurs monnaies, leurs bassins et leurs plats. Le mérite de l’antiquité, ou la réputation de l’ouvrier, fait quelquefois monter le prix de tel de ces ouvrages à plus de mille écus, quelque vil qu’il soit en lui-même. On peut juger encore de l’abondance de ce métal par la multitude de gros canons qui se fondent à Macao, et qui se transportent non-seulement dans divers endroits des Indes, mais même en Portugal. Ils sont ordinairement d’une qualité, d’une grandeur et d’un travail admirables.

La pierre d’azur qui se trouve dans plusieurs cantons d’Yun-nan et de Sé-tchuen, ne diffère pas de celle qu’on apporte en Europe. On en tire aussi du district de Tay-tong-fou, dans la province de Chan-si, qui fournit d’ailleurs le plus bel yu-ché de la Chine. L’yu-ché est une espèce de jaspe d’un blanc qui ressemble au blanc de l’agate ; il est transparent, et quelquefois tacheté, lorsqu’il est poli.

Les rubis qui se vendent à Yun-nan-fou, sont de la plus belle espèce, mais fort petits. Il fut impossible aux missionnaires de découvrir dans quelle partie de la province on les trouve. La même ville offre quelques autres espèces de pierres précieuses, mais qui sont apportées des pays étrangers, surtout par les marchands du royaume d’Ava qui borde le district de cette capitale.

Le plus beau cristal de roche vient des montagnes de Tchang-tcheou-fou et de Tchang-pou-hien, dans la province de Fo-kien. On en fait, dans ces deux villes, des cachets, des boutons, des figures d’animaux , etc.

On voit dans cette province, comme dans plusieurs autres, des carrières de marbre qui ne le céderait pas à celui de l’Europe, s’il était également bien travaillé. On ne laisse pas d’en trouver chez les marchands différentes petites pièces assez bien polies et d’une assez belle couleur, telles que les tablettes nommées tien-tsan, dont les veines représentent naturellement des montagnes, des rivières et des arbres. Elles sont faites d’un marbre qu’on tire ordinairement des carrières de Tay-ly-fou. On en orne quelquefois les tables des festins aux jours de fête.

Quoique le marbre ne manque point à la Chine, on ne voit pas de palais, de temples, ni aucun autre édifice qui en soit entièrement construit ; les bâtimens mêmes de belle pierre de taille y sont rares. La pierre n’est employée que pour les ponts et les arcs de triomphe.

Il y a peu de provinces où l’on ne trouve des pierres d’aimant : on en apporte aussi du Japon à la Chine ; mais on les emploie particulièrement aux usages de la médecine ; elles se vendent au poids, et les meilleures ne coûtent jamais plus de huit ou dix sous l’once. Le père Le Comte en apporta une d’un pouce et demi d’épaisseur, qui, quoique assez mal armée, levait onze livres de fer, et aurait pu en lever quatorze ou quinze. Les Chinois sont fort habiles à les tailler.

Il y a probablement peu de pays au monde aussi riche que la Chine en mines de houille ou charbon-de-terre, et où elles soient plus abondantes ; les montagnes des provinces de Chen-si, de Chan-si et de Pé-tché-li, en renferment d’innombrables ; sans un pareil secours, il serait très-difficile de vivre dans des pays si froids, où le bois de chauffage est rare, et par conséquent, très-cher. Magalhaens observe que la houille qui se brûle à Pékin, et qui s’appelle moui, vient de montagnes situées à deux lieues de cette ville ; on peut les regarder comme inépuisables, puisque depuis plus de quatre mille ans elles fournissent aux besoins de la ville et de la plus grande partie de la province, où les plus pauvres s’en servent pour chauffer leurs poêles. On trouve la houille en couches fort profondes : quelques-uns la broient, surtout parmi le peuple ; ils humectent cette poudre, et on la pétrit en masses de différentes formes. Cette houille ne s’allume pas facilement ; mais, une fois enflammée, elle donne beaucoup de chaleur, et dure fort long-temps ; la vapeur en est quelquefois si désagréable, qu’elle suffoquerait ceux qui s’endorment près des poêles, s’ils n’avaient la précaution de tenir près d’eux un bassin plein d’eau, qui attire la fumée, et qui en diminue beaucoup la puanteur. Tout le monde, sans distinction de rang, fait usage de houille : on s’en sert dans les fourneaux de toutes les usines ; mais les ouvriers en fer trouvent qu’il rend ce métal trop aigre.

Comme il serait difficile, à cause du grand éloignement, de transporter du sel des côtes de la mer dans les parties occidentales de la Chine limitrophes de la Tartarie, la Providence a pourvu admirablement à ce besoin. Outre les puits d’eau salée qui se trouvent dans quelques-unes de ces provinces, il y a d’autres endroits où l’on voit une terre grise répandue par arpens dans divers cantons, qui fournit une prodigieuse quantité de sel. La méthode qu’on emploie pour le recueillir est remarquable ; on rend d’abord la surface de la terre aussi unie qu’une glace, et on l’élève un peu en talus pour que l’eau ne s’y arrête pas. Quand le soleil a séché cette surface, et qu’elle paraît toute blanche des particules de sel qui s’y trouvent mêlées, on l’enlève, on la met en divers monceaux, qu’on bat soigneusement de tous les côtés, afin que la pluie puisse s’y imbiber ; ensuite on étend cette terre sur de grandes tables un peu inclinées, et qui ont des bords de quatre ou cinq doigts de hauteur ; on verse dessus de l’eau douce, qui, pénétrant partout, fond les parties de sel, et les entraîne avec elle dans un grand vase de terre, où elle tombe goutte à goutte par un petit canal fait exprès. Cette terre, ainsi épurée, se met de côté : au bout de quelque jours quand elle est sèche, on la réduit en poudre, et on la répand sur le terrain d’où elle a été tirée : elle n’y a pas demeuré huit jours, qu’il s’y mêle, comme auparavant, une infinité de particules de sel, qu’on en sépare encore par la même méthode.

Tandis que les hommes travaillent ainsi à la campagne, leurs femmes et leurs enfans s’occupent dans des huttes bâties sur le lieu même à faire bouillir les eaux salées dans de grandes chaudières de fer très-profondes, qui sont posées sur un fourneau de terre percé de plusieurs trous, par lesquels la chaleur se partage également sous toutes les chaudières, et la fumée sort en passant par un long tuyau en forme de cheminée, à l’extrémité du fourneau. L’eau, après avoir bouilli quelque temps, s’épaissit et se change par degrés en un sel qu’on remue sans cesse avec une large spatule de fer, jusqu’à ce qu’il soit entièrement sec. Des forêts entières suffiraient à peine pour entretenir le feu nécessaire à cette opération, puisqu’il brûle pendant toute l’année. Souvent il n’y a point d’arbres en ces lieux-là, mais la Providence y a suppléé en faisant naître une grande quantité de roseaux auprès de ces salines.

Quoique les paons et les coqs-d’Inde soient fort communs aux Indes orientales, on ne voit à la Chine que ceux qu’on y apporte des autres pays. Les grues y sont en fort grand nombre : cet oiseau s’accommode de tous les climats ; on l’apprivoise facilement, jusqu’à lui apprendre à danser ; sa chair passe pour un fort bon aliment.

On trouve à la Chine une grande quantité de beaux faisans, dont les plumes se vendent plus cher que l’oiseau même ; son prix ordinaire est un sou la livre. Les rossignols chinois sont plus gros que les nôtres, et leur chant est admirable, comme celui des merles. Outre les oiseaux domestiques, les rivières et les lacs sont remplis d’oiseaux aquatiques, et surtout de canards sauvages. La manière de les prendre est assez remarquable : les chasseurs mettentla tête dans de grosses citrouilles sèches percées de quelques trous pour voir et pour respirer ; ensuite, se jetant nus dans l’eau, ils marchent ou nagent en ne laissant paraître au dehors que leur tête couverte de la citrouille. Les canards, accoutumés à voir flotter des citrouilles autour desquelles ils jouent, s’en approchent sans crainte ; alors le chasseur les prend par les pieds et les tire dans l’eau, pour les empêcher de crier, leur tord le cou, et les attache à sa ceinture ; il continue cet exercice jusqu’à ce qu’il en ait pris un grand nombre.

On fait beaucoup de cas à la Chine de certains petits oiseaux qui ressemblent aux linots, et qu’on nourrit dans des cages, non pour chanter, mais pour combattre. Ceux qui ont été mis à l’essai se vendent fort cher. Les Chinois sont passionnés aussi pour les combats de coqs ; mais cet amusement est encore plus commun dans plusieurs îles, surtout aux Philippines et dans quelques royaumes des Indes orientales, où l’on y perd et l’on y gagne beaucoup d’argent, comme dans quelques pays de l’Europe.

Entre les oiseaux de proie, le plus remarquable est celui que les Chinois nomment hai-tsing ; il est si rare, qu’il ne se trouve que dans le district de Hong-tchong-fou, ville de la province de Chen-si, et dans quelques cantons de la Tartarie ; il est comparable à nos plus beaux faucons, et les surpasse en force et en grosseur : on peut le regarder comme le roi des oiseaux de proie de la Chine et de la Tartarie, parce qu’il en est le plus beau, le plus vif et le plus courageux. Aussi est-il si estimé, que, dès qu’on en a pris un, on doit le porter à l’empereur, qui le confie aux officiers de sa fauconnerie.

Les provinces méridionales, telles que le Quang-tong, et surtout le Quang-si, ont des perroquets de plusieurs espèces. Ils ressemblent par le plumage à ceux qui viennent d’Amérique, et n’ont pas moins de docilité pour apprendre à parler ; mais ils ne sont pas comparables aux oiseaux qui se nomment kin-ki ou poules d’or. Il s’en trouve dans les provinces de Se-chuen, d’Yun-nan et de Chen-si. L’Europe n’a pas d’oiseau qui en approche. La vivacité du rouge et du jaune, le panache qui ombrage sa tête, les nuances de la queue, et la variété des couleurs de ses ailes, la juste proportion de son corps, lui ont sans doute fait donner le nom de poule d’or, pour marquer sa prééminence sur les autres oiseaux : sa chair est plus délicate que celle du faisan ; on le connaît en Europe sous le nom de faisan doré.

Les papillons de la montagne de Lo-feou-chan, dans le district de Hoeï-tcheou-fou, de la province de Quang-tong, sont si estimés, que les plus gros et les plus extraordinaires sont envoyés à la cour. Ils entrent dans certains ornemens du palais. La diversité et la vivacité de leurs couleurs sont également surprenantes. Ils sont beaucoup plus gros qu’en Europe, et leurs ailes sont incomparablement plus grandes. Pendant le jour, ils restent comme immobiles sur les arbres, et s’y laissent prendre aisément ; le soir, ils commencent à voltiger, de même à peu près que les chauves-souris ; et quelques-uns, lorsqu’ils ont les ailes étendues, ne paraissent guère moins gros que ces animaux.

Plusieurs provinces de la Chine, surtout celle de Chang-tong, sont souvent exposées aux ravages des sauterelles, qui détruisent en peu de temps les espérances de la plus belle moisson. On trouve dans un auteur chinois la description de ce terrible fléau : « On voit paraître, dit-il, une si prodigieuse quantité de sauterelles, que, couvrant entièrement le ciel, leurs ailes semblent s’entre-toucher ; vous croiriez voir sur votre tête de grosses montagnes de verdure. Le bruit que ces insectes font en volant ressemble à celui du tambour. » Le même auteur remarqué que ces dangereuses légions ne visitent la Chine que dans les années sèches qui suivent les inondations.

Les punaises sont très-communes dans plusieurs cantons de la Chine ; mais ce qui paraîtra fort étrange, les habitans écrasent cette vermine avec les doigts, et prennent plaisir ensuite à les porter au nez.

Le gibier foisonne à la Chine. On voit à Pékin, pendant l’hiver, sur plusieurs places publiques, des tas de diverses sortes d’animaux volatiles, terrestres et aquatiques, durcis par le froid, qui les garantit de la corruption : on y voit une quantité prodigieuse de chevreuils, de daims, de cerfs, de sangliers, de boucs, d’élans, de lièvres, de lapins, d’écureuils, de chats et rats sauvages ; sans parler des bécasses, des cailles, des oies, des canards, des perdrix, des faisans, et d’une infinité d’animaux qui ne se trouvent point en Europe, et qui se vendent à très-bon marché. Les ours, les tigres, les buffles, les chameaux, les rhinocéros y sont aussi en grand nombre ; on n’y voit pas de lions. Il est inutile de nommer les bœufs, les vaches, les moutons, et les autres animaux domestiques, qui ne sont pas moins communs à la Chine qu’en Europe.

Les tigres de la Chine sont non-seulement fort nombreux, mais encore d’une grosseur et d’une férocité extraordinaires. On aurait peine à croire combien ils tuent et dévorent d’hommes. Un chrétien chinois racontait à Navarette que, sur le chemin de Canton à Haynan, ils se rangent en troupes de cent et de deux cents ; que les voyageurs n’osent passer dans ces lieux, s’ils ne sont au nombre de cent ou de cent cinquante ; et que dans certaines années, ces monstrueux animaux ont dévoré jusqu’à six mille personnes. On peut croire ces récits fort exagérés par la peur, qui produit tant de fables populaires. On a vu un de ces animaux sauter un mur de la hauteur d’un homme, prendre un porc qui pesait environ cent livres, le charger sur ses épaules, repasser le mur avec sa proie, et gagner promptement un bois voisin. En hiver, comme ils descendent des montagnes dans les villages qui ne sont pas fermés d’un mur, tous les habitans se retirent de bonne heure, et munissent soigneusement leurs portes. Navarette se trouvant un jour dans un village où l’on prenait ces précautions, observa que les tigres s’approchaient des maisons avant que la nuit fût tout-à-fait obscure, poussant des cris effroyables, et qu’à peine était-on tranquille dans l’enceinte des murs : cependant les Chinois ne se donnent pas beaucoup de peine pour les prendre, quoique d’ailleurs ils estiment beaucoup leur peau.

Suivant les Chinois, il se trouve dans la province de Chen-si une espèce d’animaux nommés gin-hiang, c’est-à-dire homme-ours. Ils marchent sur deux jambes ; ils ont la face humaine, et la barbe d’un bouc ; ils grimpent sur les arbres pour en manger le fruit. On n’a point à se plaindre de leur férocité lorsqu’on les laisse en paix ; mais, si l’on excite leur colère, ils descendent furieusement, ils tombent sur ceux qui les irritent, et, les frappant deux ou trois fois avec la langue, ils emportent toute la chair qu’ils touchent. On voit aisément que cette description convient plutôt à une espèce de singe qu’à un ours.

La province d’Yun-non offre une espèce singulière de cerfs qui ne se trouve dans aucun autre pays. Ils ne deviennent jamais plus grands que les chiens ordinaires. Les princes et les seigneurs en nourrissent dans leurs parcs comme une curiosité. La Chine a des ânes et des mulets en abondance ; elle ne manque pas non plus de bons chevaux : on y en amène continuellement des pays de l’ouest ; mais ils sont tous coupés.

L’animal qui porte le musc est nommé par les Chinois hiang-tchang-tsé, c’est-à-dire daim odoriférant. Il se trouve non-seulement dans les provinces méridionales, mais jusque dans la chaîne de montagnes qui est à quatre ou cinq lieues à l’ouest de Pékin.

Il est de la grandeur d’un petit chevreuil ; sa tête a la forme de celle des gazelles ; ses oreilles sont longues, droites et mobiles ; ses yeux sont assez grands, et ont l’iris d’un roux brun ; le bord des paupières est de couleur noire, ainsi que les naseaux ; le corps est moins élancé que celui des gazelles ; les jambes de derrière sont considérablement plus longues et plus fortes que celles de devant. Son poil offre des teintes de brun, de fauve et de blanchâtre qui semblent changer lorsqu’on regarde l’animal sous différens points de vue ; le poil est très-gros et très-cassant. Le musc a une queue extrêmement courte ; il n’a ni bois comme les cerfs, ni cornes comme les antilopes.

Cet animal vit solitaire, et ne se plaît que sur les plus hautes montagnes et les rochers escarpés. Tantôt il descend dans les gorges profondes qui séparent les chaînes des monts les plus élevés, tantôt il grimpe à leur sommet couvert de neige. Il est très-leste et très-agile, et il nage fort bien. Farouche à l’excès, il est très-difficile de l’approcher ; il l’est également de l’apprivoiser, quoiqu’il soit fort doux. L’on mange la chair de ces animaux ; celle des jeunes seuls est tendre et de bon goût.

Le musc s’engendre dans une poche située en avant du prépuce du mâle. On en distingue de deux sortes, dont le plus précieux est celui qui est en grains, et qui s’appelle teou-pan-hiang. L’autre, qui se nomme mi-hiang, est moins estimé, parce qu’il est trop menu et trop fin. La femelle, qui ne produit pas le musc, ou du moins la substance qui se trouve dans son sac, n’a pas l’odeur du musc, quoiqu’elle en ait l’apparence. Suivant le récit d’un missionnaire, rapporté par le père Duhalde, la nourriture ordinaire de cet animal est la chair des serpens. De quelque grosseur qu’ils puissent être, il les tue facilement, parce qu’à certaine distance, ils sont tellement saisis de l’odeur du musc, que, s’affaiblissant tout d’un coup, ils ne peuvent plus se remuer. Ce qui paraît beaucoup mieux prouvé, c’est que les paysans, en allant chercher du bois, ou faire du charbon dans les montagnes, n’ont pas de moyen plus sûr pour se préserver des serpens, dont la morsure est extrêmement dangereuse, que de porter sur eux quelques grains de musc. Avec cet antidote, ils dorment tranquillement sur l’herbe après leur dîner.

Ce qui arriva au même missionnaire, en retournant à Pékin, semble confirmer que la chair des serpens est la principale nourriture de l’animal au musc. Ayant fait préparer pour son souper quelques parties de cet animal, il se trouva parmi les convives un Chinois qui haïssait les serpens jusqu’à se trouver mal lorsqu’on en parlait en sa présence. Comme il ignorait ce qui lui était présenté, le missionnaire se dispensa de lui en parler, et se fit au contraire un plaisir d’observer sa contenance. Le Chinois prit de la viande comme les autres, dans le dessein d’en manger ; mais à peine en eut-il mis un morceau dans sa bouche, qu’il sentit son estomac se soulever ; en un mot, il ne voulut plus toucher à ce mets, tandis que tous les autres en mangeaient de fort bon appétit.

Navarette nous apprend qu’il se trouve un grand nombre de ces animaux musqués dans les provinces de Chen-si et de Chan-si, où ils portent le nom de ché, et que, lorsqu’ils sont pressés par les chasseurs, ils grimpent sur les rochers, et mordent le petit sac musqué qui contient le musc, pour éviter le péril en détruisant leur trésor ; mais cette morsure leur cause la mort. Cette fable ressemble beaucoup à celle qu’on raconte de quelques autres animaux poursuivis par l’homme.

La Chine offre une prodigieuse abondance de poissons. Les rivières, les lacs, les étangs et les canaux mêmes en sont remplis. Ils fourmillent jusque dans les fossés qu’on creuse au milieu des campagnes où l’on cultive le riz. Ces fossés sont remplis de frai ou d’œufs de poisson, dont les propriétaires des champs tirent un profit considérable. On voit tous les ans, sur la grande rivière d’Yang-tsé-kiang, à peu de distance de Kieou-king-fou, dans la province de Kiang-si, un nombre prodigieux de barques qui se rassemblent pour acheter de ce frai. Vers le mois de mai, les habitans du pays barrent la rivière en plusieurs endroits, dans l’espace de neuf ou dix lieues, avec des nattes et des claies, qui ne laissent d’ouverture que pour le passage d’une barque. Le frai s’arrête à ces claies ; ils savent le distinguer à l’œil, quoiqu’on n’aperçoive rien dans l’eau. Ils puisent de cette eau mêlée de frai, et en remplissent des vases pour la vendre aux marchands qui la transportent en diverses provinces, avec l’attention de l’agiter de temps en temps. Cette eau se vend par mesure à ceux qui possèdent des étangs. Au bout de quelques jours les poissons commencent à éclore, et dans cet état où ils sont presque imperceptibles, on les nourrit de lentilles de marais, ou de jaunes d’œufs, à peu près comme on élève en Europe les animaux domestiques. Le gros poisson se conserve avec de la glace ; on en remplit de grandes barques, dans lesquelles on le transporte jusqu’à Pékin : le profit monte quelquefois au centuple de la dépense, parce que le peuple se nourrit presque uniquement de poisson. On en tire des rivières et des lacs pour peupler les canaux. Il en vient aussi de la mer, qui remonte assez loin dans les rivières. On en prend quelquefois de très-gros à plus de cent cinquante lieues de la côte.

L’Europe a peu de poissons qui ne se trouvent à la Chine ; les lamproies, les carpes, les soles, les saumons, les truites, les esturgeons, y sont communs ; elle en a quantité d’autres qui nous sont inconnus, et dont le goût est excellent.

Le poisson le plus remarquable est le kin-yu, ou le poisson doré. On le nourrit, soit dans de petits étangs faits exprès, qui servent d’ornement aux maisons de campagne des princes et des seigneurs, soit dans des vases plus profonds que larges. On ne met dans ces vases que les plus petits qu’on peut trouver ; plus ils sont petits, plus ils paraissent beaux ; l’on peut d’ailleurs en avoir un plus grand nombre, et ils sont plus divertissans. Les plus jolis sont d’un beau rouge, comme semé de poudre d’or, surtout vers la queue, qui se termine par deux ou trois pointes. Quelques-uns sont d’une blancheur argentée, d’autres sont blancs, d’autres marqués de rouge ; les uns et les autres sont également vifs et actifs. Ils aiment à jouer à la surface de l’eau ; mais ils sont si délicats, que la moindre injure de l’air, ou une secousse un peu violente du vase, en fait mourir un grand nombre. Ceux qu’on nourrit dans les étangs sont de diverses grandeurs : il s’en trouve de plus gros que les plus grandes sardines. On les accoutume à venir à la surface de l’eau au bruit d’une crécelle dont joue celui qui leur donne à manger. La meilleure méthode pour les conserver est de ne leur rien donner en hiver. Il est certain que, pendant trois ou quatre mois que le plus grand froid dure à Pékin, on ne les nourrit pas. On n’expliquerait pas facilement de quoi ils vivent : on peut croire que ceux qui sont sous la glace y trouvent de petits vers dans les racines des herbes qui croissent au fond des étangs, ou que ces racines mêmes, attendries par l’eau, deviennent propres à leur servir d’alimens. Mais ceux qu’on prend dans les maisons où ils sont gardés soigneusement dans des vases de porcelaine, sans aucune nourriture, ne laissent cependant pas, vers le printemps qu’on les remet dans leurs bassins, de jouer avec la même force et la même agilité que l’année précédente. Les personnes du plus haut rang prennent plaisir à les nourrir de leur propre main, et passent des heures entières à observer leurs mouvemens et leurs jeux.

Suivant le père Le Comte, la longueur ordinaire de ces poissons est d’un doigt ; ils sont d’une grosseur proportionnée et très-bien faits. Le mâle est d’un beau rouge depuis la tête jusqu’à la moitié du corps. Le reste, en y comprenant la queue, est doré, et d’un lustre si éclatant, que nos plus belles dorures n’en approchent point. La femelle est blanche ; sa queue et quelques autres parties du corps ressemblent parfaitement à l’argent. En général, la queue de ces poissons n’est pas unie et plate comme celle des autres poissons ; elle forme une sorte de touffe longue et épaisse, qui ajoute quelque chose à leur beauté.

Les bassins qui les renferment doivent être larges et profonds. L’usage est de mettre au fond de l’eau un pot de terre renversé et percé de trous, afin qu’ils puissent s’y mettre à couvert de la chaleur du soleil. On change l’eau deux ou trois fois la semaine, mais avec la précaution de faire entrer l’eau fraîche à mesure que l’ancienne s’écoule.

Dans les régions chaudes de l’empire, ils multiplient beaucoup, pourvu que leur frai, qui nage sur la surface de l’eau, soit enlevé, sans quoi ils le dévorent. On le met dans un vase exposé au soleil jusqu’à ce que la chaleur ait fait éclore les œufs. Les poissons en sortent noirs, et quelques-uns conservent cette couleur ; mais chez la plupart elle se change par degrés en rouge, en blanc, en or ou en argent.

Si les poissons dorés de la Chine récréent la vue par leur beauté, un autre poisson, qui se nomme hay-seng, est repoussant par sa laideur. C’est néanmoins une nourriture si commune à la Chine, qu’on en sert presqu’à chaque repas. On voit flotter les hay-sengs près des côtes de Chan-tong et de Fokien. Les missionnaires les prirent d’abord pour autant de masses inanimées ; mais un de ces animaux, que les matelots pêchèrent par leur ordre, nagea fort bien dans le bassin où ils le firent mettre : il y vécut même assez long-temps. Sur ce qu’on les avait toujours assurés qu’il a quatre yeux et six pieds, et que sa figure ressemble à celle du foie humain, ils prirent la résolution de l’examiner soigneusement ; mais ils ne découvrirent que deux endroits qu’ils pussent prendre pour des yeux, aux marques de crainte que l’animal donnait lorsqu’ils passaient la main par-devant. À l’égard des pieds, si tout ce qui lui sert à se mouvoir devait porter ce nom, on en pourrait compter autant qu’il y a de petites excroissances qui sont comme autant de boutons. Il est d’ailleurs sans arêtes autour du corps, et meurt aussitôt qu’on le presse : un peu de sel suffisant pour le conserver, on le transporte dans toutes les parties de l’empire. Les missionnaires ne le trouvèrent pas de bon goût, quoique les Chinois le regardent comme un de leurs mets les plus délicats.

Le père Le Comte nous apprend qu’on trouve dans l’île de Hai-nan une fontaine dont l’eau pétrifie le poisson. Il en apporta une écrevisse dont la métamorphose était si avancée, qu’elle avait déjà le corps et les pates fort durs et peu différens de la pierre. Cependant les missionnaires qui visitèrent toutes les provinces de l’empire, prétendent, sur le témoignage des habitans, que l’île de Hai-nan n’a pas de lac auquel on puisse attribuer cette vertu ; mais ils semblent reconnaître qu’entre cette île et les côtes de Kao-tcheou, dans la province de Quan-tong, on trouve une espèce d’écrevisse qui est sujette à se pétrifier sans perdre sa forme naturelle. Ils ajoutent que c’est un spécifique contre les fièvres ardentes et malignes.

On raconte encore à la Chine des merveilles de l’eau de certains lacs et de quelques rivières ; mais ce qui se débite à ce sujet, dit le père Duhalde, a semblé aussi faux qu’il a toujours paru peu vraisemblable. Dans tous les pays, la nature étant la même, les effets extraordinaires doivent être rares, et ils ne le seraient pas, si tout ce qu’on dit à la Chine sur cette matière était véritable.

Il a déjà été question plusieurs fois dans cet ouvrage de la grande muraille qui sépare la Chine de la Tartarie ; mais ce monument étant celui qui cause le plus grand étonnement aux étrangers, l’on a pensé qu’il convenait d’en donner une description particulière.

Lorsque l’on approche de cette muraille en venant de Pékin, l’on aperçoit sur les hauteurs, au loin, comme une ligne proéminente, ou plutôt une marque étroite et inégale semblable à celle que forment quelquefois, mais plus irrégulièrement, les veines des quartz sur les montagnes de gneiss. La continuité de cette ligne sur le sommet des montagnes de Tartarie suffit pour captiver l’attention des voyageurs. En avançant, on ne tarde pas à distinguer la forme d’une muraille avec des créneaux dans des endroits où l’on ne s’attend pas ordinairement à trouver de pareils ouvrages, et où l’on ne croit pas même qu’il soit possible de les construire.

Tout ce que l’œil peut embrasser à la fois de cette muraille fortifiée, prolongée sur la chaîne des montagnes et sur les sommets les plus élevés, descendant dans les plus profondes vallées, traversant les rivières par des arches qui la soutiennent, doublée, triplée en plusieurs endroits pour rendre les passages plus difficiles, et ayant des tours ou de forts bastions à peu près de cent pas en cent pas, tout cet ensemble présente à l’esprit l’idée d’une entreprise gigantesque.

Mais quelque prodigieuses que soient les dimensions de cette barrière destinée à arrêter les Tartares, ce n’est pas ce qui frappe le plus les voyageurs dont elle fixe les regards. Ce qui n’est que le simple résultat d’un travail long et multiplié excite rarement l’étonnement ; mais ce qui cause une surprise et une admiration réelles, c’est l’extrême difficulté de concevoir comment on a pu porter des matériaux et bâtir ces murs dans des endroits qui semblent inaccessibles. L’une des montagnes les plus élevées, sur lesquelles se prolonge la grande muraille, a, d’après une mesure exacte, cinq mille deux cent vingt-cinq pieds de haut.

Cette espèce de fortification, car le nom de muraille ne donne pas une juste idée de sa structure, cette fortification a, dit-on, quinze cents milles de long ; mais à la vérité elle n’est pas partout également bien construite, et plusieurs des moindres ouvrages en dedans du grand rempart cèdent aux efforts du temps, et commencent à tomber en ruine ; d’autres ont été réparés ; mais la muraille principale paraît, presque partout, avoir été bâtie avec tant de soin et d’habileté, que, sans que l’on ait jamais eu besoin d’y toucher, elle se conserve entière depuis deux mille ans ; et elle paraît aussi peu susceptible de dégradation que les boulevards de rochers que la nature a élevés elle-même entre la Chine et la Tartarie.

On ne sait pas avec précision à quelle époque remonte la fondation de ce monument ; mais on sait avec certitude, puisque le souvenir en est consigné dans les annales de l’empire, qu’il fut achevé dans le troisième siècle avant l’ère chrétienne. Durant seize siècles il a suffi pour arrêter les incursions des hordes tartares ; mais il offrit une résistance vaine au torrent que Gengis-khan entraînait avec lui. Les descendans de ce conquérant ne surent pas conserver le même avantage ; en moins d’un siècle, ils furent chassés de la Chine. Vers le milieu du dix-septième siècle, la violence des guerres intestines ramena les Tartares dans l’empire ; ils s’y sont établis, et y règnent.

Indépendamment des moyens de défense que la grande muraille fournissait en temps de guerre, elle était considérée par les Chinois, même en temps de paix, comme un grand avantage, parce que leurs mœurs réglées et leur vie sédentaire s’accordent peu avec les inclinations inquiètes et vagabondes de leurs voisins septentrionaux ; et la grande muraille les empêchait d’avoir aucune communication avec eux. Elle n’est pas même sans utilité pour écarter des provinces les plus fertiles de la Chine les bêtes féroces qui infestent les déserts de la Tartarie, non plus que pour fixer les limites des deux pays, et empêcher les malfaiteurs de s’échapper de la Chine, et les mécontens d’émigrer.

La grande muraille est devenue d’une bien moindre importance depuis que les deux pays qu’elle sépare sont soumis au même prince. Les Chinois ne la regardent qu’avec une profonde indifférence ; mais cet immense monument de l’industrie humaine a été remarqué par tous les étrangers qui l’ont vu.

Cependant Marc-Pol, le premier Européen qui ait parlé de la Chine, ne fait aucune mention de la grande muraille. Comme il alla par terre à Pékin, on a supposé qu’il avait dû traverser une partie du territoire sur lequel la muraille s’étend. Mais une lecture attentive de sa relation fait voir qu’il ne traversa point la Tartarie pour se rendre à Pékin. Après avoir suivi la route des caravanes jusqu’à Samarcande et Cachegar, il tourna droit au sud-est, passa le Gange, et entra dans le Bengale. De là dirigeant sa route au sud des montagnes du Thibet, il pénétra dans la Chine par la province de Chen-si, gagna celle de Chan-si, qui en est limitrophe, et arriva ainsi à Pékin sans avoir vu la grande muraille.

Bell d’Antermony, voyageur anglais, qui accompagna, en 1719, un ambassadeur russe envoyé en Chine par Pierre 1er, empereur de Russie, vit la grande muraille, dont il a donné une description curieuse. « Les Chinois dit-il, la nomment Khabgan ou le mur sans fin. Elle commence dans la province de Lia-toung, au fond du golfe du Pé-tché-li. Elle s’étend en croisant les rivières, et par-dessus les sommets des plus hautes montagnes, sans interruption, suivant toujours la chaîne de rochers stériles qui entourent le pays au nord et à l’ouest ; et, après avoir couru au sud l’espace de quinze cents milles anglais, elle se termine sur des montagnes inaccessibles et dans des déserts de sable.

« Les fondemens de ce mur consistent en gros blocs de pierres de taille liées avec du mortier ; le reste est construit en briques ; il est si fort et si solide, qu’il exige, en général, peu de réparations : et d’ailleurs le climat est si sec, qu’il peut encore subsister bien des siècles dans l’état où il est. Dans les endroits où il y a des précipices, il a environ quinze à vingt pieds de hauteur, et une épaisseur proportionnée ; au lieu que dans les vallées et les endroits où il traverse des rivières, il est haut de trente pieds, et est flanqué de tours éloignées les unes des autres d’une portée de flèche, avec des embrasures à égales distances. Le haut du mur est en plate-forme pavée de grandes pierres de taille ; et dans les endroits où il passe sur des rochers ou des éminences, on y monte par un escalier de pierre fort doux.

Cette muraille fut commencée et achevée dans l’espace de cinq ans. L’on y employa le cinquième de la population. On rapporte que les ouvriers étaient si près les uns des autres, qu’ils pouvaient se passer les matériaux de main en main. On peut le croire d’autant plus aisément, que l’âpreté du terrain ne permet pas l’usage des chariots, et que dans ces endroits on ne trouvait pas les matériaux nécessaires pour faire de la brique ou du ciment.

« Ce ne fut pas le seul fardeau que les Chinois eurent à supporter dans cette occasion ; ils furent encore obligés d’entretenir une armée nombreuse sur pied pour garder les passages des montagnes et protéger les laboureurs contre les insultes des Tartares, qui ne restaient pas oisifs.

» Il n’y a au monde que les Chinois capables d’une pareille entreprise. On eut pu, à la vérité, trouver ailleurs la même quantité d’ouvriers ; mais il n’y a qu’un peuple aussi spirituel, aussi sobre, et aussi économe que les Chinois qui ait pu maintenir l’ordre parmi cette multitude infinie d’ouvriers, et supporter patiemment les peines et les fatigues inséparables d’un ouvrage aussi immense. Cette muraille peut passer à juste titre pour une merveille du monde, et l’empereur qui l’a entreprise et achevée mérite cent fois plus d’éloges que le prince qui a fait bâtir les pyramides d’Égypte, s’il est vrai que l’on doive préférer les entreprises utiles à celles qui n’ont d’autre objet que de satisfaire la vanité.

» Il y a plusieurs autres murs semi-circulaires qui ont le grand mur pour diamètre, dans les lieux que la nature n’a pas assez fortifiés, aussi-bien que dans les passages ouverts des montagnes. Ils sont très-solidement bâtis, avec les mêmes matériaux et de la même architecture que le grand mur ; ils occupent une étendue considérable de terrain, tantôt d’un côté de la grande muraille, tantôt de l’autre. On a pratiqué de distance en distance de fortes portes, où il y a toujours un corps-de-garde pour prévenir une surprise et arrêter une irruption soudaine de l’ennemi. Ces boulevards secondaires paraissent des ouvrages d’une grande dépense, et qui ont exigé un grand travail ; mais ils ne sont rien en comparaison du grand mur. »

Quand on vient de Pékin, on approche de la muraille par une montée raide, et on arrive à ce qu’on appelle la porte méridionale, pour la distinguer de la porte extérieure, qui est plus au nord, du côté de la Tartarie. Cette porte méridionale traverse la route dans l’endroit où elle passe sur le sommet d’une chaîne de montagnes, dont la plupart sont inaccessibles. La porte a été bâtie pour défendre le passage dans une situation très-forte. La croupe des montagnes est étroite et leur descente escarpée. La route suit un défilé au bout duquel est un poste militaire.

Depuis le dernier poste militaire, le chemin suit une vallée étroite dans laquelle serpente un ruisseau ; les montagnes se rapprochent graduellement, et ne laissent guère plus de place qu’il n’en faut pour le chemin et pour la rivière.

Au milieu s’élève une tour avec une porte dans le centre, et une arche est jetée sur la rivière. Ce passage était autrefois fermé par des murs qui s’étendaient depuis la tour jusqu’au sommet de chaque montagne à l’est et à l’ouest ; mais ces murs sont maintenant en ruine. Quand les Tartares étaient regardés comme ennemis, des troupes stationnées en ce lieu en défendaient l’approche ; et les restes des ouvrages et des maisons s’y voient encore, ainsi que quelques habitans.

Après avoir passé par une autre porte plus rapprochée des anciennes frontières de la Tartarie, et avoir descendu un défilé presqu’à pic, l’on arrive à Kou-pé-kou, lieu où se tenait la forte garnison qui défendait la muraille extérieure dans cette partie ; il était environné des ouvrages concentriques dont on a parlé plus haut.

Près de Kou-pé-kou, il y a dans une partie de la grande muraille quelques brèches qui donnent la facilité de l’examiner et de l’escalader. On reconnaît qu’elle consiste en une levée en terre, retenue de chaque côté par un mur de maçonnerie, et recouverte d’une plate-forme de briques carrées. Les murs de côté, continuant à s’élever au-dessus de la plate-forme, servent de parapets. La hauteur totale du mur de briques est de vingt-cinq pieds. Il est soutenu par une base de pierres, qui fait une saillie d’environ deux pieds au-delà du mur, et dont la hauteur varie selon l’irrégularité du terrain sur lequel elle repose ; mais on n’en voit pas plus de deux assises au-dessus du sol, et ses assises n’ont qu’un peu plus de deux pieds d’élévation.

Les encadremens des portes, des fenêtres, des embrasures et plusieurs des angles saillans, et des escaliers, des tours, ainsi que les bases ou fondemens, sont d’un granit très-dur, et légèrement mêlé de mica. Le reste est de briques bleuâtres, dont les dimensions varient suivant l’endroit où elles sont placées. Elles ont généralement un pied de long, sept pouces et demi de largeur, et trois pouces et demi d’épaisseur. Celles qui sont employées dans les terrasses de la grande muraille et des tours diffèrent seulement des premières en ce qu’elles sont parfaitement carrées. Partout où, pour achever la muraille, les briques ordinaires n’ont pu servir, on ne les a point grossièrement taillées à coup de truelles pour les rapetisser, comme font quelquefois des ouvriers négligens ou ignorans ; mais on s’est servi de briques moulées exprès, et d’une forme et d’une dimension convenables. Le mortier qui lie les couches de briques est presque entièrement composé de chaux d’une blancheur parfaite.

La grande muraille ne semble pas avoir été construite pour servir de défense contre le canon, puisque les parapets ne pourraient pas résister aux boulets ; cependant le bas des embrasures des tours est semblable à ceux qu’on pratique en Europe pour placer les porte-mousquetons des arquebuses à crocs. Ces trous paraissent avoir été faits quand on a construit la grande muraille, et il est difficile de leur assigner un autre objet que celui de servir pour le repoussement des armes à feu. Les pièces de campagne que l’on voit en Chine sont, en général, montées avec des porte-mousquetons, auxquels ces trous conviennent fort bien ; et quoique les parapets ne soient pas faits pour soutenir le choc des boulets de canon de gros calibre, ils peuvent, fort bien résister à ces petites pièces. Cette observation confirme l’opinion que les Chinois ont depuis très-long-temps connu les effets de la poudre à canon.

La grande muraille continue encore à servir de ligne de démarcation entre la nation chinoise et la nation tartare. Quoique réunies sous la domination d’un même souverain, chacune conserve ses juridictions locales et distinctes.