Abrégé de la Vie de Hyacinthe Rigaud

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Abrégé de la Vie de Hyacinthe Rigaud, Ecuyer, citoyen noble de la ville de Perpignan, peintre du roi, professeur de son Académie de peinture et de sculpture à Paris
1716

Il naquit à Perpignan le 25e juillet 1663.

Il est fils de Mathias Rigaud, peintre de la même ville, duquel Mathias le père et le grand-père avoient exercé le même art.

Hyacinthe Rigaud perdit son père à l’âge de huit ans, mais sa passion pour la peinture n’en devint que plus forte et le porta à s’y appliquer avec encore plus de soin. Marie Serre, sa mère, ne voulant point s’opposer à l’inclinaison qu’il sembloit avoir hérité de ses pères, l’envoya, âgé de quatorze ans en Languedoc, chez un peintre de Montpellier, nommé Pezet, peintre médiocre, où il demeura en pension l’espace de quatre ans, après lesquels, jugeant bien lui-même qu’il avoit besoin d’un maître plus habile, il partit pour Lyon.

Il y passa quelques années et vint à Paris en 1681, dans la vue de s’y perfectionner, en voyant les ouvrages des excellents peintres qui composoient la célèbre Académie que le roi Louis XIV avoit établie au commencement de son règne. En 1682, il y gagna le premier prix de peinture. Le sujet du tableau qu’il composa étoit le bâtiment de la ville de Hénos, fils d’Adam.

Comme il est de la règle que les étudiants qui ont l’honneur de remporter le prix, soit de peinture, soit de sculpture, aillent à Rome, en qualité de pensionnaires, à l’Académie que le roi y entretient, l’illustre M. le Brun, premier peintre du roi, ayant vu plusieurs portraits de la main de ce jeune peintre, et les trouvant d’une force au-dessus de son âge, lui conseilla de s’y appliquer entièrement. Le conseil d’un si grand maître lui fil prendre le parti de renoncer au voyage d’Italie.

Il fit pour lors le portrait de M. Girardon, sculpteur du roi, célèbre par les excellents ouvrages qu’il a faits dans les jardins de Versailles, et par l’incomparable mausolé du cardinal de Richelieu, qui est dans l’église de Sorbonne.

Rigaud, en continuant le portrait, eut l’honneur, en 1688, de peindre Monsieur, frère unique du roi, et le prince son fils, duc de Chartres, à présent régent du royaume. L’exemple de ces princes fut bientôt suivi de la plupart des personnes des plus distinguées de la cour et de la ville ; et à peine pouvoit-il suffire au grand nombre de portraits où on l’engageoit chaque jour. Entre autres, il fit pour lors, en 1690, ceux du prince Philippe de Savoie et de la princesse de Carignan, sa sœur, à présent nommée la princesse Louise de Savoie.

M. Mignard étant devenu premier peintre du roi, par la mort de le Brun, en cette même année 1690, et voulant donner son portrait à l’Académie, en qualité de directeur perpétuel, pria Rigaud de le peindre. Ce portrait est dans la principale salle de l’Académie royale, à côté de celui que Rigaud avoit déjà fait de M. Desjardins, son meilleur ami, un des plus savants sculpteurs de ce siècle, et renommé par le superbe monument de la place des Victoires. On seroit trop long si l’on vouloit nommer ici tous les savants hommes dans les arts, sciences et belles-lettres, que Rigaud a peints par pure générosité, et par le seul cas qu’il fait du mérite et de la vertu : du nombre desquels sont les trois plus fameux poëtes de ce siècle, MM. Des¬préaux, la Fontaine et Santeuil. Ces trois portraits sont dans le cabinet de M. Coustard, conseiller au parlement.

Le prince royal, à présent roi de Danemark, voulut se faire peindre par lui avant de partir de Paris en 1693. Le portrait est en grand. M. le Prince, fils du grand Condé, le fit venir à Versailles en 1694, pour peindre M. le duc de Bourbon, son fils. Le portrait est de sa hauteur, groupé d’un maure qui lui porte le manteau ducal. Ce tableau a huit pieds de haut ; il est dans l’appartement de Chantilly.

Cette même année 1694, il eut l’honneur de peindre Mademoiselle de Montpensier, fille de Gaston de France, duc d’Orléans. Cette grande princesse l’envoya chercher pour faire son portrait, en son palais de plaisance à Choisy, où ce portrait est resté jusqu’à sa mort. Mais pour marquer à sa mère sa reconnoissance filiale des obligations qu’il lui avoit pour tous les soins qu’elle avoit pris de son éducation, sa piété et sa tendresse pour elle le déterminèrent, à la fin de 1695, de quitter toutes ses occupations pour faire le voyage de Rousssillon, et lui rendre chez elle ce qu’il lui devoit. Une de ses principales vues, en faisant le voyage, étoit de la peindre et de remporter avec lui l’image de celle qui lui avoit donné le jour. Son dessein étoit de faire exécuter ce portrait en marbre ; c’est pourquoi il la peignit en trois différentes vues : une en face, l’autre en profil, et la troisième à trois quarts, afin que M. Coyzevox, son ami, un des plus habile sculpteurs de France, qui devoit faire en marbre ce portrait, eût plus de facilité à le perfectionner. Cet ouvrage fait l’ornement le plus précieux du cabinet de ce fils reconnoissant, et doit y rester jusqu’au temps qu’il a destiné de le consacrer à l’Académie royale de peinture ; et ne s’étant pas voulu tenir à cette seule marque d’amour pour elle, il l’a fait graver ensuite par le sieur Drevet, un des plus habiles graveurs au burin de ce temps, afin de multiplier et de reproduire en quelque façon à la postérité celle qui l’a mis au monde.

M. le prince de Conti, ayant été nommé roi de Pologne en 1697, voulut avant que de partir pour ce royaume, se faire peindre par Rigaud. Ce portrait a neuf pieds de haut ; le prince y est peint en pied, la composition en est riche. Madame la princesse de Conti a fait mettre ce tableau dans sa maison de plaisance à Issy, distant d’une demie-lieue de Paris.

M. le duc de Saint-Simon, intime ami de M. de Rancé, abbé de la Trappe, désirant avoir le portrait d’un si grand homme, et n’ayant pu l’obtenir de lui, détermina Ri¬gaud par beaucoup de prières, d’aller avec lui à cette ab¬baye, en la même année 1695, pour y peindre d’idée ce saint homme. Il y resta quatre jours avec ce seigneur, et pendant ce temps-là, il fit, par un effort d’imagination, la ressemblance si parfaite de cet homme de Dieu, que tous ceux qui l’ont connu regardent cet ouvrage comme un chef-d’œuvre de l’art. Le tableau a cinq pieds de haut. Cet illustre abbé y est peint assis, méditant devant un crucifix qui est sur son bureau ; il a la plume à la main comme un homme qui compose, ayant plusieurs de ses ouvrages autour de lui. Le fond du portrait est la cellule qu’il habitoit. M. le duc de Saint-Simon le garde précieusement.

Un des ouvrages qui lui fait le plus d’honneur est le portrait du docte et célèbre M. Bossuet, évêque de Meaux, qu’il a peint en 1699. Le tableau a dix pieds de hauteur et est large à proportion ; la figure de ce prélat est habillée de ses habits pontificaux, dans un cabinet, au milieu de divers ouvrages qu’il a composés. Le portrait de ce grand homme est chez son neveu, M. l’abbé Bossuet. Quelques années avant, Rigaud l’avoit peint en buste. Ce portrait est à Florence, au cabinet de Mgr le grand duc.

Sa réputation étant venue jusqu’au roi, par le portrait qu’il avoit fait de Monseigneur, commandant devant le siège de Phillipsburg, il eut l’honneur en 1700, d’être nommé par Sa Majesté, pour peindre Philippe y, roi d’Espagne, son petit-fils, quelques jours avant son départ pour aller prendre possession de ses royaumes. Cet ouvrage donna lieu au roi d’Espagne de prier le roi, son grand-père, de lui donner aussi son portrait peint de la même main ; ce que Sa Majesté lui accorda. Rigaud eut l’honneur de le commencer l’année suivante ; et étant achevé, ce monarque le trouva d’une ressemblance si parfaite et si magnifiquement décoré, qu’il lui ordonna d’en faite une copie de même grandeur, pour l’envoyer au roi d’Espagne, à la place de l’original. Sa Majesté très-chrétienne y est peinte en pied, revêtue de ses habits royaux. Ce tableau a dix pieds et demi de haut ; il est placé à Versailles, dans la salle du Trône, et celui du roi d’Espagne dans le cabinet de Sa Majesté.

En 1704, il eut ordre de Mgr le duc de Bourgogne d’aller à Versailles pour commencer son portait, que ce prince a toujours gardé dans son appartement, et qui, depuis sa mort, a été mis dans le cabinet du roi.

En cette même année 1704, M. le duc de Mantoue lui ayant fait l’honneur de venir chez lui pour voir ses ouvrages, voulut aussi qu’il fît son portrait et celui de la princesse, sa femme. Ces deux portraits lui étant restés par la mort de ce prince de cette princesse, M. le comte Durasso, envoyé de la République de Gênes auprès du roi, s’étant fait peindre chez Rigaud, emporta ces deux portraits avec le sien, pour les mettre dans son palais, par la seule estime qu’il fait de ses ouvrages, à l’exemple de plusieurs Génois qui en ont grand nombre.

En 1705, Mme la duchesse de Nemours de Longueville, souveraine de Neufchâlel et Valengin, quoiqu’elle eût près de quatre-vingts ans, âge où l’amour-propre évite la fidélité d’un pinceau sans fard, voulut néanmoins être peinte aussi par Rigaud, et pour multiplier son portrait, cette princesse le fit graver par le sieur Drevet ; c’est un des plus parfaits morceaux que ce graveur ait faits.

Mme la princesse de Conti, fille du roi, a voulu être du nombre des princes et princesses que Rigaud a peint. Son portrait a été fait en 1706 : il est en grand habillé du manteau ducal. C’est M. le marquis de la Vallière à qui elle l’a donné.

En 1708, il eut ordre de la reine d’Angleterre d’aller à Saint-Germain en Laye, pour commencer le portrait de Jacques III, son fils, roi de la Grande-Bretagne. Cette même année 1708, il commença le portrait de M. le comte de Toulouse, fils du roi et grand amiral de France. Ce portrait est sur une toile de cinq pieds de haut ; dans le fond est une marine agitée par la tempête.

En cette même année, messieurs de l’Académie royale de peinture et de sculpture, ayant pris pour protecteur M. le duc d’Antin, devenu surintendant des bâtiments par la mort de M. Mansard, Rigaud fut choisi par cet illustre corps pour faire le portrait de ce seigneur, pour être placé dans la salle où ils tiennent leurs assemblées, et lorsqu’il eut fini, il leur en fit présent, orné de la bordure. Ce portrait est sur une toile de quatre pieds et demi.

Enfin la même année 1708, M. le cardinal de Bouillon, doyen du sacré collège, s’étant retiré à Rouen par ordre du roi, envoya un de ses officiers à Paris, chez Rigaud, pour lui remettre une lettre écrite de sa main, par la¬quelle il le prioit de venir faire son portrait dans cette ville. La composition du tableau est superbe par la richesse du sujet qu’il représente ; il a dix-huit pieds de haut sur sept de large. Cette altesse éminentissime y est peinte, faisant l’auguste cérémonie de l’ouverture de la porte sainte, avec tous les attributs convenables à cette fonction.

Hyacinthe Rigaud étant né à Perpignan, en Roussillon, on ne doit point oublier la marque éclatante d’estime que sa patrie lui a donnée. La noblesse de Roussillon a un privilège fort glorieux, qui lui a été accordé par les rois et reines de Castille et d’Aragon, l’an 1449, en témoignage de sa fidélité envers ses princes. Ce privilège a été depuis confirmé par les rois de France et d’Espagne aussi, bien que les grands maîtres de Malte, comme on le voit par une bulle magistrale du 24 juin 1631, portant que les d. citoyens nobles sont admis à l’ordre de chevalerie.

Ce privilège est que toute la noblesse et tout le corps de la ville étant assemblés chaque année le 17 juin, il leur est permis, après avoir nommé au roi le sujet qu’ils veulent élire, de l’ennoblir comme si c’étoit le prince même qui l’eut fait.

C’est par une telle élection générale des citoyens nobles de sa patrie, que Hyacinthe Rigaud a été ennobli l’an¬née 1709, en témoignage, comme le porte le titre de son élection, de sa vertu et de l’excellence de ses ouvrages. M. le duc de Noailles, gouverneur général de la province, se trouvant pour lors à Perpignan, lui lit l’honneur de lui écrire pour le féliciter sur son nouveau titre.

Madame la duchesse douairière d’Orléans, princesse palatine de Bavière, ordonna en 1713, à M. Foucault, Conseiller d’état et chef de son conseil, auquel celle princesse avoit promis son portrait, d’amener Rigaud à Marly pour le commencer. Le roi fut si frappé de la ressemblance et de la magnificence des ajustements de cet ouvrage, qu’il dit à celle princesse, qu’il vouloit qu’elle le gardât pour elle, et qu’elle en fit faire une copie pour celui à qui elle l’avoit destiné, ce qui fut exécuté. Ce grand prince ajouta que cet ouvrage faisait honneur à son auteur et qu’il lui en feroit dans tous les temps.

M. le cardinal Albano, neveu du pape, ayant demandé à M. le cardinal de Rohan, grand aumônier de France, son portrait, il choisit Rigaud pour le peindre en 1714. Cette altesse éminentissime est peinte avec la chape herminée. Ayant demandé de même à M. le cardinal de Polignac, grand maître de la chapelle du roi, son portrait, il choisit aussi Rigaud pour le faire.

En cette même année 1714, M. Voisin, chancelier de France, à l’imitation de tant de seigneurs, a voulu être peint par lui, habillé avec ses habits de cérémonie. Il est assis sur un fauteuil, vis à vis le coffre des sceaux du roi. Le tableau à sept pieds de hauteur sur cinq de large.

En 1715, le prince électoral de Saxe, fils du roi de Pologne, crut qu’il ne devait point sortir de France sans se faire peindre par Rigaud. Le portrait qu’il a eu l’honneur de faire de ce prince est en pied, orné de son manteau électoral, groupé d’un maure habillé à la houssarde qui, lui porte son casque. Le tableau huit pieds et demi de haut sur cinq de large.

Au commencement du règne de Louis XV, en 1715, Mgr le duc d’Orléans, régent du royaume, le nomma pour aller à Vincennes, peindre le jeune monarque. Ce portrait a six pieds de haut. Sa Majesté y est habillée de ses habits royaux et assise sur son trône.

Les princes, les cardinaux, les archevêques, les évêques, les ducs, les maréchaux de France, les magistrats et les grands seigneurs qu’il a peints, sont en si grand nombre que le détail qu’on en pourroit faire seroit trop long.

Tous les honneurs que Rigaud a reçus dans l’art qu’il professe, ayant peint trois rois de la maison de France avec tous les princes du sang royal, ne l’ont pas touché plus sensiblement que celui que son altesse sérénissime monseigneur le grand-duc lui a fait, de lui avoir demandé son portrait pour le mettre au rang de tant d’excellents hommes en toutes sortes d’arts et de sciences, qui sont à Florence dans sa superbe galerie.