Académie des sciences - Séance du 19 janvier 1874

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12 janvier 1874

12 janvier 1874

26 janvier 1874

ACADÉMIE DES SCIENCES
Séance du 13 janvier 1874. — Présidence de M. Bertrand.

L’électricité contre le phylloxéra. — Un viticulteur du Midi signale l’étincelle électrique comme étant de nature à détruire le phylloxéra. On se transporterait dans les cépages infestés avec une machine électrique et on déterminerait une décharge sur chaque pied de vigne : l’opération serait facile et peu coûteuse. L’auteur pense qu’elle serait efficace ; mais M. Dumas déclare qu’elle serait absolument sans succès. La commission du phylloxéra s’est en effet occupée, d’une manière spéciale de ce procède, dont les dehors sont en effet si séduisants. On a fait usage tantôt de la machine de Ruhmkorff, tantôt de la machine de Holz, et les résultats, qui ont été les mêmes dans les deux cas, consistent simplement en ceci. Si la décharge tombe directement sur le phylloxéra, celui-ci, est non-seulement tué mais pour ainsi dire volatilisé, il ne reste à sa place qu’une petite pellicule de nature chitineuse, seul vestige de ses téguments les plus résistants. Mais si l’insecte n’est pas sur le trajet direct de l’étincelle, en fût-il d’ailleurs très-près, la décharge n’a d’autre effet que de plonger l’animal dans une sorte de léthargie temporaire : il a l’air complètement tué, mais au bout de peu de temps il sort de son engourdissement et parait bientôt ne plus se ressentir du tout de l’accident qu’il a éprouvé. En résumé, si l’on arrive à appliquer l’électricité au traitement des vignes atteintes de phylloxéra ce sera avec des appareils singulièrement différents de ceux dont on a fait usage jusqu’ici.

Température souterraine. — Depuis de très-longues années, et grâce à un thermomètre spécial à enregistrement électrique, MM. Becquerel et Edmond Becquerel étudient la distribution de la chaleur à diverses profondeurs sous la surface du sol. Ils signalent aujourd’hui l’influence sur cette distribution de l’état gazonné ou dénudé du terrain sous lequel on opère, et cette influence est susceptible d’applications intéressantes. On peut l’indiquer en disant que le gazon empêche le sol, à une très-faible profondeur, cinq centimètres par exemple, de participer aux fluctuations thermométriques de la surface de l’atmosphère. Pendant de très-rudes froids éprouvés lors de ces derniers hivers, la terre surmontée de gazon n’a presque jamais atteint le degré de congélation de l’eau. Il en résulte que si l’on veut conserver des racines ou des graines en silos, il ne suffit pas de les recouvrir de terre ; il faut encore avoir soin que cette terre soit gazonnée. On peut faire la même remarque quant à la culture si intéressante des figuiers aux environs de Paris, à Argenteuil par exemple. On sait que dès l’abord de l’hiver on recourbe les branches de ces arbres et on les recouvre de terre ; malgré cette précaution ils gèlent quelquefois. D’après MM. Becquerel il n’en serait jamais ainsi si la terre qui recouvre les figuiers était gazonnée.

Double élection de correspondants. — Encore aujourd’hui le président annonce que la séance sera très-courte : un comité secret très-important devra commencer à quatre heures et demie au plus lard, et il faut auparavant élire deux correspondants dans la section d’astronomie. Nos lecteurs penseront peut-être que, le temps étant si précieux, on procède à la double élection d’un seul coup, chaque bulletin portant deux noms. Mais il n’en est rien ; il parait que ce procédé expéditif serait incompatible avec la majesté de l’opération ; deux interminables scrutins se succèdent ; on se croirait à Versailles un jour d’élection des bureaux ! Pendant qu’on recueille les bulletins, nous remarquons l’absence de M. Le Verrier, cependant bien intéressé à la question qui s’agite ; mais on dit autour de nous que cette absence est une protestation contre les listes dressées par la section malgré les efforts du directeur de l’Observatoire, et se rattache à cet accès de mauvaise humeur que nous avons signalé l’autre jour. Quoi qu’il en soit, les membres présents, d’ailleurs très-nombreux, paraissent ne pas être émus outre mesure de cette protestation silencieuse et il n’y a rien eu de changé à l’opération ; il n’y a eu qu’un bulletin de moins.

M. Huggins est élu, par 38 voix sur 42 votants, à la place laissée vacante par le décès de M. Petit (de Toulouse). La succession de M. Valz est donnée à M. Newcomb, par 46 suffrages sur 51 votants. On remarquera que le nombre des étrangers, admis aux honneurs de la Correspondance académique, va toujours en augmentant, aux dépens de celui des régnicoles (comme, on dit au bureau, par vieille habitude). N’y aurait-il donc plus d’astronomes en France ? Si on en juge par ce qui a lieu dans d’autres branches de la science, c’est ma foi bien possible ; et ces messieurs de l’Académie s’y connaissent mieux que nous.

Thermochimie. — Pendant le dépouillement du scrutin, M. Berthelot expose les résultats capitaux qu’il vient d’obtenir dans l’étude des quantités de chaleur de formation des composés oxygénés de l’azote. On va voir que ce sujet de haute chimie est susceptible d’applications pratiques très-importantes.

Le bioxyde d’azote s’unissant à l’oxygène donne l’acide azoteux, et la chaleur de formation est égale à 11000 calories. En s’unissant à l’oxygène, l’acide azoteux donne lui-même l’acide hypoazotique, avec développement de chaleur égal à 8000 calories. Enfin, l’acide hypoazotique, en passant à l’état d’acide azotique, exige une quantité de chaleur exprimée par 2000 calories.

D’un outre côté, si on étudie, la chaleur de formation des composés oxygénés de l’azote, en partant des éléments, on trouve les nombres indiqués ci-dessous :

Az + O = AzO + (-9000 C)
Az + 2O = AzO2 + (-43400 C)
Az + 3O = AzO3 + (-32400 C)
Az + 4O = AzO4 + (-24300 C)
Az + 5O = AzO5 + (-22600 C)


Or, on remarque qu’ici toutes les quantités de chaleur sont négatives, et qu’à partir du bioxyde d’azote elles vont en diminuant. M. Berthelot explique ces deux faits de la manière la plus élégante, en admettant que le bioxyde d’azote joue le rôle d’un radical composé, comme le cyanogène ou l’acétylène, avec lesquels il a d’ailleurs beaucoup de ressemblance. Pour se produire, il donne lieu à une grande absorption de chaleur, puis dans les combinaisons qu’il contracte, il dépense successivement l’énergie qu’il a, pour ainsi dire, emmagasinée, et dégage de la chaleur comme font de leur côté le fer et tous les radicaux simples. Cette manière de voir permet d’apprécier la valeur pratique des matières explosibles, car leur énergie est évidemment en rapport avec la quantité de chaleur qu’exige leur fonction et qu’elles peuvent rendre en se décomposant. En partant des nombres donnés plus haut, on arrive par exemple à trouver la chaleur que donne en se brûlant la poudre et les autres matières azotées, et l’on trouve que les résultats sont conformes à ceux que donnent les études expérimentales directes. Ainsi, MM. Roux et Sarraud ont trouvé que la poudre de chasse développe en brûlant de 807000 à 891000 calories ; on trouve par le calcul 860000, nombre très-voisin et qui montre combien le résultat publié par M. Bunsen (619000) était faux. Ces recherches justifient aussi la substitution à la poudre de mine de la nitro-glycérine et de la dynamite, si employées maintenant, et permettent de prévoir le jour où la poudre de guerre sera elle-même remplacée par des composés plus énergiques.

Stanislas Meunier.