Académie française. – Le concours sur Voltaire

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P.L.
Académie française. – Le concours sur Voltaire
Revue des Deux Mondes, période initialetome 8 (p. 844-848).

le désastre. Avec des moyens d’action plus restreints, on a sauvé des causes plus désespérées. L’important est de vouloir et d’agir : l’inaction n’est excusable que lorsque l’activité serait stérile. Lorsque les sénateurs (on peut se permettre cette comparaison en parlant académie), assis gravement sur leur chaise curule, regardaient de sang-froid l’ennemi saccager Rome, ils avaient leurs raisons. Ne pouvant en aucune façon changer le sort des armes, ils se montraient résignés et supérieurs à leur destin, et rachetaient la faiblesse par la dignité ; c’était beau. Le cas n’est pas le même : la volonté manque plus ici que la force ; si on a peu d’influence, c’est qu’on ne cherche pas à en avoir davantage ; si l’on n’exerce pas sur la littérature contemporaine cette impulsion vive et salutaire qui venait de partout et qui ne vient de nulle part, c’est qu’on songe sans doute à des intérêts qu’on croit plus graves. La vérité est que l’Académie obéit à la tradition, sans chercher à la renouveler et à la féconder ; qu’elle fait les choses sans chaleur, sans initiative. Aussi a-t-elle pu mettre l’éloge de Voltaire au concours, sans troubler en rien les prospérités des Welches !

Quel moyen d’action pourtant que les concours, si l’on y songe ! Il y a concours et concours, sans doute. Lorsque Mme Deshoulières remportait le prix de poésie pour un morceau presque illisible qu’elle avait intitulé : Soins du roi pour l’éducation de sa noblesse dans les places et à Saint-Cyr, c’était l’enfance des concours, quoique le moment fût bon et que la poésie pût donner. Plus tard, dans le XVIIIe siècle, les concours de poésie et d’éloquence s’élevèrent à une certaine hauteur, et devinrent souvent des joûtes animées, où il était assez glorieux d’être vainqueur et pas trop humiliant d’être vaincu. Mais en notre temps de talent précoce, si prompt à dévier, de veines originales au début, il est probable que les tournois seraient plus brillans que jamais, si on savait agrandir la lice et attirer cette jeunesse dont une partie est oisive et désespère de l’avenir, et dont l’autre se perd dans les chemins de traverse de la littérature industrielle. Quoi ! la poésie grelotte, elle est sans feu ni lieu, et lorsque vous lui offrez l’hospitalité de votre palais, elle ne vient pas ! Quoi ! vous avez de l’or dans une main, une couronne dans l’autre, et la muse passe sans s’arrêter ! Il y a là quelque malentendu qu’il serait aisé de faire disparaître. Alors un peu d’éloquence se mettrait peut-être de la partie ; un peu d’enthousiasme sincère, de vraie passion, quelques idées neuves, un bon style, feraient leur entrée sans trop de bruit. Cet idéal n’est pas exagéré, il est possible, et pourtant il ne touche pas à la réalité actuelle ; il en est même assez loin. Pauvres concours ! on a dénaturé jusqu’à leur pensée principale, et l’on couronnera bientôt des fronts chenus. Hier, où est allée la couronne qui était destinée au front de quelque jeune Athénien ? — On a beau dire, ces palmes ne vont bien qu’à la jeunesse.

Le champ est donc abandonné, que le nom de Voltaire n’ait pas attiré quelques vaillans champions ? Il y avait là cependant une belle étude à entreprendre. Il est temps de le juger, ce roi de l’ironie, la plus grande existence littéraire, après tout, qu’il y ait eu en France. Nous sommes, nous, le public impartial, le vrai public, celui du lendemain, et certes c’est bien aujourd’hui qu’il convient de le peindre au complet, cet hiérophante moqueur qui, durant soixante ans, ne cessa d’instruire et de corrompre, de railler et de charmer le monde. Cette royauté de l’esprit est la moins contestée, la plus retentissante et la plus longue qu’un homme soit jamais parvenu à fonder, et Voltaire ne l’eût pas établie avec ses seuls talens, s’il n’eût été en outre le plus habile, le plus consommé diplomate. Sous ce rapport, Rousseau ne lui ressemblait guère ; le pauvre Jean-Jacques s’enfermait dans son orgueil intraitable et ne savait pas en sortir pour séduire et caresser les gens ; il ne savait que les convaincre ou les toucher avec les cris et les gestes de son style, comme disait Rivarol. Voltaire ne se contentait pas d’écrire, il agissait en toute chose avec une habileté prodigieuse. Courtisan accompli, il était le plus flatteur des hommes, comme il en était le plus mordant ; le cantique des louanges s’échappait aussi facilement de ses lèvres que l’hymne de l’injure, ne déchirant du reste jamais, ou ne flattant que par calcul, car il était maître de lui ; il combinait tous ses coups, et sa vie est un immense ouvrage parfaitement composé, si ses livres sont dés actions. Ses livres et sa vie se tiennent étroitement, et les uns ne doivent pas plus être séparés de l’autre qu’ils ne doivent tous les deux être séparés du XVIIIe siècle.

L’influence du XVIIIe siècle a été immense sur le monde, et l’influence de Voltaire a été immense sur le XVIIIe siècle. Toute l’époque est empreinte de lui. Ce n’est ni le plus poétique, ni le plus éloquent, ni le plus érudit, ni le plus gai, ni le plus profond : c’est le plus étonnant des écrivains ; il touche à tout en laissant partout son cachet. Voltaire pousse la facilité jusqu’au prodige, la clarté jusqu’à l’évidence, le naturel jusqu’à la grace ; il est moqueur jusqu’à l’insolence, passionné jusqu’à la mauvaise foi, grand polémiste qui, pour égaliser les armes, doit se battre seul contre une légion. Son esprit est prêt à tout ; il marche à travers tous les sujets avec une décision et une fermeté incomparables : il se trompe souvent, frappe à côté ou frappe trop fort, soit colère, soit même ignorance ; mais il y a une chose qu’on ne prend jamais en défaut chez lui, c’est le goût. Or, lorsque nous avons en nous une qualité supérieure, dominante, qui ne fléchit jamais, on est sauvé : c’est le juste qui sauve toute une ville. N’est-ce pas son goût infaillible qui l’a retiré de tous les mauvais pas et qui lui a conservé son sceptre ? Mettez Diderot sur le trône de Voltaire, il perdrait la couronne vingt fois avant d’atteindre quatre-vingts ans ; il se livrerait à des coups de tête, et sa plume, battant la campagne, compromettrait tout. Celle de Voltaire, si irritée qu’elle soit, ne compromettra pas son maître, car elle s’arrête d’elle-même à la limite et ne passerait pas au-delà. Grace à ce bon goût, qui est le fruit parfait de notre terroir, Voltaire eût vécu un demi-siècle de plus qu’il n’eût pas été tourmenté dans sa renommée, et qu’il eût toujours été, comme il le fut, enseveli dans son triomphe.

Voltaire a-t-il compris toute l’étendue de ses œuvres ? a-t-il vu tout ce qu’il démolissait en riant ? et a-t-il eu conscience de sa mission depuis le jour où il commença la lutte jusqu’au jour où, de sa main tremblante, il baptisa le fils de Francklin au nom de Dieu et de la liberté, God and liberty ? Est-ce un grand-prêtre d’une religion nouvelle ? est-ce un Méphistophélès ? est-ce l’un et l’autre ? C’est ce qu’il faudrait demander à sa vie, à ses livres, à son siècle, et ce qu’il aurait fallu dire dans cette étude qu’avait demandée l’Académie française. Je le répète, ce travail était une bonne chose à entreprendre ; mais il fallait posséder le coup d’œil d’un publiciste et d’un philosophe, le goût d’un critique littéraire ; il fallait être assez habile pour paraître nouveau dans de certaines redites inévitables ; juger un homme et un siècle, et tout abréger sans rien omettre ; donner du relief aux idées, aux sentimens, aux faits ; analyser l’esprit dans toutes ses finesses et le cœur dans tous ses détours ; prendre Voltaire au milieu de ses relations, le mettre aux prises avec cet éloquent et malheureux Jean-Jacques, et en face de ce puissant et capricieux Frédéric, chercher l’homme dans les défilés de sa correspondance infinie, le poursuivre dans toutes ses cachettes, et l’amener vivant sur la scène, homme et écrivain au milieu de son siècle, pour l’admirer, le combattre, le railler, en lui empruntant sa plume et en lui dérobant un peu de sa verve. Il me semble que l’Académie française eût pu couronner alors un discours sur Voltaire. Celui-là n’est pas venu, on en a couronné un autre ; mais je doute que les mânes du vieux Voltaire aient tressailli de joie. Le patriarche de Ferney n’est pas heureux au palais Mazarin : une première fois, il y a bien long-temps, l’Académie mit son éloge au concours ; qui croyez-vous qui remporta la couronne d’assaut ? M. Murville.

Il est vrai que l’éloge de M. Murville était en vers, et que celui du nouveau lauréat est en prose ; l’autre était court, celui-ci est long, et certes je ne lui reprocherais pas son étendue, s’il apportait quelque chose de nouveau sur le personnage qu’il célèbre, sur la poésie, la philosophie ou la politique de son temps ; mais les aperçus ne viennent pas, les idées manquent, et l’on est réduit, dans cette disette, à attendre au passage quelques traits émoussés. Après cette pâle biographie, servez-nous donc quelques morsures de Fréron, voire les violens sarcasmes de De Maistre, la belle page de M. de Châteaubriand, ou quelques traits éloquens de M. Villemain, ou les finesses de M. Joubert : cela nous refera un peu.

Après les prix d’éloquence sont venus les prix de vertu. Franchement, les rôles sont renversés, c’est la vertu qui devrait avoir le pas. M. Villemain avait lu son rapport sur le prix d’éloquence avec son esprit accoutumé et de malicieuses réticences ; M. Scribe a fait le rapport sur les prix de vertu.

Toutes les fois que M. Scribe parle devant l’Académie, il commence par faire amende honorable. A son discours de réception, ce qu’il trouvait de plus extraordinaire à l’Académie, c’était de s’y voir, et il développait assez longuement cette idée. En cette dernière occasion, M. Scribe a renouvelé à peu près le même procédé ; il a déclaré sérieusement et modestement qu’il était fort embarrassé, car la tâche qu’il allait remplir n’était pas sa mission. Pourquoi pas ? Les difficultés sont donc bien grandes ? Eh ! non, il s’agit de raconter quelques traits fort simples de la vie de quelques braves gens, et c’est certainement la tâche la moins scabreuse qui puisse être donnée à un académicien, surtout quand il est romancier. M. Scribe, malgré sa frayeur, n’a pas succombé sous le fardeau. Il a raconté avec agrément, non sans prétention, les actes de vertu, de dévouement héroïque d’hommes et de femmes du peuple, cœurs d’or sous des haillons. M. Scribe a été applaudi surtout lorsque, rappelant le mot d’autrefois : Ah ! si le roi le savait, il a ajouté que le roi sait aujourd’hui, car la tribune et les journaux lui disent toute la vérité, — pour le moins. Ce pour le moins a soulevé deux salves d’applaudissemens : le bonheur de M. Scribe ne se dément pas. A cette double salve pour un si petit mot, M. Scribe aurait dû comprendre aujourd’hui, s’il ne l’avait compris depuis long-temps déjà, la vanité des applaudissemens. Il a donc été agréable conteur, c’était prévu. Quand il a passé moraliste, l’essai n’a pas aussi bien réussi ; il a exprimé avec un peu d’emphase peut-être des idées connues ; il avait pourtant un bon modèle à suivre, l’orateur d’il y a deux ans, qui exprima avec une simplicité grave des pensées élevées.

L’année a été bonne pour la vertu, a dit M. Scribe ; M. Villemain n’en a pas dit autant pour l’éloquence. Ce concours en effet a été malheureux, et ceux qui suivront lui ressembleront peut-être. Cependant, nous en avons la conviction, les concours, sous les auspices de ce corps illustre qui sait si bien réparer ses propres pertes, pourraient amener d’excellens résultats dans cette décadence des lettres ; mais il faudrait leur donner une impulsion puissante et les animer d’un esprit nouveau.

P. L.