Académie française. - Réception de Victor Hugo

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche




ACADÉMIE FRANÇAISE.



______



RÉCEPTION DE M. VICTOR HUGO.



________



Il s’est accompli, il y a peu de jours, dans la sphère de la littérature et de la poésie, un de ces évènemens rares et éclatans qui ont le privilége d’exciter avant, pendant et long-temps après leur durée, l’attention des esprits sérieux et la curiosité même des gens frivoles. Deux planètes, qui semblaient destinées à décrire dans le champ de l’art une asymptote éternelle, deux principes, puissans l’un et l’autre, mais à des titres opposés, le génie de la tradition et le génie de la poésie vivante et actuelle, le mouvement et la résistance, M. Victor Hugo et l’Académie française se sont rencontrés face à face, et ont opéré, sous la coupole du palais Mazarin, leur laborieuse et mémorable conjonction. Comme on le pense bien, la foule était grande à ce spectacle. Toute l’élite de la société parisienne, qui s’intéresse ou qui a la prétention de s’intéresser aux mouvemens supérieurs de la pensée, se pressait dans l’étroite enceinte. On attendait avec anxiété le choc de cette prodigieuse antithèse, arrivée peut-être au moment de s’effacer et de se perdre dans une plus large formule ; on était curieux d’entendre les paroles amies qu’allaient échanger les deux formidables interlocuteurs. Chacun rêvait à sa manière cet étrange et merveilleux dialogue. On se figurait une autre conférence de Tilsitt où, cette fois, il y aurait un vainqueur et pas de vaincu, et où deux idées souveraines allaient se partager le monde de l’intelligence.

Par une coïncidence qui semblait heureuse, l’illustre académicien dont la vie et les ouvrages devaient servir de texte aux deux harangues, Népomucène Lemercier, se rattachait par ses aventureux essais de poète à l’école réformatrice, tandis que, par ses restrictives et souvent judicieuses opinions de critique, il appartenait à la phalange des conservateurs : beau champ de bataille assurément, terrain neutre s’il en fut jamais, où semblait pouvoir se déployer à l’aise, de part et d’autre, tout ce qu’il y a de vérités acquises et de prétentions légitimes dans les deux théories adverses. On espérait donc, dans cette mémorable séance, s’abreuver largement aux sources jaillissantes de la littérature et de la poésie, entendre discuter les maîtres et sortir de ce tournois intellectuel l’esprit mieux affermi dans l’une ou l’autre croyance. Il semblait en effet que ce dût être un bien grand jour dans les fastes de la poésie que celui où la tradition et la réforme, mises en présence, seraient amenées à dire chacune son dernier mot sur elle-même, devant l’ombre apaisée de l’auteur d’Agamemnon, de Christophe Colomb et de Pinto.

Hélas ! cette, attente a été trompée. Aucune question de théorie littéraire n’a été posée, aucun problème n’a été débattu. Napoléon, à qui personne pourtant ne succédait, Mirabeau et Danton, Malesherbes et Sieyès, voilà les seuls noms qui aient été sérieusement discutés. On se demandait tout bas si c’étaient des littérateurs et des poètes qui parlaient des choses de l’art, ou des pairs et des hommes d’état qui discutaient des matières politiques ; on s’est pris à douter si on louait un écrivain célèbre, ou si ce n’était pas plutôt un successeur de Lamoignon ou de Turgot dont on appréciait la carrière ; on ne savait pas bien au juste si l’on se trouvait assis dans le sanctuaire des lettres, ou si l’on ne s’était pas, par hasard, fourvoyé dans une enceinte législative.

L’assemblée (et cela fait honneur à ses instincts poétiques) n’a accepté qu’avec un sentiment marqué de surprise et de mécompte ce renversement du programme. « Avec M. Victor Hugo, on doit toujours s’attendre à de l’imprévu, » avait dit un homme d’esprit la veille de la séance ; et, cependant, malgré cet avis, l’imprévu annoncé a été accueilli comme une de ces visites que l’on n’attend point. En effet, on avait rêvé toutes les charmantes distractions de la pensée, toutes les vives jouissances de l’imagination, et l’on avait à subir de longs discours de tribune ; il n’était pas possible de se tenir pour satisfait.

Gardons-nous, pourtant, d’en trop vouloir à M. Victor Hugo. Peut-être cette substitution de la politique à la littérature était-elle à peu près inévitable, et aurait-elle pu même, avec un peu plus de réflexion, être facilement prévue. Et d’abord, pour que cette passe d’armes littéraire si regrettée offrît l’intérêt puissant et dramatique qu’on s’en promettait, une condition expresse, et à laquelle on n’avait pas songé, était indispensable. II aurait fallu que le hasard, qui désigne dans ces solennités l’organe de l’Académie, eût opposé au chef de I’école moderne un champion exclusivement dévoué aux principes de conservation et n’ayant donné que peu ou point de gages aux nouveaux systèmes. Or, un conservateur de cette nuance tranchée et sans mélange est aujourd’hui fort difficile à rencontrer, même parmi les membres de l’Académie française. M. de Salvandy, appelé à prendre la parole au nom de ses confrères, n’était pas précisément (et cette remarque est loin d’être un reproche) l’homme de ce rôle austère, de ce rôle de littérateur jacobite dont le regard et l’âme sont tournés vers le passé, et qui ne tient pour française que la langue des écrivains du siècle de Louis XIV. M. de Salvandy, auteur chaleureux, historien et romancier brillant et coloré, dont plusieurs pages heureuses ont eu l’honneur insigne de rappeler le grand restaurateur de la prose au XIXe siècle, M. de Salvandy, soit par ses antécédens d’écrivain, soit par ses opinions peu prononcées de critique, ne se trouvait pas dans des conditions d’orthodoxie suffisantes pour pouvoir, dans le champ clos d’une discussion spéciale, opposer aux témérités de Cromwell et de Ruy Blas la bannière de la pure tradition classique.

Devant cette situation, que le hasard avait faite, M. Victor Hugo paraît avoir été induit à penser que ce serait de sa part un acte de bon goût, et tout à la fois d’habileté, que de s’abstenir de porter la controverse académique sur la question de principes, question fort délicate pour tout le monde, et plus encore pour le nouvel académicien que pour tout autre, puisqu’elle lui est toute personnelle. M. Hugo, qui a eu si fréquemment, d’ailleurs, occasion d’agiter des théories et de s’expliquer sur presque toutes les questions fondamentales de l’art, ne se sentant pas provoqué par la présence d’un toréador trop irritant, s’est trouvé heureux de pouvoir parcourir paisiblement l’arène. De plus, sachant qu’il allait avoir pour introducteur dans l’Académie un ancien ministre, et apercevant près de lui, parmi ses nouveaux confrères, M. Guizot, M. Molé, M. Thiers, M. Royer-Collard, M. Villemain, M. Cousin, M. Dupin, sans compter les autres notabilités absentes pour le service du roi, il a pu croire obéir à une haute convenance en empruntant le langage et les idées de la politique, et en réservant la littérature pour un lieu et pour un moment plus opportuns.

Mais parlons plus sérieusement. Pour que M. Victor Hugo ait cru devoir se séparer, dans une occasion si solennelle, de la poésie, qui a fait sa gloire, il a eu sans doute des raisons graves et puissantes. Quelles sont-elles ? Des personnes qu’on ne peut pas soupçonner le malveillance nous ont donné de ce grand mystère une explication confidentielle par la voie des feuilletons. Transfuge de la poésie, nous dit-on, M. Victor Hugo passe à la politique. La harangue qu’il vient de prononcer marque une phase nouvelle dans sa vie et dans son talent ; il a assez pensé, assez écrit ; il veut agir : l’action le réclame. Ce discours, où il avait à louer un poète, et où il évoque tous les souvenirs politiques d’un demi-siècle ; ce discours, où l’on attendait une profession de foi littéraire, et où il est à peine question de littérature, c’est une abdication solennelle de son passé, c’est un premier pas vers la tribune, une candidature à l’une de nos chambres, peut-être à toutes les deux ; mieux encore, un programme de ministère. — Vous souriez ; mais que signifierait donc cette mystérieuse apparition de Malesherbes à la fin de cette harangue, cette apparition qui ne tient à rien, cette ombre, en quelque sorte, qui passe au fond du discours, comme la litière du cardinal de Richelieu traverse la scène à la fin de Marion de Lorme, pour jeter aux spectateurs le mot du drame ? Ici, vous le voyez bien, le mot est PAIRIE et MINISTÈRE.

Je me garderai bien, en vérité, de nier d’une manière trop absolue cette explication, qui a du moins le mérite de donner un sens plausible à des choses qui resteraient inexpliquées sans elle. Mais, en consentant à me placer au point de vue qu’on nous indique, et en admettant que l’illustre écrivain ait, en effet, les intentions ultérieures qu’on lui prête, je ne puis supposer que M. Victor Hugo ait une si faible opinion de la position que les lettres lui ont faite, qu’il ait cru avoir besoin de prononcer quelques phrases sur la convention nationale et l’empire, sur les frontières naturelles de la France et le système d’hérédité de branche à branche, pour établir son droit à un siége au Luxembourg, ou pour lever les yeux jusqu’au ministère de l’instruction publique. Je crois donc que, s’il s’est refusé à venir proclamer ses convictions littéraires dans l’éloge de M. Lemercier, s’il a pris un chemin de traverse, et si, contre toutes ses habitudes de stratégie franche et directe, il a, dans cette circonstance, plutôt tourné qu’enlevé la position, c’est tout simplement qu’un sentiment honorable de délicatesse et de bienséance lui a défendu d’entrer dans un sujet où, à moins de rester superficiel, et par conséquent indigne de l’Académie et de lui-même, il lui aurait fallu manquer à la mémoire qui lui était confiée, ou déserter ses opinions et tirer contre son drapeau.

Voyez, en effet, était-il possible que M. Hugo entreprît une appréciation franche et complète de l’œuvre poétique si embrouillé et si complexe de M. Lemercier, sans poser, tout d’abord, une question capitale, terrible, inexorable, la question des bonnes et des mauvaises innovations en poésie ? Eh bien ! entamer cette controverse, c’était agiter de nouveau le problème qui divise la littérature depuis le commencement du siècle, et qui a reçu, vers 1820, une solution toute contraire à celle que M. Lemercier a poursuivie obstinément toute sa vie. M. Victor Hugo, réformateur triomphant, porté à l’Académie sur les bras de la foule, pouvait-il, sans la plus grave inconvenance, venir protester à son prédécesseur ses tentatives restées sans écho et ses innovations inacceptées ? Pouvait-il venir expliquer en quoi le réformateur de 1802 a eu tort, et en quoi, suivant lui, la réforme de. 1802 a eu raison ? — Non, non. — Ce n’est qu’à nous, si complètement en dehors de ce grand débat, qu’il peut être permis d’indiquer (et encore très sommairement), pourquoi des douze comédies, des dix poèmes, des quatorze tragédies de M. Lemercier, il ne surnage aujourd’hui que quelques noms. Esprit sagace et indépendant, M. Lemercier a senti, dès 1795, que le contre-coup d’une révolution dans l’état doit être une révolution dans la littérature. Philosophe sur Voltaire, il s’est aperçu qu’il était temps de suivre en poésie une autre loi. Sa vive et prompte intelligence l’avertit que les compositions si sèches, si décolorées, si dépourvues de toute imagination, qu’on recevait encore avec faveur en 1788, ne pouvaient plus causer qu’un insupportable ennui à un peuple qui avait retrouvé le mouvement et l’action, et qui, par l’action, remontait au sentiment vrai de la poésie. Sur le théâtre d’une nation, hier encore oppressée par le démon de la terreur, et qui, à peine délivrée de ce cauchemar, battait des mains au vainqueur d’Arcole et des Pyramides, il ne fallait plus songer à faire admirer les dissertations banales et les lieux communs du drame soi-disant philosophique. Lemercier le comprit ; il trouva même dans son ame, troublée par les visions du 2 septembre, un ou deux accens terribles qui répondirent (et c’est là sa gloire) au besoin d’émotions profondes qu’éprouvaient les masses. Rompre avec la poétique du XVIIIe siècle, rajeunir par une sève nouvelle et plus énergique la littérature alanguie de Saurin et de Marmontel, telle a été la seule pensée commune que Lemercier ait eue avec les réformateurs artistes de 1820. Hors de là, et particulièrement sur les moyens de réalisation, tout a été entre eux opposition et contraste. Partisan par système de l’originalité plutôt qu’original, passionné pour l’invention plutôt qu’inventeur, M. Lemercier fit tour à tour des emprunts à Eschyle, à Pétrone, à la Bible, à Alfieri, à Milton, à Shakespeare, à Manzoni. Quant à la langue, au rhythme, et à toutes les délicatesses de la forme qui constituent le style, cette condition vitale, cette consécration suprême de la poésie et de l’art, M. Lemercier, par un malheur de son organisation, y fut toujours insensible. Il croyait sincèrement que l’idée a droit sur la langue comme le planteur sur le nègre. Aussi combien d’intentions heureuses, combien de germes qui ne demandaient qu’à éclore, combien d’essais qui auraient mérité de vivre, ne se sont-ils pas glacés sous cette infirmité d’un beau talent !

Par toutes ces raisons, et sans qu’il soit besoin de chercher dans les replis de la pensée du poète je ne sais quelles velléités d’ambition vulgaire, on voit comment le nouvel académicien a été conduit à présenter l’éloge de son devancier par un côté que l’auditoire n’avait pas prévu. Tout en rendant au génie laborieux, opiniâtre et fantasque de l’auteur de Frédégonde, de Plaute et de la Panhypocrisiade, un hommage suffisant et habilement calculé pour se tenir dans une appréciation tout extérieure, M. Victor Hugo a construit l’édifice de son discours de manière à faire saillir une autre face moins indiquée, quoique certainement aussi remarquable, de la physionomie de son modèle, je veux dire le caractère si plein de noblesse et d’indépendance qui distinguait Lemercier. M. Hugo s’est complu, et on le conçoit, à retracer avec détails tout ce qu’il y a eu de loyauté et de sincérité démocratiques dans ce simple littérateur sans position, sans fortune, ami de Mme de Beauharnais et du général Bonaparte, commensal de la Malmaison jusqu’à la fin du consulat, qui pouvait avec de telles liaisons arriver à tout, et qui, par une héroïque fidélité a ses principes, devint et demeura un des plus âpres et des plus constans adversaires du grand homme, qu’au fond du cœur il aima toujours, et dont il disait à la fin de sa vie : « Mon ami le premier consul ! »

Cette manière de concevoir l’éloge de Lemercier une fois admise, il faut convenir que c’était un beau sujet et même un des plus beaux sujets littéraires possibles, que cette glorification de la puissance des lettres, seule, résistance que le régime impérial n’ait pu amortir ni briser. M. Victor Hugo semble avoir eu la pensée d’agrandir encore ce cadre. Il était attiré vivement par ce noble et beau problème : déterminer l’attitude que doit garder la littérature vis-à-vis de la société, selon les temps, les lieux et les institutions. Mais il y avait là les élémens d’un livre ; les bornes d’un discours n’y suffisaient pas. Nous ne possédons de ce plan regrettable qu’un long et magnifique exorde, peu en proportion avec les dimensions restreintes d’un remerciement académique, mais qui aurait été le digne péristyle du Panthéon que l’auteur projetait d’élever à l’héroïsme littéraire. La disposition singulière de ce morceau, beaucoup plus lyrique qu’oratoire, n’en a point affaibli l’effet sur l’assemblée. Quand, après avoir déroulé avec une savante lenteur le tableau le plus complet et le plus splendide, le plus minutieux et le plus oriental, que l’on puisse tracer de la gigantesque fortune de Napoléon, M. Victor Hugo a montré, seuls en révolte contre cette volonté n’ayant d’autres armes que la conscience et la pensée, Ducis, Delille, Mme de Staël, Benjamin Constant, Chateaubriand, Lemercier, une immense acclamation a couvert ces noms glorieux et salué la noble et généreuse parole de l’auteur.

Quoique le caractère inattendu de cette nouvelle, production de M. Victor Hugo ait un peu déconcerté ses amis et ses ennemis, elle a pourtant, et l’on s’en aperçoit, surtout à la lecture, toutes les qualités excellentes, et quelques-uns aussi des défauts réels, qu’on déplore et qu’on admire dans les autres écrits de l’auteur. C’est toujours un casque étincelant, une cuirasse finement et richement ouvragée, un gantelet d’une admirable ciselure. Nous ne dirons pas, avec les détracteurs du grand écrivain, qu’il manque sous ce casque une pensée, une poitrine sous cette cotte de mailles, une main sous ce gantelet. À Dieu ne plaise ! Mais nous dirons, parce que nous l’avons expérimenté, qu’entre l’homme et l’armure il y a du vide en quelques places. Il en résulte des parties creuses, des endroits plus faibles, qui, bien qu’on en dise, ne résistent pas toujours.

Prenons un exemple : M. Hugo n’a énoncé, je crois, dans tout son discours, qu’une seule proposition théorique. A mon avis, elle manque de solidité. Ayant, comme nous l’avons dit, de bonnes raisons pour ne pas vouloir énoncer un jugement sur l’œuvre littéraire de Lemer cier M. Hugo renvoie la décision à la postérité. Cela est fort bien ; mais voici que cet innocent artifice oratoire prend, sous sa parole, naturellement dogmatique et grave, la forme impérieuse et générale d’un axiome. Non-seulement M. Victor Hugo se récuse, mais il refuse aux contemporains le droit de prononcer. Cette négation du droit de critique, s’il ne la restreignait un peu lui-même, n’irait à rien moins qu’à supprimer une des facultés de l’intelligence humaine. Citons ses paroles : « La postérité seule, — et c’est là encore une de mes convictions, — a le droit définitif de critique et de jugement envers les talens supérieurs. » Plusieurs de nos confrères en critique ont vivement protesté contre cette proposition, dont ils n’ont pas assez vu tout le vide. Que réclamez-vous ? M. Hugo ne dénie, apparemment à aucune créature humaine le droit de critique et de jugement provisoire. Voudriez-vous donc le droit de critique définitif, que M. Hugo déclare n’appartenir qu’à la postérité ? Mais connaissez-vous par hasard, quelque chose au monde de définitif ? Les siècles ne se déjugent-ils pas les uns les autres ? Et combien faut-il de siècles pour constituer la postérité ? Boileau, était-ce la postérité pour Ronsard ? Sommes-nous bien sûrs d’être la postérité pour André Chénier ? Enfin, les talens supérieurs, pour lesquels seuls le poète fait des réserves, qui donc les déclarera supérieurs ? N’est-ce pas précisément sur l’octroi ou le refus de ce titre que s’élèvent tous les conflits entre la critique et les auteurs ? Vous le voyez bien, la proposition de M. Victor Hugo, vraie dans son acception courante et empirique, pour ainsi parler, devient fausse, ou plutôt s’évanouit, dès qu’il prétend lui imposer la forme dogmatique. Toute cette phraséologie factice cède au premier examen ; l’armure ne touche pas le corps.

On a reproché récemment à M. Victor Hugo les compartimens symétriques de ses riches périodes, à deux, à trois, à quatre membres, dans lesquels il fait circuler, et, pour ainsi dire, serpenter la pensée. Pour moi, ce que je trouve de vraiment fâcheux dans ce procédé, outre un peu de lourdeur c’est de rendre la prose sujette à un inconvénient dont elle avait été jusqu’ici préservée, et qui n’avait atteint que les vers ; je veux parler du grave inconvénient des chevilles. Le magnifique exorde que j’ai déjà loué comme une des parties les plus artistement travaillées du discours de M. Hugo, contient cependant çà et là, dans sa riche contexture, quelque pièces rapportées qui ne font qu’y remplir une case, par exemple : « Alexandre de Russie, qui devait mourir à Taganrog…  » Et notez encore que la cheville n’est pas toujours, comme ici, une simple inutilité. Elle est quelquefois une erreur ou une contre-vérité. Vous plutôt : M. Hugo dit, en parlant de la convention : « Assemblée qui a brisé le trône et qui a sauvé le pays, qui a eu un duel avec la royauté, comme Cromwell, et un duel avec l’univers, comme Annibal… » Est-ce donc à dire qu’Annibal ait eu à défendre à la fois tous les points du territoire de sa patrie, comme la convention ? Non ; mais la symétrie demandait ici un membre de phrase, et le nom de Cromwell exigeait en regard un autre grand nom. L’histoire, il est vrai, n’en fournit aucun qui convienne, parce que rien dans l’histoire ne ressemble à la convention. N’importe ! il en faut un. Annibal ? soit : la symétrie sera satisfaite mais la vérité !

M. de Salvandy n’avait pas, pour préférer la politique aux questions d’art et de poésie, les motifs de position et de bienséance qui ont fait à M. Victor Hugo un devoir de s’abstenir. Aussi a-t-il pu, dès les premiers mots de sa réponse, entrer délibérément dans le champ littéraire, ce qui lui a gagné tout d’abord la faveur de l’assemblée. Il faut avouer que. M. Hugo, en se taisant sur les choses qui ressortissent plus particulièrement à sa compétence, et où sa parole devait avoir une si grande autorité, avait fait la partie bien belle à son interlocuteur. M : de Salvandy a profité de cette faute ; il a usé de tous ses avantages, peut-être même en a-t-il un peu abusé.

Autrefois, la bonne et vieille Académie, où tout, jusqu’au nom de fauteuil, rappelait les habitudes de salon, le directeur de la compagnie répondait aux remerciemens émus et prosternés du nouvel arrivant par un compliment où l’éloge était affectueux et discret. Cet usage, imité des paranymphes de la Sorbonne et des Facultés, pourrait paraître aujourd’hui assez fade. ! l nous a valu cependant la touchante et fraternelle allocution de Racine à Thomas Corneille. Depuis quelques années, des esprits pleins de ressources ont inventé un moyen de donner plus de piquant et d’attraits aux séances de réception. A un spectacle un peu ridicule et suranné, ils en ont substitué un qui parait fort du goût du public, mais dont on pourrait contester la convenance. On n’a pas encore, il est vrai, renoncé a s’adresser des louanges en face ; mais ce sont des louanges crêtées et éperonnées pour le combat, des louanges aiguisées en flèches. On échange encore des complimens ; mais ce sont des complimens qui laissent apercevoir de longues griffes sous leur velours. Pour peu que ce système de guerre couverte et de politesse armée se perfectionne, la salle du palais des Quatre-Nations se changera bientôt en une arène : une séance de réception à l’Académie française ressemblera, à s’y méprendre, à la scène d’Arsinoé et de Célimène.

M. de Salvandy, qui faisait son début dans ce genre d’escrime, a enchéri sur tout ce que nous avons entendu de plus vif en ce genre. Il était difficile, en effet, que, selon l’usage, il n’exagérât pas quelque peu ses modèles. Plus il avançait, plus il s’animait, plus il supprimait les adoucissemens et les précautions oratoires ; plus il laissait se produire la critique sincère et crue. Le discours de M. de Salvandy, spirituel, incisif, brillant de pensées, serait, au point de vue de ses opinions, que nous ne partageons pas, un excellent morceau de critique libre et individuelle ; mais du haut du fauteuil du président, il a pu sembler n’être pas suffisamment réservé et sobre.

M. de Salvandy a de plus introduit une innovation que nous regretterions fort, pour notre part, de voir s’établir comme un précédent. Il ne s’est pas contenté de controverser, selon l’usage, quelques points de la harangue qu’on venait d’entendre. Il a tenu à faire de ce discours tout entier une réfutation complète et suivie ; il l’a repris par paragraphe, ne laissant pas échapper sans contradiction la pensée la plus simple ni l’anecdote la plus indifférente. Cette négation universelle, ce blâme de parti pris, cet écho contradicteur, qui donnait aux habitués des chambres l’idée d’une réponse à un discours du trône faite par une majorité d’opposition, toute cette petite guerre, qui d’abord avait vivement éveillé l’attention, a fini par paraître un peu prolongée : l’orateur a dû faire quelques coupures et les a exécutées, séance tenante, avec un remarquable à-propos.

Le seul éloge que M. de Salvandy ait accordé au génie de M. Victor Hugo s’est adressé à ses facultés lyriques. Il veut bien admettre son nouveau confrère dans cette triade poétique qu’il compose de M. Casimir Delavigne et de M. de Lamartine, et dans laquelle la France a depuis long-temps placé Béranger. Vous croyez, sans doute, qu’en décernant à M. Victor Hugo cette couronne de poète, M. de Salvandy a songé à l’auteur des Feuilles d’automne et des Orientales ? Détrompez—vous. M. de Salvandy n’a songé qu’à l’auteur adolescent d’un premier recueil d’odes, où de grandes espérances faisaient pardonner l’absence des qualités brillantes qui se sont épanouies plus tard. Tout ce que M. de Salvandy veut bien accorder, c’est qu’il a été donné par moment, à l’auteur des Chants du crépuscule, des Voix intérieures et surtout des Rayons et des Ombres, de retrouver quelque chose de ses premières inspirations. Que penser ? que dire d’un jugement si étrange et qui semble si peu sérieux ? C’est à peu près comme si l’on voulait soutenir que M. de Châteaubriand n’a jamais égalé son premier livre, l’Essai sur les révolutions, ou qu’on prétendît que David n’a rien fait de mieux que son grand prix de Rome, que n’ont égalé, comme on sait, ni le Serment des Horaces ni Léonidas.

Malgré toute la bonne volonté qu’il a mise à trouver le récipiendaire en défaut, M. de Salvandy a laissé passer, que dis-je ? il a pris à son compte, par le long et piquant commentaire qu’il y a joint, une assez singulière faute de mémoire échappée à M. Hugo. Ce dernier, après avoir raconté la résistance opposée à Napoléon par les six poètes que nous avons nommés, poursuit en ces termes : « Un esprit vulgaire, appuyé sur la toute puissance, eût dédaigné peut-être cette rébellion du talent ; Napoléon s’en préoccupait ; il se savait trop historique pour n’avoir point souci de l’histoire ; il se sentait trop poétique pour ne point s’inquiéter des poètes…. l’homme qui, comme il l’a dit plus tard à Sainte-Hélène, eut fait Pascal sénateur et Corneille ministre, avait trop de grandeur en lui-même pour ne pas comprendre la grandeur dans autrui. »

Cette singulière idée de Napoléon, Corneille ministre, a fourni à M. de Salvandy l’occasion de plusieurs réflexions fort piquantes et fort applaudies. Lorsque, dans les caprices de sa puissance et de son génie, Napoléon disait qu’il aurait pris Corneille pour ministre, sans s’en apercevoir, il faisait comme Richelieu, il le persécutait…. Voyez-vous ce génie et cette ame antiques contraints de servir le cardinal ou de se débattre avec la fronde, au lieu de gouverner souverainement les Horaces (on doit dire Horace à l’Académie), Cinna, Polyeucte, le Cid ? Non, non, nous aurions des drames immortels de moins ; est-il sûr que nous eussions un grand ministre de plus ? »

Eh bien ! il se trouve que ce mot tant répété, tant commenté, Corneille ministre, et qui a fait dire tant de choses ingénieuses de part et d’autre, n’est pas plus vrai que celui d’enfant sublime, que M de Salvandy a rappelé en l’amendant, et qu’il aurait mieux fait de laisser dans les biographies où il est né. Quant au mot véritable de Napoléon sur Corneille, il est beaucoup plus sensé, beaucoup plus spirituels, et, si j’ose le dire, d’une tournure beaucoup plus française que celui que la préoccupation de M. Hugo lui a substitué. Voici le fait :

Un matin, à Saint-Cloud, et non pas à Sainte-Hélène, à propos de la tragédie d’Hector, Napoléon se mit à parler du Théâtre-Français ; quelqu’un vint à prononcer le nom de Corneille : « Corneille ! s’écria-t-il, Corneille ! s’il vivait, je le ferais prince ! » Voilà le mot vrai, et je le préfère. Corneille prince ! et pourquoi non ? Cette alliance de mots est heureuse et naturelle et depuis long-temps admise dans la langue. Corneille n’est-il pas un des princes de la poésie ? le prince de la tragédie française ? En vérité, Napoléon me paraît avoir ici tout l’avantage, et la meilleure réponse à M. Victor Hugo était la citation du mot textuel.

M. de Salvandy a surtout réuni et concentré ses forces contre un point délicat du discours de M. Hugo. Une poétique et, suivant moi, fort belle et fort innocente appréciation de la convention nationale, a été l’occasion de la grande bataille. Attiré, comme tous ces enfans qu’on appelle poètes et peintres, vers tout ce qui a de l’éclat et de la grandeur, M. Hugo, qui venait de tracer la grande figure de Napoléon, a voulu lui donner pour pendant un tableau de cette terrible assemblée que lui-même appelle monstrueuse. Je ne m’explique pas, en vérité, les causes de la contradiction passionnée que cette page a soulevée. M. Hugo n’a pas flatté la convention : il n’excuse rien, il ne pallie rien ; il laisse leur grandeur aux choses, et n’en ajoute aucune aux hommes. Au contraire, personne n’a fait ressortir mieux que lui cette diminution de lumière intellectuelle, cette éclipse de talens qui a marqué les plus mauvais jours de cette assemblée. Personne n’a mieux signalé la propriété qu’ont les lueurs des incendies révolutionnaires, d’attacher de grandes ombres aux plus petits hommes, et de prêter des contours gigantesques aux plus chétives figures. Le tort réel de cette appréciation, c’est, à mon avis, de n’avoir pas indiqué ce qui fait la grandeur véritable de la convention, je veux dire ces grands travaux organisation publique, ces belles institutions administratives et scientifiques, honneur et force de notre pays.

M. de Salvandy s’est donné de grandes facilités pour réfuter ce passage. M. Hugo avait parlé de la convention ; M. de Salvandy lui a répondu comme s’il n’avait parlé que de 1793. M. Hugo avait montré l’ombre que fait la main de Dieu sur les sociétés condamnées à périr. Cette explication, plutôt biblique que philosophique, M. de Salvandy l’a repoussée, comme si Bossuet ne s’en était jamais servie. M. Hugo avait prononcé le mot providence : M. de Salvandy l’a traduit par le mot fatalité. Enfin, prenant lui-même l’offensive, M. de Salvandy a adressé à la convention un reproche inoui jusqu’à ce jour. Il l’a accusée d’avoir manqué à sa grande tache si glorieusement remplie, au salut du territoire ! Ombre de Merlin de Thionville où étiez-vous ? Il a représenté comme un abandon de la défense, le mouvement de concentration qui a dû suivre le premier choc de l’invasion universelle ; il a parlé des représailles, mais il a tu leurs dates ; il n’a montré Fleurus. que dans le lointain ; il n’a pas dit que cette victoire, à laquelle se lie la mémoire des savans français, des fondateurs et des premiers élèves de l’École Polytechnique, il n’a pas dit que cette victoire avait sauvé la France avant la chute de Robespierre. Il n’a pas dit que la Flandre et la Hollande étaient reconquises ; que Jourdan, avec l’armée de Sambre-et-Meuse, était maître de Liége et de Namur ; que Pichegru, avec l’armée du Nord, occupait Anvers avant la délivrance des 9 et 10 thermidor. Il mentionne, il est vrai, Carnot, l’homme en qui s’est personnifié le génie militaire de la convention ; mais c’est pour le montrer imposant à la France, en quatorze mois, des levées de quatorze cent mille hommes. Et où de pareils chiffres ont-ils été trouvés ? Carnot organisa quatorze armées ; mais aucune de ces armées n’avait cent mille combattans. L’armée du Nord n’en avait que soixante-et-dix mille. On s’étonne que des assertions si légères sur des faits si graves aient pu sortir de la plume d’un homme qui a mis la main aux affaires de son pays.

Et cependant, malgré ces critiqués, je dois me hâter de dire que tout le discours de M. de Salvandy est conçu et écrit avec cette unité de sentimens et de vues un peu partiales ; il est vrai, qui appartiennent à un homme politique. Il est impossible de mieux saisir qu’il ne l’a fait, la liaison intime de certaines sympathies littéraires et de certaines antipathies politiques. Il a bien été l’homme d’une opinion. Aussi a-t-il reçu constamment d’une partie notable de l’auditoire des marques d’une adhésion complète. M. Victor Hugo, au contraire, a laissé des marques rayonner toutes ses pensées sans parvenir à les concentrer. Il n’a été l’homme d’aucun parti, d’aucune opinion même. On l’accuse d’avoir flatté la convention ; on se trompe. Il ne lui a fait grâce du souvenir d’aucun de ses crimes ; il n’a oublié ni l’échafaud d’André Chénier, ni le fiacre du 21 janvier, ni la pique du 2 septembre. Il a agi de même avec Napoléon. L’auréole de gloire qui l’entoure ne lui a point caché le fossé de Vincennes. Si, par cette évocation puissante les grandes choses qui ont marqué nos cinquante dernières années, l’auteur a voulu frapper vivement les imaginations, il a réussi ; s’il a cru faire davantage, il se trompe. Singulier contraste ! M. Victor Hugo, qui s’est emprisonné dans la politique, n’a fait, en définitive, qu’un grand et beau discours littéraire, et M. de Salvandy, en appréciant des drames, des romans, des poésies lyriques, ce qu’il a fait d’ailleurs en écrivain élégant et littéraire, a obtenu surtout un succès politique.


Charles Magnin.