Académie française – réception de M. Nisard

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Académie française – réception de M. Nisard
Revue des Deux Mondes, Nouvelle périodetome 10 (p. 975-980).

bien autre chose que la fête de la critique, — la fête d’un journal ? Il s’est trouvé en effet, par une de ces combinaisons singulières qui s’arrangent toutes seules et sans calcul, que les trois critiques avaient fait leurs premières armes littéraires, à des époques diverses, dans le même lieu et sous les mêmes auspices. Aussi a-t-on pu voir sans grande surprise se mêler à l’objet principal de la séance le souvenir de deux hommes supérieurs, — les frères Berlin, — dont l’action a été notable dans la presse contemporaine, et qui ont eu dans leur vie la rare bonne fortune d’introduire dans les lettres M. Saint-Marc Girardin et M. Nisard, comme ils y avaient attiré précédemment, à l’aube du consulat, M. de Feletz : tant il est vrai que le journal se mêle à tout aujourd’hui, se retrouve au fond de tout et conduit à tout, même à l’Académie, — à la condition qu’on soit un journaliste comme M. de Feletz, comme M. Saint-Marc Girardin ou M. Nisard.

On a beau médire à son aise de l’Académie, l’Académie a des ressources singulières de vengeance et se réserve des jours certains de représailles. À l’égard de ceux qui lui font une guerre d’épigrammes avec préméditation en quelque sorte, avec des desseins sur elle, parce qu’ils se sentent en fonds pour y prétendre, elle attend patiemment qu’ils veuillent être académiciens, et elle les nomme, selon le mot spirituel de M. Saint-Marc Girardin, afin de consommer et de constater sa vengeance ; mais elle ne peut évidemment recevoir tous les railleurs, et si le railleur c’est le public, il ne lui reste plus qu’à convoquer cet étrange et capricieux faiseur d’épigrammes à ses séances solennelles, ce qui peut être parfois un genre de représailles plus sûr et mieux constaté que le premier. Il n’est pas sans exemple que l’Académie se soit ainsi parfaitement vengée. Cela n’arrive pas toujours cependant, et il faut bien avouer, au surplus, que le public oublie facilement les vengeances de ce genre exercées contre lui. Il semble même que depuis quelque temps un redoublement de faveur et de déférence entoure les travaux de l’Académie. Voyez la séance de réception de M. Nisard. Les railleries continuent peut-être, mais les salles de l’Institut ne suffisent pas à contenir l’auditoire le plus illustre et le mieux fait pour goûter toutes les distinctions littéraires. Cela se conçoit : les exemples et les choix de l’Académie peuvent contribuer sans doute à ce retour de faveur, il n’y a point trop à dire à cette flatteuse persuasion ; mais il y a une autre raison encore qui n’est pas moins vraie peut-être et que nous dirons un peu crûment : c’est que l’Académie est une vieille chose dans un temps où la fureur d’innover se change par degrés en lassitude universelle, en besoin de se rattacher à tout ce qui porte un certain cachet de durée. C’est une tradition et une institution encore debout sur un sol où les ruines s’accumulent depuis un demi-siècle, où les révolutions viennent périodiquement raser tout ce qui germe, s’élève ou tend à s’affermir. Songez donc ! un corps public qui peut dater de 1635, continuant à vivre dans les conditions premières de son origine, et où il était de convenance, il n’y a pas beaucoup d’années encore, de ne point entrer sans faire l’éloge de Richelieu, — n’est-ce point un phénomène assez curieux pour qu’il s’y attache une certaine faveur de bon goût, une certaine popularité même, ne fût-ce que de mode et par opposition aux vieilles nouveautés d’hier en attendant celles de demain ? L’Académie a ainsi le bénéfice d’une réaction plus générale. Son mérite, c’est qu’elle est vieille. Tandis que toutes les autres traditions sont brisées, elle représente quelque chose du moins des traditions littéraires, et ce ne sont pas les moins chères à notre pays. C’est après tout, et malgré tout, un centre où une certaine dignité intellectuelle se perpétue, où on ne peut oublier qu’on parle la langue de Racine, de Bossuet, de Fénelon, de La Bruyère, et où le lieu commun lui-même a une figure honnête. N’est-ce point assez pour qu’on s’y réfugie à certaines heures, comme pour échapper un moment aux déclamations furibondes, à la logomachie solennellement grotesque des assemblées et des journaux ? Pour peu que l’Académie française réfléchisse sur les conditions de son origine, sur sa situation, sur les circonstances en même temps favorables et difficiles qui l’environnent, elle y peut puiser le sentiment d’un rôle, sinon nouveau, du moins plus marqué, plus décisif, au milieu de l’avilissement intellectuel contemporain ; elle n’a qu’à se faire la gardienne sévère et active de l’honnêteté, du goût, du bon sens, de tous les principes supérieurs de l’art littéraire. La dernière séance, nous nous hâtons de le dire, ne s’éloigne pas tellement de cet idéal, aussi bien par les talens qui étaient en présence que par les questions qui s’offraient naturellement à eux, et qu’ils ont traitées.

Peut-être avait-on à redouter quelque monotonie dans une séance tout occupée par la critique, entre hommes du même métier, de mêmes habitudes et de tendances d’esprit qui ne sont pas très différentes. Il n’en a rien été, on peut l’affirmer, et si le discours de M. Nisard, en soumettant notre époque à un sévère jugement, était fait pour inspirer plus d’une réflexion salutaire, M. Saint-Marc Girardin a su, tout à côté, suivre le même chemin, mais avec moins de sévérité dans la parole, en prodiguant les traits d’une verve saine, d’un bon sens ingénieux et vif, qui a pu tout dire en se faisant applaudir, et a été occupé pendant une heure à débarrasser de ce qu’elle avait de trop absolu peut-être la pensée de son savant interlocuteur. L’un et l’autre se sont employés avec zèle à faire revivre l’honorable figure de M. de Feletz. Nous entendions dire un jour, non certes en plein Institut, mais par quelqu’un qui en était, qu’en fait d’académiciens auxquels on succède il y a de bons morts et de mauvais morts, ce qui veut dire qu’un nouvel élu est très heureux, quand il a à peindre un Chateaubriand, un Royer-Collard ou un Nodier, pourvu cependant que le portrait d’un Bonald n’échoie pas par hasard à quelque vaudevilliste sur le retour. Si l’on nous permet de continuer la figure, M. de Feletz était assurément un bon mort pour un critique appelé à le remplacer et à retracer son éloge. Aussi bien M. de Feletz était un écrivain excellent, non de notre époque, à laquelle il tenait peu, je crois, à appartenir, mais de l’époque qui a précédé la nôtre, du consulat, de l’empire et de la restauration. Son nom se lie à l’éclatante réaction du commencement de ce siècle. Un des premiers alors, il s’est trouvé tout prêt à faire revivre les traditions de l’esprit et du goût ; un des premiers, il a fait la guerre au mauvais langage, mauvais surtout parce qu’il cachait de mauvaises pensées et de mauvais sentimens. L’intervalle de 1800 à 1830 a été rempli pour M. de Feletz par une rare assiduité de collaboration au Journal des Débats, par une série d’articles dont la collection très variée dénote une singulière liberté d’esprit. Qu’on parcoure ce recueil, publié en 1828 sous le titre de Mélanges de Philosophie, d’Histoire et de Littérature ; l’auteur passe sans effort d’une critique des Soirées de Saint-Pétersbourg à un article sur les Mémoires de Bassompierre, d’une analyse de l’Essai sur la Réformation de Charles de Villers à une étude sur les Méditations poétiques de M. de Lamartine. Un des traits distinctifs du talent de M. de Feletz, c’est, à travers beaucoup de fermeté de critique et de jugement, une aisance familière, un atticisme aimable et piquant, une humeur ingénieuse et polie. Il est des esprits aux yeux desquels cette politesse passe pour un signe de frivolité. Ce n’est point l’avis de La Bruyère, qui disait : « Il faut très peu de fonds pour la politesse dans les manières, il en faut beaucoup pour celle de l’esprit. » Quelque peu gentilhomme de naissance, tenant à l’église par état, très assuré sur les choses de conscience et de conviction, aimant le monde et en étant aimé, l’abbé de Feletz était aussi peu que possible homme de lettres de profession. Un des préjugés les plus bizarres et les plus excessifs de notre temps, c’est de faire de l’écrivain un être singulier, vivant en dehors de la vie commune, se nourrissant de son imagination et ayant pour profession, si ce n’est pour industrie, d’instruire ou d’amuser. M. de Feletz n’était rien de cela, et il était mieux que cela : c’était un homme du monde tenant la plume et résumant souvent une conversation entre gens de goût en lui donnant une forme vive et animée. Il avait conservé beaucoup des habitudes du XVIIe et du XVIIIe siècle. Pour nous servir encore du langage de La Bruyère, c’était un de ces esprits fins, délicats, subtils, vigoureux, propres à briller dans les conversations et dans les cercles, et qui arrivent à faire les critiques les plus goûtés, quand ils s’en mêlent. Comme pour mieux prouver qu’il était le moins possible homme de lettres de profession, M. de Feletz s’était retiré de la critique avant que le succès se retirât de lui ; c’est ce qui explique comment il était peu connu des générations nouvelles et aimé de tous ceux qui avaient pu goûter une fois l’atticisme de son esprit. Nous ne faisons ici que résumer quelques-uns des traits principaux spirituellement esquissés par M. Saint-Marc Girardin et M. Nisard, le successeur de M. de Feletz.

Nous ne savons s’il est encore quelqu’un qui soit surpris de l’entrée de M. Nisard à l’Académie. Cette vieille et éternelle plaisanterie d’une académie refusée, par opposition à l’académie officielle, est fort passée de mode, et aurait peu de succès à être reprise par les romanciers aux abois. Il est probable qu’à l’avenir plus d’un critique aura encore le pas sur plus d’un romancier. Plus même ce critique aura marqué d’un fer brûlant les turpitudes effrénées du drame et du roman modernes, plus il aura de titres aux yeux de l’Académie et aux yeux du public. Ç’a été l’honneur de M. Nisard d’avoir l’un des premiers généreusement signalé les hideux excès de l’imagination moderne, et d’avoir infligé à tout un genre l’épithète de littérature facile. Le mot ne disait pas tout assurément, mais il a survécu comme un stigmate une fois imprimé à tout un ordre de compositions malsaines. M. Nisard a fait depuis des travaux plus élevés, des livres plus savans et plus étendus, il a eu de plus sérieux succès ; nul n’a égalé pour lui peut-être le succès de 1834, de même que l’auteur n’a rien écrit qui surpasse en verve honnête et franche cette brillante polémique. Ç’a été pour M. Nisard, si l’on nous passe ce terme, l’heure de sa vie littéraire marquée du plein soleil. Chacun a plus ou moins ainsi son heure ; mais la conviction qu’il était dans le vrai alors n’a-t-elle pas poussé M. Nisard à une sévérité excessive parfois dans le choix de son idéal littéraire, à une espèce de sentiment d’infaillibilité de la critique ? « La critique se trompe rarement, » dit-il dans son dernier discours académique. Nous ne demanderions pas mieux que de le croire, si ce n’étaient les conditions de cette infaillibilité. Ces conditions sont bien simples : c’est que la critique sera « éclairée, savante, exercée au nom de principes certains, par un honnête homme qui veut le bien de la vérité sans vouloir le mal des auteurs… » Ne faut-il que cela en vérité ? A ce prix, combien y a-t-il de critiques, fussent-ils académiciens, qui se trompent rarement ? S’il est difficile, hélas ! d’atteindre à cet idéal, M. de Feletz eût ajouté, sans nul doute, au programme une petite chose, — l’agrément, qui ne gâte rien, et qui aide souvent à avoir raison. M. Saint-Marc Girardin est bien aussi de cet avis, je crois ; n’en donnait-il pas de charmans exemples dans cette séance même ?

Par tournure d’esprit et par goût, M. Nisard n’était point homme à reculer devant les grandes questions littéraires qui se lient aujourd’hui aux questions politiques et sociales. Il les a abordées avec courage, avec beaucoup de courage, d’autant plus qu’il avait à faire au public accouru pour l’entendre une confidence singulière : c’est que le vrai, le grand coupable dans nos désastres littéraires, c’est le public lui-même. Si la littérature se plonge dans toutes les corruptions, c’est la faute du public ; si les écrivains violent les plus simples lois du bon sens, de la morale, du goût et de la langue, c’est la faute du public. Le public est un grand coupable sans doute, il pèche beaucoup par complicité et par tolérance, nous le voulons ; mais, pour le charger à ce point, il faudrait reconnaître essentiellement sa compétence, et c’est surtout en littérature que les majorités sont incompétentes, c’est surtout en littérature que le succès, les vogues capricieuses ne sont point la mesure de la valeur d’une œuvre et des devoirs de l’écrivain. Le public fait son éternel métier en ayant des caprices, en aimant qui le flatte, en s’enivrant de ce qui le corrompt ; l’écrivain est infidèle à son devoir en s’inspirant d’autre chose que des nécessités supérieures de son art, en faisant de sa plume un instrument de scandale. S’il faut absolument atténuer la responsabilité des écrivains, il ne reste qu’à se rejeter sur une certaine atmosphère morale qui enveloppe tout le monde, qui imprègne tous les esprits et à laquelle on ne peut se soustraire ; mais encore, cette atmosphère, qui a contribué à la créer, si ce n’est les écrivains ? Et qui peut contribuer à l’épurer, à l’assainir, si ce n’est eux, parce que dans tout ce qui touche à l’intelligence l’initiative n’appartient point au public, mais à celui qui a reçu les dons heureux et rares du génie ou du talent ? M. Saint-Marc Girardin a réfuté bien autrement M. Nisard. Il a répondu en homme d’esprit qui sait qu’il a le public en face de lui, — un public qui n’est point venu précisément pour recevoir de trop vertes leçons. Assurément, semblait dire M. Saint-Marc Girardin, il serait bien mieux que le public fût vertueux ; mais, s’il l’était, à quoi servirions-nous ? Et s’il n’était pas ce qu’il est, c’est-à-dire un mélange de caprice, de mobilité et d’inconstance, comment se lasserait-il du mal et aurait-il par momens de ces beaux retours au vrai et au bien qu’il faut savoir saisir sans trop prétendre les imposer ? S’il y eût eu un troisième interlocuteur, peut-être entre l’extrême sévérité de M. Nisard et l’extrême facilité de M. Saint-Marc Girardin eût-il trouvé quelque chose à ajouter.

La réponse de M. Saint-Marc Girardin a été, du reste, en tous points digne de cet éminent et charmant esprit, même quand elle touchait presque au paradoxe, et c’est peut-être alors qu’elle a été le plus applaudie. Pendant une heure, au milieu du plus persévérant succès, M. Saint-Marc Girardin a su intéresser à mille questions littéraires, à des digressions sans nombre, à une appréciation souvent fort piquante des ouvrages du récipiendaire. Le directeur de l’Académie, pour tout dire, semblait un peu parfois s’être chargé des représailles du public à l’égard du nouvel élu, et c’était peut-être fort heureux pour M. Nisard en ce moment. M. Saint-Marc Girardin a un mérite rare de notre temps : il sait envelopper de pures et fortes leçons de bonne grace, maintenir d’immortelles vérités sans effaroucher son monde, contredire en ayant l’air de louer, et même, quand la malice l’emporte, il laisse le public charmé, sans que celui qui a eu à essuyer le feu ait guère autre chose à faire qu’à le remercier, parce qu’au fond des spirituelles saillies il y a la justice rendue au talent.

CH. DE MAZADE.


THEATRES. — L’OPERA. — LA CORBEILLE D’ORANGES.

Il y a certaines heures dans la carrière des musiciens et des poètes dramatiques où il faut que leur talent ou leur bonne volonté se montre, non au profit de leur gloire, mais pour le bien du théâtre qu’ils alimentent. M. Scribe et M. Auber ont eu cette fois à sacrifier aux nécessités immédiates. Il fallait tout de suite, sans prendre le temps d’y songer, un opéra pour la rentrée de Mlle Alboni. Cet opéra ne devait être ni trop sérieux ni trop gai ; on avait vu Mlle Alboni dans les rôles du répertoire ordinaire : il fallait faire connaître au public, dans une musique faite exprès, le côté bouffe du talent de la célèbre chanteuse. Le poète et le compositeur se sont mis à l’œuvre. On prend rarement M. Scribe en défaut ; ses cartons fourmillent de livrets de toute taille qu’un trait de plume approprie aux circonstances ; pour M. Auber, la chose est aussi facile, et quoique depuis près de trente ans il puise aux sources de l’harmonie, sa coupe est toujours pleine ; puis, si le temps manque, et il a manqué, n’a-t-il pas, comme M. Scribe, de petits trésors enfouis : airs de ballets d’un opéra retiré du répertoire, fragmens d’un duo plus récent, petits couplets oubliés dans le tumulte d’un finale, et qu’on a soigneusement mis de côté pour une meilleure occasion ? Avec ces dépouilles rajustées, rajeunies, saupoudrées de quelques jolis motifs pour relier le tout, M. Auber fait un opéra. Ce n’est donc pas d’une œuvre originale que nous parlerons, mais d’un cadre préparé pour faire valoir sous toutes ses faces le ravissant talent de Mlle Alboni.

Jusqu’à présent, on n’avait entendu Mlle Alboni à l’Opéra que dans la musique sérieuse et dramatique, on avait apprécié les qualités incontestables de son organe, la pureté, la limpidité cristalline de sa vocalisation ; mais, au milieu de ces trésors, un seul défaut atténuait l’ensemble : l’ame manquait, et avec elle le sentiment ardent, passionné. Aucune vibration ne sortait de ces notes alignées