Académie française - Réception de M. Mérimée

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Académie française - Réception de M. Mérimée


ACADEMIE FRANCAISE.




RECEPTION DE M. MERIMEE.




Voilà deux siècles bientôt que le bonhomme La Fontaine écrivait :

On ne peut contenter tout le monde et son père ;


il est probable que, dans deux autres siècles, la sentence ne sera pas moins banale qu’aujourd’hui, parce qu’elle ne sera pas moins vraie. L’unanimité ne s’obtient nulle part, et particulièrement dans les lettres. En politique, on en a vu qui se contentaient d’une majorité modeste ; en littérature, il est permis d’être plus humble encore, et de briguer de préférence les simples suffrages de la minorité. Benjamin Constant disait que d’ordinaire le bon droit est de ce dernier côté ; c’est un propos qu’on trouve exécrable quand on est ministre, et parfait quand on ne l’est plus. La politique a ses variations ; mais, dans les lettres, je tiens la maxime pour toujours excellente. On peut dire qu’en littérature l’aristocratie n’a cessé de maintenir son autorité, parce que, au lieu de privilèges, elle se trouve avoir des droits. Il n’y a de succès légitime que celui qui descend de la classe lettrée à la foule ; celui au contraire qui monte de bas en haut ne saurait être qu’un engouement passager. Là est la sanction de toute popularité durable ; là éclate la profonde différence qui sépare le Lépreux des Mémoires du Diable et Colomba des Mystères de Paris. Je l’avoue, M. Xavier de Maistre n’a pas fait la fortune des cabinets de lecture, et le nom de M. Mérimée n’a guère été crié à son de trompe dans les carrefours du feuilleton pour convoquer l’arrière-ban des abonnés retardataires. C’est un malheur ; mais peut-être le Juif errant aura-t-il rejoint les romans oubliés de Rétif, peut-être le Comte de Monte-Cristo reposera-t-il paisiblement auprès des élucubrations de Mercier, quand on lira encore la Vénus d’Ille et le Voyage autour de ma Chambre. L’avenir pourrait bien donner cet impertinent démenti au présent : il n’y a d’égal à la vogue de la veille que l’indifférence du lendemain. Toujours le talent a droit à sa revanche.

L’Académie française, dans ses dernières élections, a eu le bon goût et en même temps la prudence de ne point prendre le fracas pour la renommée ; elle n’a pas sacrifié au veau d’or. Qu’on n’en doute point, la voie où elle vient d’entrer est la seule bonne ; nous espérons qu’elle s’y maintiendra résolument. Dans l’abaissement notoire où sont tombées les mœurs littéraires, il est bon que le dévergondage de l’imagination et le trafic de la pensée ne reçoivent pas la consécration d’un corps officiel qui semble appelé, avant tout, à maintenir les traditions de dignité littéraire. En laissant de côté la valeur même des titres de chacun des derniers élus, qui ne serait frappé de voir, en quelques semaines, entrer l’un après l’autre à l’Académie M. Saint-Marc Girardin, qui n’a cessé de recommander la morale aux écrivains qui en oubliaient jusqu’au nom ; M. Sainte-Beuve, qui le premier a donné le stigmate d’une dénomination à la littérature industrielle, et enfin M. Prosper Mérimée, qui aux déportemens du style substituant la sobriété, à l’intempérance de composition l’économie, à la précipitation les patientes retouches, au bruyant succès des entreprises mercantiles les discrètes inspirations de l’art, a fait de sa carrière une sorte de contraste épigrammatique avec celle des lions actuels du roman et du théâtre ?

Certes, on nous permettra de croire qu’il y a là un symptôme significatif, et plus qu’une coïncidence de hasard. Dira-t-on que l’Académie se défie par système de la popularité proprement dite, et qu’elle a un parti pris contre les ovations du succès ? Mais qui, dans ce temps-ci, a eu plus de succès que M. Scribe ? Ses pièces sont jouées tous les soirs de Stockholm à Tombouctou, et, pour peu qu’on continue de conclure encore quelques traités relatifs à la contrefaçon, M. Scribe touchera, des droits.d’auteur en Sibérie. Selon nous, l’Académie a parfaitement fait de ne pas se laisser effrayer par les airs dédaigneux des aristarques du lundi : en accordant le fauteuil à M. Scribe, elle a tout bonnement donné sans pruderie un témoignage d’estime à l’homme qui a le plus spirituellement amusé son époque, ce qui après tout est quelque chose. Mais pourquoi l’Académie ne fait-elle pas pour M. de Balzac, par exemple, ce qu’elle a fait pour M. Scribe ? et comment a-t-elle le mauvais goût de préférer les trois petits volumes de contes de M. Mérimée aux tomes sans fin de la Comédie humaine ? Ce n’est pas nous qui serions embarrassé de l’expliquer. Pour être pris au sérieux en politique, il faut avant tout avoir ce que, dans le langage parlementaire, on appelle de la consistance ; de même en littérature. Là, une certaine tenue, une sorte de réserve de soi-même, sont également de rigueur ; il est un degré de versatilité et de désordre où le talent peut bien encore tenter quelque équipée heureuse dans le pays de la Bohème et des aventures, mais où les régions sereines et consacrées de l’art lui semblent à jamais closes. Peut-être est-ce là tout le secret de l’estime donnée, en certain lieu, à Colomba, au détriment de Modeste Mignon. Coteries, n’est-ce pas ? intrigues, déni de justice envers le génie, envie du succès, misères enfin que cela ! Aussi ne saurait-on trop répéter désormais que Molière et Lesage n’ont jamais été de l’Académie. Voilà plus d’un siècle, il est vrai, que les candidats éconduits se consolent avec cette aimable ritournelle. Qu’importe ? on se flatte après eux d’ajouter un nom à cette liste glorieuse qui compose l’académie refusée. Et d’ailleurs, comme la critique des journaux quotidiens s’est faite la complice, la vassale du roman-feuilleton, qui ne lui accorde plus que juste assez de place pour le louer lui-même, on est en mesure çà et là, de savourer, par compensation, quelque hymne laudative où l’Académie est menacée de mort prochaine. L’argument n’a pas précisément le mérite d’être neuf, et, depuis qu’on l’emploie, les quarante auraient eu le temps de renouveler bien des fois leurs funérailles. Quoi qu’il arrive, ce n’est pas le dernier récipiendaire qui leur servira de fossoyeur. Un choix si distingué et si vraiment littéraire honore, à notre gré, le tact de l’Académie.

M. Mérimée n’est pas un faiseur de feuilletons ; il ne laisse pas déchiqueter ses nouvelles au jour le jour, selon les besoins du prote, en longs fragmens quand les tribunaux se taisent, en petits chapitres quand les assises font concurrence au roman. Serait-ce là, par hasard, le secret de certaines hostilités mal déguisées ? M. Mérimée, il est vrai, n’a pas découvert le conte en dix, volumes ; est-ce pour cela qu’on lui reproche sa sobriété ? Il n’a pas la phrase brutalement colorée et grossièrement incorrecte de M. Frédéric Soulié ; est-ce pour cela qu’on lui reproche de n’avoir point de style ? Jusqu’ici les organes graves de la publicité, tout en ayant la faiblesse de céder aux envahissemens du feuilleton, semblaient avoir tracé une ligne de démarcation entre le haut et le bas du journal. Le feuilleton était confiné dans les régions inférieures ; mais aujourd’hui le feuilleton passe ses frontières : il se fait conquérant, et, montant les degrés, il s’installe sans plus de façon sur le trône de la critique. On parle au lecteur du bout des lèvres des minces mérites de Clara Gazul, et on lui offre en même temps à déguster l’admirable prose des Drames inconnus. Le rapprochement est de nature à convaincre les plus inexperts.

Tout succès soulève des ombrages. Le mot de hasard heureux a été prononcé, je crois, à propos de la facile entrée de M. Mérimée à l’Académie française. Les moroses ont trouvé que le spirituel conteur arrivait trop tôt et trop vite. Serait-ce, par hasard, que l’auteur de Colomba aurait jamais été de ceux qui ont hâte ? Pas le moins du monde, et peut-être même faut-il voir dans ce régulier et calme développement du talent de M. Mérimée l’une des causes de sa réussite si peu tardive, si peu entravée. C’est à la fois un exemple et une leçon pour ces jeunes générations que nous voyons autour de nous entrer ou plutôt se précipiter dans les choses de ce monde avec toutes sortes d’aspirations impatientes. Certes, le moment serait mal choisi pour venir parler de la candeur juvénile et de ses ordinaires illusions. Pourquoi ne serait-on pas ministre à l’âge où l’était Pitt ? pourquoi ne vendrait-on pas tout d’abord ses poèmes à une guinée par vers, comme faisait lord Byron ? La patience est une vertu des sots, et l’attente une perte de temps. Les méthodes peu expéditives de la vieille tactique sont bonnes à mettre au panier : faire le siége des places est un préjugé, il faut les prendre d’assaut. La poésie a donc ses chefs d’école, qui n’attendent que l’occasion pour cesser d’être anonymes ; la politique a ses hommes d’état qui n’attendent que l’heure pour cesser d’être inconnus. Aussi, pour aller plus vite, se garde-t-on bien maintenant de s’incorporer comme simple soldat ; on s’engage tout de suite comme général. C’est au mieux ; il ne manque au plus qu’une armée, mais c’est la moindre des choses.

Voilà comment procèdent, comment s’égarent les ambitions prématurées : elles prennent la vie pour une course au clocher et tombent dans le premier ravin. M. Mérimée, qui a toujours tenu à se préserver soigneusement du ridicule, et même des qualités qu’on ne conquiert qu’en risquant d’en être légèrement atteint si on échoue, M. Mérimée s’est gardé en tout temps et avec bon goût de ces poses athlétiques et de ces airs prétoriens. Il a voulu demeurer, après le succès, ce qu’il était au début, c’est-à-dire, un écrivain net et naturel, un narrateur parfait, qui s’est volontairement tenu sur son terrain propre, et qui a mieux aimé être roi heureux chez lui que conquérant contesté au dehors. J’aime que de bonne heure on règle ainsi et circonscrive ses désirs : c’est la marque d’un tempérament littéraire vraiment sain. L’éparpillement n’est jamais un signe de force. Certes, quand M. Mérimée s’est fait par occasion antiquaire, quand il est entré en passant à l’Académie des Inscriptions, on peut dire que ce n’a pas été chez lui une de ces fantaisies maladives qui traversent et détournent la plupart des carrières littéraires d’à présent ; au contraire, il n’a fait en cela que suivre un penchant, développer une qualité, ajouter à son domaine le champ qui y confinait. L’un des plus frappans caractères, en effet, du talent de conteur chez M. Mérimée, c’est de traiter les choses d’imagination comme des matières historiques : il est si vrai, qu’il a l’air de ne pas inventer ; il inspire si bien l’illusion de la réalité, qu’on le prendrait pour un exact érudit. C’est ainsi que M. Mérimée, même quand il essayait de changer de route, a toujours su approprier le choix de ses sujets à sa nature de peintre habile, à sa vocation d’écrivain précis et sobre d’ornemens. En un mot, il n’a eu d’ambitions que celles qu’il pouvait atteindre ; il n’a pris la plume que quand une idée lui venait ; il n’a jamais brusqué l’art ni en rien devancé l’heure. C’est ce que j’appelle une carrière bien faite, et où le talent a toujours à merveille aidé l’à-propos.

A l’Académie, on ne se remplace pas, on se succède. Il y a cependant une certaine appropriation de convenance et je dirais presque de bon ton que l’illustre compagnie aime, avec raison, à observer dans ses choix. L’éloge d’un philosophe semble étrange sur les lèvres d’un vaudevilliste, et, on en conviendra, c’était hautement manquer à la mémoire de M. de Bonald que de confier la tâche d’une si sérieuse biographie à M. Ancelot. Cette fois-là (et ce fut par hasard, je le veux croire), l’Académie s’oublia ; elle donna à la tradition ce que Montaigne appelle une nazarde. En voyant l’auteur de Colomba s’asseoir l’autre jour dans le fauteuil de l’auteur de Séraphine, on se disait au contraire que jamais legs académique n’avait eu d’héritier, sinon plus direct, au moins plus légitime. Nodier et M. Mérimée appartiennent tous deux à la famille des aimables conteurs ; ils sont pareras, mais sans se ressembler ; ils sont frères, mais avec des natures diverses et presque opposées. Aussi n’en était-il que plus intéressant de voir comment le spirituel récipiendaire se tirerait de ce pas difficile, comment le romancier de la réalité louerait le romancier des chimères, comment l’écrivain qui s’est appliqué à reproduire la vérité positive garderait sa contenance en plein panégyrique officiel. C’est par là qu’était surtout excitée la curiosité de l’auditoire charmant et mondain qui se pressait à la dernière séance de l’Institut. L’attente, il est vrai, n’était pas mise en émoi comme à la précédente réception, parce qu’on ne comptait pas sur un tournoi littéraire, et que la rencontre entre M. Mérimée et M. Étienne paraissait devoir être beaucoup moins belliqueuse qu’entre M. Saint-Marc Girardin et M. Victor Hugo. Ce n’était plus cette fois la scène d’Ulysse et du cyclope ; mais l’intérêt semblait compensé par le piquant même du sujet. Au lieu du poète insignifiant de l’Enfant prodigue, on avait cette gracieuse et avenante figure de l’auteur de Trilby, pour laquelle, surtout quand on a pratiqué l’homme et qu’on l’a aimé (c’était la même chose), on ne se sent au cœur que faiblesse et indulgence.

Cette indulgente faiblesse ne fait pas précisément le fond de l’ingénieux et fin discours de M. Mérimée. Je me l’explique M. Mérimée n’avait pas connu Charles Nodier. On ne pouvait d’ailleurs demander à l’auteur de la Chronique de Charles IX de manquer à tous ses antécédens et d’abdiquer cette fois sa manière habituelle ; c’eût été le priver de ses meilleurs avantages. M. Mérimée a la haine de la rhétorique, et ce n’est pas nous qui lui reprocherons de s’être le plus possible dérobé à l’emphase apologétique du speach d’académie : on serait tenté bien plutôt de lui en faire compliment. Il n’y a rien d’aussi plat que la notice de convention et que les banalités de l’éloge légal : cela ne trompe personne et ennuie tout le monde. M. Mérimée a su échapper de tout point à cet écueil ; sa nette et spirituelle biographie de Nodier n’a presque pas cessé de provoquer ce sourire d’approbation qui, dans la bonne compagnie, est un signe d’assentiment plus flatteur que les bravos bruyans des chevaliers du lustre. On ne peut pas dire que M. Mérimée ait été séduit par son sujet ; il l’a traité avec la plus parfaite et la plus stricte convenance, mais sans s’abandonner un instant aux illusions de la sympathie. D’autres, en se penchant amoureusement vers cette muse magicienne de Nodier, se seraient laissé prendre à ces jeux sans fin de lumière, à ces éblouissemens du caprice. Espiègleries de lutin qui s’échappe, airs provoquans de la fée Ondine qui fuit sur son dragon d’or, taquineries charmantes de la reine Mab qui, de sa conque de nacre, jette en courant des fils tentateurs, rien n’a pu entraîner le positif et malin pseudonyme de Clara Gazul dans le pays des songes qu’habitent Smarra et Trilby. M. Mérimée a suivi d’un regard un peu sceptique ces caravanes aventureuses à travers le domaine fantastique de la rêverie ; mais il n’a pas poussé la complaisance jusqu’à se mettre de la partie. Au milieu de justes hommages, on sent courir dans tout son agréable discours une légère veine d’ironie.

Certes l’ironie aussi était propre à Nodier, et jamais la malice peut-être, sous air de bonhomie, ne s’est plus vivement aiguisée que sous cette fine plume, que sur ces lèvres amincies exprès pour le sourire ; mais, par une de ces contradictions qui ont fait la faiblesse et en même temps le charme du talent de Nodier, le douteur chez lui était susceptible d’enthousiasme, le moqueur tombait dans la sensibilité au sortir du persiflage le plus sceptique, il se jetait dans les candeurs de la crédulité et résolvait le difficile problème d’être un railleur sentimental. La première de ces qualités n’a pas compensé la seconde aux yeux de p. périmée. J’avoue qu’en bien des choses il eût été difficile de mettre Nodier d’accord avec lui-même. Novateur en littérature et conservateur outré en linguistique, romantique dans ses livres et puriste à l’Académie, cultivant tour à tour le pastiche et l’invention, cédant aux modes littéraires et pratiquant l’originalité, fidèle à sa fantaisie de poète et soumis aux inspirations de ses libraires, passionné pour les élans de Werther et prenant au sérieux les virgules du chevalier Croft, érudit et romanesque, bibliomane et se moquant des livres, démocrate des républiques perdues et royaliste des monarchies en péril, il n’a cessé toute sa vie de se donner des démentis, démentis sincères et peu compromettans après tout dans une si aimable et si poétique nature.

On pourrait croire qu’à la longue cette mobilité de sentimens ôta à la physionomie de Nodier son caractère. Point ; c’en est, au contraire, la marque en quelque sorte distinctive. L’honneur et le malheur à la fois de l’auteur de Thérèse Aubert et du Dictionnaire des Onomatopées, c’est de s’être éparpillé à travers tous les dilettantismes de l’esprit, d’avoir cherché en flâneur les curiosités érudites comme les raffinemens d’imagination, de s’être aussi irrésistiblement passionné pour un Elzévir à la sphère que pour un conte de Perrault, et pour une reliure de Derôme que pour une page de Bonaventure Desperiers ; d’avoir disserté avec le même plaisir sur l’antenne d’un insecte et sur l’étymologie d’un mot oublié, de s’être fait enfin le chevalier errant des causes désespérées et, des paradoxes insoutenables. Vous le voyez, nulle unité dans tout cela, nul centre, nul point de ralliement : on a spirituellement comparé l’œuvre de Charles Nodier à une armée brillante à laquelle manquerait le quartier-général. Heureusement les prestiges de la forme et le pétillant de l’esprit sont là un gage sûr de durée. Le style de Nodier est d’un artiste consommé ; il a des vivacités charmantes et des langueurs ineffables. Imaginez un jeu de rayon à travers une cascade ou dans une clairière, et vous aurez l’idée de cette diction savante, délicate, flexible, colorée comme un prisme, ciselée comme une arabesque. Quand les personnages des romans de Nodier sont, ainsi qu’il arrive souvent, chimériques et impossibles, il se trouve que le style jette son riche vêtement sur ces fantômes et leur prête la vie de l’art. Le cadre est si splendide, que l’on garde le tableau. Du reste, si l’auteur de Jean Sbogar n’a guère donné dans ses héros que des décalques de Werther, quelques-unes de ses héroïnes, en revanche, ont été touchées de la baguette magique : Clémentine, Séraphine, Thérèse, Amélie, chœur gracieux qui sera long-temps cher aux rêveurs par je ne sais quelle fleur de jeunesse et de sentiment. C’est ce don exquis de ne pas vieillir qui a toujours conservé sa fraîcheur au talent de Nodier. On l’a dit, ici même, mieux que je ne saurais faire : « De toutes les aimables sœurs de notre jeunesse qui nous quittent une à une en chemin, et qu’il nous faut ensevelir, il lui en était resté deux, jusqu’au dernier jour fidèles, deux muses se jouant à ses côtés, et qui n’ont déserté qu’à l’heure toute suprême le chevet du mourant, la Fantaisie et la Grace [1]. » Charles Nodier s’est gaspillé, et il l’a su, et il le disait avec franchise ; mais comment ne pas pardonner à son insouciance ? On l’aime comme l’enfant prodigue ; on ne peut lui en vouloir de s’être borné, lui aussi, à être, non pas un roi d’Yvetot, comme Rabelais, mais un roi de Bohême en littérature. Ce vagabondage de son esprit ressemble à la Prairie de Cooper ; on s’ennuierait bientôt de cette vie errante à travers les steppes, si une créature mystérieuse n’était point toujours là, cachée sous son voile, et ne jetait un intérêt romanesque sur ces pérégrinations maussades ; cette inconnue qui vous touche, chez Nodier c’est la Poésie.

I. Mérimée s’est moins appliqué à discerner dans leurs nuances les qualités de l’écrivain qu’à raconter la vie aventureuse de l’homme ; il a fait sa tâche plus biographique que critique. Son discours est un morceau bien fait, un récit franc et allant au but, habilement semé de traits d’observation et de mots incisifs : l’ordonnance en est simple, mais parfaite ; les ornemens en sont sobres, mais exquis. Là, comme toujours, cette plume constamment sûre d’elle-même s’empare du détail caractéristique et répugne à tout développement inutile. L’odyssée singulière et presque fabuleuse de sa jeunesse, à laquelle Nodier lui-même a emprunté depuis tant de souvenirs pittoresques qu’il a idéalisés et transformés, cet enfant dont on imprimait à douze ans les discours républicains, ce terroriste imberbe qui menaçait son père de se tuer pour avoir la grace d’une inconnue, ce candide enthousiaste de Werther qui regardait comme le plus beau jour de sa vie celui où il put se vêtir d’un habit bleu et d’une culotte jaune, ce monomane du malheur qui se croyait proscrit et qui poursuivait les papillons dans les montagnes en croyant fuir les gendarmes, ce démocrate que le jury faillit condamner à mort pour s’être fait le parodiste des clubs démocratiques, ce royaliste qui dénonçait lui-même ses vers républicains contre Bonaparte, toute cette série enfin de personnages bizarres que joua successivement Nodier est mise en scène avec l’art achevé qu’on connaît à M. Mérimée. S’il n’y avait dans ce récit je ne sais quel caractère chimérique exclusivement propre au héros, on pourrait le regarder comme un de ses meilleurs contes. Mais voyez si le contraste est piquant ! M. Mérimée ici ne fait que raconter, et il se trouve pourtant être moins réel que quand il invente. C’est que, de tous les romans de Nodier, le plus invraisemblable à coup sûr est encore le roman de sa vie. M. Mérimée n’eût pas de lui-même choisi ce thème-là.

L’auteur de Colomba a donné à l’Académie un exemple excellent et que nous voudrions voir suivi. Il ne s’est pas composé un rôle, il a osé rester de tout point fidèle à sa manière et être lui-même. Trop souvent le style académique est une espèce de livrée sous laquelle chaque nouvel élu perd son caractère. J’entendais dire l’autre jour à quelqu’un, qui tenait entre les mains le recueil récemment réimprimé des discours de réception depuis vingt ans, que c’était un bal brillant, mais où il n’y avait guère que des dominos. Le mérite de M. Prosper Mérimée, au contraire, est d’avoir su garder son propre et original costume. C’était le seul moyen de rajeunir cette forme usée de l’éloge. En ne visant pas à l’éloquence, M. Mérimée a évité le lieu commun ; en se garant des formules banales, il n’est à aucun moment tombé dans l’enflure. Contre l’habitude même, il ne s’est pas fait discursif, il n’a pas grapillé l’épisode comme on n’a guère scrupule de le faire en occasion pareille, pour varier le sujet et promener l’attention. Tout discours académique a des périodes à allusions, comme une tragédie de Voltaire avait ses tirades philosophiques. C’est la recette du genre. M. Mérimée, au contraire, s’est borné strictement à son sujet ; il l’a abordé sans préambule et s’y est constamment attaché jusqu’à la fin. La difficulté était de réussir ainsi par le fond même, sans recourir aux moyens ordinaires, sans faire la moindre concession aux habitudes du lieu : M. Mérimée a vaincu la difficulté. L’auditoire n’a même pas été trop surpris ; les traits d’esprit ne lui en ont pas laissé le temps, et le public d’ailleurs aime l’indépendance. Ce discours est une sorte de portrait où le profil de Nodier se découpe nettement, un petit médaillon de bronze où les lignes de sa figure font relief.

Je disais tout à l’heure que M. Mérimée n’avait accosté personne dans son discours, qu’il ne s’était permis aucun hors-d’œuvre, aucune de ces distractions si habituelles aux récipiendaires, à tous ces flâneurs oratoires qui, embarrassés de remplir l’heure exigée, imitent La Fontaine et prennent le chemin le plus long pour arriver à l’Académie ; je me trompais, M. Mérimée a fait une seule, une brève exception. On ne devinerait jamais au profit de qui ! Il a glissé l’éloge de Rabelais. C’est, sans nul doute, la première fois que l’auteur du Pantagruel, obtient les honneurs académiques : M. Mérimée a eu l’art, en lieu si naturellement puritain, de faire accepter sa propre poétique sous le couvert de ce vieux nom, et de forcer chacun d’applaudir tout haut à un auteur que chacun lit tout bas. C’était une sorte de défi malicieux dont l’habile écrivain s’est tiré à merveille. Tout son discours est d’une justesse de ton parfaite et je n’ai surpris qu’une seule note qui m’ait arrêté. A un endroit, M. Mérimée, regrettant que son prédécesseur n’eût pas cultivé ce don des vers qui se révèle dans quelques pièces exquises échappées çà et là à sa muse indolente, dit que « cette voix mélodieuse nous eût rendu peut-être André Chénier. » Ce rapprochement de deux noms qui rappellent des pinceaux si contraires, surprennent de la part d’un juge délicat ; j’oserai demander à M. Mérimée ce qu’ont de commun l’harmonieuse clarté, la grace facile des quelques strophes de Nodier avec cet art savant, avec ce parfum de la Grèce dont sont imprégnés les vers de l’Aveugle ? Mais ce n’est là qu’une vétille, une chicane de critique dont l’humeur est de toujours chercher noise sur quelque point.

M. Étienne a répondu à M. Mérimée par l’organe sonore de M. Viennet. On s’est vite aperçu que M. Victor Hugo, dans sa réponse à M. Saint-Marc Girardin, nous avait transportés, en vrai poète, plutôt au paradis de Dante qu’à l’Académie française : sa peinture idéale des béatitudes de l’Institut s’est trouvée bientôt démentie. Il y a encore, à ce qu’il paraît, guerre civile dans l’Élysée. M. Étienne est venu déclarer que la célèbre compagnie n’avait renié ni ses lois, ni ses dieux. De quelle Académie s’agit-il ? Est-ce de celle de M. Victor Hugo où l’on est frères plutôt que confrères ? J’en doute un peu. Il y a donc l’Académie de M. Étienne et l’Académie de M. Hugo à laquelle croire ? Peut-être que si on interrogeait les quarante membres, on trouverait quarante académies différentes. Hélas ! l’éloquent poète nous avait arrêtés devant un mirage.

Les allusions de l’auteur de la Jeune femme colère avaient évidemment bonne intention d’atteindre l’auteur de Notre-Dame de Paris. C’était une riposte au manifeste de la précédente séance, car M. Mérimée, dans son discours, avait soigneusement évité tous les prétextes de rencontre ; il n’avait même pas caractérisé l’influence toute singulière et le rôle à part de Charles Nodier dans les rénovations du romantisme. M. Victor Hugo a donc payé pour les méfaits de Nodier et même pour ceux de M. Mérimée : heureusement l’illustre auteur des Feuilles d’automne est assez riche pour solder, si lourds qu’ils soient, ses comptes à la critique. Quand M. Étienne est arrivé à l’auteur de Colomba, ses rancunes classiques étaient satisfaites ; il a pu ne pas marchander les louanges au récipiendaire. On le devine, nous acceptons sans aucun scrupule tous les éloges donnés par M. Étienne avec une bonne grace dont il faut lui savoir gré ; seulement nous les aurions voulu plus choisis, plus nuancés, mieux appropriés aux mérites originaux, au talent si français de M. Mérimée. M. Étienne avait une belle occasion de faire, par l’apologie même du nouvel académicien, la satire de nos mœurs littéraires. Les contrastes ironiques eussent fait saillie à chaque instant. Quelle est, en effet, la plaie de presque tous les écrivains d’aujourd’hui ? N’est-ce pas qu’au lieu de guider leur imagination, ils se laissent guider par elle ? Eh bien ! M. Mérimée a fait l’opposé toute sa vie, et c’est même là l’une des qualités qui constituent sa force. Nous avons des génies qui étalent de grandes théories et qui les contredisent par de médiocres ouvrages ; M. Mérimée, au contraire, n’affecte pas d’avoir une haute esthétique, il se contente de composer des récits charmans. Voyez si ce sceptique heureux et circonspect a eu aucun de nos engouemens enthousiastes, aucune de nos maladies poétiques. Tandis qu’autour de lui on prodiguait sans compter et qu’on distendait les petits sujets en nombreux volumes, il a toujours enfermé l’émotion et comme concentré l’intérêt ; tandis qu’en vraie byzantins nous sacrifiions tout à l’image et que nous passions le temps à damasquiner notre style, à brillanter nos périodes, il se contentait du nécessaire et préférait le burin au pinceau ; enfin, tandis que la plupart se perdaient dans des ambitions sans bornes et s’épuisaient à construire des tours de Babel littéraires, lui il circonscrivait son domaine, il se tenait heureux d’être l’un de nos conteurs les plus goûtés. Voilà comment M. Mérimée, au milieu des conflits d’école, sut se faire accepter de tout le monde et se rendre incontesté son art consista à mettre en relief les qualités excellentes qu’il avait et à ne jamais prétendre aux qualités qu’il n’avait pas. Sa réserve fit son originalité, sa prudence fit son succès.

Assurément M. Étienne est un homme d’esprit : tout le monde se souvient de sa vive et libérale polémique de la restauration. Comment la réponse qu’il a faite à M. Mérimée a-t-elle un peu trompé notre attente ? Des expressions vieillies s’y étaient glissées et on passait trop souvent des bruits du forum au poignard du fanatisme. M. Étienne, qui avait beaucoup connu Nodier, n’a rien trouvé à ajouter à ce que venait de raconter M. Mérimée qui ne l’avait jamais vu ; il s’est contenté de redire la même chose en moins bons termes. Ce morceau, où l’emphase n’est pas toujours évitée, ne rappelait guère, il en faut convenir, l’agréable discours de réception dans lequel l’honorable académicien avait avancé, et très spirituellement prouvé, il y a trente ans, que si l’histoire de France se perdait, on pourrait la reconstruire avec les comédies. Pourquoi M. Étienne n’a-t-il pas retrouvé seulement cette verve sobre et élégante qui, naguère encore, à l’inauguration de la statue de Molière, se distingua si heureusement de la harangue maussade et lourde de M. Arago ? Y aurait-il donc aussi pour l’esprit des modes qui vieillissent, et le don qu’eut Nodier de toujours rester jeune était-il une exception ? J’en veux douter, et je vais relire les Deux Gendres.


CHARLES LABITTE.


  1. Voyez les articles de M. Sainte-Beuve sur Charles Nodier, dans la Revue du 1er mai 1840 et du 1er février 1844.