Achille, tragédie françoise

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Achille, tragédie françoise


ACHILLE TRAGEDIE FRANCOISE
de Nicolas Filleul, Normand
1563.

Argument[modifier]

Apollon estoit grandement courroucé contre Agamemnon pour ce quil retenoit Astynomé fille de Chrysés son sacrificateur. Pourquoy il infecta de peste lexercite, tellement qu’en neuf jours la meilleure part des chevaus & autres bestes mourut. Et d’hommes un tresgrand nombre, pour apaiser ce Dieu : comme tous feussent dadvis qu’on la restituast à son pere, & Achille y travaillast beaucoup, Agamemnon saigrit si fort contre luy, quil luy osta Briseide en recompense de la fille de Chrysés quil rendoit de ce offencé. Achille deffendit à ses bandes de combatre, & se tint long temps en ses navires : Mais comme Hector faisant une sortie, repousa les Grecz jusques en leur havre, Ullysses & Eurypile furent fort blessez, lors qu’Achille envoya Patrocle recongnoistre quel estoit le desastre. Donc congnoissant comme tout alloit, fit bailler à Patrocle ses armes, hors mis sa hache Pelienne. Mais Patrocle oubliant le conseil d’Achille, pourchassant trop avant les Troiens qui fuyoient devant luy, fut blessé par Apollo, & tué par Hector, qui s’arma des armures d’Achille. Achille evocque l’ombre de Patrocle, et luy promect de le venger. en la seconde part sont contenues les plaintes des Troiens, & la crainte sous Andromaché & Cassandre, puis la mort d’Hector, apres la mort duquel comme lon pensa faire une paix par le mariage d’Achille & de Polixene, Achille fut tué dans le temple, d’une fleche que Paris tira de derriere la statue d’Apollon, de sa mort le peuple est troublé, Hecube s’en resjouyt comme vengée de la mort de ses enfans: mais Cassandre luy prophetize les maus qui pour ce doibvent advenir.

Les Personnages[modifier]

Achille.
Lombre de Patrocle.
Le coeur des femmes de Troye.
Andromache.
Cassandre.
Hecube.
Le soldat.
Priam.

Le commencement de l’action, est au camp des Grecs, le reste dedans Troye.

Acte Premier[modifier]

ACHILLE. L’OMBRE DE PATROCLE.

ACHILLE.

Ja laissant son vieillard, l’Aurore nous r’amene
Poussant la nuit plus bas, le travail, et la peine.
Et, pour mieus mignoter d’un berger le sommeil,
La lune au front d’argent donne place au soleil.
Ja desja le malheur, ja le dœuil, ja la perte, (5)
Pauvre Græce, à tes yeux tôt sera decouverte,
Et les dieus courroucés te feront tôt scavoir,
Qu’en nostre humanité le desastre à pouvoir :
Que leger est cestui au pouvoir qui se fie,
Et ne se void enfin le subject de l’envie : (10)
De l’envie qui peut quelque fois l’abaisser
Plus bas, que la faveur haut ne l’a fait hausser.
Car ainsi que le chef d’Athos, ou d’Erimanthe ,
Des vens tousjours reçoit la rage, et la tourmente :
Ainsi que l’Aquilon furieus jecte en bas (15)
Le fort chesne, un roseau pourtant ne froisse pas :
La puissance d’un Prince au peuple est odieuse,
Et, pour ne flechir pas quelque fois malheureuse.
Le pouvoir, la faveur, la richesse, l’honneur.
Aus arbres forestiers egallent leur grandeur, (20)
Qui au chaut de l’esté dessous leur fueuille couvrent
Les hommes en l’ombrage ou les serpens se trouvent.
Dequel doi malheureus fut fillé mon destin
Bornant de tant de maus ma miserable fin?
Languir, vef de plaisir, esclave de detresse, (25)
Est-ce donc la faveur d’estre fils de Deésse?
Plus tôt, Thetis, plus tôt, Deésse, avec les dieus
Coucher il te falloit, Pelée soucieus
D’appeller à son lit une femme mortelle,
Eust detourné ce mal qui si fort te martelle. (30)
Triste et morne pour moi, donc adonc ne serois,
Adonc à ce grand Dieu ta plainte ne ferois,
Pour voir ainsi la fin de ma vie avancée :
Voir ta race d’honneur si peu recompensée,
Qui pour le peu de temps que de vivre ell’ avoit, (35)
Vanter son rare honneur sus tout prince devoit.
Las helas! ce malheur qui contraint que je meure
Contre ma triste fin trassa ses pas, de l’heure
Que le pin creus sauta du mont Thessalien.
Dans la mer pour singler au bort Lirnésien, (40)
Mon cœur desjà blessé me feust certain présage
Que le destin versoit sus mon chef quelqu’ orage.
Me voila donc par tout sus la mer foudroiant,
Me voila les amis de la Troie effroiant.
Mais, leger, je ne sens dans mon corps que j’enserre (45)
Dacier pour l’asseurer se nourrir une guerre.
Je ne sens que les murs que j’alloi ruiner
Dans moi pour se vanger, se devoient mutiner.
Quand mon cœur, s’égarant aux yeus d’une captive
Tout soudain alluma dans moi la flame vive (50)
Qui me feroit un jour l’Atride mespriser,
Qui me feroit un jour Patrocle deguiser,
Deguiser las ! afin qu’une si grande plaie
Donnast d’un faus harnois une depouille vraie,
Et qu’un Achille faint, aux Troiens mist la peur, (55)
En moi mist la destresse, et aus Grecs mist l’horreur.
Par le vouloir des dieus qui, cent fois redoublée,
Alaitant mon courrous, nostre armée à troublée
La cause de ta plaie Ulysse, donc je suis,
Car le cœur aux Troiens mon courrous à remis, (60)
Quant pour avoir par trop ma Briseide aimée,
De nos Grecs decoupés la campaigne est semée,
Ou mon plus grand malheur, quant j’alay te prier
Menecie, ton fils à ma bande alier,
Et l’amenai d’Oponte au rivage d’Aulide (65)
Vouer sa vertu brave à ce couart Atride.
Or t’ai-je donc trahi ? Mais las : si le destin
N’a conduit nos dessains à plus heureuse fin ?
Qui veult qu’un cercueil mesme à jamais nous retienne,
Qui ne veult que sans toi, de Troie je revienne ! (70)
Voire si le desastre ingenieux commis
Pour tant estrangement separer deus amis
M’eust permis à ta mort un long adieu te dire,
Promettre ta vengeance, et montrer de quell’ ire
Cetui doit les Troiens de leur mur arracher, (75)
Cetui qui a tenu son Patrocle si cher :
Ou bien qu’avecques toi de ma main la victoire
A l’ennemi vaincueur eust arraché la gloire,
Qui d’un pareil combat, non pas d’un pareil cœur,
Pallissant, se feust dit miserable vainceur : (80)
Reportant aux enfers la honte et sa prouesse
Laissant ci haut gesir, de son cercueil hotesse.
A ton ombre pourtant un autel je ferai,
Ou de douze Troiens le sang’, immolerai.
Si faut il qu’a ton corps mon veu premier je paie, (85)
Coupper mon poil sus toi, sangloter sur ta plaie.
Cendres de mon devoir les tesmoins, vous serez,
Cendres de mon devoir tesmoins : m’acquiterez,
Du devoir que je puis : car ma vois n’est habille
Passer ou Stix neuf fois tout autour se tortille. (90)

L’OMBRE.

Je vais je vais Achille, Achille la moitié
De mon ame, forcé de lestroite amitié
D’un tant etroit lien qui nous lia de l’heure,
Que sans moi son cher fils Menecie demeure,
Pour Æané meurtri, Æané trop hautain, (95)
Qui premier honora la force de ma main.
A qui pour ne rougir sous luy mon bort humide,
Peu servist de nommer son aieul Busiride.
Lors bien peu au malheur ton Pelée pensoit
Que le Ciel sur nous deus, trop cruel avançoit. (100)
Qui pour faire meurir nostre age plus muable
Nous fist flechir aus lois de Chiron l’equitable,
Qui pour ce qu’en vertu tout autre il surmontoit
Æsculape et Hercul’ ses nourrissons vantoit,
L’un pour suivir les pas de la course celeste, (105)
L’autre à chasser le mal qui les hommes moleste.
Mais ce monde tout plain de malheur et de l’heur
Prodigue aus uns son bien, aus autres son malheur,
Aus indignes son bien, aus plus fors la misere.
Ce qui feroit nommer maratre non pas mere (110)
La nature n’estoit que mere ne veult pas
Sous un muable bien lier les siens cy bas,
Muable et qui plustost est une perte et peine,
D’autant que la vertu sous la fortune il gene
Or puis que ton malheur non plus tien que le mien, (115)
Pour vivre encore ci bas recelle encor ton bien,
Escoute le souci qui pour toi m’empoinconne
(Car le mal des vivans les ombres passionne)
Escoute, les destins les bons destins amis
Achille et son Patrocle en oubli ilz n’ont mis,(120)
Ne voulant pas permettre aux Parques et dejoindre
Ceus qu’ensemble on a veu de tous priser et craindre :
Mais d’une heureuse mort tout l’homme ne meurt pas
Ains la meilleure part reste apres le trespas,
Elle reste cy bas a l’heureuse personne (125)
Apres l’heureux depart nom de Dieu elle donne :
Car l’honneur qu’on recoit en ce monde n’est rien,
Aupourpre de la Rose un tout semblable bien.
Ou l’heureuse vertu de chacun est louee
Mais au triste malheur de tous desavouee. (130)

ACHILLE.

Bien que le triste dueil engravé sus mon cueur
Et de toy, et de moy se soit fait le vaincueur
Et le regret que jay face que je deffie
Aillé de la fureur, l’usufruict de ma vie
Encor n’estce pas tout il se faut bien venger (135)
De cetui qui d’Achil’ fist Patrocle estranger,
Qui ses bandes laissant par lui effeminees
Touve au dueil de cent ans les ombres destinees
Aus yeus du nocher sourt esclave sous la loy
Au bucheron egalle, et egalle a un Roy. (140)

L’OMBRE.

Achille ne crois point que de ta main il meure
Car encores fille la Parque n’a son heure,
Sa maison lui nourrit, je le peux deviner,
Cetuy qui doit le cours de ses ans terminer,
La Parque ne veult pas de ta main qu’il perisse (145)
De peur que son tombeau de ta main n’orgueillisse,
Et que quelqu’un des siens vantant son honneur vain,
Ne die que d’Achille il meritoit la main.
Il sera tost meurtri et encore coulpable
Clytemnestre sera de sa mort miserable (150)
Laisse tandis Achille, Achille laisse en paix
Nos peuples desastrez las s’il en fust jamais
Et qui sans le secours du mollet Æacide
Se sont campez en vain comme en vain de l’Aulide
Desancrames alors que des vens courroucez. (155)
Par Diane aux escueilz nous feusmez repoussez,
D’une estrange fureur, par ce Roy meritee,
Qui forcenoit sur nous a grand tort irritee.
Or le grec de ce lieu vaincueur se levera,
Mais nostre honneur blessé devant il vengera (160)
Pourtant ai-je pitié de ceste Polixene
Qui n’atent comme elle est de ses noces l’estrene
Et bien tost on dira dedans ce champ Troien,
Voila ou a esté le mur Neptunien.
La demeuroit Priam, et la Laomedonte, (165)
La Ænee ses dieux embarquoit dans le Ponte.
Mais las ce qui plus fort me gene, blesse, et poind,
C’est que chacun dira, ce cercueil n’est il point
D’Hector, qui mort encor ces ruines honore?
Las non. Il est sacré d’Achille a la memoire. (170)
Mais entre ces malheurs si m’est ce grand plaisir
Que loin d’ici n’yras en la Grece gesir
Ains croistras avec moy ceste poudre Troyenne
Fraudant de ton tombeau ta gent Thessalienne.

ACHILLE.

Hà Patrocle ou fuis tu arreste, arreste un peu, (175)
Mon Patrocle ou fuis tu? porte pour moy ce veu
A ces bons demi-Dieux desquelz je suis la race,
Veu sainct qu’ilz recevront premier que la je passe
Je leur consacre adonc banissant la pitié,
A l’horreur, et a eux, et a l’inimitié, (180)
Hector, Troye, son Roy, leurs maisons, et leur temple,
Je consacre aux fureurs a jamais un exemple
Duquel au temps present, et au temps advenir
Se puissent nos nepveux a jamais souvenir
Que tonnez vous O Dieux. Ja desja je me trace (185)
Ce sentier qui bien tost me conduise a la place
Qu’a gaigné ma vertu, tout auprez du Toreau
Reluire on me voirra d’embas astre nouveau,
Ou bien un peu plus haut, ou desja se recule
Le Scorpion cruel, et le Lion qui brusle (190)
Ce marchepied des Dieux, vous fuirez donc Troyens
Dedans le seur rampart de voz murs anciens
Le chef d’œuvre des Dieux : ces Dieux pour les sallaires
Qu’ilz ont receu de vous seront voz tutellaires
De vous et vostre Roy ilz ont ilz ont l’erreur (195)
Plus fort que ne penses emprainte sus le cueur.
Et quant ainsi seroit, qui m’empesche combatre
La fureur, et les Dieux, le Ciel, et mon desastre?
Juppiter vous apprent a craindre ma fureur
Perdre son ciel luisant pour moy il a eu peur, (200)
Mesme affin que vers moy de parent il s’aquite
Il faut que quelque lieu de son ciel il me quite.

LE CUEUR.

Par neuf fois le Dieu de Dele
Sous la balance conduict,
Voit la troppe qui appelle (205)
Cerés au sacre de nuict
Neuf fois le rustique avare
Tond les sillons du Gargare,
Depuis las, que le malheur,
Le malheur nostre partage (210)
Pour venger ce vieil outrage
Couppe de Troye la fleur.
De ce temps des dieux le pere
S’arma d’eclairs : et de feus,
Que rougissant de collere (215)
Au roc plus voisin des cieus
Du porteneige Caucase
Lia de Japet la race
Ou de Laigle encor helas,
Menagere a trop grande cure (220)
D’animer une figure
Est miserable repas :
Le Dieu Boiteux la Pandore
D’une autre fange apresta,
Fasché qu’Espimethe encore (225)
A tel labeur se hasta,
Qui du parfaict moins cupide
Ramassoit de ce grand vide
Ces quatre grans corps divers,
Qui façonnent de ce monde (230)
Ce que ceint la voute ronde
Dans ses abismes ouvers,