Actes des saints Épipode et Alexandre

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Anonyme (Ve siècle)
Les Actes des saints Épipode et Alexandre


Si l’histoire prend soin de conserver la mémoire des hommes illustres, et de consacrer par des éloges les actions généreuses de ceux qui ont donné leur vie, ou pour défendre leur liberté, ou pour l’intérêt de leur patrie, ou seulement pour acquérir une gloire vaine et stérile : si leurs vertus, quoique fausses et purement naturelles ont été laissées à la postérité pour lui servir d’exemple ; de quelles louanges ne doit-on pas relever la mort des Martyrs, puisqu’elle renferme comme en un abrégé, des exemples admirables d’une foi vive et d’une piété sincère, et que leur sang est un germe précieux d’où l’on voit éclore la sainteté et la vie ? Ils ont combattu, non pour un roi de la terre et pour un prince mortel, mais pour le Roi du ciel, et pour un prince dont la puissance est infinie, et la durée éternelle. Si on les a vu courir au trépas, ce n’est pas en faveur d’une patrie où l’on reçoit une vie qu’on perd aussitôt, mais pour la patrie céleste, pour la véritable patrie, dont les Saints sont les fondateurs, et dont les habitans sont immortels ; où l’on jouit d’une liberté que l’enfer avec toute sa violence ne peut jamais ravir, où l’on est comblé d’une gloire toute divine. Mais quoiqu’on ne puisse avoir qu’une idée grossière de celle dont Dieu récompense les travaux des Martyrs, parce qu’il n’est pas moins impossible de la comprendre que de la mériter, il n’est rien toutefois qui soit plus digne de passer jusqu’aux siècles à venir, que les combats et les triomphes des Saints ; rien qui soit plus propre à faire naître dans le cœur des fidèles une noble ardeur qui les porte à embrasser une vie pure, et qui soit une imitation du martyre par une continuelle mortification des passions et des sens. C’est dans ce dessein que nous avons entrepris de rapporter la glorieuse victoire que les bienheureux Epipode et Alexandre ont obtenue sous les auspices de J.C. et par le secours de sa grâce, afin que leur exemple augmente, fortifie et anime la foi des chrétiens.

Il y avoit dix-sept ans que Lucius-Verus et Marc-Aurèle étoient assis sur le trône des Césars, lorsque la fureur des Gentils se répandit comme un torrent impétueux dans toutes les provinces de l’empire contre l’église. Mais ce fut particulièrement dans la province de Lyon qu’elle causa de plus grands ravages ; et les traces qu’elle y laissa furent d’autant plus funestes et en plus grand nombre, qu’elle la trouva peuplée d’un plus grand nombre de fidèles. Les magistrats et les officiers d’armée, les soldats et le peuple travailloient de concert, et avec une égale animosité, à détruire la religion, en employant contre elle toute sorte de tourmens, et persécutant sans relâche tout ce qui portoit le nom de chrétien, sans faire de distinction, ni d’âge, ni de sexe. Les noms de quelques-uns ont été conservés avec les circonstances de leur mort ; mais il y en a beaucoup plus, qui, pour avoir fini leurs jours dans les chaînes et dans l’obscurité d’une prison, ou ayant péri dans quelque émotion populaire, ont été confondus dans la foule, et ne sont écrits que dans le livre de la vie bienheureuse. Car après cet horrible carnage des chrétiens dont le sang remplit la ville de Lyon, et fit changer de couleur aux eaux du Rhône, les païens crurent avoir entièrement éteint le nom de la religion de J.C. Ce fut pour lors qu’Epipode et Alexandre, qui en faisoient une profession secrète, furent dénoncés au gouverneur par leurs propres domestiques. Ce magistrat, en colère de ce que deux chrétiens avoient échappé à l’exacte recherche qu’il croyoit en avoir faite, donna des ordres très-précis de les arrêter, s’imaginant pouvoir enfin achever d’abolir en leur personne une religion qui lui étoit si odieuse.

Mais avant que de venir aux particularités de la mort de ces Saints, il faut dire un mot de leur vie. Alexandre étoit Grec, Epipode étoit natif de Lyon ; tous deux unis dès leur plus tendre enfance, par les mêmes études et les mêmes exercices, mais plus unis encore dans la suite par les liens d’une véritable charité. Leur amitié croissoit avec leurs lumières, et augmentoit à mesure qu’ils faisoient de nouveaux progrès dans les sciences. Leur union devint enfin si intime, et leurs sentimens se trouvèrent si conformes en toutes choses, que quoiqu’ils eussent reçu de ceux qui leur avoient donné la naissance une éducation très-sainte, ils ne cessoient cependant de s’exciter l’un et l’autre par de réciproques et de continuelles exhortations à tendre à une plus haute perfection. Ils y réussirent si bien, que s’exerçant avec une attention toute particulière à la tempérance, à la pauvreté, à la foi, à la chasteté, aux œuvres de miséricorde, et généralement à toutes les vertus les plus excellentes du christianisme, ils se rendirent des victimes dignes d’être immolées à Dieu ; et ils eurent par une heureuse anticipation, tout le mérite du martyre avant que d’en souffrir la peine. Ils étoient dans la fleur de leur jeunesse, et ils n’avoient point voulu engager leur liberté, ni se charger du joug du mariage. Dès qu’ils eurent aperçu les premiers feux de la persécution, ils songèrent à suivre le conseil de l’évangile ; car ne pouvant pas fuir de ville en ville, ils se contentèrent de chercher une retraite, où ils pussent demeurer cachés, et y servir Dieu en secret. Ils la trouvèrent dans un faubourg de Lyon, proche Pierre-Scize, et ce fut le petit logis d’une veuve chrétienne et d’une singulière piété qui les mit d’abord à couvert de la première enquête des persécuteurs. Ils y furent quelque temps inconnus, par la fidélité que leur garda leur sainte hôtesse, et par le peu d’apparenoe qu’avoit leur asyle. Mais enfin ils furent découverts, et ils ne purent échapper à l’importune et trop curieuse recherche d’un officier du président. Ils furent arrêtés au passage étroit d’une petite chambre dans le moment qu’ils se sauvoient, et ils demeurèrent si éperdus lorsqu’ils se virent entre les mains cruelles des gardes du gouverneur, qu’Epipode perdit un de ses souliers que sa charitable hôtesse trouva, et qu’elle conserva comme un riche trésor.

Ils furent d’abord mis en prison, et avant même que d’avoir été interrogés : le seul nom de chrétien portant avec soi une conviction manifeste des plus grands crimes. Trois jours après, ils furent conduits, ayant les mains attachées derrière le dos, au pied du tribunal du gouverneur. Cet homme cruel leur demanda leur nom, et quelle étoit leur profession ; une multitude innombrable de peuple remplissoit l’audience, et l’on voyoit sur le visage de chacun la haine peinte avec les plus noires couleurs. Les accusés dirent leur nom, et confessèrent naïvement qu’ils étoient chrétiens. A cet aveu, et le juge et l’assemblée se recrient, s’emportent, frémissent de rage. Toute une ville est en mouvement pour perdre deux innocens. Quoi, dit le gouverneur d’un ton que la fureur rendoit terrible, d’eux jeunes téméraires oseront braver les immortels ? Les saintes ordonnances de nos princes seront foulées aux pieds ? A quoi ont donc servi tant de supplices ? C’est donc en vain qu’on a dressé des croix, qu’on a mis en usage le fer et le feu ; en vain les bêtes se sont rassasiées des corps de ces impies : où sont les chevalets, les lames de cuivre ardentes ? Où sont les tourmens les plus affreux, prolongés même jusqu’au-delà du trépas ? Quoi, tout cela a été inutile ; les hommes ne sont plus, leurs os ont été réduits en cendre ; à peine trouve-t-on la place où furent leurs tombeaux ; et le nom de Christ retentit encore à nos oreilles : des bouches sacrilèges font encore entendre ce nom odieux à la vue des autels, devant les images sacrées des Césars ? Non, non, n’attendez pas que cette audace criminelle demeure impunie. Le ciel et la terre demandent votre supplice, il est juste de les satisfaire. Mais de crainte qu’ils ne s’encouragent l’un l’autre, et qu’ils ne s’animent à souffrir par des paroles ou par des signes, comme on sait assez que c’est la coutume de ces gens-ci ; qu’on les sépare ; qu’on fasse retirer Alexandre qui paroit le plus vigoureux, et qu’on applique Epipode à la question. Le gouverneur crut qu’il pourroit tirer quelque avantage de la conjoncture où se trouvoit ce pauvre jeune homme, privé du secours de son ami, abandonné à sa propre faiblesse, et laissant présumer que dans une si grande jeunesse on ne devoit pas craindre une résistance trop opiniâtre. Suivant donc les traces de l’ancien serpent, il commença par employer là douce persuasion, et à faire glisser dans son âme le poison mortel de la flatterie. Ah ! C’est dommage, lui dit-il, qu’un si aimable jeune homme périsse pour la défense d’une mauvaise cause ; je sais que vous avez de la piété, que votre âme est remplie de tendres sentimens de religion : mais nous croyez-vous des impies ? N’avons-nous pas une religion et des dieux, et la piété est-elle bannie de nos temples ? Toute la terre adore les mêmes divinités que nous, et nos augustes princes sont les premiers à leur rendre leurs hommages. Au reste, nos dieux aiment la joie : c’est au milieu des banquets somptueux qu’on leur adresse des prières ; et les vœux qu’on leur fait ne sont jamais mieux exaucés,, que lorsqu’on les accompagne de jeux, de danses et de charmans concerts. Que vous dirai-je enfin, l’amour et les plaisirs, la bonne chère et les vins délicieux, la magnificence des spectacles, les agréables intrigues du théâtre ; en un mot, les plus doux passe-temps de la vie font la plus grande partie de leur culte. Mais pour vous, vous avez une religion sombre et chagrine : vous adorez un homme qui a été cloué à une croix ; qui ne peut souffrir qu’on jouisse de tous ces plaisirs, qui condamne la joie, qui se plaît a avoir des adorateurs exténués par les jeûnes ; enfin, qui conseille une chasteté triste et inféconde. Mais après tout, quel appui peut-on attendre de ce Dieu, quel bien peut-il faire à ceux qui s’attachent à son service, lui qui n’a pu garantir sa vie de l’attentat formé contre elle par les derniers des hommes ? J’ai bien voulu vous représenter toutes ces choses, afin que, renonçant à cette religion farouche et sauvage, vous ne songiez plus qu’à passer votre jeunesse parmi les doux et tendres amusemens de cet âge destiné par la nature à la jouissance de tous les contentemens que le monde offre à ceux qui en savent faire un bon usage.

Le bienheureux Epipode répondit au gouverneur en ces termes : La grâce de J. C. mon Maître, et la foi catholique que je professe, ne me laisseront jamais surprendre à la douceur empoisonnée de vos paroles. Vous feignez d être sensible aux maux que je me prépare ; mais sachez que je ne regarde cette fausse compassion que comme une véritable cruauté. La vie que vous me proposez est pour moi une éternelle mort ; et la mort dont vous me menacez n’est qu’un passage à une vie qui ne finira jamais ; il est glorieux de mourir d’une main comme la vôtre, accoutumée à répandre le sang de ceux qui refusent d’abandonner le parti de la vertu. Au reste, ce Dieu que nous adorons, ce souverain Seigneur de tout l’univers ; en un mot, ce Jésus que vous dites avoir souffert. le supplice de la croix, savez-vous qu’il est ressuscité : qu’Homme et Dieu tout ensemble il s’est élevé dans le Ciel par sa propre vertu, traçant lui-même à ses serviteurs un chemin à l’immortalité, et leur préparant là-haut des trônes tout brillans de gloire. Mais, je m’aperçois que ces choses sont trop relevées pour vous, je veux bien me rabaisser en votre faveur, et vous parler le langage des hommes. Les ténèbres dont votre esprit est couvert sont-elles si épaisses, qu’elles ne vous laissent pas voir que tout homme est composé de deux différentes substances, l’âme et le corps ? Chez nous l’âme commande et le corps obéit ; ces plaisirs infâmes que vous me vantez tant, et qui plaisent si fort à vos dieux, flattent agréablement le corps, mais ils donnent la mort à l’âme. Pour nous, nous prenons le parti de notre âme contre notre corps, et nous la défendons des vices qui l’attaquent. Ne nous vantez point tant votre piété envers vos dieux immortels : le premier et le plus grand de vos dieux, c’est votre ventre ; vous lui sacrifiez la plus noble partie de vous-même ; et vous rabaissant jusqu’à la nature des bêtes, après avoir vécu comme elles, vous n’attendez, qu’une fin pareille à la leur. Mais lorsque nous périssons par vos ordres, que font vos tourmens, sinon de nous faire passer, du temps à l’éternité, et des misères d’une vie mortelle au bonheur d’une vie qui n’est plus sujette à la mort ?

Le gouverneur ne put refuser son admiration à un discours si rempli de sagesse et de générosité, il en fut touché : mais ce sentiment ne dura pas long-temps, et la honte, le dépit et la rage lui succédèrent bientôt, avec toutes les horreurs qui les accompagnent. Ne pouvant donc résister à ces trois furies, il commanda qu’on frappât à coups de poing cette bouche qui avoit parlé avec tant d’éloquence. La douleur que ressentit le S. Martyr ne fit qu’affermir sa constance ; et malgré le sang qui sortoit de sa bouche avec une partie de ses dents, il ne laissa pas de proférer ces paroles : Je confesse que Jésus-Christ est un seul Dieu, avec le Père et le Saint-Esprit, il est juste que je lui rende une âme qui est sortie de ses mains, et qu’il a rachetée de son sang. Ainsi la vie ne m’est point ôtée, elle n’est que changée en une plus heureuse ; et il m’importe peu de quelle manière ce corps cesse de vivre, pourvu que l’esprit qui l’anime retourne à celui qui lui a donné l’être. A peine S. Epipode eut fini ces derniers mots, que le juge le fit élever sur le chevalet, et placer des bourreaux à droite et à gauche, qui lui déchirèrent les côtes avec des ongles de fer. Mais voilà que tout à coup on entend un bruit effroyable : tout le peuple demande le Martyr ; il veut qu’on le lui abandonne : les uns ramassent des pierres pour l’en accabler ; les autres, plus furieux, s’offrent à le mettre en pièces ; tous enfin trouvent la cruauté du gouverneur trop lente à leur gré. Il n’est pas lui-même en sûreté : surpris de cette violence inopinée, il craint qu’on ne viole le respect dû à son caractère ; et désirant assoupir dès sa naissance ce commencement de sédition, il fait enlever le Martyr, et sans donner le temps aux mutins de poursuivre leur attentat, il le fait tuer d’un coup d’épée. Ainsi, par une disposition favorable de la Providence, l’emportement des ennemis de S. Epipode ne fit que hâter la fin de son martyre ; Jésus-Christ se hâtant lui-même-de couronner son serviteur.

Cependant le gouverneur brilloit d’impatience de tremper dans le sang d’Alexandre ses mains encore fumantes de celui de son cher Epipode. Il l’avoit laissé un jour en prison, et remettant son interrogatoire au jour suivant, il se le fit amener dans le dessein de pouvoir, par son supplice, rassasier sa fureur et celle de tout le peuple. Il fit toutefois un effort sur lui-même, et retenant avec peine les mouvemens impétueux d’un courroux aveugle, il voulut bien tenter la voie de la douceur, avant que de prendre celle des tourmens. Vous voilà, lui dit-il, encore le maître de votre destinée, profitez du délai qu’on vous donne, et de l’exemple de ceux qu’un fol entêtement a fait périr. Grâces aux dieux immortels, nous avons fait une si bonne guerre aux sectateurs du Christ, que vous êtes presque le seul qui soit resté de ces misérables : car enfin apprenez que le compagnon de votre impiété ne vit plus : cessez donc de vous promettre l’impunité, si vous persévérez dans votre crime ; ayez pitié de vous-même, et venez remercier les dieux d’une vie qu’ils ont la bonté de vous conserver.

C’est à mon Dieu que je dois toute ma reconnoissance, répondit Alexandre, que son nom adorable soit béni à jamais. Vous croyez m’épouvanter par le souvenir que vous rappelez dans ma mémoire des tourmens que tant de Martyrs ont endurés ; mais sachez que vous ne faites qu’enflammer davantage l’ardeur que j’ai de les suivre, en retraçant à mes yeux leurs triomphes. Pensez-vous avoir fait périr ces âmes bienheureuses que vous avez chassé de leurs corps à force de supplices ? Désabusez-vous, elles sont dans le Ciel, où elles règnent : mais le croirez-vous, ce sont les persécuteurs eux-mêmes qui ont péri en cette rencontre. Que j’ai pitié de l’erreur où je vous vois ; ce nom sacré que vous vous imaginez pouvoir éteindre dans les flots de sang que vous versez, n’en est que plus éclatant. Cette religion que vous prétendez renverser par vos faibles efforts, c’est Dieu qui en a jeté les fondement, ils sont inébranlables ; la vie pure et sainte des chrétiens soutient l’édifice, et leur mort précieuse l’augmente et l’embellit. C’est ce même Dieu qui a fait le Ciel, il est le maître de la terre, et il règne par sa justice dans les enfers. Apprenez que les âmes auxquelles vous croyez donner la mort s’échappent de vos mains, et prennent leur essor vers le ciel, où un royaume les attend ; au lieu que vous descendrez dans l’enfer avec vos dieux. En faisant mourir mon cher frère, vous avez assuré son bonheur, et je meurs d’impatience de le partager avec lui. Qu’attendez-vous donc ? Je suis chrétien, je l’ai toujours été, je ne cesserai jamais de l’être. Vous pouvez cependant tourmenter ce corps, qui étant formé de terre est sujet aux puissances de la terre : mais mon âme d’une nature toute céleste, ne reconnoît point votre pouvoir ; et celui qui l’a créée saura bien la garantir de votre cruauté.

Ce discours ne fit qu’augmenter dans l’âme du gouverneur la honte et la colère. Il fit étendre le S. Martyr les jambes écartées, et trois bourreaux le frappoient sans relâche. Ce tourment ne diminua rien de la sainte fierté de ce généreux athlète, et il ne s’adressa jamais qu’à Dieu pour implorer son secours. Comme son courage ne se démentoit point, et qu’il commençoit à lasser les bourreaux, qui s’étoient déjà relayés plusieurs fois, le gouverneur lui demanda s’il persistoit toujours dans sa première confession : Oui, répondit-il d’un ton d’autorité, et qui témoignait la grandeur de sa foi : car vos Dieux ne sont que de mauvais démons ; mais le Dieu que j’adore, et qui seul est tout-puissant et éternel, me donnera la force de le confesser jusqu’au dernier soupir : il sera le conservateur et le gardien de ma foi. Le gouverneur dit alors : Je vois la pensée de ces misérables, leur fureur insensée est montée à un tel point ; qu’ils mettent toute leur gloire dans la durée de leurs souffrances ; et ils croient par là avoir remporté une victoire signalée sur ceux qu’ils nomment leurs persécuteurs ; mais il faut les guérir de cette folle présomption. Puis s’efforçant de prendre un ton plus grave et plus modéré, il prononça cette sentence : Etant une chose contraire au bon exemple, et au respect dû à la religion des dieux, et à la dignité de notre siège, de souffrir plus long-temps l’opiniâtreté impie du nommé Alexandre, convaincu de christianisme ; et comme ce seroit en quelque sorte s’en rendre complice, que d’en différer la punition, nous ordonnons qu’il sera attaché à une croix pour y expier son crime par sa mort. Les bourreaux prirent aussitôt ce Saint, et le lièrent à ce bois qui est devenu le signe de notre salut. Il n’y demeura pas beaucoup sans y expirer : car son corps avoit été si fort déchiré dans cette cruelle flagellation, que les côtes décharnées laissoient voir à découvert les entrailles. Ayant donc son âme unie à J. C., il la lui rendit en invoquant son saint Nom.

Le tombeau réunit deux amis, que la mort seule avoit pu séparer durant quelques momens ; les fidèles ayant enlevé secrètement leurs corps, allèrent cacher ce pieux larcin dans un endroit inconnu aux infidèles. Il y avoit sur le penchant d’une des colline de la ville, un enfoncement couvert d’arbres épais ; là, parmi des broussailles on trouvoit une espèce dé grotte : la chute des eaux l’avoit insensiblement creusée, et leur humidité féconde avoit fait naître à i’entour des ronces et des épines, qui en déroboient la vue à ceux que le hasard conduisoit en ces lieux écartés. Ce fut cette caverne qui fut choisie pour être la dépositaire des sacrées dépouilles de nos Martyrs, et qui les mit à couvert d’une seconde persécution des païens, qui par une inhumanité inconnue aux peuples les plus barbares refusoient aux morts le repos de la sépulture. Ce lieu est devenu dans la suite célèbre par les miracles qui s’y opèrent tous les jours, et qui y attirent la dévotion du peuple. Et voici ce qui commença à le mettre en réputation.

Une maladie contagieuse ravageant toute la ville de Lyon, un jeune homme de condition consumé des ardeurs d’une fièvre maligne, fut averti en songe d’avoir recours aux remèdes que lui donneroit une certaine femme qui lui fut nommée. C’étoit celle-là même qui avoit le soulier de saint Epipode. Elle fut fort surprise de la prière qu’on lui faisoit de vouloir s’employer à la guérison de ce jeune gentilhomme ; elle dit ingénument qu’elle n’avoit aucune connoissance de la médecine, qu’à la vérité elle avoit guéri plusieurs maladies par le moyen du soulier qui avoit servi à un saint Martyr, et que Dieu avoit fait tomber entre ses mains, pour la récompenser de l’hospitalité qu’elle avoit exercée envers ses serviteurs. En même-temps Lucie (c’est ainsi que se nommoit cette charitable veuve) fit la bénédiction sur un verre d’eau qu’elle présenta au malade ; il ne l’eut pas plutôt pris, que le feu de sa fièvre s’éteignit, non par un effet naturel, mais par un miracle de la toute-puissance divine. Le bruit de cette merveille se répand par toute la ville ; la foi chrétienne est exaltée, le pouvoir des Saints est reconnu. Une multitude de peuple court en foule au tombeau des Martyrs, demande la santé, la reçoit, et avec la santé la grâce du Ciel et la lumière de l’Evangile : on ne cherche que la guérison du corps, et on obtient encore celle de l’âme. Les miracles se multiplient ; et à l’aspect de cette sainte caverne, les démons sortent des corps, les maladies prennent la fuite, tous les maux disparoissent, et il s’y passe de si grandes choses, que l’incrédulité est obligée de se rendre malgré elle à l’évidence des faits. Gardons-nous donc d’être incrédules ; la puissance de Dieu aime à se découvrir aux esprits dociles, elle les favorise, elle les aime ; mais elle se réserve pour ceux qui doutent, et elle ne daigne rien opérer en leur faveur.