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Actes et paroles/Depuis l’exil/1876-1885/Notes

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Depuis l’exil 1876-1885
Notes





NOTE I. LE CERCLE DES ÉCOLES.[modifier]

Un cercle des écoles est en voie de formation. Le comité d’organisation adresse à Victor Hugo la lettre suivante :

Illustre Maître,

« Un grand nombre d’étudiants républicains et anticléricaux ont résolu de fonder un cercle des écoles, dans le but de s’entr’aider fraternellement pendant le cours de leurs études.

« Ils croient faire en cela une œuvre utile et généreuse.

« Dans l’application de cette idée si éminemment républicaine, et surtout toute de fraternité, ils ont voulu s’assurer un concours : celui du poète qui, dans les pages palpitantes des Misérables, a si magnifiquement personnifié la jeunesse des écoles.

« Ils sont donc venus à lui.

« En se plaçant sous le haut patronage de son nom, ils veulent bien préciser les sentiments qui les animent et faire en quelque sorte, une déclaration de principes. Qui dit Victor Hugo, dit Justice, république, libre pensée.

« Maître, vous entendrez notre appel ! « Notre œuvre est en bonne voie ; un mot de vous et le succès nous est assuré.

« Nous vous prions d’agréer, cher et illustré Maître, l’hommage respectueux de notre profonde admiration.

Ont signé : L. DEMAY, A. DUT, H. GALICHEL, P. HELLET, TOUTÉS.

Victor Hugo a répondu :

Paris, 26 février 1877.

Mes jeunes et chers concitoyens,

Je vous approuve.

Votre fondation est excellente. La fraternité dans la jeunesse, c’est une force à la fois grande et douce. Cette force, vous l’aurez.

Toute la clarté delà conscience est dans votre généreux âge.

Vous serez la coalition des cœurs droits et des esprits vaillants, contre le despotisme et le mensonge, pour la liberté et la lumière.

Vous continuerez et vous achèverez la grande œuvre de nos pères : la délivrance humaine.

Courage !

Soyez les serviteurs du droit et les esclaves du devoir.

Votre ami,

VICTOR HUGO.


NOTE II. LE DROIT DE LA FEMME.[modifier]

Victor Hugo écrit à M. Léon Richer, à l’occasion de son livre, la Femme libre.

5 août 1877.

Mon cher confrère,

J’ai enfin, malgré les préoccupations et les travaux de nos heures troublées, pu lire votre livre excellent. Vous avez fait œuvre de talent et de courage.

Il faut du courage, en effet, cela est triste à dire, pour être juste, hélas ! envers le faible. L’être faible, c’est la femme. Notre société mal équilibrée semble vouloir lui retirer tout ce que la nature lui a donné. Dans nos codes, il y a une chose à refaire, c’est ce que j’appelle « la loi de la femme ».

L’homme a sa loi ; il se l’est faite à lui-même ; la femme n’a pas d’autre loi que la loi de l’homme. La femme est civilement mineure et moralement esclave. Son éducation est frappée de ce double caractère d’infériorité. De là tant de souffrances, dont l’homme a sa part ; ce qui est juste.

Une réforme est nécessaire. Elle se fera au profit de la civilisation, de la vérité et de la lumière. Les livres sérieux et forts comme le vôtre y aideront puissamment ; je vous remercie de vos nobles travaux, en ma qualité de philosophe, et je vous serre la main, mon cher confrère.

VICTOR HUGO.


NOTE III. MEETING POUR LA PAIX.[modifier]

Un meeting pour la paix est tenu à Paris, sur l’initiative de l’Association anglaise pour la paix.

M. Tolain, président, lit cette lettre, que Victor Hugo adresse de Guernesey au meeting :

Guernesey, 20 août 1878.

Mes chers compatriotes d’Europe,

Je ne puis en ce moment, à mon grand regret, aller vous présider. Je demande ce que vous demandez. Je veux ce que vous voulez. Notre alliance est le commencement de l’unité.

Hors de nous, les gouvernements tentent quelque chose, mais rien de ce qu’ils tâchent de faire ne réussira contre votre décision, contre votre liberté, contre votre souveraineté. Regardez-les faire sans inquiétude, toujours avec douceur, quelquefois avec un sourire. Le suprême avenir est en vous.

Tout ce qu’on fait, même contre vous, vous servira. Continuez de marcher, de travailler et de penser. Vous êtes un seul peuple, l’Europe, et vous voulez une seule chose, la Paix.

Votre ami,

VICTOR HUGO.


NOTE IV. UN JOURNAL POUR LE PEUPLE.[modifier]

Victor Hugo adresse la lettre suivante aux rédacteurs du journal le Petit Nord, qui se publie à Lille :

Paris, 29 novembre 1878.

Messieurs,

Je vous vois avec joie entrer dans la grande cause, comme des combattants de tous les jours.

Vous avez le talent, vous aurez le succès.

Servir le pauvre, aider le faible, renseigner le citoyen, affermir la République, en un mot, agrandir la France, déjà si grande, tel sera votre but ; d’avance j’applaudis.

Donnez au peuple tout l’appui paternel qu’il réclame et qu’il mérite ; traitez-le doucement, car il est souffrant, et grandement, car il est souverain.

Suaviter et granditer, cette vieille loi des anciennes républiques est toute neuve pour les jeunes démocraties.

Je vous envoie tous mes vœux de succès.

VICTOR HUGO.

NOTE V. LA VILLE DE SAINT-QUENTIN.[modifier]

La lettre qui suit est adressée par Victor Hugo au Cercle républicain de Saint-Quentin :

Paris, le 17 janvier 1880.

Chers citoyens de Saint Quentin,

M. Anatole de La Forge va vous revoir ; il va constater une fois de plus la profonde adoption qui le lie à votre cité. Votre cité, dans une occasion suprême, a trouvé en lui, dans l’écrivain et dans le préfet, les deux hommes nécessaires aux temps sérieux où nous vivons : l’homme éloquent et l’homme vaillant.

Votre nom et le sien sont liés ensemble, et glorieusement, aux jours terribles de l’invasion vandale.

Il va vous parler de moi. Je ne puis l’en empêcher ; d’ailleurs, j’appartiens à tous, et le peu que je vaux vient de là. Qu’il accomplisse donc sa pensée ; mais, quelle que soit la puissance de sa parole, jamais il ne vous dira assez combien j’honore en vous le double sentiment qui fait de votre cité une ville charmante parmi les villes littéraires, et une ville héroïque parmi les villes patriotes.

Je presse vos mains cordiales,

VICTOR HUGO.


NOTE VI. CONTRE L’EXTRADITION D’HARTMANN.[modifier]

Le gouvernement russe réclamait du gouvernement français l’extradition du nihiliste Hartmann.

Victor Hugo intervient :

AU GOUVERNEMENT FRANÇAIS

Vous êtes un gouvernement loyal. Vous ne pouvez pas livrer cet homme.

La loi est entre vous et lui.

Et, au-dessus de la loi, il y a le droit.

Le despotisme et le nihilisme sont les deux aspects monstrueux du même fait, qui est un fait politique. Les Lois d’extradition s’arrêtent devant les faits politiques. Ces lois, toutes les nations les observent ; la France les observera.

Vous ne livrerez pas cet homme.

27 février 1880.


NOTE VII. LE CENTENAIRE DE CAMOËNS.[modifier]

À l’occasion du centenaire de Camoëns, Victor Hugo, sollicité par la comité des fêtes d’apporter son témoignage au poète portugais, répond ce qui suit :

Paris, le 2 juin 1880

Camoëns est le poète du Portugal. Camoëns est la plus haute expression de ce peuple extraordinaire qui, à peine compté sur le globe, a su se faire compter dans l’histoire, qui a su saisir la terre comme l’Espagne et la mer comme l’Angleterre, qui n’a reculé devant aucune aventure et fléchi devant aucun obstacle, et qui, parti de peu, a su faire la conquête de tout.

Nous saluons Camoëns.

VICTOR HUGO.

NOTE VIII. LA TOUR DE VERTBOIS.[modifier]

Un architecte de la Ville veut démolir la tour du Vertbois, à Paris.

M. Romain-Boulenger appelle au secours de l’édifice menacé l’auteur de Guerre aux démolisseurs, qui lui répond :

5 octobre 1880.

Démolir la tour ? Non. Démolir l’architecte ? Oui. Cet homme doit être immédiatement changé. Il ne comprend rien à l’histoire et, par conséquent, rien à l’architecture.

Sur pied la tour ! à terre l’architecte ! Telle est ma réponse à votre question, monsieur.

La tour Saint-Jacques de Nicolas Flamel a, elle aussi, été condamnée. Arago me l’a signalée. Je l’ai sauvée. Me le reproche-t-on aujourd’hui ?

Je suis en proie à des travaux qui dépassent mes forces et auxquels je ne puis rien ajouter. Mais vous, monsieur, faites, continuez ; vous avez prouvé votre compétence par votre excellent travail sur les Musées, qui est un vrai livre.

Prenez cette base : tous les vieux vestiges de Paris doivent être conservés désormais.

Paris est la ville de l’avenir. Pourquoi ? Parce qu’il est la ville du passé.

VICTOR HUGO.


NOTE IX. LES MORTS DE MENTANA.[modifier]

Milan donne de grandes fêtes pour recevoir Garibaldi et pour inaugurer le monument consacré aux « tombes de Mentana. »

Le Comité convie à ces fêtes Victor Hugo, qui répond :

Paris, 29 octobre 1880.

Mes chers et vaillants amis,

Je vous remercie. Votre généreux appel me va au cœur. Je ne puis quitter Paris en ce moment, mais je serai moralement à Milan, et mon âme s’unit aux vôtres.

Nous sommes tous, France, Italie, Espagne, la même famille. Les enfants de ces nobles pays sont frères ; ils ont la même mère : l’antique République romaine.

Je serre vos mains cordiales,

VICTOR HUGO.





NOTE I.[modifier]

LES ARÈNES DE LUTÈCE.


Il y a doute et débat sur la conservation des Arènes de Lutèce. Victor Hugo invoqué écrit au conseil municipal de Paris :

Monsieur le Président du conseil municipal,

Il n’est pas possible que Paris, la ville de l’avenir, renonce à la preuve vivante qu’elle a été la ville du passé. Le passé amène l’avenir.

Les Arènes sont l’antique marque de la grande ville. Elles sont un monument unique. Le conseil municipal qui les détruirait se détruirait en quelque sorte lui-même.

Conservez les Arènes de Lutèce. Conservez-les à tout prix. Vous ferez une action utile, et, ce qui vaut mieux, vous donnerez un grand exemple.

Victor Hugo.
27 juillet 1883.

NOTE II. DEMANDE EN GRACE POUR O’DONNELL.[modifier]

L’irlandais O’Donnell est condamné pour avoir frappé un traître et s’être fait justicier par patriotisme.

Victor Hugo demande sa grâce à la reine d’Angleterre.

Paris, 14 décembre 1883.

La reine d’Angleterre a montré plus d’une fois la grandeur de son cœur. La reine d’Angleterre fera grâce de la vie au condamné O’Donnell, et acceptera le remerciement unanime et profond du monde civilisé.

VICTOR HUGO.

L’appel n’a pas été entendu, O’Donnell a été exécuté.


NOTE III. LE MONT SAINT-MICHEL.[modifier]

Le mont Saint-Michel, s’il n’est consolidé et restauré, est menacé de ruine et par le temps et par l’océan.

Victor Hugo proteste :

Le mont Saint-Michel est pour la France ce que la grande pyramide est pour l’Égypte.

Il faut le préserver de toute mutilation.

Il faut que le mont Saint-Michel reste une île.

Il faut conserver à tout prix cette double œuvre de la nature et de l’art.

VICTOR HUGO.

14 janvier 1884.

NOTE IV. L’ABOLITION DE L’ESCLAVAGE AU BRÉSIL.[modifier]

Dans un banquet présidé par Victor Schoelcher, on fête l’abolition de l’esclavage dans une province brésilienne, Victor Hugo écrit :

Une province du Brésil vient de déclarer l’esclavage aboli.

C’est là une grande nouvelle.

L’esclavage, c’est l’homme remplacé dans l’homme par la bête ; ce qui peut rester d’intelligence humaine dans cette vie animale de l’homme appartient au maître, selon sa volonté et son caprice. De là des circonstances horribles.

Le Brésil a porté à l’esclavage un coup décisif. Le Brésil a un empereur ; cet empereur est plus qu’un empereur, il est un homme. Nous le félicitons et nous l’honorons. Avant la fin du siècle l’esclavage aura disparu de la terre.

VICTOR HUGO.

25 mars 1884.


NOTE V. ANNIVERSAIRE DE LA DELIVRANCE DE LA GRÈCE.[modifier]

À l’occasion d’un banquet donné pour célébrer le soixante-troisième anniversaire de la délivrance de la Grèce, Victor Hugo écrit :

5 avril 1884.

Je serai par le cœur avec vous. Personne ne peut manquer à la célébration de la délivrance des Grecs. Il y a des titres sacrés.

J’ai autrefois, dans les jours de combat, fait ce vers dont le souvenir me revient au jour de la victoire :


L’Italie est la mère et la Grèce est l’aïeule.

VICTOR HUGO.


NOTE VI. INAUGURATION DE LA STATUE DE GEORGE SAND.[modifier]

Le 10 août 1884, la statue de George Sand est inaugurée à La Châtre.

Paul Meurice lit, à la cérémonie de l’inauguration, cette lettre de Victor Hugo :

Il y a quelque vingt-cinq ans, la grande et illustre femme que nous célébrons aujourd’hui fut un moment l’objet des attaques les plus vives et les plus imméritées. J’eus alors l’occasion d’écrire à notre ami commun Jules Hetzel une lettre, qu’il fit reproduire dans un journal du temps, et où je lui disais :

« Je vous applaudis de toutes mes forces et je vous remercie d’avoir glorifié George Sand, cette belle renommée, cet éminent esprit, ce noble et illustre écrivain.

« George Sand est un cœur lumineux, une belle âme, un généreux combattant du progrès, une flamme dans notre temps. C’est un bien plus vrai et bien plus puissant philosophe que certains bonshommes plus ou moins fameux du quart d’heure que nous traversons. Et voilà ce penseur, ce poëte, cette femme, en proie à je ne sais quelle aveugle réaction. Quant à moi, je n’ai jamais plus senti le besoin d’honorer George Sand qu’à cette heure où on l’insulte. »

J’écrivais cela en 1859. Ce que je disais à l’heure où on insultait George Sand, il m’a semblé que je n’avais qu’à le répéter à l’heure où on la glorifie.

VICTOR HUGO.

NOTE VII. LA MATINÉE DU TROCADÉRO FÊTE DU 27 FÉVRIER 1881[modifier]

Dans la grande journée du 27 février 1881, à côté de la fête populaire, la fête littéraire se poursuivait au Trocadéro.

Dès six heures du matin la place est envahie par une foule énorme massée autour du bassin et devant la façade du palais. Toutes les avenues voisines sont en fête. Maisons pavoisées et décorées de drapeaux, de fleurs et d’emblèmes. On achète de petites médailles frappées à l’effigie du poète et chacun en orne sa boutonnière.

À une heure, les portes du palais sont ouvertes. On s’y précipite, et le vaste édifice est bientôt rempli. À deux heures, la salle est comble. On n’eût pas trouvé un coin inoccupé.

Le coup d’œil offert par la salle est splendide. Sur l’estrade, décorée de trophées aux armes de la République, autour du buste couronné de Victor Hugo, ont pris place les membres d’honneur du comité, les représentants de la presse, les délégués de la province et de l’étranger.

Louis Blanc préside. À côté de lui, M. Salmon, ancien président de la République espagnole.

Louis Blanc se lève, salué par de très vifs applaudissements, et prononce l’allocution suivante :

« Il a été donné à peu de grands hommes d’entrer vivants dans leur immortalité. Voltaire a eu ce bonheur dans le dix-huitième siècle, Victor Hugo dans le dix neuvième, et tous les deux l’ont bien mérité ; l’un pour avoir déshonoré à jamais l’intolérance religieuse ; l’autre pour avoir, avec un éclat incomparable, servi l’humanité.

« Les membres du comité d’organisation ont compris ce que doit être le caractère de cette fête, lorsqu’ils ont appelé à y concourir des hommes appartenant à des opinions diverses. Que la pratique de la vie publique donne naissance à des divisions profondes, il ne faut ni s’en étonner ni s’en plaindre ; la justice et la vérité ont plus à y gagner qu’à y perdre. Mais c’est la puissance du génie employé au bien, de réunir dans un même sentiment d’admiration reconnaissante les hommes qui, sous d’autres rapports, auraient le plus de peine à s’accorder, et rien n’est plus propre à mettre en relief cette puissance que des solennités semblables à celle d’aujourd’hui.

« L’idée d’union est, en effet, inséparable de toute grande fête.

« C’est cette idée qu’exprimaient dans la Grèce antique les fêtes de Minerve, de Cérès, de Bacchus, et ces jeux célèbres dont les Grecs firent le signal de la trêve olympique, et qui étaient considérés comme un lien presque aussi fort que la race et le langage.

« C’est cette idée d’union qui rendit si touchante la plus mémorable des fêtes de la Révolution française : la Fédération. Assez de jours dans l’année sont donnés à ce qui sépare les hommes ; il est bon qu’on donne quelques heures à ce qui les rapproche. Et quelle plus belle occasion pour cela que la fête de celui qui est, en même temps qu’un poète sans égal, le plus éloquent apôtre de la fraternité humaine ! Car, si grand que soit le génie de Victor Hugo, il y a quelque chose de plus grand encore que son génie, c’est l’emploi qu’il en a fait, et l’unité de sa vie est dans l’ascension continuelle de son esprit vers la lumière. »

M. Coquelin dit alors, ces belles strophes de Théodore de Banville :


    Père ! doux au malheur, au deuil, à la souffrance !
    A l’ombre du laurier dans la lutte conquis,
    Viens sentir sur tes mains le baiser de la France,
    Heureuse de fêter le jour où tu naquis !

    Victor Hugo ! la voix de la Lyre étouffée
    Se réveilla par toi, plaignant les maux soufferts,
    

    Et tu connus, ainsi que ton aïeul Orphée,
    L’âpre exil, et ton chant ravit les noirs enfers.

    Mais tu vis à présent dans la sereine gloire,
    Calme, heureux, contemplé par le ciel souriant,
    Ainsi qu’Homère assis sur son trône d’ivoire,
    Rayonnant et les yeux tournés vers l’orient.

    Et tu vois à tes pieds la fille de Pindare,
    L’Ode qui vole et plane au fond des firmaments,
    L’Épopée et l’éclair de son glaive barbare,
    Et la Satire, aux yeux pleins de fiers châtiments ;

    Et le Drame, charmeur de la foule pensive,
    Qui, du peuple agitant et contenant les flots,
    Sur tous les parias répand, comme une eau vive,
    Sa plainte gémissante et ses amers sanglots.

    Mais, ô consolateur de tous les misérables !
    Tu détournes les yeux du crime châtié,
    Pour ne plus voir que l’Ange aux larmes adorables
    Qu’au ciel et sur la terre on nomme : la Pitié !

    Ô Père ! s’envolant sur le divin Pégase
    À travers l’infini sublime et radieux,
    Ce génie effrayant, ta Pensée en extase,
    A tout vu, le passé, les mystères, les Dieux ;

    Elle a vu le charnier funèbre de l’Histoire,
    Les sages poursuivant le but essentiel,
    Et les démons forgeant dans leur caverne noire,
    Les brasiers de l’aurore et les saphirs du ciel ;

    Elle a vu les combats, les horreurs, les désastres,
    Les exilés pleurant les paradis perdus,
    Et les fouets acharnés sur le troupeau des astres ;
    Et, lorsqu’elle revient des gouffres éperdus,

    Lorsque nous lui disons : « Parle. Que faut-il faire ?
    Enseigne-nous le vrai chemin. D’où vient le jour ?
    Pour nous sauver, faut-il qu’on lutte ou qu’on diffère ? »
    Elle répond : « Le mot du problème est Amour !

    « Aimez-vous ! » Ces deux mots qui changèrent le monde
    Et vainquirent le Mal et ses rébellions,
    Comme autrefois, redits avec ta voix profonde,
    Émeuvent les rochers et domptent les lions.

    Oh ! parle ! que ton chant merveilleux retentisse !
    Dis-nous en tes récits, pleins de charmants effrois,
    Comment quelque Roland armé pour la justice
    Pour sauver un enfant égorge un tas de rois !

    O maître bien-aimé, qui sans cesse t’élèves,
    La France acclame en toi le plus grand de ses fils !
    Elle bénit ton front plein d’espoir et de rêves !
    Et tes cheveux pareils à la neige des lys !

    Ton œuvre, dont le Temps a soulevé les voiles,
    S’est déroulée ainsi que de riches colliers,
    Comme, après des milliers et des milliers d’étoiles,
    Des étoiles au ciel s’allument par milliers.

    Oh ! parle ! ravis-nous, poète ! chante encore,
    Effaçant nos malheurs, nos deuils, l’antique affront ;
    Et donne-nous l’immense orgueil de voir éclore
    Les chefs-d’œuvre futurs qui germent sous ton front !

Mmes Croizette, Bartet, Barretta, Dudlay, MM. Mounet-Sully, Lafontaine, Worms, Maubant, Porel, Albert Lambert, lisent des vers de Victor Hugo. M. Faure chante le Crucifix. Et ce sont des acclamations et des rappels sans fin.

Dans la soirée, la louange du poète a retenti sur toutes les grandes scènes de Paris : poésie d’Ernest d’Hervilly à l’Odéon, d’Émile Blémont à la Gaîté, de Gustave Rivet au Châtelet, de Bertrand Millanvoye au théâtre des Nations.

À la maison de Victor Hugo, ce sont des vers d’Armand Silvestre et d’Henri de Bornier qui arrivent, avec les adresses de toutes les villes de la France, de l’Europe et du Nouveau-Monde.

NOTE VIII. PROCÈS-VERBAUX DES SÉANCES DU SÉNAT, DE LA CHAMBRE ET DD CONSEIL MUNICIPAL.[modifier]

SÉNAT

Séance du 22 mai 1883.

PRÉSIDENCE DE M. LE ROYER


La nouvelle de la mort de Victor Hugo était connue au Luxembourg un peu avant l’ouverture de la séance.

M. le président se lève et dit :

Messieurs les sénateurs, Victor Hugo n’est plus ! ( Mouvement prolongé.)

Celui qui, depuis soixante années, provoquait l’admiration du monde et le légitimé orgueil de la France, est entré dans l’immortalité. ( Très bien ! très bien !)

Je ne vous retracerai pas sa vie ; chacun de vous la connaît ; sa gloire, elle n’appartient à aucun parti, à aucune opinion ( Vive approbation sur tous les bancs ) ; elle est l’apanage et l’héritage de tous. ( Nouvelle approbation.)

Je n’ai qu’à constater la profonde et douloureuse émotion de tous et, en même temps, l’unanimité de nos regrets.

En signe de deuil, j’ai l’honneur de proposer au Sénat de lever la séance. ( Approbation unanime.)

M. BRISSON, président du conseil, garde des sceaux, ministre de la justice.-Je demande la parole.

M. LE PRESIDENT.-La parole est à M. le président du conseil.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL.-Messieurs, le gouvernement s’associe aux nobles paroles qui viennent d’être prononcées par M. le président du Sénat.

Comme il l’a dit, c’est la France entière qui est en deuil. Demain, le gouvernement aura l’honneur de présenter aux chambres un projet de loi pour que des funérailles nationales soient faites à Victor Hugo. ( Très bien ! très bien !)

La séance est immédiatement levée.

Séance du 23 mai.

M. HENRI BRISSON, président du conseil :

Messieurs, Victor Hugo n’est plus. Il était entré vivant dans l’immortalité. La mort elle-même, qui grandit souvent les hommes, ne pouvait plus rien pour sa gloire.

Son génie domine notre siècle. La France, par lui, rayonnait sur le monde. Les lettres ne sont pas seules en deuil, mais aussi la patrie et l’humanité, quiconque lit et pense dans l’univers entier.

Pour nous, Français, depuis soixante-cinq ans, sa voix se mêle à notre vie morale intérieure et à notre existence nationale, à ce qu’elle eut de plus doux ou de plus brillant, de plus poignant et de plus haut, à l’histoire intime et à l’histoire publique de cette longue série de générations qu’il a charmées, consolées, embrasées de pitié ou d’indignation, éclairées et échauffées de sa flamme. ( Applaudissements.) Quelle âme en notre temps, ne lui a été redevable et des plus nobles jouissances de l’art et des plus fortes émotions ?

Notre démocratie le pleure : il a chanté toutes ses grandeurs, il s’est attendri sur toutes ses misères. Les petits et les humbles chérissaient et vénéraient son nom ; ils savaient que ce grand homme les portait dans son cœur. ( Nouveaux applaudissements.) C’est tout un peuple qui conduira ses funérailles. ( Applaudissements.)

Le gouvernement de la République a l’honneur de vous présenter le projet de loi suivant :

PROJET DE LOI

Le président de la République française,

Décrète :

Le projet de loi dont la teneur suit sera présenté à la chambre des députés par le président du conseil, ministre de la justice, et par les ministres de l’intérieur et des finances, qui sont chargés d’en exposer les motifs et d’en soutenir la discussion.

Art. premier.-Des funérailles nationales seront faites à Victor Hugo.

Art. 2.-Un crédit de vingt mille francs est ouvert à cet effet au budget du ministère de l’intérieur sur l’exercice 1885.

Fait à Paris, le 23 mai 1885.


Le président de la République,
Signé : JULES GREVY.
Par le président de la République :
Le président du conseil, ministre de la justice,
Signé : HENRI BRISSON.
Le ministre de l’intérieur,
Signé : ALLAIN-TARGÉ.
Le ministre des finances,
Signé : SADI CARNOT.

Le président du conseil demande l’urgence et la discussion immédiate.

La commission des finances se réunit immédiatement.

Quelques instants après, elle revient, et M. Dauphin fait en son nom le rapport suivant :

Messieurs, le génie qui fut et qui restera la grande gloire du dix-neuvième siècle vient, suivant la belle expression de M. le président du conseil, d’entrer dans l’immortalité.

Le gouvernement vous propose de décider que des funérailles nationales seront faites à Victor Hugo aux frais l’État.

Ce n’est qu’un faible témoignage du double sentiment de douleur et de fierté qui anime le pays.

Mais la France, plus puissante que ses représentants, rend à cette heure, par un deuil public, un solennel hommage au poète inimitable, au profond penseur, au grand patriote qu’elle a perdu. ( Vive approbation.)

Votre commission des finances vous propose à l’unanimité de voter le projet de loi dont lecture a été donnée par M. le président du conseil.

Le projet est voté par 219 voix sur 220 votants.

M. DE FREYCINET, ministre des affaires étrangères :

Je crois devoir donner lecture au Sénat d’un télégramme que j’ai reçu hier de notre ambassadeur à Rome à l’occasion de notre deuil national.

« Rome, 22 mai 1885.

« La mort de Victor Hugo a donné lieu, à la Chambre des députés d’Italie, à une imposante manifestation.

« M. Crispi, après avoir fait l’éloge du grand poète que la France a perdu, a dit que la mort de Victor Hugo était un deuil pour toutes les nations civilisées. ( Applaudissements.) Il a demandé que M. le président de la Chambre voulût bien associer la nation italienne au deuil de la France.

« M. Biancheri, président de la Chambre, a dit que le génie de Victor Hugo n’illustre pas seulement la France, mais honore aussi l’humanité, et que la douleur de la France est commune à toutes les nations. Il a ajouté que ce ne serait pas le dernier titre de gloire de Victor Hugo d’avoir été toujours le défenseur de la liberté et de l’indépendance des peuples, et que l’Italie n’oubliera pas que, dans ses jours de malheur, elle eut toujours en Victor Hugo un ami bienveillant et un ardent défenseur de la sainteté de ses droits. » ( Applaudissements.)

Je crois être l’interprète du Sénat et du Parlement tout entier, en déclarant que la France est profondément sensible à ces témoignages de sympathie de l’Italie et qu’elle l’en remercie solennellement. ( Acclamations prolongées.)


CHAMBRE DES DÉPUTÉS

Séance du 23 mai.

À l’ouverture de la séance, M. Charles Floquet, président de la Chambre, se lève et dit :

Mes chers collègues, le monde vient de perdre un grand homme ; la France pleure un de ses meilleurs citoyens, un fils qui a enrichi l’antique trésor de notre gloire nationale. ( Très bien ! très bien !) Le dix-neuvième siècle n’entendra plus la voix de son contemporain, de celui qui a été l’écho sonore de ses joies et de ses douleurs, le témoin passionné de ses grandeurs et de ses désastres.

Le poète, celui qu’on appelait l’enfant sublime, avait charmé jusqu’au ravissement la jeunesse brillante de ce siècle. Aux heures sombres, le penseur avait soutenu les consciences, relevé les courages. ( Applaudissements.) Et, dans les dernières années, le vieillard auguste nous était revenu, apportant au milieu de nos malheurs et de nos luttes l’esprit de concorde et la tolérance de celui qui peut tout comprendre et tout concilier, ayant tout souffert pour la République. ( Vifs applaudissements.)

Nous nous étions habitués à le croire immortel dans sa laborieuse et indomptable vieillesse ; désormais il vivra dans l’éternelle admiration de la postérité, dans le cercle lumineux des esprits souverains qui imposent leur nom à leur âge. ( Applaudissements.)

Victor Hugo n’a pas seulement ciselé et fait resplendir notre langue comme une merveille de l’art ; il l’a forgée comme une arme de combat, comme un outil de propagande. ( Nouveaux et vifs applaudissements.)

Cette arme, il l’a vaillamment tournée, pendant plus de soixante années, contre toutes les tyrannies de la force. ( Applaudissements.) Pendant plus de soixante années, la propagande de ce héros de l’humanité a été en faveur des faibles, des humbles, des déshérités, pour la défense du pauvre, de la femme, de l’enfant, pour le respect inviolable de la vie, pour la miséricorde envers ceux qui s’égarent et qu’il appelait à la lumière et au devoir. ( Applaudissements répétés.)

C’est pourquoi le nom de Victor Hugo doit être proclamé, non seulement dans l’enceinte des académies où s’inscrit la renommée des artistes, des poètes, des philosophes, mais dans toutes les assemblées où s’élabore la loi moderne, à laquelle l’illustre élu de Paris voulait donner pour règles supérieures les inspirations de son génie prodigieux fait de toute puissance et de toute bonté. ( Double salve d’applaudissements.-Acclamations prolongées.)

Je vais donner la parole au gouvernement qui l’a demandée et, après que la Chambre aura statué sur les résolutions qui lui seront proposées, je pense que je répondrai au vœu de toute la Chambre en lui demandant de lever la séance en signe de deuil national. ( Applaudissements.)

Le président du conseil présente, dans les mêmes termes qu’au Sénat, la proposition de funérailles nationales.

Elle est votée par 415 voix contre 3.

M. Anatole de La Forge dépose alors la proposition qui suit :

« Le Panthéon est rendu à sa destination première et légale.

« Le corps de Victor Hugo sera transporté au Panthéon. »

Il demande l’urgence, qui est votée.

La discussion est remise à mardi.


CONSEIL MUNICIPAL DU PARIS

Séance du 22 mai.


La nouvelle de la mort de Victor Hugo est apportée au milieu de la séance.

M. LE PRÉSIDENT.-Messieurs, j’apprends comme vous tous, le deuil que frappe la patrie.

Victor Hugo est mort ! Je vous propose de lever la séance. ( Assentiment unanime.)

M. PICHON.-Messieurs, je n’ajoute qu’un mot aux paroles que vous venez d’entendre.

Je demande que le conseil municipal décide qu’il se rendra en corps, et immédiatement, à la demeure de Victor Hugo, pour exprimer à la famille du plus grand de tous les poètes les sentiments de sympathie et de condoléance profonde des représentants de la ville de Paris. ( Très bien ! très bien !)

La proposition de M. Pichon est adoptée.

M. DESCHAMPS.-J’ai l’honneur, au nom de plusieurs de mes amis et au mien de déposer la proposition suivante :

« Le conseil,

« Émet le vœu :

« Que le Panthéon soit rendu à sa destination primitive et que le corps de Victor Hugo y soit inhumé. ( Assentiment sur un grand nombre de bancs.)

« Signé : Deschamps, Cattiaux, Boué, Rousselle, Chassaing, Guichard, Muzet, Voisin, Mesureur, Jacques, Maillard, Mayer, Cernesson, Simoneau, Dujarrier, Braleret, Songeon, Delhomme, Hubbard, Navarre, Marsoulan, Millerand, Dreyfus, Curé, Chantemps, Darlot, Monteil, Strauss, Pichon. »

Je demande l’urgence.

L’urgence, mise aux voix, est adoptée.

La proposition de M. Deschamps est adoptée.

M. MONTEIL.-J’ai l’honneur de déposer la proposition suivante, pour laquelle je demande l’urgence :

« Le conseil délibère :

« Article premier.-Le nom de Victor Hugo sera donné à la place d’Eylau jusqu’à l’Arc de Triomphe.

« Art. 2.-Les plaques seront posées immédiatement. ( Approbation.)

« Signé : Monteil Deschamps, G. Hubbard, Strauss, Michelin. »

L’urgence, mise aux voix, est adoptée.

La proposition de M. Monteil est adoptée.

M. SONGEON.-Messieurs, vous venez d’arrêter que vous vous rendriez immédiatement en corps auprès de la famille du grand citoyen qui vient de disparaître. Je vous propose de décider que tous, également en corps, vous assisterez aux obsèques.

Cette proposition est adoptée.

La séance est levée et le conseil municipal se rend en corps à la maison mortuaire.

NOTE IX. LES DÉCRETS SUR LE PANTHÉON.[modifier]

Le Journal officiel du 28 mai 1885 publie le rapport suivant adressé au président de la République par les ministres de l’intérieur, de l’instruction publique et des finances :

Monsieur le président,

Le Panthéon, commencé sous le règne de Louis XV et terminé seulement sous la Restauration, a subi, même avant son achèvement définitif, des affectations diverses.

Par le décret-loi des 4-10 avril 1791, l’Assemblée nationale décida que « le nouvel édifice serait destiné à recevoir les cendres des grands hommes à dater de l’époque de la liberté française » ; elle décerna immédiatement cet honneur à Mirabeau.

En 1806, le décret du 20 février décida que l’église Sainte-Geneviève serait affectée au culte et confia au chapitre de Notre-Dame, augmenté à cet effet de six chapelains, le soin de desservir cette église. Il en remit la garde à un archiprêtre choisi par les chanoines. Il ordonnait la célébration de services solennels à certains anniversaires, notamment à la date de la bataille d’Austerlitz. Toutefois, ce décret, qui ne devait entrer en vigueur qu’après l’achèvement complet de la construction, ne fut pas exécuté.

L’ordonnance du 12 décembre 1821 rendit l’église au culte public et la mit à la disposition de l’archevêque de Paris pour être provisoirement desservie par des prêtres que ce prélat était chargé de désigner. La même ordonnance portait qu’il serait ultérieurement statué sur le service régulier et perpétuel qui devrait être fait dans ladite église et sur la nature de ce service. Cependant aucune décision n’intervint à cet égard, et l’église ne fut érigée ni en cure ni en succursale de la cure voisine. Elle n’avait donc encore reçu aucun titre légal lors de la révolution de 1830.

L’ordonnance du 26 août 1830 statua en ces termes :

« Louis-Philippe,

« Vu la loi des 4-10 avril 1791 ;

« Vu le décret du 20 février 1806 et l’ordonnance du 12 décembre 1821 ;

« Notre conseil entendu,

« Considérant qu’il est de la justice nationale et de l’honneur de la France que les grands hommes qui ont bien mérité de la patrie, en contribuant à sa gloire, reçoivent après leur mort un témoignage éclatant de l’estime et de la reconnaissance publiques ;

« Considérant que, pour atteindre ce but, les lois qui avaient affecté le Panthéon à une semblable destination doivent être remises en vigueur,

« Décrète :

« Article premier.-Le Panthéon sera rendu à sa destination primitive et légale ; l’inscription : Aux grands hommes, la Patrie reconnaissante, sera rétablie sur le fronton. Les restes des grands hommes qui ont bien mérité de la patrie y seront déposés.

« Art. 2.-Il sera pris des mesures pour déterminer à quelles conditions et dans quelles formes ce témoignage de la reconnaissance nationale sera décerné au nom de la patrie.

« Une commission sera immédiatement chargée de préparer un projet de loi à cet effet.

« Art. 3.-Le décret du 20 février 1806 et l’ordonnance du 12 décembre 1821 sont rapportés. »

Ainsi, l’ordonnance qui précède faisait du Panthéon un lieu de sépulture non confessionnel, comme l’avait voulu l’Assemblée nationale. L’édifice était laïcisé.

Au lendemain du coup d’État, le décret du 6 décembre 1851 vint encore une fois rendre au culte l’ancienne église.

Ce décret porte :

« L’ancienne église de Sainte-Geneviève est rendue au culte, conformément à l’intention de son fondateur, sous l’invocation de sainte Geneviève, patronne de Paris.

« Il sera pris ultérieurement des mesures pour régler l’exercice permanent du culte catholique dans cette église. »

Un décret du 22 mars 1852 remit en vigueur les dispositions de celui de 1806 et reconstitua la communauté des chapelains de Sainte-Geneviève recrutée au concours avec traitement alloué par l’État.

À la suite de la loi de finances du 29 juillet 1831, qui supprima cette allocation, le chapitre a cessé de se compléter lors des vacances et ne contient plus que trois membres, lesquels ne reçoivent aucun traitement de l’État.

En résumé, le Panthéon n’est, comme la basilique de Saint-Denis, ni un édifice diocésain, ni un édifice paroissial. Il ne rentre pas dans la catégorie de ceux qui, aux termes de l’article 75 de la loi du 18 germinal an X, ont dû être mis à la disposition des évêques à raison d’un édifice par cure et par succursale. Le culte ne s’y célèbre pas d’une manière régulière et légale. Ce n’est la paroisse d’aucun citoyen français. Il n’a aucune existence comme circonscription ecclésiastique.

Comme monument, il appartient incontestablement au domaine de l’État et, dès lors, il rentre dans vos attributions, monsieur le président, conformément aux dispositions de l’arrêté des consuls du 13 messidor an X et à l’ordonnance du 14 juin 1833, d’affecter cet édifice à un nouveau service public.

Il nous a paru que le moment était venu de donner satisfaction au vœu déjà formulé par le Parlement en 1881 et de restituer au Panthéon sa destination première. Si ces vues sont agréées par vous, monsieur le président, nous avons l’honneur de vous prier de vouloir bien revêtir de votre signature le décret ci-joint.

Nous vous prions d’agréer, monsieur le président, l’hommage de notre profond respect.

Le ministre de l’instruction publique,
des beaux-arts et des cultes,
RENÉ GOBLET.
Le ministre de l’intérieur,
H. ALLAIN-TARGÉ.
Le ministre des finances,
SADI CARNOT.

À la suite de ce rapport, le Journal officiel publie le décret suivant, rendu sur les conclusions conformes des ministres :

Le président de la République française,

Sur le rapport des ministres de l’instruction publique, des beaux-arts et des cultes, de l’intérieur et des finances,

Vu la loi des 4-10 avril 1791 ;

Vu le décret du 20 février 1806 ;

Vu l’ordonnance du 12 décembre 1821 ;

Vu l’ordonnance du 26 août 1830 ;

Vu le décret des 6-12 décembre 1851 ;

Vu les décrets des 22 mars 1852 et 26 juillet 1867 ;

Vu l’arrêté du gouvernement du 13 messidor an X et l’ordonnance du 4 juin 1833 ;

Considérant que la France a le devoir de consacrer, par une sépulture nationale, la mémoire des grands hommes qui ont honoré la patrie, et qu’il convient, à cet effet, de rendre le Panthéon à la destination que lui avait donnée la loi des 4-10 avril 1791,

Décrète :

Article premier.-Le Panthéon est rendu à sa destination primitive et légale. Les restes des grands hommes qui ont mérité la reconnaissance nationale y seront déposés.

Art. 2.-La proposition qui précède est applicable aux citoyens à qui une loi aura décerné les funérailles nationales. Un décret du président de la République ordonnera la translation de leurs restes au Panthéon.

Art. 3.-Sont rapportés le décret des 6-12 décembre 1851, le décret du 26 février 1806, l’ordonnance du 12 décembre 1821, les décrets des 23 mars 1852 et 26 juillet 1867, ainsi que toutes les dispositions réglementaires contraires au présent décret.

Art. 4.-Les ministres de l’instruction publique, des beaux-arts et des cultes, de l’intérieur et des finances sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l’exécution du présent décret,

Fait à Paris, le 26 mai 1885.

JULES GRÉVY,

Par le président de la République :
Le ministre de l’instruction publique,
des beaux-arts et des cultes,
RENÉ GOBLET.
Le ministre de l’intérieur,
H. ALLAIN-TARGÉ.
Le ministre des finances,
SADI CARNOT.

Le Journal officiel publie également le décret suivant :

Le président de la République française,

Sur le rapport des ministres de l’intérieur, de l’instruction publique, des beaux-arts et des cultes,

Vu le décret du 26 mai 1885 ;

Vu la loi du 24 mai 1885, décernant à Victor Hugo des funérailles nationales,

Décrète :

Article premier.-A la suite des obsèques ordonnées par la loi du 21 mai 1885, le corps de Victor Hugo sera déposé au Panthéon.

Art. 2 : -Le ministre de l’intérieur et le ministre de l’instruction publique, des beaux-arts et des cultes sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l’exécution du présent décret.

Fait à Paris, le 26 mai 1885.

JULES GRÉVY.

Par le président de la République :
Le ministre de l’intérieur,
H. ALLAIN-TARGÉ.
Le ministre de l’instruction publique,
des beaux-arts et des cultes,
RENÉ GOBLET.

NOTE X. DISCOURS PRONONCÉS AUX FUNÉRAILLES[modifier]

À l’Arc de Triomphe.
DISCOURS DE M. LE ROYER
PRÉSIDENT DU SÉNAT.
Messieurs,

En présence du spectacle grandiose de cette foule immense, de toute une nation respectueusement inclinée devant ce cercueil, aux échos retentissants de la commotion éprouvée, à la nouvelle de la mort de Victor Hugo, par tout ce qui pense et lit dans le monde civilisé, je me demande ce que le langage humain, dans son expression la plus élevée, peut ajouter aux témoignages de regret et d’admiration prodigués à ce prodigieux génie.

Le sénat, dont Victor Hugo a été le plus illustre membre, qu’il a honoré d’un reflet de sa gloire, ne saurait cependant rester muet. D’autres, mieux qualifiés, vous diront ce qu’a été l’œuvre littéraire et poétique de Victor Hugo. À moi, un rôle plus modeste : celui de rappeler en quelques paroles la marche ascensionnelle et progressive de ce grand esprit dans son évolution politique, son influence sur ses contemporains et les services qu’il a rendus.

Victor Hugo vint au monde à l’heure où la France, après une longue et douloureuse lutte entre le passé et l’avenir, s’était donné un maître, à l’heure où elle avait abdiqué sa volonté et ses destinées entre des mains puissantes et implacables. Un compromis tacite et fatal était intervenu entre les entraînements de la veille et les nécessités du jour. Victor Hugo grandit dans une famille où régnaient les traditions monarchiques unies au souvenir tragique, mais imposant, de l’épopée révolutionnaire. L’enfant subit nécessairement l’influence de cette atmosphère. Aussi voua-t-il une admiration de poète au génie de Napoléon ; puis, par une pente naturelle, il célébra le retour des Bourbons comme une espérance de repos, comme une promesse d’épanouissement intellectuel et libéral.

À ce moment, commencèrent pour Victor Hugo ces mémorables luttes littéraires qu’il ne m’appartient pas de vous décrire. Il n’entra dans la vie politique active que vers les dernières années du régime de Juillet. Dans les remarquables harangues qu’il prononça alors devant la Chambre des Pairs, on discerne facilement la transformation qui devait le conduire à des croyances démocratiques et républicaines s’affermissant à chaque pas pour ne plus se démentir jusqu’à son dernier soupir. On sent déjà dans la parole de Victor Hugo un amour passionné de la patrie, un esprit altéré d’idéal et de grandeur, s’enivrant des gloires de la France, pleurant ses défaites, élevant toujours la voix en faveur des opprimés, des exilés et des vaincus.

À son tour, il fut proscrit et c’est surtout dans les douleurs de l’exil qu’il se montra vaillant et superbe. Sous les humiliations qui accablaient la France, son vers vengeur retentit comme le clairon de ralliement et d’espérance.

Rentré le 4 septembre, Victor Hugo partagea toutes les angoisses de la lutte gigantesque qui aboutit au démembrement de la patrie ; mais, après la paix, le poète rendit à nos morts un solennel hommage et releva les courages par ce cri de suprême consolation : Gloire aux vaincus !

Lorsqu’il vint siéger au sénat, l’apaisement s’était fait en lui. De grands malheurs intimes avaient ajouté leur fardeau au poids de ses tristesses nationales ; la sérénité était cependant rentrée dans son âme. Lui qui avait prophétisé que « la République était la terre ferme », il la tenait, victorieuse et vivante. Son idéal était réalisé ! Vous le voyez encore, messieurs les sénateurs, sur ce fauteuil que la piété de ses collègues veut consacrer, les mains croisées sur la poitrine, son front olympien incliné ; attirant tous les regards et tous les hommages, déjà dans sa pose d’immortalité ! La dernière fois qu’il monta à la tribune, ce fut pour soutenir la cause qui lui était chère entre toutes, celle du pardon et de l’oubli.

À travers d’apparentes hésitations, il ne faut voir que le travail de l’esprit en quête des formules définitives de sa foi. Victor Hugo a constamment poursuivi un idéal supérieur de justice et d’humanité. Donner la liberté et la lumière à tous, prêcher la fraternité pour les déshérités et les faibles, revendiquer l’autorité du droit contre la force, tel fut le labeur de ce noble cœur, de cette grande intelligence. Son action fut immense sur le moral de la France. Il dévoila et détruisit les sophismes du crime couronné, releva les cœurs affolés et rendit aux honnêtes gens dévoyés la notion de la loi morale un instant méconnue. Sous son souffle inspiré, les âmes renaissaient à l’espérance : par deux fois, après le 2 décembre, après 1871, il réveilla la conscience de la patrie.

Gloire à ce puissant génie, dont le patriotisme et l’amour du bien illuminent toutes les œuvres ! Gloire à celui que nous saluons tous d’une égale reconnaissance et d’une égale admiration ! Gloire à Victor Hugo le Grand !




DISCOURS DE M. FLOQUET
PRÉSIDENT DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.


Quelles paroles pourraient égaler la grandeur du spectacle auquel nous assistons et que l’histoire enregistrera !

Sous cette voûte toute constellée des noms légendaires de tant de héros qui firent la France libre et la voulurent glorieuse, apparaît la dépouille mortelle, je me trompe, l’image toujours sereine du grand homme qui a si longtemps chanté pour la gloire de notre patrie, combattu pour sa liberté !

Autour de nous les maîtres de tous les arts et de toutes les sciences, les représentants du peuple français, les délégués de nos départements, de nos communes, les ambassadeurs volontaires et les missionnaires spontanés de l’univers civilisé s’inclinent pieusement devant celui qui fut un souverain de la pensée, un proscrit pour le droit vaincu et la république trahie, un protecteur persévérant de toute faiblesse contre toute oppression, le défenseur en titre de l’humanité dans notre siècle.

Au nom de la nation nous le saluons aujourd’hui non plus dans l’humble attitude du deuil, mais dans la fierté de la glorification.

Nous le redirons sans cesse, ce ne sont pas des funérailles qui commencent ici, c’est une apothéose.

Nous pleurons l’homme qui finit, mais nous acclamons l’apôtre impérissable qui demeure parmi nous et dont le verbe survivant d’âge en âge nous conduira à la conquête définitive de la liberté, de l’égalité, de la fraternité dans le monde.

Ce géant immortel aurait été mal à l’aise dans la solitude et l’obscurité des cryptes souterraines ; nous l’avons exposé là-haut au jugement des hommes et de la nature, sous le grand soleil qui illuminait sa conscience auguste.

Tout un peuple a voulu réaliser le rêve poétique de ce doux génie :

Le cercueil au milieu des fleurs veut se coucher.

Que ce cercueil entouré de ces fleurs amies et de ce peuple reconnaissant entre dans le grand Paris que Victor Hugo appelait de ce nom sacré : la « cité-mère » et dont il a été véritablement le fils respectueux, le serviteur fidèle et l’élu bien-aimé ; que ce cercueil vénérable qui va à la gloire apporte parmi nous, avec toutes les lumières qui sortaient d’un cerveau si puissant, toutes les douceurs que caressait un cœur si tendre ; qu’il enseigne à la multitude émue sur son passage le devoir, la concorde, la paix ; que devant lui se lèvent pour nous éclairer et nous guider les méditations austères du jeune voyant de 1831, cet acte de foi qui pourrait résumer le testament du vieux républicain de 1885 et qui constitue l’unité morale la cette grande vie.

Je hais l’oppression d’une haine profonde !
Je suis fils de ce siècle. Une erreur chaque année
S’en va de mon esprit, d’elle-même étonnée,
Et, détrompé de tout, mon culte n’est resté
Qu’à vous, sainte patrie, et sainte liberté.






DISCOURS DE M. GOBLET
MINISTRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE.


Messieurs,

Le monde entier honore Victor Hugo, mais c’est à la France qu’il appartient. Quel que soit le caractère universel de son génie, il est le nôtre d’abord. Il vient de nous, de nos traditions, de notre race, et, si nous accueillons avec une émotion reconnaissante les témoignages d’admiration et de respect que lui envoient à l’envi tous les peuples, cependant la France justement orgueilleuse le revendique ; elle se glorifie en lui et s’illustre elle-même en lui faisant aujourd’hui ces funérailles nationales.

Dans le concert d’hommages qui monte vers Victor Hugo, le gouvernement réclame l’honneur de faire entendre sa voix. Ce ne peut être ni pour retracer sa carrière, ni pour résumer son œuvre immense, encore moins pour le louer comme il convient. Il semble, à la première vue, que cette œuvre soit si multiple et si grande, la carrière si vaste et si diverse, qu’il faille pour une pareille tâche autant d’orateurs que son art a compté de genres et qu’il y a de phases diverses dans son existence.

Roman, poème, drame, histoire, philosophie, il a tout abordé ; et son rôle politique et social n’est pas moins considérable que celui qu’il a occupé dans la littérature moderne.

Et pourtant, messieurs, ce que je voudrais pouvoir montrer ici, comme je le sens, c’est l’unité du plan qui a présidé à cette vie et à cette œuvre, si complexe en apparence.

Je ne sais s’il est vrai que notre siècle portera son nom et qu’on dira : « le siècle de Victor Hugo » comme on a dit le « siècle de Voltaire » ; mais ce qui nous apparaît dès aujourd’hui avec une pleine certitude, c’est qu’il en restera la plus haute personnification, parce qu’il est celui qui résume le mieux l’histoire de ce siècle, ses contradictions et ses doutes, ses idées et ses aspirations.

Victor Hugo en a été le témoin attentif et passionné. Il en a vu et jugé les événements avec son génie, il en a suivi toutes les évolutions ; ébloui d’abord par les gloires éphémères des premières années, séduit par la résurrection de la Liberté que l’ancienne monarchie semblait ramener avec elle, progressant vers la démocratie avec la royauté de juillet, maudissant et frappant d’une condamnation inexorable l’Empire qui, pour la seconde fois, venait faire violence à ce grand mouvement, jaloux de demeurer exilé pour rendre sa protestation plus forte, trouvant enfin dans la République triomphante le refuge et le couronnement de sa vie.

Dans cette longue et constante ascension, son œuvre l’accompagne. Poète, Victor Hugo n’a pas seulement chanté ce que chantent les poètes. Il ne s’est pas contenté de célébrer les harmonies de la nature, les joies et les tristesses humaines ; il ne s’est pas uniquement appliqué à disséquer son cœur pour en exprimer toutes les voluptés et les amertumes de la jeunesse en proie à la passion et au doute. Combien son œuvre est plus virile, plus haute et plus impersonnelle !

Ce n’est pas en lui tout d’abord, c’est autour de lui qu’il regarde, curieux de notre passé, habile à restituer les souvenirs des temps qui nous ont précédés, à nous faire revivre en plein Paris du moyen âge, parmi ses monuments et ses rues, comme avec les mœurs, les fêtes, les gaietés et les colères de nos aïeux.

Puis le poète embrasse tout ce qu’il rencontre sur son chemin, la gloire des batailles et la pompe des sacres, la liberté, l’amour du droit, de la justice, la haine de la violence et du parjure, les malheurs comme les triomphes de la patrie. Rien n’échappe à son regard dans le domaine des sentiments comme dans celui de la nature. Comme Homère, il admire les merveilles de l’univers, « la terre, ce poème éternel », « le ciel superbe et l’océan qui chantent les beautés de la création ». Comme Shakespeare, il pénètre dans les plus profonds replis de l’âme humaine ; il en a scruté toutes les faiblesses et toutes les grandeurs.

Ainsi va son poème depuis les Odes et Ballades, les Voix intérieures, par les Contemplations et par les Châtiments, jusqu’à la Légende des Siècles, cette épopée du genre humain, jusqu’à l’ Année terrible, ce cri d’amour filial et de pitié.

Le drame s’y vient mêler à la poésie, drame étrange qui semble inventé en pleine fantaisie, en dehors de toute réalité et de toute convention.

Quel drame cependant s’empare plus violemment de nos âmes ! Où trouver à la fois des situations plus hardies et plus fortes, plus de charme ou de grandeur dans les sentiments et dans la pensée, plus de grâce ou de noblesse dans le langage ?

Pour cette œuvre, il a fait sa langue, ou plutôt il a renouvelé et transformé notre vieille langue française. En l’arrachant aux anciennes formules, en la démocratisant, il y a découvert de nouvelles ressources et lui a donné une souplesse, une vigueur, une magnificence inconnue jusqu’à lui.

Et c’est pourquoi, malgré les prétentions révolutionnaires de sa jeunesse, bien qu’il se soit vanté « d’avoir tout saccagé, tout secoué du haut jusques en bas », Victor Hugo de son vivant est devenu classique. Il figurait déjà dans la glorieuse pléiade des grands poètes avec Corneille, Molière, Racine, Voltaire… Permettez-moi de ne citer que des gloires françaises ; elles suffisent à remplir ce cénacle d’élus.

Mais il n’est pas seulement égal à eux, il les dépasse par tout ce que son âme a de plus grand et de plus vaste, cette âme « où sa pensée habite comme un monde ». Le poète en Victor Hugo n’est plus qu’une partie de l’homme, ou plutôt l’homme a compris à sa manière le rôle du poète, et cette conception supérieure l’élève et le conduit.

Lui-même l’a dit : « Dans cette mêlée d’hommes, de destinées et d’intérêts qui se ruent si violemment tous les jours sur chacune des œuvres qu’il est donné à ce siècle de faire, le poète a une fonction supérieure. Il faut qu’il jette sur ses contemporains le tranquille regard que l’histoire jette sur le passé. Il faut qu’il sache se maintenir au-dessus du tumulte, inébranlable, austère et bienveillant, sachant être tout à la fois irrité comme homme et calme comme poète. »

Ce rôle grandiose, Victor Hugo l’a rempli en effet. Il a été le grand justicier de son temps. Il a été aussi le témoin auguste de la marche de ce siècle « que mène un noble instinct… »

Où le bruit du travail, plein de parole humaine,
Se mêle au bruit divin de la création.

Victor Hugo est l’homme de notre temps qui a le mieux compris, le plus aimé l’humanité dans l’ensemble et dans l’individu. Charitable avant tout aux petits, aux humbles, aux opprimés, aucune misère morale ou physique, le vice même ni le crime, ne peuvent rebuter sa magnanimité, et l’amélioration de la nature humaine, contre les destinées de l’humanité tout entière, fait l’objet principal de sa contemplation.

« Dans ses drames, vers et prose, pièces et romans, le poète, a-t-il dit, mettra l’histoire et l’invention, la vie des peuples et des individus… il relèvera partout la dignité de la créature humaine en faisant voir qu’au fond de tout homme, si désespéré et si perdu qu’il soit, Dieu a mis une étincelle qu’un souffle d’en haut peut toujours raviver, que la cendre ne cache point, que la fange même n’éteint pas : l’âme ! »

Et maintenant, si l’on demande où est le lien de cette œuvre et de cette vie, ce qui en fait l’unité, je répondrai, avec ses propres vers :

Qu’il fut toujours celui
Qui va droit au devoir dès que l’honnête a lui,
Qui veut le bien, le vrai, le beau, le grand, le juste.

Messieurs, c’est par ce côté profondément humain de sa nature que Victor Hugo a mérité d’être considéré comme le citoyen de toutes les nations.

C’est par là aussi qu’il s’est élevé à cette idée de Dieu qui emplit tout son ouvrage. Il croyait à l’âme immortelle. Le génie a des lumières supérieures. Peut-être a-t-il connu la vérité ? Nous qui demeurons, nous savons seulement qu’il avait conquis l’immortalité sur la terre, et c’est pourquoi nous le conduisons aujourd’hui avec ce cortège triomphal dans le temple que la Révolution française avait consacré aux grands hommes.

N’était-il pas juste et nécessaire, en effet, qu’il fût rouvert par lui ? La postérité, ratifiant nos hommages, l’y honorera éternellement.

Non, en vérité ses cendres ne sauraient redouter ces retours funestes dont on les menace. Après plus de cent ans, les noms de Voltaire et de Rousseau excitent encore les haines et les colères. Mais, depuis bien des années déjà, Victor Hugo, revenu de l’exil, vivait devant l’opinion dans une région sereine bien au-dessus de nos passions et de nos disputes : le grand vieillard, sorti des « jours changeants », représentait au milieu de nous l’esprit de tolérance et de paix entre les hommes, et le respect universel de ses contemporains lui donnait l’avant-goût de la vénération dont sera entourée sa mémoire.

C’est cette majesté sublime dans laquelle il a terminé sa carrière qui restera le trait dominant de cette belle vie. Toujours on rejouera quelques-uns de ces drames, on relira ces poèmes où il a su mettre « avec les conseils au temps présent les esquisses rêveuses de l’avenir, le reflet, tantôt éblouissant, tantôt sinistre, des événements contemporains, le panthéon, les tombeaux, les ruines, les souvenirs, la charité pour les pauvres, la tendresse pour les misérables, les saisons, le soleil, les champs, la mer, les montagnes, et les coups d’œil furtifs dans le sanctuaire de l’âme où l’on aperçoit sur un autel mystérieux, comme par la porte entr’ouverte d’une chapelle, toutes ces belles urnes d’or : la foi, l’espérance, la poésie, l’amour ! »

Mais quelle que soit la gloire du poète, la postérité la connaîtra sous un plus haut aspect. Elle se rappellera surtout qu’il a dit :

Je suis… celui qui hâte l’heure
De ce grand lendemain, l’humanité meilleure.

Et s’il est vrai, comme il le croyait et comme nous devons le croire, que ce monde mû par une force dont il n’a pas conscience, marche invinciblement vers le progrès, Victor Hugo ira en grandissant dans la mémoire des hommes, et, à mesure que son image reculera dans le lointain des temps, il leur apparaîtra de plus en plus comme le précurseur du règne de la justice et de l’humanité.




DISCOURS DE M. ÉMILE AUGIER
AU NOM DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE.


Messieurs,

Le grand poète que la France vient de perdre voulait bien m’accorder une place dans son amitié ; c’est à quoi j’ai dû l’honneur d’être choisi par l’Académie française pour apporter ici l’expression d’une douleur partagée par l’Institut tout entier.

Mais qu’est-ce que notre deuil de famille devant le deuil national qui fait cortège à notre illustre confrère ?

Toute la France est là, cette France dont Victor Hugo restait après nos désastres le plus légitime orgueil et la plus fière consolation, car il l’a dit lui-même :

Rien de ces noirs débris ne sort que toi, pensée.
Poésie immortelle, à tous les vents bercée.

Et la sienne est immortelle en effet !

Faut-il vous parler de l’éclat incomparable de son œuvre ? de cette imagination merveilleuse, de cette magnificence de style, de cette hauteur de pensée qui font de lui un maître sans pareil ? Ses droits à l’admiration des siècles sont proclamés plus éloquemment que je ne le saurais faire par cette cérémonie sans précédent, par cette affluence de populations accourues des quatre points cardinaux à ce pèlerinage du Génie.

Grand et salutaire spectacle, messieurs. Il est juste, il est beau qu’une patrie rende en honneurs à ses fils ce qu’elle reçoit d’eux en illustration.

Au souverain poète, la France rend aujourd’hui les honneurs souverains.

Elle dresse son catafalque sous cet Arc de Triomphe qu’il a chanté et sous lequel jusqu’ici elle n’avait encore fait passer qu’un triomphateur, celui qu’elle a entre tous surnommé le Grand.

Elle n’est pas prodigue de ce beau surnom. Elle en fait presque l’apanage exclusif des conquérants. Il n’y avait qu’un poète couronné par elle de cette auréole : il y en aura deux désormais, et comme on dit le Grand Corneille, on dira le Grand Hugo.

Il y a dans la plus haute renommée une partie caduque dont elle se dégage par la mort.

Il semble alors qu’elle s’élance avec l’âme du mourant, secouant ainsi une sorte de dépouille mortelle, pour planer radieuse au dessus de la dispute humaine.

La renommée, ce jour-là s’appelle la Gloire, et la postérité commence. Elle a commencé pour Victor Hugo. Ce n’est pas à des funérailles que nous assistons, c’est à un sacre. On est tenté d’appliquer au poète ces beaux vers qu’il adressait à son glorieux prédécesseur sous l’arche triomphale :

Maître, en ce moment-là vous aurez pour royaume
Tous les fronts, tous les cœurs qui battront sous le ciel ;
Les nations feront asseoir votre fantôme
Au trône universel.
Les nuages auront passé dans votre gloire.
Rien ne troublera plus son rayonnement pur ;
Elle se posera sur toute notre histoire
Comme un dôme d’azur.






DISCOURS DE M. MICHELIN
PRÉSIDENT DU CONSEIL MUNICIPAL DE PARIS.


Au nom de la Ville de Paris, je viens devant cet Arc de Triomphe,

Monceau de pierre assis sur un monceau de gloire,

saluer Victor Hugo et adresser un suprême adieu au poète incomparable, à l’homme bon et humain entre tous, au grand citoyen dont la vie a été si bien remplie au profit de l’humanité.

Je laisse à d’autres le soin de célébrer le génie littéraire du poète de la Légende des Siècles, d’ Hernani et des Châtiments.

Il ne m’appartient pas de retracer le rôle politique de Victor Hugo. Je me contente de rappeler que l’auteur de Napoléon le Petit et des Misérables a désiré et poursuivi ardemment, pendant toute sa vie, le triomphe de la liberté, de la vérité et de la justice.

Je veux simplement et en quelques mots constater le lien indissoluble qui unit Paris à Victor Hugo.

Notre grand poète national professait pour notre grande cité un sentiment d’admiration qui se manifesta, pour ainsi dire, dans chacune de ses œuvres.

Rappelons-nous ces vers admirables sur Paris :

Oh ! Paris est la Cité mère !
Paris est le lieu solennel
Où le tourbillon éphémère
Tourne sur un centre éternel.
Frère des Memphis et des Romes,
Il bâtit au siècle où nous sommes
Une Babel pour tous les hommes,
Un Panthéon pour tous les dieux.
Toujours Paris s’écrie et gronde.
Nul ne sait, question profonde,
Ce que perdrait le bruit du monde
Le jour où Paris se tairait.

En mai 1867, alors qu’il était en exil, éloigné de Paris depuis le crime du 2 Décembre, notre grand et illustre citoyen, examinant le rôle de notre chère cité par le monde, s’exprime ainsi : « La fonction de Paris, c’est la dispersion de l’idée, secouant sur le monde l’inépuisable poignée des vérités ; c’est là son devoir, et il le remplit. Faire son devoir est un droit. Paris est un semeur. Où sème-t-il ? Dans les ténèbres. Que sème-t-il ? Des étincelles. Tout ce qui, dans les intelligences éparses sur cette terre, prend feu çà et là et pétille est le fait de Paris. Le magnifique incendie du progrès, c’est Paris qui l’attise. Il y travaille sans relâche. Il y jette ce combustible : les superstitions, les fanatismes, les haines, les sottises, les préjugés. Toute cette nuit fait de la flamme, et grâce à Paris, chauffeur du bûcher sublime, monte et se dilate en clarté. De là le profond éclairage des esprits. Voilà trois siècles surtout que Paris triomphe dans ce lumineux épanouissement de la raison et qu’il prodigue la libre pensée aux hommes : au seizième siècle, par Rabelais ; au dix-septième, par Molière ; au dix-huitième, par Voltaire.

« Rabelais, Molière et Voltaire, cette trinité de la raison : Rabelais, le père ; Molière, le fils ; Voltaire, l’esprit ; ce triple éclat de rire : gaulois au seizième siècle, romain au dix-septième, cosmopolite au dix-huitième, c’est Paris. »

Qu’il me soit permis de compléter l’énumération faite par notre grand poète, et d’ajouter son nom à ceux de Rabelais, de Molière et de Voltaire. Ce nom de Victor Hugo sera évidemment donné à notre siècle par l’histoire.

Le dix-neuvième siècle s’appellera le siècle de Victor Hugo.

Après la chute de l’empire, au lendemain du désastre de Sedan et à la veille du siège, Victor Hugo s’empresse de rentrer à Paris pour partager ses souffrances et ses dangers. Nous nous rappelons tous son arrivée le 5 septembre au soir. Quelle joie ! Quel enthousiasme dans la population parisienne ! Elle revoyait enfin celui qui était absent depuis dix-neuf ans !

Désormais Victor Hugo est resté parmi nous toujours prêt à défendre les droits de notre grande cité.

Devant l’Assemblée de Bordeaux, il défend Paris en ces termes : « Paris espérait votre reconnaissance et il obtient votre suspicion ! Mais qu’est-ce donc qu’il vous a fait ? Ce qu’il vous a fait, je vais vous le dire : Dans la défaillance universelle, il a levé la tête ; quand il a vu que la France n’avait plus de soldats, Paris s’est transfiguré en armée ; il a espéré quand tout désespérait ; après Phalsbourg tombée, après Toul tombée, après Strasbourg tombée, après Metz tombée, Paris est resté debout. Un million de vandales ne l’a pas étonné. Paris s’est dévoué pour tous, il a été la ville superbe du sacrifice. Voici ce qu’il vous a fait. Il a plus que sauvé la vie à la France, il lui a sauvé l’honneur. »

Voilà comment Victor Hugo parlait de Paris. Vous voyez que j’ai raison de dire que le lien entre notre grand citoyen et Paris est indissoluble. Mon affirmation est confirmée par la population parisienne, qui se presse pour assister à ses magnifiques funérailles.

En rappelant ici les services considérables rendus à Paris par Victor Hugo, j’honore sa mémoire et je lui apporte la reconnaissance et la gratitude de notre grande cité.

Après les événements terribles de mai 1871, Victor Hugo est le premier à parler de concorde et d’apaisement et à réclamer l’amnistie. A Bruxelles, il offre un asile aux Parisiens vaincus, obligés de s’expatrier pour échapper aux rigueurs des conseils de guerre.

Il conseille la clémence alors que la répression et la vengeance sont à l’ordre du jour.

Au point de vue municipal, Paris est encore placé sous un régime d’exception. Il y a longtemps que Victor Hugo a réclamé la reconnaissance des droits municipaux de Paris, et voici en quels termes : « Le droit de Paris est patent. Paris est une commune, la plus nécessaire de toutes comme la plus illustre. Paris commune est le résultat de la France république. Comment ! Londres est une commune et Paris n’en serait pas une ! Londres, sous l’oligarchie, existe, et Paris, sous la démocratie, n’existerait pas ! La monarchie respecte Londres et la monarchie violerait Paris ! Énoncer de telles choses suffit ; n’insistons pas. Paris est de droit commune, comme la France est de droit république. »

Je remercie Victor Hugo d’avoir réclamé les droits de Paris. Je suis heureux de rappeler ces paroles en présence des pouvoirs publics. Qu’ils me permettent d’espérer qu’ils voudront bien se souvenir que Paris vit encore sous un régime d’exception, et qu’il est digne cependant d’obtenir enfin ses libertés communales, son autonomie municipale qu’il réclame depuis si longtemps.

La reconnaissance de Paris envers Victor Hugo sera éternelle. Paris s’est honoré en envoyant Victor Hugo le représenter dans les assemblées législatives. Le conseil municipal, par trois fois, l’a élu délégué sénatorial et a attaché son nom à l’une des plus belles avenues de Paris. Dès que le bruit de sa mort s’est répandu dans la ville, le conseil municipal a cru qu’il était de son devoir de demander pour Victor Hugo le triomphe du Panthéon. Il s’est empressé, avant de lever sa séance en signe de deuil, d’émettre un vœu tendant à restituer le Panthéon aux grands hommes. Le gouvernement a donné satisfaction à ce vœu de la population parisienne, et Victor Hugo va reposer au Panthéon, au milieu de la jeunesse des écoles, qui professe pour lui la plus grande vénération.

Je résume en ces mots la vie de Victor Hugo : Grandeur d’âme, bonté, clémence, fraternité, civilisation.

Paris, reconnaissant à Victor Hugo, s’associe aujourd’hui à l’univers entier pour pleurer un mort et pour saluer un immortel. Le travailleur s’en est allé, mais son travail subsiste impérissable.

Honneur et gloire à Victor Hugo, le génie de l’humanité !




DISCOURS DE M. LEFÈVRE
VICE-PRÉSIDENT DU CONSEIL GÉNÉRAL DE LA SEINE.


Messieurs,

Dans ce jour de deuil, au nom du conseil général de la Seine, je viens rendre un suprême hommage à Victor Hugo.

Au milieu d’une manifestation nationale, si superbement méritée par tant d’œuvres éclatantes, le département de la Seine témoigne au grand mort son admiration sans bornes. Il se souvient avec orgueil qu’il a deux fois envoyé siéger au sénat celui que toutes les bouches ont raison de proclamer aujourd’hui le premier des poètes et le plus grand des Français.

Nous, ses électeurs, nous avons principalement admiré le démocrate aussi dévoué qu’inébranlable.

Sans doute, avec tout le monde civilisé, nous savions l’immensité de son génie ; sans doute nous savions la ciselure merveilleuse et la majesté de son langage ; nous savions que jamais front plus inspiré ne rayonna parmi les humains ; et, pour tout dire en un mot, nous savions que le dix-neuvième siècle, si étincelant de lumière, s’appellera le siècle de Victor Hugo. Assurément nous acclamions avec enthousiasme, avec vénération, tant de grandeur, tant de puissance et tant d’éclat.

Mais s’il fut notre héros, c’est surtout parce qu’il se montra l’apôtre infatigable des revendications populaires et des grandes réformes.

Ami des faibles et des déshérités, nous avons nommé leur plus éloquent défenseur, l’auteur immortel des Misérables, le cœur toujours saignant des blessures de la France, nous avons nommé celui qui marqua éternellement d’un fer rouge les criminels envers la patrie, le sublime justicier des Châtiments et de l’ Année terrible.

Et, le jour même de notre premier vote, en face du palais du Luxembourg, le peuple ratifiait magnifiquement notre choix, en faisant au nouvel élu une de ces ovations d’un caractère à la fois si touchant et si grandiose. Oui, à cette époque d’angoisse et de combat, alors que sur la France la réaction dressait encore sa face ténébreuse, Victor Hugo proclamé sénateur à Paris, ce fut un triomphe que ne peuvent oublier les républicains et tous ceux qui sont animés d’un véritable patriotisme.

Bientôt l’ancien proscrit de décembre, qui, au sortir d’horribles tempêtes politiques, avait senti toutes les douleurs de l’exil et qui connaissait maintenant tous les bienfaits de l’apaisement, réclama, avec son éloquence magistrale, en faveur des déportés de nos commotions civiles, la clémence et l’amnistie.

De sa haute autorité, il soutint constamment les œuvres les plus généreuses, et de tous les points de la France et du monde il était salué comme le représentant le plus vénéré de la démocratie.

À l’avenir, si le grand homme n’est plus au milieu de nous pour parler et pour agir, du moins son exemple, ses œuvres et ses enseignements resteront notre plus riche héritage. Et sans cesse, du fond de sa tombe, sortira comme un large souffle vivifiant qui fera fleurir partout la Justice et la Fraternité.

Gloire donc et reconnaissance à cet immortel génie de la patrie française et de l’humanité !

Au Panthéon





DISCOURS DE M. OUDET
AU NOM DE LA VILLE DE BESANÇON.


La ville de Besançon, qui s’enorgueillit d’avoir été le berceau du grand citoyen que pleure aujourd’hui la France, avait sa place marquée dans ces obsèques. C’était pour elle un devoir, c’était un grand honneur de venir, au milieu de ce deuil national, dire un dernier adieu au plus illustre de ses enfants. Et j’ai accepté du conseil municipal, après bien des hésitations et avec le sentiment intime de mon insuffisance, la mission périlleuse de prendre ici la parole en son nom.

C’est à Besançon, le 7 ventôse an X de la République française (26 février 1802), que la femme du commandant Léopold Hugo, après une grossesse laborieuse, mit au monde cet enfant, faible et chétif, qui deviendra l’honneur de la France, la gloire des lettres, la grande personnification du siècle, et dont nous accompagnons aujourd’hui, à quatre-vingt-trois ans de date, la dépouille mortelle dans ce monument que la patrie reconnaissante vient, après bien des vicissitudes, de consacrer de nouveau à la sépulture et à la mémoire de ses grands hommes.

Victor Hugo lui-même, dans les Feuilles d’automne, a décrit, en vers d’une délicatesse inimitable, son apparition dans la vie ; mais, le moment n’étant point aux longs discours, je ne les citerai pas.

Quiconque, d’ailleurs, sait lire les a lus ; quiconque, a un cœur les a aimés, s’il m’est permis de paraphraser l’un de ses biographes. Mais à qui donc « cet enfant que la vie effaçait de son livre, et qui n’avait pas même un lendemain à vivre », dut-il de surmonter alors les dangers d’une aussi délicate constitution ? Il nous l’a dit lui-même : « aux soins d’une mère adorée ».

Dieu me garde d’en douter et de commettre un pareil sacrilège. Serait-il cependant téméraire de penser que, dans cette œuvre de dévouement et d’amour, la mère dut être puissamment secondée par l’influence bienfaisante de l’air si pur qui, dans nos montagnes, contribue à créer ces natures solides dans lesquelles se trouvent des caractères si fortement trempés ?

Serait-il téméraire de croire que, nous quittant plusieurs mois après sa naissance et déjà inscrit comme enfant de troupe, doué dès lors de cette admirable constitution qui le conserva à sa patrie pendant près d’un siècle, il put emporter en germe de notre pays une portion de ces qualités physiques qui ont fait de lui l’un des plus puissants génies de son temps ?

Ah ! laissez-moi, vous qui voulez bien m’écouter avec indulgence, laissez-moi appeler à mon aide, en ce moment solennel, quelques vers de l’un de nos jeunes poètes francs-comtois, adressant, en 1881, une ode à Victor Hugo :

…À votre âme il reste quelque chose
De ce qui l’entoura dans ses premiers moments…
O, vieux maître, c’est bien dans la Franche-Comté
Que vous avez puisé pour toute votre vie
Cette sublime soif sans cesse inassouvie
De justice suprême et d’âpre liberté.

C’est pénétré moi-même de cette pensée que, dès le mois de mars 1879, étant maire de Besançon, je proposais au conseil municipal, pour perpétuer parmi nous le nom du grand citoyen dont Besançon fut le berceau et pour en transmettre la mémoire aux générations à venir, de donner son nom à l’une de nos rues et de placer sur la façade de la maison où il est né un cartouche en bronze, dont le maître lui-même dicta l’inscription : Victor Hugo : 26 février 1802, inscription qu’il faut aujourd’hui compléter par cette date funèbre : « 22 mai 1885. »

La pose de ce cartouche fut l’occasion d’une fête presque nationale et d’un banquet où le maître se fit représenter par M. Paul Meurice, porteur d’une lettre que nous conservons dans nos archives comme un monument bien précieux.

Elle est ainsi conçue :

« Décembre 1880.

« Je remercie mes compatriotes avec une émotion profonde. Je suis une pierre de la route où marche l’humanité ; mais c’est la bonne route. L’homme n’est le maître ni de sa vie ni de sa mort. Il ne peut qu’offrir à ses concitoyens ses efforts pour diminuer la souffrance humaine et qu’offrir à Dieu sa foi invincible dans l’accroissement de la liberté.

« VICTOR HUGO. »

Voilà l’admirable testament qu’il a laissé à ceux qui conservent son berceau. Voilà pourquoi la ville de Besançon a délégué une partie de sa municipalité à ces solennelles obsèques, pendant que toute sa population, sur l’initiative des étudiants de ses écoles préparatoires, des instituteurs et des élèves de ses écoles primaires, réunis à la même heure devant la maison où le maître est né, déposent en ce moment sur la façade des couronnes de fleurs, afin d’honorer sa mémoire, en attendant que la ville complète son œuvre par l’érection de la statue du grand citoyen sur l’une de nos places publiques.

Adieu donc, maître, recevez une dernière fois l’hommage de notre douleur profonde et de notre souvenir respectueux.

Après les désastres de la patrie foulée par l’envahissement, vous avez, le premier, jeté le cri de protestation et de rage sur les deux provinces écartelées, Strasbourg en croix, Metz au cachot, et depuis la douloureuse séparation, vous n’avez cessé de conserver à nos frères malheureux d’Alsace et de Lorraine l’amour de la patrie française et l’espérance dans l’avenir. Maître, soyez sans inquiétude sur votre berceau ; depuis que la Franche-Comté, après toutes ses vicissitudes, se donna à la France, il y a deux siècles de cela, elle resta le rempart avancé et fidèle de la patrie.

Jamais Besançon n’a vu l’ennemi dans sa citadelle, jamais sur ses tours l’ombre d’Attila, et les hirondelles qui viennent chaque année construire leurs nids aux fenêtres de cette chambre où vous êtes né ne diront jamais : La France n’est plus là.

Adieu donc, maître, au nom de tous mes concitoyens ! ou plutôt au revoir au sein du Dieu de « la raison, du droit, du bien, de la justice », dont vous nous avez légué la foi !




DISCOURS DE M. HENRI DE BORNIER
AU NOM DE LA SOCIÉTÉ DES AUTEURS DRAMATIQUES.


La Société des auteurs et compositeurs dramatiques m’a chargé d’apporter l’hommage de son admiration et de sa douleur à l’homme qui a illustré à jamais la scène française.

Je n’ai à parler que du poète dramatique, mais à l’insuffisance de mes paroles suppléera cette voix mystérieuse que chacun écoute dans son âme en face des grands tombeaux.

Victor Hugo a écrit cette phrase dont on pourrait faire l’épigraphe de son théâtre : « Dieu frappe l’homme, l’homme jette un cri ; ce cri c’est le drame. »

Oui, c’est le drame, le drame de Victor Hugo surtout. Dans aucun temps, dans aucun pays, aucun poète n’a écouté de plus près, n’a reproduit avec plus de force ce cri de la douleur humaine. Chacune de ses œuvres tragiques semble porter le nom d’un champ de bataille : Hernani a l’aspect d’un combat étincelant sous le soleil de l’Espagne, dans quelque sierra désolée ; Ruy Blas ressemble au choc de deux escadrons farouches plus avides de donner la mort que de trouver la victoire ; les Burgraves ont la grandeur douloureuse et titanique des trilogies d’Eschyle. Cette puissance admirable dans la peinture des souffrances de l’humanité n’est qu’un des mérites du théâtre de Victor Hugo ; il en a un autre : le sentiment profond de la pitié ! Tous ces héros, tous ces vaincus de la fatalité, tous ces désespérés de la vie, tous ces martyrs, tous ces bourreaux mêmes ont sur leur visage un ruissellement de larmes qui tombe comme un torrent d’une montagne sombre. C’est pourquoi le poète glorifie les uns et absout les autres. Il sait que tout crime est le germe d’un désespoir, que le poète, ayant dans une main la justice, doit avoir dans l’autre la clémence et que, si Adam a pleuré sur Abel, Ève a pleuré sur Caïn !

C’est en cela que l’œuvre de Victor Hugo est à la fois terrible et touchante, et c’est pour cela qu’elle doit rester parmi les plus nobles et les plus hautes dont s’honore le génie humain.




DISCOURS DE M. JULES CLARETIE
AU NOM DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES.


Dans l’immense deuil de cette journée, le monde célèbre et pleure l’Immortel, la littérature française le Maître, la Société des gens de lettres le Père.

Aux hommages universels, qui changent ces funérailles en apothéose, notre famille littéraire apporte son pieux et respectueux souvenir. Les acclamations disent assez combien partout Victor Hugo est admiré : chez nous, il fut aimé. Quand il s’est agi, pour nous, de donner des canons à la défense nationale, de célébrer le centenaire d’un grand homme, de défendre pour l’écrivain le droit à la liberté et le droit à la vie, le grand poète nous apporta toujours l’autorité de sa parole et l’apostolat de son génie.

Oui, ce fut un apôtre avant tout, ce grand et incomparable homme de lettres qui, dans toute sa longue et glorieuse existence, n’eut jamais d’autre autorité officielle que celle qu’exerce la pensée, d’autre pouvoir que celui du livre, et qui gouverna l’esprit humain par la plume, comme d’autres-mieux que d’autres-par l’épée ou par le sceptre.

Il a dit de Paris que « sa fonction, c’est la dispersion de l’idée ». Sa fonction, à lui, ce fut la diffusion de la pensée nationale, par sa langue, cette langue claire et nette des traités diplomatiques, des souverains, dont il fit le verbe vivant et généreux de l’âme des peuples. Messieurs, ce qui assure encore à notre pays la suprématie dans le monde, c’est la littérature et l’art, c’est le roman, c’est le théâtre, c’est l’histoire, et aucun homme n’a plus fait pour la gloire de son pays que Victor Hugo, le plus grand des lyriques de France. Un jour, en un vers admirable, il a parlé dugeste auguste du semeur secouant sur le monde « l’inépuisable poignée des vérités » ; il fut, lui, le semeur, le majestueux et sublime semeur de l’idée française !

Oui, ne l’oublions jamais, ce grand homme qui rêva, salua l’immense fraternité des peuples, a étroitement aussi, énergiquement et tendrement aimé la patrie, et après avoir dit à la France : « Sers l’humanité et deviens le monde, » son œuvre entière dit au monde : « Honore, respecte, acclame, remercie la France. »

Ainsi toute sa vie fut un combat. Lorsqu’il n’était encore que l’enfant sublime, celui qui devait être le sublime aïeul avait proclamé que le poète a charge d’âmes et, en merveilleux artiste, en artiste souverain et inimitable, dans ces livres dont les titres chantent en toutes les mémoires, il opposa à la doctrine de l’art pour l’art, l’art pour le droit, l’art pour une foi, l’art pour la vérité, l’art pour le Dieu qu’il proclamait, pour l’humanité qu’il consolait, pour la patrie qu’il glorifiait !

À travers son œuvre, qui a toutes les tempêtes et tous les apaisements du grand nourricier l’Océan, un autre sentiment souffle comme une brise ou court plutôt comme le sang même des veines du poète, cette vertu dont on vous parlait tout à l’heure : la pitié. Il a toujours jeté sur les douleurs « le voie d’une idée consolante ». Il a partout cherché dans l’obscurité de la nature humaine la mélancolie latente et la vertu cachée, la fleur ignorée qu’un peu de bonté pouvait faire refleurir. Tout ce qui souffre a place dans sa vaste tendresse : Fantine et Marion purifiées par l’amour, Jean Valjean par le repentir, Triboulet châtié dans son cœur de père, Lucrèce dans ses entrailles de mère.

Il a pour les petits des caresses de lion ; l’orphelin, le pauvre, le marin, il les adopte comme le matelot des « Pauvres gens » recueille les épaves de la mer, et dans un sourire d’enfant Victor Hugo voit un monde de poésie, comme dans la larme d’une femme qui tombe il voit un monde de douleurs.

Voilà l’exemple que ce grand écrivain a donné à tous les écrivains. Il nous disait, un soir, en parlant d’un illustre homme de lettres qu’il aimait et qui venait de mourir : « Il fut grand, ce qui est bien ; mais il fut bon, ce qui est mieux ! » Messieurs, Shakspeare a parlé quelque part des mamelles sublimes de la charité. De ce lait de la bonté humaine Victor Hugo s’était nourri, il en garda jusqu’à la fin l’héroïque douceur et, offrant au monde la manne de sa poésie, il réclama, de sa première ode à son dernier livre,

Avec le pain qu’il faut aux hommes,
Le baiser qu’il faut aux enfants !

Et maintenant il a laissé tomber sa tête puissante dans le dernier sommeil. Il a rejoint Homère, Eschyle, Dante, Rabelais, Isaïe, Tacite — ceux qu’il appelait des génies-Cervantes, Shakspeare, Corneille, Molière ; il a libre croyant, montré « l’évidence du surhumain sortant de l’homme » ; il a servi à la fois la poésie et le progrès, les lettres et les peuples « dans son ascension vers l’idéal » ; et, « libre dans l’art, libre dans le tombeau », il a, je cite ses paroles, « déployé dans la mort ces autres ailes qu’on ne voyait pas ».

Il n’avait demandé que le corbillard des pauvres. Le monde vient de lui faire des funérailles inoubliables, immortelles comme son œuvre. C’est comme de l’histoire de France qui vient de passer triomphalement à travers l’histoire de Paris. Cherchez parmi ces couronnes : il y en a une qui apporte au fils du défenseur de Thionville l’hommage des habitants de Thionville annexée. Et par une sorte de voie sacrée, de l’avenue qui porta le nom d’Eylau, où son oncle défendit le cimetière dans la neige, en passant par l’Arc de l’Étoile, où le nom de son père devrait être inscrit.

N’ajoutons rien, nous, gens de lettres, à cette réclamation. Rien -si ce n’est cette parole même que faisait entendre, il y a trente-cinq ans, sa grande voix sur le tombeau de Balzac : « Ce penseur, ce poète, ce génie a vécu parmi nous de cette vie d’orages commune dans tous les temps à tous les grands hommes !… » Mais Victor Hugo n’avait pas attendu que la mort fut un avènement, et, dominant les partis, dominant les passions, continuant là-haut son rêve, il va briller désormais au-dessus de toutes ces poussières qui sont sous nos pas, « de toutes ces nuées qui sont sur nos têtes, parmi les étoiles de la patrie ! »

Victor Hugo a eu comme un cortège de monuments : les statues voilées de nos cités en deuil, la Colonne, Notre-Dame, le trophée et la cathédrale, le bronze et le granit qu’il a contresignés de sa griffe, et, là-haut, du fronton ciselé par le maître sculpteur de sa jeunesse, tombe le cri profond de tout un peuple : « Aux grands hommes, la patrie reconnaissante ! »





DISCOURS DE M. LECONTE DE L’ISLE
AU NOM DES POÈTES.


C’est avec le profond sentiment de mon insuffisance que j’ose adresser, au nom de la poésie et des poètes, le suprême adieu de ses disciples fidèles, respectueux et dévoués, au maître glorieux qui leur a enseigné la langue sacrée. Puisse ma gratitude infinie et ma religieuse admiration pour notre maître à tous me faire pardonner la faiblesse de mes paroles !

Messieurs,

Nous pleurons sans doute le grand homme qui a daigné nous honorer de sa bienveillance inépuisable, de sa bonté d’aïeul indulgent ; mais nous saluons aussi, avec un légitime orgueil filial, dans la sérénité de sa gloire, du fond de nos cœurs et de nos intelligences, le plus grand des poètes, celui dont le génie a toujours été et sera toujours pour nous la lumière vivante qui ne cessera de nous guider vers la beauté immortelle, qui désormais a vaincu la mort, et dont la voix sublime ne se taira plus parmi les hommes.

Adieu et salut, maître très illustre et très vénéré, éternel honneur de la France, de la République et de l’humanité !




DISCOURS DE M. PHILIPPE JOURDE
AU NOM DE LA PRESSE PARISIENNE.


Messieurs,

La presse parisienne m’a fait un honneur dont je sens le prix en me chargeant de dire, en son nom, un dernier adieu au grand mort que nous pleurons.

En ce jour où tant de voix éloquentes s’élèvent pour célébrer cette illustre mémoire, la presse ne pouvait garder le silence sans manquer à un devoir sacré.

N’a-t-elle pas, elle aussi, une dette de reconnaissance à acquitter envers Victor Hugo ?

Le journal n’était pas seulement pour Victor Hugo une des plus belles manifestations de la pensée humaine : il était à ses yeux l’instrument du progrès, le flambeau de la civilisation : Le journal était pour lui l’avant-coureur du livre dans les masses profondes de notre société démocratique.

Il n’a pas vingt ans qu’il publia le Conservateur littéraire. Lorsque plus tard, sorti vainqueur de la grande bataille romantique, il élargit son horizon, c’est au journal, c’est à l’ Événement de 1848 qu’il demande une tribune politique, comme il avait demandé une tribune littéraire au Conservateur de 1819.

Plus tard encore, pendant l’exil et après l’exil, toutes les fois que le grand poète a eu une cause généreuse à défendre, il fait à la presse l’honneur de l’associer à ses belles actions, à ses revendications éloquentes, à ses appels à la clémence et à l’humanité. Qu’il s’agisse de combattre l’esclavage dans les colonies espagnoles ou de répondre à l’appel des Crétois, qu’il s’agisse de demander à l’Angleterre la grâce des fenians condamnés à mort, ou d’implorer de Juarez la grâce de l’empereur Maximilien ; plus tard encore, qu’il s’agisse de plaider la cause de la France durant l’Année terrible, c’est le journal qui porte au monde les revendications de cette grande conscience et les éclats de cette voix puissante.

Voilà, messieurs, pour la presse, un grand honneur. Elle en est fière. On l’accuse parfois du mal dont elle est innocente : n’a-t-elle pas le droit de se glorifier du bien qui s’est fait par elle ?

On n’accusera pas la presse d’ingratitude vis-à-vis du grand homme dont nous célébrons aujourd’hui l’apothéose ; l’immense publicité qu’elle a donnée aux œuvres du maître a fait pénétrer sa pensée jusque dans les hameaux les plus reculés. Elle a mis sa gloire à l’abri des contestations qui se sont élevées, dans d’autres pays, autour d’illustres génies.

La presse tout entière s’est inclinée avec respect devant les restes du poète national. Les dissentiments se sont imposé silence devant ce glorieux cercueil ; et c’est pour celui qui parle au nom de la presse parisienne une satisfaction profonde de savoir qu’il est l’interprète de tous ses confrères quand il exprime son admiration et sa gratitude pour celui qui fut Victor Hugo.




DISCOURS DE M. LOUIS ULBACH
AU NOM DE L’ASSOCIATION LITTÉRAIRE INTERNATIONALE.


Si je n’écoutais que la douleur d’une amitié de plus de quarante ans et si je n’obéissais qu’à l’admiration de toute ma vie, je me tairais devant le silence formidable de ce cercueil.

Mais j’ai reçu de l’Association littéraire et artistique internationale, dont Victor Hugo était le président d’honneur, un mandat qu’il ne m’est pas permis de récuser. Nos amis de la France et de l’étranger, ceux qui dans nos courses à travers l’Europe, à chacun de nos congrès, à Londres, à Lisbonne, à Vienne, à Rome, à Amsterdam, à Bruxelles, acclamaient Victor Hugo avec tant de sympathie, en nous donnant tant d’orgueil, ont aujourd’hui l’orgueil de faire retentir leur sympathie dans notre profonde tristesse.

Nous sommes les soldats d’une idée que Victor Hugo nous a léguée, la défense de la propriété littéraire et de la propriété artistique. Partout où nous sommes allés livrer ce bon combat, son nom nous a ouvert l’hospitalité la plus cordiale, son génie nous a donné les armes les plus sûres et sa gloire a illuminé nos succès.

Je viens donc, au nom de ceux qu’il a inspirés, commandés, soutenus, l’acclamer à mon tour, quand je voudrais uniquement le pleurer.

Victor Hugo est l’écrivain français le plus admiré hors de France ; non pas parce que nous l’admirons, car les étrangers parfois nous reprochent de ne pas l’admirer assez, tant ils sont saisis par la forte expansion de son génie ! À peine a-t-on besoin de le traduire ! Le relief de sa pensée fait sa trouée dans la langue étrangère, et le geste de sa parole aide à le deviner, avant qu’on l’ait pénétré.

Sa gloire prodigieuse, messieurs, nous est donc doublement chère ! Elle rayonne sur nous, avec le souvenir de nos joies, de nos douleurs les plus intimes, de nos ambitions les plus vastes, et en même temps elle resplendit au dehors comme une irradiation de la France généreuse et fraternelle.

Le patriotisme de Victor Hugo, qui ne sacrifie rien des droits stricts de la patrie, s’augmente d’un sentiment de justice internationale, supérieur aux préjugés de la diplomatie, aux ignorances populaires. Il est un foyer hospitalier où toutes les patries s’échauffent pour aimer et servir davantage la paix, l’union, la liberté.

Soyons fiers, à travers notre douleur, de voir ce mort sublime se dégager de nos étreintes pour recevoir de toutes les nations tournées vers lui une immortalité qui s’ajoute à notre reconnaissance nationale.

On n’a trouvé dans Paris qu’une porte assez haute pour y faire passer son ombre : celle qu’il a mesurée lui-même à sa taille dans ses strophes de granit, celle où son doigt filial a inscrit le nom de son père absent, celle, où son nom rayonnera désormais, sans avoir besoin d’y être inscrit. Mais ce qu’on ne trouvera pas, c’est un horizon qui borne sa renommée. Déjà, devant ces témoignages venus de tous les points du globe, il semble que ce poète, évanoui dans l’infini, déborde l’Europe comme il a débordé la France et qu’à l’heure où nous rouvrons pour lui le Panthéon français le monde lui élève un Panthéon international.

Gardons nos larmes pour le recueillement de demain ; mais aujourd’hui ne résistons pas à cet entraînement d’un enthousiasme universel. C’est notre honneur d’y céder.

Il y a, en effet, messieurs, dans cette solennité comme un relèvement définitif de la patrie, qui se sent grande du génie de son plus grand homme, et aussi de la foi que ces funérailles rallument dans les cœurs.

Conservons le souvenir de cette journée, comme celui d’un pacte nouveau conclu avec l’amour du pays, avec sa gloire, avec sa puissance dans le monde, avec le rayonnement de ses idées, et restons dignes de ce transport unanime qui a fait s’agenouiller toute la France et se dresser toute l’Europe sur ce seuil où notre poète national renaît dans sa vie immortelle.

Ce sera le dernier chef-d’œuvre de Victor Hugo. C’eût été son ambition suprême après avoir tant écrit, tant lutté pour la fraternité humaine et pour la gloire de la France, de faire servir sa mort à une fédération sincère entre les peuples et à une explosion radieuse du patriotisme français !




DISCOURS DE M. GOT
AU NOM DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE.


C’est un grand honneur pour toute notre corporation qu’on ait fait choix d’un délégué qui prît aussi la parole dans cette cérémonie auguste.

Mais le théâtre de Victor Hugo, cette portion si fameuse de son œuvre, vient d’être apprécié à sa valeur grandiose, et tout d’ailleurs n’a-t-il pas été dit-par quelles voix éloquentes ! -sur le maître poète devant qui la France et le monde s’inclinent aujourd’hui !

Je crois donc devoir restreindre à son but véritable la mission qu’on a bien voulu me confier.

C’est au nom de l’Art et des artistes dramatiques, dont une moitié-la plus brillante sans doute, les femmes-pouvait difficilement prendre place dans le cortège, accouru fiévreusement de toutes part à ces funérailles triomphales ; c’est au nom de nous tous enfin, que je dépose ici cet hommage respectueux, mais plein d’un orgueil patriotique !

À Victor Hugo, le Théâtre-Français reconnaissant !




DISCOURS DE M. MADIER DE MONTJAU
AU NOM DES PROSCRITS DU DEUX-DÉCEMBRE.


Concitoyens,
Mesdames et concitoyennes,

Au lendemain du coup terrible du 22 mai, à l’un de ceux dont ce coup traversait le plus cruellement le cœur, un autre génie contemporain, un chantre illustre de l’art écrivait : « Devant la mort de cet immortel, nulle parole n’est à la hauteur du silence. » Que venons-nous donc faire à cette place d’où je m’adresse à vous ? Et celui qui vient de m’y précéder, et ceux qui m’y suivront, et moi-même ? Ajouter une feuille à la couronne de laurier que depuis si longtemps le monde a tressée pour le Maître, glorifier la gloire elle-même, illustrer cette illustration universelle et déjà presque séculaire, qui pourrait y songer, qui oserait le dire ?

Nous, nous venons tout simplement, modestement, humblement, je ne crains pas de le dire, payer à celui qui n’est plus la dette énorme de notre reconnaissance. Et vous, modernes poètes, modernes écrivains dont il fut le vaillant pionnier, pour qui il ouvrit des voies nouvelles, à qui il fit entrevoir un immense horizon, et qui vous élevâtes dans un généreux essor, emportés sur les ailes de son inspiration ; et vous, représentants du Parlement et des Académies, qui dûtes tant de gloire à sa vaillante éloquence, aux œuvres de son grand esprit ; et vous tous patriotes qui m’écoutez, qui n’avez pas oublié la grandeur de celui qui porta si haut l’honneur de la France.

Entre tous, la dette reste immense, pour ceux-là surtout qui m’ont fait l’honneur de m’autoriser à parler ici en leur nom : les proscrits de 1851. Des proscrits de tous les temps, de toutes les heures douloureuses, comme de ceux-là, Victor Hugo fut en effet le champion traditionnel.

Enfant, il avait vu sa mère recueillir dans la maison paternelle ceux du premier empire. Jeune homme, dans son modeste gîte, il offrait un asile à ceux de la Restauration. Sous la monarchie de Juillet, il disputait victorieusement à l’échafaud la tête de notre cher Barbès. Et plus tard, s’il ne sauvait pas la tête de John Brown, du moins en la défendant il rendait la victime immortelle et flétrissait à jamais les défenseurs de l’esclavage sanglant.

Quand vint notre tour, quand, le cœur saignant de nos misères et de celles de la France, il nous fallut quitter cette patrie qu’on n’emporte pas, a dit un grand homme, à la semelle de ses souliers, alors que quelques cœurs navrés s’abandonnaient au désespoir, quelle joie d’avoir à nos côtés le maître, de le sentir à la fois notre compagnon et le chef de notre phalange !

Dans l’obscurité profonde qui nous enveloppait, il brillait comme un phare. Il était le soleil où nous nous réchauffions. Par lui, on se sentait éclairé, guidé, protégé ! Protégé, semblait-il, contre tous les périls, mais protégé certainement contre le plus grand de tous, contre les odieuses calomnies, contre les infamies qu’à flots on déversait sur nous. Ne nous suffisait-il pas, en effet, pour nous laver, de pouvoir affirmer, de dire : « Nous sommes du parti de Victor Hugo ; nous sommes ses complices ; nous sommes ses amis ! »

Oui, tu nous protégeas et tu nous vengeas, maître ! Et en nous protégeant, tu protégeais, tu vengeais, tu sauvais, plus grands, plus précieux que nous, ces proscrits de tous les temps funestes, le droit, la liberté, dont nous n’étions que les soldats.

Quelle ivresse parmi nous et pour toutes les âmes où vivait encore leur amour, quand de sa plume, formidable Euménide, sortit et traversa, comme un éclair, le monde, cette histoire de Napoléon le Petit, écrite avec le burin de Tacite ; lorsque, plus tard, semblables aux anathèmes antiques, le suivaient les Châtiments, cette coulée poétique colossale, épique, grandiose parfois, on l’a dit, grimaçante comme une charge de Callot, où se mêlaient dans une alliance sublime le terrible et le grotesque, la poignante ironie et l’inépuisable colère.

Ah ! ces œuvres sublimes, filles de la vertu indignée, de la justice implacable, et ces discours passionnés, prononcés sur la tombe de chacun des martyrs du Deux-Décembre, et ces Misérables, et cette Légende des Siècles, revendication solennelle et plus large encore au profit de toutes les misères, contre toutes les tyrannies de tous les pays, de tous les temps, nous les réclamons comme nôtres, nous compagnons de l’exil de Hugo, solidaires de ses indignations, victimes des persécutions qui le frappaient !

Elles ont été faites, en même temps que de son génie, du spectacle de nos souffrances, de celles de nos proches, de la vue de notre sang, voire du grondement de nos indignations.

Écrivains illustres de notre pays, vaillants des grandes batailles littéraires du maître, mettez dans votre lot toutes les autres sorties de sa plume, mais ne nous disputez pas celles-là, n’y touchez pas, elles sont dans le nôtre, encore une fois, elles nous appartiennent, et ce sont les plus belles !…

Quel réconfort nous y avons trouvé ! Et quel sentiment du devoir dans l’exemple de ce stoïque. Résigné à la solitude, renonçant à cette cour d’esprits d’élite, que faisait autour de lui, dans son pays, tout ce qu’avaient la France et l’Europe de plus illustre, seul sur son roc, au milieu de l’océan, impassible et inflexible, attendant que l’heure de la justice et de la réparation vint.

Ce roc, comme celui de Sainte-Hélène, il était chaque jour battu par le flot monotone, attristé par le mugissement de la vague tempétueuse ; mais tandis que, de là où vécut ses derniers jours et mourut un tyran, ne vinrent que des souvenirs sinistres d’iniquité, de sang partout répandu, l’écho de rancunes furieuses et d’impuissantes colères, — de Hauteville-House partaient, pour courir à travers le monde, de nobles appels à la révolte contre l’oppression, de hautes leçons de sagesse, des paroles d’espérance, avec les plus nobles conseils, les plus généreux exemples !

Nous en retrouvons le reflet et l’écho dans le discours superbe que, sur la tombe d’un autre grand homme dont le nom est lié au sien et par le malheur et par la grandeur du génie, Edgar Quinet, Hugo prononçait il y a quelques années.

Pour faire dignement l’oraison funèbre de Hugo il eût fallu Hugo lui-même. C’est lui, qui en célébrant la gloire d’un de ses pairs, nous dira quelle fut sa propre gloire.

« Il ne suffit pas, disait-il en 1876 au cimetière Montparnasse, de faire une œuvre, il faut en faire la preuve. L’œuvre est faite par l’écrivain, la preuve est faite par l’homme. La preuve d’une œuvre, c’est la souffrance acceptée. »

Comme il l’acceptait, lui ! Comme il s’offrait à elle en holocauste avec ardeur, et comme il la faisait accepter à tous qui, en le voyant invincible, invulnérable presque à la douleur, ne songeaient plus à se plaindre, oubliant même qu’ils souffraient !

Par sa sympathie, il les consolait. Par ses encouragements, il les élevait au dessus d’eux-mêmes.

Qui ne se fut senti fier et presque heureux d’être proscrit quand, des hauteurs d’où il planait, il laissait tomber ces paroles que nous retrouvons plus tard encore sur ses lèvres devant la tombe glorieuse dont je parlais tout à l’heure : « Il y a de l’élection dans la proscription. Être proscrit, c’est être choisi par le crime pour représenter le droit. Le crime se connaît en vertus. Le proscrit est l’élu du maudit.

« Il semble que le maudit lui dise : sois mon contraire. »

Qui eût voulu sortir du bataillon ainsi sanctifié ? Qui aurait pu songer à être infidèle à l’infortune et à l’exil, quand, parlant des exilés, il disait dans un de ses vers immortels, gravé aujourd’hui dans toutes les mémoires, que, « s’il n’en restait qu’un, il serait celui-là. »

Pour les faibles, pour les découragés, il affirmait pourtant la victoire future et sûrement prochaine, avec la certitude, avec l’autorité du vates, du poète prophète.

Elle vint, o proscrits ! au milieu de quelles douleurs et de quels désastres, hélas ! Nous nous en souvenons, sans pouvoir l’oublier ! Et pourtant, au milieu de ces désastres, quand, sous le coup de ses angoisses, Paris apprit le retour de son poète, de son orateur, de son vaillant, tout entier il se leva, joyeux une heure, pour le recevoir. Il lui fit fête dans le deuil, tant il lui semblait qu’en franchissant nos murs Victor Hugo y conduisait avec lui la force invincible et la victoire assurée.

Avec la même unanimité, pénétré d’une émotion plus forte encore, Paris pleure aujourd’hui. Sur quoi ? sur la fin de cette existence qu’avec admiration nous avons vue se dérouler ? sur le sort de celui qui mourut plein de jours et comblé de gloire ? Non ; ne le croyez pas ! Mais sur lui-même, sur le monde à jamais privé de cette grande lumière.

Quand de telles morts viennent nous attrister, ce n’est pas en effet la tombe qui semble noire. De ses profondeurs un rayonnement jaillit qui l’illumine. C’est nous tous, ce sont les vivants qui comme enveloppés dans un crêpe de deuil se sentent dans les ténèbres. Nous pleurons comme pleure l’orphelin, qui, éperdu, verse moins des larmes sur sa mère que sur l’appui tutélaire, sur la protection sans égale qui vient à lui manquer.

Lui, le Maître, jusqu’au dernier instant, jusqu’à son dernier souffle, il souriait à la mort ; mieux encore, se sentant immortel, il n’y pouvait pas croire. Il voyait au delà la continuation de sa puissante vitalité, devenue plus puissante encore.

Ici bas, à l’heure où se fermaient ses yeux, il pressentait sans doute, avec l’amour de tout ce grand peuple entourant son cercueil, ce temple devant lequel nous sommes, trop longtemps ravi au culte des grands hommes, à celui de la patrie, reconquis par lui, s’ouvrant à deux battants pour le recevoir, sans souci des quelques clameurs vaines qui essayaient de troubler le triomphe, sans souci des accusations inouïes de profanation, comme si le contact du génie pouvait jamais profaner !

En d’autre temps, parlant de cet autre édifice où d’autres honneurs viennent de lui être rendus tout à l’heure, de la grandeur que donne à la pierre le temps écoulé, de la majesté que lui prête l’usure des ans, il avait dit :

La vieillesse couronne et la ruine achève,
Il faut à l’édifice un passé dont on rêve.

Ce qui est vrai de la pierre, l’est des hommes, chers concitoyens. Nul n’eut rêvé, pour couronner une si admirable vie, une aussi glorieuse vieillesse. La mort vient de les compléter. Pour Victor Hugo le passé a commencé tout à l’heure et, dans le rêve, nous pouvons le voir entouré de Barbès, dont il prolongea la vie, de Ledru-Rollin dont la mâle éloquence ne put qu’égaler celle du grand poète ; d’Edgar Quinet, du grand Edgar Quinet, cet autre génie qu’on peut célébrer, sans qu’il pâlisse, à côté de celui du maître, et de Louis Blanc, qu’il aimait d’une tendresse fraternelle et qui le payait d’un retour presque filial. Pléiade illustre qui tressaille de joie en se sentant complète.

Nous seuls sommes en deuil. Élevons-nous à la hauteur de toutes ces âmes héroïques, de celle qui vient de se séparer de nous. Déchirons nos crêpes. Cessons de pleurer sur la mort devant l’immortalité. Ce que nous devons au Maître, ce ne sont pas des larmes, c’est le souvenir intime de ses œuvres, de ses exemples, germe fécond de nouveaux dévouements, de nouvelles grandeurs, de nouvelles gloires pour le monde.




DISCOURS DE M. GUILLAUME
AU NOM DE LA SOCIÉTÉ DES ARTISTES FRANÇAIS.


Messieurs,

Le grand poète dont nous portons le deuil fut un artiste incomparable : les artistes français ne pouvaient manquer de s’associer à l’hommage solennel qui lui est rendu. Eux aussi se font gloire d’appartenir à la famille intellectuelle de Victor Hugo ; car, si ce vaste génie a résumé les pensées et les aspirations de son temps, s’il a évoqué les siècles passés et jeté sur l’avenir un regard prophétique, en même temps il a donné, dans son œuvre, une idée frappante de tous les arts. En lui l’Art est intimement uni à la Poésie.

Il y a, en effet, entre ces deux modes de l’inspiration, une étroite affinité. Féconde en images expressives, la poésie crée dans le champ de l’imagination des représentations pleines de vie. Sans doute elle ne façonne point les matériaux qui assurent aux idées une forme sensible ; chez elle c’est l’esprit seul qui s’adresse à l’esprit. Mais elle est capable de donner aux objets qu’elle fait naître un caractère de détermination qui les égale à des images peintes ou sculptées. Alors ces objets nous apparaissent avec une sorte de réalité. On croit les voir et ils restent sous le regard intérieur comme s’ils existaient en dehors de nous.

Victor Hugo, entre tous les poètes et à l’égal des plus grands, a eu le rare privilège de susciter les illusions plastiques. Que d’exemples n’a-t-il pas donnés de ce pouvoir prestigieux ! N’avait-il pas en lui le génie d’un grand architecte et d’un voyant alors que, dans les Orientales, il a décrit les villes maudites que le feu du ciel va dévorer ? L’archéologie n’a rien à reprendre à cette création qui devança de beaucoup les découvertes de la science. Hugo avait la divination du poète. Dès ses débuts n’avait-il pas évoqué le moyen âge dans les Odes et Ballades, comme il le fit plus tard dans Notre-Dame de Paris ? Admirateur passionné et juste de notre architecture nationale, il l’a relevée dans l’opinion et a préparé l’action des services publics destinés à la protéger.

Quel sculpteur a taillé, a ciselé avec plus d’énergie et de précision l’image des héros et des dieux, la figure des nations, l’effigie des hommes ? Quelques mots, et c’est assez pour rendre visible tel phénomène de la forme que plusieurs ouvrages du ciseau suffiraient à peine à faire comprendre. Qui ne se rappelle les trois vers dans lesquels il a représenté l’évolution du masque de Napoléon. Exacte observation, vérité historique, sentiment de l’art, tout s’y trouve réuni. Les possibilités de la statuaire y sont atteintes et dépassées. Combien d’autres images sont sorties de sa pensée, les unes comme détachées d’un bloc de granit, les autres comme jetées en bronze, et cela dans une strophe qui étonne l’esprit et, pour ainsi dire, le regard !

Est-ce la variété, est-ce la richesse des formes et du coloris qui font défaut à ce peintre sans égal ? Ceux qui ont lu dans la Légende des Siècles, la pièce intitulée le Satyre, ne sont-ils pas restés, en quittant le livre, comme éblouis et enivrés de couleur et de lumière ? Et puis, cette étude ardente de la nature poussée jusque dans ses profondeurs, ce travail du poète qui suit les mêmes voies que la science, quel exemple et quel enseignement pour l’avenir et pour nous-mêmes !

Que dirai-je de l’harmonie qui déborde de ses poèmes, de coupe et de mouvement si divers. Le rythme suit toujours le sentiment. Il accompagne la pensée, tantôt grave ou léger, tantôt vif ou plein de langueur ; tantôt soutenu comme pour quelque symphonie de la nature ; tantôt brisé comme pour un dialogue ou une plainte ; tantôt solennel comme il convient à la méditation philosophique. Quelle musique que cette poésie ! et combien, même sans tenir compte des mots, elle berce ou exalte l’âme qui s’abandonne au cours mélodieux de la rime et des sons !

Ah ! oui, Victor Hugo est un grand artiste, un artiste complet, le plus grand du siècle. Dans son œuvre il a reconstitué l’unité de l’art, cette unité qui n’existe que dans les antiques épopées. Il a le sentiment de toutes les activités humaines : elles vibrent en lui ; il en est l’interprète ardent. Artiste, il l’est aussi le crayon à la main : ses dessins sont inimitables. Mais sa gloire, comme celle des poètes les plus sublimes, est de nous inspirer. Son œuvre, comme l’œuvre d’Homère et de Dante, est une école. Il en sortira des ouvrages grandioses, car l’admiration est féconde. Un vers d’Homère avait donné à Phidias l’idée du Jupiter Olympien. Nos sculpteurs pourront tirer des vers de Victor Hugo de nobles figures, dignes des matériaux les plus précieux… Je vois sur son tombeau les images des plus nobles inspirations de son génie : les statues de la Justice et de la Pitié...

Aucunes funérailles n’ont été plus magnifiques, plus imposantes, plus triomphales. Nous avons eu au milieu de nous un génie sans égal. Honneur à lui ! Honneur au poète qui a donné à ses œuvres un caractère d’universalité !

Gloire au maître souverain de l’idée et de la forme, à celui qui a identifié avec la poésie la représentation intellectuelle de tous les arts !

Les artistes français déposent sur le cercueil de Victor Hugo un laurier d’or en ce jour mémorable consacré à son apothéose.




DISCOURS DE M. DELCAMBRE
AU NOM DE L’ASSOCIATION DES ÉTUDIANTS DE PARIS.


Après les contemporains de Victor Hugo, nous venons-nous la postérité — affirmer la même admiration et le même amour. Nous venons, avec toutes les générations du siècle, pleurer celui qui fut et restera notre maître à tous. Nous n’avons pas vu grandir son génie, mais nous l’avons vu triompher, et nous avons applaudi au triomphe. Pour tous les jeunes hommes, il a été l’initiateur et le bon guide. Ceux qui vivaient loin de lui trouvaient dans ses œuvres la parole révélatrice, ceux qui l’approchaient comprenaient combien notre époque eut raison de l’appeler le Père.

Tant de génie et de bonté méritent un long amour et une éternelle reconnaissance ; c’est pourquoi nous apportons à Victor Hugo, très grand et très bon, des larmes avec des fleurs, prémices d’un culte qui ne périra pas.




DISCOURS DE M. TULLO MASSARONI
SÉNATEUR DU ROYAUME D’ITALIE.


Messieurs,

Après les voix si éloquentes que vous venez d’entendre, c’est à peine si j’ose, moi étranger, parler près de cette tombe. Si je l’ose, c’est que ma voix, quelque faible qu’elle soit, est l’écho de l’âme de tout un peuple s’associant à votre douleur.

Là où est le deuil de la France, la pensée humaine est en deuil. Et ce deuil de la pensée, ces angoisses de l’esprit assoiffé de vérité, de poésie et d’amour, et sevré tout à coup de la coupe d’or où il puisait à grands traits sa triple vie, quel peuple les ressentirait jusqu’au fond de l’âme si ce n’est le peuple italien, qui, pendant des siècles de souffrance et de lutte, n’a résisté que par l’esprit, ne s’est senti vivre que par la pensée ?

Aussi, messieurs, ayant l’honneur de porter ici la parole au nom des écrivains, des artistes et des amis de l’enseignement populaire dans mon pays, puis-je sans hésitation vous affirmer que je parle au nom de mon pays même.

Victor Hugo a été de ceux auxquels les siècles parlent, et qui écoutent le lendemain germer et croître sous terre ; il s’est pris corps à corps avec les iniquités et les haines du passé, et il les a terrassées ; il a deviné, au milieu du bruissement des foules, les vérités de l’avenir, et, de ses bras d’athlète, il les a élevées sur le pavois.

Il avait avec cela toutes les charités et toutes les tendresses ; et les petits enfants et les misérables ont pu venir à lui avant les puissants et les heureux. Jusque sur les degrés de ce temple magnifique, où la France l’associe à toutes ses gloires, je ne saurais oublier qu’il a voulu venir à son dernier repos, porté par le corbillard des pauvres, afin que la poésie du cœur rayonnât encore une fois à travers les fentes de sa bière ; et je pense à Sophocle, dont le tombeau se passa de même, d’après le vœu du poète, de lauriers et de palmes, et ne connut que la rose et le lierre.

Aussi, Maître, ne t’ai-je offert qu’un rameau de lierre et deux roses ; mais ces feuilles et ces fleurs ont poussé en terre de France, et, sur le seuil de l’immortalité qui s’ouvre pour toi, elles mettent les couleurs de l’Italie.

La main dans la main, tous les peuples qui se relèvent viennent s’incliner, Maître, devant ce tombeau.

DISCOURS DE M. LE MAT
AU NOM DE L’INSTITUT DE WASHINGTON.


C’est au nom de l’Institut national de Washington que j’ai l’insigne honneur d’exprimer ici la douloureuse émotion ressentie d’un bout à l’autre des États-Unis à la nouvelle de la mort de Victor Hugo, l’homme considérable dont la perte a rempli de si unanimes regrets l’âme du monde civilisé.




DISCOURS DE M. RAQUENI
AU NOM DES FRANCS-MAÇONS ITALIENS.


C’est au nom de la loge Michel-Ange de Florence, au nom de la maçonnerie italienne, que je viens adresser un dernier adieu au génie de la France, au poète de toutes les patries, de toutes les libertés, au défenseur des faibles et des opprimés de toutes les nationalités, à l’apôtre éloquent de toutes les nobles causes, au chantre du droit, de la vérité et de la justice, dont la gloire rayonnera sur la monde entier.

L’Italie tout entière porte le deuil de Victor Hugo qu’elle admirait et vénérait. Le grand malheur qui a frappé la France et l’humanité a prouvé une fois de plus que le cœur des peuples latins bat à l’unisson. Ils ont en commun les joies comme les douleurs, les sentiments, les idées, les espérances et les aspirations.

L’Italie, dans cette circonstance douloureuse, a désavoué ce qu’on l’avait représentée, ce qu’elle n’est pas et qu’elle ne sera jamais. Elle a montré les sentiments véritables qui l’animent à l’égard de la France.

L’esprit de la patrie de Dante restera toujours uni à l’esprit de la patrie de Victor Hugo.

Sur ce cercueil entouré de l’admiration universelle, jurons de resserrer de plus en plus les liens de fraternité qui unissent la France à l’Italie, afin de hâter la formation du faisceau latin qui était l’idéal sublime du grand poète humanitaire. Ce sera là le plus beau monument que nous puissions élever à la mémoire glorieuse de l’auteur immortel de la Légende des Siècles.

Que le peuple français et le peuple italien, sur la tombe de leurs génies,-Victor Hugo et Garibaldi,-se retrempent à leur mission de paix, de civilisation et de liberté.




DISCOURS DE M. LEMONNIER
AU NOM DE LA LIGUE DE LA PAIX.


Citoyennes et citoyens,

La Ligue internationale de la paix et de la liberté apporte à son tour sur cette tombe, avec ses pieux hommages, le témoignage de sa reconnaissance et de sa douleur.

Le 31 mai 1851, Victor Hugo prononçait à la tribune de l’Assemblée nationale, au milieu des rires de la droite, ce mot prophétique : LES ÉTATS-UNIS D’EUROPE.

Notre ligne a inscrit cette parole sur sa bannière.

En 1869, Victor Hugo est venu du fond de l’exil présider à Lausanne notre troisième congrès.

Le 14 juillet 1870, il a de ses mains planté à Hauteville le chêne des États-Unis d’Europe.

Victor Hugo aimait notre ligue, il suivait nos travaux, il nous donnait ses conseils.

La Ligue n’oubliera jamais qu’elle a été fondée et guidée par Victor Hugo.




DISCOURS DE M. BOLAND
AU NOM DE GUERNESEY.


Messieurs,

Le peuple de Guernesey nous a délégués, mon estimable ami M. Frédéric, M. Allos et moi, pour le représenter aux funérailles de l’immense génie que quinze années de séjour à Hauteville-House ont rendu cher à la population guernesiaise, et il a cru qu’il appartenait a l’un des obscurs ouvriers de l’idée qui souffrent et qui luttent sur le rocher séculaire de l’exil de dire en son nom un dernier adieu au plus illustre de ces proscrits auxquels la terre libre de Guernesey, a toujours offert un inviolable asile.

Je me sens bien au dessous de la tâche honorable qui m’est dévolue et l’émotion naturelle qui nous gagne tous, messieurs, à l’heure solennelle où l’Europe, que dis-je ? l’humanité tout entière, se courbe avec douleur devant la dépouille mortelle du plus grand poète du dix-neuvième siècle, me rend impuissant à exprimer les sentiments de vénération, de respect et d’amour du peuple de Guernesey pour ce grand mort.

Permettez-moi, sans rien ôter a la France de ce qui lui appartient en propre dans la gloire de Victor Hugo, d’en réclamer une partie pour la petite île de Guernesey, épave normande au milieu de la Manche, demeurée aussi française par le cœur, les mœurs, les traditions et le langage qu’elle est politiquement attachée à l’Angleterre, dont les souverains ont respecté à travers les siècles, en dépit de toutes les suggestions contraires, son autonomie et ses franchises, sans lui imposer d’autre joug qu’une suzeraineté nominale.

À Guernesey, tout en se tenant en dehors des querelles et des compétitions locales, le Maître a attaché son nom à des labeurs charitables et humanitaires qui ne périront point avec lui. Il faisait le bien sans ostentation, s’efforçant d’arracher les humbles à la détresse et les petits enfants à cette épouvantable misère morale qui s’appelle l’ignorance.

La sainte, digne et courageuse compagne du poète, la vaillante femme qui l’a précédé dans l’éternel repos, le seconda dans son œuvre paternelle avec un zèle qui lui acquit l’affection du peuple guernesiais, et le nom de Madame Victor Hugo sera toujours confondu dans l’archipel avec celui de son mari dans une même pensée de reconnaissance émue et de respectueuse admiration.

Lorsque l’illustre Maître dédia, au plus fort des douleurs d’un long exil, les Travailleurs de la mer à la vieille terre normande dont l’éternel honneur sera de lui avoir donné l’hospitalité, il avait le pressentiment d’une fin prochaine, et il appelait Guernesey : « Mon asile actuel, mon tombeau probable ».

Le suprême arbitre de nos destinées à tous, Dieu, que ce grand esprit proclame sans cesse et dont il eut la constante et éblouissante vision, n’a pas voulu que cette prophétie se réalisât ; les portes de la France se sont rouvertes pour Victor Hugo, et il est mort dans ce Paris qu’il a tant aimé et qui le lui rendait avec usure, témoin cet hommage sans précédent de la capitale du monde, cette douleur populaire, ce deuil général, qui constituent un spectacle consolant et unique et réhabiliteront aux yeux de l’étranger ce grand Paris tant calomnié et pourtant si patriotique et si jaloux de ses gloires.

Que Paris garde ta dépouille mortelle, ô Maître, Guernesey conservera précieusement ta mémoire et, longtemps après que nous ne serons plus, ses enfants se découvriront devant cette sombre demeure de Hauteville-House, que tu as immortalisée et qui deviendra le pèlerinage obligé des littérateurs et des poètes de toutes les nations.

Victor Hugo, au nom du peuple de Guernesey, je te dis adieu !




DISCOURS DE M. EM. ÉDOUARD
AU NOM DE LA RÉPUBLIQUE D’HAÏTI.


Elle peut être fière, elle peut s’enorgueillir, la nation qui nous donne le majestueux spectacle que nous avons aujourd’hui sous les yeux.

Ils ont menti ceux qui, il y a quelques années, à propos de la France, après une crise terrible subie par ce pays, ont prononcé le mot de décadence ; la France est bien debout !

Presque tous les peuples civilisés, librement, spontanément, ont envoyé ici des délégations. Athènes, Rome, n’ont jamais été le théâtre d’une si imposante solennité. Paris dépasse Athènes et Rome !

Je représente ici la délégation de la république d’Haïti. La république d’Haïti a le droit de parler au nom de la race noire ; la race noire, par mon organe, remercie Victor Hugo de l’avoir beaucoup aimée et honorée, de l’avoir raffermie et consolée.

La race noire salue Victor Hugo et la grande nation française.