Actes et paroles/Pendant l’exil/1865

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Ce que c’est que la mort. L’enterrement d’une jeune fille. La statue de Beccaria.-Le centenaire de Dante. Fraternité des peuples.

I. EMILY DE PUTRON[modifier]

CIMETIÈRE DES INDÉPENDANTS DE GUERNESEY

19 janvier 1865.

En quelques semaines, nous nous sommes occupés des deux sœurs ; nous avons marié l’une, et voici que nous ensevelissons l’autre. C’est là le perpétuel tremblement de la vie. Inclinons-nous, mes frères, devant la sévère destinée.

Inclinons-nous avec espérance. Nos yeux sont faits pour pleurer, mais pour voir ; notre cœur est fait pour souffrir, mais pour croire. La foi en une autre existence sort de la faculté d’aimer. Ne l’oublions pas, dans cette vie inquiète et rassurée par l’amour, c’est le cœur qui croit. Le fils compte retrouver son père ; la mère ne consent pas à perdre à jamais son enfant. Ce refus du néant est la grandeur de l’homme.

Le cœur ne peut errer. La chair est un songe, elle se dissipe ; cet évanouissement, s’il était la fin de l’homme, ôterait à notre existence toute sanction. Nous ne nous contentons pas de cette fumée qui est la matière ; il nous faut une certitude. Quiconque aime sait et sent qu’aucun des points d’appui de l’homme n’est sur la terre ; aimer, c’est vivre au delà de la vie ; sans cette foi, aucun don profond du cœur ne serait possible. Aimer, qui est le but de l’homme, serait son supplice ; ce paradis serait l’enfer. Non ! disons-le bien haut, la créature aimante exige la créature immortelle ; le cœur a besoin de l’âme.

Il y a un cœur dans ce cercueil, et ce cœur est vivant. En ce moment, il écoute mes paroles.

Emily de Putron était le doux orgueil d’une respectable et patriarcale famille. Ses amis et ses proches avaient pour enchantement sa grâce, et pour fête son sourire. Elle était comme une fleur de joie épanouie dans la maison. Depuis le berceau, toutes les tendresses l’environnaient ; elle avait grandi heureuse, et, recevant du bonheur, elle en donnait ; aimée, elle aimait. Elle vient de s’en aller !

Où s’en est-elle allée ? Dans l’ombre ? Non.

C’est nous qui sommes dans l’ombre. Elle, elle est dans l’aurore.

Elle est dans le rayonnement, dans la vérité, dans la réalité, dans la récompense. Ces jeunes mortes qui n’ont fait aucun mal dans la vie sont les bienvenues du tombeau, et leur tête monte doucement hors de la fosse vers une mystérieuse couronne. Emily de Putron est allée chercher là-haut la sérénité suprême, complément des existences innocentes. Elle s’en est allée, jeunesse, vers l’éternité ; beauté, vers l’idéal ; espérance, vers la certitude ; amour, vers l’infini ; perle, vers l’océan ; esprit, vers Dieu.

Va, âme !

Le prodige de ce grand départ céleste qu’on appelle la mort, c’est que ceux qui partent ne s’éloignent point. Ils sont dans un monde de clarté, mais ils assistent, témoins attendris, à notre monde de ténèbres. Ils sont en haut et tout près. Oh ! qui que vous soyez, qui avez vu s’évanouir dans la tombe un être cher, ne vous croyez pas quittés par lui. Il est toujours là. Il est à côté de vous plus que jamais. La beauté de la mort, c’est la présence. Présence inexprimable des âmes aimées, souriant à nos yeux en larmes. L’être pleuré est disparu, non parti. Nous n’apercevons plus son doux visage ; nous nous sentons sous ses ailes. Les morts sont les invisibles, mais ils ne sont pas les absents.

Rendons justice à la mort. Ne soyons point ingrats envers elle. Elle n’est pas, comme on le dit, un écroulement et une embûche. C’est une erreur de croire qu’ici, dans cette obscurité de la fosse ouverte, tout se perd. Ici, tout se retrouve. La tombe est un lieu de restitution. Ici l’âme ressaisit l’infini ; ici elle recouvre sa plénitude ; ici elle rentre en possession de toute sa mystérieuse nature ; elle est déliée du corps, déliée du besoin, déliée du fardeau, déliée de la fatalité. La mort est la plus grande des libertés. Elle est aussi le plus grand des progrès. La mort, c’est la montée de tout ce qui a vécu au degré supérieur. Ascension éblouissante et sacrée. Chacun reçoit son augmentation. Tout se transfigure dans la lumière et par la lumière. Celui qui n’a été qu’honnête sur la terre devient beau, celui qui n’a été que beau devient sublime, celui qui n’a été que sublime devient bon.

Et maintenant, moi qui parle, pourquoi suis-je ici ? Qu’est-ce que j’apporte à cette fosse ? De quel droit viens-je adresser la parole à la mort ? Qui suis-je ? Rien. Je me trompe, je suis quelque chose. Je suis un proscrit. Exilé de force hier, exilé volontaire aujourd’hui. Un proscrit est un vaincu, un calomnié, un persécuté, un blessé de la destinée, un déshérité de la patrie ; un proscrit est un innocent sous le poids d’une malédiction. Sa bénédiction doit être bonne. Je bénis ce tombeau.

Je bénis l’être noble et gracieux qui est dans cette fosse. Dans le désert on rencontre des oasis, dans l’exil on rencontre des âmes. Emily de Putron a été une des charmantes âmes rencontrées. Je viens lui payer la dette de l’exil consolé. Je la bénis dans la profondeur sombre. Au nom des afflictions sur lesquelles elle a doucement rayonné, au nom des épreuves de la destinée, finies pour elle, continuées pour nous, au nom de tout ce qu’elle a espéré autrefois et de tout ce qu’elle obtient aujourd’hui, au nom de tout ce qu’elle a aimé, je bénis cette morte ; je la bénis dans sa beauté, dans sa jeunesse, dans sa douceur, dans sa vie et dans sa mort ; je te bénis, jeune fille, dans ta blanche robe du sépulcre, dans ta maison que tu laisses désolée, dans ton cercueil que ta mère a rempli de fleurs et que Dieu va remplir d’étoiles !

II LA STATUE DE BECCARIA[modifier]

Une commission est nommée en Italie pour élever un monument à Beccaria. Victor Hugo est invité à faire partie de cette commission.

Hauteville-House, 4 mars 1865.

J’accepte et je remercie.

Je serai fier de voir mon nom parmi les noms émiments des membres de la commission du monument à Beccaria.

Le pays où se dressera un tel monument est heureux et béni, car, en présence de la statue de Beccaria, la peine de mort n’est plus possible.

Je félicite l’Italie.

Elever la statue de Beccaria, c’est abolir l’échafaud.

Si, une fois qu’elle sera là, l’échafaud sortait de terre, la statue y rentrerait.

VICTOR HUGO.

III LE CENTENAIRE DE DANTE[modifier]

Hauteville-House, 1er mai 1865.

Monsieur le Gonfalonier de Florence,

Votre honorable lettre me touche vivement. Vous me conviez à une noble fête. Votre comité national veut bien désirer que ma voix se fasse entendre dans cette solennité ; solennité auguste entre toutes. Aujourd’hui l’Italie, à la face du monde, s’affirme deux fois, en constatant son unité et en glorifiant son poëte. L’unité, c’est la vie d’un peuple ; l’Italie une, c’est l’Italie. S’unifier c’est naître. En choisissant cet anniversaire pour solenniser son unité, il semble que l’Italie veuille naître le même jour que Dante. Cette nation veut avoir la même date que cet homme. Rien n’est plus beau.

L’Italie en effet s’incarne en Dante Alighieri. Comme lui, elle est vaillante, pensive, altière, magnanime, propre au combat, propre à l’idée. Comme lui, elle amalgame, dans une synthèse profonde, la poésie et la philosophie. Comme lui, elle veut la liberté. Il a, comme elle, la grandeur, qu’il met dans sa vie, et la beauté, qu’il met dans son œuvre. L’Italie et Dante se confondent dans une sorte de pénétration réciproque qui les identifie ; ils rayonnent l’un dans l’autre. Elle est auguste comme il est illustre. Ils ont le même cœur, la même volonté, le même destin. Elle lui ressemble par cette redoutable puissance latente que Dante et l’Italie ont eue dans le malheur. Elle est reine, il est génie. Comme lui, elle a été proscrite ; comme elle, il est couronné.

Comme lui, elle sort de l’enfer.

Gloire à cette sortie radieuse !

Hélas ! elle a connu les sept cercles ; elle a subi et traversé le morcellement funeste, elle a été une ombre, elle a été un terme de géographie ! Aujourd’hui elle est l’Italie. Elle est l’Italie, comme la France est la France, comme l’Angleterre est l’Angleterre ; elle est ressuscitée, éblouissante et armée ; elle est hors du passé obscur et tragique, elle commence son ascension vers l’avenir ; et il est beau, et il est bon qu’à cette heure éclatante, en plein triomphe, en plein progrès, en plein soleil de civilisation et de gloire, elle se souvienne de cette nuit sombre où Dante a été son flambeau.

La reconnaissance des grands peuples envers les grands hommes est de bon exemple. Non, ne laissons pas dire que les peuples sont ingrats. À un moment donné, un homme a été la conscience d’une nation. En glorifiant cet homme, la nation atteste sa conscience. Elle prend, pour ainsi dire, à témoin son propre esprit. Italiens, aimez, conservez et respectez vos illustres et magnifiques cités, et vénérez Dante. Vos cités ont été la patrie, Dante a été l’âme.

Six siècles sont déjà le piédestal de Dante. Les siècles sont les avatars de la civilisation. À chaque siècle surgit en quelque sorte un autre genre humain, et l’on peut dire que l’immortalité d’Alighieri a été déjà six fois affirmée par six humanités nouvelles. Les humanités futures continueront cette gloire.

L’Italie a vécu en Alighieri, homme lumière.

Une longue éclipse a pesé sur l’Italie, éclipse pendant laquelle le monde a eu froid ; mais l’Italie vivait. Je dis plus, même dans cette ombre, l’Italie brillait. L’Italie a été dans le cercueil, mais n’a pas été morte. Elle avait comme signes de vie, les lettres, la poésie, la science, les monuments, les découvertes, les chefs-d’œuvre. Quel rayonnement sur l’art, de Dante à Michel-Ange ! Quelle immense et double ouverture de la terre et du ciel, faite en bas par Christophe Colomb et en haut par Galilée ! C’est l’Italie, cette morte, qui accomplissait ces prodiges. Ah ! certes, elle vivait ! Du fond de son sépulcre, elle protestait par sa clarté. L’Italie est une tombe d’où est sortie l’aurore.

L’Italie, accablée, enchaînée, sanglante, ensevelie, a fait l’éducation du monde. Un bâillon dans la bouche, elle a trouvé moyen de faire parler son âme. Elle dérangeait les plis de son linceul pour rendre des services à la civilisation. Qui que nous soyons qui savons lire et écrire, nous te vénérons, mère ! nous sommes romains avec Juvénal et florentins avec Dante.

L’Italie a cela d’admirable qu’elle est la terre des précurseurs. On voit partout chez elle, à toutes les époques de son histoire, de grands commencements. Elle entreprend sans cesse la sublime ébauche du progrès. Qu’elle soit bénie pour cette initiative sainte ! Elle est apôtre et artiste. La barbarie lui répugne. C’est elle qui la première a fait le jour sur les excès de pénalité, hors de la vie comme sur la terre. C’est elle qui, à deux reprises, a jeté le cri d’alarme contre les supplices, d’abord contre Satan, puis contre Farinace. Il y a un lien profond entre la Divine Comédie dénonçant le dogme, et le Traité des Délits et des Peines dénonçant la loi. L’Italie hait le mal. Elle ne damne ni ne condamne. Elle a combattu le monstre sous ses deux formes, sous la forme enfer et sous la forme échafaud. Dante a fait le premier combat, Beccaria le second.

À d’autres points de vue encore, Dante est un précurseur.

Dante couvait au treizième siècle l’idée éclose au dix-neuvième. Il savait qu’aucune réalisation ne doit manquer au droit et à la justice, il savait que la loi de croissance est divine, et il voulait l’unité de l’Italie. Son utopie est aujourd’hui un fait. Les rêves des grands hommes sont les gestations de l’avenir. Les penseurs songent conformément à ce-qui doit être.

L’unité, que Gérard Groot et Reuchlin réclamaient pour l’Allemagne et que Dante voulait pour l’Italie, n’est pas seulement la vie des nations, elle est le but de l’humanité. Là où les divisions s’effacent, le mal s’évanouit. L’esclavage va disparaître en Amérique, pourquoi ? parce que l’unité va renaître. La guerre tend à s’éteindre en Europe, pourquoi ? parce que l’unité tend à se former. Parallélisme saisissant entre la déchéance des fléaux et l’avènement de l’humanité une.

Une solennité comme celle-ci est un magnifique symptôme. C’est la fête de tous les hommes célébrée par une nation à l’occasion d’un génie. Cette fête, l’Allemagne la célèbre pour Schiller, puis l’Angleterre pour Shakespeare, puis l’Italie pour Dante. Et l’Europe est de la fête. Ceci est la communion sublime. Chaque nation donne aux autres une part de son grand homme. L’union des peuples s’ébauche par la fraternité des génies.

Le progrès marchera de plus en plus dans cette voie qui est la voie de lumière. Et c’est ainsi que nous arriverons, pas à pas, et sans secousse, à la grande réalisation ; c’est ainsi que, fils de la dispersion, nous entrerons dans la concorde ; c’est ainsi que tous, par la seule force des choses, par la seule puissance des idées, nous aboutirons à la cordialité, à la paix, à l’harmonie. Il n’y aura plus d’étrangers. Toute la terre sera compatriote. Telle est la vérité suprême ; tel est l’achèvement nécessaire. L’unité de l’homme correspond à l’unité de Dieu.

Je m’associe finalement à la fête de l’Italie.

VICTOR HUGO.

IV CONGRÈS DES ÉTUDIANTS[modifier]

Un congrès des étudiants se fait en Belgique. Victor Hugo est prié d’y assister.

Bruxelles, 23 octobre 1865.

Votre honorable invitation me parvient au moment de mon départ pour Guernesey. C’est un regret pour moi de ne pouvoir assister à votre noble et touchante réunion.

Votre congrès d’étudiants prend une généreuse initiative. Vous êtes dans le sens du siècle et vous marchez. Vous prouvez le mouvement. C’est bien.

Par la fraternité des écoles, vous faites l’annonce de la fraternité des peuples, vous réalisez aujourd’hui ce que nous rêvons pour demain. Qui serait l’avant-garde si ce n’est vous, jeunes gens ? L’union des nations, ce grand but, lointain encore, des penseurs et des philosophes, est, dès à l’instant, visible en vous. J’applaudis à votre œuvre de concorde et à cette paix des hommes déjà signée entre nos enfants. J’aime dans la jeunesse sa ressemblance avec l’avenir.

Une porte est ouverte devant nous. Sur cette porte on lit : Paix et liberté ! Passez-y les premiers ; vous en êtes dignes, c’est l’arc de triomphe du progrès.

Je suis avec vous du fond du cœur.

VICTOR HUGO.