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Actes et paroles/Pendant l’exil/1867

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I. LA CRÈTE[modifier]

LE PEUPLE CRÉTOIS A VICTOR HUGO[modifier]

Omalos (Éparchie de Cydonie), Crète, 16 janvier 1867.

Un souffle de ton âme puissante est venu vers nous et a séché nos pleurs.

Nous avions dit à nos enfants : Par delà les mers il est des peuples généreux et forts, qui veulent la justice et briseront nos fers.

Si nous périssons dans la lutte, si nous vous laissons orphelins, errant dans la montagne avec vos mères affamées, ces peuples vous adopteront et vous n’aurez plus à souffrir.

Cependant, nous regardions en vain vers l’occident. De l’occident, aucun secours ne nous venait. Nos enfants disaient : Vous nous avez trompés. Ta lettre est venue, plus précieuse pour nous que la meilleure armée.

Car elle affirme notre droit.

C’est parce que nous savions notre droit que nous nous sommes soulevés.

Pauvres montagnards, à peine armés, nous n’avions pas la prétention de vaincre à nous seuls ces deux grands empires alliés contre nous, l’Égypte et la Turquie.

Mais nous voulions faire appel à l’opinion publique, seule maîtresse, nous a-t-on dit, du monde actuel, faire appel aux grandes âmes qui, comme toi, dirigent cette opinion.

Grâce aux découvertes de la science, la force matérielle appartient aujourd’hui à la civilisation.

Il y a quatre siècles l’Europe était impuissante contre les barbares. Aujourd’hui, elle leur fait la loi.

Aussi n’y aura-t-il plus d’oppression dans l’humanité quand l’Europe le voudra.

Pourquoi donc, en vue des côtes italiennes, au centre de la Méditerranée, à trente heures de la France, laisse-t-elle subsister un pacha ? comme au temps où les turcs assiégeaient Otrante en Italie, Vienne en Allemagne !

L’esclavage de la race noire vient d’être aboli en Amérique. Mais le nôtre est bien plus odieux, bien plus insupportable que ne l’était celui des nègres. Malgré toutes les chartes, un turc est toujours un maître plus dur qu’un citoyen des États-Unis.

Si tu pouvais connaître l’histoire de chacune de nos familles, comme tu connais celle de notre malheureux pays, tu y verrais partout l’exil, la persécution, la mort, le père égorgé par le sabre de nos tyrans, la mère enlevée à ses petits enfants pour le plus avilissant des esclavages, les sœurs souillées, les frères blessés ou tués.

À ceux qui nous laissent tant souffrir et qui pourraient nous sauver, nous ne dirons que ceci : Vous ne savez donc pas la vérité ?

Quand deux vaisseaux, l’un anglais, l’autre russe, ont débarqué au Pirée quelques-unes de nos familles, il y avait là des étrangers. Ces étrangers ont vu que nous n’avions pas exagéré nos souffrances.

Poëte, tu es lumière. Nous t’en conjurons, éclaire ceux qui nous ignorent, ceux que des imposteurs ont prévenus contre notre sainte cause.

Poëte, notre belle langue le dit, tu es créateur, créateur des peuples, comme les chantres antiques.

Par tes chants splendides des Orientales, tu as déjà grandement travaillé à créer le peuple hellène moderne.

Achève ton œuvre.

Tu nous appelles vainqueurs. C’est par toi que nous vaincrons.

Au nom du peuple crétois, et par délégation des capitaines du pays, Le commandant des quatre départements de la Canée,

J. ZIMBRAKAKIS.

Réponse à l’Appel des crétois[modifier]

Hauteville-House, 17 février 1867.

En écrivant ces lignes, j’obéis à un ordre venu de haut ; à un ordre venu de l’agonie.

Il m’est fait de Grèce un deuxième appel.

Une lettre, sortie du camp des insurgés, datée d’Omalos, éparchie de Cydonie, teinte du sang des martyrs, écrite au milieu des ruines, au milieu des morts, au milieu de l’honneur et de la liberté, m’arrive. Elle a quelque chose d’héroïquement impératif. Elle porte cette suscription : Le peuple crétois à Victor Hugo. Cette lettre me dit :

Continue ce que tu as commencé.

Je continue, et, puisque Candie expirante le veut, je reprends la parole.

Cette lettre est signée : Zimbrakakis.

Zimbrakakis est le héros de cette insurrection candiote dont Zirisdani est le traître.

À de certaines heures vaillantes, les peuples s’incarnent dans des soldats, qui sont en même temps des esprits ; tel fut Washington, tel fut Botzaris, tel est Garibaldi.

Comme John Brown s’est levé pour les noirs, comme Garibaldi s’est levé pour l’Italie, Zimbrakakis se lève pour la Crète.

S’il va jusqu’au bout, et il ira, soit qu’il succombe comme John Brown, soit qu’il triomphe comme Garibaldi, Zimbrakakis sera grand.

Veut-on savoir où en est la Crète ? Voici des faits.

L’insurrection n’est pas morte. On lui a repris la plaine, mais elle a gardé la montagne.

Elle vit, elle appelle, elle crie au secours.

Pourquoi la Crète s’est-elle révoltée ? Parce que Dieu l’avait faite le plus beau pays du monde, et les turcs le plus misérable ; parce qu’elle a des produits et pas de commerce, des villes et pas de chemins, des villages et pas de sentiers, des ports et pas de cales, des rivières et pas de ponts, des enfants et pas d’écoles, des droits et pas de lois, le soleil et pas de lumière. Les turcs y font la nuit.

Elle s’est révoltée parce que la Crète est Grèce et non Turquie, parce que l’étranger est insupportable, parce que l’oppresseur, s’il est de la race de l’opprimé, est odieux, et, s’il n’en est pas, horrible ; parce qu’un maître baragouinant la barbarie dans le pays d’Étéarque et de Minos est impossible ; parce que tu te révolterais, France !

La Crète s’est révoltée et elle a bien fait.

Qu’a produit cette révolte ? je vais le dire. Jusqu’au 3 janvier, quatre batailles, dont trois victoires. Apo corona, Vaffé, Castel Selino, et un désastre illustre, Arcadion ! l’île coupée en deux par l’insurrection, moitié aux turcs, moitié aux grecs ; une ligne d’opérations allant par Sciffo et Rocoli, de Kissamos à Lassiti et même à Girapetra. Il y a six semaines, les turcs refoulés n’avaient plus que quelques points du littoral, et le versant occidental des monts Psiloriti où est Ambelirsa. En cette minute, le doigt levé de l’Europe eût sauvé Candie. Mais l’Europe n’avait pas le temps. Il y avait une noce en cet instant-là, et l’Europe regardait le bal.

On connaît ce mot, Arcadion, on connaît peu le fait. En voici les détails précis et presque ignorés. Dans Arcadion, monastère du mont Ida, fondé par Héraclius, seize mille turcs attaquent cent quatrevingt-dix-sept hommes, et trois cent quarante-trois femmes, plus les enfants. Les turcs ont vingt-six canons et deux obusiers, les grecs ont deux cent quarante fusils. La bataille dure deux jours et deux nuits ; le couvent est troué de douze cents boulets ; un mur s’écroule, les turcs entrent, les grecs continuent le combat, cent cinquante fusils sont hors de service, on lutte encore six heures dans les cellules et dans les escaliers, et il y a deux mille cadavres dans la cour. Enfin la dernière résistance est forcée ; le fourmillement des turcs vainqueurs emplit le couvent. Il ne reste plus qu’une salle barricadée où est la soute aux poudres, et dans cette salle, près d’un autel, au centre d’un groupe d’enfants et de mères, un homme de quatrevingts ans, un prêtre, l’igoumène Gabriel, en prière. Dehors on tue les pères et les maris ; mais ne pas être tués, ce sera la misère de ces femmes et de ces enfants, promis à deux harems. La porte, battue de coups de hache, va céder et tomber. Le vieillard prend sur l’autel un cierge, regarde ces enfants et ces femmes, penche le cierge sur la poudre et les sauve. Une intervention terrible, l’explosion, secourt les vaincus, l’agonie se fait triomphe, et ce couvent héroïque, qui a combattu comme une forteresse, meurt comme un volcan.

Psara n’est pas plus épique, Missolonghi n’est pas plus sublime.

Tels sont les faits. Qu’est-ce que font les gouvernements dits civilisés ? Qu’est-ce qu’ils attendent ? Ils chuchotent : Patience, nous négocions.

Vous négociez ! Pendant ce temps-là on arrache les oliviers et les châtaigniers, on démolit les moulins à huile, on incendie les villages, on brûle les récoltes, on envoie des populations entières mourir de faim et de froid dans la montagne, on décapite les maris, on pend les vieillards, et un soldat turc, qui voit un petit enfant gisant à terre, lui enfonce dans les narines une chandelle allumée pour s’assurer s’il est mort. C’est ainsi que cinq blessés ont été, à Arcadion, réveillés pour être égorgés.

Patience ! dites-vous. Pendant ce temps-là les turcs entrent au village Mourniès, où il ne reste que des femmes et des enfants, et, quand ils en sortent, on ne voit plus qu’un monceau de ruines croulant sur un monceau de cadavres, grands et petits.

Et l’opinion publique ? que fait-elle ? que dit-elle ? Rien. Elle est tournée d’un autre côté. Que voulez-vous ? Ces catastrophes ont un malheur ; elles ne sont pas à la mode.

Hélas !

La politique patiente des gouvernements se résume en deux résultats : déni de justice à la Grèce, déni de pitié à l’humanité.

Rois, un mot sauverait ce peuple. Un mot de l’Europe est vite dit. Dites-le. À quoi êtes-vous bons, si ce n’est à cela ?

Non. On se tait, et l’on veut que tout se taise. Défense de parler de la Crète. Tel est l’expédient. Six ou sept grandes puissances conspirent contre un petit peuple. Quelle est cette conspiration ? La plus lâche de toutes. La conspiration du silence.

Mais le tonnerre n’en est pas.

Le tonnerre vient de là-haut, et, en langue politique, le tonnerre s’appelle révolution.

VICTOR HUGO.

II LES FENIANS[modifier]

Après la Crète, l’Irlande se tourne vers l’habitant de Guernesey. Les femmes des Fenians condamnés lui écrivent. De là une lettre de Victor Hugo à l’Angleterre.


À L’ANGLETERRE

L’angoisse est à Dublin. Les condamnations se succèdent, les grâces annoncées ne viennent pas. Une lettre que nous avons sous les yeux dit : -«… La potence va se dresser ; le général Burke d’abord ; viendront ensuite le capitaine Mac Afferty, le capitaine Mac Clure, puis trois autres, Kelly, Joice et Cullinane… Il n’y a pas une minute à perdre… Des femmes, des jeunes filles vous supplient… Notre lettre vous arrivera-t-elle à temps ?… » Nous lisons cela, et nous n’y croyons pas. On nous dit : L’échafaud est prêt. Nous répondons : Cela n’est pas possible. Calcraft n’a rien à voir à la politique. C’est déjà trop qu’il existe à côté. Non, l’échafaud politique n’est pas possible en Angleterre. Ce n’est pas pour imiter les gibets de la Hongrie que l’Angleterre a acclamé Kossuth ; ce n’est pas pour recommencer les potences de la Sicile que l’Angleterre a glorifié Garibaldi. Que signifieraient les hourras de Londres et de Southampton ? Supprimez alors tous vos comités polonais, grecs, italiens. Soyez l’Espagne.

Non, l’Angleterre, en 1867, n’exécutera pas l’Irlande. Cette Élisabeth ne décapitera pas cette Marie Stuart.

Le dix-neuvième siècle existe.

Pendre Burke ! Impossible. Allez-vous copier Tallaferro tuant John Brown, Chacon tuant Lopez, Geffrard tuant le jeune Delorme, Ferdinand tuant Pisacane ?

Quoi ! après la révolution anglaise ! quoi ! après la révolution française ! quoi ! dans la grande et lumineuse époque où nous sommes ! il n’a donc été rien dit, rien pensé, rien proclamé, rien fait, depuis quarante ans !

Quoi ! nous présents, qui sommes plus que des spectateurs, qui sommes des témoins, il se passerait de telles choses ! Quoi ! les vieilles pénalités sauvages sont encore là ! Quoi ! à cette heure, il se prononce de ces sentences : « Un tel, tel jour, vous serez traîné sur la claie au lieu de votre supplice, puis votre corps sera coupé en quatre quartiers, lesquels seront laissés à la disposition de sa majesté qui en ordonnera selon son bon plaisir ! » Quoi ! un matin de mai ou de juin, aujourd’hui, demain, un homme, parce qu’il a une foi politique ou nationale, parce qu’il a lutté pour cette foi, parce qu’il a été vaincu, sera lié de cordes, masqué du bonnet noir, et pendu et étranglé jusqu’à ce que mort s’ensuive ! Non ! vous n’êtes pas l’Angleterre pour cela.

Vous avez actuellement sur la France cet avantage d’être une nation libre. La France, aussi grande que l’Angleterre, n’est pas maîtresse d’elle-même, et c’est là un sombre amoindrissement. Vous en tirez vanité. Soit. Mais prenez garde. On peut en un jour reculer d’un siècle. Rétrograder jusqu’au gibet politique ! vous, l’Angleterre ! Alors, dressez une statue à Jeffryes.

Pendant ce temps-là, nous dresserons une statue à Voltaire.

Y pensez-vous ? Quoi ! vous avez Sheridan et Fox qui ont fondé l’éloquence parlementaire, vous avez Howard qui a aéré la prison et attendri la pénalité, vous avez Wilberforce qui a aboli l’esclavage, vous avez Rowland Hill qui a vivifié la circulation postale, vous avez Cobden qui a créé le libre échange, vous avez donné au monde l’impulsion colonisatrice, vous avez fait le premier câble transatlantique, vous êtes en pleine possession de la virilité politique, vous pratiquez magnifiquement sous toutes les formes le grand droit civique, vous avez la liberté de la presse, la liberté de la tribune, la liberté de la conscience, la liberté de l’association, la liberté de l’industrie, la liberté domiciliaire, la liberté individuelle, vous allez par la réforme arriver au suffrage universel, vous êtes le pays du vote, du poll, du meeting, vous êtes le puissant peuple de l’ habeas corpus. Eh bien ! à toute cette splendeur ajoutez ceci, Burke pendu, et, précisément parce que vous êtes le plus grand des peuples libres, vous devenez le plus petit !

On ne sait point le ravage que fait une goutte de honte dans la gloire. De premier, vous tomberiez dernier ! Quelle est cette ambition en sens inverse ? Quelle est cette soif de déchoir ? Devant ces gibets dignes de la démence de George III, le continent ne reconnaîtrait plus l’auguste Grande-Bretagne du progrès. Les nations détourneraient leur face. Un affreux contre-sens de civilisation aurait été commis, et par qui ? par l’Angleterre ! Surprise lugubre. Stupeur indignée. Quoi de plus hideux qu’un soleil d’où, tout à coup, il sortirait de la nuit !

Non, non, non ! je le répète, vous n’êtes pas l’Angleterre pour cela.

Vous êtes l’Angleterre pour montrer aux nations le progrès, le travail, l’initiative, la vérité, le droit, la raison, la justice, la majesté de la liberté ! Vous êtes l’Angleterre pour donner le spectacle de la vie et non l’exemple de la mort.

L’Europe vous rappelle au devoir.

Prendre à cette heure la parole pour ces condamnés, c’est venir au secours de l’Irlande ; c’est aussi venir au secours de l’Angleterre.

L’une est en danger du côté de son droit, l’autre du côté de sa gloire.

Les gibets ne seront point dressés.

Burke, M’Clure, M’Afferty, Kelly, Joice, Cullinane, ne mourront point. Épouses et filles qui avez écrit à un proscrit, il est inutile de vous couper des robes noires. Regardez avec confiance vos enfants dormir dans leurs berceaux. C’est une femme en deuil qui gouverne l’Angleterre. Une mère ne fera pas des orphelins, une veuve ne fera pas des veuves.

VICTOR HUGO.

Hauteville-House, 28 mai 1867.

Cette parole fut entendue. Les Fenians ne furent pas exécutés.

III L’EMPEREUR MAXIMILIEN[modifier]

AU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE MEXICAINE

Juarez, vous avez égalé John Brown.

L’Amérique actuelle a deux héros, John Brown et vous. John Brown, par qui est mort l’esclavage ; vous, par qui a vécu la liberté.

Le Mexique s’est sauvé par un principe et par un homme. Le principe, c’est la république ; l’homme, c’est vous.

C’est, du reste, le sort de tous les attentats monarchiques d’aboutir à l’avortement. Toute usurpation commence par Puebla et finit par Queretaro.

L’Europe, en 1863, s’est ruée sur l’Amérique. Deux monarchies ont attaqué votre démocratie ; l’une avec un prince, l’autre avec une armée ; l’armée apportant le prince. Alors le monde a vu ce spectacle : d’un côté, une armée, la plus aguerrie des armées de l’Europe, ayant pour point d’appui une flotte aussi puissante sur mer qu’elle sur terre, ayant pour ravitaillement toutes les finances de la France, recrutée sans cesse, bien commandée, victorieuse en Afrique, en Crimée, en Italie, en Chine, vaillamment fanatique de son drapeau, possédant à profusion chevaux, artillerie, provisions, munitions formidables. De l’autre côté, Juarez.

D’un côté, deux empires ; de l’autre, un homme. Un homme avec une poignée d’autres. Un homme chassé de ville en ville, de bourgade en bourgade, de forêt en forêt, visé par l’infâme fusillade des conseils de guerre, traqué, errant, refoulé aux cavernes comme une bête fauve, acculé au désert, mis à prix. Pour généraux quelques désespérés, pour soldats quelques déguenillés. Pas d’argent, pas de pain, pas de poudre, pas de canons. Les buissons pour citadelles. Ici l’usurpation appelée légitimité, là le droit appelé bandit. L’usurpation, casque en tête et le glaive impérial à la main, saluée des évêques, poussant devant elle et traînant derrière elle toutes les légions de la force. Le droit, seul et nu. Vous, le droit, vous avez accepté le combat.

La bataille d’Un contre Tous a duré cinq ans. Manquant d’hommes, vous avez pris pour projectiles les choses. Le climat, terrible, vous a secouru ; vous avez eu pour auxiliaire votre soleil. Vous avez eu pour défenseurs les lacs infranchissables, les torrents pleins de caïmans, les marais pleins de fièvres, les végétations morbides, le vomito prieto des terres chaudes, les solitudes de sel, les vastes sables sans eau et sans herbe où les chevaux meurent de soif et de faim, le grand plateau sévère d’Anahuac qui se garde par sa nudité comme la Castille, les plaines à gouffres, toujours émues du tremblement des volcans, depuis le Colima jusqu’au Nevado de Toluca ; vous avez appelé à votre aide vos barrières naturelles, l’âpreté des Cordillères, les hautes digues basaltiques, les colossales roches de porphyre. Vous avez fait la guerre des géants en combattant à coups de montagnes.

Et un jour, après ces cinq années de fumée, de poussière et d’aveuglement, la nuée s’est dissipée, et l’on a vu les deux empires à terre, plus de monarchie, plus d’armée, rien que l’énormité de l’usurpation en ruine, et sur cet écroulement un homme debout, Juarez, et, à côté de cet homme, la liberté.

Vous avez fait cela, Juarez, et c’est grand. Ce qui vous reste à faire est plus grand encore.

Écoutez, citoyen président de la république mexicaine.

Vous venez de terrasser les monarchies sous la démocratie. Vous leur en avez montré la puissance ; maintenant montrez-leur-en la beauté. Après le coup de foudre, montrez l’aurore. Au césarisme qui massacre, montrez la république qui laisse vivre. Aux monarchies qui usurpent et exterminent, montrez le peuple qui règne et se modère. Aux barbares montrez la civilisation. Aux despotes montrez les principes.

Donnez aux rois, devant le peuple, l’humiliation de l’éblouissement.

Achevez-les par la pitié.

C’est surtout par la protection de notre ennemi que les principes s’affirment. La grandeur des principes, c’est d’ignorer. Les hommes n’ont pas de noms devant les principes ; les hommes sont l’Homme. Les principes ne connaissent qu’eux-mêmes. Dans leur stupidité auguste, ils ne savent que ceci : la vie humaine est inviolable.

O vénérable impartialité de la vérité ! le droit sans discernement, occupé seulement d’être le droit, que c’est beau !

C’est devant ceux qui auraient légalement mérité la mort qu’il importe d’abjurer cette voie de fait. Le plus beau renversement de l’échafaud se fait devant le coupable.

Que le violateur des principes soit sauvegardé par un principe. Qu’il ait ce bonheur, et cette honte ! Que le persécuteur du droit soit abrité par le droit. En le dépouillant de sa fausse inviolabilité, l’inviolabilité royale, vous mettez à nu la vraie, l’inviolabilité humaine. Qu’il soit stupéfait de voir que le côté par lequel il est sacré, c’est le côté par lequel il n’est pas empereur. Que ce prince, qui ne se savait pas homme, apprenne qu’il y a en lui une misère, le prince, et une majesté, l’homme.

Jamais plus magnifique occasion ne s’est offerte. Osera-t-on frapper Berezowski en présence de Maximilien sain et sauf ? L’un a voulu tuer un roi, l’autre a voulu tuer une nation.

Juarez, faites faire à la civilisation ce pas immense. Juarez, abolissez sur toute la terre la peine de mort.

Que le monde voie cette chose prodigieuse : la république tient en son pouvoir son assassin, un empereur ; au moment de l’écraser, elle s’aperçoit que c’est un homme, elle le lâche et lui dit : Tu es du peuple comme les autres. Va !

Ce sera là, Juarez, votre deuxième victoire. La première, vaincre l’usurpation, est superbe ; la seconde, épargner l’usurpateur, sera sublime.

Oui, à ces rois dont les prisons regorgent, dont les échafauds sont rouillés de meurtres, à ces rois des gibets, des exils, des présides et des Sibéries, à ceux-ci qui ont la Pologne, à ceux-ci qui ont l’Irlande, à ceux-ci qui ont la Havane, à ceux-ci qui ont la Crète, à ces princes obéis par les juges, à ces juges obéis par les bourreaux, à ces bourreaux obéis par la mort, à ces empereurs qui font si aisément couper une tête d’homme, montrez comment on épargne une tête d’empereur !

Au-dessus de tous les codes monarchiques d’où tombent des gouttes de sang, ouvrez la loi de lumière, et, au milieu de la plus sainte page du livre suprême, qu’on voie le doigt de la République posé sur cet ordre de Dieu : Tu ne tueras point.

Ces quatre mots contiennent le devoir.

Le devoir, vous le ferez.

L’usurpateur sera sauvé, et le libérateur n’a pu l’être, hélas ! Il y a huit ans, le 2 décembre 1859, j’ai pris la parole au nom de la démocratie, et j’ai demandé aux États-Unis la vie de John Brown. Je ne l’ai pas obtenue. Aujourd’hui je demande au Mexique la vie de Maximilien. L’obtiendrai-je ?

Oui. Et peut-être à cette heure est-ce déjà fait.

Maximilien devra la vie à Juarez.

Et le châtiment ? dira-t-on.

Le châtiment, le voilà.

Maximilien vivra « par la grâce de la République ».

VICTOR HUGO.

Hauteville-House, 20 juin 1867.

Cette lettre fut écrite et envoyée le 20 juin 1867. En ce moment-là même, et pour ainsi dire à l’heure où Victor Hugo écrivait, avait lieu à Paris la première représentation de la reprise d’ Hernani. La lettre à Juarez fut publiée le 21 par les journaux anglais et les journaux belges. En même temps une dépèche télégraphique expédiée de Londres par l’ambassade d’Autriche et par ordre spécial du vieil empereur Ferdinand II annonçait à Juarez que Victor Hugo demandait la grâce de Maximilien. Cette dépêche arriva trop tard. Maximilien venait d’être exécuté. La république mexicaine perdit là une grande occasion de gloire.

IV VOLTAIRE[modifier]

En 1867, le Siècle ouvrit une souscription populaire pour élever une statue à Voltaire. Victor Hugo envoya la liste de souscription du groupe des proscrits de Guernesey. Il écrivit au rédacteur du Siècle :


Souscrire pour la statue de Voltaire est un devoir public.

Voltaire est précurseur.

Porte-flambeau du dix-huitième siècle, il précède et annonce la révolution française. Il est l’étoile de ce grand matin.

Les prêtres ont raison de l’appeler Lucifer.

VICTOR HUGO.

V JOHN BROWN[modifier]

« Les gérants d’un journal de Paris, la Coopération, organisèrent, il y a quelques mois, une souscription limitée à un penny, afin de présenter une médaille à la veuve d’Abraham Lincoln. Ayant accompli cet objet, ils ont ouvert une souscription semblable afin de présenter un testimonial pareil à la veuve de John Brown ; ils viennent d’adresser la lettre suivante à M. Victor Hugo :

( Courrier de l’Europe.)

Paris, le 30 juin 1867.

« Monsieur,

« Nous ouvrons une souscription à dix centimes pour offrir une médaille à la veuve de John Brown.

« Votre nom doit figurer en tête de nos listes.

« Nous vous inscrivons d’office le premier.

« Salutations fraternelles et respectueuses,

« PAUL BLANC,

« L’un des gérants de la Coopération. »

« M. Victor Hugo a envoyé la réponse suivante :


Monsieur,

Je vous remercie.

Mon nom appartient à quiconque veut s’en servir pour le progrès et pour la vérité.

Une médaille à Lincoln appelle une médaille à John Brown. Acquittons cette dette, en attendant que l’Amérique acquitte la sienne. L’Amérique doit à John Brown une statue aussi haute que la statue de Washington. Washington a fondé la république, John Brown a promulgué la liberté.

Je vous serre la main.

VICTOR HUGO.

Hauteville-House, 3 juillet 1867.

VI LA PEINE DE MORT ABOLIE EN PORTUGAL[modifier]

« On sait que le jeune roi dom Luiz de Portugal, avant de quitter son pays pour aller visiter l’Exposition universelle, a eu l’honneur de signer une loi votée par les deux chambres du parlement, qui abolit la peine de mort.

« Cet événement considérable dans l’histoire de la civilisation a donné lieu, entre un noble portugais et Victor Hugo, à la correspondance qu’on va lire. »

( Courrier de l’Europe, 10 août 1867.)


À M. VICTOR HUGO

Lisbonne, le 27 juin 1867.

On vient de remporter un grand triomphe ! Encore mieux ; la civilisation a fait un pas de géant, le progrès s’est acquis un solide fondement de plus ! La lumière a rayonné plus vive. Et les ténèbres ont reculé.

L’humanité compte une victoire immense. Les nations rendront successivement hommage à la vérité ; et les peuples apprendront à bien connaître leurs vrais amis, les vrais amis de l’humanité.

Maître ! votre voix qui se fait toujours entendre lorsqu’il faut défendre un grand principe, mettre en lumière une grande idée, exalter les plus nobles actions ; votre voix qui ne se fatigue jamais de plaider la cause de l’opprimé contre l’oppresseur, du faible contre le fort ; votre voix, qu’on écoute avec respect de l’orient à l’occident, et dont l’écho parvient jusqu’aux endroits les plus reculés de l’univers ; votre voix qui, tant de fois, se détacha forte, vigoureuse, terrible, comme celle d’un prophète géant de l’humanité, est arrivée jusqu’ici, a été comprise ici, a parlé aux cœurs, a été traduite en un grand fait ici… dans ce recoin, quoique béni, presque invisible dans l’Europe, microscopique dans le monde ; dans cette terre de l’extrême occident, si célèbre jadis, qui sut inscrire des pages brillantes et ineffaçables dans l’histoire des nations, qui a ouvert les ports de l’Inde au commerce du monde, qui a dévoilé des contrées inconnues, dont les hauts faits sont aujourd’hui presque oubliés et comme effacés par les modernes conquêtes de la civilisation, dans cette petite contrée enfin qu’on appelle le Portugal !

Pourquoi les petits et les humbles ne se lèveraient-ils pas, quand le dix-neuvième siècle est déjà si près de son terme, pour crier aux grands et aux puissants : L’humanité est gémissante, régénérons-la ; l’humanité se remue, calmons-la ; l’humanité va tomber dans l’abîme, sauvons-la ?

Pourquoi les petits ne pourraient-ils pas montrer aux grands le chemin de la perfection ? Pourquoi ne pourraient-ils, seulement parce qu’ils sont petits, apprendre aux puissants le chemin du devoir ?

Le Portugal est une contrée petite, sans doute ; mais l’arbre de la liberté s’y est déjà vigoureusement épanoui ; le Portugal est une contrée petite, sans doute, mais on n’y rencontre plus un seul esclave ; le Portugal est une contrée petite, c’est vrai ; mais, c’est vous qui l’avez dit, c’est une grande nation.

Maître ! on vient de remporter un grand triomphe, je vous l’annonce. Les deux chambres du parlement ont voté dernièrement l’abolition de la peine de mort.

Cette abolition, qui depuis plusieurs années existait de fait, est aujourd’hui de droit. C’est déjà une loi. Et c’est une grande loi dans une nation petite. Noble exemple ! Sainte leçon !

Recevez l’embrassement respectueux de votre dévoué ami et très humble disciple,

PEDRO DE BRITO ARANHA.

À M. PEDRO DE BRITO ARANHA

Hauteville-House, 15 juillet.

Votre noble lettre me fait battre le cœur.

Je savais la grande nouvelle ; il m’est doux d’en recevoir par vous l’écho sympathique.

Non, il n’y a pas de petits peuples.

Il y a de petits hommes, hélas !

Et quelquefois ce sont ceux qui mènent les grands peuples.

Les peuples qui ont des despotes ressemblent à des lions qui auraient des muselières.

J’aime et je glorifie votre beau et cher Portugal. Il est libre, donc il est grand.

Le Portugal vient d’abolir la peine de mort.

Accomplir ce progrès, c’est faire le grand pas de la civilisation.

Dès aujourd’hui le Portugal est à la tête de l’Europe.

Vous n’avez pas cessé d’être, vous portugais, des navigateurs intrépides. Vous allez en avant, autrefois dans l’océan, aujourd’hui dans la vérité. Proclamer des principes, c’est plus beau encore que de découvrir des mondes.

Je crie : Gloire au Portugal, et à vous : Bonheur !

Je presse votre cordiale main.

V.H.

VII HERNANI[modifier]

Les exils se composent de détails de tous genres qu’il faut noter, quelle que soit la petitesse du prescripteur. L’histoire se complète par ces curiosités-là. Ainsi M. Louis Bonaparte ne proscrivit pas seulement Victor Hugo, il proscrivit encore Hernani ; il proscrivit tous les drames de l’écrivain banni. Exiler un homme ne suffit pas, il faut exiler sa pensée. On voudrait exiler jusqu’à son souvenir. En 1853, le portrait de Victor Hugo fut une chose séditieuse ; il fut interdit à MM. Pelvey et Marescq de le publier en tête d’une édition nouvelle qu’ils mettaient en vente.

Les puérilités finissent par s’user ; l’opinion s’impatiente et réclame. En 1867, à l’occasion de l’Exposition universelle, M. Bonaparte permit Hernani.

On verra un peu plus loin que ce ne fut pas pour longtemps.

Depuis la deuxième interdiction, Hernani n’a pas reparu au Théâtre-Français.

Du reste, disons-le en passant, aujourd’hui encore, en 1875, beaucoup de choses faites par l’empire semblent avoir force de loi sous la république. La république que nous avons vit de l’état de siège et s’accommode de la censure, et un peu d’empire mêlée à la liberté ne lui déplaît pas. Les drames de Victor Hugo continuent d’être à peu près interdits ; nous disons à peu près, car ce qui était patent sous l’empire est latent sous la république. C’est la franchise de moins, voilà tout. Les théâtres officiels semblent avoir, à l’égard de Victor Hugo, une consigne qu’ils exécutent silencieusement. Quelquefois cependant le naturel militaire éclate, et la censure a la bonhomie soldatesque de s’avouer. Le censeur sabreur renonce aux petites décences bêtes du sbire civil, et se montre. Ainsi M. le général Ladmirault ne s’est pas caché pour interdire, au nom de l’état de siège, le Roi s’amuse. Il ne s’est même pas donné la peine d’expliquer en quoi Triboulet mettait Marie Alacoque en danger. Cela lui a paru évident, et cela lui a suffi ; cela doit nous suffire aussi.

On se souvient qu’il y a deux ans un autre fonctionnaire, sous-préfet celui-là, a fait effacer le Revenant de l’affiche d’un théâtre de province, en déclarant que, pour dire sur un théâtre quoi que ce soit qui fût de Victor Hugo, il fallait une permission spéciale du ministre de l’intérieur, renouvelable tous les soirs.

Revenons à 1867.

La reprise de Hernani, faite en 1867, eut lieu le 20 juin, au moment même où Victor Hugo intercédait pour Maximilien.

Les jeunes poëtes contemporains dont on va lire les noms adressèrent à Victor Hugo la lettre que voici :

Cher et illustre maître,

Nous venons de saluer des applaudissements les plus enthousiastes la réapparition au théâtre de votre Hernani.

Le nouveau triomphe du plus grand poëte français a été une joie immense pour toute la jeune poésie ; la soirée du Vingt Juin fera époque dans notre existence.

Il y avait cependant une tristesse dans cette fête. Votre absence était pénible à vos compagnons de gloire de 1830, qui ne pouvaient presser la main du maître et de l’ami ; mais elle était plus douloureuse encore pour les jeunes, à qui il n’avait jamais été donné de toucher cette main qui a écrit la Légende des siècles.

Ils tiennent du moins, cher et illustre maître, à vous envoyer l’hommage de leur respectueux attachement et de leur admiration sans bornes.

SULLY PRUDHOMME, ARMAND SILVESTRE, FRANÇOIS COPPÉE, GEORGES LAFENESTRE, LÉON VALADE, LÉON DIERX, JEAN AICARD, PAUL VERLAINE, ALBERT MÉHAT, ANDRÉ THEURIET, ARMAND RENAUD, LOUIS-XAVIER DE RICARD, H. CAZALIS, ERNEST D’HERVILLY.


Victor Hugo répondit :

Bruxelles, 22 juillet 1867.

Chers poëtes,

La révolution littéraire de 1830, corollaire et conséquence de la révolution de 1789, est un fait propre à notre siècle. Je suis l’humble soldat de ce progrès. Je combats pour la révolution sous toutes ses formes, sous la forme littéraire comme sous la forme sociale. J’ai la liberté pour principe, le progrès pour loi, l’idéal pour type.

Je ne suis rien, mais la révolution est tout. La poésie du dix-neuvième siècle est fondée. 1830 avait raison, et 1867 le démontre. Vos jeunes renommées sont des preuves à l’appui.

Notre époque a une logique profonde, inaperçue des esprits superficiels, et contre laquelle nulle réaction n’est possible. Le grand art fait partie de ce grand siècle. Il en est l’âme.

Grâce à vous, jeunes et beaux talents, nobles esprits, la lumière se fera de plus en plus. Nous, les vieux, nous avons eu le combat ; vous, les jeunes, vous aurez le triomphe.

L’esprit du dix-neuvième siècle combine la recherche démocratique du Vrai avec la loi éternelle du Beau. L’irrésistible courant de notre époque dirige tout vers ce but souverain, la Liberté dans les intelligences, l’Idéal dans l’art. En laissant de côté tout ce qui m’est personnel, dès aujourd’hui, on peut l’affirmer et on vient de le voir, l’alliance est faite entre tous les écrivains, entre tous les talents, entre toutes les consciences, pour réaliser ce résultat magnifique. La généreuse jeunesse, dont vous êtes, veut, avec un imposant enthousiasme, la révolution tout entière, dans la poésie comme dans l’état. La littérature doit être à la fois démocratique et idéale ; démocratique pour la civilisation, idéale pour l’âme.

Le Drame, c’est le Peuple. La Poésie, c’est l’Homme. Là est la tendance de 1830, continuée par vous, comprise par toute la grande critique de nos jours. Aucun effort réactionnaire, j’y insiste, ne saurait prévaloir contre ces évidences. La haute critique est d’accord avec la haute poésie.

Dans la mesure du peu que je suis, je remercie et je félicite cette critique supérieure qui parle avec tant d’autorité dans la presse politique et dans la presse littéraire, qui a un sens si profond de la philosophie de l’art, et qui acclame unanimement 1830 comme 1789.

Recevez aussi, vous, mes jeunes confrères, mon remercîment.

À ce point de la vie où je suis arrivé, on voit de près la fin, c’est-à-dire l’infini. Quand elle est si proche, la sortie de la terre ne laisse guère place dans notre esprit qu’aux préoccupations sévères. Pourtant, avant ce mélancolique départ dont je fais les préparatifs, dans ma solitude, il m’est précieux de recevoir votre lettre éloquente, qui me fait rêver une rentrée parmi vous et m’en donne l’illusion, douce ressemblance du couchant avec l’aurore. Vous me souhaitez la bienvenue, à moi qui m’apprêtais au grand adieu.

Merci. Je suis l’absent du devoir, et ma résolution est inébranlable, mais mon cœur est avec vous.

Je suis fier de voir mon nom entouré des vôtres. Vos noms sont une couronne d’étoiles.

VICTOR HUGO.

VIII MENTANA[modifier]

À GARIBALDI

                        I

I. Ces jeunes gens, ces fils



Ces jeunes gens, ces fils de Brutus, de Camille,
De Thraséas, combien étaient-ils ? quatre mille.
Combien sont morts ? six cents. Six cents ! comptez, voyez.
Une dispersion de membres foudroyés,
Des bras rompus, des yeux troués et noirs, des ventres
Où fouillent en hurlant les loups sortis des antres,
De la chair mitraillée au milieu des buissons,
C’est là tout ce qui reste, après les trahisons,
Après le piège, après les guets-apens infâmes,
Hélas, de ces grands cœurs et de ces grandes âmes !
Voyez. On les a tous fauchés d’un coup de faulx.
Leur crime ? ils voulaient Rome et ses arcs triomphaux ;

Ils défendaient l’honneur et le droit, ces chimères.
Venez, reconnaissez vos enfants, venez, mères !
Car, pour qui l’allaita, l’homme est toujours l’enfant.
Tenez ; ce front hagard, qu’une balle ouvre et fend,
C’est l’humble tête blonde où jadis, pauvre femme,
Tu voyais rayonner l’aurore et poindre l’âme ;
Ces lèvres, dont l’écume a souillé le gazon,
O nourrice, après toi bégayaient ta chanson ;

==I. Ces jeunes gens, ces fils==

Ces jeunes gens, ces fils de Brutus, de Camille,
De Thraséas combien étaient-ils ? quatre mille.
Combien sont morts ? six cents. Six cents ! comptez, voyez.
Une dispersion de membres foudroyés,
Des bras rompus, des yeux troués et noirs, des ventres
Où fouillent en hurlant les loups sortis des antres,
De la chair mitraillée au milieu des buissons,
C’est là tout ce qui reste, après les trahisons,
Après le piège, après les guet-apens infâmes,
Hélas, de ces grands cœurs et de ces grandes âmes !
Voyez. On les a tous fauchés d’un coup de faulx.
Leur crime ? ils voulaient Rome et ses arcs triomphaux ;
Ils défendaient l’honneur et le droit, ces chimères.
Venez, reconnaissez vos enfants, venez, mères !
Car pour qui l’allaita, l’homme est toujours l’enfant.
Tenez ; ce front hagard, qu’une balle ouvre et fend,
C’est humble tête blonde où jadis, pauvre femme,
Tu voyais rayonner l’aurore et poindre l’âme ;
Ces lèvres, dont l’écume a souillé le gazon,
O nourrice, après toi bégayaient ta chanson ;


Cette main froide, auprès de ces paupières closes,
A fait jaillir ton lait sous ses petits doigts roses ;
Voici le premier-né ; voici le dernier-né.
O d’espérance éteinte amas infortuné !
Pleurs profonds ! ils vivaient ; ils réclamaient leur Tibre ;
Etre jeune n’est pas complet sans être libre ;
Ils voulaient voir leur aigle immense s’envoler ;
Ils voulaient affranchir, réparer, consoler ;
Chacun portait en soi, pieuse idolâtrie,
Le total des affronts soufferts par la patrie ;
Ils savaient tout compter, tout, hors les ennemis ;
Beaux, vaillants, jeunes, morts ! Adieux, nos doux amis,
Les heures de lumière et d’amour sont passées,
Vous n’effeuillerez plus avec vos fiancées
L’humble étoile des prés qui rayonne et fleurit...
Que de sang sur ce prêtre, ô pâle Jésus-Christ !

Pontife élu que l’ange a touché de sa palme,
A qui Dieu commanda de tenir, doux et calme,
Son évangile ouvert sur le monde orphelin,
O frère universel à la robe de lin,
A demi dans la chaire, à demi dans la tombe,
Serviteur de l’agneau, gardien de la colombe,
Qui des cieux dans ta main portes le lys tremblant,
Homme près de ta fin, car ton front est tout blanc
Et le vent du sépulcre en tes cheveux se joue,
Vicaire de celui qui tendait l’autre joue,
A cette heure, ô semeur des pardons infinis,
Ce qui plaît à ton cœur et ce que tu bénis
Sur notre sombre terre où l’âme humaine lutte,
C’est un fusil tuant douze hommes par minute !

Jules deux reparaît sous ma mitre de fer.
La papauté féroce avoue enfin l’enfer.

Certes, l’outil du meurtre a bien rempli sa tâche ;
Ces rois ! leur foudre est traitre et leur tonnerre est lâche.
Avoir été trop grands, Français, c’est importun :
Jadis un contre dix, aujourd’hui dix contre un.


France, on te déshonore, on te traîne, on te lie,
Et l’on te force à mettre au bagne l’Italie.
Voilà ce qu’on te fait, colosse en proie aux mains !
Un ruisseau fumant coule au flanc des Apennins.


II. O sinistre vieillard[modifier]

O sinistre vieillard, te voilà responsable
Du vautour déterrant un crâne dans le sable,
Et du croassement lugubre des corbeaux !
Emplissez désormais ses visions, tombeaux,
Paysages hideux où rôdent les belettes,
Silhouettes d’oiseaux perchés sur des squelettes !
S’il dort, apparais-lui, champ de bataille noir !

Les canons sont tout chauds ; ils ont fait leur devoir ;
La mitraille invoquée a tenu sa promesse ;
C’est fait. Les morts sont morts. Maintenant dis ta messe.
Prends dans tes doigts l’hostie en t’essuyant un peu,
Car il ne faudrait pas mettre du sang à Dieu !

Du reste tout est bien. La France n’est pas fière ;
Le roi de Prusse a ri ; le denier de Saint-Pierre
Prospère, et l’Irlandais donne son dernier sou ;
Le peuple cède et met en terre le genou ;
De peur qu’on ne le fauche ; il plie, étant de l’herbe ;
On reprend Frosinone et l’on rentre à Viterbe ;
Le czar a commandé son service divin ;
Partout où quelque mort blêmit dans un ravin,
Le rat joyeux le ronge en tremblant qu’il ne bouge ;
Ici la terre est noire ; ici la plaine est rouge ;
Garibaldi n’est plus qu’un vain nom immortel ;
Comme Léonidas, comme Guillaume Tell ;
Le pape, à la Sixtine, au Gésu, chez les Carmes,
Met tous ses diamants ; tendre ; il répand des larmes
De joie ; il est très doux ; il parle du succès
De ses armes ; du sang versé, des bons Français,
Des quantités de plomb que la bombarde jette,


Modestement, les yeux baissés, comme un poète
Se fait un peu prier pour réciter ses vers.
De convois de blessés les chemins sont couverts.
 
Partout rit la victoire.

                                        Utilité des traîtres.

Dans les perles, la soie et l’or, parmi tes reîtres
Qu’hier, du doigts, aux champs de meurtre, tu guidais,
Pape, assis, sur ton trône et siégeant, sous ton dais,
Coiffé de ta tiare aux trois couronnes, prêtre,
Tu verras quelque jour au Vatican peut-être
Entrer un homme triste et de haillons vêtu,
Un pauvre, un inconnu. Tu lui diras : ― Qu’es-tu,
Passant ? que me veux-tu ? sors-tu de quelque geôle ?
Pourquoi voit-on ces brins de laine à ton épaule ?
― Une brebis était tout à l’heure dessus,
Répondra-t-il. Je viens de loin. Je suis Jésus.


III. Une chaîne au héros ![modifier]

Une chaîne au héros ! une corde à l’apôtre !
John Brown, Garibaldi, passez l’un après l’autre.
Quel est ce prisonnier ? c’est le libérateur.
Sur la terre, en tous lieux, du pôle à l’équateur ;
L’iniquité prévaut, règne, triomphe, et mène
De force aux lâchetés la conscience humaine.
O prodiges de honte ! étranges impudeurs !
On accepte un soufflet par des ambassadeurs.
On jette aux fers celui qui nous a fait l’aumône.
― Tu sais, je t’ai blâmé de lui donner ce trône !―

On était gentilhomme, on devient alguazil.
Débiteur d’un royaume, on paie avec l’exil.
Pourquoi pas ? on est vil. C’est qu’on en reçoit l’ordre.
Rampons. Lécher le maître est plus sûr que le mordre.


D’ailleurs tout est logique. Où sont les contresens ?
La gloire a le cachot, mais le crime a l’encens ;
De quoi vous plaignez-vous ? l’infâme étant l’auguste,
Le vrai doit être faux, et la balance est juste.
On dit au soldat : frappe ! il doit frapper. La mort
Est la servante sombre aux ordres du plus fort.
Et puis, l’aigle peut bien venir en aide au cygne !
Mitrailler est le dogme et croire est la consigne.
Qu’est pour nous le soldat ? du fer sur un valet.
Le pape veut avoir son Sadowa ; qu’il l’ait.
Quoi donc ? en viendra-t-on dans le siècle où nous sommes,
A mettre en question le vieux droit qu’ont les hommes
D’obéir à leur prince et de s’entretuer ?
Au prétendu progrès pourquoi s’évertuer
Quand l’humble populace est surtout coutumière ?
La masse a plus de calme ayant moins de lumière.
Tous les grands intérêts des peuples, l’échafaud,
La guerre, le budget, l’ignorance qu’il faut,
Courent moins de dangers et sont en équilibre
Sur l’homme garrotté mieux que sur l’homme libre.
L’homme libre se meut et cause un tremblement.
Un Garibaldi peut tout rompre à tout moment ;
Il entraîne après lui la foule, qui déserte
Et passe à l’idéal. C’est grave. On comprend, certe,
Que la société, sur qui veillent les cours,
Doit trembler et frémir et crier au secours,
Tant qu’un héros n’est pas mis hors d’état de nuire.

Le phare aux yeux de l’ombre est coupable de luire.


IV. Votre Garibaldi...[modifier]

Votre Garibaldi n’a pas trouvé le joint.
Ça, le but de tout homme ici-bas n’est-il point
De tâcher d’être dupe aussi peu que possible ?
Jouir est bon. La vie est un tir à la cible.


Le scrupule en haillons grelotte ; je le plains.
Rien n’a plus de vertu que les coffres-forts pleins.
Il est de l’intérêt de tous qu’on ait des princes
Qui fassent refluer leur or dans les provinces ;
C’est pour cela qu’un roi doit être riche ; avoir
Une liste civile énorme est son devoir ;
Le pape, qu’on voudrait confiner dans les astres,
Est un roi comme un autre. Il a besoin de piastres,
Que diable ! l’opulence est le droit du saint lieu ;
Il faut dorer le pape afin de prouver Dieu ;
N’avoir pas une pierre où reposer sa tête
Est bon pour Jésus-Christ. La loque est déshonnête.
Voyons la question par le côté moral.
Le but du colonel est d’être général,
Le but du maréchal est d’être connétable !
Avant tout, mon paiement. Mettons cartes sur table.
Un renégat a tort tant qu’il n’est pas muchir ;
Alors il a raison. S’arrondir, s’enrichir,
Tout est là. Regardez, nous prenons les Hanovres.
Et quant à ces bandits qui veulent rester pauvres,
Ils sont les ennemis publics. Sus ! hors la loi !
Ils donnent le mauvais exemple. Coffrez-moi
Ce gueux, qui, dictateur, n’a rien mis dans sa poche.

On se heurte, au battant lorsqu’on touche à la cloche,
Et lorsqu’on touche au prêtre on se heurte au soudard.
Morbleu, la papauté n’est pas un objet d’art !
Par le sabre-en Espagne, en Prusse par la schlague,
Par la censure en France, on modère, on élague
L’excès de rêverie et de tendance au droit,
Le peuple est pour le, prince un soulier fort étroit ;
L’élargir en l’usant aux marches militaires
Est utile : Un pontife, en ses sermons austères
Sait rattacher au ciel nos lois, qu’on nomme abus,
Et le knout en latin s’appelle Syllabus.
L’ordre est tout. Le fusil Chassepot est suave.
Le progrès est béni ; dans quoi ? dans le zouave ;
Les boulets sont bénis dans leurs coups ; le chacal
Est béni dans sa faim, s’il est pontifical.

Nous trouvons excellent, quant à nous, que le pape
Rie au nez de ce siècle inepte, écrase, frappe ;
Et, du moment qu’on veut lui prendre son argent,
Se fasse carrément recruteur et sergent,
Pousse à la guerre, et crie : à mort quiconque est libre !
Qu’il recommande au prône, un obus de calibre,
Qu’il dise, en achevant sa prière ; Égorgez !
Envoie aux combattants force fourgons chargés ;
De la poudre, du plomb, du fer, et ravitaille
L’extermination sur les champs de bataille !


V. Qu’il aille donc ![modifier]

Qu’il aille donc ! qu’il aille, emportant son mandat,
Ce chevalier errant des peuples, ce soldat,
Ce paladin, ce preux de l’idéal ! qu’il parte.
Nous, les proscrits d’Athène, à ce proscrit de Sparte,
Ouvrons nos seuils ; qu’il soit notre hôte maintenant ;
Qu’en notre maison sombre il entre rayonnant.
Oui, viens, chacun de nous, frère à l’âme meurtrie,
Veut avec son exil te faire une patrie !
Viens, assieds-toi chez ceux qui n’ont plus de foyer.
Viens, toi qu’on a pu vaincre et qu’on n’a pu ployer !
Nous chercherons quel est le nom de l’espérance ;
Nous dirons : Italie ! et tu répondras : France !
Et nous regarderons, car le soir fait rêver,
En attendant les droits, les astres se lever.

L’amour du genre humain se double d’une haine
Égale au poids du joug, au froid noir de la chaîne,
Aux mensonges du prêtre, aux cruautés du roi.
Nous sommes rugissants et terribles. Pourquoi ?
Parce que nous aimons. Toutes ces humbles têtes,
Nous voulons les voir croître et nous sommes des bêtes
Dans l’antre, et nous avons les peuples pour petits.
Jetés au même écueil, mais non pas engloutis,
Frère, nous nous dirons tous les deux notre histoire ;
Tu me raconteras Palerme et ta victoire,

Je te dirai Paris, sa chute, et nos sanglots,
Et nous lirons ensemble Homère au bord des flots.
Puis, tu continueras ta marche âpre et hardie.

Et, là-bas, la lueur deviendra l’incendie.


VI. Ah ! race italienne[modifier]


Ah ! race italienne, il était ton appui !
Ah ! vous auriez eu Rome, ô peuples, grâce à lui,
Grâce au bras du guerrier, grâce au cœur du prophète.
D’abord il l’eût donnée, ensuite il l’eût refaite.

Oui, calme, ayant en lui de la grandeur assez
Pour s’ajouter sans trouble aux héros trépassés,
Il eût reforgé Rome ; il eût mêlé l’exemple
Du vieux sépulcre avec l’exemple du vieux temple,
Il eût mêlé Turin ; Pise, Albe, Velletri,
Le Capitole avec le Vésuve, et pétri
L’âme de Juvénal avec l’âme du Dante ;
Il eût trempé d’airain la fibre indépendante ;
Il vous eût des titans montré les fiers chemins.
Pleurez, Italiens ! il vous eût faits Romains.



VII. Le crime est consommé.[modifier]

Le crime est consommé. Qui l’a commis ? ce pape ?
Non. Ce roi ? non. Le glaive à leur bras faible échappe.
Qui donc et le coupable alors ? Lui. L’homme obscur,
Celui qui s’embusqua derrière notre mur ;
Le fils du Sinon grec et du Judas biblique ;
Celui qui, souriant, guetta la république,
Son serment sur le front, son poignard à la main.



Il est parmi vous, rois, ô groupe à peine humain,
Un homme que l’éclair de temps en temps regarde.
Ce condamné, qui triple ’autour de lui sa garde,
Perd sa peine. Son tour approche. Quand ? bientôt.
C’est pourquoi l’on entend un grondement là haut.
L’ombre est sur vos palais, ô rois. La nuit l’apporte.
Tel que l’exécuteur frappant à votre porte,
Le tonnerre demande à parler à quelqu’un.

Et cependant l’odeur des morts, affreux parfum
Qui se mêle à l’encens, des Tedeums superbes,
Monte du fond des bois, du fond des prés pleins d’herbes,
Des steppes, des marais, des vallons, en tous lieux !
Au fatal boulevard de Paris oublieux,
Au Mexique, en Pologne, en Crète où la nuit tombe,
En Italie, on sent un miasme de tombe,
Comme si, sur ce globe et sous le firmament,
Étant dans sa saison d’épanouissement,
Vaste mancenillier de la terre en démence,
Le carnage vermeil ouvrait sa fleur immense.
Partout des égorgés ! des massacrés partout !
Le cadavre est à terre et l’idée est debout.
Ils gisent étendus dans les plaines farouches.
L’appel aux armes flotte au dessus de leurs bouches.
On les dirait semés. Ils le sont. Le sillon
Se nomme Liberté. ― La mort est l’aquilon,
Et les morts glorieux sont la graine sublime
Qu’elle disperse au loin sur l’avenir, abîme.
Germez, héros ! et vous, cadavres, pourrissez.
Fais ton œuvre, ô mystère ! épars, nus, hérissés,
Béants, montrant au ciel leurs bras coupés qui pendent,
Tous ces exterminés, immobiles attendent.

Et tandis que les rois, joyeux et désastreux,
Font une fête auguste et triomphale entre eux,
Tandis que leur Olympe abonde, au fond des nues,
En fanfare, en festins, en joie, en gorges nues,
Rit, chante, et, sur nos fronts, montre aux hommes contents
Une fraternité de czars et de sultans,

De son côté, là-bas, au désert, sous la bisé,
Dans l’ombre avec la mort le vautour fraternise ;
Les bêtes du sépulcre ont leur vil rendez-vous ;
Le freux, la louche orfraie, et le pygargue roux,
L’âpre autour, les milans, féroces hirondelles,
Volent droit aux charniers, et tous, à tire d’ailes,
Se hâtent vers les morts, et ces rauques oiseaux
S’abattent, l’un mordant la chair, l’autre les os,
Et, criant, s’appelant, le feu sous les paupières,
Viennent boire le sang qui coule entre les pierres.


VIII. O peuple, noir dormeur[modifier]

O peuple, noir dormeur, quand t’éveilleras-tu ?
Rester couché sied mal à qui fut abattu.
Tu dors, avec ton sang sur les mains, et, stigmate
Que t’a laissé l’abjecte et dure casemate,
La marque d’une corde autour de tes poignets.
Qu’as-tu fait de ton âme, ô toi qui t’indignais !
L’empire est une cave, et toutes les espèces
De nuit te tiennent pris sous leurs brumes épaisses.
Tu dors, oubliant tout, ta grandeur, son complot,
La liberté, le droit, ces lumières d’en haut ;
Tu fermes les yeux, lourd, gisant sous d’affreux voiles,
Sans souci de l’affront que tu fais aux étoiles !
Allons, remue. Allons, mets-toi sur ton séant.
Qu’on voie enfin bouger le torse du géant.
La longueur du sommeil devient ignominie.
Es-tu las ? es-tu sourd ? es-tu mort ? Je le nie.
N’as-tu pas conscience en ton accablement
Que l’opprobre s’accroît de moment en moment ?
N’entends-tu pas qu’on marche au dessus de ta tête ?
Ce sont les rois. Ils font le mal. Ils sont en fête.
Tu dors sur ce fumier, toi qui fus citoyen !
Te voilà devenu bête de somme. Eh bien,
L’âne se lève, et brait ; le bœuf se dresse et beugle.
Cherche donc dans la nuit puisqu’on t’a fait aveugle !

O toi qui fus si grand, debout ! car il est tard.
Dans cette obscurité l’on peut mettre au hasard
La main sur de la honte ou bien sur de la gloire ;
Étends le bras le long de la muraille noire ;
L’inattendu dans l’ombre ici peut se cacher ;
Tu parviendras peut-être à trouver, à toucher,
A saisir une épée entre tes poings funèbres,
Dans le tâtonnement farouche des ténèbres !


Hauteville-House, novembre 1867.

Un mois ne s’était pas écoulé depuis la publication de ce poëme, que dix-sept traductions en avaient déjà paru, dont quelques-unes en vers. Le déchaînement de la presse cléricale augmenta le retentissement.

Garibaldi répondit à Victor Hugo par un poëme en vers français, noble remerciement d’une grande âme.

La publication du poëme de Victor Hugo donna lieu à un incident. En ce moment-là (novembre 1867), on jouait Hernani au Théâtre-Français, et l’on allait jouer Ruy Blas à l’Odéon. Les représentations d’ Hernani furent arrêtées, et Victor Hugo reçut à Guernesey la lettre suivante :

« Le directeur du Théâtre impérial de l’Odéon a l’honneur d’informer M. Victor Hugo que la reprise de Ruy Blas est interdite.

« CHILLY. »


Victor Hugo répondit :

« A M. Louis Bonaparte, aux Tuileries.

« Monsieur, je vous accuse réception de la lettre signée CHILLY.

« VICTOR HUGO. »



</poem> O toi qui fus si grand, debout ! car il est tard. Dans cette obscurité l’on peut mettre au hasard La main sur de la honte ou bien sur de la gloire ; Étends le bras le long de la muraille noire ; L’inattendu dans l’ombre ici peut se cacher ; Tu parviendras peut-être à trouver, à toucher, A saisir une épée entre tes poings funèbres, Dans le tâtonnement farouche des ténèbres !

</poem>

Hauteville-House, novembre 1867.

Un mois ne s’était pas écoulé depuis la publication de ce poëme, que dix-sept traductions en avaient déjà paru, dont quelques-unes en vers. Le déchaînement de la presse cléricale augmenta le retentissement.

Garibaldi répondit à Victor Hugo par un poëme en vers français, noble remerciement d’une grande âme.

La publication du poëme de Victor Hugo donna lieu à un incident. En ce moment-là (novembre 1867), on jouait Hernani au Théâtre-Français, et l’on allait jouer Ruy Blas à l’Odéon. Les représentations d’ Hernani furent arrêtées, et Victor Hugo reçut à Guernesey la lettre suivante :

« Le directeur du Théâtre impérial de l’Odéon a l’honneur d’informer M. Victor Hugo que la reprise de Ruy Blas est interdite.

« CHILLY. »


Victor Hugo répondit :

« A M. Louis Bonaparte, aux Tuileries.

« Monsieur, je vous accuse réception de la lettre signée CHILLY.

« VICTOR HUGO. »

IX LES ENFANTS PAUVRES[modifier]

Noël. Décembre 1867.

J’éprouve toujours un certain embarras à voir tant de personnes réunies autour d’une chose si simple et si petite. Moi, solitaire, une fois par an j’ouvre ma maison. Pourquoi ? Pour montrer à qui veut la voir une humble fête, une heure de joie donnée, non par moi, mais par Dieu, à quarante enfants pauvres. Toute l’année la misère, un jour la joie. Est-ce trop !

Mesdames, c’est à vous que je m’adresse, car à qui offrir la joie des enfants, si ce n’est au cœur des femmes ? -Pensez toutes à vos enfants en voyant ceux-ci, et, dans la mesure de vos forces, et pour commencer dès l’enfance la fraternité des hommes, faites, vous qui êtes des mères heureuses et favorisées, faites que les petits riches ne soient pas enviés par les petits pauvres ! Semons l’amour. C’est ainsi que nous apaiserons l’avenir.

Comme je le disais l’an dernier, à pareille occasion, faire du bien à quarante enfants est un fait insignifiant ; mais si ce nombre de quarante enfants pouvait, par le concours de tous les bons cœurs, s’accroître indéfiniment, alors il y aurait un exemple utile. Et c’est dans ce but de propagande que j’ai consenti à laisser se répandre un peu de publicité sur le Dîner des enfants pauvres institué à Hauteville-House.

Cette petite fondation a donc deux buts principaux, un but d’hygiène et un but de propagande.

Au point de vue de l’hygiène, réussit-elle ? Oui. La preuve la voici : depuis six ans que ce Dîner des enfants pauvres est fondé à Hauteville-House, sur quarante enfants qui y prennent part, deux seulement sont morts. Deux en six ans ! Je livre ce fait aux réflexions des hygiénistes et des médecins.

Au point de vue de la propagande, réussit-elle ? Oui. Des Dîners hebdomadaires pour l’enfance pauvre, fondés sur le modèle de celui-ci, commencent à s’établir un peu partout ; en Suisse, en Angleterre, surtout en Amérique. J’ai reçu hier un journal anglais, le Leith Pilot, qui en recommande vivement l’établissement.

L’an dernier je vous lisais une lettre, insérée dans le Times, annonçant à Londres la fondation d’un dîner de 320 enfants. Aujourd’hui voici une lettre que m’écrit lady Thompson, trésorière d’un Dîner d’enfants pauvres dans la paroisse de Marylebone, où sont admis 6,000 enfants. De 300 à 6,000, c’est là une progression magnifique, d’une année à l’autre. Je félicite et je remercie ma noble correspondante, lady Thompson. Grâce à elle et à ses honorables amis, l’idée du solitaire a fructifié. Le petit ruisseau de Guernesey est devenu à Londres un grand fleuve.

Un dernier mot.

Tous, tant que nous sommes, nous avons ici-bas des devoirs de diverses sortes. Dieu nous impose d’abord les devoirs sévères. Nous devons, dans l’intérêt de tous les hommes, lutter ; nous devons combattre les forts et les puissants, les forts quand ils abusent de la force, les puissants quand ils emploient au mal la puissance ; nous devons prendre au collet le despote, quel qu’il soit, depuis le charretier qui maltraite un cheval jusqu’au roi qui opprime un peuple. Résister et lutter, ce sont de rudes nécessités. La vie serait dure si elle ne se composait que de cela.

Quelquefois, à bout de forces, on demande, en quelque sorte, grâce au devoir. On se tourne vers la conscience : Que veux-tu que j’y fasse ? répond la conscience ; le devoir est de continuer. Pourtant on interrompt un moment la lutte, on se met à contempler les enfants, les pauvres petits, les frais visages que fait lumineux et roses l’aube auguste de la vie, on se sent ému, on passe de l’indignation à l’attendrissement, et alors on comprend la vie entière, et l’on remercie Dieu, qui, s’il nous donne les puissants et les méchants à combattre, nous donne aussi les innocents et les faibles à soulager, et qui, à côté des devoirs sévères, a placé les devoirs charmants. Les derniers consolent des premiers.