Actions de grâces

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Lévy frères (pp. 311-327).


Actions de grâces


 
Sur cette œuvre, au matin, devant vous, commencée,
La prière, ô mon Dieu, prosterna ma pensée ;
Je m’agenouille encore, à l’approche du soir,
Sur ce livre imparfait qui trompa mon espoir.
Je viens ; et, vous offrant les douleurs de l’artiste,
Du fruit de mon labeur, à vos pieds je m’attriste ;
Mais, si chétif qu’il soit, je veux vous en bénir ;
J’ai craint de ne pas vivre assez pour le finir,

Merci, mon Dieu ! vous-même, aux jours de défaillance,
Vous m’envoyez, d’en haut, un souffle de vaillance
Qui, malgré les soucis, les obstacles divers,
A suscité mon cœur et fait jaillir mes vers.

Vous seul, dans cette chair paresseuse et rampante,
Relevez notre esprit qu’elle incline à sa pente ;
Par vous j’ai pu, fidèle à des devoirs rivaux,
Mêler une œuvre sainte aux serviles travaux ;
Et, malgré tout, poëte ardent à la poursuivre,
Ajouter, chaque jour, une ligne à mon livre.

Gomme un sillon tracé que l’on suit forcément,
Ce livre m’a conduit hors de l’égarement.
Dans la nuit des erreurs, des passions, des doutes,
Où j’allais, ballotté sur mille et mille routes,
Mon œuvre, en me plaçant l’Évangile à la main,
M’a montré de la croix l’infaillible chemin.

Ainsi, m’ouvrant l’asile où mon cœur persévère,
Ma Muse a longuement habité le Calvaire ;
Et m’a forcé de boire à la source du beau
Qui jaillit, ô Jésus, près de votre tombeau.

Redescends, maintenant, jusqu’à la glèbe humaine
Où la commune loi, poëte, nous ramène ;
Mais, avant de quitter le Calvaire et la croix,
Sur le sacré sommet prie encore une fois.
A ce sol arrosé de tant de larmes saintes
Confie encor tes vœux, tes amours et tes plaintes ;

Viens : et nomme en pleurant aux pieds de Jésus-Christ
Tous ceux dont le doux nom dans ton âme est écrit.


I

Et, d’abord, je vous nomme, ô Jésus ! la patrie.
Notre âge insulte en vain ma sainte idolâtrie ;
Depuis l’heure où ton nom, sur mes lèvres à’enfant,
O France, a pu vibrer sublime et triomphant,
J’ai pour toi cet amour seul pur, seul véritable,
D’où germe, s’il le faut, quelque haine implacable ;
Amour qui peut se taire et peut sembler dormir,
Mais couve dans mes flancs, toujours prêt à frémir.
Hélas ! rêveur trop faible à soulever des armes,
Je n’eus jamais pour toi que d’impuissantes larmes ;
Mais je sens aux transports de mon cœur bondissant,
Que j’étais digne, aussi, de te donner mon sang !

O mon peuple ! l’erreur t’égare dans ses ombres ;
Tu vas cherchant ta route à travers les décombres ;
La cité des aïeux s’écroule sous tes mains.
Pour ton œuvre de mort conviant les humains,


A fonder l’avenir tu prétends les instruire,
Quand, depuis soixante ans, tu n’as su que détruire.
Ton impure sagesse est encore, en tout lieu,
La source où vont puiser les insulteurs de Dieu.
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Mais, ô Jésus, pardonne un instant d’amertume !
C’est au feu de l’amour que mon courroux s’allume.
Le poëte, en ces chants de pleurs entrecoupés,
T’implore, à deux genoux, pour ceux qu’il a frappés.
Toi-même n’as-tu pas, tout en pleurant sur elle,
O Christ, brandi le fouet dans ta cité rebelle !
Tu peux lancer parfois, sur ce pays des Francs
Des regards irrités… jamais d’indifférents !
Abrège un peu le temps de son épreuve immense ;
Tu lui dois, ô mon Dieu, plus que de la clémence,
Tu promis de payer aux arrière-neveux
Les flots de sang martyr versés par les aïeux.
Rends à la nation des feux dieux détrompée,
La foi qui fit mouvoir son cœur et son épée ;
L’honneur de nos aïeux, chrétiens et chevaliers
Peut rayonner aussi du fond des ateliers.
Dans le vase de bronze, ou le vase d’argile,
Dieu verse également le vin de l’Évangile.

Arrache donc ce peuple, il en est temps encor,
A l’esprit de vertige, au culte du veau d’or ;
Qu’il cesse de chercher son but dans la matière ;
Que ta parole, ô Christ ! lui rende la lumière ;
Entr’ouvrant à ses yeux nos horizons étroits,
Fais briller l’idéal… je veux dire ta croix.


II

Laisse, ô poëte obscur ! le voyant chargé d’âmes
Foudroyer les cités de son verbe de flammes ;
Reviens gémir, enfant, dans ta famille en deuil,
Et ne t’écarte plus de son modeste seuil.
Pour tout ce qu’elle pleure et tout ce qu’elle espère,
Va prier et pleurer à côté de ton père,
De tes pieux baisers pressant ses cheveux blancs,
Cherche, au fond de ton cœur, quelques mots consolants !

Dieu seul pourra guérir la blessure éternelle
Que sa main voulut faire à l’âme paternelle,
Et qui pour tous les trois saignant du coup affreux,
Rendra jusqu’à la mort tout bonheur douloureux.

Puisque mon père, hélas ! boit cet amer calice,
Qu’en y mêlant nos pleurs notre amour l’adoucisse.
Rends dignes ses enfants de leur mère et de lui ;
Ils ont tous deux son cœur pour but et pour appui.
Fais près d’eux son repos long et paisible ; envoie
A ses jours assombris quelques éclairs de joie.
Que l’honneur de son nom soit noblement porté
Par son fils orgueilleux d’en avoir hérité ;
Des fleurs de ton printemps ornant sa tête blanche,
Que ton âme, ô ma sœur, en doux parfums s’épanche,
Et, quand l’ombre descend de mon front attristé,
Verse-lui de tes yeux quelque sérénité.
Qu’il trouve en notre amour, amour toujours en arme,
La force qui soutient et la grâce qui charme.
Son auguste vieillesse est notre seul trésor ;
Mais sur elle et sur nous notre ange veille encor.

O ma mère ! héritant de ton culte fidèle,
Oui, ta fille y sera mon aide et mon modèle.
Donnez à cette enfant, donnez par nous, Seigneur,
Tout ce qu’elle aurait pu rêver d’autre bonheur ;
Que mon âme lui soit, en ses heures de vide,
Un asile aussi doux qu’il est sûr et solide.
Je connais, dès longtemps, pour l’avoir éprouvé,
L’or pur de son grand cœur à mon destin rivé ;


Qu’elle le sache bien : dans sa joie ou ses peines,
Son sang est aussi mien que celui de mes veines.
Baigné des mêmes pleurs, des mêmes bras bénis,
Nous sommes deux rameaux si fermement unis
Que, séparés, pourtant, de l’arbre qui les porte,
Le fer seul les disjoint tant leur étreinte est forte.
Si des vœux maternels, mon Dieu ! tu te souviens,
Fais prospérer ses jours plus dignes que les miens.
Tendre et forte, au chevet de la douce martyre,
C’est elle qui veillait, sachant à tout suffire.
Par le prix des douleurs, par notre mère au ciel,
De la vie à sa fille épargne au moins le fiel ;
Et, si tu veux bénir ma fervente prière,
Fais qu’un peu de bonheur lui vienne de son frère !

Fais, par elle et par moi, que sa nouvelle sœur
À notre humble foyer goûte quelque douceur.
Hélas ! ma mère heureuse à l’appeler ma femme
L’attendait pour mourir et lui léguer mon âme.
C’est elle dont l’amour, m’attirant vers le bien,
Élève à Dieu mon cœur sur les ailes du sien ;
Et, sachant le secret du bonheur qu’elle donne,
M’apprend qu’il faut ailleurs en chercher la couronne.
Elle tresse ici-bas, voilée à tous les yeux,
De prière et d’amour ses jours laborieux ;

Et l’appel de l’église est le seul qui la tente
Hors du paisible toit dont l’ombre la contente.
C’est elle, comme un ange attiré par les pleurs,
Qui m’a, pour tout guérir, choisi dans nos douleurs,
Qui, dans ma pâle automne, a voulu faire éclore
Les parfums printaniers de sa splendide aurore ;
Elle par qui le jour, ô ma mère ! est rendu
A mon cœur dans la tombe avec toi descendu.
Mon Dieu ! tu dois payer en fleurs de ton royaume
Cette âme dont la mienne a respiré le baume :
Que jamais le chagrin n’assombrisse d’un pli
Son front calme et joyeux du devoir accompli ;
Et, puisqu’au mien son cœur voulut si fort se joindre
Que nul coup ne saurait me frapper sans l’atteindre,
Pour elle, en tes décrets, que je sois épargné ;
Écarte la douleur de mon front résigné ;
Garde à l’abri du vent qui me courbait à terre
Nos rameaux enlacés, et retiens le tonnerre ;
Et, pour qu’au ciel tous deux portions un fruit pareil,
A flots égaux, sur nous, verse un même soleil.

Déjà ta main clémente, ô mon Dieu ! s’est ouverte ;
Elle va rendre une âme à la maison déserte ;
Et ta grâce qui brille à nos yeux incertains,
Rallume entre les pleurs nos sourires éteints.

Un fils, nouvel objet d’espérance et d’alarmes,
Tient de naître, et, déjà, je l’ai baigné de larmes.

Ah ! que d’accord joyeux, poëte ami des bois,
J’aurais sur son berceau su répandre autrefois !
Combien de fraîches fleurs les sommets sans culture
Livreraient à mes mains pour sa jeune parure ;
Hélas ! si ce berceau, voisin de ton cercueil,
O ma mère, en s’ouvrant ne portait pas ton deuil !
Je n’entends, désormais qu’une parole austère
Faire écho dans mon âme aux chansons de la terre ;
Foulant d’un pied distrait le printemps et ses fleurs,
Je n’y sais rien cueillir que de noires couleurs.
J’ai replié mon cœur sur des tableaux funèbres ;
Mes yeux se sont fermés et cherchent les ténèbres,
Afin d’y contempler, dans mes pensers fervents,
De celle qui n’est plus les traits toujours vivants ;
Et ma lèvre où gémit votre nom, ô ma mère !
N’a plus d’accents que pour la plainte ou la prière.

Enfant ! toi qui m’es cher moins à cause de moi
Que pour le sang des miens qui doit revivre en toi,
Pour le sang de mon père et de ta sainte aïeule,
La prière, ô mon fils, sur toi parlera seule ;
Et mes vœux resteront, malgré mon doux transport,

Graves comme la vie en face de la mort.
Tu n’auras pas toujours, jeune âme qui sommeilles,
Ce frais sourire en fleur sur tes lèvres vermeilles :
Mûri, comme nous tous, par un savoir fatal,
Tu goûteras aux fruits et du bien et du mal.
T’irai-je souhaiter, dans le temps de l’épreuve,
Les fontaines de miel où l’âge d’or s’abreuve,
Et, pour toi, téméraire à tenter le Seigneur,
Implorer ce que l’homme a nommé le bonheur ?
Ah 1 peut-être, enivré des faux biens qu’on envie,
Tu boirais des poisons dans la coupe de vie ?
Oui, sois exempt des maux sans fruit pour la vertu
Dont on meurt longuement sans avoir combattu.
Mon Dieu ! mesurez-lui la souffrance et les chutes ;
Surtout armez ses reins pour soutenir nos luttes ;
Qu’il soit, même en tombant, plus fort que la douleur,
Et n’ait jamais souffert sans devenir meilleur.
Donne-lui, pour marcher dans le chemin du juste,
Une saine raison, un sang calme et robuste,
Un cœur qui, sans rêver les orgueilleux sommets,
Ferme en son droit sentier ne recule jamais.
Fais rayonner en lui, si parfois il chancelle,
De l’âme de ma mère une seule étincelle ;
L’ange, au séjour de paix revenu triomphant,
Peut transmettre son glaive au fils de son enfant.


Mère ! quoiqu’à son nom, de là-haut, tu répondes,
Tu ne l’as vu ce fils qu’à travers d’autres mondes.
Ah ! quand vint notre espoir luire à ton lit de mort,
De ton cœur résigné, va, j’ai compris l’effort !
Moi, dans tout mon amour pour cette fleur si chère,
Non, je n’ai pas connu le bonheur d’être père ;
Puisqu’en mes bras tous deux je n’ai pu vous tenir,
Et poser sur son front ta main pour le bénir.
Je cherche, hélas ! autour de sa tête innocente
Ton sourire, ô ma mère, et ta parole absente.
Je sais, du moins, qu’heureuse en ta gloire aujourd’hui,
Tu veilles de là-haut sur son père et sur lui ;
Et quand, sur son berceau, par delà son jeune âge,
Je rêve en cet enfant un homme fort et sage,
C’est qu’au ciel je te vois, toi qui souffris pour nous,
Le montrer au Seigneur et prier à genoux.
Obtiens donc, ô ma mère, ô sublime chrétienne !
Que Dieu lui fasse une âme image de la tienne ;
Instruit à t’imiter, qu’il puisse, un jour, avoir
Ce mépris du plaisir, cet amour du devoir,
Ce cœur doux pour autrui, pour lui-même sévère ;
Toujours prêt, pour les siens, à monter au Calvaire ;
Et, dans tous ses conseils, cette haute raison
Qui voit, par delà tout, Dieu luire à l’horizon.


Mais voilà que mes vœux, déjà déçus peut-être,
Ont franchi l’avenir dont Dieu seul est le maître ;
Pour l’enfant dont les yeux se sont à peine ouverts,
Aux dons de l’homme fort j’aspire dans ces vers.
Je vois déjà grandir les bras noueux du chêne
Sur l’humble rejeton qui sort de terre à peine.
Cher et frêle rameau baigné de tant de pleurs,
Je goûte à tes fruits mûrs, et tu n’es pas en fleurs !
Quels périls doit braver ta tête délicate,
Avant que la raison dans ta jeune âme éclate !
Te verrai-je courir autour de ton berceau ;
Sortiras-tu jamais de ton nid, pauvre oiseau ?
Notre amour n’est, mon Dieu ! qu’une vaine défense ;
Vous seul pouvez garder cette fragile enfance ;
Donnez à ce trésor, ombragé de nos fronts,
Donnez pour gardien l’ange que nous pleurons ;
Que l’œuvre de colère en nous soit terminée ;
Vous-même de mon fils faites la destinée,
Qu’il trouve, plus que moi, grâce à vos yeux, Seigneur !
Et s’il n’est plus heureux, au moins qu’il soit meilleur.



III

Mais je n’ai pas, mon Dieu ! sur ces pages dernières
Épuisé mes amours, pas plus que mes prières.
Je vous offre à bénir et voudrais vous nommer,
O mon père ! tous ceux que je suis fier d’aimer ;
Tous ceux que, dans la joie ou las destins contraires,
J’appelle dans mon cœur mes maîtres ou mes frères ;
Ceux, jamais oubliés, que m’a ravis la mort ;
Tous mes objets, enfin, d’amour… ou de remord.

Grâce à vous, ô mon Dieu ! quoique si lâche à vivre,
Je sens un cœur en moi plus puissant que mon livre ;
Mon sang bouillonne encor, si mon vers est tari,
Et l’homme peut survivre au poëte appauvri.
Étouffant toute voix qui se plaint ou qui raille,
Je devrais marcher ferme en l’humaine bataille ;
Jamais devant un glaive ou devant un linceul,
Pour lutter ou souffrir, Dieu ne m’a laissé seul.
J’ai, pour les opposer au torrent de mes peines,
Conquis des amitiés fortes comme des chênes ;

Mon âme s’agrandit sous leur appui sacré ;
Et si plus d’un, hélas ! déjà m’est retiré,
Il me reste, au milieu des nobles cœurs que j’aime,
Des asiles plus doux et plus sûrs que moi-même.

Mon Dieu ! ni les plaisirs ni les ambitions
N’ont, de leur vil ciment, formé nos unions ;
C’est dans l’amour du bien, des beautés infinies,
Que se sont rencontrés nos cœurs et nos génies.
Vous le savez ; tous ceux à qui je tends la main
Marchent tous, devant vous, dans un noble chemin ;
Vous les avez choisis ceux qui m’aident à vivre,
Tous sont meilleurs que moi ; je m’exerce à les suivre ;
Et, plus près d’eux je sens battre mon cœur jaloux,
Plus je vois s’approcher et l’idéal et vous.

O Christ ! puisque aujourd’hui, prévoyant et sévère,
C’est moi que tu choisis pour monter au Calvaire,
J’ose, indigne entre tous, te supplier pour eux
De les marquer au front de ton sang généreux ;
Afin qu’en traversant les temps vils où nous sommes,
Nul d’entre eux ne se perde en la cité des hommes.
Garde, au monde divin, garde leur cœur entier ;
Mais fais-leur ici-bas un moins rude sentier,
Allège un peu leur croix sur nos âpres collines,

Et mêle quelques fleurs à leur bandeau d’épines.
Que jamais aucun d’eux, gémissant d’être né,
Ne te crie : ô mon Dieu, tu m’as abandonné ;
Au fort de ses combats que chacun d’eux espère ;
Entre tes bras sacrés reçois-les comme un père,
Et que nous allions tous, humble et fidèle essaim,
Retrouver à jamais l’amitié dans ton sein.


IV

Dis maintenant, poète, aux fruits de ton étude
L’adieu de la tristesse et de la lassitude ;
Sur ton œuvre et toi-même à la fin détrompé,
Demande à Dieu pardon de son Verbe usurpé ;
Et, résignant de l’art l’effrayant ministère,
Reconnais-toi vaincu dans cette épreuve austère.
C’est l’heure de briser, des mains de la raison,
La lyre, enivrement de ta jeune saison.

O Muse ! ces adieux n’ont rien qui te renie ;
Je t’offre une foi ferme à défaut de génie ;

Et je t’adore encor, de loin, à deux genoux,
Comme l’esprit de Dieu rayonnant parmi nous.
Va ! je plains qui t’ignore et je bais qui t’insulte ;
Mais je me suis jugé des hauteurs de ton culte,
O Muse ! et j’ai pleuré quand l’amour du vrai beau
Des pages de mon livre approcha son flambeau.

Je mesure, aujourd’hui que mon labeur s’achève,
L’abîme infranchissable entre l’œuvre et le rêve ;
Et je vois plus lointain qu’au moment du départ
Le but où je tendais par les sentiers de l’art.
Je sens que, sur ma lèvre inhabile et confuse,
L’idée au joug du vers succombe ou se refuse,
Et, comme un grain aride et d’où rien n’a germé,
Je porte encore en moi mon rêvé inexprimé.
Peut-être, en ma saison, j’ai cueilli, sous la ronce ;
Quelques fleurs dans ce champ ? à qui ma main renonce :
Le printemps ainsi donne au plus morne désert
Sa goutte de rosée et son brin d’herbe vert.
Mais, ô pâle rêveur, il n’est rien qui t’étonne
Dans l’infertilité de ta lugubre automne.

Tu connais trop la vie, ô poëte, tais-toi !
Des cœurs joyeux et purs n’offense point la foi ;
Garde au moins pour toi seul le deuil et l’amertume ;

D’ironie et de fiel ne souille point ta plume,
Et ferme, ici, ton livre, aux pages sans soleil
Ou tes pleurs couleraient comme un mauvais conseil.
Puisque tu n’entends plus sortir de toute chose
Que le rire lugubre ou le soupir morose,
Ne prête pas ta lèvre à ce triste concert,
Et n’écoute plus rien… pas même le désert !
Pas même les forêts par le vent balancées,
Grande âme à qui tu dois tes meilleures pensées ;
Et ne va plus chercher sur les lointains sommets
Des accords, dans ton sein, sans écho désormais !

D’ailleurs, tu le sais bien, dans l’âge qui commence,
Malheur à Pâme fière à tout homme qui pense !
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Toi, poëte, accablé d’un plus rude anathème,
Tu portes le vautour au-dedans de toi-même ;
Et, quel que soit le nom à ton siècle donné,
Ton malheur est pareil… c’est celui d’être né.
Mais subis, résigné, le supplice de vivre ;
Du signe de la croix revêts ton dernier livre,
Et tâche d’être prêt à franchir sans remord
Le seuil mystérieux que nous ouvre la mort.