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Adam Smith sa vie, ses travaux, ses doctrines/II/2

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CHAPITRE II

TRAVAUX DE SMITH SUR LA LITTÉRATURE, LA LOGIQUE ET LA MORALE.


§ 1. – Les articles de la Revue d’Édimbourg.

Les deux premiers écrits d’Adam Smith qui aient été conservés sont (deux articles, parus en 1755 dans le journal écossais, The Edinburgh Review.

Cette publication, qu’il faut se garder de confondre avec la célèbre Revue créée en 1802 et qui a conquis dans les lettres une place si honorable, ne survécut pas à son second numéro, et nous avons dit plus haut que, malgré la collaboration distinguée de Hugh Blair et de Robertson elle succomba rapidement sous les coups d’une coterie locale.

Smith avait applaudi à la création de la Revue et il y avait inséré deux articles, l’un sur le Dictionnaire de Johnson, l’autre, sous forme de Lettre aux Éditeurs, sur le mouvement littéraire en France et en Europe[1].

Bien que ces deux écrits ne puissent être considérés que comme des travaux isolés, sans aucun lien avec le reste de l’œuvre du maître, nous les examinerons néanmoins, non seulement pour être complet, mais aussi parce que nous estimons qu’ils contribuent grandement à faire connaître l’esprit de l’auteur et la direction de ses études à cette époque de sa vie.

L’examen critique du Dictionnaire de Johnson est d’ailleurs fort remarquable. Ce grand ouvrage venait de paraître, après sept années d’un travail opiniâtre et grâce au concours des libraires de Londres qui avaient avancé à Johnson l’argent nécessaire à ses besoins pour lui permettre d’achever son œuvre. Or, Adam Smith avait attendu avec impatience cette publication, qui devait être pour lui d’un secours considérable dans la rédaction de son Traité sur la morale, car il n’avait guère parlé que l’Écossais jusqu’à sa quinzième année, et, quoiqu’il s’exprimât depuis lors fort correctement en anglais, il n’était pas encore arrivé à se familiariser avec les idiotismes de cette langue ni avec le maniement des synonymes[2]. Il avait donc compté trouver dans ce dictionnaire un auxiliaire précieux pour son style ; mais son espoir fut un peu déçu et il ne put en tirer tout le parti qu’il avait espéré. Aussi, formulant contre ce travail un certain nombre de critiques, il les exposa dans un article qu’il adressa à la Revue d’Édimbourg.

« Les différentes significations d’un mot, écrit-il, s’y trouvent à la vérité recueillies, mais rarement elles sont digérées en classes générales ou rangées sous la signification que le mot est principalement destiné à exprimer, et les mots synonymes en apparence n’y sont pas toujours distingués avec assez de soin. » Puis, afin de bien démontrer l’exactitude de ses critiques, il prend pour exemples les mots but et humour, et, après avoir fait remarquer la méthode défectueuse suivie par Johnson dans l’exposition des modes d’emploi de ces deux termes, il refait lui-même les deux articles d’après le plan qu’il préconise.

Nous n’avons pas qualité pour apprécier ces exemples et nous ne pouvons que nous référer aux jugements qu’en ont portés les Anglais eux-mêmes ; mais ces jugements diffèrent absolument entre eux. D’une part, Dugald Stewart se montre peu enthousiaste et déclare que si les nombreuses significations du mot but ont été distinguées avec beaucoup de soin, du moins le mot humour n’a pas eu la même bonne fortune. D’autre part, au contraire, lord Brougham n’a pas assez d’éloges pour la méthode vraiment philosophique, selon lui, employée par Adam Smith dans ces deux exemples ; il regrette même que les conseils du jeune philosophe n’aient pas été suivis et qu’on en soit encore à attendre un dictionnaire bien compris, qui serait appelé cependant à rendre à la science et aux lettres un immense service.

En présence de cette diversité d’opinions, le lecteur français, ne peut prendre parti. Il nous semble, toutefois, que l’on pourrait peut-être expliquer la divergence de ces jugements en considérant les points de vue particuliers auxquels les deux commentateurs se sont vraisemblablement placés. En effet, tandis que Dugald Stewart paraît avoir examiné surtout la manière dont les différentes significations étaient distinguées, lord Brougham s’est attaché de préférence à la méthode indiquée par Smith, à la classification dont celui-ci voulait donner des exemples. Or, en ce qui concerne la signification des mots, le professeur de Glasgow était un assez mauvais juge, puisque l’écossais était sa langue maternelle et que la pratique de la langue anglaise n’avait pu lui donner encore ce tact délicat qui seul permet de discerner sûrement les différentes nuances à observer dans l’usage des termes. Au contraire, au point de vue de la classification, on ne pouvait guère trouver un meilleur maître. Ses Lectures à Édimbourg avaient roulé sur la rhétorique, il avait même commencé sur ce sujet un traité fort estimé des quelques amis qui avaient pu en prendre connaissance, enfin il avait débuté à Glasgow par la chaire de logique : la nature de son esprit et la direction de ses études l’avaient donc mis à même de se former des idées élevées au sujet de la méthode, et c’est ce que lord Brougham a vivement apprécié.

La Lettre aux Éditeurs de la Revue d’Édimbourg n’a pas le même caractère : elle n’a pris la forme ni d’une critique, ni d’une discussion, mais elle n’en est pas moins fort intéressante.

La Revue n’avait encore fait paraître qu’un numéro, mais elle l’avait consacré tout entier à la littérature écossaise, bien que celle-ci fût en réalité très pauvre. Or, Smith aurait désiré qu’elle étendît son champ d’études, et il estima qu’il était de son devoir d’attirer l’attention sur l’importance du mouvement intellectuel qui se manifestait de tous côtés en Europe et surtout en France. Ce fut là l’objet de la lettre qu’il adressa aux éditeurs et qui fut publiée dans la Revue.

Cette lettre contient un aperçu sommaire, mais très curieux, de l’état de la littérature sur le continent au milieu du XVIIIe siècle. Nous ne pouvons l’analyser ici parce qu’elle est trop dense pour être résumée, mais on éprouve un véritable plaisir à la lire. Elle donne d’ailleurs au biographe des renseignements précieux sur la nature des études de Smith et elle montre toute la puissance de travail dont il était susceptible : appelé depuis deux ans seulement à la chaire de philosophie morale, il avait à préparer un cours extrêmement chargé, il travaillait en outre à sa Théorie des sentiments moraux, à ses Considérations sur la formation des langues, et nous voyons qu’il trouvait encore le temps de suivre au jour le jour le mouvement littéraire de toute l’Europe. Enfin on est frappé des jugements que le jeune professeur portait sur les principales œuvres du siècle, au moment même de leur apparition, et il y a lieu de remarquer que ces jugements ont été généralement ratifiés par la postérité.

Il fait défiler sous les yeux du lecteur les grandes productions littéraires de notre pays. — C’est l’Encyclopédie, dirigée par d’Alembert et Diderot, qui s’annonçait déjà, écrit-il, « comme l’ouvrage le plus complet en ce genre qu’on ait jamais publié ou même, entrepris en aucune langue ». Il en loue la remarquable préface, le Discours préliminaire, où d’Alembert a fait un vaste tableau de la science et tracé la filiation et la généalogie de chacune de ses branches. Il constate le soin avec lequel ont été rédigés les divers articles : ce ne sont pas, dit-il, des résumés arides, des vérités banales et courantes, ils constituent des ouvrages complets sur la matière, et chacun, quelque lettré qu’il soit, y trouve à apprendre, même dans les sciences qui lui sont familières. — C’est la grande Histoire naturelle, alors en cours de publication, où Buffon traitait la partie raisonnée et philosophique et Daubenton l’anatomie. Il vante chez le premier l’éloquence et le style, et surtout le charme par lequel il maintient l’attention et vulgarise la science ; il admire chez le second la clarté, la précision, la rigueur scientifique, et déclare que « cette partie, quoique la moins pompeuse, est de beaucoup la plus importante ». — C’est aussi, dans le même ordre de sciences, l’ouvrage de Réaumur, où, sous le titre de Mémoires pour servir à l’Histoire des Insectes, l’auteur a exposé le résultat de ses études sur les mœurs, sur l’industrie de ces petits animaux, et « trouvé le temps de composer sur ce sujet huit volumes in-4o de ses propres observations, sans avoir recours, même une seule fois, au vain remplissage de l’érudition et à l’étalage des citations. »

C’est enfin, en ce qui concerne la philosophie naturelle, le fameux discours de J.-J. Rousseau Sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes. Adam Smith le rapproche de l’ouvrage du Dr Mandeville ; « mais les principes de l’auteur anglais, dit-il, y sont adoucis, perfectionnés, embellis, et entièrement dépouillés de cette tendance à la corruption et à la licence qui les défigure dans l’ouvrage original et qui les y couvre de disgrâce. »

Toutefois, il réserve son jugement sur le philosophe genevois, car il paraît surpris par les idées et les paradoxes qui abondent dans ce travail, et on sent qu’il préfère l’étudier encore avant de se prononcer. Le futur auteur de la Théorie des sentiments moraux réprouve assurément ici les doctrines qu’il condamne dans la Fable des Abeilles, mais l’élévation et l’austérité du style les ayant transformées chez Rousseau, Adam Smith semble se recueillir, attendant, pour émettre un jugement définitif sur l’écrivain, qu’il connaisse mieux par d’autres productions, la nature de son esprit et l’ensemble de son système. Il se contente donc de faire connaître le plan de l’ouvrage aux lecteurs de la Revue d’Édimbourg, et d’en citer quelques passages ; mais il critique peu, ne discute guère, et voici quelle est sa conclusion : « La vie d’un sauvage, dit-il, lorsqu’on l’envisage à une certaine distance, s’offre à nous comme une vie indolente ou semée d’aventures grandes et merveilleuses. Ces deux aspects plaisent à l’imagination et ils embellissent toutes les descriptions dans lesquelles on les lui présente. La passion des jeunes gens pour la poésie pastorale qui décrit la vie indolente des bergers, et pour les romans et les livres de chevalerie tout remplis d’aventures étranges et périlleuses, est l’effet d’un goût naturel à l’homme pour ces objets disparates et en apparence incompatibles. Nous nous attendons à les trouver réunis dans la description des mœurs des sauvages. Aussi, jamais auteur n’a-t-il traité ce sujet sans exciter la curiosité. M. Rousseau, qui avait à cœur de peindre la vie sauvage comme la plus heureuse de toutes, ne nous la représente que sous le point de vue de l’indolence. Il l’orne, à la vérité, des plus riches couleurs et lui prête les charmes d’un style élégant et soigné, mais toujours nerveux et quelquefois sublime. C’est à l’aide d’un tel style, joint à un peu de chimie philosophique, que les principes et les maximes perverses de Mandeville semblent acquérir ici la pureté et la hauteur de la morale de Platon, et qu’on n’y voit plus que l’empreinte du caractère républicain poussé peut-être à l’excès. »

C’est par J.-J. Rousseau que Smith termine cette revue du mouvement philosophique. Mais, bien qu’il ne veuille pas parler des poëtes, de crainte d’être entrainé trop loin, il tient néanmoins à saluer dans Voltaire « le génie le plus universel peut-être, que la France ait jamais produit » et qui « paraît, d’un commun aveu, être, presque en tout genre, sur la même ligne que les plus grands écrivains du siècle dernier qui se bornèrent à un seul. »

Dans tout cet article, Adam Smith ne s’est occupé, en somme, que de la littérature française, quoiqu’il ait annoncé qu’il voulait signaler au public écossais le mouvement intellectuel de l’Europe en général. C’est que la littérature de la France formait à elle seule la littérature de toute l’Europe, ou au moins de tout le continent, et le jeune philosophe l’avait reconnu formellement dès les premières lignes de son étude. « Les sciences, il est vrai, disait-il, sont répandues dans toute l’Europe, mais ce n’est qu’en France et en Angleterre qu’on les cultive avec assez de succès pour exciter l’attention des nations étrangères. » En effet, en Espagne et en Italie, ces deux pays classiques, on ne produisait plus et même on ne lisait plus. En Allemagne, Gœthe et Schiller n’avaient pas encore paru, le nom de Lessing commençait à peine à se faire connaître, le mouvement littéraire était presque nul et Smith en donne la raison : « Jamais, dit-il, les Allemands n’ont cultivé leur propre langue ; et, tant que leurs savants conserveront l’habitude de penser et d’écrire dans une autre, il leur sera à peu près impossible, en traitant des sujets délicats, de penser et de s’exprimer d’une manière heureuse et précise. Dans les sciences telles que la médecine, la chimie, l’astronomie, les mathématiques, qui n’exigent que du jugement, du travail et de l’assiduité, où l’on a moins besoin de ce qu’on nomme goût et génie, les Allemands ont eu des succès et ils en ont encore. Les Académies d’Italie, d’Allemagne et même de Russie, produisent des ouvrages qui excitent partout un sentiment de curiosité ; mais il est rare que les écrits d’un seul homme y jettent assez d’éclat pour que les étrangers les recherchent. »

Nous cesserons ici les citations ; mais, comme le lecteur a pu s’en rendre compte par ces extraits que nous avons tenu à lui mettre sous les yeux, cette lettre aux éditeurs de la Revue d’Édimbourg est pleine d’intérêt, non seulement en ce qu’émanant d’Adam Smith, elle contribue à jeter du jour sur ses travaux et son esprit au commencement de sa carrière, mais aussi par elle-même et pour les jugements qu’elle contient. À ce double titre, elle méritait de ne pas être passée sous silence, et l’éclat des grandes œuvres de Smith n’enlève rien à la valeur de ces deux articles de Revue qui, constituent les débuts littéraires du célèbre philosophe.


§ 2. — La Théorie des sentiments moraux.


Ces deux articles de la Revue d’Édimbourg avaient été écrits sous le voile de l’anonyme, mais le professeur de Glasgow préparait alors un travail important sur la morale et c’est avec cette œuvre qu’il voulait se présenter sur la scène littéraire.

Cet ouvrage parut, en 1759, sous le titre de Théorie des sentiments moraux, et nous avons dit avec quel succès[3]. C’était la première partie du vaste plan que Smith avait conçu ; il avait senti que le véritable point de départ d’une Histoire de la Civilisation doit être l’étude de la nature humaine et il s’était efforcé de démontrer comment l’homme né, selon lui, avec un petit nombre de facultés, était parvenu à en acquérir de nombreuses et de puissantes.

Adam Smith était un disciple convaincu de la philosophie morale d’Hutcheson. Il avait suivi les cours du maître à Glasgow, s’imprégnant fortement de sa doctrine et surtout de sa méthode, la méthode expérimentale appliquée à l’homme ; comme lui, il était persuadé que l’on ne peut fonder la science de l’âme sur des hypothèses et sur des raisonnements métaphysiques, et qu’en cette matière il faut nécessairement procéder par l’observation du moi. Toutefois, en appliquant cette méthode et en considérant la nature du cœur humain, il n’était pas arrivé absolument au même résultat que l’éminent fondateur de l’école écossaise, qui avait établi son système sur la bienveillance, et il avait cru rencontrer un sentiment prédominant dans la sympathie qui nous fait partager les peines et les joies de nos semblables. Hutcheson avait cependant examiné la sympathie comme les autres sentiments, mais il avait trouvé qu’elle ne rend pas suffisamment compte de tous les faits moraux[4]. Smith ne partageait pas cet avis et il entreprit de démontrer que la sympathie est, plutôt que la bienveillance, le vrai mobile de nos actes : ce fut là le but de son livre.

Il ne se sépare pas, à l’égard des principes mêmes, de la doctrine de son ancien maître : comme lui, il voit dans le sentiment le fondement de la morale, mais il ne s’arrête pas à le démontrer, il considère que la preuve est suffisamment faite par les ouvrages d’Hutcheson, et toute son étude se borne au choix du sentiment. Aussi, dès les premières lignes de sa Théorie, il expose la tendance sympathique qui est en nous : « Quelque degré d’amour de soi qu’on puisse supposer à l’homme, il y a évidemment dans sa nature un principe d’intérêt pour ce qui arrive aux autres, qui lui rend leur bonheur nécessaire, lors même qu’il n’en retire que le plaisir d’en être témoin[5] » C’est là le fondement de son système et il le développe longuement, sous toutes ses faces, avec mille observations délicates, mille aperçus ingénieux ; puis, il en indique les applications morales.

Selon Smith, ce sentiment qui est en nous, sympathise avec tout ce qui est bien chez nos semblables et il est antipathique à toute vilaine action de leur part, en d’autres termes, la conduite des autres nous produit une impression sympathique ou antipathique qui est la source de nos jugements sur eux : c’est ainsi sur autrui que nous formons nos premiers jugements et ce n’est qu’ultérieurement que nous sommes amenés à les reporter sur nous-mêmes pour apprécier notre propre conduite.

Cette théorie de l’antériorité des jugements que nous portons sur autrui, est fondamentale dans le système d’Adam Smith, et il prend soin de l’affirmer jusque dans le titre de son livre, qu’il intitule : Théorie des sentiments moraux ou essai analytique sur les principes des jugements que portent naturellement les hommes, d’abord sur les actions des autres, et ensuite sur leurs propres actions. Il est très catégorique sur ce point : « S’il était possible, dit-il, qu’une créature humaine parvint à la maturité de l’âge dans quelque lieu inhabité, et sans aucune communication avec son espèce, elle n’aurait pas plus d’idée de la convenance ou de l’inconvenance de ses sentiments et de sa conduite, de la perfection ou de l’imperfection de son esprit, que de la beauté ou de la difformité de son visage. Elle ne pourrait voir ces diverses qualités, parce que naturellement elle n’aurait aucun moyen pour les discerner et qu’elle manquerait, pour ainsi dire, du miroir qui peut les réfléchir à sa vue. Placez cette personne dans la société et elle aura le miroir qui lui manquait : elle le trouvera dans la physionomie et dans les manières de ceux avec lesquels elle vivra, et elle reconnaîtra infailliblement s’ils sympathisent avec ses sentiments ou s’ils les désapprouvent ; alors elle s’apercevra, pour la première fois, de la propriété ou de l’impropriété de ses affections, de la perfection ou de l’imperfection de son âme[6]. » Et plus loin : « C’est aussi d’après ce rapport que nous portons nos premières critiques morales sur le caractère et la conduite des autres et que nous sommes disposés à observer les impressions qu’ils nous donnent. Mais nous nous apercevons bientôt que les autres jugent nos actions aussi librement que nous jugeons les leurs. Nous nous inquiétons de savoir jusqu’à quel point nous méritons leurs censures ou leurs applaudissements, et jusqu’à quel point nous sommes pour eux ce qu’ils sont pour nous, des êtres agréables ou désagréables. Dans cette vue, nous examinons nos sentiments et notre conduite, et, pour savoir comment elle doit leur paraître, nous cherchons à découvrir comment elle nous paraîtrait à nous-mêmes si nous étions à leur place. » Nous nous divisons donc, en quelque sorte, en deux personnes distinctes, dont l’une juge et l’autre est jugée.

Toutefois, le bon sens de Smith l’arrête sur cette pente qui devrait l’amener fatalement à ne reconnaître d’autre tribunal que l’opinion, si souvent variable et parfois passionnée. Il éprouve le besoin de donner à l’homme un juge plus immuable et plus éclairé, et, malgré la contradiction de cette idée avec tout son système, il déclare que si l’homme est, en quelque sorte, le juge immédiat de l’homme, il n’est son juge qu’en première instance ; « il appelle, dit-il, de la sentence prononcée contre lui par son semblable, à un tribunal supérieur, à celui de sa conscience, à celui d’un spectateur que l’on suppose impartial et éclairé, à celui que tout homme trouve au fond de son cœur et qui est l’arbitre et le juge suprême de toutes ses actions. »

Ainsi, d’après l’auteur, pour examiner notre conduite, nous sommes forcés d’abord de reporter sur nous-mêmes les jugements que nous avons faits sur nos semblables, puis nous tirons peu à peu des cas particuliers qui ont donné lieu à notre sympathie ou à notre antipathie une règle générale pour tous les cas semblables ou analogues : c’est ainsi que se forme le jugement de notre spectateur impartial, et ce jugement devient si sûr que c’est lui que nous devons écouter lorsqu’il est en conflit avec l’opinion de nos semblables chez qui la sympathie a pu être momentanément étouffée par les passions.


Adam Smith a donc été obligé de reconnaître implicitement que le criterium moral est la raison, car son spectateur impartial n’est pas autre chose ; mais, pour maintenir son système, il a cherché à démontrer que ce spectateur impartial ne s’instruit, pour ainsi dire, que progressivement, par l’examen des jugements que nous formons d’abord sur la conduite des autres, et il n’a pas voulu admettre que nous ayons une idée innée du bien.


Ses critiques ont cependant une apparence de vérité lorsqu’il attaque la doctrine de ceux qui trouvent dans la raison le criterium de nos actes, mais c’est qu’il confond la raison avec le raisonnement. « Quoique la raison, dit-il, soit incontestablement la source de toutes les règles de moralité et de tous les jugements que nous portons au moyen de ces règles, il est absurde et inintelligible de supposer que, même dans les cas particuliers d’après l’expérience desquels les règles générales sont formées, nos premières notions du juste et de l’injuste viennent de la raison. Ces premières observations, comme toutes celles sur les quelles les règles générales sont fondées, ne peuvent être l’objet de la raison, et elles sont celui d’un sentiment immédiat. C’est en découvrant, dans une infinité de cas, qu’une telle conduite plaît constamment et qu’une autre déplaît toujours, que nous formons les règles générales, de la moralité. La raison ne peut par elle-même rendre aucun objet agréable ou désagréable à l’esprit ; elle peut bien nous montrer que telle chose est le moyen d’en obtenir une autre qui naturellement nous plaît ou nous déplaît, et nous rendre agréable l’une en vue de l’autre ; mais elle ne nous rend aucun objet agréable ou désagréable en lui-même quand le sentiment immédiat ne parle pas pour ou contre. » Ces observations sont spécieuses, on le voit, mais elles n’ont aucune force contre la doctrine spiritualiste qu’elles prétendent infirmer, parce qu’elles ne s’appliquent pas en réalité à la raison, mais au raisonnement qui, nous le reconnaissons volontiers avec l’auteur, n’est qu’un agent de généralisation et ne peut être le fondement de notre jugement moral.

Voilà, en quelques traits, les bases de la Théorie des sentiments moraux. Nous en étudierons plus loin les applications, souvent fort justement déduites et toujours ingénieuses, mais nous tenons, dès maintenant, à montrer les erreurs du principe lui-même et à en souligner les points faibles.

La critique de ce système a été faite, d’une façon remarquable, par Victor Cousin dans ses Leçons sur la philosophie écossaise, et par Th. Jouffroy dans son Cours de Droit naturel. Tout en reconnaissant la valeur de l’ouvrage lui-même et les observations délicates qu’il renferme, ces deux professeurs éminents ont été d’accord pour condamner le fond même de la doctrine.

Cependant, le fait sur lequel elle repose est en lui-même incontestable ; il est certain qu’il y a en nous un sentiment de sympathie pour ce qui est bien, d’antipathie pour ce qui est mal, et Smith a admirablement démontré la puissance de ce sentiment. Mais autre chose est le sentiment qui nous pousse au bien en nous le faisant aimer, et autre chose la loi morale qui nous ordonne de faire le bien : le sentiment n’est en réalité que l’auxiliaire de la raison. La sympathie présuppose la loi morale, elle ne la constitue pas. Nous sommes sympathiques à la belle conduite des autres, parce que notre raison nous apprend qu’ils font bien, mais notre sympathie, qui n’est qu’un effet ordinaire de la perception morale, n’est pas en elle-même un criterium du bien et du mal. Comme l’a dit fort élégamment Victor Cousin, « elle est l’écho harmonieux de la vertu dans l’âme humaine ».

La sympathie est, en effet, comme tout sentiment, essentiellement relative suivant les temps et suivant les lieux : chez la même personne elle varie même à tout instant, selon son état physique comme selon les dispositions de son esprit, et la sympathie d’un homme, lorsqu’il est bien portant, est toute différente de celle du même homme lorsqu’il est souffrant.

Jugée à cette pierre de touche, une action ne serait donc en elle-même ni absolument bonne, ni absolument mauvaise. Telle aurait dû être la conséquence du système de Smith, si l’auteur avait été logique jusqu’au bout et s’il avait tiré des déductions rigoureuses des principes qu’il avait posés. Mais ce qui empêche toujours le philosophe écossais, dans ses théories morales comme dans ses théories économiques, de pousser trop loin les conséquences des principes inexacts, c’est la sûreté de son bon sens qui refuse d’admettre certaines déductions qu’il sent instinctivement être entachées d’erreur. C’est ainsi que, prévoyant le reproche qui devait lui être fait et ne pouvant admettre cette conclusion funeste que le bien est essentiellement relatif, il fait intervenir ce spectateur impartial, véritable Deus ex machina, « cette espèce de demi-dieu qui juge dans nos âmes, du bien et du mal[7] ». Cependant cette intervention est la ruine du système, car si le spectateur est impartial, c’est qu’il ne se laisse influencer par aucun sentiment, c’est qu’il résiste à ses passions, à sa sympathie même ; ce serait donc, en dernière analyse, la raison, car on est toujours amené à la faire intervenir sous une forme ou sous une autre lorsqu’on étudie les phénomènes moraux.

On ne pourrait concevoir, en effet, un spectateur sympathique qui fût impartial. De quelle espèce d’impartialité, dit Jouffroy[8], peut-il être ici question ? Ce n’est pas d’une impartialité de jugement ; car remarquez que la raison n’intervient en aucune manière dans l’appréciation morale, autrement l’appréciation morale n’émanerait plus de la seule sympathie et le système serait renversé. En présence d’un homme qui éprouve une certaine affection, ce qui se développe en moi, selon Smith, et ce par quoi l’action est appréciée, c’est l’instinct sympathique et pas autre chose : l’intelligence ne fait que recueillir la décision et la formuler. Par l’impartialité du spectateur, on ne saurait donc entendre l’impartialité de sa raison qui ne juge pas ; on est donc contraint d’entendre celle de sa sympathie qui seule juge. Mais ici se présente la difficulté de comprendre ; car, je le demande, quel sens mettre sous ces mots : l’impartialité d’un instinct ? On dit bien d’un homme qu’il est impartial ; mais à quelle condition ? À condition qu’on parle de son jugement ; car, supprimez en lui la faculté de juger, l’expression n’a plus de sens. C’est qu’en effet, l’impartialité ne peut s’entendre que de la faculté de juger, et, quand on dit que la faculté de juger est impartiale, on veut dire qu’elle n’est sollicitée par aucune affection. Pourquoi ne suis-je pas impartial à l’égard d’un ami ? Parce que la sympathie incline mon jugement en sa faveur. Pourquoi ne le suis-je pas à l’égard d’un ennemi ? Par la raison contraire. Il est donc d’autant plus difficile de comprendre l’impartialité de la sympathie que, dans l’acception ordinaire du mot, c’est l’absence de la sympathie qui constitue l’impartialité.

À un autre point de vue d’ailleurs, l’intervention de ce spectateur détruit encore le système de la sympathie. En effet, d’après Smith, notre criterium moral est la sympathie de nos semblables, et, lorsque nous voulons porter nous-mêmes un jugement sur notre propre conduite en l’absence de l’approbation ou de la désapprobation des autres, nous sommes forcés de nous mettre à leur place. « Or, que fais-je, dit Jouffroy[9], quand, aux sentiments des spectateurs réels de mes actions, je substitue ceux d’un certain spectateur abstrait ? Non seulement j’abandonne la règle de la sympathie posée par ce système, non seulement je lui en substitue une autre, mais je nie cette règle, mais je la déclare fausse et la condamne, car ce spectateur abstrait n’existe pas, et, s’il n’existe pas, ces sentiments n’ont point de réalité et sont une fiction. Ce n’est donc point par les sentiments d’autrui que le me juge, mais par les miens. Que dis-je ? Les sentiments d’autrui, je les rejette ; et au nom de quoi ? Au nom des miens, car c’est moi qui crée ce spectateur abstrait ; le monde extérieur ne me le fournit pas ; il n’est ni un individu réel de ce monde, ni une moyenne entre les individus réels de ce monde ; il sort, il émane de moi, c’est-à-dire de mes sentiments. Je juge donc avec mes sentiments qui, selon le système, ne peuvent me juger, les sentiments d’autrui qui, selon le système, peuvent seuls me juger ; je renverse, donc le système autant qu’il peut être renversé. »

Ainsi, cette intervention du spectateur impartial, à laquelle l’esprit sensé et vertueux d’Adam Smith n’a pu se soustraire, est la condamnation éclatante du système par l’auteur lui-même. Son spectateur abstrait existe réellement, mais c’est la raison, qui est en nous dès notre naissance, qui nous accompagne dans l’île déserte, et qui assure, bien mieux que la sympathie, l’harmonie universelle, en donnant à tous la même notion du bien et du mal.

Toutefois, bien qu’erronée dans son principe même, la théorie de la sympathie n’en donne pas moins lieu à des applications curieuses et souvent remarquables, lorsqu’Adam Smith entreprend de rendre compte, par son moyen, de tous les phénomènes moraux : c’est ainsi qu’il analyse, d’une façon fort ingénieuse, l’idée de mérite et de démérite, la joie et le remords, la vertu elle-même.

À la vue d’une bonne action, nous sympathisons, selon lui, non seulement avec le sentiment de son auteur, mais encore avec le sentiment de l’obligé. Or, ce sentiment, qui est la reconnaissance, consiste à vouloir du bien à son bienfaiteur ; nous sympathisons donc avec ce désir et nous voulons du bien à l’homme vertueux, tout le monde doit lui vouloir du bien, il le mérite. De même, en présence d’une mauvaise action, non seulement nous avons de l’antipathie pour le méchant, mais encore nous sympathisons avec le sentiment de vengeance de l’offensé, et, comme lui, nous voulons la punition du malfaiteur : voilà le principe du démérite. « Toute action, dit Smith[10], nous paraît digne de récompense dès qu’elle excite en nous un sentiment qui nous porte à faire du bien à son auteur ; de même toute action nous paraît digne de châtiment dès que le sentiment qu’elle nous inspire nous porte à nuire à celui qui l’a faite. …Comme le sentiment que nous avons de la propriété de la conduite d’un homme naît de ce que j’appelle une sympathie directe pour les affections et les motifs qui l’ont déterminé à agir ; de même le sentiment que nous avons du mérite de son action, naît de ce que j’appelle une sympathie indirecte pour la reconnaissance de la personne sur laquelle influe cette action. Comme nous ne pouvons partager complètement la reconnaissance de la personne qui reçoit un bienfait, si nous n’approuvons auparavant les motifs qui ont déterminé le bienfaiteur, il s’ensuit que le sentiment que nous avons du mérite d’une action est un sentiment composé et qui renferme deux impressions distinctes l’une de l’autre, savoir : une sympathie directe pour les sentiments de la personne qui agit et une sympathie indirecte pour la gratitude de la personne que l’action de l’autre oblige. »

Cette explication par la sympathie de l’idée de mérite et de démérite est très ingénieuse, mais elle n’est pas exacte, et même, contrairement aux autres théories de Smith, elle n’est pas complètement vraisemblable. En effet, d’après ce système, nous n’avons une idée du mérite d’une action qu’en partageant la reconnaissance de l’obligé, mais, lorsque cet obligé est ingrat, son bienfaiteur est-il moins méritant ? De même, lorsque, par bonté, l’offensé ne s’indigne pas contre le méchant, celui-ci est-il moins déméritant ? Non, l’idée de mérite et de démérite est indépendante de tout sentiment de reconnaissance ou de vengeance éprouvé par l’obligé ou la victime. Lorsque nous avons connaissance d’une belle action qui a coûté un certain effort à. son auteur, notre raison nous dit que cet homme a droit à une récompense ; de même, lorsque nous assistons à un acte injuste, elle nous dit que l’auteur doit être puni. Nous sympathisons, il est vrai, avec le premier, et nous éprouvons de l’antipathie pour le second, mais ces sentiments n’interviennent qu’après le jugement : ce n’est pas à notre sympathie pour l’homme vertueux que nous reconnaissons qu’il fait bien, nous sympathisons avec lui parce que nous avons jugé auparavant que son action est bonne. Toutefois, cette opération de l’esprit qui juge de la bonté d’une action est très rapide, et elle a pu échapper à Smith, tandis que le philosophe écossais a été frappé par la persistance du sentiment qui suit immédiatement l’appréciation morale.

L’erreur de l’auteur tient à la même cause lorsqu’il cherche à expliquer le remords et les joies de la conscience, phénomènes qu’il a peints, cependant, avec beaucoup d’exactitude. « Celui qui viole les lois les plus sacrées de la justice, dit-il[11], ne saurait réfléchir sur les sentiments qu’il inspire aux hommes, sans éprouver toutes les angoisses de la terreur, de la honte et du désespoir. Quand la passion qui l’a conduit au crime est satisfaite, et qu’il commence à réfléchir sur sa conduite passée, il ne peut approuver aucun des motifs qui l’ont déterminé. Il se trouve aussi haïssable qu’il le paraît aux autres ; il devient pour lui-même un objet d’effroi, par une espèce de sympathie pour l’horreur qu’il inspire à tout le monde. Le sort de la personne qui a été victime de son crime lui fait connaître, malgré lui, la pitié. La seule pensée de la situation où il l’a réduite, le déchire ; il déplore les funestes effets de sa passion ; il sent qu’ils le rendent l’objet de l’indignation publique, et de ce qui en est la conséquence naturelle, la vengeance et le châtiment. Cette pensée s’attache au fond de son cœur et le remplit d’épouvante et d’horreur. Il n’ose regarder personne en face ; il croit être rejeté de la société des hommes et pour jamais banni de leur affection. Dans l’excès même de son malheur, il ne peut espérer les douces consolations de la sympathie. Ce sentiment est banni sans retour du cœur de ses semblables par le souvenir de son crime. »

On voudrait pouvoir citer en entier ce passage remarquable. Malgré l’erreur fondamentale qui domine toute la matière, l’auteur a décrit avec une exactitude étonnante ce phénomène du remords, et on ne peut que regretter qu’il ait dû rattacher cette étude à son système : elle est profondément vraie, sauf en ce qui concerne le point de rattachement, et elle dénote des observations délicates et profondes qu’on ne saurait trop apprécier.

En ce qui concerne les considérations de cette nature, la Théorie des sentiments moraux est fort intéressante, et Victor Cousin conseillait à ses élèves de lire ce livre tout entier, de le relire même souvent. « Son mérite, disait-il[12], est dans cette multitude d’idées justes et délicates qui se ternissent et même périssent dans la sécheresse d’un extrait et qu’il faut supprimer ou reproduire dans toute leur étendue. Distinguez bien les observations sur lesquelles se fonde la théorie et la théorie elle-même, les applications du principe et le principe. Nous admettons presque toutes les observations, mais non pas la théorie qui dépasse infiniment les faits sur lesquels elle a l’air de s’appuyer ; nous admirons la richesse et la fécondité des applications que Smith tire de son principe, mais ce principe échappe et s’évanouit dès qu’on tente de le soumettre à un examen sérieux. »

La plus originale et la plus ingénieuse de ces applications est peut-être la classification des vertus.

Adam Smith, en effet, envisage sous deux faces les diverses affections : premièrement, dans leur rapport avec l’objet qui les détermine, et alors elles sont convenantes ou inconvenantes ; deuxièmement, dans leur tendance, et alors elles sont méritantes ou déméritantes. La convenance et le mérite sont donc les deux qualités morales des actions. Or, à l’idée de mérite correspondent deux vertus : la bienfaisance, qui développe en nous toutes les affections tendant au bonheur de nos semblables, et la justice, qui nous fait réprimer toutes celles qui tendent au mal d’autrui. À l’idée de convenance correspondent deux autres vertus : la bienveillance, source de toutes les vertus aimables, qui met nos sentiments à l’unisson de ceux des personnes qui nous entourent, et l’empire sur soi, source des vertus respectables, qui contient l’expression trop vive de nos propres sentiments : « De ces deux différents efforts, dit Smith en parlant des vertus fondées sur l’idée de convenance[13], l’un de la part du spectateur pour entrer dans les sentiments de la personne intéressée, l’autre de la part de celle-ci pour se mettre au niveau du spectateur, naissent deux différents genres de vertus : les vertus douces, bienveillantes, aimables, la naïve condescendance, l’indulgente humanité, tirent leur origine de l’un ; et les vertus sévères et respectables, le désintéressement, la modération, cet empire sur nous-mêmes qui soumet tous nos mouvements à ce que notre dignité et notre honneur exigent, tirent leur origine de l’autre… Les vertus aimables naissent de ce degré de sensibilité qui surprend par tout ce qu’il renferme de tendre, de délicat, et, pour ainsi dire, d’exquis. Les vertus héroïques et respectables naissent de cet empire continuel sur soi-même, qui étonne par la supériorité qu’il annonce sur les passions les plus indomptables de la nature ».

Dans cette classification des vertus, l’auteur se pose en adversaire déclaré de la morale égoïste, et, quelque erronée que soit sa doctrine, on ne peut qu’en admirer, à cet égard, la noblesse des conclusions. Pour lui, la perfection consiste à sentir beaucoup pour les autres et peu pour soi-même, à réduire le plus possible l’amour de soi et à s’abandonner à toutes les affections douces et bienveillantes : c’est là, selon lui, la tendance sublime que Dieu a mise en nous et qui doit nous conduire tous au but final de notre nature, l’harmonie universelle.


Nous venons de parler de Dieu. En effet, quoiqu’on ait souvent reproché à Smith de partager, au point de vue théologique, le scepticisme de son ami Hume, et qu’il ait paru donner raison à ces attaques en acceptant la mission de surveiller la publication des Dialogues sur la Religion naturelle, l’auteur de la Théorie des sentiments moraux n’en était pas moins convaincu de l’existence de Dieu comme de l’immortalité de l’âme, et il avait même fait de cette doctrine métaphysique le couronnement et la sanction de sa morale. C’est que le spectateur impartial qu’il a constaté en nous ne lui paraît pas suffisant pour guider dans tous les cas notre conduite ; il reconnaît que ce spectateur reste parfois surpris et étourdi par la violence des faux jugements d’autrui à notre égard, et que, n’étant d’ailleurs que la résultante des précédents jugements des hommes, il ne peut au nom de cette résultante de certains jugements, en rejeter d’autres d’une manière absolue. Il lui faut donc faire intervenir dans le système un spectateur possédant une autorité supérieure, soustrait aux influences des passions humaines, et ce spectateur universel que Smith ne veut pas chercher dans la raison, il le place en Dieu, juge suprême en même temps que grand justicier, qui donne, dans une autre vie, une sanction à la loi morale. « Nous osons à peine nous absoudre nous-mêmes, dit-il[14], quand les autres nous condamnent. Il nous semble que ce témoin, supposé impartial, de notre conduite, avec lequel notre conscience sympathise toujours, hésite à nous approuver quand nous avons unanimement et violemment contre nous les véritables spectateurs, ceux dont nous cherchons à prendre les yeux et la place pour nous envisager nous-mêmes. Cet esprit intérieur, cette espèce de demi-dieu qui juge dans nos âmes du bien et du mal, semble alors, comme les demi-dieux des poëtes, avoir une origine mortelle et une origine immortelle. Il paraît obéir à son origine céleste, quand ses jugements sont l’empreinte ineffaçable du sentiment de ce qui mérite la louange et de ce qui mérite le blâme ; il semble rester soumis à son origine terrestre, quand il se laisse ébranler et confondre par les jugements de l’ignorance et de la faiblesse humaines. Dans ce dernier cas, la seule consolation efficace qui reste à l’homme abattu et malheureux, est d’en appeler au tribunal suprême du juge clairvoyant et incorruptible des mondes. Une ferme confiance dans la rectitude immortelle de ses jugements qui, en dernier ressort, proclament l’innocence et récompensent la vertu, nous soutient seule contre l’abattement et le désespoir d’une conscience qui n’a d’autre témoignage que le sien propre, quoique la nature ait cependant destiné la conscience à être la sauvegarde de la tranquillité de l’homme comme de sa vertu. Ainsi, dans ce monde, notre bonheur dépend souvent de l’humble espoir d’une autre vie, espoir profondément enraciné dans nos cœurs, espoir qui peut seul justifier la dignité de notre nature, éclairer les redoutables et continuelles approches de notre destruction, et nous rendre capables de quelque sérénité au milieu des malheurs qu’engendrent les désordres de la vie humaine. Le système d’une vie à venir, où l’homme trouvera une justice exacte et sera enfin à côté de ses égaux ; où les talents, les vertus cachées, longtemps opprimées par la fortune et presque inconnues de celui qui les possédait, puisque la voix de sa conscience lui en rendait à peine le témoignage ; où le mérite modeste et silencieux sera placé à côté et quelquefois au-dessus du mérite qui, favorisé par sa situation, parvient à la célébrité et à la gloire : un tel système enfin, si respectable sous tous les rapports, si flatteur pour la grandeur de notre nature, si rassurant pour notre faiblesse, lorsqu’il laisse encore quelques doutes à l’homme vertueux, lui laisse aussi le désir et le besoin d’y croire. » Et plus loin[15] : « Quand nous désespérons de voir le triomphe de l’injustice renversé sur la terre, nous en appelons au Ciel, et nous espérons que l’auteur de la nature exécutera dans l’autre vie ce que tous les principes qu’il nous avait donnés pour diriger notre conduite nous portaient à tenter dans celle-ci. Nous nous flattons qu’il achèvera l’ouvrage qu’il nous a fait commencer et qu’il rendra à chacun, dans un autre monde, ce qu’il a mérité dans celui-ci. Ainsi nous sommes portés à croire à une autre vie, non seulement par les faiblesses, par les espérances et par les craintes propres à notre nature, mais aussi par les plus nobles principes qui lui appartiennent, par l’amour de la vertu et par l’horreur du vice et de l’injustice. »

Nous ignorons complètement sur quelles bases spéculatives Adam Smith a fait reposer, dans son cours de Glasgow, cette croyance à l’existence de Dieu et à une vie à venir : ni Millar, ni Dugald Stewart lui-même ne nous ont laissé aucun document sur ce sujet. Il ne nous en a pas moins paru intéressant de constater comment le célèbre philosophe a fait intervenir ces grandes idées pour étayer sa doctrine et donner à la loi morale ce caractère absolu qui lui est indispensable et que la sympathie était, par définition, impuissante à lui fournir. Avec le bon sens qui lui était habituel, il avait reconnu d’ailleurs qu’au point de vue pratique, cette idée est un puissant auxiliaire pour la moralisation du peuple et il n’avait garde de négliger cette force, jugeant utile de rappeler constamment à l’homme qu’il ne peut se dérober aux regards et aux châtiments d’un Dieu vengeur de l’injustice, quand même il échapperait aux regards et aux châtiments de ses semblables. « La religion fortifie, dit-il, le sentiment naturel du devoir. C’est ce qui donne généralement plus de confiance dans la probité des hommes profondément religieux : on suppose toujours qu’ils sont attachés à l’observation de leurs devoirs par un lien de plus. L’homme religieux, comme l’homme du monde, a en vue, dans toutes ses actions, et leur moralité, et l’approbation de sa conscience, et le suffrage des hommes, et le soin de sa réputation. Mais une considération encore plus importante le dirige : il n’agit jamais qu’en présence du juge suprême qui doit un jour le récompenser selon ce qu’il aura fait ; c’est un puissant motif d’avoir une double confiance dans la rectitude de sa conduite… »

L’idée de Dieu, d’un juge suprême, clairvoyant et incorruptible, voilà donc le couronnement de la théorie morale de l’auteur. C’est à Dieu qu’il faut en appeler en dernier ressort, et c’est lui qui maintient l’harmonie universelle dans les cœurs et dans les diverses parties du corps social. Cette harmonie universelle est belle, selon Smith, comme un immense mécanisme dont toutes les parties marchent d’accord, et, à cause d’elle, chaque rouage, chaque mouvement du mécanisme, c’est-à-dire tout acte de chaque individu agissant conformément à sa nature, devient, par cela même, beau : c’est là, pour le philosophe écossais, le principe de la beauté morale. Nous le reconnaissons aussi, cette harmonie est belle ; il est beau de voir tous nos sentiments et tous nos intérêts concourir à la même fin ; mais toutes les actions combinées dans ce but sont-elles bonnes par le fait même de la beauté de « la vaste machine de l’univers » ; c’est ce que Smith affirme sans le démontrer. Nous estimons, au contraire, que, bien que ce soit un effet de la loi morale de produire l’harmonie, il ne s’ensuit nullement que cette tendance à l’harmonie soit le caractère auquel on doive reconnaître la loi morale, car elle est fondée sur un instinct qui n’a en lui-même aucun caractère moral et auquel aucune obligation ne peut être attachée.

Ainsi, malgré son imagination ingénieuse et même quelques infidélités au principe général de son système, Smith est impuissant à donner un caractère obligatoire à sa règle morale. C’est qu’il est tombé dans la même erreur que d’autres philosophes qu’il a combattus, et, comme eux, il a pris l’un des mobiles que Dieu a placés en nous comme auxiliaires de la loi morale pour cette loi morale elle-même. Tandis que d’autres trouvaient le criterium du bien dans l’amour de soi, l’égoïsme, tandis qu’Hutcheson le plaçait dans la bienveillance, le professeur de Glasgow a cru le rencontrer dans la sympathie ; mais ce mobile, qui lui paraissait plus noble que l’égoïsme, n’est comme lui que l’effet d’un instinct, et, pas plus que lui, il ne peut avoir de caractère obligatoire.

Telle est la doctrine exposée par Adam Smith dans la Théorie des sentiments moraux. Bien que le principe en soit erroné, l’auteur en a tiré des applications curieuses, parfois même fort justes lorsqu’il ne tentait pas de les rattacher trop étroitement à son système. Il a rendu d’ailleurs un réel service à la philosophie en poursuivant cette étude de l’un des plus puissants mobiles du cœur humain, et si, au lieu de considérer cette œuvre comme un traité de morale, on ne veut voir en elle qu’une monographie de la sympathie, si on néglige l’enchaînement systématique, des idées pour n’en retenir que les observations délicates et les aperçus originaux qui abondent à chaque page, on trouvera dans ce livre des documents précieux pour l’étude de la psychologie. C’est pour ce motif que nous nous sommes efforcé de multiplier les citations et de laisser parler le plus souvent possible l’auteur lui-même dans l’exposition de son système ; on voudrait pouvoir tout citer, tant est grand le charme exquis qui se dégage de l’ensemble de l’ouvrage.


On a comparé quelque part le livre de Smith aux Caractères de La Bruyère. Il est certain qu’il y a dans la Théorie des sentiments moraux, et surtout dans la première partie, une foule d’observations qui ont la même allure et une valeur égale aux remarques de La Bruyère. La plus grande différence réside dans la forme qui leur est donnée. Chez le moraliste français, les observations sont présentées dans un ordre particulier, très séduisant, et groupées de manière à peindre des caractères ; chez le philosophe écossais, au contraire, elles ne sont là que pour vérifier un système, comme preuves à l’appui, ou plutôt, dirions-nous, pour illustrate un traité didactique, si nous osions employer cette expression fort exacte de la langue anglaise. Mais c’est justement à cette différence de forme que tient le succès différent des deux livres : les Caractères sont toujours lus, ils ont place dans toutes les bibliothèques, à, l’étranger comme en France, parce que La Bruyère ne paraissait chercher qu’à peindre et qu’il évitait ainsi d’attacher son œuvre au sort d’une doctrine ; Smith, au contraire, n’observait que pour expliquer ensuite, et lorsque l’erreur de sa théorie a été démontrée, le livre est tombé tout entier, bien que les observations qu’il contient soient toujours aussi vraies, toujours aussi utiles à consulter, bien qu’elles reposent sur une étude consciencieuse du cœur humain.

C’est à ce titre que la Théorie des sentiments moraux mérite de vivre. « Quand on parcourt le livre de Smith, dit un juge compétent, Victor Cousin, sans songer à son principe, systématique, il instruit et il charme, par cette multitude d’observations fines, profondes, inattendues, sur les hommes et sur la société, sur les ressorts intimes de nos actions, sur leurs effets privés et publics, sur les mille et mille formes que prennent la vertu et le vice, selon l’infinie diversité des situations et des opinions ; sans parler des sentiments délicats et élevés répandus de toute part, depuis la première page jusqu’à la dernière, qui, passant de l’âme de l’auteur dans celle du lecteur, y forment et y entretiennent une sorte d’atmosphère morale douce et sereine, semblable à celle de la bonne conscience. Il semble alors qu’il n’y a point de livre plus vrai et plus attrayant. » Malheureusement, ce livre n’est pas aussi connu de nos jours qu’il devrait l’être ; il n’est plus consulté qu’au point de vue historique et pour le système lui-même qui est erroné, alors qu’il devrait être entre les mains de tous les philosophes, littérateurs, romanciers, hommes d’État, de tous ceux, en un mot, qui, par goût ou par profession, s’intéressent à l’étude du cœur humain et des phénomènes psychologiques.


Nous n’avons pas dit d’ailleurs tout le mérite de la Théorie des sentiments moraux, car, outre le développement de la doctrine de la sympathie, elle contient encore une histoire fort remarquable, bien que très brève, des principaux systèmes de philosophie morale.

Aucune histoire de cette nature ne paraissait avoir été entreprise jusqu’alors. Bacon avait insisté pourtant, d’une manière toute particulière, sur l’importance capitale que présente en philosophie l’étude des systèmes, mais, avant Smith, personne n’avait abordé ces recherches ardues, et les auteurs, même les plus distingués, se contentaient trop souvent de condamner en bloc les doctrines les plus remarquables, d’après le seul examen de leur conclusion, sans les avoir méditées, sans avoir cherché à discerner la part de vérité qu’elles renferment. Le professeur écossais a tenté de réaliser le vœu de Bacon, et, du premier coup, il s’est révélé là comme un historien remarquable, possédant le véritable esprit de la philosophie de l’histoire. Partant de ce principe, si souvent méconnu, que dans tout système il y a une certaine part de vérité, nécessaire pour le rendre vraisemblable, a étudié avec soin chacune des différentes doctrines, afin de s’en pénétrer et de comprendre la marche qu’avait dû suivre l’esprit du chef de l’école pour arriver à la conception de sa théorie. On ne saurait trop apprécier ce point de vue élevé, auquel il s’est ainsi placé dès le début de cet aperçu. La noblesse de ses sentiments, son caractère consciencieux et l’amour qu’il professait pour la vérité, lui avaient fait sentir instinctivement qu’il n’est pas possible que des hommes de valeur comme ceux dont l’histoire de la philosophie nous a laissé les noms, aient créé des systèmes de toutes pièces, sans partir d’un fait ou d’une idée exacte dont leur esprit avait été frappé et dont ils avaient voulu donner une explication raisonnée. D’ailleurs, le succès même des divers systèmes moraux était, à ses yeux, une présomption sérieuse que chacun d’eux reposait sur des faits, sinon absolument exacts, du moins vraisemblables.

« Un système de physique, dit-il en effet[16], peut être pendant longtemps en vogue, et cependant n’être aucunement fondé sur la nature et n’avoir même aucune des apparences de la vérité. Les tourbillons de Descartes ont été regardés, pendant près d’un siècle, chez une nation ingénieuse, comme le système qui expliquait de la manière la plus satisfaisante les révolutions des corps célestes. Cependant on a prouvé démonstrativement que les causes prétendues de ces grands effets, non seulement n’existaient pas, mais que même, si elles existaient, elles ne produiraient pas les effets qu’on leur attribue. Il en est autrement des systèmes de philosophie morale, et il n’est pas possible à un auteur qui veut expliquer l’origine de nos sentiments moraux, de se tromper et de s’éloigner aussi grossièrement de la vérité. Lorsqu’un voyageur nous fait la description d’un pays éloigné, il peut abuser de notre crédulité, au point de nous offrir, pour des réalités les fictions les plus absurdes et les plus chimériques. Mais quand une personne veut nous instruire de ce qui se passe dans notre voisinage ou des affaires de ceux avec lesquels nous vivons, quoiqu’elle puisse aussi nous tromper à quelques égards si nous ne vérifions rien de nos propres yeux, cependant les faussetés qu’elle veut nous faire croire doivent avoir un certain degré de ressemblance avec la vérité et même être mêlées de vérité. Un auteur qui nous propose un système de physique et qui prétend faire connaître les causes des principaux phénomènes de l’univers, est comme le voyageur qui veut nous dépeindre un pays éloigné, qui peut nous en dire tout ce qu’il lui plaît et se flatter d’être cru, tant qu’il ne sort pas du cercle des probabilités. Mais le philosophe qui veut expliquer l’origine de nos désirs et de nos affections, de nos sentiments d’approbation et de désapprobation, ne prétend pas seulement nous rendre compte de ce qui intéresse ceux avec lesquels nous vivons : il veut nous instruire de nos affaires domestiques. Alors, semblables à ces maîtres indolents qui se confient à un intendant fripon, nous sommes sujets à être trompés ; mais nous sommes incapables d’admettre un compte où il ne se trouverait aucune ombre de vérité ; il faut au moins que quelques articles soient justes, et même que les plus importants soient, à quelques égards, véridiques, sans quoi la plus légère attention suffirait pour découvrir la fourberie. Un auteur qui nous donne pour cause de nos sentiments naturels un principe qui leur est étranger et qui n’a même aucun rapport avec leur véritable principe, paraîtrait absurde et ridicule, même au lecteur le moins éclairé. »

Ce raisonnement était fort juste. Aussi, grâce à la puissance de travail que possédait Adam Smith, il arriva à acquérir la preuve de ce qu’il avait prévu, et il s’est attaché à montrer, dans les divers systèmes qui ont occupé tour à tour la scène philosophique, ce que chacun d’eux avait d’exact et quelle était l’observation, toujours vraie ou paraissant telle, qui lui avait servi de point de départ. On ne saurait trop admirer, sous cet aspect, le caractère du maître : consciencieux dans toutes ses œuvres, il juge les autres par lui-même, il ne combat jamais une doctrine qu’après l’avoir bien comprise et s’être complètement pénétré de son esprit.

Aussi, le bref exposé des divers systèmes qu’il a passés en revue est fort intéressant. Il y classe les écoles d’après leur réponse à deux questions principales qu’il pose à chacune d’elles : il leur demande, en premier lieu, en quoi consiste la vertu ou quel est le mode de conduite qui constitue un caractère excellent et digne de louanges ; en second lieu, quelle est la puissance, ou la faculté, de l’âme qui nous fait aimer ce caractère, quel qu’il soit. En d’autres termes, qu’est-ce que la vertu et quelle est la faculté de l’âme qui nous la fait aimer : telle est la double question d’après laquelle il prétend juger les diverses doctrines.

Il a reconnu ainsi que, dans leur manière de comprendre la vertu, les philosophes de tous les siècles pouvaient être groupés en trois écoles distinctes. L’une de ces écoles, avec Platon, Aristote, Zénon, Wollaston et Shaftesbury, plaçait la vertu dans une certaine convenance ou propriété des actions elles-mêmes. Les deux autres, au contraire, envisageant un aspect tout différent, avaient cru la trouver, non dans les actions elles-mêmes, mais dans les conséquences des actions, et, tandis que les uns, comme Épicure, La Rochefoucauld et Mandeville l’avaient fait consister dans le bonheur que nos actions nous procurent, les autres, comme Hutcheson et l’auteur lui-même, la plaçaient dans le bonheur qu’elles procurent à nos semblables : « On peut réduire à trois classes différentes, écrit-il[17], les diverses définitions que les moralistes ont données de la nature de la vertu, ou de la manière d’être de l’âme qui constitue le caractère le plus excellent et le plus digne de louanges. Selon quelques-uns, la disposition de l’âme qui constitue la vertu ne consiste pas dans un genre particulier d’affections, mais dans un empire et une direction convenables de toutes nos affections, qui peuvent être vertueuses ou vicieuses, selon l’objet qu’elles ont en vue et selon le degré de véhémence avec lequel elles le poursuivent : d’après ces auteurs, la vertu est donc ce qui est convenable et propre. Selon d’autres, la vertu consiste dans une judicieuse recherche de notre intérêt et de notre bonheur particulier, ou dans l’empire et la direction convenable des affections personnelles qui ont notre bonheur pour objet unique, et, dans l’opinion de ces moralistes, la vertu consiste dans la prudence. Il en est encore d’autres qui font consister la vertu, non dans les affections qui ont pour objet notre bonheur, mais dans celles qui tendent au bonheur d’autrui ; d’où il résulterait qu’une bienveillance désintéressée est le seul motif qui puisse imprimer à nos actions le caractère de la vertu. » La vertu consiste donc, suivant les systèmes, soit dans la convenance, soit dans la prudence, soit enfin dans la bienveillance.


Quant au principe de l’approbation, c’est-à-dire la puissance ou la faculté.de l’âme qui nous fait préférer telle conduite à telle autre, qui nous fait trouver l’une méritante et l’autre déméritante, les différentes écoles l’ont placé, ou dans la raison, ou dans l’intérêt personnel, ou dans le sentiment. « On a expliqué de trois manières, dit en effet Adam Smith[18], le principe de l’approbation. Selon quelques-uns, nous approuvons ou nous désapprouvons nos actions et celles des autres, par amour de nous-mêmes seulement et selon qu’elles ont plus ou moins de rapport à notre intérêt ou à notre bonheur ; selon d’autres, c’est la raison, c’est-à-dire la faculté par laquelle nous distinguons le vrai du faux, qui nous fait discerner ce qui est convenable ou ce qui est inconvenable dans nos actions et dans nos affections. Quelques autres encore prétendent que ce discernement est entièrement l’effet de notre sensibilité, qu’il n’est que le plaisir ou le dégoût même que certaines affections ou certaines actions nous inspirent. »

Nous ne voulons pas entrer dans les détails de cette étude, car nous ne pourrions suivre l’auteur dans l’examen des diverses doctrines, sans être entraîné rapidement hors du cadre de ce travail. Mais nous avons tenu à faire remarquer, et le point de vue élevé où s’est placé Adam Smith, et la méthode originale qu’il a employée dans cet aperçu de l’histoire de la philosophie morale. Quant à l’exposé des systèmes, il faut le lire, car d’arides extraits ne peuvent en donner une idée. Comme l’a dit Mackintosh[19] : « l’auteur y démontre d’une manière admirable quelle influence durent avoir sur les systèmes de morale, l’état social, les révolutions politiques ainsi que les habitudes individuelles et nationales. Il se pénètre de la philosophie qu’il décrit, et il nous fait connaître la morale de l’école stoïque avec l’austérité et la fierté d’un sage stoïcien, tempérées par la tolérance qui est propre à notre époque et que la répugnance de l’auteur pour l’exagération et le paradoxe contenait dans les limites de la nature. »

Cette étude historique a été d’ailleurs jugée d’une manière magistrale, soit dans les Leçons de Victor Cousin sur la philosophie écossaise, soit dans les Cours de Jouffroy, et tout ce que nous pourrions en dire a été professé déjà par des maîtres éminents dont nous ne saurions que citer les appréciations et les critiques. Néanmoins, il nous a paru bon de donner ici un aperçu rapide des diverses parties de ce grand ouvrage par lequel le professeur de Glasgow voulait se présenter au monde savant. La valeur de ce livre a été méconnue trop souvent : on a voulu n’y voir que l’erreur du principe, on a passé, sans y prendre garde, sur cent applications ingénieuses, sur mille observations délicates, et, récemment encore, un publiciste distingué, compatriote de Smith, M. W. Bagehot, dans un article qu’il écrivait il y a quelques années sur la personne du célèbre économiste, condamnait fort injustement les travaux du philosophe à Glasgow, où « il habillait, disait-il, en mots pompeux des théories très contestables ». Cet ouvrage était l’objet de la prédilection de Smith ; il le considéra, jusque dans les dernières années de sa vie, comme son plus grand titre de gloire, et il était bien loin de se douter que son œuvre favorite tomberait presque dans l’oubli, tandis que, grâce à la Richesse des Nations, qui lui semblait moins achevée et moins homogène, son nom traverserait les âges.


§ 3. — Considérations sur l’origine et la formation des langues.


En même temps que la deuxième édition de la Théorie des sentiments moraux et dans le même volume, Smith publia un nouveau traité sous le titre de Considérations sur l’origine et la formation des langues. Cette étude, sans lien apparent avec la précédente, se rattachait cependant encore au vaste plan de l’Histoire générale de la Civilisation.

Pendant son séjour à Edimbourg et son professorat de Glasgow, le philosophe écossais avait préparé simultanément les éléments d’un ensemble de travaux par lesquels il se proposait de faire connaître le développement scientifique de l’esprit humain, au moyen de l’histoire du langage, de l’histoire de la science et de l’histoire des arts, se réservant de suivre plus tard, dans son Traité du Droit et ses Recherches sur la Richesse des Nations, la marche des sociétés humaines, grâce aux autres manifestations de la civilisation, telles que les institutions politiques et sociales. Il avait commencé l’exécution de ce plan dans le fameux cours de rhétorique et de belles-lettres qu’il avait inauguré à Édimbourg et dont il avait continué l’exposition dans sa chaire de logique. Mais, nous l’avons dit, le manuscrit de ces leçons fut détruit, de même que la plupart de ses autres essais, et, en dehors de la Théorie des sentiments moraux et de la Richesse des Nations, il ne nous reste, comme témoins des différents aspects de cette vaste entreprise, que quelques études incomplètes, épargnées par l’auteur, on ne sait pour quel motif, et deux dissertations à peu près entières : les Considérations sur la formation des langues et l’Histoire de l’Astronomie jusqu’au temps de Descartes. Adam Smith ne publia lui-même que la première de ces études : c’est d’ailleurs la plus remarquable.

Quelle est l’origine de la parole ? Sous quelle forme a-t-elle apparu ? Comment s’est diversifiée la multitude des langues et des idiomes ? Ces questions fondamentales avaient frappé le jeune professeur dès ses débuts dans la philosophie, et, grâce à la vivacité de son imagination, à une vaste érudition et à une véritable puissance d’observation, il arriva, malgré l’étendue de ses recherches, à un résultat vraiment remarquable pour son époque. Néanmoins, nous n’insisterons pas sur cet ouvrage, dont l’intérêt a beaucoup diminué depuis les découvertes modernes de la linguistique ; nous n’en dirons que quelques mots pour faire connaître, sous toutes ses faces, le génie de l’auteur et montrer comment il embrassait à la fois l’étude de toutes les manifestations de l’esprit humain.

Dans ces Considérations, Smith met en présence deux sauvages ne sachant pas parler et élevés jusque-là dans un isolement complet, puis il discute la manière dont ces deux hommes doivent s’y prendre pour se faire entendre. Ils assignent d’abord un nom particulier aux objets qui leur sont les plus familiers, généralisent ensuite l’emploi de ces termes en les appliquant à d’autres objets qui ont avec les premiers une certaine ressemblance, forment ainsi les genres et les espèces ; puis, arrivant même à distinguer entre eux les objets d’une même espèce, ils créent deux autres genres de mots, dont les uns expriment les qualités et les autres les rapports. Mais cette invention des adjectifs et des prépositions demandant une grande généralisation et une abstraction considérable, les progrès du langage deviennent alors plus difficiles et plus lents.

Smith constate partout, en effet, la difficulté de former, à l’origine des langues, des termes abstraits et généraux. Cette difficulté est déjà réelle pour les adjectifs, car les premiers hommes, par exemple, qui ont inventé les mots vert, bleu, rouge, et les autres noms des couleurs, ont eu besoin, dit-il, pour les trouver, d’observer et de comparer ensemble un grand nombre d’objets, de saisir leurs ressemblances et leurs dissemblances par rapport à la qualité nommée couleur, de les ranger dans leur esprit en différentes classes selon ces ressemblances et ces dissemblances. Un adjectif est, par sa nature, un mot général, et, en quelque sorte, abstrait ; il suppose nécessairement l’idée d’un certain genre ou d’une certaine collection de choses à chacune desquelles il est également applicable.

Mais, si l’invention des adjectifs présentait beaucoup d’obstacles celle des prépositions en offrait encore davantage. En effet, un rapport est en lui-même plus métaphysique qu’une qualité, et personne n’est embarrassé de dire ce que c’est qu’une qualité, tandis que peu de gens sont capables, au contraire, d’exprimer clairement ce qu’ils entendent par un rapport, car les qualités, dit l’auteur, sont presque toujours saisissables par nos sens extérieurs et les rapports ne le sont jamais. Aussi, si, au début, les hommes paraissent avoir, pendant quelque temps, évité la nécessité des adjectifs en variant la terminaison des noms des substances, selon qu’elles étaient elles-mêmes variées par leurs plus importantes qualités, ils ont cherché, à plus forte raison, à éviter l’invention plus difficile des prépositions ; c’est là l’origine des différents cas dans les langues anciennes où ils ont pour but d’exprimer le rapport qui existe entre l’objet du nom substantif et l’objet d’un autre mot compris dans la même phrase. Cette invention des cas était bien plus simple que celle des prépositions. « Il ne faut, en effet, aucun effort d’abstraction pour exprimer ainsi un rapport ; le rapport n’est pas exprimé par un mot particulier qui n’indique pas autre chose, mais par une variation dans le mot corrélatif, et encore le rapport est alors exprimé analogiquement à ce qu’il nous paraît être dans la nature, c’est-à-dire non comme quelque chose de séparé et de détaché des objets corrélatifs, mais comme quelque chose de joint à eux et d’identique avec leur existence. »

Plus encore que les prépositions, les mots exprimant les nombres ont été très lents à apparaître. Le nombre, envisagé en lui-même, sans aucun rapport avec une espèce particulière d’objets considérés en nombre, est, selon Smith, l’idée la plus abstraite et la plus métaphysique que l’esprit humain soit capable de se former, et, par conséquent, elle ne peut être une de celles que les hommes se sont faites au début des sociétés, époque d’ignorance et de barbarie. Ceux-ci devaient donc naturellement distinguer la manière dont ils parlaient d’une multitude d’objets, de la manière dont ils parlaient d’un seul, non par un adjectif pour ainsi dire métaphysique, mais par une variation dans la terminaison des mots qui exprimaient les objets nombrés. De là l’origine du singulier, du pluriel, et quelquefois même du duel dans les langues anciennes.

Enfin les pronoms durent être inventés les derniers, et Smith fait remarquer, à l’appui de son hypothèse, que ce sont en effet les derniers mots dont les enfants apprennent à faire usage. De même que les hommes paraissent avoir évité d’abord l’invention des prépositions et avoir exprimé, par la variation des termes corrélatifs, les rapports qu’elles désignent maintenant, de même ils ont dû aussi éluder longtemps la nécessité de créer les pronoms, en variant la terminaison du verbe selon que le fait exprimé était affirmé de la première, de la seconde ou de la troisième personne. De là l’origine des conjugaisons.

Telle était donc la tendance naturelle de l’esprit humain et tel dut être le développement logique du langage chez les nations primitives. La révolution qui s’y opéra fut l’effet du mélange des peuples. « Les langues, dit Adam Smith, seraient probablement restées telles dans tous les pays et ne seraient jamais devenues plus simples dans leurs conjugaisons et leurs déclinaisons, si elles n’étaient devenues plus complètes dans leur composition, par l’effet du mélange occasionné par celui des nations elles-mêmes. Tant qu’une langue fut parlée seulement par ceux qui l’avaient apprise dans leur enfance, la complication de ses conjugaisons et de ses déclinaisons ne pouvait les embarrasser beaucoup ; ils l’avaient apprise dans un âge si tendre et d’une manière si lente, tellement successive, que les difficultés qu’elle pouvait avoir leur étaient à peine sensibles. Mais quand deux nations furent mêlées ensemble par la conquête ou par l’émigration, il n’en fut pas de même ; chacune d’elles, pour se faire entendre par l’autre, fut obligée d’en apprendre la langue. La plupart des individus apprenant la langue nouvelle, non par art et par principe, mais par conversation et par routine, ils furent extrêmement embarrassés par la complication des conjugaisons et des déclinaisons. Pour remédier à cette ignorance, ils saisirent toutes les ressources que la même langue pouvait leur fournir. Ils suppléèrent ainsi aux déclinaisons, qu’ils ne savaient pas, par l’usage des prépositions ; et un Lombard, qui essayait de parler latin et qui avait besoin de dire que tel homme était citoyen de Rome ou bienfaiteur de Rome, s’il n’était pas accoutumé au génitif et au datif du mot Roma, s’expliquait naturellement en plaçant les prépositions ad et de avant le nominatif, et, au lieu de dire Romæ, il disait ad Roma et de Roma… Ce changement est une simplification de principes dans la langue : il mit, à la place d’une grande variété de déclinaisons, une déclinaison universelle qui est la même pour chaque mot, quels que soient le genre, le nombre ou la terminaison. – À l’aide d’un moyen semblable, les hommes purent, à la même époque du langage, se débarrasser de la complication de leurs conjugaisons. Il y a, dans chaque langue, un verbe connu par le nom de verbe substantif, en latin sum, en anglais I am, je suis. Ce verbe désigne, non un événement particulier, mais existence en général. Il est, par cette raison, le plus abstrait, le plus métaphysique de tous les verbes, et, par conséquent, n’a pas dû être un mot d’invention première. Lorsqu’il fut imaginé cependant, il avait tous les temps et tous les modes des autres verbes ; étant joint au participe passif, il pouvait tenir la place de toutes les modifications de la voix passive et rendre cette partie de leurs conjugaisons aussi simple et aussi uniforme que leurs déclinaisons l’étaient devenues par l’usage des prépositions. Un Lombard qui avait besoin de dire I am loved (je suis aimé), mais qui ne pouvait se ressouvenir du mot amor, suppléait à son ignorance en disant : ego sum amatus. Io sono amato est maintenant l’expression italienne qui correspond à la phrase anglaise ci-dessus. » Smith fait la même remarque pour le verbe possessif habeo (I have, j’ai), qui, joint au participe passif, peut tenir lieu généralement du temps actif comme le verbe substantif peut tenir lieu du passif.

« C’est ainsi, conclut-il, que les langues devinrent plus simples dans leurs principes et dans leurs rudiments, à mesure qu’elles devinrent plus compliquées dans leur composition ; et il en fut, pour ainsi dire, comme des diverses machines. Celles-ci sont toujours, au moment de leur invention, extrêmement compliquées, et chacun des mouvements qu’elles doivent produire a souvent un principe particulier d’action ; bientôt ceux qui peuvent les améliorer observent qu’un seul de ces principes peut être appliqué à plusieurs mouvements, et ainsi la machine devient plus simple et produit ses effets, toujours avec moins de roues et moins de ressorts. De même, dans les langues, chaque cas de chaque nom, et chaque temps de chaque verbe étaient originellement exprimés par un mot distinct qui servait à cette fin et à aucune autre ; mais peu à peu l’observation découvrit qu’une certaine suite de mots était capable de tenir la place de cette infinité de nombres, et que quatre ou cinq prépositions et six verbes auxiliaires pouvaient tenir lieu de toutes les déclinaisons et de toutes les conjugaisons des langues anciennes. » Cependant il estime que la comparaison ne peut pas être continuée jusqu’au bout et que les effets de ces modifications sont différents dans les deux cas. Tandis que la simplification des machines rend celles-ci de plus en plus parfaites, la simplification des langues les a rendues, au contraire, de plus en plus imparfaites et de moins en moins propres à remplir leur fonction ; elle leur a enlevé leur concision, leur harmonie et aussi leur élégance, en obligeant à placer les mots à des endroits déterminés, et en supprimant ainsi ces inversions gracieuses qui donnaient tant de beauté et tant d’expression aux langues anciennes. Tel est le plan de cette petite étude. Assurément elle a été bien dépassée de nos jours, elle a bien vieilli, mais on peut dire que si elle a perdu de sa valeur depuis les progrès de la science, elle n’a rien perdu de son charme et que le lecteur qui prend la peine de s’y arrêter est frappé de la vraisemblance des hypothèses, de l’originalité des déductions et surtout de la finesse des aperçus.


§ 4. — Essais philosophiques.


L’Histoire de l’Astronomie, à laquelle nous avons fait allusion plus haut, ne parut qu’après la mort de Smith. Elle fut publiée par les soins des exécuteurs testamentaires de l’auteur, le Dr Black et le Dr Hutton, en même temps que les autres fragments que le philosophe écossais avait consenti à épargner.

Ces différents écrits posthumes furent tous réunis sous le titré unique d’Essais philosophiques. « L’auteur de ces Essais, disent les éditeurs dans leur préface[20], les a laissés entre les mains de ses amis pour en disposer comme ils le jugeraient convenable, et, peu avant sa mort, il détruisit plusieurs autres manuscrits dont il ne crut pas à propos de permettre la publication. En examinant ceux qu’il a conservés, on reconnut que c’étaient des fragments d’un ouvrage, dont il avait conçu le plan et qui devait offrir une histoire liée des sciences et des arts libéraux. Il avait abandonné dès longtemps l’exécution d’un projet si vaste, et ces fragments, mis à part, furent négligés jusqu’à sa mort. »

Ces Essais avaient tous, en somme, le même objet, l’étude du développement de l’esprit humain. Dans sa dissertation sur les Sens externes, il exposait l’action de la perception externe sur la formation des idées, dans son traité sur les Arts imitatifs, il recherchait le développement de l’idée de beauté aux divers âges, au moyen des manifestations des arts libéraux ; enfin, dans l’Histoire de l’Astronomie, l’Histoire de la Physique ancienne, l’Histoire de la Logique et de la Métaphysique des Anciens, il se proposait de montrer les principes qui ont dirigé la marche de l’esprit de l’homme dans les différentes parties de la science. Par cet ensemble de travaux, qui rentraient d’ailleurs directement dans le plan de son Histoire de la Civilisation, Smith voulait, en outre, combler une lacune signalée par Bacon qui avait tenté vainement d’attirer l’attention des philosophes de son temps sur l’importance des documents que pourrait fournir une étude consciencieuse de l’histoire des sciences et des arts. « L’histoire, avait dit en effet l’éminent fondateur de la philosophie moderne[21], est naturelle, civile, ecclésiastique ou littéraire. J’avoue que les trois premières parties existent, mais je note la quatrième comme nous manquant tout à fait, car aucun homme ne s’est encore proposé de faire l’inventaire de la science, aucun n’a décrit ni représenté ce qu’elle fut de siècle en siècle, tandis que beaucoup l’ont fait pour l’histoire naturelle, l’histoire civile et l’histoire ecclésiastique. Cependant, sans cette quatrième partie, l’histoire du monde me parait être comme la statue de Polyphème, qui n’avait qu’un œil ; et pourtant c’est elle qui nous fait le mieux connaître l’esprit et le caractère de l’homme. Toutefois, je n’ignore pas que, dans diverses branches de la science, telles que la jurisprudence, les mathématiques, la rhétorique et la philosophie, il nous reste encore quelques notions incomplètes sur les écoles, les livres et les auteurs, et quelques récits stériles sur les mœurs et l’invention des arts. Mais, quant à une histoire exacte de la science, contenant l’antiquité et l’origine des connaissances, leurs sectes, leurs découvertes, leurs traditions, leurs différentes administrations et leurs développements, leurs débats, leur décadence, leur oppression, leur abandon et leurs changements, ainsi que les causes prochaines et éloignées de ceux-ci, et tous les autres événements relatifs à la science depuis les premiers siècles du monde, je puis hardiment affirmer que ce travail manque. Un pareil travail n’aurait pas seulement pour objet et pour utilité de satisfaire la curiosité des amis de la science ; mais il offrirait un but plus grave et plus sérieux, qui serait, pour le dire en peu de mots, de rendre les savants prudents dans l’usage et l’administration de la science. »

Aucun auteur, avant Smith, n’avait encore abordé ce genre de recherches ; cette étude avait semblé trop ingrate, parce qu’on n’en avait pas suffisamment compris la portée, et les philosophes étaient plutôt tentés d’établir des hypothèses et de fonder eux-mêmes des systèmes que d’étudier ceux qui avaient été imaginés avant eux. Les matériaux nécessaires pour cette histoire étaient donc restés trop disséminés, et, pour les recueillir, les coordonner, pour composer une histoire complète des écoles dans les différentes branches de la philosophie, il eût fallu la vie d’un homme. Aussi Adam Smith fut obligé de bonne heure de sacrifier cette partie de son plan pour s’adonner plus exclusivement à ses recherches soit sur la morale, soit sur la formation de la richesse, et ses premiers Essais sur l’histoire des systèmes restèrent, comme son Traité du Droit, à l’état de fragments généralement fort incomplets : une partie seulement de ces études trouva sa place, à la suite de la Théorie des Sentiments moraux, dans son rapide aperçu des doctrines de philosophie morale.

Toutefois, au moment de sa mort, Smith fut plus indulgent pour ces premières tentatives de sa jeunesse que pour ses autres œuvres. Il ne fit détruire, d’ailleurs, que ceux de ses manuscrits qu’il trouvait inférieurs aux travaux existants sur la matière : c’est ainsi qu’il anéantit son Traité sur la Rhétorique parce qu’il aurait eu besoin de le remanier totalement pour l’élever à la hauteur de l’œuvre savante d’Hugh Blair, et aussi son Traité du Droit, parce qu’il ne le jugeait pas digne d’être rapproché de l’Esprit des Lois. Mais, en ce qui concerne ses Essais philosophiques, il était le seul auteur qui eût tenté jusqu’alors d’écrire l’histoire des systèmes ; il n’avait donc pas le même motif pour les détruire, et il jugeait au contraire que, par la manière dont il avait compris son sujet, ces travaux pourraient être de quelque utilité aux philosophes futurs qui continueraient ses recherches.

L’Histoire de l’Astronomie est assurément la plus intéressante de ces études, et, bien que Smith n’ait pas tardé à reconnaître comme il le dit lui-même[22], « qu’il y a dans quelques parties de cet écrit plus d’art que de solidité », elle mérite d’être analysée. Ici, toutes les idées sont personnelles à l’auteur ; son esprit n’a pas, subi l’influence de travaux antérieurs ; toutes les hypothèses sont le fruit de son imagination, et tous les documents sont le résultat d’une érudition générale et d’observations particulières. Il y a donc un grand intérêt, pour le biographe surtout, à parcourir cet Essai spontané du philosophe au début de sa carrière.

L’histoire proprement dite de l’astronomie n’occupe qu’une faible partie de l’ouvrage : au surplus, elle s’arrête à Descartes. Mais la partie la plus importante consiste en réalité dans les trois premières sections, où l’auteur recherche les origines mêmes de la philosophie dans les effets de la surprise sur la formation de nos idées et sur la marche de l’esprit humain. Cette étude est fort curieuse, et, malgré les limites restreintes de ce mémoire, il est nécessaire d’en faire connaître le caractère.

Adam Smith avait remarqué que l’esprit prend plaisir à rechercher et à observer les ressemblances entre les différents objets. C’est par de telles observations, selon lui, qu’il s’efforce de combiner ses idées, d’y mettre de la méthode, de les réduire en classes, d’en faire des groupements convenables, et c’est là l’origine de ces assortiments d’objets et d’idées qu’on nomme genres et espèces. Plus nous faisons de progrès dans la science, plus nous augmentons le nombre des divisions et subdivisions, parce que nous apercevons une plus grande variété de différences entre les objets qui avaient été d’abord réunis dans une seule classe d’après leur première ressemblance.

Nous voulons toujours, en effet, rapporter chaque objet à l’une de ces subdivisions. Mais, lorsqu’il se présente à nous quelque chose de tout à fait nouveau, et que nous nous sentons incapables de faire ce rapprochement, lorsque cet objet se refuse en un mot à toute classification, nous éprouvons de l’étonnement ; cet étonnement nous pousse à rechercher les causes des phénomènes qui nous embarrassent, il nous force à leur donner au moins une explication plausible de nature à satisfaire notre esprit : c’est là l’origine de la philosophie. « Lorsque les objets se succèdent, dit Smith, selon le même ordre que les idées de l’imagination, lorsqu’ils suivent la marche que ces idées tendent à prendre d’elles-mêmes et sans le secours des impressions sensibles, ces objets nous paraissent étroitement liés entre eux, et la pensée glisse aisément le long de cette chaîne unie sans effort et sans interruption. Mais si cette liaison ordinaire est interrompue, si un ou plusieurs objets s’offrent à nous dans un ordre tout à fait différent de celui auquel notre imagination est accoutumée et pour lequel elle est préparée, on éprouve un sentiment tout à fait contraire. Au premier aspect, cette apparence nouvelle et inattendue excite notre surprise, et, après ce premier mouvement, nous nous étonnons qu’un tel phénomène ait pu avoir lieu. L’imagination n’a plus la même facilité à passer d’un événement à celui qui le suit ; c’est un ordre ou une loi de succession dont elle n’a point l’habitude et auquel, en conséquence, elle ne se conforme qu’avec peine ; elle se trouve arrêtée et interrompue dans le mouvement naturel qu’elle se disposait à suivre. Ces deux événements séparés par un intervalle, elle cherche à les rapprocher, mais ils s’y refusent ; elle sent ou croit sentir une espèce de brèche ou d’abîme, elle hésite et s’arrête sur les bords ; elle voudrait le combler ou le franchir, jeter un pont, pratiquer un passage qui permit d’aller d’une idée à l’autre d’un mouvement doux et naturel. Le seul moyen qu’elle trouve pour cela, le seul passage, le seul pont par lequel l’imagination puisse assurer sa marche d’un objet à l’autre et la rendre douce et facile, consiste à supposer que ces deux apparences incohérentes sont unies par une chaîne invisible d’événements intermédiaires et que la suite de ces événements est analogue à celle selon laquelle nos idées ont coutume de se mouvoir. Ainsi quand nous observons le mouvement du fer en conséquence de celui de l’aimant, nous fixons nos regards, nous hésitons, nous sentons un défaut de liaison entre deux événements qui se suivent d’une manière si inusitée ; mais aussitôt qu’avec Descartes nous avons imaginé certaines émanations invisibles qui circulent autour de l’un de ces corps et forcent l’autre à s’en approcher et à le suivre, nous avons comblé l’abîme qui séparait les deux phénomènes, nous avons jeté un pont pour les unir, et nous avons ainsi fait disparaître ce sentiment d’hésitation et de peine qu’éprouvait l’imagination chaque fois qu’elle voulait aller de l’un à l’autre. Cette hypothèse, une fois admise, nous fait envisager le mouvement du fer qui suit l’aimant, comme étant en quelque sorte conforme au cours ordinaire des choses. »

Il en résulte donc que la philosophie est un besoin de l’esprit humain, conduit naturellement à rechercher les moyens d’expliquer les phénomènes qui frappent les sens. « Elle est, dit Smith, la science des principes de la liaison des choses. La nature, après que nous avons acquis toute l’expérience qui est à notre portée, abonde encore en phénomènes qui semblent solitaires et ne se lient point à ce qui précède et qui par là même troublent le mouvement aisé de l’imagination ; ils forcent les idées à se succéder, pour ainsi dire, par sauts irréguliers ; ils tendent donc à y jeter la confusion et le désordre. La philosophie, en exposant les chaînes invisibles qui lient tous ces objets isolés, s’efforce de mettre l’ordre dans ce chaos d’apparences discordantes, d’apaiser le tumulte de l’imagination, et de lui rendre, en s’occupant des grandes révolutions de l’univers, ce calme et cette tranquillité qui lui plaisent et qui sont assortis à sa nature. »

Aussi, l’histoire générale de la philosophie semble être à l’auteur le meilleur moyen qui soit en notre possession pour suivre la marche de l’esprit humain. En effet, poursuit-il, « on peut envisager la philosophie comme un de ces arts qui s’adressent à l’imagination et dont, par cette raison, l’histoire et la théorie se trouvent comprises dans l’enceinte de notre sujet. Tâchons d’en suivre le cours, depuis sa première origine jusqu’à ce haut degré de perfection qu’elle a atteint de nos jours et qu’à la vérité chaque siècle à son tour a cru, comme nous, avoir atteint. C’est, de tous les beaux-arts, le plus sublime, et ses révolutions ont été les plus grandes, les plus fréquentes, les plus remarquables de toutes celles qui ont eu lieu dans le monde littéraire. Par toutes ces raisons, son histoire doit être la plus intéressante et la plus instructive. Examinons donc tous les différents systèmes de la nature qui, dans notre Occident (seule partie du globe dont l’histoire nous soit un peu connue), ont successivement été adoptés par les hommes savants et ingénieux. Sans nous arrêter à juger de leur absurdité ou de leur probabilité, de leur accord ou de leur disconvenance avec la vérité et la réalité, considérons-les seulement sous le point de vue particulier qui appartient à notre sujet, et contentons-nous de rechercher comment chacun d’eux était propre à faciliter la marche de l’imagination et à faire, du théâtre de la nature, un spectacle plus lié et par là même plus magnifique. Selon qu’ils y ont plus ou moins réussi, ils ont aussi plus ou moins réussi à illustrer leurs auteurs : c’est le fil qui nous dirigera le mieux dans le labyrinthe de cette histoire, car il servira à la fois à jeter du jour sur le passé et sur l’avenir et il nous conduira à cette conséquence générale qu’aucun système, quelque bien établi qu’il ait pu être d’ailleurs, n’a jamais été accueilli, n’a jamais obtenu l’assentiment général, lorsque les principes de liaison qu’il employait n’étaient pas familiers aux hommes auxquels il était offert. »

Ce dessein de suivre le développement de l’esprit humain au moyen de l’histoire générale de la philosophie, était très heureux et il aurait été très fécond dans ses conséquences pour éclairer l’Histoire de la civilisation qu’Adam Smith avait en vue, car les phénomènes de la nature, qui frappent l’imagination et la surprennent, ont été en réalité un puissant stimulant du développement de l’esprit en le forçant à chercher la raison des choses.

Malheureusement, nous l’avons déjà dit, ce plan était trop vaste, et, ne pouvant en embrasser complètement chacune des parties, Adam Smith dut abandonner bientôt celle qui avait trait à l’histoire des systèmes, laissant à cet égard ses études inachevées. Mais le point de vue auquel il s’était placé méritait d’être repris et développé, et Thomas Buckle, l’un des rares philosophes qui aient étudié consciencieusement les Essais de Smith, n’a pas manqué de tirer parti de cette idée féconde pour son Histoire de la Civilisation. Nous ne pouvons, à ce sujet, résister au désir de rapprocher de l’Essai de Smith, le passage, suivant du livre de Buckle ; bien que nous n’acceptions pas toutes les conséquences de la théorie qui y est développée, nous devons reconnaître qu’il y a réellement une large part de vérité dans l’hypothèse qui y est émise, et nous croyons que c’est à Smith qu’il faut reporter l’honneur d’avoir mis le premier en lumière cette influence de l’imprévu et de la surprise sur la marche de l’entendement. « De même que nous avons vu, dit en effet Buckle[23], l’influence du climat, de la nourriture et du sol sur l’accumulation et sur la distribution de la richesse, de même allons-nous voir la part que prennent les aspects de la nature dans l’accumulation et dans la distribution de la pensée… Les aspects de la nature, considérés à ce point de vue, peuvent se diviser en deux classes : la première classe se compose de ceux qui sont le plus propres à exciter l’imagination ; la seconde, de ceux qui s’adressent à ce que l’on appelle communément l’entendement, c’est-à-dire aux simples opérations logiques de l’intellect… Or, en ce qui concerne les phénomènes naturels, il est évident que tout ce qui inspire des sentiments de terreur ou de grand étonnement, que tout ce qui excite dans l’esprit du vague et de l’irrésistible, a une tendance particulière à enflammer l’imagination et à amener, sous son empire, les opérations plus lentes et plus réfléchies de l’entendement. Dans ces circonstances, l’homme se mettant lui-même en contraste avec la force et la majesté de la nature, éprouve d’une façon pénible la conscience de sa propre insignifiance. Un sentiment d’infériorité s’empare de lui. Son esprit, épouvanté devant l’indéfini et devant l’indéfinissable, cherche à peine à scruter les détails qui composent cette imposante grandeur. D’un autre côté, là où les œuvres de la nature sont mesquines et faibles, l’homme reprend confiance, il semble qu’il soit plus capable de compter sur sa propre force ; il peut, pour ainsi dire, passer outre et faire preuve d’autorité dans toutes les directions. Plus les phénomènes sont accessibles, plus il lui devient facile de les expérimenter ou de les observer minutieusement ; ses dispositions naturelles pour l’investigation et l’analyse se trouvent encouragées, il est tenté de généraliser les aspects de la nature et de les relier aux lois qui les gouvernent. Si l’on examine de cette manière l’esprit humain sous cette influence des aspects de la nature, c’est sûrement un fait remarquable que, toutes les grandes civilisations primitives ont été situées près des tropiques où ces aspects ont le caractère le plus sublime et le plus terrible, et où la nature entoure l’homme, sous tous les rapports, des plus grands dangers…. Les œuvres de la nature, ajoute-t-il plus loin[24], qui, dans l’Inde, sont d’un grandiose effrayant, sont, en Grèce, bien plus petites, plus faibles et sous tous les rapports moins menaçantes pour l’homme… Ces différences frappantes dans les phénomènes matériels des deux contrées ont donné lieu à des différences correspondantes dans leurs associations intellectuelles… Dans l’Inde, il y avait des obstacles de tout genre si nombreux, si effrayants, et en apparence si inexplicables, que les difficultés de l’existence ne pouvaient se résoudre que par un appel constant à l’agence directe de causes surnaturelles. Ces causes étant au delà de la portée de l’intelligence, les ressources de l’imagination étaient continuellement mises en jeu pour essayer de les étudier : l’imagination elle-même se fatiguait au delà de ses forces, son activité devenait dangereuse, elle empiétait sur l’intelligence et l’équilibre général était détruit. En Grèce, les circonstances étant différentes, amenèrent des résultats tout contraires. En Grèce, la nature était moins dangereuse, moins importune, moins mystérieuse que dans l’Inde. Aussi, l’esprit humain y était moins épouvanté, moins superstitieux ; on commença à étudier les causes naturelles ; pour la première fois, la science physique devint possible, et l’homme, réalisant peu à peu le sentiment de sa propre puissance, chercha à étudier les événements avec une hardiesse impossible dans ces autres contrées où la pression de la nature troublait son indépendance et suggérait des idées incompatibles avec les lumières. »

Ainsi, d’après Buckle, c’est l’imagination qui domine dans les civilisations tropicales ; dans les civilisations européennes, c’est l’entendement. Smith n’avait pas fait cette distinction : les documents manquaient d’ailleurs, à son époque, sur l’histoire des peuples orientaux, comme il l’a fait remarquer dans l’un des extraits que nous avons cités, et il ne pouvait prétendre qu’à écrire une histoire de la civilisation européenne, dans laquelle il voyait, comme Buckle après lui, l’empiètement continu de l’esprit humain sur le monde extérieur.

Mais, pour une histoire de la civilisation européenne, le point de vue du philosophe de Glasgow était parfaitement juste ; il n’a pas été condamné, et, si Buckle remarque que, dans les civilisations tropicales, c’est l’histoire de la nature qu’il faut suivre pour écrire l’histoire du développement de l’esprit humain, il constate aussi que, pour l’histoire de nos civilisations, c’est la marche de l’esprit qu’il faut étudier directement. « En considérant en son entier l’histoire du monde, dit Buckle[25], la tendance a été, en Europe, de subordonner la nature à l’homme ; hors d’Europe, de subordonner l’homme à la nature. Il y a plusieurs exceptions à ce principe dans les pays barbares, mais dans les pays civilisés, la règle a été universelle. Donc la grande division de la civilisation en européenne et en non-européenne est la base de la philosophie de l’histoire, puisqu’elle nous suggère cette importante considération que, si nous voulons comprendre, par exemple, l’histoire de l’Inde, nous devons d’abord nous attacher à l’étude du monde extérieur, parce qu’il a eu plus d’action sur l’homme que l’homme n’en a eu sur lui. Si, d’un autre côté, nous voulons comprendre l’histoire d’un pays tel que la France et l’Angleterre, l’homme doit être notre principal sujet d’étude, parce que la nature étant comparativement plus faible, chaque pas vers le grand progrès a augmenté la domination de l’esprit humain sur les influences du monde extérieur. »

C’est pour ce motif que Smith cherchait à suivre le développement de l’esprit de l’homme dans ses plus hautes manifestations, c’est-à-dire dans l’histoire des systèmes qu’il a successivement imaginés pour expliquer la liaison des choses. Il fait remarquer d’abord que la philosophie n’apparut pas dès l’origine des sociétés. Avant de se livrer à ces recherches élevées, il fallait que les hommes eussent acquis la sécurité et la certitude du lendemain ; il était nécessaire, en outre, qu’il y eût déjà une certaine accumulation de richesses qui permit à quelques-uns de trouver des loisirs. Ce n’est qu’à cette époque que l’homme devint plus attentif aux apparences de la nature, plus observateur de ses irrégularités, plus désireux de connaître la chaîne qui leur sert de lien. La crainte superstitieuse que lui inspiraient les phénomènes naturels s’atténua peu à peu, la curiosité commença à s’éveiller, et c’est ainsi que les colonies grecques, qui arrivèrent les premières à la sécurité, donnèrent naissance aux premiers philosophes.

Or, de tous les phénomènes de la nature, ceux qui devaient, frapper au plus haut degré l’imagination de l’homme par leur grandeur et leur beauté, étaient assurément les révolutions des corps célestes. Ce furent, en effet, les premiers objets de la curiosité humaine, et la science qui se propose de les expliquer a dû être nécessairement la première branche de philosophie qu’on ait cultivée : c’est pourquoi Smith commença ses recherches par l’histoire de l’astronomie. Mais si nous avons insisté aussi longuement sur les prolégomènes de cette étude, nous ne nous arrêterons pas à l’examen de l’étude elle-même. Nous avons voulu montrer la méthode employée ici par Smith et rendre sensibles les diverses parties de son plan, mais nous ne dirons rien de l’histoire même des systèmes, qui est inachevée et souvent peu digérée. Les éditeurs des Essais philosophiques ont tenu d’ailleurs à prévenir le lecteur qu’il doit considérer cet écrit, non comme une histoire ou un précis de l’astronomie jusqu’à Newton, mais plutôt comme « un nouvel exemple propre à jeter du jour sur les principes d’action qui existent dans l’esprit humain et dans lesquels M. Smith trouvait les vrais motifs de toutes les recherches philosophiques ».


Nous dirons peu de chose aussi de l’Histoire de la physique ancienne. Après s’être occupée à ranger et à soumettre à un ordre méthodique le système du ciel, la philosophie, selon Smith, descendit de cette hauteur pour contempler les parties inférieures de la nature, la terre et les corps voisins qui l’entourent. Elle se trouva alors en présence d’une multitude de corps et de phénomènes divers. Dans le ciel, elle n’avait eu à considérer qu’un petit nombre d’espèces, le soleil, la lune, les planètes, les étoiles. Sur la terre, elle avait à étudier les phénomènes de l’air, les nuages, l’éclair, le tonnerre, les vents, la pluie, la neige, puis les minéraux, les plantes, enfin les animaux dont les espèces sont si diverses. « Si donc l’imagination, dit l’auteur[26], en contemplant les apparences célestes, éprouvait souvent beaucoup de perplexité et se sentait brusquement écartée de sa marche naturelle, elle devait être bien plus exposée à ce sentiment pénible lorsqu’elle dirigeait son attention sur les objets terrestres et lorsqu’elle entreprenait de suivre leurs progrès, de tracer leur marche et leurs révolutions successives… Afin donc de faire de cette scène inférieure du grand théâtre de la nature un spectacle cohérent aux yeux de l’imagination, il fallait supposer deux choses : premièrement, que tous les objets extraordinaires qu’on y remarque sont composés d’un petit nombre d’autres objets avec lesquels l’esprit est bien familiarisé ; secondement, que toutes leurs qualités, leurs opérations, leurs lois de succession, ne sont que diverses modifications de celles auxquelles il est accoutumé et qu’il a eu de fréquentes occasions d’observer dans des objets simples et élémentaires. »

Or, de tous les corps qui nous environnent, ceux qui nous sont les plus familiers sont assurément la terre, l’eau, l’air et le feu. Les premiers philosophes furent donc tout naturellement portés à chercher dans tous les autres quelque chose qui leur ressemblât. « La chaleur observée dans les plantes et les animaux semblait démontrer que le feu fait partie de leur composition. L’air n’est pas moins nécessaire pour la subsistance de ces deux classes d’êtres et paraît aussi entrer dans la structure des animaux par la respiration et dans celle des plantes par quelques autres voies. Les sucs qui circulent dans leurs parties inférieures faisaient voir combien l’eau était employée dans toute leur texture ; et la putréfaction, qui les résout en terre, montrait assez que cet élément n’avait pas été omis dans leur formation originelle. » On vit donc, dans ces quatre corps, les éléments de tous les autres, et « la curiosité humaine, dit le célèbre philosophe, aspirant à tout expliquer avant de savoir bien expliquer un seul fait, se hâta d’élever, sur un plan imaginaire, l’édifice entier de l’univers. »

C’est par l’examen de ce système que commence Adam Smith, mais nous n’avons pas l’intention de parcourir les autres avec lui, d’autant plus que cette étude, fort brève d’ailleurs, est loin d’être complète. Nous avons voulu seulement donner, par quelques extraits, une idée de cet écrit, en montrant comment le professeur de Glasgow apporte la clarté dans cette histoire obscure des premiers systèmes, et avec quelle simplicité pleine de charmes il en expose les principes.

Nous passerons encore plus vite sur l’Histoire de la logique et de la métaphysique des anciens, qui contient l’exposé des doctrines de Platon, d’Aristote et des stoïciens, sur cette partie de la science. Cet essai est d’ailleurs très court et également inachevé. L’auteur y remarque notamment que, dans l’antiquité, avant Aristote, on envisageait généralement la logique et la métaphysique comme une seule et même science « et qu’on en avait fait cette ancienne dialectique dont on parle tant, dit-il, et qu’on connaît si peu [27] »

Tout en suivant l’histoire des différentes branches de la philosophie, Smith avait également entrepris de rechercher dans la marche des Arts imitatifs les manifestations du développement de l’esprit humain. Cet essai est assez long, quoiqu’il n’ait pas été terminé. L’auteur y examine l’origine et le caractère de la peinture, de la musique, de la poésie et de la danse ; il recherche quel est le mérite des arts imitatifs, puis quelle est la cause de la faveur qui y a toujours été attachée et il la trouve dans le sentiment de la difficulté vaincue.

C’est une étude fort curieuse ; mais, pour en donner une idée, il faudrait examiner en détail chacune des observations qui y sont contenues, et nous serions entraîné hors des limites de ce travail. Signalons ici toutefois une application curieuse, mais peu exacte, de la doctrine de la sympathie. Smith voit partout l’effet de cette affection : c’est dans la sympathie qu’il trouve le principe des sentiments qui nous animent à la vue d’un tableau, à l’audition d’un morceau de musique et jusque dans la danse. « C’est ainsi qu’en peinture, dit-il, l’effet de l’expression naît toujours de la pensée de quelque chose dont le dessin et le coloris suggèrent l’idée, quoique tout à fait différent du coloris et du dessin. Il dépend, tantôt de la sympathie, tantôt de l’antipathie et de l’aversion que nous éprouvons pour les sentiments, les émotions, les passions, dont la physionomie, l’action, l’air et l’attitude des personnes représentées suggèrent l’idée[28]. »

En effet, pour le philosophe écossais, la peinture, la musique, la poésie et la danse sont des arts imitatifs. En reproduisant l’expression de certains sentiments, ils suscitent notre sympathie comme si ces sentiments étaient réels, et si la musique instrumentale ne produit pas le même effet, c’est qu’elle n’est pas imitative. « La musique instrumentale, dit Smith[29], n’imite pas la tristesse ou la gaieté, comme le fait la musique vocale, ou comme la peinture et la danse peuvent les imiter. Elle n’exprime pas, comme elles, les circonstances d’un récit d’une nature plaisante ou triste. Ce n’est pas, comme dans ces trois arts, par sympathie avec la gaieté, la tranquillité ou la tristesse de quelque autre personne, que la musique instrumentale nous fait éprouver ces diverses dispositions : elle devient elle-même un objet gai, tranquille ou triste, et l’esprit passe de lui-même à la disposition qui, dans ce moment, correspond à l’objet qui engage son attention. Ce que la musique instrumentale nous fait éprouver est un sentiment primitif et non sympathique ; c’est notre gaieté, notre tranquillité, notre tristesse propres, et non la disposition d’une autre personne qui se réfléchit en nous. »

Nous avons voulu signaler ce point de vue de l’auteur à cause de son rapport avec la Théorie des sentiments moraux, mais il n’est pas très heureux et on doit avouer que les hypothèses de Smith sont généralement plus ingénieuses. Toutefois, bien que l’ensemble de cet essai nous ait paru inférieur en beaucoup de points à ceux que nous avons examinés jusqu’alors, cet écrit et les petits opuscules dont les éditeurs l’ont fait suivre, sont encore fort intéressants en ce qu’ils témoignent des connaissances multiples et diverses du célèbre philosophe. Nous le voyons ainsi disserter avec aisance sur le principe et la méthode des compositions musicales, sur les mérites comparés des opéras français et des opéras anglais, sur les vers rimés de l’école française et les vers blancs en usage dans son pays, et nous constatons avec une certaine satisfaction ses préférences pour la versification française et les productions théâtrales qu’il avait admirées durant son séjour en France.

Enfin, les Essais philosophiques se terminent par un travail assez étendu sur les Sens externes. C’est une étude des fonctions des sens externes plutôt qu’une discussion métaphysique de la formation des idées d’après la perception des sens ; nous n’y insisterons pas, d’autant plus qu’elle a peu de rapport avec l’ensemble de l’œuvre d’Adam Smith.


En résumé, dans tous ces Essais philosophiques, comme dans la Théorie des sentiments moraux et les Considérations sur la formation des langues, on remarque partout les traces de la même méthode, que Smith paraît avoir exclusivement suivie, surtout dans la première partie de sa vie, la méthode déductive. Partout, il est vrai, on trouve une infinité de faits, une multitude d’observations, mais ces faits ne sont pas là pour servir de base au raisonnement, ils ne servent qu’à vérifier et à contrôler les résultats de la déduction. Dans ces Essais, l’auteur ne commence pas par exposer les données de l’histoire pour en tirer les lois générales qui régissent le développement de l’intellect humain ; dès le début, au contraire, il pose les principes et il s’efforce ensuite de démontrer que ces principes devaient provoquer les progrès mêmes que l’histoire a constatés. En d’autres termes, en partant des lois il cherche à retrouver les effets, au lieu de partir des faits pour remonter aux causes ; il cherche à tracer la marche qu’ont dû suivre les découvertes de la science, au lieu d’indiquer d’abord ce qu’elles ont été. Ce mode de raisonnement et d’exposition l’a conduit à des hypothèses quelquefois téméraires, il est vrai, mais toujours originales, et la multitude d’observations ingénieuses qu’il a groupées avec art pour les vérifier, ont donné un véritable charme à la lecture de ses écrits. D’ailleurs, l’étendue et la variété de son savoir, ainsi que le caractère consciencieux de ses œuvres, ne sont pas aussi sans offrir un grand attrait, Le style même est généralement très soigné : bien que diffus et relâché dans la Richesse des Nations où l’auteur tenait avant tout à être clair en exposant les éléments d’une science nouvelle, il est ici plus correct, souvent même élégant, et on pourrait peut-être lui reprocher plutôt une certaine redondance un peu déclamatoire.

Aussi lit-on avec un vif intérêt ces éléments épars qui permettent de reconstituer par la pensée le plan de la première partie de la grande œuvre du célèbre philosophe. Dans cette première partie, qui comprend la Théorie des sentiments moraux et les Considérations sur les langues, aussi bien que les Essais philosophiques, Smith s’était proposé d’étudier l’homme, de suivre l’éclosion et le développement de ses idées intellectuelles et morales. Dans la seconde partie, il devait étudier la société, les lois de son développement et l’influence des institutions positives sur la marche de la civilisation : tel devait être le but du Traité du Droit et de la Richesse des Nations.


  1. Ces deux articles sont anonymes, mais ils sont dus certainement à la plume de Smith qui l’a reconnu plusieurs fois dans ses entretiens avec Dugald Stewart. « S’il s’élevait quelques doutes sur l’authenticité des papiers mentionnés ci-dessus, écrivait ce dernier à P. Prévost, traducteur des Essais philosophiques, je juge convenable d’ajouter que M. Smith lui-même m’a dit plus d’une fois qu’il était l’auteur de l’un et de l’autre. »
  2. « On raconte, rapporte M. W. Bagehot, que lord Mansfield dit un jour à Boswell qu’en lisant soit Hume, soit Smith, il ne croyait pas lire de l’anglais, ce qui après tout, ne doit pas beaucoup surprendre puisque l’anglais n’était la langue maternelle ni de l’un ni de l’autre. Smith en effet avait parlé l’écossais courant jusqu’à sa quatorzième ou quinzième année, et rien ne gêne la liberté d’allure de la plume comme d’écrire dans une langue avec le souvenir perpétuel d’une autre dans la tète. Vous n’êtes jamais sûr que les idiotismes qui vous viennent naturellement à l’esprit sont bien ceux de la langue que vous voulez parler et non les idiotismes de la langue dont vous ne voulez pas vous servir. » (Fortnightly Review.)
  3. 1re partie, ch. II, p. 17.
  4. Hutcheson. Systèmes de philosophie morale, t. I, liv I, ch. 3 §5.
  5. Théorie des sentiments moraux, Ire partie, section Ire, ch. Ier, traduction de la marquise de Condorcet.
  6. Théorie des sentiments moraux, IIIe partie, chap. Ier, p. 127.
  7. Théorie des sentiments moraux, p. 148.
  8. Cours de droit naturel, II, p. 12.
  9. Cours de droit naturel, II, p. 17.
  10. Théorie des sentiments moraux, IIe partie, section I, p. 73 et 82.
  11. Théorie des sentiments moraux, IIe partie, sect. II, ch. II, p. 95.
  12. Philosophie écossaise, 4e leçon, p. 176.
  13. Théorie des sentiments moraux, Ire partie, section I, ch. V, p. 20.
  14. Théorie des sentiments moraux, IIIe partie, ch. II, p. 148.
  15. Théorie des sentiments moraux, IIIe partie, ch. V, p. 192.
  16. Théorie des sentiments moraux, VIIe partie, sect. III, ch. IV, p. 368.
  17. Théorie des sentiments moraux, VIIe partie, sect. II, p. 313.
  18. Théorie des sentiments moraux, VIIe partie, sect. III, p. 370.
  19. Mélanges, p. 3.
  20. Essais philosophique, traduction P. Prevost.
  21. De augmentis scientiarum, lib. II.
  22. Voir Ire Partie, p. 68.
  23. Hist. de la Civilisation, traduction Baillot, I, p. 137.
  24. Hist. de la Civilisation, I, p. 159.
  25. Hist. de la Civilisation, I, p. 171.
  26. Hist. de la physique ancienne (Essais, t. II, p. 4)
  27. Essais, II, 35.
  28. Essais, II, 122.
  29. Essais, II, 108.