Adam et Ève (Lemonnier)/18

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Paul Ollendorf, éditeur (p. 160-171).


XVIII


Le gel rendit craquants les chemins. Mille cristaux merveilleux filigranaient les ramées. Un palais de verre et d’argent frêlement oscilla dans des miroirs. Viens ça, ma doloire, fais éclater du hêtre la courbe des sabots d’Ève. Je me chausserai, moi, de plus lourds patins. Et puis alerte ! alerte ! au bois ! Nous allions sous le givre avec des sens vierges et clairs. Une paix solennelle semblait s’épandre d’une basilique aux coupoles rigides. Elle tombait avec un poids d’éternité sur la chose pure et fragile que nous étions, nous aussi, comme le givre. L’orée des avenues s’évida en portiques ; des ogives s’effilèrent ; des arcades se recourbèrent légères et diaphanes comme des apparences. Ces spécieuses architectures s’accordaient au songe de nos âmes plus subtiles. Ève y prit une beauté infinie comme si, avec son ventre las, elle était, dans cette mort blanche de la forêt, la promesse des renaissances. Chacun de ses petits pas fut de la vie qu’elle semait dans le lourd silence figé et ensuite l’été arriverait comme le moissonneur. Elle m’était venue au temps de la fraise sauvage, par les chemins roses, et maintenant les lys fleurissaient sous ses pieds, comme dans les paraboles.

Un matin de soleil, sous l’air tintant et léger, nous étions dans la clairière. Elle étincela de frimas, avec ses bordures de palmes cristallisées. De la guipure dentelait les rameaux ; les aiguilles de la pinède maillaient d’inouïes orfèvreries. Chaque feuille morte se nervait de fins argents. Des buissons aux raides stalactites furent d’accomplis joyaux. Et il tourbillonnait des roues de lumière, par dessus de fabuleux jardins étoilés de fleurs de diamant. Des prismes d’arc-en-ciel s’effritaient ; de célestes reflets azuraient et satinaient la neige à l’ombre. Ève, rose et frissonnante devant ces miracles, s’écria : « Vois, c’est le printemps. » Oh ! comme doucement cela sonna à nos oreilles ! Comme soudain nos cœurs furent remplis de vie et d’espoir ! Ce fut le songe d’un printemps où neigent les lilas et les aubépines, un délice surnaturel d’aériennes images, un mystère religieux et nuptial où la terre, à petits pas vierges d’épousée, se dédie au roi Hiver ! Et déjà sous les neiges, comme l’enfant en ton flanc, Ève, sourdement tressaillait le bel Eté, ivre de se délivrer. La mort encore une fois fut vaincue. Je tenais Ève toute pâle dans mes bras et je croyais étreindre l’harmonieuse nature.

D’ardentes roses saignèrent dans les soirs. Une pourpre violette teignait les neiges violées, comme aux draps de l’hymen la blessure sacrée et le vin écarlate de la vie. Ô pompe solennelle et furtive d’un jour d’hiver qui s’en va dans le silence et laisse la terre meurtrie d’amour ! Des verrières au bord des avenues flambaient pour un sacrifice divin, un holocauste surhumain. D’immenses cierges roses s’allumaient en symbole de l’éternité de la lumière. Et ensuite ces brèves splendeurs s’évanouissaient. Comme des braises froidies d’encens, les suprêmes lueurs s’éteignaient sur la vaste ténèbre pâle. Nous n’avions pas de tristesse au cœur. Nous étions comme le couple royal d’un sacre. Nous étions deux enfants des âges sous la grande main bienveillante.

Un jour, les oiseaux dans la maison bruissèrent. J’ouvris la porte. Un vent tiède ronflait aux limites. Les humides gazons reverdissaient sous la neige fondue. Un clair murmure d’eaux partout ruissela. Des filets d’argent descendirent les pentes en bouillonnant. Et le cœur des chênes recommença à battre ; des souterraines artérioles monta un grésillement léger, délicieux comme une chanson. Toute la forêt maintenant, sous de basses nuées fécondantes, s’animait d’une palpitation sourde. Un arôme de résines, d’écorces, de thym mouillé effluait des terrains fangeux et gras, la douce senteur des souches pourrissantes. Ève ! Ève ! Je suis allé au bois, j’ai entendu venir la vie. Elle tressaillait sous mes pieds, elle gonflait l’aubier. Mais Ève secoua la tête. « Es-tu sûr, ami, que ce soit la vie ? Ne fus-tu pas le jouet d’un songe comme quand nous allâmes dans la clairière ? » C’étaient là d’étranges et dolentes paroles. La joie était partie. Nous nous aperçûmes las et découragés, captifs des lentes heures de la fin de l’hiver.

Nous errions comme des ombres pâles derrière les portes. Si languissamment à présent il nous arrivait de parler de la vie chez les hommes ! De petits hameaux aussi là-bas regardaient par les vitres des maisons, et il passait de vieilles gens tristes sur les routes. Une ardente fraternité s’exalta ; la vue d’un autre être vivant nous eût comblés comme une fête. Un seul visage humain eût été pour nous toute une humanité. Mon Dieu, petite Ève, être seuls comme nous sommes quand là-bas il y a le familial hiver autour des âtres ! Des aïeules coupent le pain ; de petits enfants réchauffent leurs pieds dans les cendres ; les jeunes hommes ont un rire cordial. Nos yeux fixes étaient malades de ces tendres images. « N’entends-tu pas un bruit, cher homme ? disait-elle. Ne vois-tu pas derrière les chênes venir à nous d’inquiets visages amis ? Je t’assure, quelqu’un s’est égaré dans la forêt. Quelqu’un est là tremblant devant la porte et n’ose heurter le seuil. » Je sortais de la maison ; mes pieds enfonçaient dans la terre humide. Homme inconnu ! aie confiance, apparais. Des âmes simples et bienveillantes ici t’accueilleront avec reconnaissance. Rêve ! Rêve ! Personne ! QUi donc se serait douté qu’au fond de cette forêt pleine de fondrières deux créatures solitaires aspiraient à des mains secourables ?

Jamais nous n’avions été si près du cœur des hommes. Cependant, moi, au commencement, j’avais dit à Ève : « Tu seras pour moi toutes tes sœurs et je désire être pour toi tous mes frères. » Je croyais qu’un sauvage amour jaloux dans le bois solitaire suffit à réaliser un intime désir de beauté. C’était le temps de la jeune folie de l’été. Un homme et une femme alors échangent les promesses divines. Ils cueillent des roses et l’hiver effeuille la dernière qui leur reste aux doigts. Humanité ! toi seule, au cœur des neiges éternelles, fais fleurir d’ardentes roses de sang qui ne s’effeuillent jamais !

La vie et la lumière, tout manqua. Mon amour régna sans chaleur. Les outils me tombèrent des mains, je désertai l’établi. Dans la chambre, le petit berceau apparut vide de toute la mort des jours. Nous fûmes comme les peuples sombres au fond de la triste nuit des pôles. D’anciens hommes venus du Nord alors marchaient devant eux, les yeux tournés vers le jeune Orient, et ils imaginaient des fables où comme un petit enfant divin, ressuscitait la joie. L’arche lumineuse, au souffle léger des allégories, se remettait à voguer dans l’harmonie et la confiance. Des pâtres sur la flûte chantaient de naïfs noëls. Moi aussi à présent, sous les ciels éclipsés, comme les antiques hommes j’aspirais aux mythes naïfs. Je dis à Ève : « Toi la plus faible, je t’en prie, chère âme éternelle, ô beauté ! sois pour moi ma légende de vie. » Son visage s’éclaira. En souriant elle me montra le berceau, et, comme l’ombre du soir tombait par la fenêtre, un reflet rose monta de l’âtre et sembla illuminer, au fond de l’obscur petit vaisseau, une aimable chair puérile. Doucement Ève remuait le berceau avec son pied. Aussitôt la maison recommença à vivre, comme si quelqu’un était venu du côté de l’Orient, avec les lumières. Les larmes heureuses coulèrent le long de mon visage. Je lui pris les mains, je m’écriai : « Ô cœur adorable d’Ève, un miracle est sorti de ton amour puisque par lui le bois inerte s’est mis à vivre et que tu m’as rendu la foi. » Ainsi du cœur vivant de la mère s’engendra la chair vivante de mon espoir. Un mythe libérateur me visita. Ma nuit séculaire vit jaillir l’Enfant-lumière qui avait soulagé la morne attente des races. Déjà, tout au fond de moi, je l’appelais mon sauveur. Des âmes revenues à la nature seules ont ces mouvements divins. Maintenant, berceau, virginal symbole de vie, demeure la claire prophétie. Comme le jour qui va et vient, incline-toi et puis te redresse d’un rythme égal et lent.

Les jours s’allégèrent. Leur courbe plus longue plongea dans des lumières fraîches et vierges. La maison fut l’arche délivrée, ouvrit sa porte au vent. « Va devant toi, me dit Ève un matin, descends jusqu’aux limites. Peut-être le printemps est déjà dans la plaine. Mes seins m’ont avertie : ils pèsent à ma poitrine le poids d’un monde. » Je revins du bois et je lui dis : « Des bourgeons verts gonflaient la pointe des taillis comme de petites mamelles. Et avril à petits pas joyeux venait par la clairière. » Or, à quelque temps de là, étant retourné vers la plaine, je vis que la cosse des bourgeons avait éclaté. Une fine dentelle d’or feuillageait les arbres ; le vent les agitait comme des mains, dans une théorie dansante.

Alors je rentrai en courant, levant dans mes doigts un rameau vert en signe de bonne nouvelle ; et une folie évanouissait mes yeux pâles, dans la beauté tendre du jour. Je criai de loin, comme un messager qui devance un prince : « C’est le printemps, chère Ève ! Le jeune roi du monde là-bas s’avance sous les palmes. » M’entendant ainsi me réjouir et annoncer celui qui venait, Ève eut une douce défaillance. « Qu’il soit le bienvenu, cher homme, fit-elle en laissant couler ses larmes, car je puis bien te le dire à présent, je me mourais de toujours l’attendre. » Tous deux ensuite nous parlâmes très vite. Le narcisse bientôt refleurira, divine amie ! Ami, ce sera le temps de la fraise sauvage des bois ! La fleur laiteuse de l’ortie ! Le chèvrefeuille à l’odeur de safran ! Chaque parole avait un sens secret qui se rapportait aux nativités ; la terre profondément renaissait en nous. Et puis je fléchis la tête jusqu’à ce que, avec dévotion, ma bouche touchât ses seins. « Un petit enfant, beau comme le narcisse et frais comme la fraise, boira ton lait vermeil. » Ève ressembla à une petite vierge des tableaux d’Annonciation. Elle regarda longtemps la terre à ses pieds et à peine je pouvais entendre ce qu’elle disait : « Un enfant ! Un enfant ! Et moi ! Et toi ! » La vie était comme une ruche d’abeilles à ses lèvres.

Une force merveilleuse de nouveau rendit mes doigts laborieux et souples. Voici l’ouvrier qui fit le berceau. Voici l’homme de bon courage qui, avec les clous et le rabot et le marteau, assemblera les ais de la huche. Je terminai donc la huche et avec ce qui resta du hêtre, comme il vient une dernière petite rose après que le buisson fut moissonné, je taillai trois chaises. La première, large et profonde, je la destinai à Ève pour le temps où elle serait mère. Je fis aussi un escabeau pour moi, étant le père. Et la troisième, dans ma pensée, plus petite que les deux autres, servirait à l’enfant. Ce fut l’image de la famille et les chaises à leur tour, avec leur taille mesurée à la variation des âges, eurent entre elles un air naïf et familial. Ainsi le bon hêtre qui avait poussé sous le soleil et la pluie dans le bois des âges, s’égala à un géant paternel d’où sortent les lignées. Et comme je finissais de clouer la chaise légère de l’enfant, l’anémone et le narcisse se levèrent au vent tiède de mai.

Le sens de ma vie alors se précisa et tout s’était arrangé selon un ordre admirable. J’étais venu dans la forêt et Ève m’avait apparu. De mes mains je redressai le toit antique, j’abattais des proies dans le taillis. Notre destinée nous avait menés là tous les deux pour y vivre une vie libre selon la nature. Mais l’amour n’est pas une fin à soi-même. Il est le commencement des autres amours : derrière la bouche unie des amants il y a le cri de l’enfant, il y a la rumeur profonde de la famille. Le chêne immense et tout le vert paysage des branches dans la clairière tiennent dans le petit cône du gland. Et voilà maintenant, j’avais construit le berceau ; j’avais taillé dans le hêtre, par un symbole des races, les cahières et l’escabeau ; et le pain bientôt remplirait la huche.

J’étais comme le pèlerin qui a coupé le bourdon dans la forêt sacrée et qui, à mesure qu’il marche, voit cette tige se fleurir de fleurs de vie.