Adieu, chansons

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Œuvres complètes de BérangerH. Fournier3 (pp. 140-142).


ADIEU, CHANSONS


Air du Tailleur et de la Fée, ou d’Agéline


Pour rajeunir les fleurs de mon trophée,
Naguère encor, tendre, docte, ou railleur,
J’allais chanter, quand m’apparut la fée
Qui me berça chez le bon vieux tailleur.
« L’hiver, dit-elle, a soufflé sur ta tête ;
« Cherche un abri pour tes soirs longs et froids.
« Vingt ans de lutte ont épuisé ta voix,
« Qui n’a chanté qu’au bruit de la tempête. »
Adieu, chansons ! mon front chauve est ridé.
L’oiseau se tait ; l’aquilon a grondé.

« Ces jours sont loin, poursuit-elle, où ton âme
« Comme un clavier, modulait tous les airs ;
« Où la gaieté, vive et rapide flamme,
« Au ciel obscur prodiguait ses éclairs.
« Plus rétréci, l’horizon devient sombre ;
« Des gais amis le long rire a cessé.
« Combien là-bas déjà t’ont devancé !
« Lisette même, hélas ! n’est plus qu’une ombre.
Adieu, chansons ! mon front chauve est ridé.
L’oiseau se tait ; l’aquilon a grondé.


« Bénis ton sort. Par toi la poésie
« A d’un grand peuple ému les derniers rangs.
« Le chant qui vole à l’oreille saisie,
« Souffla tes vers, même aux plus ignorants.
« Vos orateurs parlent à qui sait lire ;
« Toi, conspirant tout haut contre les rois,
« Tu marias, pour ameuter les voix,
« Des airs de vielle aux accents de la lyre. »
Adieu, chansons ! mon front chauve est ridé.
L’oiseau se tait ; l’aquilon a grondé.

« Tes traits aigus, lancés au trône même,
« En retombant aussitôt ramassés,
« De près, de loin, par le peuple qui t’aime,
« Volaient en chœur, jusqu’au but relancés.
« Puis quand ce trône ose brandir son foudre,
« De vieux fusils l’abattent en trois jours.
« Pour tous les coups tirés dans son velours,
« Combien ta muse a fabriqué de poudre. »
Adieu, chansons ! mon front chauve est ridé.
L’oiseau se tait ; l’aquilon a grondé.

« Ta part est belle à ces grandes journées,
« Où du butin tu détournas les yeux.
« Leur souvenir, couronnant tes années,
« Te suffira, si tu sais être vieux.
« Aux jeunes gens raconte-s-en l’histoire ;
« Guide leur nef ; instruis-les de l’écueil ;
« Et de la France, un jour, font-ils l’orgueil,
« Va réchauffer ta vieillesse à leur gloire. »
Adieu, chansons ! mon front chauve est ridé.
L’oiseau se tait ; l’aquilon a grondé.


Ma bonne fée, au seuil du pauvre barde,
Oui, vous sonnez la retraite à propos.
Pour compagnon, bientôt dans ma mansarde,
J’aurai l’oubli, père et fils du repose.
Mais à ma mort, témoins de notre lutte,
De vieux Français se diront, l’œil mouillé :
Au ciel, un soir, cette étoile a brillé ;
Dieu l’éteignit longtemps avant sa chute.
Adieu, chansons ! mon front chauve est ridé.
L’oiseau se tait ; l’aquilon a grondé.