Adieu à Gonzague

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Gallimard (pp. 175-185).




Il y avait longtemps que je voulais écrire une excuse à Gonzague. Une excuse ! Je savais bien que l’examen de conscience que j’avais fait sur nous à propos de toi dans La Valise vide, était insuffisant. Terrible insuffisance de nos cœurs et de nos esprits devant le cri, la prière qu’était la tienne. Je te voyais jeté à la rue avec la valise vide et qu’est-ce que je t’offrais pour la remplir ? Je te reprochais de ne rien trouver dans le monde si riche, si plein pour te faire un viatique. Mais je ne te donnai rien. Car enfin peut-être ceux qui ne trouvent rien et qui restent là, ne sachant quoi faire, il faut avouer qu’ils demandent, et il n’y a qu’une chose à faire c’est de leur donner.

J’ai pleuré quand une femme au téléphone a dit : « Je vous téléphone pour vous dire que Gonzague est mort. » Hypocrisie infecte de ces larmes. Toujours la lâcheté de l’aumône. On donne deux sous et on se sauve. Et demain matin avec quelle facilité je me lèverai à cinq heures pour aller à ton enterrement. Je suis toujours si gentil aux enterrements.

À travers une banlieue – les banlieues c’est la fin du monde, puis une campagne d’automne vert de légume cuit et or pâle de chambre à coucher, sous une pluie battante, avec un chauffeur qui me parlait de son moteur, je suis arrivé dans une de ces terribles pensions de famille où l’on voit que la mélancolie et la folie peuvent faire bon ménage avec toute la médiocrité.

Elle était là, sous ton lit, la valise béante où tu ne pouvais finalement mettre qu’une chose, la plus précieuse qu’ait un homme : sa mort. Dieu merci : tu avais gardé le meilleur et tu n’en as pas été destitué. Sur ce point, tu as été vigilant et indéfectible : tu as gardé ta mort. Je suis bien heureux que tu te sois tué. Cela prouve que tu étais resté un homme et que tu savais bien que mourir c’est l’arme la plus forte qu’ait un homme.

Tu es mort pour rien mais enfin ta mort prouve que les hommes ne peuvent rien faire au monde que mourir, que s’il y a quelque chose qui justifie leur orgueil, le sentiment qu’ils ont de leur dignité – comme tu l’avais ce sentiment-là toi qui as été sans cesse humilié, offensé – c’est qu’ils sont toujours prêts à jeter leur vie, à la jouer d’un coup sur une pensée, sur une émotion. Il n’y a qu’une chose dans la vie, c’est la passion et elle ne peut s’exprimer que par le meurtre – des autres et de soi-même.

Tu avais tous les préjugés, tout ce tissu de la vie sociale des hommes qui est notre chair même, qui est une chair aussi adhérente que notre chair sexuelle et animale – et que nous ne pouvons que retourner sur nous-mêmes dans un arrachement magnifique et absurde. Tu vivais – le temps que tu as vécu – avec toute la chair des préjugés retournée sur toi. – Écorché !

Tu croyais à tout : à l’honneur, à la vérité, à la propriété…

Ta chambre était bien rangée comme tous les lieux où tu passais. Sur la table, ces papiers, ces petits outils, ces boîtes d’allumettes empilées, ces papiers. Ô littérature, rêve d’enfance qui te revenait toujours et qui était devenu un fruit sec et dérisoire que tu cachais dans un tiroir. Un joli revolver comme tous ces objets avec lesquels tu jouais. Tout était mortel dans tes mains : toutes ces brosses sur la toilette. Tu coiffais tes beaux cheveux vivants et tu sortais : dans les salons, les bars, un sentiment de l’amour impossible, néfaste crispait le cœur de quelques femmes.

Pas de toutes. Tu ne plaisais pas à toutes, ni à tous. Bien des gens t’ont méprisé et nié. Ils étaient plus propres que tes amis qui ne t’avouaient jamais, sans réserve. Pourquoi ? C’était de ta faute aussi, tu n’avais pas de talent. Et tu avais eu le tort de parler de cela.

Il y a un beau croque-mort dans tout littérateur  : ce n’est pas la première ni la dernière fois que je répands de l’encre sur la tombe d’un ami.

Tu as aimé quelque chose dans Cocteau et quelque chose dans Aragon. Je ne puis pas me rappeler que tu aies jamais parlé de Rimbaud.

Je t’ai apporté des fleurs un soir tellement j’étais lâche. Je n’osais plus te parler, te crier ma foi. Ma foi dans tout ce que tu haïssais, tu vomissais, dans tout ce que tu as tué d’un coup de revolver.

Comme tu n’avais pas de passions, tu avais des vices. Comme tu étais un enfant, tes vices étaient gourmandise. Et tes gourmandises étaient d’enfant : tu étais avide de sommeil et de jeu, de jeu et de sommeil. Tu jouais avec tes bouts de dieu : photos cocasses, coupures de journaux, est-ce que je sais ? et puis, bavardant, tu jouais encore avec des anecdotes… ramassées dans les almanachs, des traits de l’impuissance humaine comme nous en sommes criblés, chaque jour. Et puis le soir arrivait. Alors tu te droguais, tu te piquais, tu riais, riais, riais. Tu avais des dents pour un ricanement inoubliable : fortes et serrées et solides dans une forte mâchoire, dans une figure au cuir large. Tu riais, tu ricanais ; et puis tu tombais mort. Mais tu renaissais, dans ce temps-là, chaque lendemain. Comme un feu follet ou un farfadet des marécages, tu renaissais d’une bulle d’air méphitique. Tu avais le corps d’un triton et l’âme d’un farfadet.

Je l’ai vu, roulé dans vos vomis d’ivrognes, hurler à la mort dans une cage d’escalier que descendait la lune, devant une porte où je n’avais pas pu entrer la clé.

Les païens et les chrétiens croient les uns au ciel, les autres à la terre : tous au monde. Moi je suis de ceux-là, je suis de ces millions-là. Pourquoi ne m’as-tu pas craché au visage ? Tu ne croyais qu’aux bailleurs, aux gens du monde, aux succès de femmes. Tu étais vulgaire et incapable de ta vulgarité. Car tu n’avais pas une démarche élégante, bien qu’elle m’émût aux larmes, il te restait quelque chose de bourgeois dans le derrière qui t’empêchait de voler dans les hautes sphères. Tu étais timide. Tu n’étais aimé que des femmes que tu n’aimais pas, ou de femmes perdues qui aimaient leur perte dans ta perte.

Tu aurais voulu écrire et tu étais aussi inepte devant le papier qu’un membre du Jockey. Par un point tu ressemblais à un membre du Jockey.

Tu es mort, croyant que la terre était peuplée de gens du monde, de domestiques et d’artistes amis les uns des autres. Tu avais peur des voleurs et des assassins, tu aimais mieux taper les gens du monde. Cela te faisait de la peine. Tu en es mort. Les gens ne savent pas donner. Mais saurions-nous recevoir, si soudain l’on savait donner ?

Je me rappelle notre jeunesse, quand nous nous baignions à Biarritz. Tu étais amoureux, tu attendais des télégrammes de New York, jusqu’à ton dernier jour tu as attendu des télégrammes de New York, ils venaient en foule.

Les femmes que tu aimais t’ont aimé. Du moins elles le diront, mais elles ne t’ont pas plus aimé que nous, tes amis. Une fois de plus, nous sommes tous surpris par la mort. Le goût des hommes ? Si cela est vrai il semble que cela n’a été qu’une humiliation de plus. Tu étais chargé d’offenses : plein les poches de tes gilets. Des offenses-breloques.

Ma plus grande trahison, ç’a été de croire que tu ne te tuerais pas.

Tu n’avais rien d’un bandit, tu craignais l’argent des autres : tu étais un bourgeois visité par la grâce et rechignant, ce qui prouve que la grâce était authentique. Oui un chrétien, apparemment un chrétien, au fond pas du tout un chrétien. Car enfin quelle différence y a-t-il entre un païen et un chrétien ? Guère. Une mince différence sur l’interprétation de la Nature. Le païen croit à la nature telle qu’elle se montre ; le chrétien croit à la nature, mais selon l’envers qu’il lui suppose. Il croit que c’est un symbole, une étoffe tachée de symboles. Au jour de la vie éternelle il retourne l’étoffe et il a la réalité du monde : Dieu. Donc le païen et le chrétien ont l’ancienne croyance, croient à la réalité du monde. Tu ne croyais pas à la réalité du monde. Tu croyais à mille petites choses, mais pas au monde. Ces mille petites choses étaient les symptômes du grand rien. Tu étais superstitieux. Doux et cruel refuge des enfants révoltés et fidèles jusqu’à la mort à leur révolte : tu te prosternais devant un timbre-poste, un gant, un revolver. Un arbre ne te disait rien, mais une allumette était chargée de puissance.

Tu ne t’es pas occupé de trop près des fétiches nègres, parce que la beauté, tu l’étudiais bien sous toutes ses formes. Tu ne trichais pas comme la plupart de nos contemporains. Vraiment tu n’y comprenais rien. Je t’ai vu bayer devant un Manet comme devant ta mère. Mais tu as été un vrai fétichiste comme le sont les femmes et les sauvages. Dans ta cellule de suicide, quand j’y suis entré, ta table n’avait pas bougé. Elle était chargée d’amulettes et de dieux. Dieux de misère, comme en ont les tribus qui mangent mal, qui ont sommeil et qui ont peur.

On ne peut écrire que sur la mort, sur le passé. Je ne puis te comprendre que le jour où tu es fini.

Tu n’as jamais pensé à Dieu.

Tu as ignoré l’État.

Aussi tu n’as pu sortir du cercle de ta famille et de tes tares. Tu étais sans défense contre les hérédités. Tu ne pouvais te détacher de ton père ni de ton arrière-grand-père. Je t’ai entendu, ivre, gémir comme un enfant ; tu trébuchais dans ton cordon ombilical.

J’ai vécu de toi, je me suis repu de toi, je n’ai pas fini mon repas. Mes amis me nourriront jusqu’à la fin des siècles. Je suis hanté, habité par mes amis, ils ne me quittent pas un instant. C’est ce qu’ils voulaient dire avec leurs .........[1] et leurs anges gardiens.

Je n’ai jamais vu un homme plus chrétien que toi, apparemment. Tu jetais sur toutes choses le regard dépris du chrétien : le soleil ne brillait pas, la mer ne remuait pas, ce n’était pas une bonne saison pour les seins. Avec quel pâle sourire tu me disais : « C’est une belle femme », avec quel ricanement tu ajoutais : « Je la clouerais bien sur ma paillasse. » Je t’ai vu faire l’amour une fois ; je crois que c’est la plus grande blessure que j’ai reçue de ma vie. Une érection toute facile, parfaitement impavide, et tu éjaculais le néant. La femme te regardait avec des yeux hébétés par une épouvante que ton regard courtois glaçait.

Oui apparemment rien de plus chrétien que toi. Ne t’étais-tu pas mis, sans le savoir, à l’école des dandys : un parfait gentleman chrétien. L’automate, formé d’une cravate impeccable, impeccante, qui démontre l’existence de l’âme par son absence. Brummel buvait et baisait comme toi. Pour lui ressembler, il te manquait de l’autorité.

Il y avait la bande de ceux qui voulaient mourir, mais pas une fois (comme lui) cent mille fois – qui voulaient vivre après s’être dépouillés de tout, de tout ce qui est la vie.

Tous te disaient qu’il ne fait pas bon vivre. Quel est l’homme qui l’a un peu plus qu’il ne l’a dit – ou écrit – qu’il ne faisait pas bon vivre ?

Il y a des hommes qui se sont tués. Tu y avais pensé, tu n’y pensais plus, tu n’en parlais plus parce que leur mort était en toi.

Je suis une pleureuse, je prends le ton larmoyant des funérailles. Après tout, merde, il y a la contrepartie. Tu n’avais de goût pour rien, tu n’avais de talent pour rien. Je te l’ai dit, tout à l’heure. À quoi tient un pessimisme ? Si tu avais un talent, tu serais encore avec nous. Ceux qui restent, ceux qui ne se tuent pas c’est eux qui ont du talent, qui croient à leur talent.

Le talent : il ne faut pas en dire du mal. Je ne veux qu’on dise du mal ni du talent des jardiniers ni du talent des journalistes. Le talent, plaignez-vous-en à la Nature qui tous les jours montre son talent, son immense talent, et qui ne montre que cela.

Tu n’aimais pas ce qui est vivant. Je ne t’ai jamais vu aimer un arbre ou une femme. Ce dont tu rêvais chez les femmes, c’était de les empêcher de respirer.

L’amitié. Duperie qui à elle seule vaut toutes les autres. Tu n’as pas eu l’occasion de montrer toute l’amitié dont tu étais capable. C’est une occasion qu’on n’a jamais dans nos pays et dans nos temps. Mais si l’occasion s’était présentée ? Allons mettons que tu serais mort pour quelqu’un ou pour quelque chose que tu méprisais, toi qui méprisais tout, qui n’as jamais voulu aider la vie.

Elle ne t’a pas aidé non plus.

Si l’on doit écrire, c’est quand on a quelque chose dans le cœur. Si je n’écrivais pas aujourd’hui, c’est alors qu’on pourrait me cracher au visage.

Tu ne m’as jamais craché au visage. C’est étonnant. Parce qu’enfin tout ce que j’aime, tu crachais dessus et tu avais vécu avec des hommes qui ont craché sur ce que j’aime et sur moi. La dernière fois que tu m’as vu tu m’as dit que tu aimais celui qui m’a le mieux craché au visage.

Qu’est-ce qu’on pouvait te dire ? Rien. Mais pourtant une révolte ou une dérision – non plutôt une révolte me venait – quand je sentais ta déplaisance à la merci de la moindre conjoncture tout comme ma ........... [2].

Il aurait fallu si peu de chose pour t’apprivoiser, pour te réenchanter. Il faut si peu de chose pour changer la philosophie, pour qu’elle monte la rue au lieu de la descendre.

Il faut si peu de chose ? Mais ce ne sont que les plus grossiers appâts qui t’auraient rattaché à la vie, à nous. La vie ne pouvait remporter sur toi qu’une bien médiocre victoire.

L’argent, le succès. Tu n’avais à choisir qu’entre la boue et la mort.

Mourir, c’est ce que tu pouvais faire de plus beau, de plus fort, de plus.

  1. Mot manquant dans le manuscrit.
  2. Mot manquant dans le manuscrit.