Adolescence (trad. Bienstock)/Chapitre 10

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
L'Enfance, L'AdolescenceStockŒuvres complètes, volume 1 (p. 246-249).
◄  Suite
Un Un  ►


X

SUITE


« Depuis neuf ans je n’avais pas vu maman, et j’ignorais si elle vivait ou si elle gisait déjà dans la terre humide. Je suis allé dans mon pays. En arrivant à la ville, je demandai où habitait Gustave Mayer, jadis fermier du comte Sommersblatt ; et l’on me dit : « Le comte Sommersblatt est mort et Gustave Mayer demeure maintenant dans une grande rue et tient un débit de liqueurs. » Je mis un gilet neuf, une bonne redingote — cadeau du fabricant — et je me rendis au débit de liqueurs de mon papa. Ma sœur Mariechen était assise dans la boutique et me demanda ce que je voulais ? Je dis : « Peut-on boire un petit verre de liqueur ? » Et elle appella : « Vater ! un grand jeune homme demande un petit verre de liqueur. » Et le père répondit : « Donne un petit verre de liqueur à ce jeune homme » Je m’assis près de la petite table, je bus un petit verre de liqueur, je fumai une pipe et regardai papa, Mariechen et Johann, qui était entré aussi dans le débit. Pendant la conversation, papa me dit : « Vous savez probablement, jeune homme, où est notre armée ? Je répondis : « Je viens moi-même de l’armée, elle est près de Vienne. — « Notre fils était soldat — fit papa — et voilà neuf ans qu’il ne nous a pas écrit et nous ne savons pas s’il est vif ou mort. Ma femme pleure toujours… » Je tirai une bouffée de ma pipe et dis : « Comment se nomme votre fils et où a-t-il servi ? Je le connais peut-être… » — « Il s’appelle Karl Mayer et il a servi dans les chasseurs autrichiens, » répondit papa. « Il est de haute taille et bel homme comme vous », ajouta sœur Mariechen. Je dis : « Je connais votre Karl ! » — « Amalia ! » — sagte auf einmal mein Vater [1] — « viens, viens vite ici, il y a un jeune homme qui connaît votre Karl ! » Et ma chère maman entra de la porte du fond. Je la reconnus immédiatement. « Vous connaissez notre Karl » fit-elle en me regardant, et toute pâle, elle trembla ! » « Oui, je l’ai vu », dis-je et je n’osais lever les yeux sur elle, mon cœur voulait sauter. « Mon Karl est vivant ! » exclama maman. — « Dieu soit loué ! Où est-il mon cher Karl ? Je mourrais tranquille si je pouvais voir encore une fois mon fils bien-aimé, mais Dieu ne le veut pas ! » Et il a pleuré… Je n’y tins plus… « Maman ! » — dis-je : « Je suis Karl ! » Et elle tomba dans mes bras. Karl Ivanovitch fermait les yeux et ses lèvres tremblaient :

« Mutter ! — sagte ich — ich bin ihr Sohn, ich bin, ihr Karl ! und sie sturtze mir in die Arme » répétait-il en se calmant un peu et en essuyant de grosses larmes qui coulaient sur ses joues.

» Mais Dieu ne voulait pas que je finisse mes jours dans mon pays, j’étais réservé au malheur ! Das Unglück verfolgte mich überall !… Je ne restai que trois mois dans mon pays. Un dimanche, au café, je pris un bock de bière, je fumai ma pipe, et avec un camarade nous causâmes de Politik, de l’empereur Frantz, de Napoléon, de la guerre, et chacun disait son mot. Près de nous, était assis un monsieur en Ueberrock [2] gris ; il buvait du café, fumait sa pipe et ne se mêlait pas à notre conversation, Er rauchte sein Pfeifen und schwieg still. Quand le Nachtwächter sonna dix heures, je pris mon chapeau, payai et partis à la maison. Au milieu de la nuit, quelqu’un frappa à la porte. Je m’éveillai et dis : « Qui frappe ? » « Macht auf » Je continuai : « Dites-moi qui est là et j’ouvrirai. » « Ich sagte : sagt wer ihr seid und ich werde aufmachen. » — Macht auf im Namen des Gesetzes ! » — dit-on derrière la porte. Et j’ai ouvert. Deux soldats avec des fusils étaient derrière la porte, et dans la chambre est entré l’homme inconnu en Ueberrock gris qui était assis près de nous au café. C’était un espion ! Es war ein Spion… « Suivez-moi », dit l’espion. « Bien », répondis-je… Je pris mes bottes, und Pantalon, je mis mes bretelles et marchai dans la chambre. Quelque chose bouillonnait dans mon cœur. Je me dis — c’est un lâche ! et je m’approchai du mur où était accrochée mon épée, je la saisis brusquement et dis : « Tu es un espion, défends-toi ! » Du bist ein Spion, vertheidige dich ! » Ich gab ein Hieb à droite, ein Hieb à gauche et uncoup sur la tête. L’espion est tombé !

» J’attrapai ma valise, l’argent, et sautai par la fenêtre. Ich nahm meinen Mantelsack und Beutel und sprang zum Fenster hinaus. Ich kam nach Ems, là-bas, j’ai fait connaissance du général Sazine. Il m’aima, me procura un passeport chez l’ambassadeur et me prit avec lui en Russie pour instruire ses enfants. Quand le général Sazine mourut, votre maman m’appela chez elle. Elle me dit : « Karl Ivanovicth ! Je vous confie mes enfants, aimez-les et je ne vous abandonnerai jamais, j’assurerai le repos de votre vieillesse. » Maintenant elle n’est plus et tout est oublié. Pour mes vingt années de dévouement, je dois maintenant, à mon âge avancé, errer dans la rue pour chercher un morceau de pain dur. Dieu voit et connaît cela, c’est sa sainte volonté, c’est pour vous, mes enfants, que j’ai peine ! » conclut Karl Ivanovitch, en m’attirant par la main et me baisant au front.

  1. Dit une fois mon père.
  2. Ueberrock : paletot