Adolescence (trad. Bienstock)/Chapitre 16

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
L'Enfance, L'AdolescenceStockŒuvres complètes, volume 1 (p. 278-285).
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XVI

APRÈS LA PEINE VIENT LE PLAISIR


Je passai la nuit dans le cabinet noir et personne ne vint près de moi, mais le jour suivant, c’est-à-dire le dimanche, on me conduisit dans la petite chambre près de la salle de classe, et l’on m’enferma de nouveau. Je me pris à espérer que la punition se bornerait à la réclusion, et mes pensées, sous l’influence d’un bon sommeil réparateur, du clair soleil dont les rayons jouaient sur les dessins des vitres, et du bruit ordinaire du jour, dans la rue, commencèrent à se tranquilliser. Mais cependant, l’isolement m’était pénible : je voulais me mouvoir, raconter à quelqu’un tout ce que j’avais sur l’âme, et autour de moi il n’y avait aucune créature vivante. Cette situation était d’autant plus désagréable que, malgré toute l’humeur que j’en éprouvais, je ne pouvais ne pas entendre comment Saint-Jérôme, en se promenant dans sa chambre, sifflait, tout à fait insouciant, des motifs gais. J’étais absolument convaincu qu’il n’avait pas envie de siffler, mais le faisait seulement pour m’agacer.

À deux heures, Saint-Jérôme et Volodia descendirent et Nikolaï m’apporta à dîner, et quand je voulus engager avec lui la conversation sur ce que j’avais fait et ce qui m’attendait, il me dit :

— Eh monsieur ! ne vous tourmentez pas : après la peine vient le plaisir. — Bien que, et même par la suite, cette sentence soutînt maintes fois la fermeté de mon esprit et me consolât un peu, ce fait même qu’on m’avait envoyé non du pain et de l’eau, mais de tous les plats, même du dessert, des gâteaux, me donnait beaucoup à réfléchir. Si l’on ne m’avait pas envoyé de gâteaux, alors cela signifierait qu’on me punit de réclusion ; mais il apparaissait maintenant que je n’étais pas encore puni, que j’étais seulement éloigné des autres, comme un homme dangereux, mais que la punition m’attendait dans l’avenir. Pendant que j’étais plongé dans la résolution de cette question, dans la serrure de ma prison la clef tourna et Saint-Jérôme, avec un air sévère, solennel, entra dans la chambre.

— Venez chez votre grand’mère — dit-il sans me regarder.

Avant de sortir de la chambre, je voulus essuyer la manche de mon veston qui était salie de plâtre, mais Saint-Jérôme me déclara que c’était tout à fait inutile, comme si je me trouvais en une situation morale si triste qu’il n’était plus du tout nécessaire de me soucier de l’aspect extérieur.

Pendant que Saint-Jérôme, me tenant par la main, me conduisait à travers le salon, Katenka, Lubotchka et Volodia m’ont regardé avec cette même expression que nous avions toujours en regardant les forçats enchaînés qui passaient chaque lundi devant nos fenêtres. Quand je m’approchai du fauteuil de grand’mère, avec l’intention de lui baiser la main, elle se détourna de moi et cacha sa main sous sa mantille.

— Oui, mon cher — dit-elle après un temps assez long pendant lequel elle me regarda des pieds à la tête avec une telle expression que je ne savais pas où cacher mes yeux et mes mains ; — je ne puis dire que vous appréciez beaucoup mon amour et que vous êtes pour moi une vraie consolation. M. Saint-Jérôme qui, sur ma demande — ajouta-t-elle en traînant chaque mot — s’est chargé de votre éducation, ne veut plus, maintenant, rester dans ma maison. Pourquoi ? À cause de vous, mon cher ; — J’espérais que vous seriez reconnaissant, — continua-t-elle après un court silence qui prouvait que son discours était préparé d’avance — pour ses soucis et pour sa peine, que vous pourriez apprécier ses mérites, et vous, blanc bec, gamin, vous avez levé la main sur lui ! C’est très bien ! Admirable !! Je commence à croire aussi que vous n’êtes pas capable de comprendre les bons traitements, et que pour vous il faut des moyens humiliants…

— Demande tout de suite pardon, — ajouta-t-elle d’un ton sévère, impérieux, en montrant Saint-Jérôme, — tu entends ?

Je regardai dans la direction de la main de grand’mère, et en voyant la redingote de Saint-Jérôme, je me détournai et ne bougeai pas de place, et de nouveau je sentis mon cœur défaillir.

— Eh bien, n’avez-vous pas entendu ce que je vous ai dit ?

Je tremblais de tout mon corps, mais ne bougeais pas.

— Coco ! — dit grand’mère, s’apercevant sans doute de la souffrance intérieure que j’éprouvais. — Coco, — fit-elle d’une voix non plus impérieuse mais tendre, — est-ce toi ?

— Grand’mère ! je ne lui demanderai pas pardon, pour rien… — dis-je en m’arrêtant tout à coup, car je sentis que je ne pourrais retenir plus longtemps les larmes qui m’étranglaient, si je disais encore un mot.

— Je t’ordonne, je te demande. Qu’as-tu ?

— Je… je… ne… veux… Je ne puis, — prononçai-je, et les sanglots contenus, amassés dans ma poitrine, renversèrent subitement l’obstacle qui les retenait et éclatèrent en un courant terrible.

C’est ainsi que vous obéissez à votre seconde mère, c’est ainsi que vous reconnaissez ses bontés, — dit Saint-Jérôme d’une voix tragique, — à genoux.

— Mon Dieu, si elle voyait cela ! — fit grand’mère en se détournant de moi pour essuyer les larmes qui se montraient. — Si elle voyait… tout est pour le mieux. Oui, elle ne supporterait pas cette douleur, elle ne la supporterait pas.

Et grand’mère pleura de plus en plus fort. Je pleurais aussi, mais ne songeais même pas à demander pardon.

Tranquillisez-vous, au nom du ciel, madame la comtesse, — dit Saint-Jérôme.

Ma grand’mère ne l’écoutait déjà plus, elle cachait son visage dans ses mains, et ses sanglots se transformèrent bientôt en hoquets nerveux. Dans la chambre, avec des visages effrayés, Mimi et Gacha accoururent, une odeur de sels se répandit dans toute la maison, subitement s’entendirent des bruits de pas et des chuchotements.

— Admirez votre œuvre, — dit Saint-Jérôme en me ramenant en haut.

« Mon Dieu, qu’ai-je fait ? Quel horrible criminel je suis ! »

Aussitôt que Saint-Jérôme, après m’avoir dit d’aller dans ma chambre, descendit en bas, moi, sans me rendre compte de ce que je faisais, je courus par le grand escalier conduisant à la rue. Voulais-je fuir de la maison ou me noyer, je ne me le rappelle pas. Je sais seulement, qu’en cachant mon visage dans mes mains, pour ne voir personne, je m’avançais de plus en plus par l’escalier.

— Où vas-tu ? — me demanda subitement une voix connue. — J’ai précisément besoin de toi, mon cher.

Je voulus fuir en avant, mais papa m’attrapa par la main et me dit sévèrement :

— Viens avec moi, mon cher ! Comment as-tu osé toucher le portefeuille dans le cabinet ? — et il m’entraîna derrière lui dans le petit divan. — Hein ! pourquoi gardes-tu le silence ? Hein ? — ajouta-t-il en me prenant l’oreille.

— Pardon, — dis-je, — je ne sais moi-même ce qui m’a pris en ce moment.

— Ah ! Ah ! tu ne sais pas ce qui t’a pris, tu ne le sais pas, tu ne le sais pas ! — répétait-il en me tirant l’oreille à chaque mot. — Mettras-tu encore ton nez où il ne faut pas ? Le mettras-tu ?

Malgré le mal affreux que je sentais à l’oreille, je ne pleurais pas, mais j’éprouvais un sentiment moral, agréable. Dès que papa lâcha mon oreille, je pris sa main et la couvris de larmes et de baisers.

— Bats-moi encore, — dis-je, derrière les larmes, — plus fort, plus fort, je suis lâche, odieux, je suis un homme malheureux !

— Qu’as-tu ? — fit-il, en me repoussant du coude.

— Non, je n’irai pas, à aucun prix, — dis-je en me cramponnant à son habit. — Tous me détestent, je le sais, mais au nom de Dieu, écoute-moi ; défends-moi ou chasse-moi de la maison. Je ne puis vivre, je ne puis vivre avec lui, il tâche de m’humilier par tous les moyens, il m’ordonne de me mettre à genoux devant lui, il veut me fouetter. Je ne puis supporter, je ne suis pas un bébé, je ne supporterai pas cela, je mourrai, je me tuerai. Il a dit à grand’mère que je suis lâche, et maintenant elle est malade, elle mourra à cause de moi, moi… avec… lui… au nom de Dieu, fouette-moi, au nom de Dieu, pourquoi… me… tour… mente-t-on ?

Les larmes m’étouffaient, je m’assis sur le divan, et n’ayant plus la force de parler, je laissai tomber ma tête sur les genoux de papa en sanglotant comme si je devais en mourir.

— Qu’as-tu, mon gros ? — dit papa avec compassion en se penchant vers moi.

Il est mon tyran… mon persécuteur… je mourrai… personne ne m’aime ! — À peine pouvais-je parler et des convulsions me prirent.

Papa me souleva dans ses bras et me porta dans la chambre à coucher. Je m’endormis.

Quand je m’éveillai, il était déjà très tard, une bougie brûlait près de mon lit et dans la chambre étaient assis notre médecin, Mimi et Lubotchka. À leur air, on voyait qu’on avait peur pour ma santé. Et moi, je me sentais si bien et si léger après un sommeil de douze heures que j’aurais sauté immédiatement du lit s’il ne m’eût été désagréable de troubler leur certitude que j’étais très malade.