Adolescence (trad. Bienstock)/Chapitre 21

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
L'Enfance, L'AdolescenceStockŒuvres complètes, volume 1 (p. 309-311).
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XXI

KATENKA ET LUBOTCHKA


Katenka a seize ans, elle est grande ; les formes anguleuses, la timidité, la gaucherie des mouvements, propres à la fillette, durant l’âge ingrat, ont fait place à la fraîcheur et à la grâce de la fleur qui vient de s’épanouir, mais elle n’a pas du tout changé. Les mêmes yeux bleu-clair, le même regard souriant, le même nez petit et droit, aux fortes narines et dont la ligne se confond presque avec celle du front, la petite bouche au sourire clair, les mêmes fossettes dans ses petites joues roses et transparentes, les mêmes petites mains blanches… et comme avant, lui convient remarquablement le nom de petite fille proprette. Le nouveau en elle, c’est seulement la grosse tresse blonde qu’elle porte comme une grande demoiselle et la poitrine naissante dont l’apparition évidemment, la réjouit et la gêne.

Mais bien que Lubotchka ait grandi avec elle, sous tous les rapports, elle est autre.

Lubotchka n’est pas de haute taille et grâce à la maladie anglaise, ses jambes sont en pattes de canard et sa taille est très vilaine. Ce qu’elle a de bien dans toute sa personne, ce sont les yeux et ses yeux sont vraiment beaux, grands, noirs, avec une expression infiniment agréable et naïve qui ne peut point ne pas arrêter l’attention. Lubotchka est toujours et en tout, simple et naturelle ; Katenka paraît vouloir ressembler à quelqu’un. Lubotchka regarde toujours droit, et parfois, quand elle arrête sur quelqu’un ses grands yeux noirs, elle les y laisse si longtemps qu’on la gronde pour cela en lui faisant remarquer que c’est impoli ; Katenka, au contraire, baisse les paupières, cligne les yeux, et affirme qu’elle est myope, tandis que je sais très bien qu’elle voit admirablement. Lubotchka n’aime pas faire de grimaces devant les étrangers et quand quelqu’un l’embrasse devant des invités, elle prend un air mécontent et dit qu’elle n’aime pas les tendresses ; au contraire, devant les invités Katenka devient surtout tendre envers Mimi, et aime beaucoup, en enlaçant une fillette quelconque, traverser le salon. Lubotchka est une terrible rieuse, et parfois, dans l’accès de rire, elle agite les mains et court par la chambre ; Katenka, au contraire, ferme sa bouche avec son mouchoir ou ses mains, quand elle commence à rire. Lubotchka est toujours assise droit, et marche les bras ballants ; Katenka penche la tête, un peu de côté et marche en pliant les bras. Lubotchka est toujours très heureuse quand elle réussit à parler à un monsieur agé, et elle dit qu’elle se mariera absolument avec un hussard ; Katenka dit que tous les hommes sont répugnants, qu’elle ne se mariera jamais, et quand un homme lui parle, elle se trouble comme si elle avait peur. Lubotchka est toujours mécontente de Mimi parce qu’elle la serre tellement dans son corset qu’elle « ne peut respirer, » et elle aime à manger ; Katenka, au contraire, en mettant son doigt sous la basque de sa robe nous montre comme elle est large, et elle mange très peu. Lubotchka aime à dessiner de petites têtes ; Katenka ne dessine que des fleurs et des papillons, Lubotchka joue très correctement les concerts de Field et quelques sonates de Beethoven ; Katenka joue des variations et des valses, retient la mesure, frappe sans cesse, prend la pédale, et avant de commencer à jouer quelque chose, avec sentiment, prend trois accords arpeggio.

Mais, selon mon opinion d’alors, Katenka ressemblait plus à une grande personne et c’est pourquoi elle me plaisait infiniment plus.