Adolescence (trad. Bienstock)/Chapitre 8

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
L'Enfance, L'AdolescenceStockŒuvres complètes, volume 1 (p. 234-239).
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VIII

L’HISTOIRE DE KARL IVANOVITCH


Très tard, la veille du jour où Karl Ivanovitch devait nous quitter pour toujours, il était debout près du lit, dans sa robe de chambre ouatée et avec sa calotte rouge, et, penché sur la valise, il y rangeait soigneusement son bien.

La conduite de Karl lvanovitch, à notre égard, était devenue, ces derniers temps, particulièrement sèche : il semblait éviter tout rapport avec nous. Ainsi, quand j’entrai dans sa chambre, il me regarda en-dessous et continua son travail. Je m’étendis sur mon lit, mais Karl Ivanovitch qui, auparavant, me le défendait sévèrement, ne me dit rien, et la pensée qu’il ne nous gronderait plus, qu’il ne nous arrêterait plus, que maintenant il n’avait plus rien de commun avec nous, me rappela vivement la séparation prochaine ; je devins triste qu’il eût cessé de nous aimer et je voulus lui exprimer ce sentiment.

— Permettez-moi de vous aider, Karl Ivanovitch ? — dis-je en m’approchant de lui.

Karl lvanovitch me regarda et de nouveau se détourna, mais dans le regard rapide qu’il jeta sur moi, je lus, non l’indifférence, par laquelle je m’expliquais sa froideur, mais une tristesse sincère, concentrée.

— Dieu voit tout et sait tout, en tout est sa sainte volonté, — prononça-t-il en se redressant de toute sa taille et en soupirant profondément. — Oui, Nikolenka, — continua-t-il en remarquant l’expression de sympathie réelle avec laquelle je le regardais : — mon sort est d’être malheureux depuis l’enfance même, jusqu’aux planches du cercueil. On m’a toujours payé par le mal le bien que j’ai fait aux hommes, et ma récompense n’est pas ici-bas, mais là-haut, — fit-il en montrant le ciel. — Si vous connaissiez mon histoire et tout ce que j’ai souffert dans cette vie !… J’ai été cordonnier, j’ai été soldat, j’ai été déserteur, j’ai été fabricant, j’ai été précepteur, et maintenant je suis zéro, et pour moi comme pour le fils de Dieu, il n’y a où poser la tête, — conclut-il, et, fermant les yeux, il se laissa tomber dans son fauteuil.

En remarquant chez Karl Ivanovitch cette humeur sentimentale, dans laquelle, sans faire attention aux auditeurs, il exprimait pour lui-même les pensées les plus cordiales, je m’assis sur le lit, en silence, et n’ôtai pas les yeux de sa bonne figure.

— Vous n’êtes plus un enfant et vous pouvez comprendre. Je vous raconterai mon histoire et tout ce que j’ai supporté dans cette vie. Un jour viendra, où vous vous rappellerez le vieil ami qui vous aimait beaucoup, enfants !…

Karl Ivanovitch s’accouda sur la table qui était près de lui, huma une prise de tabac, et en levant les yeux au ciel, de cette voix de gorge, monotone, qu’il prenait à l’ordinaire pour nous faire la dictée, il commença son récit par ces mots :

Je fus malheureux dès le sein de ma mère. Das Unglück verfolgte mich schon im Schosse meiner Mutter répéta-t-il encore, avec la même expression.

Puisque Karl lvanovitch m’a plus d’une fois raconté son histoire, et dans le même ordre, avec la même expression et les mêmes intonations invariables, j’espère la rendre presque mot à mot. Était-ce réellement son histoire ou le produit de sa fantaisie, né pendant sa vie solitaire dans notre maison et auquel il commençait à croire lui-même à force de le répéter, ou seulement ornait-il de faits fantaisistes les événements réels de sa vie ? jusqu’à ce jour, je ne saurais le dire. D’un cóté, il racontait son histoire avec un sentiment trop vif, avec trop de suite et de méthode, — et ce sont les principaux indices de la véracité, — pour qu’on ne le croie pas ; et de l’autre côté, dans son histoire, il y avait trop de beautés poétiques, pour ne pas susciter le doute.

« Dans mes veines coule le noble sang des comtes Von Sommerblatt ! In meinen Adern fliesst das edle Blut der Grafen von Sommerblatt ! Je naquis six semaines après le mariage. Le mari de ma mère, (je l’appelais papa), était fermier chez le comte Sommerblatt. Il ne pouvait pardonner la honte de ma mère et ne m’aimait pas. J’avais un petit frère Johann et deux sœurs ; mais j’étais un étranger dans ma propre famille ! Ich war ein Fremder in meiner eigenen Familie ! Quand Johann faisait des sottises, papa disait : « Avec cet enfant, Karl, je n’aurai pas un moment de tranquillité ! » Et l’on me grondait et me punissait. Quand les sœurs se querellaient entre elles, papa disait : « Karl ne sera jamais un enfant obéissant ! » et l’on me grondait et me punissait. Seule ma bonne mère m’aimait et me caressait. Souvent elle disait : « Karl, venez dans ma chambre. » Et elle m’embrassait en cachette. « Pauvre Karl, — disait-elle, — personne ne t’aime, mais je ne te changerais pour personne. Ta mère te demande une chose, — me disait-elle, — apprends bien, et sois toujours un honnête homme, Dieu ne t’abandonnera pas ! Trachte nur ein ehrlicher Deutscher zu werden — sagte sie — Und der liebe Gott wird dich nicht verlassen ! » Et je tâchai. Quand j’eus atteint quatorze ans et que je pus faire ma première communion, maman dit à papa : « Karl est maintenant un grand garçon, Gustave, que ferons-nous de lui ? » « Je ne sais pas, » dit papa. Alors maman dit : « Envoyons-le en ville chez M. Schultz pour qu’il soit cordonnier ! » Et papa dit : « Bon. » Und mein Vater sagte « gut ». Six ans et sept mois je vécus en ville chez le patron cordonnier, et le patron m’aimait. Il disait : « Karl est un bon ouvrier et bientôt il sera mon Geselle » Mais… l’homme propose et Dieu dispose… En 1796 on fit la conscription, et tous ceux qui pouvaient servir, de dix-huit à vingt-et-un ans, devaient se réunir en ville.

» Papa et mon frère Johann vinrent en ville et nous allâmes ensemble tirer Loos, qui serait Soldat, et qui ne serait pas Soldat, Johann tira un mauvais numéro, — il devait être Soldat. Moi, je tirai un bon numéro et je ne devais pas être soldat. Et papa dit : « Je n’ai qu’un fils, et je dois m’en séparer ! Ich hatte einen einzigen Sohn und von diesem muss ich mich trennen ! »

» Je lui pris la main et lui dis : « Pourquoi dites-vous cela, papa ? Venez avec moi, je vous dirai quelque chose. » Et papa est venu. Papa est venu avec nous, et nous nous sommes assis au cabaret près d’une petite table. « Donnez-nous deux Bierkrug, » dis-je. On nous l’apporta. Nous bûmes un petit verre, frère Johann but aussi.

« — Papa ! » commençai-je, — « pourquoi avez-vous dit que vous n’avez qu’un fils et qu’il vous faut vous en séparer, mon coeur veut sauter quand j’entends cela. Frère Johann ne servira pas, je serai Soldat… Karl n’est nécessaire ici à personne, et Karl sera Soldat. »

« — Vous êtes un honnête homme, Karl Ivanovich ! » — dit papa, et il m’embrassa. — Du bist ein braver Bursche ! sagte mir mein Vater, und küsste mich ! »

» Et je fus Soldat. »