Adolphe/Réponse

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Charpentier, libraire-éditeur (p. 210-214).

RÉPONSE.

Oui, Monsieur, je publierai le manuscrit que vous me renvoyez (non que je pense comme vous sur l’utilité dont il peut être ; chacun ne s’instruit qu’à ses dépens dans ce monde, et les femmes qui le liront s’imagineront toutes avoir rencontré mieux qu’Adolphe ou valoir mieux qu’Ellénore) ; mais je le publierai comme une histoire assez vraie de la misère du cœur humain. S’il renferme une leçon instructive, c’est aux hommes que cette leçon s’adresse : il prouve que cet esprit, dont on est si fier, ne sert ni à trouver du bonheur ni à en donner ; il prouve que le caractère, la fermeté, la fidélité, la bonté, sont les dons qu’il faut demander au ciel ; et je n’appelle pas bonté cette pitié passagère qui ne subjugue point l’impatience, et ne l’empêche pas de rouvrir les blessures qu’un moment de regret avait fermées. La grande question dans la vie, c’est la douleur que l’on cause, et la métaphysique la plus ingénieuse ne justifie pas l’homme qui a déchiré le cœur qui l’aimait. Je hais d’ailleurs cette fatuité d’un esprit qui croit excuser ce qu’il explique ; je hais cette vanité qui s’occupe d’elle-même en racontant le mal qu’elle a fait, qui a la prétention de se faire plaindre en se décrivant, et qui, planant indestructible au milieu des ruines, s’analyse au lieu de se repentir. Je hais cette faiblesse qui s’en prend toujours aux autres de sa propre impuissance, et qui ne voit pas que le mal n’est point dans ses alentours, mais qu’il est en elle. J’aurais deviné qu’Adolphe a été puni de son caractère par son caractère même, qu’il n’a suivi aucune route fixe, rempli aucune carrière utile, qu’il a consumé ses facultés sans autre direction que le caprice, sans autre force que l’irritation ; j’aurais, dis-je, deviné tout cela, quand vous ne m’auriez pas communiqué sur sa destinée de nouveaux détails, dont j’ignore encore si je ferai quelque usage. Les circonstances sont bien peu de chose, le caractère est tout ; c’est en vain qu’on brise avec les objets et les êtres extérieurs, on ne saurait briser avec soi-même. On change de situation ; mais on transporte dans chacune le tourment dont on espérait se délivrer ; et comme on ne se corrige pas en se déplaçant, l’on se trouve seulement avoir ajouté des remords aux regrets et des fautes aux souffrances.

FIN D’ADOLPHE.
RÉFLEXIONS

SUR LE THÉATRE ALLEMAND