Adorable Clio/Entrée à Saverne

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Emile-Paul frères (pp. 95-122).
ENTRÉE À SAVERNE


Les Français vont entrer dans Saverne le jour de cette année où la première fois il gèle. Le jour où sur le canal tiennent sans foncer juste autant de cailloux qu’il est passé d’écoliers sur la berge. Le jour où la résine des sapins coule blanche ; et, sur tout ce qui a vu ou touché des Allemands, l’hiver pose ses scellés. Les Savernois ce matin ont souffert un peu pour ouvrir les yeux, appuyé pour ouvrir les volets. Sur toutes les péniches immobiles flotte un drapeau français tout neuf, et la France les a saisies, péniches, comme un gel.

Le vent souffle de l’Est, et les fumée fuient le soleil. Le canal n’est plus qu’une tranchée amoureusement comblée de glace. Aucune jamais ne le sera, au jour des réparations, fût-ce de terre américaine, de marbre brésilien, avec ce beau niveau, cette perfection. Aucune ne rendra ainsi, si l’on se penche, le reflet du tué de la guerre qui vous ressemblait le plus. Seules de grandes rides concentriques indiquent ça et là l’âge des eaux. Tout ce que les Allemands en fuite y jetaient cette nuit est resté pris dans la glace. Des fillettes tirent sur de belles pattes d’épaule qui résistent comme celles des soldats allemands que je dégrade dans la rue ; des garçons ont creusé, et pèchent par un trou de grandes lettres de cuivre pour casques ou ceinturons : des W, des triples X, dont ils font, sur le chemin de halage, le mot magique qu’on n’obtient ailleurs qu’en tapant au hasard sur les machines à écrire… Ainsi je suis, par les vergers, sans pouvoir m’arrêter, comme s’il était un ruisseau à grande pente, ce canal immobile.

Autour de Saverne rien ne bouge. Depuis hier, pour mieux se donner aujourd’hui, Saverne s’applique à vivre entre de fausses murailles, — on a même retrouvé une clef des suédois, — et il faut supplier les enfants pour qu’ils courent aux fermes acheter le lait. À chaque entrée de rue, on bâtit une fausse porte (on rentre vite quand la façade en est ornée), et le premier adjoint fait tracer à la craie une fausse frontière, — pour qu’il y ait un quart de seconde précis où le premier soldat français ne soit pas, ne respire pas, n’avance pas, et soudain soit, respire, avance dans Saverne.

Les Français n’entrent que cet après-midi. C’est une chance. Pour la première fois depuis cinq ans on a veillé, on a cousu jusqu’à l’aube, et ils auraient trouvé ce matin tout le monde avec des traits tirés. Mais déjà tout est prêt : les maisons, les chariots portent les énormes cocardes tricolores qu’on voit chez nous aux avions. Parfois traverse la rue en courant une Alsacienne qui s’habille, dont le fichu flotte, dont les bras s’écartent, qui n’a pas encore son nœud noir, qui semble éparse. D’hier sont pavoisés le faîte des clochers, le sommet du Haut Barr, tous les points, m’explique M. Klein, d’où l’on voit Strasbourg ; et tous ceux maintenant, avec des drapeaux à frange d’argent, — le beau bazar, les postes, — d’où l’on devine Paris. En travers de la rue sont tendues d’immenses oriflammes, et certaines sont un peu de biais, soit, par rancune, qu’on veuille éviter le balcon d’un Allemand ; soit, par je ne sais quelle reconnaissance, qu’on donne le fil à tenir à une sirène sculptée dans un pignon. Parfois un drapeau monte tout droit le long d’une muraille, rapide comme si la maison venait d’être atteinte d’une balle en plein centre ; et l’on voit déboucher du fond de la rue, tout heureux, un gendarme français, qui serre les mains, qu’on félicite, comme s’il était le tireur invisible qui vient de faire mouche. Déjà passent à toute minute des autos françaises, des camions, et, au bruit du changement de vitesse, car cela monte, les fillettes et les gamins les submergent. On ne voit plus que la tête du chauffeur, sous son casque et ses lunettes, comme un bourdon à miel français sucé par tant de mouches. Il va vite, car s’il veut appuyer sur le frein à pied deux petits genoux lisses lui résistent et le frein à main est un bras de petite fille. Tout l’équipage salue et acclame aux fenêtres les parents, qui sourient mais qui ont peur, comme les parents français quand leurs fils sont soudain emportés, à travers leur petite ville, par une idée au galop.

Je monte et je descends, du tribunal tout rouge, dès le matin touché par le couchant, au palais de grès rose, jusqu’au soir coiffé par l’aurore. Déjà l’on me connaît, et les détails de mon costume. Déjà les femmes ne me lancent plus ce regard qui inspecte tous les Français, oblique et rapide, à travers les pans de la capote, pour voir si la culotte est rouge. Déjà les vieux messieurs, qui savent que j’ai à cœur de les saluer le premier, tentent maintenant à dix pas, à quinze pas, de me prévenir. M. Knœpfl, de son visage simplifié par le froid, ne peut me faire à chaque rencontre, malgré ses efforts, avec les trois traits qui lui restent, que le même sourire. C’est le maire. C’est lui qui veille à ce que les mots français soient pris ce matin dans leur vrai sens. Il a fait préparer le parc des autos dans un vrai parc, le château d’eau dans le palais. La haie des fillettes, le long du trottoir, est doublée d’une vraie haie de sapins et de ronces ; et tout, dans la ville, l’a compris et l’imite, et les yeux d’enfants sont de vrais yeux, aspirent la bonté, la santé ; et le chien du quartier est un vrai chien ; et les échos de la montagne sont de vrais échos, sont des oiseaux, sont des taches de soleil…

Le vent souffle. Alors les drapeaux et les têtes des femmes s’inclinent d’un coup vers les Vosges. Il ne souffle plus, tout se tait ; alors, autour de la ville gelée, on entend gronder les torrents. Un faux rayon apparaît, et une ombre livide, leur dernière ombre allemande, court et meurt aux pieds des Alsaciens. Puis un vrai rayon, étincelant, se pose sur un seul Savernois, le choisit dans la foule, le désigne comme le plus heureux. Il rit, il flamboie…

Parfois une famille m’arrête, tire de sa poche des portraits, des médailles, me les explique. C’est qu’elle n’habite pas sur la grande rue, c’est qu’elle n’a pas de vitrine pour se déclarer au passage. Heureux ces boutiquiers qui possèdent tout un magasin pour étaler leur âme même : ces cordonniers, qui affichent leur diplôme français de sauvetage, et le portrait du sauvé ; ces épiciers qui encadrent leur acte de naissance de deux gravures où l’on voit le même zouave lutter contre Abd-el-Kader — qui à droite va tuer le zouave, qui à gauche pâlit, succombe ; — ces fruitiers, qui ont monté de la cave cinq bustes de Napoléon, les mêmes, mais de taille inégale et chacun peut ainsi passer pour un Napoléon différent ; ces filles de cafetier qui ont entrelacé, image plus exacte encore de leurs âmes, des guirlandes aux couleurs verticales avec des guirlandes à couleurs horizontales, semées de nœuds tricolores et d’éclatements. Sur le seuil chacun surveille du coin de l’œil sa médaille, son portrait en légionnaire, comme un saint modeste ses éclatantes reliques et son double divin. Ceux qui n’ont pas de vitrines ont ouvert leur fenêtre et nous saluent, assistés de tous les objets de famille qui signifient Revanche, rangés sur une table près d’eux, de trocadéros en nacre, de turcos qui sont des encriers, et de la première poupée parlante, cassée, mais qui parlait français. Toute cette France qu’ont depuis longtemps recouverte chez nous les décombres de tant d’expositions, tant de tapis chinois, tant de divans et de coussins russes, cette France avec ses armoires à glaces biseautées, ses nègres d’or portant des lampadaires, ses chaises renaissance, et sur laquelle est revenue dans Paris se poser, comme à la main chaude, la France de Louis XVI avec ses fauteuils et ses peintures grises, on la foule ici sans déblai. Une minute, sous tant de sabots de bois, Saverne rend le son, en plus clair, de Venise ou de Pompéï. Chaque geste, chaque mot d’enfant, dans la foule, me touche comme un mot, comme un geste enfantin d’aïeul ; et chaque être, chaque sentiment ne peut plus guère s’expliquer qu’avec le beau dictionnaire de M. Knœpfl :

On appelle Jeune Fille un être indomptable, avec de grosses chaînes d’or, qui se précipite sur vous et vous embrasse, qui vous prend le bras, et vous entraîne, qui vous donne et vous redonne à ses amies…

On appelle Accueil un frémissement, une frénésie qui vous pousse à rire en voyant M. Knœpfl éternuer, à pleurer en voyant un tambour-major lancer sa canne, à agiter sans arrêt son mouchoir…, surtout à n’en pas essuyer ses larmes, sinon ce serait un Adieu.

Ce n’est rien…

C’est qu’on vend les premières allumettes de la régie ; il y aura désormais des incendies français, voilà les pompiers dans leurs uniformes du second empire. C’est qu’on vend les premiers journaux, les premiers depuis celui qui circula l’hiver dernier, qu’on allait lire à tour de rôle, pour n’être pas surpris, dans la montagne, en pleine neige, malgré les rhumes, et les Allemands, qui pressentaient la ruse, regardaient de travers tous ceux qui éternuaient. C’est la bonne amie de Förstner, sans pudeur au bras d’un tringlot qu’un grand jeune homme tente d’avertir, tout rougissant :

— Bonne amie de Förstner, dit-il en la montrant du doigt.

— Excellente amie, répond le tringlot convaincu.

Mais voilà une auto à fanion qui traverse Saverne, à toute allure, caressant d’un coup son échine sensible, comme pour voir si elle frémit encore, comme on le fait pour surprendre les jeunes filles à marier. Puis voilà les trois témoins officiels que Clemenceau dépêche à Saverne. Clemenceau a deviné que Debussy était mort, que Claudel était au Brésil, que Vuillard achevait le portrait d’un immense tilleul, (l’arbre de Noël des peintres, avec une couleur vraie pendue à chaque feuille) ; et pour ne pas les déranger, il envoie les trois premiers petits francs-maçons de son cabinet, et c’est ainsi que les portiers de mairie servent de témoins aux mariages d’amour. Il n’a pas envoyé des muets, qui puissent tout recevoir et garder pour toujours : ce sont des interprètes. Il n’a pas envoyé des aveugles, qui puissent croire à un délire en eux-mêmes et à leur plus grande folie intérieure : ce sont des photographes. Il n’a pas envoyé des cardiaques, qui puissent mourir tout d’un coup, orner la fête : ce sont des gens invulnérables de corps et d’âmes, nulle ride au front, nulle brisque au bras droit.

— Drôle de bête, disent-ils tous trois devant la statue de la Licorne.

On reconnaît un fantassin à ce qu’il appelle son cheval ma bête : ils n’ont jamais monté de licornes. Il vont, rapprochant de tout leur binocle, cherchant sur chaque visage de vieillard, sur chaque épaule de jeune fille, avec insistance, le signe auquel on reconnaît l’enfant dérobée par des brigands, ne le trouvant jamais. Ils se précipitent vers la librairie allemande, s’attardent sans tact devant la vitrine en forme de four, dont est baissé à demi le tablier de fer, et à l’étalage admirent les couvertures illustrées sur lesquelles on voit tout ce que peut faire une Allemande, brune en linon blanc à raies mauve, écharpe verte, rousse en vert décolleté, écharpe orange, avec un cobra, avec Jack l’éventreur, avec une arlequine noire et blanche. Du moins le moins barbu des trois ressemble à Claudel ! Voilà du moins ce que je souhaitais, les oreilles sourdes, les yeux aveugles de Claudel ! Il m’a adopté, il m’a entraîné ; parfois il s’arrête, brusquement, juste comme Claudel, la ligne de la pensée sur l’axe de la pesanteur ; me regarde, mais s’obstine à ne pas penser et à ne pas me dire :

— Ô ami, pourquoi nous être introduits en gage dans Saverne ? De quoi nos soldats ont-ils donc à nous délivrer ? Pourquoi, à mesure qu’ils avancent, les précédons-nous d’un jour, et faudra-t-il, délivrés à Saverne, qu’ils nous délivrent dans chaque ville, sinon pour toujours nous serions prisonniers, — dans Haguenau aussi, dans Colmar, dans Strasbourg ?

Voilà, mot pour mot, ce qu’il ne me dit pas, et aussitôt le tambour résonne. Un seul tambour, sinistre, voilé,… chacun pense à une armée de fantômes. Mais c’est le tambour de ville qui annonce que les Français sont à cinq cents mètres. Des fillettes s’appuient à nous, chantent la Marseillaise en tapant en mesure nos vestons, nos revolvers d’une main à cinq doigts écartés, s’accompagnant sur nous. Clavier muet, le faux Claudel sourit. Des garçons me donnent la main, me la donnent vraiment, pour toujours, la reprenant comme un cadeau les fois où je la leur rends. Le tambour est posé au milieu de la route, près des notables, qui se retiennent pour n’y pas appuyer leur oreille. Voici Saverne assiégée du côté que jamais les Suédois ou les Allemands ne menacèrent ! Tout le long des Vosges on entend maintenant des souffles puissants d’autos, des coups de sirène et de sifflets, une machine trépidante. On entend des câbles qui grincent, des ais qui gémissent ; les Français débarquent de je ne sais quel lointain pays soudain amarré à l’Alsace,… et parfois juste le hennissement du cheval suspendu en l’air par une grue ! Les Français débarquent de ces provinces qui flottent mollement du présent au passé, de l’Aquitaine, de la Saintonge, débarquent du Mexique, de la Syrie, de mille terres tellement plus jalouses et lointaines que ces États-Unis de tous pays cousins et limitrophes ; et chaque Savernois, rangé comme à la sortie d’un quai, angoissé, semble attendre non une armée, mais un soldat particulier, un seul soldat : pourvu qu’il vienne ! Chacun, dans ce froid, disperse son souffle avec sa main comme devant un miroir, comme s’il s’attendait lui-même. Ah ! que la tâche est facile à ceux qui attendent des Anglais, des Siamois, des Portugais ! Sur tous les chapeaux de soie des notables, et sans qu’ils portent une lampe invisible au-dessus d’eux, joue un cercle lumineux, celui qui tombe de son lumignon, au crépuscule, sur la casquette cirée de l’allumeur de réverbères. M. Knœpfl surveille sa ville, y voyant à des signes aux autres cachés — je suis ses alertes sur son visage — que les Français devraient arriver juste maintenant, — plus maintenant, surtout pas maintenant — maintenant à nouveau, mais vite… vite… Moi, je ne vois que la licorne soudain ensoleillée, qu’un pompier qui a glissé, que le sourd-muet de la ville qui par fierté raye de son ardoise le mot sourd-muet… Mais je sens, comme M. Knœpfl, la dernière minute des quarante-huit ans frémir comme une frange.

Tout à coup cent trompettes grésillent. Les hauts de forme disparaissent, mais la même lumière joue sur les crânes chauves. Au-dessus de la foule s’élève soudain, costumé en petits turcos, ce qu’il y a de plus léger en Alsace, ce qui est né depuis la guerre, tous les enfants soudain sans poids… et les trente-huit millions de Français entrent…

Oui, quatre Français entrent, avec des lances, sur de grands chevaux curieux qui dévisagent chaque enfant.

Le faux Claudel est tout blême, il mord ses lèvres ; il détourne ses yeux des miens :

— Ah ! Alsace ! s’obstine-t-il à ne pas me dire, voilà que le monde sur toi noue enfin sa ceinture !

Ah ! ne le sens-tu pas qui roule avec une jeune taille, tes villes pour agrafes !

Ah ! Saverne ! avant de rabattre les deux herses de tes portes sur la belle sangle bleue qui va te pénétrer, tire-la en toi jusqu’à ce que l’Europe en défaille !

La France, qu’on a éventrée comme une ville où les tuyaux de plomb ont sauté, — où le bonheur, l’amour n’arrivent plus à chacun par de vastes conduites, et doivent chaque matin se rallumer dans une chambre close comme un feu de bois ; la France, dont les fleuves n’ont plus de repos entre l’étiage et l’inondation ; où, de tant de maux, la température humaine est montée, où l’on a 39 degrés pour un rhume, 40 pour un train manqué, et Ton ne sait quelle inondation aussi rapproche notre tête de l’arche de la vie ; la France, avec ses gares d’où chaque soldat en permission doit pour sortir écarter et bousculer des mères, des épouses, la chair la plus meurtrie et la plus sensible de Paris, qui le retient, qui le rejette, affreuse naissance à chaque retour du front ; avec ses enterrements, dont la vue du moins soulage, car par chaque convoi la terre s’allège d’un témoin de la guerre ; avec ses fêtes meurtries : le 14 juillet attaqué de front par les Allemands, Pâques sans aucune, aucune résurrection, et Noël, qui ressemble à une alerte ; la France sans bonheur licite, et de celui qui saisit une joie tous les amis aussitôt sont tués, s’élèvent, et on le voit seul et honteux, comme le renard voleur avec sa proie quand de lui le troupeau d’oies sauvages s’envole et le dévoile ; la France, avec ses petites villes privées désormais de leurs plaisirs naïfs, de l’épicier qui ressemblait à Fallières, du maire qui ressemblait à Loubet, morts tous deux, étendus côte à côte et qui maintenant se ressemblent tous deux ; avec, dans le couloir de l’hôpital, le balayeur annamite, qui repasse sans cesse la même pensée sur son âme fêlée, et en sort à peu près le chant que tire du piano, quand elle l’essuie, la femme de ménage ; avec, devant soi, sur la plateforme du tramway, au grand soleil, pur comme le croissant de l’ongle quand on prête au feu une main mélancolique, la frange blanche d’une veuve ; la France intacte qu’on appuie chaque jour sur une France infernale, et que crèvent de toutes parts les cheminées d’usine, et, près d’elles, pauvres écouvillons, les peupliers grillés et sales ; la France qu’étirent, de toutes leurs forces, comme un cuir qui se rétrécit, dix mille navires à l’amarre… Voilà que les Savernois l’attendent avec des branches de sapins à la main, comme un cercueil, avec des gourdes de kirsch, comme un noyé. Voilà qu’ils attendent — laissant juste un sentier au milieu de la foule — une file par un de fantômes, de squelettes…

Or,… soudain, ils voient une houle sans terme de grosses faces riantes ; sur des chevaux gras et luisants, ils voient d’éclatants cuirassiers ; des aspirants tout roses, les joues gonflées comme ceux qui soufflent dans les clairons ; des colonels tout ronds, qui semblent chevaucher à reculons quand ils retournent la tête pour sourire aux lieutenants-colonels écarlates. Ils voient des sapeurs aux visages, aux casques polis, tous semblables et tous différents comme les lettres d’une machine à écrire ; des artilleurs fiers qui s’enlacent par les bras sur des caissons tout neufs ; mille chevaux dont chacun a les sabots cirés ; vingt mille capotes sans une seule tache ; des fourragères débordant de fourrage ; un vaguemestre débordant de journaux et de lettres ; des ambulances combles de joyeux infirmiers ; des camions surchargés de cantines neuves, et celles des officiers d’intendance sont camouflées comme des tanks ; des canons aux noms encore peints tout frais, — attention aux canons ! — aux muselières trop étroites ; pas un bras qui ne se balance comme une bielle, avec les beaux accents circonflexe à la manche sur cette lettre invisible ; pas un corps qui soit vieux, usé, ou du moins sous tant de tricots, de peaux de chèvres on ne le voit pas, ou du moins l’on y a ajouté des nouvelles mains et un visage neuf !…

… La France, où tout est drap neuf, luxe, et beauté ; où les préfets sont nommés suivant leur goût pour les arbres : à Roanne ceux qui aiment les cèdres, à Bourg ceux qui préfèrent les glycines ; seul pays où les éphémères volent droit devant eux, acceptant de ne jamais revenir ; la France où tout est volupté, où les ormes touffus s’écrasent entre soir et crépuscule comme une signature fraîche entre deux pages ; où l’on enferma la guerre pour que la guerre vive du moins sans petitesse et sans marchandage, comme on logeait jadis l’amour ou la colère dans le cœur seul des rois… Les Savernois rougissent, rougissent soudain d’avoir songé à soigner ce qui tout guérit, à orner ce qui tout décore ! Ils admirent : les Français ont souffert, oui, mais dans ces belles étoffes ; ils ont maigri, ils ont végété, oui, mais dans ces beaux corps gras. Ils ont frissonné dans ces fourrures superbes. Ils ont eu soif avec ce vin inépuisable. Ils ont eu les pieds meurtris dans ces souliers merveilleux. C’est sur ces épais pneumatiques qu’ils étaient cahotés à mort. C’est avec ces projecteurs énormes que la nuit ils étaient aveugles. À l’intérieur de cette fougue et confiance invincibles, qu’ils ont désespéré, qu’ils ont renié ; de cet élan, qu’ils sont tombés une minute… Les Français ont tué avec ces mains pacifiques. Ils ont haï avec ces yeux bons et moqueurs ; mordu avec ces douces bouches. Les voilà. Les Français vont aimer avec ces nez hautains, se dévouer avec ces fossettes volages, céder avec ces mentons qui ordonnent. Les voilà. On a beau prendre un visage au hasard, chercher au fond des files les plus cachées, c’est sur un visage de vainqueur que tombe sans trêve le regard. Ils ne font aucun geste que ne ferait, si on le chargeait d’entrer à Saverne aujourd’hui, Renan, Balzac ou Brummel ; et le seul chagrin est de voir qu’ils ne se baissent jamais, fût-ce pour ramasser les paquets de cigares, comme si chacun avait une balle logée à un millimètre du cœur et qu’au premier faux mouvement il risquait, comme on dit, de mourir…

M. Klein enfin a retrouvé sa voix ; il salue et acclame tous les officiers, par leur titre exact, ne se trompant jamais :

— Vive l’adjudant chef de la 3e Compagnie ! Vive le lieutenant faisant fonction de capitaine !

Et il crie aussi, par flatterie peut-être, un simple soldat donnant un ordre à sa file :

— Vive le soldat faisant fonction de caporal !

Mais voici le soir ; l’astronome qui monte heurte dans l’escalier le boulanger qui descend, et il aura un peu de farine à son épaule glacée par la lune. Voici le court repos qui toujours se glissera entre l’après-midi des fêtes et leur nuit, tant que les hommes ne deviendront pas d’eux-mêmes, vers cinq heures, sautillants, flamboyants. Chaque ménagère attend pour allumer le gaz que je ne sais quoi en elle soit consumé, et caresse ses sourcils comme une mèche tiède. Voici le soir, qui appuie de tout son poids pour prendre l’empreinte d’une journée aussi parfaite, et qui l’imprimera demain, quand le monde aura tourné, sur quelque ville javanaise, ou sur un grand désert. Les Allemands sortent à la dérobée de leurs villas, par la grille qui donne sur les Vosges, écoutent les torrents…, haïssent les montagnes, détestent les fleuves ; descendent vers la grande rue sombre, et, pour éviter la lumière des magasins, suivent malgré eux, raides comme sur une corde tendue, juste l’axe du défilé.

Mais voici que le brouillard qui descend des Vosges heurte le brouillard qui monte du Rhin ; de petites chouettes de garde aboient autour des vergers ; on entend désormais les bruits des sabots avant les voix ; parfois un passant vous heurte avant que vous ne l’ayez entendu : c’est qu’il a des semelles de cuir, c’est qu’il est français… Les phonographes du bataillon installé dans Saverne jouent leur premier morceau, le plus beau d’ailleurs, le cœur de Manon : Le cœur de Manon est peu de chose. C’est un rien léger comme une rose. — De la vraie Manon ? me demande l’hôtelier. Des artilleurs indistincts tirent de grands câbles au travers de la ville, les nouent, font un paquet de l’Alsace… Les girouettes, mais que font les girouettes quand le vent souffle ?… Les étoiles… mais que font les étoiles quand les mains qui les supportent toutes à la fois vacillent ?… et voici, je ferme les yeux pour heurter son front aveugle, — et pourquoi ne pas la nommer ? — la nuit…

Alors dans les devantures un sort impitoyable sépare soudain les fleurs de papier et les fleurs vivantes, de jour presque confondues. Les œillets vivants laissent tomber leur pistil, les vraies roses perdent une feuille, les vrais chrysanthèmes replient un pétale. Alors s’apaise le bruit des eaux, car il gèle ; le bruit des pas, car il neige. Un train, le train qui comme le poids d’une horloge monte chaque journée de Mulhouse à Saverne, siffle, redescend… Phalsbourg, Saverne, d’où partirent André et Julien pour leur tour de France, premiers guides de tous les écoliers français, comme tout à nouveau en France paraît simple et logique, si on le revoit de Phalsbourg, de Saverne ! Me voici remis dans le réseau de nos routes, de nos rivières, de nos villes, au point exact où j’y entrai enfant. De quelle vitesse sûre, comme un pigeon ramené à son départ, je vole vers la moindre ville, le moindre grand homme ! Je vois soudain tous les canaux qui mènent de Saverne à Nantes ; (on y va par Épinal où le canal effleure des salines, par Biarritz, où il effleure la mer même, canal d’eau douce si souvent menacé)… Je vois soudain la route qui mène de Bayard à Pasteur ; (on y va par Dupuytren, qui eût peut-être guéri Bayard, par Jacquart qui eût vêtu Pasteur de satin). C’est de cette colline même que j’ai vu nos premiers hauts fourneaux (on y va par Autun, on change aux Losnes) ; nos premiers insectes travailler pour la garance et la soie (on y va par Montélimar, on voit Orange) ; c’est d’ici qu’une pente douce, mais une pente, me mène au sommet du Mont-Blanc, de la Maladetta, du Sancy, d’ici que j’ai un jour aperçu Paris ; j’ai grandi, le voyé-je mieux ?…

Le vent souffle. Autour de la licorne tremblotent de longs fils givrés ; comme les araignées, les licornes font la nuit leur toile. Lié à chaque ville, à chaque héros de France par un fil bien tendu, et d’exacte longueur, je reste immobile et heureux à mon balcon. La rue est déserte. Seul M. Klein demeure à la même place, à gauche de sa boutique. Je le vois qui fait des gestes sans bouger, qui ouvre la bouche sans parler, qui acclame chacun des figurants d’un cortège cette fois invisible…

— Vive la nuit faisant fonction de cœur ! crie-t-il sans doute. Vive les reflets sur les trottoirs faisant fonction de pensées ! Vive ce silence infini, ce repos ; vive cette double langueur faisant fonction de délire !



Novembre 1918.