Adorable Clio/Repos au lac Asquam

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Emile-Paul frères (pp. 162-183).
REPOS AU LAC ASQUAM


Vous me regardiez, vous en étiez certaine, pour la dernière fois ; moi j’étais sûr de vous revoir. Le quart d’heure infini qui nous restait je le secouais au hasard, comme on secoue un sablier ; dans votre cœur un coup sec abattait les pauvres minutes comme à l’horloge de la gare, parfois vous ressentiez jusqu’aux secondes, et vous fermiez les yeux. Pour vous j’étais, réuni à mes bagages, tout ce que j’ai jamais été, un ancien inconnu, un homme, un amour à son terme, fantôme je n’étais plus ; moi je voyais de doux trésors, des yeux bleus, des mains. Êtres à taille, à âme d’échelle soudain différente, nous ne pouvions trouver de paroles sensées, de pensées communes, qu’en ajustant l’un en face de l’autre nos visages… Alors heureusement arrivèrent celles de nos amies qui prétendent n’aller jamais aux gares, qui vous prirent entre elles deux, quand le train fut parti, et soutenant vos coudes, vous firent marcher toute la nuit sans arrêt, comme on l’ordonne aux Indes pour ceux qu’a piqués le cobra. Les hommes d’équipe, les contrôleurs, devinant cet argent et cet or qui jaillissent d’eux-mêmes autour des vrais départs, accomplissaient tendrement leur œuvre, volaient sur moi, pour les installer, ma canne, mon manteau, mon chapeau, puis mettaient leur franc dans leur bouche comme s’ils allaient, eux aussi, partir, mourir… Mais tu ne pensais pas à ma mort, tu semblais croire que je prenais, dans ma méchanceté, un autre moyen de quitter ce monde, un trottoir roulant plus rapide que le tien, et, obstinée, tu ralentissais même tes derniers gestes. Tu étais dure, et triste, et cruelle comme si j’allais devenir un autre homme : un ingénieur, et toujours parler et avoir des moustaches ; un saint, et ne plus être libre l’après-midi ; un enfant, et boire en amont de toutes tes sources. Aujourd’hui la pensée me vient que j’ai encore ton âge, je défaille de dévouement et de plaisir.

Aujourd’hui,… je suis étendu au centre d’un grand cirque de montagnes. Quand je me lève et me tiens debout, j’en deviens le pivot même. Comme on me le recommandait à l’école, j’ai mis le soleil à ma gauche pour que la lumière soit meilleure et je vous écris. Le lac au-dessous de moi supporte des îles légères et les sapins des radeaux détruits par l’hiver vont à la dérive. Des oiseaux-mouches forent trop vite les fleurs de pommiers, touchent le bois dur, blessés repartent. Pour les dindons de la ferme aux pattes malades, race dégénérée, Mrs Green passe à la graisse les branches de l’arbre perchoir. Une grive rouge m’effleure, une brise s’élève. Comme un poète qui songe, près de qui se pose un oiseau, qui s’émeut de voir tomber là, parfaite, la pensée qu’il cherchait en lui, un amour tendre et doux, au lieu de souffler en moi, soulève cette page, m’évente avec amour. Dans les hangars cachés par les roseaux, les fermiers essayent les moteurs des canots qu’on sortira pour les maîtres le mois prochain. Mrs Green bat pour moi un couvre-pied rose, car mon lit finit au-dessous de la fenêtre et je vois, le matin, sous le drap, mes pieds ensoleillés, mais j’ai froid. Au fond des criques où flottent les sapins coupés, les ouvriers marchent de l’un à l’autre, bien qu’en sifflant des danses nègres qui, nous, nous feraient chavirer. J’envie leur équilibre, je me sens tout guindé d’avoir un lac et un soleil à gauche, et rien à droite.

Où je suis ? Je suis dans un pays que je reconnais énorme, à l’instant même, instant critique, à ce que les guêpes sont trois fois plus grosses qu’en Europe. Je suis au milieu du New-Hampshire, qui voit l’uniforme bleu ciel pour la première fois, qui croit que j’en ai choisi la couleur moi-même, qui me croit donc sensible, généreux. Le régiment de Harvard a une semaine d’examens et je me repose. L’auto a quitté Boston lundi, le matin, à l’heure où dans les faubourgs, sur de hauts souliers taillés de biais, vêtues de robes en foulard de soie, décolletées et appuyées contre le vent, les dactylographes montent dans les tramways sans toucher les barres d’appui, soucieuses de leurs mains, avec les sténographes toutes droites, soucieuses de leurs têtes. Sur les perrons, des Irlandaises à nattes brunes vous passaient toute douce, par leur yeux bleus, cette pensée terrible qu’elles ont eue la nuit. Nous suivions la route bordée par les ormes de Washington, bien vieux, réparés, le tronc comblé du ciment qui fait là-bas les statues ; et l’immortalité, à défaut de sève, gagnait déjà les hautes branches. Les lacs, de plus en plus purs à mesure que nous montions, détenaient l’eau des quartiers les plus en plus riches de Boston, et venait enfin le lac tout bleu, tout rond, qui alimente Beacon Street. À midi ce fut Portsmouth, où je présidai sur la plage la réunion des enfants qui vendaient leurs animaux favoris pour leurs filleuls de France. Ils étaient là une centaine, graves, enthousiastes ou consentants, excepté Grace Henderson, qui se cramponnait à son veau blanc et qui pleurait. On le lui achetait vite, en le lui laissant par pitié, mais son frère la forçait à le revendre, et trois fois elle eut à souffrir, à se débattre, à maudire la famille et le devoir. Il y avait des oiseaux de Cuba, qu’on achète avec les cages ; des oiseaux du pays, qu’on achète pour les relâcher ; des tortues qui se vendaient mal, car elles portent gravées sur le dos les initiales de leur premier maître ; des chèvres ; et il y avait des animaux pour lesquels aussi la vente était un sacrifice, des chiens tristes qui ne résistaient pas, qui se vendaient eux-mêmes ; un petit éléphant qui retenait sa maîtresse par sa ceinture, — elle cédait, — par la manche, — elle craquait, — et il n’osa prendre sa natte. Les gouvernantes, pour consoler, achetaient vite à leurs enfants un autre animal, et lisaient à tour de rôle, sur un stand, les lettres des filleuls : — Venez chez moi, j’irai chez vous, écrivait Jean Perrot, et si je meurs je veux vous voir… Des professeurs s’étonnaient que les enfants français eussent tous un langage rythmé… Puis vinrent des forêts vertes coupées de torrents où les petits garçons qui pêchaient la truite à deux mains, n’osant bouger, n’osant crier, nous acclamaient d’un clignement d’œil. Puis vint Tamworth, pays des mulots, où les chouettes sont si grasses qu’elles ne peuvent se percher de face car elles basculeraient. Puis vint Sandwich, où un Lithuanien agitant son drapeau national protestait tout seul contre la conscription, puis vint le lac Asquam, et cette terrasse où depuis je suis étendu, au pied d’un bouleau fluet et géant qui n’a qu’une touffe à son sommet et qui chavirera s’il lui pousse une autre feuille. J’ai pour hôtesse Mrs Green, la fermière, qui porte un grand sarrau rayé, des cheveux gris en natte sur le dos, un lorgnon, mais qui tire à la dérobée la queue des veaux et se bat avec le coq. Quand un mot s’attarde dans mon stylo, je le secoue de ma chaise longue dans le lac… Mais parfois c’est en moi qu’il hésite, et il faut que je me lève moi-même, que je m’accoude, parfois me penche.

Avec qui je suis ? Avec deux amis, un forestier, et un poète australien. Le matin est à Carnegie, le forestier. Dès six heures, d’une nage droite à travers les îles, où chaque propriétaire impose son heure officielle selon qu’il veut voir lever ses enfants tôt ou tard, il me conduit à son district. Les bêtes silencieuses s’éveillent dans les bois qui ont encore leur nom indien, le rat musqué se lève, le héron bleu vole d’une presqu’île à une île, de l’île à un îlot, vole vers Midi. Nous débarquons à la hâte, évitant le naufrage, car un sapin coupé glisse déjà du haut du toboggan vers le lac ; nous allons à la scierie par un chemin jadis couvert de sciure, mais qu’il a fait goudronner depuis qu’il y perdit sa chaîne d’or. Il m’apprend le secret qui fait distinguer le pin rouge, le pin blanc, le pin noir ; assemble son équipe de bûcherons qui va partir pour la France, me force à leur dénoncer en français nos plus grands arbres, le chêne, l’orme, et je sauve avec peine les hêtres, vos préférés. Dans les raccourcis nous allons, sous les ronces, dignement, en gens qui ne parlent pas la même langue, et pas un de ces gestes nobles n’est perdu, mon amie, car la forêt est pleine de lynx. Dans les clairières, il me montre les restes des feux de bois qu’il a allumés depuis son enfance, et les tisons de vingt ans noircissent encore les doigts. Attendri, il s’assied, douce amie, il rêve… et soudain quatre petits blaireaux, amie adorable, sortent effarés de terre ; de vrais petits blaireaux, mon cœur. Nous les attrapons : ils piquent, ils se débattent ; nous les caressons, mon amour.

Mais le soir est à Rogers, l’Australien. Tout est obscur, tout invisible, on ne voit qu’un point rouge, le cigare de Carnegie qui pagaye sans bruit sur le lac. Mais, à des milles, l’arbre privilégié qui annonce chaque soir la lune soudain tout entier étincelle. C’est qu’arrive une lune entière. Tout est radieux, tout éclaire. Des rochers affleurent, polis comme des os de seiche. Autour du lac le reflet des forêts, cassé et saccadé, devient une bordure égale. C’est l’heure où les Indiens donnèrent un nom à ce qui nous entoure. Les Montagnes Blanches deviennent blanches, les bouleaux jaunes jaunes, bleus ces hiboux. Chaque plan du lac semble à un niveau différent et la lune ronge l’eau aux écluses. Nuit divine, ce soir, où les Montagnes blanches sont d’argent, les bouleaux d’or ! Voici l’heure enfin de choisir, ma maison, mon âme, le nom que je veux vous donner ! La grenouille taureau gémit ; le loon, cygne noir du lac, pousse un cri tour à tour éclatant et voilé, car il plonge sans cesse sa tête et la ressort. La vraie lune s’écarte sans en avoir l’air de la fausse lune… Mais Rogers s’obstine à ne pas se taire. Il veut que je lui parle de Seeger, qui est mort, de Blakely, qui est mort, car tous les poètes américains ont été tués avant qu’ait commencé la guerre américaine. Il s’obstine à parler français sans permettre que je l’aide, et tourne autour des mots qu’il ne sait plus, autour du mot « débonnaire », autour du mot « échelle », du mot « sérénité ». Réfugié au cœur même du mot, je l’attends, sans l’aider, placide, au cœur d’un nom propre quelquefois, dans Baudelaire en ce moment, opprimante statue. J’y suis depuis une minute. Dieu sait si je me tais… Puis Rogers me lit ses vers, qu’il désire adapter pour l’Europe, car les mois en Australie diffèrent trop des nôtres.

— Juillet a gelé les rivières, récite-t-il, et les ponts inutiles sont rassemblés dans la grange…

Je lui fais signe, il comprend, il corrige lui-même :

— L’été a gelé les rivières, et les ponts…

Le loon chante. Le lac flamboie, c’est Carnegie qui allume un second cigare. Rogers s’émeut, prend ma main, et tourne autour d’un mot sur les loons à la fois et l’amitié, que nous aussi en France, hélas, nous ignorons.


Un orage ?…

Quand la tempête éclate ; quand par millions, les propriétaires des cottages amènent sous l’averse le pavillon à sept raies rouges ; quand un éclair vous laisse apercevoir, dans l’auto qui précède, par le mica de la capote, les ombres de deux tètes graves ; quand l’oiseau noir aux ailes rouges rentre ses ailes ; quand les progermains, baissant leur fenêtre à guillotine, se sentent soudain isolés, vaincus, et pleurent ; quand sur les gazons publics la foule se précipite sous les tentes des sergents recruteurs et les aide à pousser à l’abri leurs réclames, torpilles et mortiers ; quand la mère en knickerbokers à califourchon derrière la motocyclette pourpre essaye en vain d’étendre la main vers le bébé qui sommeille dans le side-car ; quand sur les clochetons des granges tournent affolés, mais en mesure, les cerfs d’or, les chimères, les vaches d’or : quand sur l’avenue vide reste un soulier plein d’eau ; quand un coup de vent soulève la page du comptable manchot, et qu’il la retient de la pointe de sa plume, appelant à l’aide ; quand on n’entend plus sur les trottoirs, sur la mer, sur les bastingages, que la pluie… — puis, quand un rayon descend, qu’un nuage tranchant le coupe, qu’il tombe ; quand l’arc-en-ciel vacille, sa gauche sur le béton du quai de Salem, sa droite sur la mer ; quand on retire dans un coin du ciel, comme la dernière allumette en réserve, le soleil, qu’on l’attise, quand il flambe enfin ; quand la lumière victorieuse bat d’un centimètre, sur la terrasse, la goutte partie de cent mille fois moins loin qu’elle ; quand la demoiselle de magasin se précipite en riant vers son amie dans le magasin d’en face ; quand le progermain remonte sa fenêtre, voit des dieux gras et solides, mouillés jusque sous leurs fourrures, lutter jovialement entre eux, et Erda glisser, Erda tomber, car le ciel est glissant, en ouvrant ses grandes jambes blanches ; quand le bébé dans le side-car reçoit sur le nez la dernière goutte et crie… — puis, quand les nénuphars se haussent au-dessus de la couche d’étang nouvelle ; quand le fermier en bottes va vider de leur eau les pots de résine et de sirop d’érable ; quand un enfant, il ne sait pour quel bonheur, veut brûler du papier d’Arménie ; quand le voyageur, au tournant du canon, descend de son mulet, le caresse… le caresse… et soudain remonte vite, car il veut garder sa place sèche, et car l’orage recommence ; quand le soleil disparaît à nouveau, quand la pluie retombe, s’acharne, la même dont on reconnaît les gouttes ; — alors je pense à lui, Seeger, qui aimait les orages, et je frémis…

— Comment est mort Seeger ? demande Rogers.

Dans un mois Rogers part pour la guerre, et il ne perd pas une occasion de savoir comment les poètes, ses collègues, y sont tués. Il serait bien étrange que deux poètes fussent tués de la même façon, de la même exacte façon, et chacune de leurs morts est une mort qu’il n’aura pas. Il ne divaguera pas, comme Brooke, disant au hasard mille prénoms, et mourant au premier nom de femme. Il n’aura pas le temps, comme Dollero, de m’écrire trois billets, le premier avec une brindille et son sang, me disant adieu pour toujours, le second avec le crayon de l’infirmier, espérant me voir, le dernier avec le stylo du major, confiant, heureux… inachevé. Il ne tombera pas mort, comme Hesslin, le poète allemand, sur le dos d’un sergent mystique qui se releva lentement avec sa charge et l’apporta sans se retourner à l’ambulance. Il lui faudra une tombe entière, puisqu’il ne mourra pas comme Blakely dont les pauvres vestiges tinrent dans une boîte à palmers. Ce ne sera pas au crépuscule, comme Drouot ; à midi, comme Clermont. Si Seeger est mort à l’aube, il ne lui restera plus guère que la nuit… Nuit amère, qui se perpétue sous les jours comme un sombre fraisier… Nuit douce, avec son lac, ses loons, nuit sur les paquebots de Sidney, où le monde-univers se tait, où il n’y a plus frottant contre la pensée d’un poète que tout le bruit d’un vaisseau qui glisse… Nuit près d’une source de France, où l’on souffre à peine de sa jambe fracassée, où l’on mâche du cresson… Nuit obscure, avec soudain, au centre, chaque rayon découpé par le velours noir, le soleil !… Heureux qui meurt la nuit !

— Comment est mort Seeger ? Le connaissiez-vous ?

Rogers est astigmate, il a deux grosses lunettes d’or à verres dissemblables et il vous pose toujours, aussi, deux questions à la fois… Oui, je l’ai vu… Une fois, au Luxembourg, l’été ; il entrait dans le jardin irréel, peuplé de Parisiens fantasques et tendres, et ceux qui se sentaient trop lourds pouvaient acheter de petits ballons à la porte… Une autre fois, chez un ami qu’il avait voulu voir l’avant-veille, sans le trouver et il avait laissé un distique, — la veille, et il avait laissé un sonnet. Mon ami se laissa surprendre au lit le troisième jour sinon il aurait eu au moins une ballade.

— A-t-il souffert ? Avez-vous lu ses derniers vers ?

Car Rogers recueille aussi le dernier poème de tous les poètes tués. Il recueille même leurs dernières lettres en prose, où parfois, comme les armes d’un guerrier qui s’habille un peu vite dans son appartement, deux mots par hasard se heurtent, riment,… et l’on tressaille. Dernière lettre écrite à une tante entre les deux derniers poèmes, où malgré eux ils emploient le nom poétique, l’autre ne venant pas, où ils disent « les coursiers », les « pleurs », le « glaive », et sont contraints d’être un peu ironiques. Derniers poèmes où presque tous voient la mort, et juste comme elle devait les surprendre, exactement : Seeger comme une amie envieuse à un rendez-vous, Dollero comme un orage, avec trois oiseaux, Blakely comme un monstre sans tête — et où Brooke seul prévit tout à contre sens. Oui, pauvre Brooke qui nous disait à tous : — Si je meurs, songez que dans une terre étrangère, toujours il y aura un coin de notre terre, qu’une poussière plus riche que la terre y sera contenue, un corps d’Angleterre lavé par les rivières anglaises, brûlé par le soleil anglais, un corps horizontal, tendu sur la ligne de tous les ancêtres anglais… — et qui est mort sur un bateau, et qui fut jeté à la mer, avec le boulet qui maintient vertical son suaire. Et, plein de pitié, mais mis en méfiance de sa divination, feuilletant les autres poèmes, on ne croit plus exactement ce qu’ils affirment, on ne croit plus que l’amour est juste « une rue ouverte où se précipite ce qui jamais ne revient, un traître qui livre au destin la citadelle du cœur, un enfant étendu ». On se butte un peu, on vous contredit, pauvre cher Brooke, — on s’entête à croire que l’amour est une rue, si vous le voulez, mais fermée, ou un traître, mais alors un traître qu’on trahit, et parfois l’on voit ce doux enfant vertical, flottant tristement dans l’air.

Comment Seeger est mort ?

C’est l’été. Tout ce qui empêche de respirer l’été, son képi, son masque, il l’enlève. Il tient son cigare derrière lui, à cause de la fumée ; le voleur de la compagnie le lui vole, et Dieu merci, car ses mains après sa mort ne se brûleront pas sur lui. Puis il s’étire, mais sans lever les bras, à cause des balles, les bras en croix. Il a juste une minute à vivre. Votre montre est devant vous, avec son cadran à secondes. Une minute moins cinq secondes et il va mourir. Il a dans sa poche le flacon d’héliotrope, qu’il va écraser en tombant. Avant qu’il soit mort vous n’avez même plus le temps maintenant de tracer cette courte phrase qui lui servait de devise, qu’il écrivait avant chaque poème, au sujet des peupliers. Trente secondes. Si c’est un obus, on charge le canon. Si c’est une balle, le soldat allemand tapote son chargeur, le glisse. Quinze secondes. Oublions qu’il va mourir. Ne parlons plus de la mort de Seeger. Seeger lève la tête. Le ciel est tout bleu. Un peuplier, oui, un peuplier se dresse à l’horizon. Seeger gravit doucement la marche de tir. Un oiseau, oui, un…


Ainsi ont passé mes trois jours de repos, et aujourd’hui il est midi. Je pense à vous qui d’Europe m’écrivez chaque semaine une lettre d’humeur inconstante, dont le papier même chaque fois est d’une autre couleur, et chacune est lancée par un phare qui tourne… L’amour est un cheval qui se cabre, une antilope qu’on attelle, un traître fidèle… Le soleil est juste au-dessus de moi maintenant. J’écrivais, pour épargner mes yeux, dans l’ombre de ma tête ; la voilà comble ; adieu, amie. J’écris un dernier mot, j’écris ton nom en plein soleil.



Juin 1917.