Affaires d’Espagne

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Affaires d’Espagne
Revue des Deux Mondes, période initialetome 8 (p. 564-572).

bien long-temps, récemment encore, les uns, et c’est le plus grand nombre, l’ont combattue avec énergie, les autres, ceux qui depuis un an n’ont pas cessé de la vouloir en secret, et qui enfin l’ont ouvertement demandée, ont eu à lutter eux-mêmes contre leurs propres hésitations. Il suffira de bien établir comment ceux-ci on surmonté leurs incertitudes, comment ceux-là ont sacrifié leurs scrupules, pour démontrer que les mis et les autres se sont trop pressés de soulever les discussions périlleuses qui vont s’ouvrir aux cortès.

Les pronunciamientos anti-espartéristes ont eu lieu au nom de la constitution de 1837. C’est pour avoir dissous les cortès, qui se proposaient de réorganiser le pays en vertu de cette constitution, que M. Olozaga est tombé. Plus tard, quand les plus anciens membres du parti modéré ont renversé M. Bravo, ils avaient pour principal grief que le jeune président du conseil était demeuré trop long-temps en dehors de la charte. C’est assez dire qu’au mois de mai dernier, la pensée ne pouvait venir, à Narvaez ni à ses collègues de refaire l’œuvre des cortès constituantes de 1837. Il faut ici rectifier une erreur qui a jusqu’à ce jour empêché de bien apprécier, de bien comprendre les premières déterminations, les premiers actes du cabinet de Madrid. Au mois de juin, quand M. le marquis de Viluma se vit obligé de renoncer au portefeuille des affaires étrangères immédiatement, après en avoir pris possession, le bruit s’est répandu en Europe que M. de Viluma avait tout simplement proposé de substituer l’estatuto real à la constitution de 1837. Non, si à Barcelone l’ancien ambassadeur a Londres avait de prime abord émis une telle opinion, nous doutons fort que l’on eût fait venir tout exprès MM. Mon et Pidal de Madrid, pour la discuter en plein conseil. M. de Viluma ne proposait aucune modification à la loi fondamentale de l’Espagne ; le débat ne porta que sur les mesures projetées par MM. Mon et Pidal pour la réorganisation de la Péninsule. M. de Viluma entendait que ces mesures fussent promulguées par décrets, sauf à obtenir plus tard l’assentiment des cortès. C’était, en un mot, le système de M Gonzalez-Bravo, auquel on comprenait bien que l’on ne pouvait revenir.

Quoi qu’il en fût cependant, ce n’étaient pas seulement les intentions présentes, mais, si l’on peut ainsi parler, les intentions ultérieures de M. de Viluma, qui jetaient l’alarme parmi les jeunes membres du parti modéré. Au fond, il ne s’en cache point, M. de Viluma est un pur estatutiste ; on ne doutait pas que, de proche en proche, il n’en vînt à se déclarer ouvertement en faveur de la charte octroyée à l’Espagne par M. Martinez de la Rosa. Voilà pourquoi, dans la Péninsule, sa retraite excita une joie vive et profonde, à laquelle, en France et dans le reste de l’Europe, s’associèrent les vrais amis de l’Espagne et du régime constitutionnel. Il y eut alors, au-delà des Pyrénées, comme une recrudescence de libéralisme. Pour la première fois depuis dix ans on respirait à l’aise, car la guerre civile avait suscité la dictature Espartero, et à la dictature du comte-duc avait, ou peu s’en faut, immédiatement succédé celle de M. Gonzalez-Bravo. En vain les journaux de l’opposition exaltée, qui à ce moment-là reparurent ; accusaient-ils le gouvernement de méditer une réaction. Sur tous les points où l’Eco del Commercioet le Clamor publico soulevèrent la discussion, l’Heraldo leur fit subir une réfutation péremptoire. La tache de l’Heraldo était extrêmement facile : elle consistait, ni plus ni moins, à déclarer que le cabinet Narvaez, jaloux de suivre une politique toute différente de celle du cabinet Bravo, voulait scrupuleusement se renfermer dans les strictes limites du régime représentatif ; on éprouvait de si grands scrupules qu’on ne voulut avoir rien de commun avec les cortès qui avaient soutenu M. Gonzalez-Bravo, et de nouvelles chambres furent aussitôt convoquées. Durant les mois qui s’écoulèrent entre le décret de dissolution et l’ouverture de la session actuelle ; les jeunes hommes qui, pendant les pronunciamientos de juin ou pendant les dernières luttes parlementaires, s’étaient produits sur la scène politique, vinrent en grand nombre visiter la France et les autres pays constitutionnels de l’Europe, la France surtout. A Paris même, nous avons vu quelques-uns d’entre eux, ce ne sont pas les moins considérables, étudier sérieusement nos mœurs politiques et le jeu normal de nos institutions. Quel que soit le parti qu’ils ont depuis adopté, que pour eux notre témoignage soit aujourd’hui un éloge ou une sorte de reproche, peu importe, nous devons le dire, nous qui avons reçu la confidence de leurs projets ou de leurs vœux : rien dans ces vœux, rien dans ces projets n’était encore le moins du monde hostile à la loi fondamentale qu’à cette heure ils ont, pour la plupart, résolu de renouveler.

Il faut s’entendre pourtant ; nous ne parlons ici que des dispositions essentielles de la loi fondamentale. Alors déjà, la révision de cette loi était décidée mais si l’on veut voir combien on était loin de songer à la réforme actuellement proposée, il nous suffira de rappeler sur quelles questions le débat politique portait dans les journaux de Madrid. Tout entiers encore sous l’impression des abus qui, en Espagne, ont de tout temps signalé les élections générales, et des intrigues par lesquelles se sont compromises les dernières législatures, les publicistes de Madrid n’étaient frappés que des vices de la loi électorale ; c’était la constitution du congrès et du sénat qu’ils se proposaient de changer. Comme aujourd’hui, au sénat élu en vertu de la charte de 1837 ils voulaient substituer un sénat à vie ; comme aujourd’hui, ils voulaient porter de trois ans à cinq la durée des législatives ; ce n’est pas tout, sur ce terrain ils voulaient aller encore un peu plus loin qu’aujourd’hui. Sous le régime de la constitution de 1837, la nomination des députés a lieu par provinces, et l’on peut hardiment affirmer qu’en toutes les provinces les sections diverses dans lesquelles sont obligés de se répartir les votans ont semblé jusqu’ici prendre à tâche de l’emporter les uns sur les autres par les violences et les illégalités. Pour en finir avec de tels excès, on était de décidé fermement à substituer l’élection par arrondissemens ou par districts a l’élection par provinces ; c’est là précisément que, de la part des journaux modérés s’est durant long-temps concentré tout l’effort de la polémique. Vers la fin cependant et, pour ainsi dire, du soir au lendemain, ces journaux cessèrent de demander que sous ce rapport la constitution fût modifiée. Il ne faut pas que l’on s’en étonne : leurs principaux rédacteurs arrivaient de France et d’Angleterre, où ils avaient pu voir les inconvéniens de l’élection par districts, inconvéniens trop saillans et, si l’on peut ainsi parler, trop peu contestables pour qu’il convienne de s’arrêter ici à les définir. Au demeurant, à ce moment-là, il ne s’agissait ni de promulguer, en dehors des chambres, des lois organiques, question immense où tous les principes constitutionnels sont à la fois engagés, — ni d’enlever au jury le jugement des procès de presse ; — on eût voulu d’abord réformer la magistrature civile et criminelle, du moins en ce qui touche les juges de première instance, qui prochainement devront connaître de ces procès. Il ne s’agissait pas non plus de supprimer les gardes nationales, on n’avait pas oublié que durant sept ans c’étaient les urbanos et les milicianos qui avaient le plus contribué à dompter les factieux ; par eux encore, on espérait contenir le très grand nombre de soldats et d’officiers carlistes que la convention de Bergara a introduits dans l’armée. Encore moins songeait-on à revenir sur la vente des biens du clergé ou sur les dispositions précises qui, à vrai dire, avaient retranché de la famille régnante l’infant don Carlos et tous les princes de sa race. On se souvient peut-être que le ministère ayant été formellement accusé par les journaux progressistes de vouloir, non pas rétablir les ordres monastiques pour les réintégrer dans leurs immenses propriétés territoriales, non pas restituer au clergé séculier ceux de ses biens déjà vendus, mais tout simplement suspendre la vente de ceux qui n’étaient pas encore aliénés, les journaux du gouvernement s’indignèrent ; tous ensemble crièrent à la calomnie. M. Mon lui-même déclara que le cabinet n’avait pu penser à prendre une telle mesure, par la seule raison que la situation des affaires et les dispositions de l’esprit public la rendaient complètement inexécutable. Chaque matin, la Gazette de Madrid publiait, la liste des domaines de main-morte, des biens nationaux, qui, en dépit des rumeurs alarmantes, continuaient se vendre ; on conviendra que, pour ôter jusqu’aux dernières inquiétudes, on ne pouvait pas s’y prendre d’une plus sûre façon.

A la même époque, on s’en doit souvenir, le bruit courut, comme naguère encore, que le parti dominant préparait les voies à un mariage entre la reine Isabelle et le fils de don Carlos. Dans les journaux modérés, cette imputation souleva une colère véritable, qui fut long-temps à se calmer ; l’Heraldo publia des protestations éloquentes qui, en Espagne et en dehors de la péninsule, produisirent une impression si grande, que sur-le-champ l’accusation fut abandonnée. Qu’on veuille bien se rappeler le réel dédain qui, en pleine chambre des lords, fit justice des propositions que don Carlos avait transmises à lord Aberdeen ; qu’on se rappelle surtout avec quels transports de joie vit en Espagne, dans les journaux modérés, que sir Robert Peel refusait de prendre au sérieux les ouvertures du prétendant. Les chances matrimoniales du prince des Asturies parurent alors tellement désespérées, que toutes les conjectures en Europe se portèrent d’un autre côté ; un instant, le bruit s’accrédita qu’un prince napolitain, appelé par sa tante, Marie-Christine, se rendrait incognito à Barcelone, et la reine régente lui devait, disait-on, brusquement donner la main de sa fille, sans même prendre l’avis de ceux des ministres demeurés à Madrid. Nous ne voulons pas scruter les intentions de Marie-Christine ; ce que nous savons bien, c’est que, de la part de Narvaez et de ses journaux, la répugnance contre le mariage de la reine Isabelle avec le prince des Asturies n’était pas alors et aujourd’hui même, nous le voulons croire, n’est pas, le moins du monde affectée. A cette époque précisément, quelques-uns des publicistes influens qui rédigent ces journaux se trouvaient à Paris, et par eux-mêmes nous avons entendu parfaitement déduire les raisons péremptoires qui devaient empêcher toute transaction avec la famille du prétendant. Assurément, si jamais le fils du prince que l’on a sept ans combattu en Navarre s’assied sur le trône à côté de la reine Isabelle, ce n’est point se montrer pessimiste que de prédire de nouveaux périls à l’immense majorité des membres du parti modéré. Il y a trois mois, c’est notre conviction, on n’eût pas songé à leur demander un vote en vertu duquel le gouvernement pourra marier la reine sans même les consulter.

Le projet de réforme que le ministère a présenté aux cortès sera tout entier combattu par une fraction considérable du parti modéré, à la tête de laquelle se sont placés déjà MM. Isturiz, Pacheco, Olivan, Concha, etc., que secondera la parole puissante de M. Alcalà-Galiano, si le premier orateur de l’Espagne consent à venir occuper son siége aux nouvelles cortès. Tous les articles de ce projet ne seront pas défendus avec la même fermeté par le cabinet Martinez de la Rosa ; il en est deux pourtant, s’il en faut croire des informations qui ne nous ont jamais trompés, qu’à toute force il imposera aux chambres, et ce sont précisément ceux qui, dans le pays et au sein même du parti conservateur soulèvent les plus grandes répugnances : l’article par lequel le gouvernement pourrait marier la reine sans prendre l’avis des cortès, et celui qui, chargeant l’état d’une façon vague et générale de subvenir aux besoins du clergé, pourrait l’enhardir à réintégrer le clergé dans la possession de ses biens à vendre ou déjà vendus, sinon même à lui conférer des privilèges spéciaux incompatibles avec les mœurs et les idées de ce temps. Nous constatons toutes les craintes, même celles qui nous paraissent le plus exagérées. Nous sommes loin, on le voit, des déclarations de Barcelone ; ici commence pour le ministère une phase absolument nouvelle : c’est M. Martinez de la Rosa, — nous ne voulons parler que de personnages portant la responsabilité de leurs actes, — qui l’a déterminée par son retour à Madrid. Dès le lendemain de son arrivée, M. Martinez de la Rosa s’est mis en devoir de surmonter les hésitations de Narvaez et les résistances de MM. Mon et Pidal. Un si complet changement de front imprimé à la politique du gouvernement jeta une perturbation profonde parmi les journaux ministériels, qui prirent parti selon que, par leurs principes ou par les intérêts, rapprochaient de tel ou tel autre membre influent du cabinet.

A ce moment, si Narvaez avait trop long-temps hésité, nous sommes sûrs, — car là-dessus nous avons des renseignemens positifs, — que son existence politique eût été sérieusement menacée. Narvaez céda, et dès-lors, avec plus d’énergie que M. Martinez de la Rosa lui-même, il combattit au conseil les répugnances anti-réformistes de MM. Mon et Pidal. Dans les journaux du cabinet, la polémique devint plus blessante et plus personnelle. Cette fois, ce ne furent plus les idées des ministres, mais bien leurs sentimens particuliers, qui la défrayèrent ; sans ménagement, sans détour, l’Heraldo attaquait M. Mon, au nom duquel le Globo reprenait vigoureusement l’offensive contre le général Narvaez. Les divisions des membres du cabinet avaient désuni les principaux écrivains de la presse ministérielle : il n’est pas étonnant qu’à son tour la polémique de ceux-ci ait réagi, dans le sein du conseil ; elle y excita des transports de colère qui enfin aboutirent au plus fâcheux éclat. Un journal de Paris a raconté que, le jour où M. Mon publia ses derniers décrets de finance, Narvaez en conçut un si grand dépit, qu’en plein conseil il jeta la Gazette de Madrid à la tête de M. Mon. Au fond, ce récit ne manque point d’exactitude ; mais le journal français se trompe, et c’est là le point capital, sur la cause des emportemens de Narvaez. Ce ne furent point les réformes financières de M. Mon qui mirent ainsi hors de lui-même le général Narvaez, mais bien les attaques incisives et pénétrantes dont celui-ci était l’objet dans le Globo, le journal de M. Mon ; ce n’est point la Gazette de Madrid, mais le Globo, qu’il jeta à la tête du ministre des finances. Sur un autre point, le journal auquel nous faisons allusion nous permettra de rectifier encore son récit. Il n’est pas exact de prétendre que M. Mon, dont la Péninsule entière apprécie le caractère ferme et résolu autant que l’habileté financière, ait dévoré en silence une si grave insulte ; qu’il nous suffise de dire qu’entre lui et Narvaez la médiation des autres ministres s’est exercée de telle manière, que sa considération personnelle n’en a pas le moins du monde souffert. Au reste, cette violente scène produisit au palais une si vive impression, qu’on se décida un instant à ne point soulever les discussions politiques aux cortès, et à ne s’occuper d’abord que des lois d’intérêt positif. Une pareille détermination ne fut pas de longue durée ; c’est à peine, si les journaux eurent le temps de la rendre publique. Vingt-quatre heures plus tard, M. Martinez de la Rosa était remis de ses alarmes, ou, si l’on veut, de son émotion, car le lendemain le projet de reforme fut apporté au congrès. Cette fois, comme Narvaez avait cédé à M. Martinez de la Rosa, M. Mon, à son tour, craignant sans doute qu’à un tel moment sa retraite n’entraînât de funestes conséquences pour la monarchie même, céda au général Narvaez.

M. Martinez de la Rosa est un homme de bonne foi ; de tous ceux qui l’ont pu connaître, il n’en est pas un qui, sous ce rapport, ne lui rende justice. Il était de bonne foi en 1814, quand ses démonstrations vraiment libérales lui valurent une condamnation aux présides d’Afrique ; en juillet 1822, quand sans le savoir, il seconda les plans réactionnaires du roi Ferdinand VII ; en 1834, quand il octroya à l’Espagne le timide et incomplet estatuto real en décembre 1837, le jour où il déclara, dans les premières cortès élues en vertu de la charte qu’on va refondre, que, s’il n’avait point voté cette charte, il pouvait du moins affirmer qu’on l’avait faite avec ses idées. Maintenant enfin qu’il propose de remanier la constitution de 1837, M. Martinez de la Rosa, nous en sommes pleinement convaincus, est animé des meilleures intentions. Les imprudences de M. Martinez de la Rosa ont pour cause l’exagération d’un principe auquel nous-mêmes nous sommes profondément dévoués. Le membre dirigeant du cabinet de Madrid s’imagine qu’à l’époque où nous sommes, il faut avant tout se préoccuper de donner le plus de force possible au pouvoir monarchique ; c’est pour cela sans doute qu’il se croit autorisé à changer, non pas précisément d’opinion, mais de langage, selon que changent les circonstances. En 1837, à la constitution de 1812, proclamée par une soldatesque en délire, il préférait tout naturellement la charte mais pour M. Martinez de la Rosa les préférences varient suivant les termes de comparaison. Aujourd’hui, en sacrifiant la constitution de 1837 à une loi fondamentale beaucoup moins avancée, il ne croit pas, nous en sommes sûrs, se montrer inconséquent. M. Martinez de la Rosa est de ceux qui pensent que le roi Philippe V ayant très illégitimement introduit la loi salique en Espagne, le roi Ferdinand VII la pouvait très légitimement abolir, et que, par cette raison, la vraie, la légitime souveraine de l’Espagne, c’est la reine Isabelle, à l’exclusion formelle de l’infant don Carlos. M. Martinez de la Rosa se trompe : ce n’est pas la pragmatique de Ferdinand VII, mais bien la révolution de 1833 qui a fait la réelle force de la reine Isabelle ; dans le cas même ou Ferdinand VII n’eût point fait cet pragmatique, il est plus que douteux qu’en 1833 l’Espagne eût accepté pour roi le chef du parti apostolique. Il est donc impolitique, si peu d’années après 1833, de toucher au préambule d’une constitution qui place la volonté nationale non pas au-dessus, mais tout à côté de la monarchie, pour constater son origine populaire, sa véritable légitimité ; il est impolitique d’alarmer, à quelque degré que ce soit, l’opinion publique, au sujet d’un rapprochement entre la reine constitutionnelle et le prince exclu du trône, non pas tant par le testament de son frère que par les invincibles répugnances de la nation. Il nous semble que sur ce dernier point sept ans de guerre civile devraient suffire pour former toutes les convictions. Vers le milieu de 1837, don Carlos parvint, avec son armée, jusqu’aux portes de la capitale. Ouvert de toutes parts, Madrid était sans troupes ; sur les hauteurs qui avoisinent les faubourgs, on pouvait voir les bandes de Biscaye et de Navarre. À un moment si critique, il ne vint à l’esprit de personne que le prince rebelle pénétrât en maître dans la capitale de la monarchie : c’est que dans toutes les rues, sur toutes les places publiques, le peuple entier était descendu en armes, décidé à se faire tuer plutôt que de le reconnaître pour son roi ; c’est que les députés eux-mêmes, qui précisément venaient de le déclarer incapables de succéder à la couronne, parcouraient la ville nuit et jour, organisés en bataillon, le fusil en main, conduits par M. Isturiz, par M. Olozaga, par M. Madoz, par M. Castro y Orozoco, par des hommes appartenant à toutes les fractions de l’opinion constitutionnelle. Parmi eux, il n’en était pas un qui ne fût prêt à mourir sous les premières balles des factieux. Au nom de sa fille ; Marie-Christine témoignait alors pour un tel enthousiasme une sincère et vive reconnaissance. Se pourrait-il que dans son palais on pensât aujourd’hui à une transaction avec le prétendant ?

Cette question est la plus grave qui, au-delà des monts, agite les esprits. À diverses reprises, le bruit s’est répandu en Europe qu’une influence que nous ne voulons pas définir, mais qui, en dernier résultat, se doit exercer profondément et sur le présent et sur l’avenir de l’Espagne, prépare de longue main entre la jeune reine et le fils du prétendant une alliance dont se trouveraient mal infailliblement les principes de la révolution. Par ses journaux, le gouvernement oppose à cette imputation d’énergiques démentis que nous croyons parfaitement sincères. Les ministres eux-mêmes, comme vient de le faire au sénat M. Martinez de la Rosa, affirment qu’elle n’a pas le moindre fondement. Nous acceptons la déclaration de M. Martinez de la. Rosa, et nous lui conseillons, pour notre compte, de la renouveler, en termes plus nets et plus précis, à la tribune du congrès. Nous désirons vivement que cela suffise pour rassurer l’opinion. Jusqu’ici, il faut bien le dire, déclarations et démentis ont été impuissans à lui ôter ses inquiétudes ; un instant apaisées, les alarmes se sont reproduites aussi vives que jamais, toujours de nature à compromettre la paix publique. Nous le demandons encore une fois, est-il bien politique de solliciter en ce moment des cortès un vote par lequel elles abandonnent au gouvernement le soin exclusif de marier la reine ? Au fond, ce ne sont point ici les dispositions particulières de tel ou tel ministère qui importent ; depuis qu’on s’inquiète jusque dans le sein du parti modéré de l’influence dont nous venons, de parler, combien de ministères se sont succédé en Espagne, différant tous les uns des autres par les principes et par les intentions ! Que M. Martinez de la Rosa soit, en effet, hostile à un projet d’alliance entre la reine Isabelle et le prince des Asturies, est-ce là pour l’avenir une garantie suffisante ? M. Martinez de la Rosa peut-il se porter caution pour le libéralisme ou le patriotisme du ministère qui tôt ou tard remplacera celui qu’il dirige ? Peut-il répondre, en un mot, que ce ministère n’abusera pas du vote de confiance qu’il va demander aux Cortès ?

Nous ne sommes pas les adversaires des hommes qui gouvernent l’Espagne ; que les cortès leur accordent la réforme de la charte de 1837 ou la leur refusent, nous faisons des vœux sincères pour qu’ils maintiennent au pouvoir et s’y affermissent. On se rappelle sans doute avec quelle énergie nous nous sommes prononcés contre les espartéristes ; assurément, ce n’est pas aujourd’hui que nous voudrions revenir sur leur compte à d’autres sentimens. Le parti progressiste ne nous paraît pas en état de gouverner la Péninsule ; en formant aux cortès une opposition constitutionnelle ; ses chefs auraient pu rendre au pays de réels services, et nous leur avons reproché d’avoir manqué à une telle mission. Le parti modéré est le seul qui, à notre avis, soit capable de régénérer l’Espagne voilà pourquoi nous regrettons qu’au lieu de procéder, de concert avec les chambres, à une œuvre de réorganisation sur laquelle, par delà les Pyrénées, tous les esprits éclairés s’entendent, il soulève des débats où vont se produire encore et s’exalter les passions politiques. Ce n’est pas tant de la réforme elle-même qu’en ce moment nous nous préoccupons, que des périls qu’elle peut susciter. Voici dix ans déjà qu’en Espagne tous les esprits sont en proie à une surexcitation excessive. Pour les calmer, il suffirait de prouver, nous le croyons, qu’on veut enfin réaliser les réformes d’intérêt positif qui feront descendre le bien-être dans les dernières classes de la population. Il y a quelques mois à peine, tout le monde pensait, en Europe, que le parti dominant était sur le point d’entreprendre et de mener à bonne fin ces réformes. Pourrait-on en dire autant aujourd’hui ?