Affaires d’Espagne, la question du palais

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Affaires d’Espagne, la question du palais
Revue des Deux MondesPériode Initiale, tome 19 (p. 925-942).


AFFAIRES D'ESPAGNE




LA QUESTION DU PALAIS. - LES PARTIS ET LE MINISTERE.




L’Espagne a le triste privilège de frapper l’attention par l’exemple de toutes les vicissitudes publiques, de subir même des épreuves inconnues des pays qui l’ont devancée dans la voie des révolutions, et telles qu’il était raisonnablement permis peut-être de ne plus les prévoir ou les craindre avec le nouveau cours d’idées qui tend à se former. Il est dans son destin de tromper les vœux de ses plus confians amis, et de justifier plus d’une fois encore les défiances arrogantes de ses ennemis, qui continuent de refuser à ses institutions constitutionnelles la sanction d’une reconnaissance officielle. L’instabilité dans le pouvoir, la fragilité de la politique, une licence effrénée des passions, une brusque succession d’événemens sanglans ou futiles, c’est là ce qu’on a pu trop souvent remarquer au-delà des Pyrénées depuis quinze ans ; voilà les traits principaux et peu rassurans, on doit l’avouer, de la révolution espagnole. Cette situation, qu’on pouvait d’abord juger transitoire, bien loin de s’améliorer cependant, a pris dans ces derniers mois un caractère nouveau de gravité, et elle s’est compliquée de circonstances tellement confuses, d’un tel mélange de contradictions, d’intrigues obscures, de passions équivoques, que la presse européenne s’est arrêtée comme devant une énigme inexplicable, bornant sa tâche à reproduire les récits inventés souvent par la curiosité pour se nourrir elle-même.

Certes, en ce moment, il ne manque point de pays qui offrent un saisissant spectacle et peuvent diversement influer sur l’avenir de l’Europe. L’Italie se reprend à la vie sous la main d’un pontife qui a le génie du bien et réveille dans les ames les deux sentimens les plus généreux, celui de l’indépendance et celui d’un sage progrès. La première expérience d’un régime de libre discussion vient à peine, de se clore en Prusse, laissant l’Allemagne dans une sorte d’attente. Demain peut-être la Suisse sera livrée à la guerre civile, et l’anarchie viendra poser pour les puissances circonvoisines le redoutable problème de l’intervention. Dans ce singulier concours d’événemens, s’il convient de porter une attention particulière sur la Péninsule, si la question espagnole, qui est toujours, à vrai dire, cette ancienne question des mariages sous une autre face, mérite la plus vive sollicitude des cabinets, de l’opinion, c’est que, plus que toute autre, elle peut, dans un jour prochain, se transformer en une question européenne et pousser notamment à leur dernière limite les dissentimens qui ont éclaté à cette occasion entre la France et l’Angleterre, si chacun des gouvernemens reste fidèle à son rôle. L’imminence de cette crise qui pèse sur l’Europe, la situation périlleuse de la Péninsule l’a rendue pour ainsi dire plus visible et plus présente à tous les yeux. La nature délicate des difficultés qu’on a vues se dérouler d’une manière si inattendue au-delà des Pyrénées est là encore comme une menace incessante pour la paix générale et pour l’avenir même de l’Espagne.

Jusqu’ici, les collisions violentes dont ce pays était le théâtre se passaient entre les partis, n’atteignaient que les progressistes et les modérés, mais elles ne touchaient pas à la royauté ; elles la laissaient au contraire chaque fois plus intacte et plus respectée, comme une dernière chance contre le désordre, comme une suprême sauvegarde et aussi comme une garantie pour l’Europe : elles ne faisaient que démontrer la vitalité de l’institution monarchique. Qu’on se souvienne de l’effet produit par les saturnales de la Granja en 1836, et par la régence d’Espartero de 1840 à 1843. Aujourd’hui c’est la royauté qui est venue se mettre elle-même en cause, afficher ses caprices, ses folies, ses faiblesses, et se livrer à un discrédit qu’il sera difficile de faire oublier. L’anarchie, qui pourtant avait fait un assez beau chemin en Espagne, a semblé faire un pas de plus en gagnant le pouvoir le plus élevé, celui qui était resté jusqu’à ce moment hors de toute atteinte. Pour parler plus clairement, il y avait quelques mois à peine que la reine Isabelle était mariée avec l’infant don Francisco de Asis, et déjà les plus sérieux et les plus vifs dissentimens séparaient publiquement les époux royaux. On est même allé jusqu’à prononcer un instant le mot de divorce dans le pays le plus catholique du monde ; quelques organes de la presse française se sont plu à mettre Isabelle sur la route de Paris, abandonnant sa couronne. Sans admettre ces extrémités, nous l’avouerons, quant à nous, c’est bien assez d’avoir mis l’Espagne entière dans la confidence de ces tristes divisions et des causes plus tristes encore qui les ont provoquées. A côté d’une jeune reine tout occupée de ses plaisirs, très peu soucieuse de son royaume, à ce qu’il semble, y avait-il, du moins durant cette crise, un gouvernement résolu et vigoureux capable de dédommager et de rassurer jusqu’à un certain point la nation par une forte impulsion donnée à l’activité publique, par une intelligence élevée des intérêts d’un autre ordre ? Le cabinet Pacheco-Salamanca n’a montré aucune des qualités nécessaires pour dénouer ou pallier une situation si critique. Né d’un hasard, il a prolongé son existence dans une atmosphère d’intrigues ; il s’est rejeté du parlement, où il ne trouvait qu’un appui douteux, dans les antichambres du palais, où on le voit aujourd’hui mourir comme un muet. Le départ récent et prévu du général Narvaez pour Madrid, sur l’appel qui lui a été fait par la reine Isabelle, indique assez un changement prochain, exigé d’ailleurs par la gravité de la situation.

Le dernier cabinet a assez vécu cependant pour que les finances aient pu s’épuiser, grace aux mesures de M. Salamanca, pour que le désordre se soit propagé dans les provinces. La faction carliste, peu nombreuse encore, mais active, s’est étendue en Catalogne, en Castille. En même temps, la désaffection s’est éveillée ; un réel et profond malaise a gagné le pays. Madrid même s’est lassé du spectacle des discordes intestines du palais. Le ministère Pacheco n’a pu donner à l’Espagne, pour faire diversion momentanément, que l’expédition assez insignifiante du Portugal, qui a, dit-on, fourni au général Concha l’occasion de faire une petite propagande unioniste pendant son court séjour à Oporto. De ce rêve tardif ou prématuré d’union entre les deux royaumes, l’Espagne est bientôt revenue au sentiment exact de l’incertitude qui la travaillait ; il n’en fallait pas plus pour que cette combinaison bâtarde, qui a fait d’un spéculateur de bourse le Colbert de la Péninsule, succombât sous sa propre impuissance.

Nous ne voulons point hasarder de conjectures, préciser ce qui pourra sortir de ces complications. Conjecturer, lancer des prévisions lorsqu’il s’agit de l’Espagne, c’est se préparer des démentis certains. Il suffit, à notre avis, de regarder un instant cette situation en face comme le point de départ possible d’événemens graves, d’observer l’attitude des partis, de pénétrer le sens des modifications que subit le gouvernement à cette heure même, et de démêler au milieu de cette confusion l’intérêt réel et permanent de l’Espagne. Chercher à se reconnaître dans ce tourbillon, cela n’est point facile, et, si l’on parvenait à obtenir un peu de lumière par une observation attentive, il faudrait s’y tenir comme au seul résultat utile et désirable pour le moment. Une circonstance qu’il ne faut jamais perdre de vue domine toutes les phases de la révolution espagnole, c’est cette triste fatalité qui met constamment les passions des hommes, les entraînemens personnels, à la place de la réalité des choses, qui paralyse les tendances les plus heureuses lorsqu’elles viennent à se manifester, et rend stériles les situations en apparence les plus nettes et les plus décisives. Il y a, au-delà des Pyrénées, nous ne savons pas quel vieux levain d’anarchie qui fermente sans cesse et se révolte contre tout ce qui aurait pour but de créer un état régulier et normal. Ne sortons pas même de l’ordre d’idées où nous placent les difficultés récentes qui intéressent le pouvoir royal en première ligne. On peut se reporter à la déclaration anticipée de la majorité de la reine, en 1843 : accompli avec une généreuse hardiesse par toutes les fractions du parti constitutionnel coalisées, accueilli par l’assentiment public, cet acte solennel était une sanction de plus pour la royauté nouvelle ; il frappait dans leur germe les rêves d’une dictature militaire qui avaient pu être formés, préservait la monarchie des parodies du 18 brumaire, de quelque comédie du consulat qui se préparait contre elle. C’était une situation neuve et féconde, sans aucun doute. On se souvient cependant comment une intrigue, dont l’unique source était dans les rivalités personnelles, vint briser l’accord des partis, et rejeter l’un d’eux, le parti progressiste, dans les tentatives violentes, tandis que l’autre, le parti modéré, arrivant au pouvoir, a fini lui-même, après avoir commencé une œuvre laborieuse et salutaire, par se livrer à l’ardeur des querelles privées, et par s’amoindrir dans des divisions funestes qui ont une part principale dans la crise présente. Aussi peut-on dire que l’Espagne n’est pas gouvernée depuis dix-huit mois ; il n’y a que des gouvernemens de nom. Le mariage de la reine est venu ; c’était un événement fait pour imprimer un nouveau caractère de stabilité à la royauté constitutionnelle ; il avait eu lieu dans des conditions nationales, à tel point que le parti progressiste lui-même avait plus d’une fois appuyé la candidature de l’infant don Francisco dans un autre temps, lorsqu’il supposait, il est vrai, que ses adversaires repoussaient le jeune prince. Cette dernière question enlevée à l’esprit de désordre, il semblait que le cercle des dangers réservés à la monarchie était parcouru, et qu’il devenait plus facile d’achever l’organisation administrative et financière du pays à l’abri de cette immuable garantie d’ordre. Il n’en est rien pourtant. Cette question vidée reparaît plus incertaine que jamais, car aujourd’hui il n’est pas de solution possible qui ne soit périlleuse et provisoire. A chaque pas, on voit ainsi tout remis en doute au-delà des Pyrénées. La révolution espagnole continue à être ce qu’elle était, — le règne du provisoire. — Le provisoire revêt toutes les formes, il se glisse partout, par cette issue commode des passions personnelles. Le provisoire est dans les choses ; il est dans les hommes. Soyez sûr qu’on rêve déjà en Espagne, non-seulement des modifications ministérielles, mais encore des changemens de constitution, qu’à la première secousse, des lois à peine appliquées, à peine promulguées, seront suspendues ou détruites, si bien que de changemens en changemens l’Espagne pourra bien arriver à n’avoir ni lois publiques, ni lois administratives, ni lois financières. Ce sera l’absolutisme de tout le monde et de chacun en particulier, c’est-à-dire le beau idéal de l’anarchie. On peut maintenant comprendre ce qu’il y a de grave à voir la royauté, de son propre mouvement, faire revivre ce régime du provisoire, s’y assujettir elle-même et compromettre légèrement, par des fantaisies trop publiquement proclamées, une situation politique régulière et forte à laquelle était attaché l’avenir de l’Espagne.

C’est formuler aujourd’hui l’opinion de l’Europe, que de déplorer comme un scandale les scènes dont le palais de Madrid a été le théâtre. Qu’a-t-on vu, en effet, pendant quelques mois ? Une séparation avouée, publique, chaque jour envenimée, entre la reine Isabelle et l’infant don Francisco, son époux. Tandis que la reine errait de Madrid à Aranjuez, d’Aranjuez à la Granja, qu’elle vient de quitter de nouveau pour la capitale, le roi se retirait au Pardo, où il est resté obstinément, et non sans quelque dignité, il faut le dire ; il refusait de se mêler à cette cour équivoque qui entourait Isabelle dans les jardins d’Aranjuez et nouait autour d’elle les intrigues surannées du temps de Charles IV. Lorsqu’en l’absence de la reine il a voulu venir habiter le palais de Madrid, on peut se souvenir que l’ordre lui fut respectueusement intimé de n’y point mettre les pieds. Avec des sentimens aussi nettement manifestés de part et d’autre, il est aisé d’imaginer combien devaient être efficaces les négociations suivies par le ministère pour la réconciliation des deux époux ! Ce sont là les faits publics, hors de toute contestation, et qui sont consignés même dans la gazette officielle. Le secret d’une situation si étrange n’a pas tardé à se divulguer. On a cherché, nous le savons bien, à détourner l’attention des vraies causes de la séparation de fait qui existe entre la reine et le roi. Le ministère espagnol a fait écrire dans un journal qu’il inspire, dans le Correo, que ces dissentimens étaient anciens, qu’ils remontaient aux cabinets antérieurs, et qu’ils devaient être attribués aux prétentions inattendues élevées par le prince sur le degré de son autorité ; mais ces assertions ont été aussitôt démenties par les membres des deux cabinets précédens, l’un qui avait pour chef M. Isturitz, l’autre M. le duc de Sotomayor, et d’ailleurs il est assez notoire à Madrid que la plus parfaite intelligence régnait entre Isabelle et son époux dans les premiers mois de leur mariage. Ce qui est vrai, c’est que cette intelligence a commencé de s’altérer dès qu’il s’est produit au palais une influence irrégulière, à laquelle l’esprit de la reine s’est entièrement abandonné. Vue ainsi, la question actuelle ne serait plus une question de pouvoir, ce serait une question de dignité. Comment cette influence a-t-elle pu prévaloir et acquérir tout son développement sans trouver une résistance nette et péremptoire dans les conseils de la couronne ? C’est un point que nous examinerons dans un instant, et où se trouve engagée la responsabilité morale du cabinet Pacheco-Salamanca. Toujours est-il que cette influence est devenue l’arbitre de l’état ; il a suffi de sa volonté pour fermer les chambres, annuler même l’action ministérielle, et rouvrir une ère d’aventures. Il n’est resté qu’un maître en Espagne, c’est cette influence dont le nom court aujourd’hui Madrid et l’Europe, et qui s’appelle le général Serrano. Si quelque chose peut affliger encore plus que le fait lui-même, c’est l’éclat singulier avec lequel il s’est produit. M. Serrano n’était-il pas, en effet, partout où se trouvait la reine Isabelle, à Aranjuez, à la Granja ? Le public n’a-t-il pas pu suivre chaque mouvement de ce général érigé en personnage exceptionnel, homme de nulle valeur politique, flottant entre tous les partis, dont la fortune a fait un favori, ne pouvant en faire un ministre de quelque poids, de quelque gravité ? L’opinion s’est occupée de lui comme du dispensateur du pouvoir ; on a fait ironiquement sa physiologie sous le nom de l’influence ; de longues et ardentes polémiques ont jeté au monde cette gloire d’un nouveau genre. Se peut-on bien étonner, après cela, de la résolution que le roi don Francisco a puisée dans un sentiment honorable, lorsqu’il a vu grandir cette influence entre lui et la reine ? Sa conduite était nettement tracée au contraire, et, en suivant le conseil de sa dignité blessée, il avait pour lui le pays, qui appelait et appelle encore d’une voix unanime un rapprochement entre les époux royaux, c’est-à-dire la disparition des causes qui les ont momentanément séparés. Ses griefs étaient ceux de la nation étonnée elle-même. Il faut l’avouer hautement, pendant cette crise, la modération, le sentiment de la dignité morale, l’intelligence politique, ont été entièrement du côté du roi d’Espagne. S’il y a eu indignité, il faut la chercher ailleurs. Ce n’est point, du reste, à la reine que nous l’imputerons ; c’est à ceux qui ont surpris sa jeunesse, qui ont égaré son esprit et risqué sa couronne pour satisfaire quelques passions mesquines, quelque honteux mouvement d’une ambition personnelle sans scrupules. La reine Isabelle, à vrai dire, n’a été qu’une victime en tout ceci, puisqu’elle y a compromis le prestige de son honneur comme femme, le prestige de sa couronne comme reine. Les vrais auteurs de la crise terrible qui pèse sur l’Espagne sont cette tourbe d’intrigans qui ont spéculé sur l’inexpérience d’une jeune femme en l’abaissant jusqu’à eux ; les vrais coupables, aux yeux du pays, sont autour d’Isabelle, et on peut ajouter qu’ils sont de plus d’un genre.

La situation de la Péninsule s’est envenimée, en effet, par un concours de circonstances très diverses, d’influences obscures qu’il n’est pas inutile de préciser dans l’intérêt même de l’avenir ; il faut faire la part de chacun dans cette grande machination dont l’Europe a le droit de connaître le noeud. Nous tenons, quant à nous, à constater que la France y est restée complètement étrangère. On a souvent accusé le gouvernement français d’avoir déserté la question espagnole après la conclusion des mariages de la reine et de l’infante Luisa-Fernanda. A notre avis, les événemens, des événemens que nul ne pouvait prévoir, ont donné amplement raison à M. le ministre des affaires étrangères, lorsqu’il disait, avec une connaissance des faits que seul il pouvait avoir alors, qu’il était bon parfois de s’effacer, de laisser le champ libre, d’abandonner à d’autres la responsabilité de ce qu’il nommait la prépotence, — charge assez lourde en Espagne ! Seulement il ne convenait pas à sa position de qualifier cette prépotence et d’ajouter que, si l’influence de la France s’était exercée honnêtement, loyalement et légitimement dans la question des mariages, l’Angleterre cherchait à annuler l’effet de cette grande transaction en favorisant une intrigue monstrueuse. Nous continuons à penser que la France n’avait point à envier une telle politique à l’Angleterre, qu’il ne lui convenait pas, dans l’intérêt même de ses relations avec l’Espagne, des éventualités qui pourraient survenir, de lutter par de pareils moyens. L’Angleterre a été fort influente à Madrid pendant la crise qui s’est si subitement déclarée et qu’il sera si difficile d’apaiser ; cela est vrai, nous ne le nierons pas. Il fallait à toute force que la question espagnole réglée par les mariages se ranimât avec éclat ; cela importait non-seulement à la politique anglaise, mais encore, il faut le dire, à l’amour-propre cruellement éprouvé de M. Bulwer, N’est-ce pas le moins qu’on puisse faire que de mettre en péril une nation pour venger un échec diplomatique ? Malheureusement, dans un pays comme l’Espagne, les occasions ne manquent pas, et M. Bulwer n’a pas eu long-temps à attendre pour satisfaire son dépit. Les menaces contenues dans ses notes officielles avaient échoué, il y a un an, devant la ferme attitude de la France et le bon sens du peuple espagnol ; il s’est remis à l’œuvre aussitôt et s’est rejeté dans l’action souterraine. Tout le monde connaît ses relations avec le général Serrano, et il ne manque pas de gens à Madrid convaincus que son hôtel avait servi d’asile, il y a quelques mois, au nouveau favori, lorsque sa fortune faillit chanceler en naissant sous une accusation portée contre lui par le cabinet Sotomayor. M. Serrano s’était fait au sénat l’organe des griefs de l’ambassadeur d’Angleterre contre les mariages ; M. Bulwer a payé sa dette en lui frayant le chemin du palais, en l’appuyant de son influence, en écartant tous les obstacles qui ont entouré la naissance de sa scandaleuse faveur. M. Bulwer a fait plus même, il a contribué à la formation d’un ministère qui ne devait point avoir les mêmes scrupules que le cabinet Sotomayor au sujet de la présence de M. Serrano dans le palais ; c’est le ministère qui existait il y a quelques jours et dont M. Salamanca était l’ame, encore plus que M. Pacheco peut-être.

L’influence de M. Bulwer n’était pas, du reste, inactive dans un sens plus directement afférent à la politique anglaise, et déjà, nous dit-on, ce fameux traité de commerce qui causa en partie la chute d’Espartero avait reparu dans des négociations particulières entamées avec M. Salamanca à Madrid, et qui se liaient avec la négociation d’un emprunt à Londres. Seulement l’Angleterre est clairvoyante et habile ; elle n’a pas oublié l’émotion unanime et ardente que causa, il y a quelques années, en Espagne, la menace d’un traité de cette espèce, et elle consentait aujourd’hui, afin de désarmer les colères, à n’entrer que progressivement en possession des marchés de la Catalogne. Les tarifs étaient abaissés, et les cotons inférieurs devaient seuls encore être soumis à quelques droits. C’est sur ces bases, si nous sommes bien informés, qu’étaient placées les négociations. En régime de transition devait préparer la pleine liberté. On pense bien que M. Salamanca eût alors trouvé à Londres l’argent qui lui manquait. Qu’a-t-il fallu pour arrêter le ministre espagnol dans ses projets ? Il a fallu jeter un simple coup d’œil sur la Catalogne, sillonnée en ce moment par les bandes carlistes, sur la Catalogne, qui peut d’un jour à l’autre se transformer en un vaste champ de bataille, et qui eût, sans aucun doute, pris feu immédiatement, si ce coup fût venu frapper son industrie. On a trouvé que c’était assez de la question épineuse du palais sans aller y joindre une guerre civile pour un intérêt commercial.

Cette persévérance de la politique anglaise, cette ténacité imperturbable, nous ne la blâmons pas en elle-même : elle a fait la force de la Grande-Bretagne, et nous serions tentés plutôt de l’envier pour notre pays ; mais ce qui est moins légitime, c’est qu’un gouvernement étranger, pour faire prévaloir ses intérêts ou venger les blessures de son amour-propre, suscite ou favorise de honteux scandales dans un état dont il se dit l’allié, se fasse l’auxiliaire de toutes les passions perverses, travaille à la chute morale d’une jeune reine, tout en se ménageant d’ailleurs d’autres chances pour l’avenir, si quelque catastrophe venait à éclater, et en caressant les prétendans que de malheureux hasards pourraient ramener sur la scène. C’est là un genre d’influence et d’action dont la France a eu raison de laisser à d’autres la responsabilité, et cette responsabilité, qu’on n’en doute pas, sera sérieuse devant l’Espagne et devant l’Europe. Nous savons bien que la presse anglaise dit le contraire de tout ceci, qu’elle cherche à accréditer que la France a tout fait. Mon Dieu ! peu s’en faut que le gouvernement français, si on l’en croit, n’ait lui-même fomenté les désordres du palais de Madrid, puisqu’il a pris quelque part au mariage de la reine : la raison n’est-elle pas plausible ? Qu’on réfléchisse un peu sérieusement toutefois. Qui avait une défaite à venger ? Qui avait intérêt à employer tous les moyens pour que l’union de la reine portât de mauvais fruits ? Qui a commencé de flétrir la jeune Isabelle par d’ignobles récits, d’autant plus odieux qu’ils ne reposaient alors sur aucun fondement ? De qui le général Serrano est-il notoirement le protégé ? Qui vient proposer encore aujourd’hui d’ajouter aux scandales qui préoccupent si cruellement l’Espagne le nouveau scandale d’un divorce ? Et qui, en définitive, s’applaudit au fond du cœur de tout ce qui arrive ? Il suffit de poser ces questions ; on verra qu’il y avait deux intérêts en présence : l’un, commun à l’Espagne et à la France, et qui consistait dans la bonne harmonie entre Isabelle et don Francisco ; l’autre, qui est celui de l’Angleterre, et qui devait profiter de leur désunion. C’est ce dernier intérêt qui semble triompher aujourd’hui au milieu des ruines des espérances de l’Espagne. Et croyez bien qu’il ne se laissera pas détourner de son but : lorsque tout le monde désire une convenable réconciliation des époux royaux, le Times ne poursuivait-il pas encore récemment leur divorce ?

Nous croyons donc fermement à l’intervention constante, active, de l’ambassadeur anglais dans la crise qui travaille actuellement l’Espagne ; nous la tenons pour certaine. Malheureusement M. Bulwer a été bien servi par les circonstances, par l’antagonisme des partis, qui, en se neutralisant, ont empêché la force des institutions de triompher d’une intrigue, par la faiblesse d’un ministère sans caractère politique, sans racine dans le pays, qui, après s’être glissé subrepticement au pouvoir, n’a trouvé d’autre moyen d’y rester que de chercher un appui dans les influences désastreuses qui entourent la reine Isabelle. Le cabinet Pacheco-Salamanca n’a point réussi à accomplir ce rapprochement entre les époux royaux qui est aujourd’hui l’unique question en Espagne, et nous ajouterons qu’il ne pouvait point réussir. Des difficultés immenses pèsent sans doute sur ceux qui lui succéderont et qui auront pour premier devoir de résoudre ce périlleux problème ; mais il reste du moins quelques chances : entre leurs mains, les négociations peuvent reprendre leur dignité ; elles ne sont point une dérision ou une injure pour les princes si fatalement divisés. Il n’en était pas de même, à notre avis, de celles que conduisait le ministère Pacheco ; la nature de ses précédens rendait pour lui et pour l’Espagne même la situation sans issue. Il serait hors de propos maintenant de discuter le système politique que M. Pacheco prétendait appliquer à la Péninsule en le substituant aux doctrines, du parti modéré pur, qui descendait du pouvoir, et à celles du parti progressiste, qui n’y pouvait aspirer ; cela serait d’autant plus inutile que la formation de son ministère n’a eu, selon nous, rien de politique, et qu’elle se rattache au contraire aux plus misérables détails de cette triste affaire du palais. L’origine du cabinet Pacheco-Salamanca, d’ailleurs, est plus soupçonnée que véritablement connue peut-être : On a fait bien des versions ; nous essaierons aussi la nôtre, parce qu’elle sert à expliquer comment la question actuelle a pu entrer dans cette phase honteuse où on la voit aujourd’hui.

Le cabinet de M. le duc de Sotomayor, on peut s’en souvenir, peu après son arrivée au pouvoir, avait très nettement jugé la situation, et, dans une pensée qu’on ne saurait trop louer, dans une pensée vraiment politique, par un mouvement spontané d’honnêteté et de prudence, il avait enjoint au général Serrano de quitter Madrid et d’aller prendre un commandement en Navarre. Cette mesure coïncidait, du reste, avec d’autres précautions très explicables prises au sein du palais même pour laisser la reine Isabelle à sa propre direction, pour éloigner d’elle les influences indignes qui commençaient à se manifester, et auxquelles, par malheur, elle ne paraissait pas résister beaucoup, pour couper court, en un mot, à toute communication, de quelque genre qu’elle fût. C’était arrêter avec une sage hardiesse les complications au début, et peu s’en fallut que le général Serrano, réduit à donner l’explication publique de sa conduite devant le sénat, ne vînt échouer devant la droiture et la sagesse du gouvernement. Mais il est bien vrai qu’on n’avait pas pu tout prévoir, et, pendant que le sénat instruisait sur le refus que M. Serrano avait fait de partir, comme il en avait reçu l’ordre, il se trouva qu’une personne, jusque-là fort étrangère à la politique, qu’on ne pouvait soupçonner d’un pareil rôle, dut être admise auprès de la reine ; si l’on veut des détails plus précis, c’était pour obtenir d’Isabelle qu’elle assistât à une fête du Lycée. Il se trouva aussi que cette personne, après avoir remis son invitation, glissa discrètement un papier que la reine ne refusa point. Ce papier, quel était-il ? C’était ni plus ni moins qu’une lettre du général Serrano, qui avait eu le temps de se reconnaître et de voir M. Bulwer, lequel l’avait aidé à s’entendre avec M. Salamanca et M. Pacheco. Cette lettre, dit-on, était pleine de dévouement pour la reine, et lui démontrait, dans l’intérêt bien visible de la monarchie, la nécessité de changer de ministres ; elle indiquait les personnages que nous citions comme devant être appelés au pouvoir ; on ajoute même que M. Serrano parlait de quelque acte de désespoir, d’un suicide peut-être, s’il était abandonné, si bien que le lendemain M. le duc de Sotomayor et ses collègues étaient destitués après avoir refusé de donner une démission qui eût été une insulte à la confiance du parlement, et que le nouveau ministère était formé. Le cabinet Pacheco-Salamanca était ainsi, on peut le dire, le résultat d’un concert entre le général Serrano, M. Bulwer et M. Salamanca, principalement empressé d’arriver au pouvoir, où il portait une fortune ébranlée. Il est inutile d’ajouter que, dès ce moment, le général Serrano avait atteint son but, qu’il entrait en maître au palais, tandis que le roi en sortait d’un autre côté, et qu’il devenait une puissance flattée, courtisée et méprisée. Maintenant, nous le demanderons, quelle autorité morale aurait pu avoir un cabinet né sous de tels auspices, pour travailler efficacement à la réconciliation de la reine Isabelle et du roi, après avoir lui-même laissé s’aggraver les causes de leur séparation ? A quoi se sont passés, en effet, les cinq mois de la durée du ministère Pacheco ? On ne peut guère imaginer emploi plus misérable d’un temps précieux : les chambres sont fermées d’abord, pour que la voix du pays ne vienne pas se faire entendre et déranger les calculs d’une coterie vicieuse, corrompue. Bien loin de demander au général Serrano en quel nom il est au palais et le remplit de ses créatures, c’est lui qu’il flatte au contraire ; c’est devant lui qu’il se prosterne sans oser même éclairer la reine sur les dangers qu’on lui fait, et, en même temps, par une polémique imprudente qui a autorisé une discussion publique souvent sans retenue, il cherche à inculper le roi, à lui attribuer des prétentions exorbitantes : prétention bien monstrueuse que celle de ne point vouloir que la monarchie de Charles-Quint et de Charles III soit livrée à un héritier de Godoy sous un régime constitutionnel ! La situation devient telle cependant qu’elle demande impérieusement une solution, un rapprochement trop retardé entre Isabelle et son époux ; le cabinet, à qui on permet enfin d’agir, se réveille, se remue, se partage entre la Granja, Madrid et le Pardo ; il provoque alors du roi cette réponse qu’il rentrera au palais dans quatre mois, et, par un dernier abus du secret d’un entretien privé, il livre au commentaire injurieux du pays et de l’Europe cette parole trop claire et trop significative. Peut-on bien s’étonner du résultat de cette tentative ? Le cabinet Pacheco-Salamanca n’a fait que porter le poids de son origine. N’était-il pas évident, après qu’il s’était fait le serviteur d’une intrigue déshonorante, qu’entre ses mains les négociations devaient avoir un caractère particulier d’humiliation pour la reine, de dérision pour le roi, qu’il avait perdu tout droit de faire parler l’intérêt public et qu’il fallait d’autres hommes pour tâcher de relever cette situation ? C’est dans ces conditions que le général Narvaez a été appelé à Madrid comme le seul homme aujourd’hui capable, par l’énergie de son caractère, par son influence personnelle et par les doctrines politiques qu’il représente, de se mesurer avec les difficultés intérieures et de donner un gouvernement à la Péninsule.

Le sens de ce changement rendu indispensable par l’étrange faiblesse du cabinet Pacheco, ce qu’il y a de logique dans l’avènement au pouvoir du général Narvaez s’éclairera mieux encore peut-être, si nous cherchons à indiquer la marche des opinions au milieu de la crise où se trouve l’Espagne. Quelle a été l’attitude des partis depuis que la question du palais est devenue la première de toutes les questions politiques ? La conduite du parti modéré n’a rien que de clair et de simple. Dès le premier moment, il a voulu empêcher la question du palais de naître en éloignant le général Serrano ; il a cherché à faire respecter en lui la dignité du pouvoir et la pureté du principe constitutionnel, il s’est retiré plutôt que de se soumettre à une influence malfaisante. Qu’a-t-il fait lorsque cette influence eut amené une séparation éclatante entre la reine Isabelle et le roi don Francisco ? Il n’a cessé de demander au nom du pays froissé et indigné, au nom de l’intérêt et de la dignité du trône comme de tous les partis, un prompt rapprochement entre les deux époux. Il a défendu de son mieux la royauté contre ses corrupteurs perfides et ses complaisans conseillers. Il a nettement déclaré la guerre à cette influence occulte d’abord, qui est venue ensuite remplir le palais de son insolence. Le parti modéré a été fidèle à lui-même en se rattachant aux institutions, et en défendant l’intégrité du principe constitutionnel. En a-t-il été de même des autres opinions ? Nous ne parlons pas du parti carliste, qui devait bien évidemment se réjouir de tout ce qui pouvait altérer l’honneur de la reine Isabelle et discréditer la monarchie constitutionnelle ; mais ce serait un curieux et édifiant chapitre sur la moralité des partis que l’exposé de la conduite des progressistes espagnols en présence de la soudaine fortune du général Serrano. Vous croyez peut-être qu’au premier bruit d’un événement de ce genre, le parti progressiste s’est nettement prononcé en faveur des principes constitutionnels mis sous les pieds par quelques fous, qu’il s’est soulevé contre une influence si singulière ? Ce serait tomber dans une grande erreur. Le parti progressiste a agi très politiquement, il a attendu, il a tergiversé, lorsqu’on l’interrogeait trop vivement. C’est que, n’ayant aucun espoir d’arriver par une victoire dans le parlement et dans le pays, il avait vu là un moyen de remonter au pouvoir. Le général Serrano n’était-il pas, en effet, un ancien progressiste ? Il s’est alors établi entre l’homme et le parti un échange de propositions, d’avances, de flatteries ; des négociations ont été suivies dans l’ombre ; le parti progressiste avait récemment encore des plénipotentiaires à la Granja pour attendre l’effet de la protection de M. Serrano. De là bien des variations curieuses dans l’attitude et dans les paroles du parti progressiste, suivant qu’il croyait atteindre le but ou qu’il s’en voyait éloigné. Tantôt il menaçait et mettait à nu la situation du général Serrano, tantôt il exprimait des doutes, il défendait même la reine contre de trop hardis soupçons ; il soutenait le droit qu’avait Isabelle de donner sa confiance à M. Serrano, d’accepter ses conseils. Seulement il fallait, en quelque sorte, légitimer cette influence en lui livrant le pouvoir, couvrir l’irrégularité de cette position privée en lui donnant une couleur constitutionnelle et en formant un ministère où seraient entrées, bien entendu, les notabilités progressistes. Puis, quand la crise s’est précipitée tout à coup, lorsque la reine Isabelle a été suffisamment, avancée dans cette carrière d’intrigues, le parti révolutionnaire est venu, lui aussi, réclamer la réconciliation des deux époux, s’indignant presque que le roi ne cédât pas à la première parole de ceux qui avaient, porté le désordre dans le palais.

Qu’on juge maintenant, d’après la différence d’attitude des principaux, partis politiques de l’Espagne, lequel est le mieux placé moralement pour tenter de dénouer la crise actuelle. L’appel qui a été fait au général. Narvaez ne devait avoir rien d’imprévu dans ces circonstances. C’était une nécessité ; tout concourait à faire de nouveau dériver le pouvoir vers les opinions qu’il représente. Si l’intervention du général Narvaez ; peut être décisive, en effet, ce n’est pas seulement en raison de son énergie personnelle, c’est par son caractère politique, par sa position élevée dans le parti conservateur espagnol, et par une intime union avec les principaux membres de ce parti. Qu’arriverait-il si, comme on semble le craindre, le général Narvaez se laissait circonvenir et s’alliait, soit avec M. Salamanca, soit avec le général Serrano, soit avec quelques autres progressistes ? Il se livrerait lui-même, perdrait son crédit, ne résoudrait rien, laisserait subsister la question dans toute sa gravité, et provoquerait dans les provinces une révolution terrible, une révolution de la honte et du mépris. La dernière issue pacifique serait fermée devant l’Espagne. Si le général Narvaez reste uni avec le parti modéré, nous ne disons pas qu’il aura par cela même levé tous les obstacles : la plus grave des difficultés ne serait pas même peut-être écartée par l’éloignement forcé du général Serrano. Mais n’est-il pas vrai de dire que par ses antécédens, par ses habitudes de respect pour la royauté, par la force de ses convictions monarchiques, le parti modéré est, plus que tout autre, en position d’atténuer l’effet des dissentimens publics des deux princes, d’obtenir des concessions, de faire prévaloir l’intérêt du pays sur les griefs personnels, de ramener, il faut le dire, la raison et la convenance au palais de Madrid ?

Le parti modéré puise ses titres au pouvoir, — nous ne dirons pas dans la confiance des chambres, ce serait pour le moment fort illusoire, — mais dans les services qu’il a rendus à la monarchie constitutionnelle, dans les garanties d’ordre et de liberté qu’il offre à la Péninsule. Un des grands malheurs de l’Espagne, c’est que sur ce sol dévasté il n’y a qu’une institution vivante, celle qui lui a été léguée par le temps, la royauté ; lorsque la royauté elle-même est mise en cause, toutes les chances sont pour l’anarchie. Les lois nouvelles n’ont pas pris racine ; l’organisation politique, administrative, du pays est à peine ébauchée et toujours contestée ; les intérêts ne sont point développés et classés encore. Il n’y a pas au-delà des Pyrénées cet ensemble d’institutions secondaires qui peuvent, en certains momens, être un frein et réagir pacifiquement sur le pouvoir qui dévie. La moindre oscillation dans l’autorité suprême réveille tous les instincts anarchiques, rappelle aux armes toutes les passions sans que rien les contienne, ni l’action des lois qui ne sont plus reconnues, ni l’exigence des intérêts matériels qui n’ont pas eu le temps de se former et de sentir le prix de l’ordre et de la paix. Le plus petit changement devient bientôt une occasion de troubles. C’est l’honneur du parti modéré de s’être fortement pénétré de cette situation après 1843, et d’avoir cherché à organiser l’Espagne sur des bases régulières et solides.

Entre 1844 et 1846, le parti modéré, représenté par le ministère de MM. Narvaez, Mon, Pidal, Martinez de la Rosa, a tenté cette œuvre, qui a donné deux années de paix à la Péninsule. Pendant ces deux années, M. Mon a plus fait pour les finances de l’Espagne que tous les ministres qui l’avaient précédé. Il avait déconcerté l’agiotage, qui s’est relevé dans la personne de M. Salamanca. La seule mesure utile accomplie par ce dernier, la suppression des douanes intérieures, c’est sur les plans laissés par M. Mon qu’elle a été réglée. M. Pidal avait donné quelque vie, quelque force aux institutions civiles par un ensemble de décrets sur le conseil d’état, sur les municipalités, sur les députations provinciales. Pour juger, sous un autre rapport, de l’influence heureuse qu’a exercée le général Narvaez, qu’on examine l’armée depuis son ministère : jusque-là, elle était travaillée par l’indiscipline, se mêlait à tous les débats politiques, prenait part à tous les soulèvemens. On se souvient des révolutions accomplies par des sergens ivres ; Espartero lui-même n’a-t-il pas donné l’exemple de la révolte contre le gouvernement ? Pendant la crise actuelle, elle reste calme, neutre, non pas indifférente, mais disciplinée. Le résultat des efforts du parti modéré eût été de procurer ainsi à l’Espagne, par des voies diverses, la vérité, la pratique des institutions libres, de lui donner la stabilité, qui est son premier besoin. C’est là véritablement le progrès éclairé et digne, et c’est celui que repousse le parti progressiste espagnol. S’il fût arrivé au pouvoir, s’il y arrivait encore, la Péninsule serait bientôt en révolution. Un de ses organes, l’Espectadore a un peu trop naïvement laissé échapper son secret, il y a quelques jours, dans un moment où l’espoir enflait son orgueil. Il ne s’agissait de rien moins, dans son programme, que de bouleverser les municipalités, de rétablir la constitution de 1837 ou d’en voter une nouvelle, de changer toutes les lois administratives, de renouveler le personnel des officiers de l’armée, de destituer toutes les autorités qui sont à la tête des provinces ; la dernière clause de ce prospectus révolutionnaire, c’était le réarmement des milices nationales, afin, disait-on, de ne point laisser les institutions sans bouclier contre les révoltes militaires. N’est-il pas vrai cependant que les milices nationales, bien plus que l’armée, on été les auxiliaires de toutes les séditions, sans distinction de couleur politique du reste, qu’il s’agît d’élever Espartero ou de le renverser ? Ce programme n’a été heureusement qu’une promesse ; le général Serrano, qui a conservé un fâcheux souvenir de l’ancien régent, contre lequel il s’était le premier soulevé en 1843, a tout simplement craint de préparer son retour, et le parti progressiste déçu, se rejetant dans une alliance avec la faction carliste, a tourné ses efforts vers une conspiration centraliste qui s’ourdit en ce moment. Les tentatives du parti révolutionnaire échoueront sans aucun doute, de même que les bandes montemolinistes qui désolent la Catalogne, pillent les trésors des villes, saccagent les villages, fusillent de malheureux prisonniers sans défense et renouvellent les horreurs dont Cabrera épouvanta le pays de Valence, seront vaincues dès que le pouvoir sera dans une main ferme et résolue. Cependant il est impossible de ne pas faire une réflexion : c’est combien tous les instincts de désordre et d’anarchie sont prompts à se réveiller en Espagne, combien l’incertitude est encore une condition normale pour ce pays, combien l’avenir de la monarchie constitutionnelle est chose douteuse, puisque les princes et les partis sont chaque jour à lutter d’inconséquence, d’égaremens et de folies extrêmes !

On le voit aisément, cette triste question du palais touche à toutes les questions en Espagne ou plutôt elle les domine. Caprice ou folie légère au début, elle en est venue, par le caractère qu’on lui a laissé prendre, à ébranler tous les ressorts sociaux et politiques, à compromettre l’œuvre de la régénération de la Péninsule, à faire vibrer toutes les passions, à décourager tous les sentimens honnêtes, et elle est posée de telle sorte aujourd’hui, que ceux-là mêmes qui se trouvent dans les meilleures conditions pour la résoudre sont par la force des choses mis en présence de difficultés de l’ordre le plus grave. La première de toutes, sans contredit, consisterait en ce que le roi refusât de rentrer au palais, même lorsque le général Serrano serait éloigné de l’Espagne, et maintînt le délai qu’il a fixé avant tout rapprochement. Le général Narvaez arrive à Madrid maître de la situation. Son influence est assez grande pour qu’il puisse renouer avec succès des négociations étourdiment conduites jusqu’ici, et obtenir du roi don Francisco un retour qui serait aujourd’hui moins un acte de faiblesse qu’une satisfaction donnée à l’intérêt public. Il se formerait sans doute, dans ce cas, sous la présidence du général Narvaez, un ministère modéré, énergique et puissant, capable de réprimer toutes les tentatives de révolte et de reprendre l’œuvre d’organisation qui avait été commencée par MM. Mon et Pidal. La force de ce cabinet serait à peu près irrésistible dans l’état actuel de l’Espagne. Si les obstacles qui séparent la reine et le roi ne pouvaient être aplanis, si un rapprochement ne pouvait s’effectuer, nous tendons à croire que le général Narvaez refusera le pouvoir, et alors le pays serait précipité dans une série d’agitations et d’intrigues vulgaires dont l’infaillible dénoûment serait la perte de la couronne de la reine Isabelle. C’est là l’alternative placée en ce moment devant la Péninsule ; c’est entre ces deux voies qu’on doit choisir. Demain peut-être nous saurons ce qu’il faut penser de l’avenir de l’Espagne.

Que le général Narvaez parvienne à opérer une réconciliation entre la reine Isabelle et le roi don Francisco, ce serait, certes, un résultat fort désirable ; car, qu’on y songe bien, plus qu’en tout autre pays encore, la royauté en Espagne est non-seulement une garantie d’ordre, mais aussi un élément de progrès. L’Espagne est travaillée par mille déchiremens, par les rivalités provinciales, par des tendances fédéralistes qui ne sont, de nos jours, qu’un des déguisemens de l’anarchie, et ne seraient, si elles prévalaient, qu’un acheminement vers la décomposition sociale la plus complète. La royauté est seule encore la garantie de l’unité espagnole ; seule, la royauté, sagement conseillée, animée d’un esprit politique élevé, peut éteindre, avec le temps, ces foyers d’indépendance locale exagérée qui menacent souvent l’intégrité du pays. Tout ce qui tend donc à affaiblir le sentiment monarchique si profondément enraciné dans les cœurs au-delà des Pyrénées remet en doute le progrès général de la Péninsule. Quelles que soient les difficultés qu’il peut y avoir à effacer toute trace de la crise actuelle, peut-être n’en faut-il pas désespérer cependant. On sait le rôle que l’imprévu joue souvent en Espagne ; il pourrait encore aujourd’hui venir en aide à un intérêt pressant. La question espagnole ne perdrait pas pour le moment son caractère en quelque sorte intérieur. Mais si, par une circonstance quelconque, par un événement qui ne pourrait être conjuré par les efforts d’une politique conciliante et forte, le trône d’Isabelle II devait succomber en Espagne, s’il devait y avoir une succession royale ouverte au-delà des Pyrénées, ici la question se révèlerait sous son aspect extérieur, et la France, il nous semble, n’aurait point à choisir son rôle ; il serait tout tracé. Il n’y aurait évidemment pour la politique française qu’un point de départ possible, ce serait le droit, aujourd’hui éventuel encore, de l’infante, duchesse de Montpensier.

La France, lorsqu’elle a accompli, de concert avec l’Espagne, le mariage de l’infante Luisa-Fernanda avec le duc de Montpensier, n’ignorait pas qu’elle faisait un acte sérieux qui pouvait être le germe d’une politique tout entière ; elle savait que cette union était la consécration d’une alliance nécessaire entre les deux pays, et que pouvaient confirmer les éventualités contenues dans un tel acte. Ces complications qu’on lui promet maintenant, le gouvernement français avait dû les prévoir. N’a-t-on pas pris soin de feuilleter tous les traités, de les expliquer, de les commenter, d’en torturer le texte ? A la lumière de la discussion publique, qu’est-il resté cependant ? Le droit, le droit incontestable de la France et de l’Espagne à faire ce qu’elles avaient fait, et une protestation inutile à laquelle l’Angleterre, malgré ses efforts, n’a pu associer l’Europe. C’est qu’en réalité les autres puissances n’ont point vu une menace pour la paix générale, une altération de l’équilibre européen dans un fait qui, tout en étant heureux pour la France, maintenait intacte l’indépendance de l’Espagne. Quelque complication que suscite le gouvernement anglais, la France n’en a pas moins à défendre un droit, — droit librement débattu, discuté et reconnu par les cortès espagnoles. Il faut bien considérer, du reste, que l’Angleterre n’a point changé encore le sentiment de l’Espagne à ce sujet, comme elle le désirerait. Le cabinet de Madrid en fournissait la preuve récemment ; il ne faisait que céder à l’opinion publique en ordonnant des poursuites contre des publications que M. Bulwer peut connaître et qui tendaient à mettre en doute les droits éventuels à la couronne de l’infante Luisa-Fernanda.

Au fond, l’Espagne restant parfaitement indépendante et étant en mesure de défendre son indépendance, le droit de l’infante n’étant point douteux aux yeux de l’Europe, il reste une question d’influence entre la France et l’Angleterre ; pour la résoudre, c’est l’intérêt de la Péninsule qu’il faut évidemment consulter. Par une admirable loi de la Providence, la France et l’Espagne sont dans une telle situation l’une à l’égard de l’autre, que leurs intérêts se confondent. Bien loin de nous porter ombrage, l’indépendance et la prospérité de la Péninsule sont pour nous une nécessité et une garantie. La France n’a point de traité de commerce à demander à l’Espagne ; si elle pouvait voir d’un œil hostile une telle mesure, ce n’est point que son commerce dût en souffrir, c’est parce que son intérêt principal et dominant est dans le développement des ressources espagnoles, dans la pacification du pays qui serait incontestablement retardée par ce défi porté à la Catalogne. Est-ce dans une chambre française qu’on a parlé, sans exciter de réprobation, de mettre la main sur l’île de Cuba ? Avons-nous un Gibraltar, arsenal de contrebande, en attendant qu’il soit un arsenal de guerre ? Si l’Espagne, autrefois puissance navale de premier ordre, renouvelle ses efforts pour créer une marine nationale, ce n’est pas la France, sans doute, qui contrariera cette légitime tendance ; elle ne peut que la seconder de ses vœux et de son appui. Aujourd’hui même, dans les questions si délicates qui s’agitent, la France n’est-elle pas d’accord avec l’Espagne pour souhaiter la prompte solution des difficultés intérieures du palais, que d’autres ne seraient pas fâchés de voir s’aggraver encore ? Nous irons plus loin : qu’on admette un instant une catastrophe ou un événement naturel qui rendrait le trône vacant à Madrid et donnerait toute sa force au droit de l’infante Luisa-Fernanda ; n’est-il pas évident, aux yeux de tous les hommes sensés et clairvoyans, que l’infante ne pourrait apporter à l’Espagne que la continuation de la monarchie constitutionnelle, tandis que, d’un autre côté, ce serait ou un abîme de révolutions dont nul ne saurait entrevoir le fond, ou l’avènement au trône du comte de Montemolin, caressé, protégé par l’Angleterre ? Et quel caractère aurait forcément alors pour l’Espagne le retour du fils de don Carlos ? Ce serait une restauration nette et pure, quelque chose comme un 1815 ; sans la grandeur et l’éclat glorieux qui ont précédé en France ce triste temps. On peut voir par là la justice de ces déclamations qui reprochent en ce moment même, avec une recrudescence violente, au parti modéré ses sympathies pour la France. Oui, sans doute, l’Espagne éclairée, véritablement libérale, conservatrice, l’Espagne qui ne veut ni de l’anarchie ni du rétablissement de l’absolutisme, doit attacher quelque prix à notre alliance ; il n’y a rien là qui puisse embarrasser ni la France ni le parti conservateur espagnol. Leur conviction commune résulte du sentiment de cette intime connexité des intérêts des deux pays que nous signalions ; et, s’il fallait ajouter quelque chose encore, nous rappellerions cette belle parole d’un orateur du congrès de Madrid, qui révèle le secret de notre influence au-delà des Pyrénées : — C’est que la France est la plus vivante et la plus glorieuse expression de la civilisation nouvelle que l’Espagne travaille péniblement à s’assimiler.

Ainsi la crise actuelle, qu’on s’est efforcé de rendre périlleuse, ne sert qu’à faire éclater plus solennellement les vrais besoins, les vraies tendances de l’Espagne. C’est dans les doctrines politiques du parti modéré que la Péninsule peut trouver la sûreté intérieure, comme elle trouverait, s’il en était besoin, la sûreté extérieure dans son alliance avec la France. Là réside l’intérêt réel, sérieux, permanent de ce généreux pays. Quoi qu’il arrive, nous avons la confiance qu’aucune intrigue, qu’aucun caprice, qu’aucune folie n’obscurcira cet intérêt et ne l’empêchera de prévaloir. C’est là le point supérieur et dominant dans la question espagnole ; tout le reste est livré au hasard des passions et des incidens secondaires.