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Agnès Grey/17

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Traduction par Ch. Romey et A. Rolet.
Shirley et Shirley et Agnès GreyCh. Lahure et Cie (p. 313-322).


CHAPITRE XVII.

Confessions.


Comme je suis dans la voie des confessions, je puis bien avouer que dans ce temps-là je donnai plus de soin à ma toilette que je n’avais fait auparavant. Il est vrai que j’avais été jusque-là assez insouciante sur ce point. Ce n’était donc pas de ma part chose rare de passer jusqu’à deux minutes dans la contemplation de mon image au miroir, quoique je ne retirasse aucune consolation d’une semblable étude. Je ne pouvais découvrir aucune beauté dans ces traits marqués, dans ces joues pâles et creuses, et dans mes cheveux bruns ; il pouvait y avoir de l’intelligence dans le front, et de l’expression dans l’œil gris foncé ; mais que signifiait cela ? Un front grec bas et de grands yeux noirs privés de sentiment eussent été estimés de beaucoup préférables. C’est folie que de désirer la beauté ; les personnes sensées ne la désirent pas pour elles-mêmes, et en font peu de cas chez les autres. Pourvu que l’intelligence soit bien cultivée et le cœur bon, on ne s’occupe pas de l’extérieur. Ainsi nous disaient les précepteurs de notre enfance, et ainsi disons-nous à notre tour aux enfants de notre temps. Paroles fort judicieuses et fort convenables assurément ; mais sont-elles justifiées par l’expérience ?

Nous sommes naturellement disposés à aimer ce qui nous donne du plaisir, et quoi de plus agréable qu’un beau visage, au moins quand nous ne savons pas les défauts de celui qui le possède ? Une petite fille aime son oiseau : pourquoi ? Parce qu’il vit et sent ; parce qu’il est faible et impuissant. Un crapaud, également, vit et sent ; il est faible et impuissant aussi ; mais, quoiqu’elle ne voulût point faire de mal à un crapaud, elle ne pourrait l’aimer comme l’oiseau, avec ses gracieuses formes, son doux plumage, ses yeux brillants et intelligents. Si une femme est belle et aimable, elle est louée pour ces deux qualités, mais particulièrement pour la première, par tout le monde ; si elle est désagréable de visage et de caractère, sa laideur, par les observateurs ordinaires, est regardée comme son plus grand défaut, parce que c’est elle qui frappe le plus ; si elle est laide et bonne, et qu’elle mène une vie retirée et ait des manières réservées, nul ne s’apercevra de sa bonté, excepté ceux qui l’entourent immédiatement ; d’autres, au contraire, seront disposés à se former une idée défavorable de son esprit et de ses dispositions, ne fût-ce que pour s’excuser de l’aversion instinctive que leur inspire une personne si disgraciée de la nature ; et vice versa de celle dont les formes angéliques cachent un cœur vicieux, ou répandent un charme faux et trompeur sur des défauts et des faiblesses qui ne seraient point tolérés chez d’autres. Que ceux qui ont la beauté s’en montrent reconnaissants et en fassent bon usage, comme de tout autre talent ; que ceux qui ne l’ont pas s’en consolent et fassent de leur mieux pour s’en passer. Certainement, quoique sujette à être trop estimée, la beauté est un don de Dieu, et ne doit pas être méprisée. Beaucoup comprendront ceci, qui sentent qu’elles pourraient aimer, qu’elles sont dignes d’être aimées, et qui se voient privées, à défaut de beauté, de ce bonheur qu’elles semblent faites pour donner et recevoir. Aussi bien pourrait l’humble femelle du ver luisant déplorer d’être privée du pouvoir qu’elle a de répandre la lumière sans laquelle la mouche errante pourrait passer et repasser mille fois auprès d’elle sans s’arrêter ; elle entendrait son amant ailé bourdonner sur elle et autour d’elle ; lui la cherchant en vain, elle désirant être trouvée, mais n’ayant aucun pouvoir de lui faire connaîtra sa présence, aucune voix pour l’appeler, aucune aile pour suivre son vol ; la mouche devrait chercher un autre hymen, et le ver vivre et mourir seul.

Telles étaient quelques-unes de mes réflexions alors. Je pourrais m’étendre davantage là-dessus, je pourrais creuser plus profondément en moi et divulguer d’autres pensées, proposer des questions auxquelles le lecteur serait bien embarrassé de répondre, déduire des arguments qui pourraient choquer ses préjugés ou peut-être provoquer sa raillerie, parce qu’il ne pourrait les comprendre ; mais je m’arrête.

Revenons maintenant à miss Murray. Elle accompagna sa mère au bal du mardi, splendidement parée, et enchantée d’elle-même, tout naturellement. Comme Ashby-Park était à près de dix milles de distance d’Horton-Lodge, elles devaient partir d’assez bonne heure, et j’avais formé le projet de passer la soirée avec Nancy Brown, que je n’avais pas vue depuis quelque temps ; mais ma bonne élève fit en sorte que je ne pusse la passer ailleurs que dans la salle d’étude, en me donnant à copier un morceau de musique qui me tint occupée jusqu’à l’heure du coucher. Vers onze heures, le lendemain, aussitôt qu’elle eut quitté sa chambre, elle vint me dire les nouvelles. Sir Thomas s’était en effet déclaré pendant le bal ; événement qui donnait raison à la sagacité de sa mère, sinon à son talent de mener les choses. J’incline à penser qu’elle avait d’abord préparé ses plans, et ensuite prédit leur succès. L’offre avait été acceptée, et le fiancé devait venir le jour même tout régler avec M. Murray.

Rosalie se réjouissait à la pensée de devenir maîtresse d’Ashby-Park ; elle pensait à la cérémonie nuptiale, à la splendeur et à l’éclat qui l’entoureraient, à la lune de miel passée à l’étranger, et aux plaisirs dent elle jouirait ensuite à Londres et ailleurs. Elle paraissait même pour le moment assez contente de sir Thomas lui-même, parce qu’elle l’avait vu si récemment, avait dansé avec lui, avait été flattée par lui. Mais pourtant elle semblait reculer devant l’idée de lui être sitôt unie ; elle eût voulu que la cérémonie fût différée au moins de quelques mois, et moi je l’aurais voulu aussi. Cela me semblait chose horrible que de précipiter ce funeste mariage, et de ne pas donner à cette pauvre créature le temps de penser et de réfléchir sur le parti irrévocable qu’elle allait prendre. Je n’avais aucune prétention à la « sollicitude vigilante et anxieuse de mère, » mais j’étais effrayée de l’insensibilité de mistress Murray, de son insouciance à propos du bien réel de son enfant, et par mes avertissements et mes exhortations, je m’efforçai vainement de remédier au mal. Miss Murray ne faisait que rire de mes paroles ; et je ne tardai pas à découvrir que sa répugnance pour une union immédiate venait du désir qu’elle avait de faire autant de malheureux qu’elle pourrait parmi les jeunes gentlemen de sa connaissance, avant que son mariage l’eût rendue incapable de nouveaux méfaits de ce genre. C’est pour cela qu’avant de me confier le secret de son engagement, elle m’avait fait promettre de n’en parler à personne. Et quand je connus cela, quand je la vis se plonger plus avant que jamais dans les abîmes d’une coquetterie sans cœur, je n’eus plus aucune pitié pour elle. « Arrive ce qu’il voudra, pensai-je, elle le mérite. Sir Thomas ne peut être trop mauvais pour elle, et le plus tôt qu’elle sera mise hors d’état d’en tromper d’autres et de les rendre malheureux, sera le mieux. »

La noce fut fixée au premier juin. Entre cette date et le bal critique, il n’y avait guère plus de six semaines. Mais avec l’habileté raffinée et les efforts résolus de Rosalie, beaucoup de choses pouvaient s’accomplir dans ce temps ; d’autant plus que sir Thomas en passait la plus grande partie à Londres, où il était allé, disait-on, régler ses affaires avec son homme de loi et faire les autres préparatifs pour le mariage prochain. Il essayait bien de suppléer à son absence par un feu constant de billets doux ; mais ceux-ci n’attiraient point l’attention des voisins et ne leur ouvraient point les yeux comme des visites personnelles l’eussent fait ; et l’esprit de réserve hautain et aigre de la vieille lady Ashby l’empêcha de répandre la nouvelle, pendant que sa mauvaise santé l’empêchait de venir rendre visite à sa future belle-fille : de sorte que cette affaire fut tenue beaucoup plus secrète que ne le sont ordinairement ces sortes de choses.

Rosalie me montrait quelquefois les épîtres de son amoureux, pour prouver quel bon et dévoué mari il ferait. Elle me montrait aussi les lettres d’un autre, de l’infortuné M. Green, qui n’avait pas le courage de plaider sa cause en personne, mais qu’un refus ne pouvait décourager, car il écrivait lettre sur lettre ; ce qu’il se fût bien gardé de faire, s’il avait pu voir les grimaces que sa belle idole faisait sur ses émouvants appels à ses sentiments, et entendre son rire moqueur et les épithètes injurieuses dont elle l’accablait pour sa persévérance.

« Pourquoi ne lui dites-vous pas tout de suite que vous avez donné votre parole ? lui demandai-je.

— Oh ! je n’ai pas besoin qu’il sache cela, répondit-elle. S’il le savait, sa sœur et tout le monde le sauraient, et ce serait fini de ma… hem ! Et de plus, si je lui disais cela, il croirait que mon engagement est le seul obstacle, et que je l’accepterais si j’étais libre ; ce que je ne veux pas qu’aucun homme puisse penser, et lui moins que tout autre. D’ailleurs, je me soucie fort peu de ses lettres, ajouta-t-elle avec mépris ; il peut écrire aussi souvent qu’il lui plaira, et ressembler autant qu’il voudra à un grand fou ; quand je le rencontre, cela ne fait que m’amuser. »

Pendant ce temps aussi, le jeune Meltham se montrait assez souvent à la maison ou dans les environs ; et, à en juger par les jurements et les reproches de Mathilde, sa sœur faisait plus d’attention à lui que la politesse n’en exigeait ; en d’autres termes, elle se livrait à une coquetterie aussi animée que pouvait le permettre la présence de ses parents. Elle fit quelques tentatives pour ramener Hatfield à ses pieds ; mais n’y réussissant pas, elle paya son orgueilleuse indifférence par un mépris plus orgueilleux encore, et parla de lui avec autant de dédain et de haine qu’elle avait parlé de son vicaire. Parmi tout cela, elle ne perdit pas un moment de vue M. Weston. Elle saisissait toute occasion de le rencontrer, mettait tout en œuvre pour le fasciner, et le poursuivait avec autant de persévérance que si elle l’eût réellement aimé et si le bonheur de sa vie eût dépendu d’une marque d’affection de sa part. Une telle conduite était complètement au-dessus de mon intelligence. Si je l’avais vue tracée dans un roman, elle m’eût paru contre nature ; si je l’avais entendu décrire par d’autres, je l’eusse prise pour une erreur ou une exagération ; mais, quand je la vis de mes yeux, et que j’en souffris aussi, je ne pus conclure autre chose que ceci : que l’excessive vanité, comme l’ivrognerie, endurcit le cœur, enchaîne les facultés et pervertit les sentiments, et que les chiens ne sont pas les seules créatures qui, gorgés jusqu’au gosier, peuvent s’attacher à ce qu’ils ne peuvent dévorer, et en disputer le plus petit morceau à un frère affamé.

Elle devint alors extrêmement charitable envers les pauvres paysans. Le cercle de ses connaissances parmi eux s’étendit beaucoup ; ses visites à leurs humbles demeures furent plus fréquentes qu’elles n’avaient jamais été. Elle ambitionnait parmi eux la réputation d’une très-bonne et très-charitable lady, et son éloge ne pouvait manquer d’être répété à M. Weston, qu’elle avait ainsi la chance de rencontrer chaque jour, soit dans l’une ou l’autre de ces chaumières, soit en chemin. Souvent aussi elle pouvait apprendre, en les faisant causer, en quel endroit il devait probablement se trouver à tel ou tel moment, soit pour baptiser un enfant, soit pour visiter les vieillards, les malades, les affligés ou les mourants, et elle dressait ensuite habilement ses plans. Dans ses excursions elle se faisait quelquefois accompagner par sa sœur, que d’une façon ou de l’autre elle parvenait à persuader ou à gagner ; quelquefois elle allait seule, jamais avec moi : de sorte que j’étais frustrée du plaisir de voir M. Weston, d’entendre sa voix même dans la conversation avec une autre, ce qui m’eût encore rendue très-heureuse, quelque jalousie que j’eusse pu en ressentir. Je ne pouvais même plus l’apercevoir à l’église : car miss Murray, sous quelque trivial prétexte, avait coutume de s’emparer de ce coin, dans le banc de la famille, qui avait toujours été à moi depuis mon entrée dans la maison ; et, à moins d’être assez présomptueuse pour me placer entre M. et mistress Murray, il fallait m’asseoir le dos tourné à la chaire, ce que je faisais.

Je ne retournais plus jamais à pied avec mes élèves ; elles disaient que leur mère pensait qu’il n’était pas bien de voir trois personnes de la famille marcher, pendant que deux seulement allaient en voiture ; et, comme elles préféraient aller à pied par le beau temps, j’avais l’honneur d’aller en voiture avec les parents. « D’ailleurs, disaient-elles, vous ne pouvez marcher aussi vite que nous ; vous savez que vous restez toujours en arrière. » Je savais que c’étaient de fausses excuses, mais je n’y faisais aucune objection, et ne les contredisais jamais, sachant les motifs qui les leur dictaient. Et pendant ces six semaines mémorables, je ne retournai pas une seule fois à l’église l’après-midi. Si j’avais un rhume ou une légère indisposition, elles en prenaient avantage pour me faire rester à la maison ; souvent elles me disaient qu’elles ne voulaient pas y retourner elles-mêmes, puis elles se ravisaient et partaient sans me le dire. Un jour, à leur retour, elles me firent un récit animé d’une conversation qu’elles avaient eue avec M. Weston en revenant. « Et il nous a demandé si vous étiez malade, miss Grey, dit Mathilde ; mais nous lui avons répondu que vous étiez très-bien portante, seulement que vous n’éprouviez pas le besoin d’aller à l’église, de sorte qu’il va croire que vous êtes devenue méchante. »

Toutes les chances de le rencontrer pendant la semaine étaient aussi écartées avec soin : car, de peur que je n’allasse voir la pauvre Nancy Brown ou toute autre personne, miss Murray s’arrangeait de façon à me donner un emploi suffisant pour mes heures de loisir. Il y avait toujours quelque dessin à finir, quelque musique à copier, ou quelque travail à faire ; de sorte que je ne pouvais me permettre autre chose qu’une courte promenade dans le jardin, soit que miss Murray ou sa sœur fussent ou non occupées.

Un matin, ayant cherché et rencontré M. Weston, elles revinrent en grande liesse me faire le récit de leur entrevue. « Et il a encore demandé de vos nouvelles. » dit Mathilde, malgré la silencieuse et impérative intimation de sa sœur de retenir sa langue. Il s’est étonné que vous ne fussiez jamais avec nous, et a pensé que vous deviez avoir une santé délicate, pour sortir si rarement.

— Il n’a pas dit cela, Mathilde ; quelle absurdité dites-vous là ?

— Oh ! Rosalie, quel mensonge ! Il l’a dit, vous le savez bien. Allons, Rosalie ! Que le diable… je ne veux pas être pincée comme cela ! Et, miss Grey, Rosalie lui a dit que vous vous portiez très-bien, mais que vous étiez toujours si enterrée dans vos livres que vous n’aviez de plaisir à aucune autre chose.

— Quelle idée il doit avoir de moi ! pensai-je ; et je demandai si la vieille Nancy s’informait toujours de moi.

— Oui ; et nous lui disons que vous aimez tant la lecture et le dessin, que vous ne pouvez faire rien autre chose.

— Ce n’est pas tout à fait cela, pourtant ; si vous lui aviez dit que j’étais trop occupée pour aller la voir, vous auriez été plus près de la vérité.

— Je ne le pense pas, répliqua miss Murray, se fâchant tout à coup ; je suis sûre que vous avez du temps à vous maintenant : vous avez si peu de chose à enseigner ! »

Il était inutile d’entamer une dispute avec des créatures si peu raisonnables ; aussi je me tus. J’étais maintenant accoutumée à garder le silence quand des choses désagréables à mon oreille étaient prononcées ; j’avais coutume aussi de garder un air calme et souriant quand j’avais le cœur plein d’amertume. Ceux-là seulement, qui ont passé par la même épreuve peuvent se faire une idée de mes sentiments pendant que je paraissais écouter avec une indifférence souriante le récit qu’elles prenaient plaisir à me faire de ces rencontres et de ces entrevues avec M. Weston ; que je leur entendais dire de lui des choses que, d’après le caractère de l’homme, je savais être des faussetés ou des exagérations, des choses indignes de lui et flatteuses pour elles, surtout pour miss Murray. Je brûlais de les contredire, ou au moins d’exprimer mes doutes, mais je ne l’osais pas, de peur de montrer l’intérêt qui me faisait agir. J’entendais aussi d’autres choses que je sentais ou craignais être trop vraies ; mais il me fallait cacher les anxiétés que j’éprouvais à cause de lui, mon indignation contre elles, sous un air insouciant ; souvent aussi, entendant de simples allusions à ce qui avait été dit et fait, j’aurais bien voulu en apprendre davantage, mais je n’osais interroger. Ainsi passait le temps. Je ne pouvais même me consoler en disant : « Elle sera bientôt mariée ; alors j’aurai peut-être de l’espoir. »

Aussitôt après le mariage, en effet, viendraient les vacances ; et quand je reviendrais de la maison, très-probablement M Weston serait parti, car on disait que lui et le recteur ne pouvaient s’entendre (par la faute du recteur, naturellement), et qu’il était sur le point d’aller ailleurs exercer son ministère.

Ma seule consolation, outre mon espérance en Dieu, était de penser que, quoiqu’il n’en sût rien, j’étais plus digne de son amour que Rosalie Murray, si charmante et si engageante qu’elle fût ; car j’étais prête à donner ma vie pour contribuer à son bonheur, tandis qu’elle eût sans pitié détruit ce même bonheur pour donner satisfaction à sa vanité, « Oh ! s’il pouvait connaître la différence de nos cœurs ! m’écriais-je quelquefois. Mais non, je n’oserais lui laisser voir le mien. Pourtant, s’il pouvait connaître seulement combien elle est frivole, indigne et égoïste, il serait sans danger contre ses séductions, et je serais presque heureuse, dussé-je même ne pas le revoir. »

Je crains bien que le lecteur ne soit ennuyé de la folie et de la faiblesse que je viens d’étaler si librement sous ses yeux. Je ne les laissai jamais voir alors, et ne les aurais jamais racontées même à ma mère ou à ma sœur. J’étais une dissimulée profonde et résolue, en cela du moins. Mes prières, mes pleurs, mes espérances, mes craintes, mes lamentations, n’étaient vus que de moi et de Dieu.

Quand nous sommes tourmentés par le chagrin ou les inquiétudes, ou longtemps oppressés par un sentiment puissant que nous devons concentrer en nous, pour lequel nous ne pouvons obtenir ni chercher aucune sympathie de nos semblables, et que pourtant nous ne voulons ou ne pouvons entièrement étouffer, nous sommes souvent portés à en chercher le soulagement dans la poésie, et souvent aussi nous l’y trouvons, soit dans les effusions des autres qui semblent s’harmonier avec notre état, soit dans nos propres efforts pour exprimer des pensées et des sentiments en vers moins mélodieux peut-être, mais plus appropriés aux circonstances et par conséquent plus pathétiques, et plus propres à alléger le cœur du fardeau qui l’écrase. Avant ce temps, à Wellwood-House et ici, lorsque je souffrais du mal du pays, j’avais cherché deux ou trois fois du soulagement dans cette secrète source de consolation. J’y recourus de nouveau avec plus d’avidité que jamais, parce qu’elle me semblait plus nécessaire. Je conserve encore ces reliques de la douleur et de l’expérience passées, comme des colonnes érigées par le voyageur dans la vallée de la vie pour marquer quelque circonstance particulière. Les pas sont effacés maintenant ; la face du pays peut être changée, mais la colonne est toujours là, debout, pour me rappeler dans quel état étaient les choses lorsque je l’ai élevée. Si le lecteur est curieux de lire quelques-uns de ces épanchements, je puis lui en donner un spécimen. Tout faibles et languissants que ces vers puissent paraître, c’est pourtant dans un paroxysme de douleur qu’ils furent écrits.


Hélas ! ils m’ont ravi l’espérance si chère
Que mon esprit tendrement caressait ;
Ils m’ont pris, sans pitié de ma douleur amère,
Ta douce voix que mon cœur chérissait.

Je ne reverrai plus ton calme et doux visage,
Qui d’un éclat chaste à mes yeux brillait ;
Ils m’ont pris ton sourire, autre divin langage,
Qui par son charme aux cieux me transportait.

Eh bien ! qu’ils prennent donc tout ce qu’ils pourront prendre ;
Un vrai trésor toujours restera mien :
Mon cœur, un cœur qui t’aime et qui peut te comprendre ;
Un cœur qui sait tout ce que vaut le tien.


Oui ! au moins ils ne pouvaient pas m’ôter cela. Je pouvais penser à lui nuit et jour ; je pouvais sentir à toute heure qu’il était digne d’occuper mes pensées. Personne ne le connaissait comme moi ; personne ne pouvait l’aimer comme… je l’aurais aimé ; mais là était le mal. À quoi me servirait-il de tant penser à quelqu’un qui ne pensait pas à moi ? N’était-ce pas insensé ? n’était-ce pas mal ? Pourtant, si je trouvais un plaisir si vif à penser à lui, et si je gardais pour moi mes pensées et n’en troublais personne, quel mal pouvait-il y avoir à cela ? me demandais-je. Et de tels raisonnements m’empêchaient de faire un effort suffisant pour secouer mes fers.

Mais si ces pensées m’apportaient de la joie, c’était une joie pénible et troublée, trop voisine de la douleur, une joie qui me faisait plus de mal que je ne croyais, et qu’une personne plus sage et plus expérimentée se fût assurément refusée. Et pourtant, comment aurais-je pu détourner mes yeux de la contemplation de ce brillant objet pour les arrêter sur la perspective triste, sombre et désolée qui m’environnait, sur le sentier solitaire et sans espérances qui s’étendait devant moi ? Il était mal d’être si triste, si désespérée ; j’aurais dû faire de Dieu mon ami, de sa volonté le plaisir de ma vie ; mais la foi était trop faible en moi et la passion trop puissante.

Dans ce temps de trouble, j’eus deux autres causes d’affliction. La première peut paraître une bagatelle, mais elle me coûta plus d’une larme. Snap, mon petit chien, muet et laid, mais à l’œil vif et au cœur affectueux, le seul être que j’eusse pour m’aimer, me fut enlevé et livré au preneur de rats du village, un homme connu pour sa brutalité envers ses esclaves de race canine. L’autre était assez sérieuse ; les lettres que je recevais de la maison m’annonçaient que la santé de mon père déclinait. On ne m’exprimait aucune crainte ; mais j’étais devenue timide et découragée, et je ne pouvais m’empêcher de craindre quelque malheur de ce côté. Il me semblait voir les nuages noirs s’amonceler autour de mes montagnes natives, et entendre le grondement irrité d’un orage qui allait éclater et désoler notre foyer.